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Ce blog voudrait vous permettre de vivre un chemin spirituel au rythme de la liturgie de l'Eglise catholique.

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samedi 1 juillet 2023

13ème dimanche ordinaire A - 02 juillet 2023

 Les effets du baptême.


           

            






            Je vous propose ce matin une méditation de l’extrait de la lettre de Paul aux Romains. Il nous parle du baptême et de ses effets. Parce que le baptême, contrairement à ce que beaucoup pensent aujourd’hui, n’est pas d’abord un acte social ou familial, mais bien un acte profondément personnel qui engage une vie, notre vie. Et ce n’est pas parce que, comme bon nombre d’entre vous, j’ai été baptisé à un âge où je n’étais pas conscient de cela, que le baptême que j’ai reçu n’affecte pas ma vie aujourd’hui, bien au contraire. N’ayant pas choisi en pleine conscience le baptême, je me dois de me réapproprier son sens véritable. Ainsi seulement, ce choix qui fut celui de mes parents, parce qu’ils voulaient le meilleur pour moi, peut devenir mon choix, pleinement assumé. 

            La première chose que nous dit Paul, c’est que le baptême nous unis à la mort du Christ Jésus : Nous tous qui par le baptême avons été unis au Christ Jésus, c’est à sa mort que nous avons été unis par le baptême. Quand je prépare un baptême avec des parents, je constate souvent que cet aspect fondamental du sacrement est le moins connu. Proposez une liste de mots divers contenant mort et résurrection à des parents, et demandez-leur d’enlever de cette liste les mots qui ne parlent pas du baptême, et dans 99,9% des cas, mort et résurrection disparaissent. Peu de chrétiens comprennent spontanément que le baptême a quelque chose à voir avec l’événement pascal. Ils vous parleront plutôt de commencement de la vie avec Dieu, d’entrée dans la famille des chrétiens, mais très rarement de cette participation à la mort et à la résurrection de Jésus. Les sens secondaires ont pris le dessus sur le sens premier. Enlever pourtant l’événement pascal, et le baptême perd sa valeur première qui est de nous rendre participants du salut donné par… la mort et la résurrection de Jésus. Vous voyez : difficile d’y échapper ! Ce n’est pas le fait de faire partie de la famille des enfants de Dieu qui nous sauve, mais bien Jésus mort et ressuscité ! Quand l’eau coule sur notre tête, nous sommes plongés dans la mort de Jésus pour revivre avec lui. C’est le premier effet très concret du baptême. 

            Paul nous dit ensuite pourquoi nous sommes plongés dans la mort et la résurrection du Christ : c’est pour que nous menions une vie nouvelle, nous aussi, comme le Christ qui est ressuscité d’entre les morts. Unis à la mort de Jésus, nous sommes unis à sa résurrection. Le baptême nous ouvre à la vie nouvelle qui est celle du Ressuscité lui-même. Nous sommes totalement sauvés, et nous participons à sa victoire sur le péché et la mort. C’est cela, être sauvé par le baptême : ne plus être soumis à la loi du péché et de la mort. Le péché, même s’il nous arrive d’y succomber, ne nous submerge plus ; et la mort terrestre n’est plus le dernier mot de notre histoire puisque notre nom est inscrit dans les cieux, dans le cœur de Dieu, qui nous appellera à vivre avec lui. Paul insiste : Si nous sommes passés par la mort avec le Christ, nous croyons que nous vivrons aussi avec lui. La vie nouvelle qui nous est offerte au baptême et dont nous devons vivre, c’est, selon le mot de Paul toujours, penser que vous êtes morts au péché, mais vivants pour Dieu en Jésus Christ. Nous pouvons alors relire la vie de Jésus, et comprendre toujours mieux ce que signifie être vivants pour Dieu en Jésus Christ. Toute sa vie, Jésus a été vivant pour Dieu. Toute sa vie, il nous a montré et enseigné comment vivre pour Dieu. Cela passe par l’amour de tous, y compris des ennemis, un amour agissant pas un amour du bout des lèvres ; cela passe par une attention aux plus petits, aux plus faibles ; cela passe par une charité active et inventive ; cela passe par le don de sa vie à ceux qu’on aime. 

Certains voudraient alors des recettes toutes faites, à appliquer simplement. Mais cela n’existe pas, ou alors je serais obligé de faire de la morale. Or la foi n’est pas de la morale. La foi doit conduire à une vie morale ; et ce n’est pas la même chose. Il n’existe pas de recettes toutes prêtes à utiliser, parce que chacun de nous est différent, nos vies sont différentes, nos tempéraments sont différents. Si je vous disais : dans telle situation, faites ceci mais pas cela, je nierai votre différence, ce qui reviendrait à nier votre existence. Je dois me tenir à indiquer la voie à suivre (regardez et vivez comme le Christ nous l’a appris) et vous laisser choisir dans la vie qui est la vôtre, comment vous ferez concrètement. Faire autrement, c'est-à-dire indiquer clairement la seule manière de faire dans telle situation, ce n’est plus vivre en Eglise en respectant la liberté des enfants de Dieu, mais ce serait construire une secte, dans laquelle tout le monde obéirait au grand gourou. Je ne suis pas devenu prêtre pour cela. Notre liberté, acquise à grand prix par le Christ sur la croix, nous oblige chacun à discerner comment vivre pour Dieu dans ce qui fait la vie propre de chacun. Chaque fois que l’Eglise ou l’un de ses membres a cru bon de faire autrement, cela a conduit à des abus dont nous payons le prix aujourd’hui. 

Il revient à chacun de s’approprier la grâce de son baptême ; il revient à chacun d’écouter l’Esprit qui parle à son cœur ; il revient à chacun, après avoir écouté et prié, de faire le choix de sa vie et de ses œuvres. Tout a été donné par le baptême : la grâce de Dieu, la vie du Christ, la force de l’Esprit, la victoire sur le mal et la mort et la liberté qui en résulte. A chacun de conjuguer tout cela pour être chaque jour vivant pour Dieu. Amen.

samedi 18 septembre 2021

25ème dimanche ordinaire B - 19 septembre 2021

 Les disciples ne comprenaient pas ces paroles.





                Est-ce que la remarque cinglante faite à Pierre par Jésus dimanche dernier est restée dans les esprits des Apôtres ? Nous n’en savons rien. Toujours est-il que, lorsque nous croisons à nouveau Jésus et son groupe de disciples, et que celui-ci continue à les enseigner au sujet de sa Passion, Marc écrit sobrement : Les disciples ne comprenaient pas ces paroles et ils avaient peur de l’interroger. Comprenez : personne n’a envie de se prendre un nouveau Passe derrière moi Satan dans les oreilles, même en privé. Alors on fait quoi ? 

            D’abord, nous éviterons de juger les Apôtres. Il n’est pas sûr que nous aurions compris davantage les paroles de Jésus si nous avions fait partie du groupe. Nous ne pouvons pas, à partir de nos connaissances, dire que les Apôtres sont nuls, qu’ils auraient dû faire le lien avec le chant du Serviteur souffrant, ou qu’ils devraient faire plus confiance à Jésus, parce qu’il sait ce qu’il dit, et que nous savons, avec deux milles ans de recul, que c’est vrai : Jésus ne sauvera les hommes que par sa mort et sa résurrection ! Eux ne le savent pas ; ils n’ont pas encore vécu Pâques et l’annonce de la résurrection de Jésus. Eux ont juste accompagné Jésus ; ils le suivent quotidiennement ; ils le voient faire des miracles ; ils l’entendent enseigner ; ils constatent comment la foule l’accueille et le suit. Ils sont à mille lieux de pouvoir simplement concevoir que cette histoire puisse mal se finir. Et ce, quand bien même Jésus le leur dirait plus d’une fois. Il nous faut reconnaître que ce n’est pas évident d’entendre quelqu’un que l’on aime nous dire qu’il va devoir mourir, assassiné qui plus est, pour que nous puissions vivre. Comment croire l’incroyable lorsque celui-ci n’a encore jamais eu lieu ? 

