Quand Dieu nous dit son amour, il accepte la mort de son Fils unique.
Depuis le dimanche des Rameaux, nous
accompagnons Jésus à Jérusalem. Nous avons vécu avec lui son dernier repas
pendant lequel il nous a dit l’amour de Dieu pour nous à travers deux signes :
celui du pain et du vin partagés et celui du lavement des pieds. Quand Dieu nous
dit son amour, il s’offre et nous sert. Peut-être avons-nous même veillé une
partie de la nuit avec lui. Nous voici, toujours avec lui, pour vivre l’impensable :
l’arrestation, le procès et la mort de l’Innocent. Pourquoi ? Parce qu’il
nous aime ! Oui, quand Dieu nous dit son amour, il accepte la mort de son
Fils unique.
Lorsque nous perdons un proche, nous prenons le temps de relire sa vie, nous nous remémorons les bons moments, nous oublions les moins bons. Quand la mort frappe à la porte, souvent tout est pardonné. En relisant la vie de Jésus, force est de constater qu’il n’y a rien à pardonner ; toute sa vie ne fut qu’amour, miséricorde, don, pardon. Rien ne laissait présager qu’il puisse un jour être arrêté, jugé et condamné à mort. La lecture de la Passion selon Jean démontre bien l’inconsistance des accusations. Lorsqu’un des serviteurs du grand-prêtre Hanne le gifle, Jésus interroge : Si j’ai mal parlé, montre ce que j’ai dit de mal. Mais si j’ai bien parlé, pourquoi me frappes-tu ? Sa question reste sans réponse et par dépit, on l’envoya, toujours ligoté, au grand prêtre Caïphe. Et de chez Caïphe au Prétoire, devant Pilate, le seul qui puisse prononcer la peine de mort. Jusque-là, aucun motif de condamnation n’a été trouvé. Quand Pilate les interroge, la seule raison invoquée pour la comparution de Jésus est : S’il n’était pas un malfaiteur, nous ne t’aurions pas livré cet homme. Mais aucune démonstration de culpabilité. Pilate lui-même en conviendra : Je ne trouve en lui aucun motif de condamnation. Alors pourquoi est-il condamné quand même ? Pourquoi le scandale de la croix ?
La réponse nous a été donné par le prophète Isaïe. Nous pouvons relire son livre à la lumière du mystère de Pâques et comprendre que ce qu’il annonce, c’est Jésus qui le vit, qui l’incarne. C’est à cause de nos révoltes qu’il a été transpercé, à cause de nos fautes qu’il a été broyé… le Seigneur a fait retomber sur lui nos fautes à nous tous… il s’est dépouillé lui-même jusqu’à la mort, et il a été compté avec les pécheurs, alors qu’il portait le péché des multitudes et qu’il intercédait pour les pécheurs. En clair, c’est à cause nous, à cause de toi, à cause de moi que Jésus est mort en croix. Ce mystère de l’amour donné librement, gratuitement c’est à cause de nous ; c’est pour nous, pour notre salut. Parce que nous ne vivons pas toujours de l’Alliance que Dieu nous propose, parce que le péché, tapi dans notre vie, surgit et détruit, parce que notre amour est inconsistant, Dieu fait preuve de bonté, de grâce, de miséricorde et d’amour pour sauver notre vie et notre avenir. A nous qui avons si souvent rompu son Alliance, il montre la voie de la fidélité ; à nous qui nous laissons envahir par la haine, il montre le chemin de l’amour ; à nous qui succombons si souvent à la rancune, il montre le chemin du pardon. Dieu accepte le sacrifice de son Fils unique pour que toute sa création puisse être sauvée. Par le passé, au temps de Noé, Dieu avait refait sa création après avoir lavé la terre par les grandes eaux du déluge. Il s’était engagé à ne jamais recommencer. Pour sauver l’homme, il fallait à Dieu affronter la mort et la vaincre définitivement. C’est le sacrifice de Jésus sur la croix qui va réaliser cette grande œuvre de Dieu. Puisque l’humanité est incapable de se sauver, il a accepté que son Fils affronte la mort et le péché. Au pied de la croix, nous pouvons légitimement penser que c’est là un échec. Jésus, l’Innocent, est mort. Les hommes ont parlé, la foule a crié : Crucifie-le ! Crucifie-le ! Et Dieu s’est tu !
Le
silence assourdissant de Dieu marque encore chaque année notre liturgie du
Vendredi Saint. Il est le silence de la sidération, le silence de ceux et
celles qui ne comprennent plus et à qui il manque les mots de la révolte. Il nous
faut accepter ce silence de Dieu ; il nous faut partager ce silence si
nous croyons avec Pilate qu’il fallait relâcher Jésus ; il nous
faut accepter ce silence et attendre la parole que Dieu prononcera
définitivement. Nous avons tué son Fils ; restera-t-il sans répondre ?
Nous avons tué son Fils ; refusera-t-il la vengeance ? Ce silence est
notre seul espoir. Peut-être que le choix des soldats de ne pas profaner
davantage ce corps meurtri en lui brisant les jambes, nous vaudra un sursis. Peut-être
que l’attitude de Joseph d’Arimathie et de Nicodème qui vont l’ensevelir
dignement, selon la coutume juive, nous vaudra-t-il le début d’un
pardon. Pour l’heure, nous n’en savons rien. Entrons dans ce silence de Dieu et
comptons sur sa miséricorde. Qui sait ? Peut-être quelque chose de neuf
adviendra-t-il de ce scandale. Amen.