            Ensuite nous pourrions leur suggérer de l’interroger quand même. Ils n’ont pas à avoir peur de Jésus. S’ils ne comprennent pas, qu’ils fassent comme les enfants à l’école : qu’ils interrogent leur Maître. Pierre ne s’est pas pris une volée de bois vert pour avoir interrogé Jésus ; il s’est fait remettre à sa place parce qu’il a contredit Jésus sur ce que Jésus venait de présenter comme le dénouement de sa mission. Il a refusé que l’enseignement de Jésus, pour surprenant et dérangeant qu’il puisse être, soit le destin de Jésus. Il a pensé qu’une autre porte de sortie était possible. Il a refusé d’entrer dans le projet de Dieu. Demander à Jésus de mieux s’expliquer, c’est une chose ; demander à Jésus d’envisager autrement sa mission et sa fidélité à Dieu, son Père, en est une autre. Nul ne peut refuser Jésus tel que Jésus se présente. Vous avez le droit d’imaginer votre Jésus, un Jésus à votre mesure, un Jésus qui corresponde bien à vos envies, à vos désirs ; mais vous ne pouvez pas demander à Jésus, le Christ, d’être à l’image de ce que vous avez rêvé. Jésus, on le suit comme il est ou on le laisse ! 

            Enfin, vous pourrez dire aux Apôtres que pour mieux comprendre, il faut peut-être tout simplement mieux écouter, et ne parler d’autre chose pour éviter de trop bien comprendre ce que dit Jésus. Sans doute est-ce plus passionnant de savoir qui était le plus grand ; mais cela n’apporte pas grand-chose. Surtout, cela détourne de l’enseignement de Jésus, de sa portée globale. Jésus n’a pas appelé de futurs petits chefs autour de lui ; il a appelé des disciples. Il ne donne pas un cours de management ou de bonne conduite des hommes ; il invite à le suivre, en prenant sa croix, en perdant sa vie à cause de Lui et de l’Evangile. Ce n’est pas une histoire de hiérarchie ; c’est une histoire de service, et de service du plus petit, du plus fragile. D’où ce geste avec un enfant. Quoi de plus fragile qu’un enfant qui n’a pas voix au chapitre ? Quoi de plus petit qu’un enfant qui n’a d’autre droit que de se taire et d’obéir. Pour être le premier, il faut suivre Jésus ; et suivre Jésus, c’est prendre l’avant dernière place, la dernière étant pour toujours à Jésus, sur la croix. Il n’y a pas plus bas, il n’y a pas plus humilié que Lui. Nous pouvons donc nous faire serviteur de tous. Ce n’est pas une humiliation ; c’est un honneur puisque c’est là que Jésus nous veut, Lui qui s’est fait l’esclave de tous. 

            Comme les disciples, il nous arrive de ne pas toujours comprendre ce que Jésus attend de nous. Comme les disciples, il nous arrive de vouloir entendre autre chose de la part de Jésus que ce qu’il a véritablement à nous dire. Patiemment et avec confiance, osons l’interroger. N’ayons pas peur de Lui. Il est celui qui veut notre vie et notre bonheur. A son école, nous apprenons que le service est la voie royale vers le Royaume. A sa suite, nous découvrons que la croix est passage vers la Vie véritable. Il ne tient qu’à nous de le croire. Il ne tient qu’à nous de le suivre. Personne ne peut nous y obliger, pas même Jésus. Le salut est offert par Jésus. Le chemin qui y mène est enseigné par Jésus. Il dépend de nous de le suivre ; il dépend de nous de l’accueillir. Amen.

dimanche 30 août 2020

22ème dimanche ordinaire A - 30 août 2020

 Il nous faut mourir pour vivre.




(Sieger Köder, Marie tenant le corps mort de Jésus)


          Il nous faut nous souvenir aujourd’hui de la belle profession de foi de Pierre entendue dimanche dernier et du geste inouï de Jésus lui confiant les clés du Royaume des Cieux, parce que la suite de l’histoire est moins belle, moins encourageante. Que s’est-il passé ? Il y a juste cette première annonce par Jésus, de sa Passion prochaine, c'est-à-dire la révélation du contenu de mission de salut. Il faudra, pour que l’homme soit sauvé, pour que le royaume des cieux lui soit ouvert, que Jésus meurt. Comment auriez-vous réagi en entendant votre ami vous dire qu’il va se rendre à Jérusalem pour y être mis à mort ? 

          Pierre, sans doute fort de sa profession de foi (Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant !) n’ose croire ce que ses oreilles viennent d’entendre : Dieu t’en garde, cela ne t’arrivera pas. Comment pourrait-il imaginer un seul instant que Dieu ait donné son Fils au monde pour le laisser mettre à mort ? C’est proprement inconcevable. Selon les Ecritures, le Christ, le Messie, est envoyé par Dieu pour sauver, pour libérer, pas pour mourir. Les morts ne sauvent personne, c’est bien connu ; il suffit de parcourir un cimetière pour s’en rendre compte ! Si nos cimetières sont remplis de gens indispensables, ils n’en sont pas pour autant très utiles, ces gens, à part pour cultiver nos souvenirs. Comment Jésus pourrait-il être utile s’il se retrouve coincé dans une tombe ? Sans doute, les onze autres réagissent-ils, dans leur for interne, de la même manière. Ce n’est juste pas possible, ce que Jésus vient de dire. C’est du grand n’importe quoi ! 

          La question que je me pose est alors celle-ci, bien conscient que je la pose parce que je connais toute l’histoire de Jésus, que Pierre ignore à ce moment-là, mais dont il aurait pu avoir quelques indices s’il avait bien écouté jusqu’à la fin. Je suis persuadé que, submergé par l’émotion en entendant Jésus dire qu’il lui fallait souffrir beaucoup et être tué, il n’est sans doute pas entendu la fin, c'est-à-dire le troisième jour ressusciter. Et quand bien même l’aurait-il entendu, je doute qu’il ait compris le sens de ce dernier mot, personne n’étant encore ressuscité à ce moment-là ! Nous avons plus de deux milles ans d’histoire, de signes qui attestent de cette résurrection : Pierre et les autres n’ont rien ; juste la parole mystérieuse de Jésus, et son assurance. Mais qu’est-ce que cela à côté de l’annonce de sa mort ? Que pèse un mot dont on ignore le sens à côté de deux mots dont on ne connaît que trop bien le sens : souffrir et mourir ? La longue explication de Jésus, précisant qu’il faudra à tout disciple (donc à nous aussi) accepter de mourir pour vivre, n’a pas plus de sens au moment où cette phrase est prononcée. Encore une fois, elle en a pour nous aujourd’hui, vingt-et-un siècle après, parce que nous nous appuyons sur le témoignage rendu par Pierre et les autres Apôtres, après Pâques, après les événements annoncés aujourd’hui dans l’évangile à ces mêmes Apôtres. 

          Je m’interroge alors, non pas sur la foi de Pierre magnifiquement exprimée dimanche dernier, mais sur la foi de tant de chrétiens pour qui la mort du Christ semble totalement inconcevable, à tel point qu’ils préfèrent croire en une réincarnation, toujours signe d’échec dans le bouddhisme, plutôt qu’en la réalité de ce que Jésus annonce aujourd’hui : il doit subir la mort, l’affronter sur son propre terrain, pour la vaincre définitivement et nous ouvrir ainsi la porte du Royaume des Cieux auquel nous sommes appelés. Ce que Jésus nous annonce in fine, c’est que nous sommes faits pour vivre avec lui, toujours, mais que le chemin vers cette vie pour nous, ne saurait être différent du chemin qu’il a lui-même emprunté : il nous faudra, à sa suite, passer la mort pour pouvoir vivre avec lui. Il n’y a pas d’autre chemin, le disciple n’étant pas au-dessus de son Maître, ni plus fort que lui. Quand viendra l’heure de notre mort, il faudra nous rappeler ces paroles de Jésus ; il nous faudra consentir à emprunter ce dernier chemin pour entrer dans la vie véritable, et non pas nous raccrocher à des ersatz laissant croire que nous pourrions revenir et recommencer à vivre ici-bas. Notre vie éternelle n’est pas ici-bas ; elle est en Dieu, auprès de Dieu, auprès de celles et ceux qui nous ont précédés et qui, dans le Christ, ont vaincu le mort. 

          La leçon fut sans doute difficile à entendre pour Pierre (Passe derrière moi, Satan) en ce jour où, pour la première fois, Jésus leur révélait le but de sa vie ; mais elle a pris tout son sens pour lui après Pâques, quand le Ressuscité s’est manifesté à ses Apôtres pour les envoyer en son nom vers les hommes que Dieu aime et sauve en Jésus, mort et ressuscité. La leçon est quelquefois difficile à entendre et à assimiler aujourd’hui encore, mais c’est la même leçon, le même chemin qui sont enseignés. Il n’y en a pas d’autre possible. Comme Pierre, il nous faut apprendre que la mort n’est pas le dernier mot de notre histoire. Nous aussi, nous sommes appelés à ressusciter à la suite du Christ. Que notre vie et nos actes expriment notre foi : seul celui qui renonce à lui-même et qui prend sa croix peut suivre Jésus. Nous ne vaincrons pas la mort en espérant revivre ici-bas (réincarnation) ; nous ne vaincrons la mort qu’en l’affrontant dans la puissance du Christ Sauveur. Amen.

 

 

samedi 28 mars 2020

5ème dimanche de Carême A - 29 mars 2020

Dieu nous apprend le deuil.







Un ami malade, Jésus qui tarde et c’est le drame : l’ami malade meurt. Mais pourquoi donc Jésus a-t-il pris le chemin des écoliers pour se rendre au chevet de l’homme souffrant qui avait besoin de lui. Lui qui en a guéri tant d’autres qu’il ne connaissait pas, pourquoi a-t-il traîné lorsque, pour une fois, il pouvait faire du bien à quelqu’un qui lui était proche ? A priori, l’attitude de Jésus peut surprendre, voire choquer. Cette attitude n’est pas digne de celui que l’on connaît comme le chantre de l’amour et de l’attention due à autrui. Quelque chose ne colle pas. A moins que nous n’ayons mal compris ; à moins que Jésus veuille nous faire comprendre quelque chose à travers la mort de Lazare. Pourquoi, en effet laisser mourir un ami et faire souffrir ses sœurs, s’il n’y avait une révélation à clé ? 

A travers cet épisode de la vie de Jésus, Dieu veut nous apprendre le deuil. Non pas qu’il prenne plaisir à faire souffrir ceux qui restent, mais parce qu’il veut nous inviter à vivre de manière positive notre rapport à la mort. Dieu nous apprend à vivre le deuil par l’attitude même de Jésus devant la mort de son ami. Il n’est pas froid ou indifférent au malheur qui touche ses proches. Il pleure même, manifestant ainsi sa proximité avec Marthe et Marie. Mais surtout, il les invite à voir plus loin. L’on comprend bien, à observer Jésus, que la mort ne peut pas être la destinée de l’homme. L’homme n’est pas fait pour mourir, mais pour vivre. C’est cela le vrai plan de Dieu, son véritable projet d’amour pour chacun de nous. Que nous vivions, et que nous vivions libres et heureux ! La mort et Dieu n’ont rien à voir ensemble : ce n’est pas le même monde ; ils n’ont pas les mêmes valeurs. Mais puisque l’homme est soumis à cette loi de la mort, il faut bien affronter ce qui semble être le terme de la vie. En laissant mourir son ami avant de se rendre à son chevet, Jésus se prépare à dire que Dieu est plus grand que la mort même, et que son projet d’amour pour l’homme n’est pas remis en cause par le départ de nos proches. 

Ton frère ressuscitera, affirme Jésus à Marthe, ouvrant ainsi un premier espace pour que l’homme ne se laisse pas abattre par la mort. Il reprend à son compte ce qu’affirmait déjà le prophète Ezéchiel à travers la vision des ossements desséchés dont nous avons entendu un court extrait dans la première lecture. Jésus affirme sa foi en une vie éternelle, par-delà la mort. Marthe partage cette espérance transmise par les Anciens du peuple. Je sais qu’il ressuscitera à la résurrection, au dernier jour. Mais en attendant, la souffrance est bien là, et Jésus n’a rien fait pour l’empêcher. Moi, je suis la résurrection et la vie, poursuit Jésus, annonçant ainsi qu’en lui les hommes ont accès, dès maintenant, à cette vie en plénitude. Celui qui croit en lui possède la vie pour toujours. Cette vie lui est acquise par le sacrifice de la croix. En marchant librement vers sa propre mort, Jésus va mettre un terme au règne de la mort. Il va la combattre sur son propre terrain, ouvrant à l’homme l’espace de la liberté, l’espace de la vie en plénitude. Celui qui reconnaîtra que la mort de Jésus n’est pas un sacrifice vain et absurde, mais bien l’acte ultime de Dieu pour dire aux hommes son amour, ceux-là savent que la vie aura toujours le dernier mot. Et comme pour donner un avant-goût de cette réalité, voilà que Jésus rappelle à la vie celui-là même qu’il pleurait. La joie devait être grande dans l’entourage de Marthe et de Marie. Cette joie sera encore plus grande au moment de la résurrection du Christ lui-même. Cette résurrection de Lazare manifeste pleinement et ouvertement que la gloire de Dieu, c’est l’homme vivant ! –  vivant pour toujours, vivant à ses côtés. 

Si le temps du deuil est nécessaire, il est encore plus nécessaire de se plonger au cœur de la foi chrétienne lorsque la mort nous frappe par la disparition d’un de nos proches. Nous puiserons à la source de la foi, la certitude que nos défunts sont bien vivants, que déjà, ils intercèdent pour nous. Nous pouvons vivre en ayant la certitude d’être sauvé par le Christ, parce que le salut n’est pas de notre fait, mais du seul fait de Dieu. C’est lui qui, gratuitement, nous offre la vie. C’est lui qui, gratuitement, nous appelle sans cesse à vivre, à vivre mieux, à vivre plus grand. Paul l’affirme sans détour dans l’extrait de la lettre aux Romains que nous avons entendu : Si le Christ est en vous – ce qui veut dire : si vous avez été baptisés -, le corps, il est vrai, reste marqué par la mort à cause du péché, mais l’Esprit –que vous avez reçu au baptême – vous fait vivre, puisque vous être devenus des justes – par votre baptême. Et si l’Esprit de celui qui a ressuscité Jésus d’entre les morts habite en vous, celui qui a ressuscité Jésus, le Christ, d’entre les morts donnera aussi la vie à vos corps mortels par son Esprit qui habite en vous. La démonstration est imparable : elle nous rappelle que par notre baptême, Dieu nous donne son Esprit de vie, et c’est bien cet Esprit de vie qui nous permettra d’affronter la mort de nos proches et notre propre mort, avec confiance et espérance. Nul ne peut détruire cet Esprit de Vie. 

En ces temps difficiles où des familles doivent affronter la mort sans pouvoir accomplir les rites normalement prescrits, Dieu nous apprend le deuil en nous invitant à vivre autrement, mais à vivre vraiment dès maintenant, pour vivre toujours lorsqu’il nous ouvrira la joie de son Royaume. Que ce Carême qui touche à sa fin soit l’occasion pour chacun de redire à Dieu son envie de vivre, de vivre éternellement, par lui, avec lui et en lui. AMEN.


(Icône de la Résurrection de Lazare, trouvé sur internet)

samedi 9 novembre 2019

32ème dimanche ordinaire C - 10 novembre 2019

Je crois à la vie éternelle. 





Que nous proclamions notre foi avec le texte de Nicée-Constantinople ou avec le symbole des Apôtres, nous terminerons toujours par la même affirmation : nous attendons la vie du monde à venir pour le premier texte ; nous croyons à la vie éternelle pour le second.  Des mots différents, mais une même réalité qui est proclamée : nous sommes faits pour vivre avec Dieu et en Dieu pour toute éternité. 

La foi de l’Eglise s’appuie ainsi sur l’expérience faite par les premiers Apôtres au matin de Pâques. Celui qu’ils ont vu en croix, celui qu’ils ont mis au tombeau, celui-là, trois jours après, se montre vivant. Que la foi en la résurrection de Jésus ait été instantanée, et qu’elle ait transformée immédiatement la vie des Apôtres, serait difficile à soutenir. La multiplicité des récits d’apparition nous le prouve, si besoin était. La peur qui retient ces mêmes Apôtres enfermés jusqu’au jour de la Pentecôte dit bien leur difficulté à saisir les implications pour tous les hommes de cette résurrection de Jésus, bien que cette espérance en la vie après la mort ne fût pas neuve pour autant. Nous l’avons entendu dans la première lecture, tirée du deuxième livre des Martyrs d’Israël. Au long des siècles, à force de réfléchir et d’approfondir la foi en Dieu, se fait jour, au sein du peuple de Dieu, que la mort ne saurait être le dernier mot de l’histoire humaine ; que l’alliance conclue entre Dieu et les hommes ne s’entendait pas seulement pour la vie terrestre, mais qu’elle était une alliance pour toute la vie. Rappelons ici que ce n’est pas la vie qui s’oppose à la mort, mais bien la naissance. C’est par la naissance que je viens sur terre ; c’est par la mort que je quitte cette terre. La vie, c’est ce qui existe dès lors que je suis façonné dans le sein de ma mère ; la vie, c’est mon quotidien sur cette terre ; la vie, c’est ce qui se poursuit au-delà de ma présence sur terre. Nous faisons nôtre l’espérance manifestée dans les textes les plus récents de la Première Alliance et qui s’exprime ainsi dans la première lecture : le Roi du monde nous ressuscitera pour une vie éternelle. 

Nous comprenons, de la proclamation de l’Evangile, que cette foi en une vie éternelle n’a jamais été simple. A l’époque de Jésus lui-même, les pharisiens y croient, sur le mode de la reprise de la vie telle que nous l’avons connue sur terre, alors que les sadducéens n’y croient absolument pas. C’est pour cela qu’ils attaquent Jésus avec cette histoire qui confine à l’absurde : une femme a épousé un homme qui avait six frères. Celui-ci étant mort sans laisser d’enfant, elle épouse, par respect pour la loi, le suivant, qui meurt à son tour sans descendance… et ainsi de suite jusqu’à ce qu’elle ait épousé les sept. La ficelle est grosse, la question à peine téléguidée : de qui sera-t-elle la femme à la résurrection ? Jésus répond, sans toucher à la question initiale. Car ce qui importe pour lui, ce qui devrait importer pour nous tous, ce n’est pas tant comment cela se passera, mais plutôt que cette résurrection soit bien notre réalité future. Ce qui importe, c’est que nous soyons convaincus que l’amour que Dieu nous porte ne saurait nous laisser aller à la mort sans intervenir encore en notre faveur. Ce qui compte, c’est que nous croyions au vrai Dieu, au Dieu des vivants, au Dieu qui fait jaillir la vie malgré la pierre fermant l’entrée du tombeau. Ce que nous croyons de Jésus (Dieu l’a ressuscité des morts), nous pouvons le croire pour nous (Dieu nous ressuscitera) à cause de Jésus. Jésus ne s’est pas livré à la mort pour le plaisir de monter sur une croix. Il s’est livré à la mort pour que nous partagions sa victoire, pour que nous partagions sa vie. 

Si c’est bien l’amour de Dieu offert en Jésus Christ qui nous vaut la vie éternelle, nous comprenons que cet amour ne fondra pas sur nous magiquement à la fin de notre vie, si nous nous obstinons à le refuser. Il nous faut croire que Dieu nous aime, dès ici-bas ; il nous faut croire que Dieu veut notre vie, qu’il en est la source depuis le premier jour de notre conception, qu’il en est la permanence au-delà de notre vie sur terre. L’alliance que Dieu contracte avec nous par notre baptême est une alliance pour la vie, une alliance pour plus de vie, une alliance pour la vie éternelle. Il nous faut vivre dès maintenant comme des ressuscités, pour que notre foi en Jésus mort et ressuscité, et notre art de vivre, conforme à son enseignement, nous fassent passer la mort pour nous conduire à la joie éternelle. A ceux qui comme les sadducéens s’interrogent sur le comment, il n’est laissé que le choix de croire. A ceux qui croient est donnée l’espérance de cette vie éternelle, espérance fondée sur l’amour inextinguible de Dieu pour chacune de ces créatures. Croyons en cet amour de Dieu pour nous ; vivons de cet amour dès maintenant, et toute notre vie sera plongée dans cet amour divin, dès maintenant et pour toujours. Amen.






vendredi 16 août 2019

20ème dimanche ordinaire C - 18 août 2019

Vous n'avez pas encore résisté jusqu'au sang dans votre lutte contre le péché.







            Vous n’avez pas encore résisté jusqu’au sang dans votre lutte contre le péché. Le moins qu’on puisse dire, c’est que l’auteur de la lettre aux Hébreux n’a pas son pareil pour encourager ses lecteurs. Vous avez un problème avec le péché ? Non, mais rassurez-vous ce n’est rien ; vous n’avez pas encore résisté jusqu’au sang dans votre lutte. Bien, ça, c’est dit. Et maintenant, on en fait quoi ? On relit, et on tâche de bien comprendre. 

            Commençons par préciser que le péché dont parle l’auteur de la lettre n’est pas uniquement ce que nous entendons par là communément aujourd’hui. Il ne s’agit pas uniquement de notre péché personnel (encore qu’on pourrait l’entendre ainsi) ; il s’agit surtout de ce péché que subissent les premières communautés croyantes, à savoir la persécution, la confiscation des biens, le dénigrement… Être chrétien, à l’époque n’avait rien de reposant. La nouvelle communauté croyante a vite rencontré l’hostilité et la persécution à des degrés divers. Il fallait un certain courage, et devant les attaques de l’Ennemi (le Péché), certains pouvaient se décourager, voire renoncer pour une vie plus confortable, plus calme. Dans ce combat pour garder la foi au milieu des difficultés quotidiennes dues à un monde hostile au Christ, l’auteur invite à garder les yeux fixés sur Jésus, qui est à l’origine et au terme de la foi. Il nous demande de ne pas perdre de vue Jésus, souvent confronté à l’hostilité au point de finir en croix. Lui a affronté le péché jusqu’au sang, puisque dans l’acte même de sa mort, c’est le Péché qu’il affronte. Et il insiste : Méditez l’exemple de celui qui a enduré de la part des pécheurs une telle hostilité, et vous ne serez pas accablés par le découragement.

            Cela peut sembler presque trop simple, dit comme cela, mais c’est d’une puissance étonnante en matière de vie spirituelle. Notre foi ne repose pas sur de grandes idées ; notre foi, ce ne sont pas quelques règles morales à mettre en pratique ; notre foi, c’est Jésus, mort et ressuscité, et seulement lui. Garder Jésus au cœur, savoir qu’il nous accompagne au quotidien, nous souvenir qu’il a donné sa vie pour nous : voilà de quoi affronter la vie et ses difficultés, puisque nous proclamons que Jésus, loin d’avoir été vaincu par la Mort et le Péché, a signé sur la croix sa plus belle victoire. Si la victoire du Diable, c’est de faire croire aux hommes qu’il n’existe pas, la victoire du Christ, c’était de lui faire croire, au Diable, que sur la croix, Jésus avait perdu, que son histoire était finie, alors qu’en fait tout commençait ici. Sa vie publique n’était qu’un échauffement dans ce grand combat contre le Mal, et sa mort en croix, librement acceptée, devenait le lieu même de sa victoire. La croix ne le retiendra pas, pas plus que la tombe. Il est ressuscité et désormais les hommes peuvent avoir la certitude que le Mal, la Mort et le Péché n’auront plus jamais le dernier mot. La victoire de Jésus est tellement éclatante qu’elle est déjà notre victoire si le Christ partage notre vie, si nous laissons au Christ une place dans notre vie. 

            La difficulté, me semble-t-il, pour nous, ce n’est pas tant de comprendre la foi chrétienne, mais plutôt d’en faire l’expérience. Tant que nous n’expérimentons pas dans notre vie la puissance de la victoire du Christ, nous aurons du mal à comprendre son impact pour nous. Combien de gens aujourd’hui renoncent à la foi parce qu’ils ont l’impression, non seulement que cela ne change rien à rien, mais pire que cela complique les choses. Comme le dit Jésus dans l’Evangile, la foi des uns peut compliquer la vie de famille : entre ceux qui regrettent que les plus jeunes ne croient en rien et ceux qui pensent que tout ça, ce sont des histoires de grand-mère, combien de familles sont divisées à cause de la foi. Je me souviens de ces parents qui étaient venus me voir parce que leur fille de 8 ans demandait soudainement le baptême. Ils ne comprenaient pas, affirmant qu’ils « avaient tout fait pour que cela n’arrive pas ». Mais il a fallu la grand-mère dont la jeune enfant était proche et qui n’arrêtait pas de le « bourrer le crâne » avec ses histoires. Deux ans de lutte familiale avant que les parents ne rendent les armes et acceptent ce baptême auquel leur fille tenait de plus en plus. Ce n’est pas pour rien qu’il est déconseillé de parler, outre politique et argent, de religion lors des grands repas de famille, si on veut que tout se passe bien ! Pensez-vous que je sois venu apporter la paix sur la terre ? Non, je vous le dis, mais bien plutôt la division.

            Faire l’expérience du Christ, c’est la clé de la foi. Faire l’expérience du Christ, personnellement, c’est la clé de la lutte contre le péché. Ne vous demandez pas pourquoi vous retombez toujours dans le même péché, si vous ne vous êtes pas assurés que c’est bien le Christ qui est au cœur de votre vie. Ne vous demandez pas pourquoi le Mal semble avoir fait de vous sa proie si le Christ n’est pas au cœur de votre vie. Pas uniquement dans la tête, de manière intellectuelle ; ni seulement sur les lèvres, au moment de la prière ; mais bien au cœur, là où se fondent toutes les grandes décisions de la vie humaine. Cela ne veut pas dire que celui qui a le Christ au cœur ne sera pas soumis au Mal ; le Diable n’aime pas ceux qui suivent le Christ. Mais celui qui suit le Christ, celui qui l’a accueilli dans sa vie, au plus profond, celui-là a un combattant hors pair avec lui, celui-là sait que la victoire est possible puisque le Christ a déjà vaincu le Mal. 

            Dans le Pain de l’Eucharistie que nous allons partager, nous accueillerons le Christ, nous accueillerons sa force, nous accueillerons sa vie, nous accueillerons sa victoire, du moins si nous croyons que c’est bien lui que nous recevons par l’Hostie consacrée. Si ce n’est que le Pain de l’amitié que nous partageons, il ne se passera rien ; si c’est le Christ que nous recevons, tout changera dans notre vie, le Péché aura un adversaire à sa mesure, et nous, une part à la victoire du Christ. Gardons les yeux fixés sur le Christ ; il nous gardera dans la paume de sa main jusqu’au jour où il nous accueillera dans la joie de son Royaume. Amen.




samedi 25 mai 2019

6ème dimanche de Pâques C - 26 mai 2019

Quand la Parole de Dieu éclaire nos choix…









Il arrive, par le plus grand des hasards ou alors parce que Dieu a beaucoup d’humour, que les textes que nous entendons le dimanche à la messe, rejoignent parfaitement ce que nous vivons à un moment donné de notre histoire. Je crois que c’est le cas en ce dimanche précis de l’année 2019 où nous sommes appelés aux urnes pour désigner, au-delà de nos représentants au Parlement Européen, quel genre d’Europe nous voulons. Et c’est l’extrait du livre des Actes des Apôtres qui vient justement nous provoquer sur cette question.


Je m’explique. La question qui se pose à la jeune communauté croyante, dont nous suivons l’évolution depuis Pâques, est celle de son ouverture… ou non. Nous sommes après le premier voyage missionnaire de Paul. Malgré les difficultés rencontrées, nous pouvons dire que cette expérience fut une réussite. Des peuples étrangers sont venus à la foi au Christ, mort et ressuscité. Et ces peuples n’étaient pas forcément juifs au départ. Si Paul a bien pris soin de s’adresser toujours en premier à ceux issus de sa religion, il n’a pas hésité, devant les réticences de certains responsables juifs, à se tourner vers les païens. L’Evangile du Salut rencontrait là un écho favorable. Les membres de la jeune communauté auraient dû se réjouir de ce que le Christ soit de plus en plus connu. Mais non, il s’est trouvé des esprits chagrins pour aller dire à ces peuples qu’ils ne pouvaient pas devenir chrétiens sans avoir d’abord été circoncis, donc sans avoir d’abord été juifs. Pas d’étrangers chez nous ; ou ils deviennent comme nous ou ils ne seront pas des nôtres. L’assemblée de Jérusalem allait trancher cette question. Que décidera-t-elle ? Que l’Eglise naissante doit se recroqueviller sur elle-même, n’acceptant personne qui ne fut d’abord juif ? Ou allait-elle donner quitus à l’Esprit Saint qui se manifestait quand, où et comme il l’entendait ? 


Il faut bien se rendre compte que ce n’est pas là une petite histoire sans importance. Ici, à Jérusalem, dans cette assemblée, allait se jouer l’avenir de la communauté de ceux qui reconnaissent en Jésus leur Sauveur. Pourquoi ? Parce que si elle faisait le choix du repliement sur ses origines, elle serait à terme condamnée à disparaître ! Et Paul, dans ses lettres, ne cache pas le danger réel pour les croyants. Si la mort et la résurrection du Christ ne suffisent pas pour être sauvé, alors le Christ est mort pour rien. Si l’obéissance à la Loi devait rester première, alors connaître le Christ ne servirait à rien. Au mieux, cette bande de chrétiens serait un courant de pensée parmi d’autres dans le judaïsme de l’époque. Mais si la mort et la résurrection du Christ change quelque chose dans les rapports entre l’homme et Dieu, alors la Loi devient seconde, et le salut est bien accordé par la foi que le fidèle accorde à Jésus qu’il reconnaît comme Messie, Christ et Sauveur. Le chemin vers le salut, pour le chrétien, c’est le Christ. Et l’Eglise peut donc, sans danger aucun pour elle, s’ouvrir à toutes les nations vers lesquelles le Ressuscité envoie ses disciples. Le groupe des croyants n’existe pas pour lui-même : il existe pour et par les hommes qui le composent ; il existe pour et par les hommes qui le rejoignent. L’ouverture aux autres n’est pas une option ; c’est une nécessité vitale pour être fidèles à l’ordre donné par le Christ ressuscité lui-même : Allez, de toutes les nations faites des disciples, les baptisant au nom du Père et du Fils et du Saint Esprit. 


La question de l’ouverture nous est posée aujourd’hui : voulons-nous une Europe dont les peuples se replient tous sur eux-mêmes, avec des frontières bien hautes pour éviter à d’autres de nous envahir, ou voulons-nous une Europe de la rencontre et donc une Europe de la Paix ? Faut-il rappeler que, pour la première fois de son histoire, ce continent connaît 70 ans de paix, alors que quand nous vivions tous dans notre pré carré, nous ne cession de désirer et d’envahir celui des autres ? Est-ce cela que nous voulons pour nos vieux jours ? Est-ce cela que nous voulons pour nos enfants ? Notre région si particulière n’a-t-elle pas assez souffert de ces déchirements, de ces jalousies, de ces conflits ? 


Mais revenons à la jeune communauté croyante. Comment a-t-elle décidé ? La réponse est simple et limpide : ils se sont tous réunis, ceux qui étaient pour et ceux qui étaient contre, ils en ont discuté, ils se sont écoutés, ils ont prié et la décision s’est imposée : L’Esprit Saint et nous avons décidé… Ils n’ont pas mis la question sous le tapis ; ils ne se sont pas repliés chacun dans leur camp ; ils ont discerné, réfléchi à ce qu’était le projet de Dieu pour les hommes. Il faudrait relire tout le chapitre 15 du livre des Actes des Apôtres pour bien comprendre. Ils ne sont pas restés bloqués juste à leur sentiment : je like ou je ne like pas ! J’aime ou pas ! J’aime sa tête ou je ne l’aime pas. Ils ont écouté comment Pierre, sur l’ordre du Christ, était allé à la rencontre d’un centurion romain, et l’avait baptisé avec toute sa famille ; ils ont écouté Jacques qui a redis le projet de Dieu, rappelant les paroles des prophètes de la première Alliance. Et ils sont tombés d’accord. Un long processus, sous le signe de la Parole de Dieu. 


N’avons-nous pas à faire de même aujourd’hui ? Chrétiens, nous ne pourrons pas rester chez nous, en disant cela ne sert à rien. Et de toute manière, untel ou unetelle va gagner. Que j’y aille ou pas ne changera rien. Nous avons notre part à prendre dans cette grande question de l’Europe. Mais nous ne pouvons pas le faire sur notre sentiment, ni contre untel qui est jugé incapable chez nous. Nous avons à dire si nous faisons le choix de la paix par l’ouverture aux autres, ou si nous prenons le risque du repli et des conséquences que ce repli a toujours entraîné : l’instabilité au mieux, la guerre au pire. Parce que quand les peuples se replient, ils finissent toujours par se comparer d’abord, à envier ce qu’à l’autre ensuite, pour finalement aller le prendre par la force. Parce qu’il vaut mieux que cela aille le mieux possible chez nous, même si l’autre doit s’enfoncer dans la misère. Alors que nous pourrions décider de partager ! Le Christ lui-même ne nous invite-t-il pas à l’amour inconditionnel pour tous ? Il nous dit aujourd’hui : Si quelqu’un m’aime, il gardera ma parole (…). Celui qui ne m’aime pas ne garde pas mes paroles. La parole du Christ nous fait tous frères ; la parole du Christ nous fait l’obligation d’aimer ; la parole du Christ nous fait l’obligation d’aider le petit et le faible. Ce que vous avez fait à l’un de ces petits qui sont mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait. 


Nous ne sommes pas moins chrétiens quand nous votons que lorsque nous allons à la messe : les mêmes vertus sont à mettre en œuvre dans les deux cas. Mais nous serons moins chrétiens, donc moins humains, si, par peur, nous choisissons le repli, la fermeture à l’autre, l’exclusion de celui qui est différent. Demandons à l’Esprit Saint de nous éclairer encore, de nous faire comprendre toute la profondeur de la Parole de Dieu ; qu’il nous éclaire dans nos décisions, petites ou grandes. Qu’il nous montre où est le bien commun du plus grand nombre. Que notre conscience, éclairée par l’Esprit Saint qui nous enseigne tout, et nous fait souvenir de tout ce que [le Christ nous a] dit, nous permette de faire entendre notre voix, et nous pousse à construire un monde de paix, de liberté, d’égalité et de fraternité, pour nous et pour tous les peuples de la terre, aujourd’hui et toujours. Amen.



(Tableau de Sieger KÖDER, La fenêtre ouverte)

samedi 18 mai 2019

05ème dimanche de Pâques C - 19 mai 2019

Finissons de rêver, commençons par aimer !



         Est-il possible que nos rêves deviennent un jour réalité ? Lorsque nous annonçons un monde plus beau, plus juste, plus fraternel, est-ce seulement de l’utopie ? Sont-ce là des paroles bienfaisantes pour mieux supporter un monde qui semble de plus en plus difficile et dur ? Un monde selon le cœur de Dieu, est-ce vraiment possible ? En écoutant les visions que Saint Jean nous livre tout au long de ce temps de Pâques à travers le livre de l’Apocalypse, ce sont ces questions qui me viennent à l’esprit et que je voudrais méditer avec vous aujourd’hui.


Relisons ensemble l’extrait du livre de l’Apocalypse qui constituait notre deuxième lecture. J’ai vu un ciel nouveau et une terre nouvelle, car le premier ciel et la première terre s’en étaient allés, et, de mer, il n’y en avait plus. C’est le rêve que je fais souvent en lisant le journal ou en entendant à la radio la liste trop longue des massacres, des morts, des catastrophes en tous genres. Un nouveau monde enfin débarrassé du Mal, des hommes nouveaux définitivement débarrassés de la capacité à faire le mal, parce que la source du mal aurait disparu. A travers le temps et l’histoire, les hommes ont sans cesse cherché ce nouveau monde. N’est-ce d’ailleurs pas le nom qui a été donné jadis à l’Amérique par ceux qui fuyaient l’Europe et les persécutions religieuses après la Réforme ? Lorsque Jean voit le monde à venir, c’est bien ainsi qu’il le voit d’abord : refait à neuf, comme au premier jour de la Création, tel que Dieu l’a voulu, sans aucune trace de mal. De mer, il n’y en a plus, nous dit Jean, annonçant par-là l’éradication du mal. La mer, rappelons-le, était pour les anciens, le lieu où résidaient les forces indomptables, non maîtrisables du mal. 


Jean a bien conscience qu’un tel monde ne peut pas être l’œuvre des seuls hommes. Ce monde est offert, il vient d’auprès de Dieu. Voilà bien une conviction forte que je partage avec lui : le renouvellement de notre monde ne se fera pas sans Dieu ; il ne se fera pas non plus sans des hommes selon le cœur de Dieu. Jean l’affirme très clairement : il demeurera avec eux, et ils seront ses peuples, et lui-même, Dieu avec eux, sera leur Dieu. Il reprend ce qu’annonçait jadis le prophète Jérémie. Lorsque Dieu reviendra, il redonnera sa loi aux hommes, mais il ne l’écrira plus sur des tables de pierre ; elle sera gravée au fond du cœur de chaque homme. Pour Jérémie, c’est ainsi que le mal disparaîtra parce que les hommes connaîtront Dieu et son projet d’amour, intimement. Pour Jean, Dieu consolera l’humanité : Il essuiera toute larme de leurs yeux, et la mort ne sera plus, et il n’y aura plus ni deuil, ni cri, ni douleur. Ce n’est qu’en acceptant Dieu dans leur vie, que les hommes se débarrasseront définitivement du Mal. N’oublions pas que pour l’Apôtre, Dieu est amour. Là où est Dieu, il ne peut donc plus y avoir de mal. Ce renouvellement, nous le voyons à l’œuvre dans les premières communautés chrétiennes à travers le récit que nous en proposent les Actes des Apôtres. L’annonce de la Bonne Nouvelle, l’amour de Dieu prêché à toutes les nations, entraînent la conversion du cœur de ceux qui reçoivent la parole des Apôtres. Des Eglises naissent ; l’Evangile se répand dans le monde païen. Le rêve devient peu à peu réalité : un monde plus fraternel prend vie ! 


Le secret de ce renouvellement, c’est d’abord la mort et la résurrection du Christ. Sans l’événement de la Pâque, sans la victoire du Christ sur la mort, le mal et le péché, rien n’aurait été possible. Mais ce n’est pas la seule force de conversion. En fait, l’évangile nous livre le grand secret, celui qui a permis à Jésus lui-même de vaincre tout ce qui s’oppose à Dieu. Ce secret, c’est l’amour ! L’amour de Dieu pour chaque homme qui a permis ce geste de salut ! L’amour des hommes pour Dieu aussi. Mais le secret profond, c’est l’amour des hommes pour leur semblable. Ce secret, c’est le Christ lui-même qui l’a confié à ses amis au soir de sa mort. Donné à ce moment précis, le commandement de l’amour prend toute sa force car il est la parole ultime d’un homme qui sait qu’il va mourir, et qui ne laisse à ses proches que ce qui est vraiment important. L’amour qu’il nous demande de vivre n’est pas un simple amour humain. Il nous demande d’aimer comme lui aime, comme lui va aimer lorsqu’il sera en croix ! Comme je vous ai aimés, vous aussi, aimez-vous les uns les autres. Et voilà qu’au commandement de l’amour est joint le mode d’emploi : tu aimes vraiment lorsque ton amour s’appuie sur l’amour de Dieu. Tu aimes vraiment, lorsque ton amour imite l’amour de Dieu. L’amour de Dieu est patience, bonté, pardon, ouverture aux autres, acceptation de l’autre tel qu’il est. L’amour de Dieu est don total.


Il faut sans doute toute une vie humaine pour bien comprendre ce que le Christ nous demande dans ce commandement de l’amour. Il faut sans doute toute une vie humaine pour aimer comme le Christ aime. Mais cela ne signifie pas que c’est chose impossible. Dieu ne nous demande jamais rien qui ne soit possible. La preuve, des saints ont vécu un tel amour ; et ils sont nombreux. Ils ont réussi parce qu’ils ont véritablement accueilli dans leur vie la puissance de vie et d’amour du Ressuscité. Que cette Eucharistie ouvre nos cœurs au Ressuscité et nous donne de vivre son Amour pour tous les hommes. Ainsi le monde saura que nous sommes véritablement ses disciples. Ainsi nous pourrons commencer la construction de ce monde plus juste que nous attendons et espérons. Finissons de rêver, commençons (enfin) par aimer comme le Christ nous a aimés ! Amen.


(Tableau de Sieger KÖDER, La nouvelle Jérusalem)

samedi 16 mars 2019

02ème dimanche de Carême C - 17 mars 2019

Et nous, quand verrons-nous Jésus transfiguré ?




Il y a des moments où je regrette de n’avoir pas vécu à la même époque que Pierre, Jacques et Jean. Et même des moments où je regrette même de n’avoir pas été l’un d’eux. Imaginez : être choisi par Jésus pour vivre un moment unique comme celui de la transfiguration ! Quelle chance ! Comment ne pas sentir sa foi en Jésus être renforcée ? Comment ne pas redescendre de la montagne heureux et fort ? Mais bon, vous comme moi, c’est en 2019 que nous vivons et cet épisode est loin maintenant. Nous en gardons le souvenir par les évangélistes qui ont rapporté ce que ces trois-là leur ont confié plus tard. Alors, sommes-nous définitivement privés de voir la gloire de Dieu de notre vivant ? 

Certains affirmeront : ça va venir, mais plus tard, sous-entendant que cette expérience est unique et ne se fera pour nous que par-delà la mort. Selon eux, nous ne pouvons pas, ici-bas, contempler la gloire de Dieu. S’il est vrai que nous ne connaîtrons Dieu parfaitement que lorsque nous serons appelés à vivre pleinement auprès de lui, il n’est pas vrai de dire ou de croire qu’une expérience comme celle que font Pierre, Jacques et Jean n’est pas pour nous, dès ici et maintenant. Au contraire, il n’y a pas de meilleur moment, ni de meilleur lieu que celui où nous sommes, pour vivre justement la même expérience. 

A chaque eucharistie, en effet, Jésus nous emmène, comme jadis Pierre, Jacques et Jean, sur la montagne, pour prier, c'est-à-dire pour faire une rencontre avec Dieu. L’espace sacré du chœur est ce lieu de la montagne où Dieu se révèle à nous dans sa parole lue et commentée ; il se révèle à nous également dans le pain et le vin de l’Eucharistie où sa gloire se donne en partage pour notre salut. Nous y sommes invités par le Christ, pour prier. Non pas pour faire nos dévotions personnelles, mais pour prier de la prière même de Jésus, la prière de l’Eglise qui s’unit au Christ pour rendre à Dieu la gloire qui lui revient. Au cours de la messe, nous rencontrons Dieu, seul et en Eglise. Quelquefois nous sommes comme Pierre, Jacques et Jean, accablés de sommeil, ne comprenant pas bien ce qui se passe ; mais quelquefois, nous sommes aussi comme Pierre et ses compagnons, résistant pour rester éveillé, et comprenant que quelque chose d’extraordinaire et de grandiose se joue ici. 

Oui, ici et maintenant, nous pouvons contempler la gloire du Christ ; oui, ici et maintenant, nous pouvons rencontrer Dieu lui-même qui nous redit comme jadis : celui-ci est mon Fils, celui que j’ai choisi : écoutez-le ! Et lorsque nous prenons à cœur d’écouter cette parole, nous pouvons nous sentir transportés, proches de Dieu lui-même. N’avez-vous jamais eu chaud au cœur en entendant telle parole d’Evangile qui vous rejoignait particulièrement dans votre existence ? N’avez-vous jamais eu l’envie de prolonger ce cœur à cœur avec Dieu alors que tous quittaient l’église pour s’en retourner chez eux ? Je ne dis pas que cela se produit à chaque fois, mais de temps en temps, quand je suis bien disposé, bien attentif, quand je me laisse guider par le Christ lui-même ; alors sa parole me touche, alors sa parole me concerne, alors sa parole me convertit.

Oui, comme je comprends Pierre qui veut prolonger ce moment à contempler la gloire de Dieu ! Comme je comprends son envie de rester là, en dressant des tentes : on est si bien auprès de Dieu. Mais nous le savons, la gloire de Dieu nous est révélée pour que nous en témoignions. Les disciples devaient garder le silence parce que cette expérience ne prendra sa pleine force qu’après Pâques, quand le Ressuscité se manifestera pour raffermir ses disciples. Au moment de la Transfiguration, ils ont un avant-goût de ce que sera la gloire du Christ, après son passage par la croix et son retour vers le Père. Mais nous qui vivons en 2019, nous n’avons pas à nous taire ; au contraire, il nous faut témoigner de ce Jésus, mort et ressuscité pour notre vie, mort et ressuscité pour la vie du monde. Comment ne pas partager ce que nos cœurs croient, ce que nos yeux voient de la gloire du Christ à l’œuvre dans notre monde. Je veux bien admettre qu’en ces temps qui sont les nôtres, où des révélations sordides succèdent à d’autres toutes aussi sordides, nous ayons du mal à contempler cette gloire ; mais je veux admettre aussi que le péché de quelques-uns ne saurait ternir la fidélité des autres, bien plus nombreux. L’Eglise reste sainte quand bien même les pécheurs y seraient les plus nombreux. 

En sortant de cette église, nous ne serons peut-être pas tous transportés par ce qui aura été vécu ici, mais tous, nous pourrons avoir la certitude que Dieu lui-même nous a approchés, qu’il nous a parlés et qu’il nous a nourris. De tous, il a fait des citoyens des cieux appelés à une vie plus grande, plus belle. Puissions-nous ne pas être accablés de sommeil, mais garder au cœur ce que nous aurons vu et entendu, en fidèles ouvriers de l’Evangile. Amen.


(Dessin de Coolus, Le lapin bleu, Blog en lien)



samedi 9 mars 2019

01er dimanche de carême C - 10 mars 2019

Un Carême pour quoi ?





Si de ta bouche, tu affirmes que Jésus est Seigneur, si, dans ton cœur, tu crois que Dieu l’a ressuscité d’entre les morts, alors tu seras sauvé. Nous en sommes à peine au premier dimanche du temps de carême que déjà la liturgie nous met en face de ce qui se prépare. Le chemin commence à peine qu’elle nous donne le terme de la route, le but de cette marche au désert : la mort et la résurrection du Christ, et par-delà notre propre salut ! Alors pourquoi devrions-nous nous fatiguer ? D’ailleurs, n’est-ce pas chaque année la même chose ? Le carême de cette année n’est-il pas le même que celui de l’an passé : quarante jours finalement à attendre Pâques ? Quarante jours, c’est tout !

Nous pouvons voir les choses ainsi : quelques semaines d’efforts à faire, qui, si nous ne les faisons pas, ne changeront pas grand-chose. Nous pouvons vivre effectivement ce temps de carême comme n’importe quel temps liturgique : nous allons à la messe le dimanche, nous prions sans doute un peu en semaine. Peut-être mangerons-nous moins de viande ! Après tout, c’est la tradition de faire maigre pendant le carême à cette période de l’année ! Vivrons-nous mieux ? Croirons-nous mieux ? J’en doute. 

Nous pouvons aussi choisir de vivre ce temps avec le Christ. Nous pouvons décider de partir au désert pour le rejoindre. Il nous y attend. Bien sûr, nous n’allons pas aller au bout du monde, ni nous retirer sous les palmiers, dans un océan de sable. Mais nous pouvons faire un voyage intérieur. Nos cœurs ne sont-ils pas quelquefois des déserts arides où rien ne pousse ? Nous pouvons choisir de nous retirer au plus profond de nous, pour mieux nous retrouver, pour mieux rencontrer Dieu, pour mieux y redécouvrir nos frères. Mais ça va changer quoi ?

D’abord, le fait de regarder longuement notre vie, et la relire à la lumière de la Parole de Dieu, permettra de nous retrouver. N’y a-t-il pas des jours où nous pouvons avoir l’impression que l’image que nous renvoie notre miroir n’est pas la nôtre ? Plonger au cœur de notre vie permet de vérifier tout ce dont il faut nous séparer, tout ce qu’il nous faut retrouver. C’est nous donner la chance de renaître, débarrassé de ce qui effraie, enrichi de ce qui fait vraiment vivre. L’homme ne vit pas seulement de pain, nous dit Jésus aujourd’hui. Il y a, en nous, depuis notre baptême, une force de vie que nous n’exploitons pas assez, que nous ignorons souvent. Nous retirer dans notre désert intérieur et nous laisser tenailler par la faim et la soif d’absolu, nous permettra de faire jaillir en nous la source de vie de notre baptême. Mercredi, la liturgie appelait cela : savoir jeûner, autrement dit savoir se détacher de ce qui est superflu pour retrouver le goût de l’essentiel.

Ensuite, le fait de regarder longuement notre vie, d’y découvrir une soif de vivre que nous croyions perdue, nous rapprochera des autres. Car eux-aussi ont soif de vivre ! Eux aussi ont faim d’absolu ! Et nous nous rendons compte que notre désert n’est pas si vide que cela. Il y a du monde qui n’attend que nous. Il y a du monde qui a besoin de nous. Nous avons, chacun, le pouvoir de les aider. Mais comment ? C’est devant le Seigneur ton Dieu que tu te prosterneras, à lui seul tu rendras un culte, nous dit Jésus aujourd’hui. Et voilà que notre pouvoir d’aider se transforme en devoir : le devoir de la charité, culte authentique adressé à Dieu par le service du prochain comme en témoignent tant de prophètes. Les autres ne sont pas là pour que nous nous servions d’eux, ou qu’eux se servent de nous, mais pour qu’ensemble nous avancions sur la route que le Christ nous a ouverte. Cette route s’appelle service, attention aux autres, respect. Il y a du bonheur à se mettre volontairement au service des autres. Mercredi, la liturgie appelait cela : faire l’aumône, être charitable. Savoir s’ouvrir aux autres, s’intéresser positivement à eux pour vivre et grandir avec eux.

Enfin, le fait de regarder longuement notre vie, d’y découvrir tous ceux qui la peuplent, nous permettra de rencontrer le Tout Autre, celui qui nous a justement invités à entrer en nous. Il est là, depuis le début, depuis toujours, et il nous attend. Il est à la fois la source qui fait vivre et une part de tous ceux que nous rencontrons. Il est notre familier, notre intime. Il est celui que nous cherchons, sans toujours le savoir. Il est celui qui nous offre sa vie, celui qui nous libère de tout ce qui nous enchaîne, de tout ce qui nous oppresse. Il est celui qui veille sur nous : nous n’avons qu’un mot à dire. Je le défends, car il connaît mon nom, nous dit le psaume de ce jour. Mais il faut que nous en ayons vraiment besoin, que nous reconnaissions notre désir et notre besoin d’être sauvé. Tu ne mettras pas à l’épreuve le Seigneur ton Dieu, nous dit Jésus aujourd’hui. Cela ne signifie pas qu’il ne faut pas crier vers lui, lorsque nous sommes dans le besoin, au contraire ! Il nous dit simplement de ne pas tenter d’arracher à Dieu une aide qu’il ne peut nous donner. Son désir, c’est de nous sauver ; pas de jouer au magicien. La vraie prière, ce n’est pas celle qui soumet Dieu à nos caprices ; c’est celle qui change notre cœur, qui nous transforme de l’intérieur, qui nous met en présence de Dieu. Mercredi, la liturgie appelait cela : prier le Père qui est présent dans le secret. Savoir entrer en relation intime et vraie avec celui qui nous donne la vie, sans cesse. 

Ce n’est peut-être pas un hasard si, à quatre jours d’intervalle, la liturgie nous propose de manières différentes, ces trois chemins de perfection : le jeûne, la charité et la prière. Nous sommes provoqués à emprunter ces chemins durant ce temps que nous avons ouvert mercredi. Ils nous sont proposés comme un moyen d’unifier notre vie pour avancer mieux et plus librement vers le matin de la Pâque. Comment pourrions-nous passer la croix si nous restions pleins de nous, coupés des autres, coupés de Dieu ? Comment pourrions-nous croire du fond du cœur en ce Ressuscité qui nous sauve, si nous refusons aujourd’hui de le rejoindre au cœur de nos déserts où déjà il nous attend pour libérer nos vies ? Amen.



lundi 26 novembre 2018

Christ, Roide l'univers B - 25 novembre 2018

C'est toi-même qui dis que je suis roi.





Notre année liturgique se termine comme chaque année par la solennité du Christ, Roi de l’univers. Et nous venons d’entendre, dans l’évangile, cet échange entre Jésus et Pilate au sujet même de la royauté de Jésus après que Pilate aie justement questionné Jésus ainsi : Es-tu le roi des Juifs ? 

Nous ne savons pas ce qui a poussé Pilate à interroger Jésus en ce sens. Jésus essaie bien de comprendre, mais Pilate ne répond vraiment à sa question : Dis-tu cela de toi-même ou parce que d’autres te l’ont dit ? Pourtant, n’est-ce pas la vraie question à nous poser aujourd’hui ? N’est-ce pas notre réponse à cette question qui devrait nous préoccuper ? Pour cela, il nous faut d’abord définir quelle est cette royauté de Jésus. Car, reconnaissons-le, au moment où nous assistons à cet échange, la royauté de Jésus n’est pas vraiment ce qui frappe l’auditeur ou le spectateur de la scène. La rencontre à laquelle nous assistons n’est pas une rencontre diplomatique entre deux grands de ce monde ; ce que nous voyons, c’est la rencontre entre un prisonnier et son geôlier, entre un accusé et son juge qui a pouvoir de vie et de mort. Difficile donc de confondre Jésus, Christ, Roi de l’univers, avec les rois dont l’histoire de France nous relate l’existence. Ne cherchez pas de couronne d’or et de joyaux ; il n’y aura qu’une couronne d’épines. Ne cherchez pas de pourpre ni d’hermine ; il n’y a que le manteau rouge dont les soldats ont affublé Jésus. Ne cherchez pas d’escorte militaire, ni de garde prétorienne pour protéger Jésus ; il n’y a que les soldats romains venus l’arrêter et le ligoter. Aucun des signes donc dont nos rois aimaient s’entourer ; juste une caricature de roi, un théâtre de marionnettes dont Jésus sera la victime, mais la victime consentante. Car ce moment-là, dont la rencontre avec Pilate n’est qu’un détail, est le moment de Jésus. Et il va culminer dans la croix dressée, portant le corps souffrant du Christ, révélant dans cette extrême faiblesse, la vraie royauté Jésus : celle de l’amour offert jusqu’au don de la vie afin que les hommes puissent vivre. Rien d’autre n’importe à Jésus que d’accomplir la volonté de salut de Dieu pour les hommes. 

Nous pourrons alors interroger longtemps comme Pilate : Es-tu le roi des Juifs ? Nous n’aurons, pour seule réponse, que la croix dressée et cette affirmation de Jésus : Ma royauté n’est pas de ce monde. Ne cherchons donc pas à comprendre avec nos réalités terrestres, mais entrons plus avant dans la connaissance de la volonté de Dieu pour les hommes, et de ce que l’accomplissement de cette volonté suppose. Nous comprendrons vite que nous n’échapperons pas au passage de Jésus par la croix. Sa gloire vient de son obéissance au Père. Sa vie de ressuscité, il la doit à son obéissance au Père. Notre vie, il la doit (et nous la devons) à son obéissance au Père. Non pas que le Père se délectât de voir son Fils mourir en croix ; mais il fallait que le Fils s’offrît, il fallait qu’il vive la vie humaine jusque dans la mort pour que nous en soyons libérés. N’est-ce pas le premier rôle d’un roi que celui de protéger et de faire vivre son peuple ? Avec Pilate, nous pouvons interroger : Alors tu es roi ? Parce que cette découverte ne vient pas tant de l’enseignement que de l’expérience. Il faut avoir fait l’expérience de ce salut offert, par grâce, pour désirer que le Christ règne dans nos cœurs et gouverne notre vie. Il faut avoir fait l’expérience de cet amour sans limite pour confesser le Christ comme le roi de l’univers, roi non à la manière des hommes, mais à la manière de Dieu.

C’est toi-même qui dis que je suis roi. Le mot de la fin reviendra à Jésus ; il reconnaîtra le chemin que nous avons parcouru. Il acceptera de devenir notre roi pour que vive son amour à travers nous. Car cet événement de Pâques est pour tous les hommes, à travers tous les temps. Il nous revient d’en témoigner pour que tous les hommes, habitant le même univers, puissent reconnaître en Jésus ce roi qui nous offre sa vie, ce roi qui nous libère du péché et de la mort, ce roi qui nous gouverne pour nous mener à la vie en plénitude, avec lui, auprès du Père. Amen.

dimanche 16 septembre 2018

24ème dimanche ordinaire B - 16 septembre 2018

N'allons pas trop vite en besogne !






Il faut avoir une vue d’ensemble sur l’Evangile de Marc pour comprendre à quel point le passage d’évangile que nous venons d’entendre est singulier et important. En fait, il est le moment clé de l’œuvre de Marc, celui vers qui tend toute la première partie et qui déclenche la seconde. Et nous sommes mis en demeure, tout comme les disciples aujourd’hui, de dire ce que nous avons compris de Jésus, à ce moment précis de l’histoire, et invités à entendre ce que Jésus dit de lui et de son avenir. 

Si, en rentrant chez vous, vous prenez votre bible et parcourez l’évangile de Marc en entier, vous verrez que tous les signes que Jésus a posés jusque là devaient permettre à Pierre de faire sa profession de foi : Tu es le Christ. Et si vous vous souvenez du début de l’Evangile de Marc, vous comprendrez que cette affirmation de Pierre reprend l’affirmation de l’évangéliste faite dans le titre même de son œuvre : Commencement de l’Evangile de Jésus, Christ, Fils de Dieu. En fait, comme dans l’excellente série Columbo, nous savons tout dès le début. Marc dit clairement qui est ce Jésus dont va parler son œuvre, comme un épisode de Columbo commence toujours par nous montrer le meurtrier. Le but des épisodes de la série policière est le même que le but de Marc dans son évangile : faire comprendre à celui qui regarde ou qui lit, comment on arrive à découvrir par l’expérience, par la déduction, ce qui est évident dès le départ. Dans la série policière, nous relevons avec l’inspecteur à l’imperméable tous les indices qui vont finir par pointer du doigt le coupable, comme dans l’Evangile, nous découvrons avec les Apôtres tous les indices qui vont mener Pierre à affirmer : Tu es le Christ dans un premier temps, avant de nous le faire comprendre totalement au pied de la croix et de pouvoir l’affirmer avec le centurion romain : Vraiment, celui-ci était Fils de Dieu !  

Les mots de Pierre ne lui viennent pas à la bouche par hasard. Ils s’imposent à lui, après tout ce qu’il a vu et entendu. Et c’est normal, parce que tout l’évangile de Marc tourne autour de cette question : Qui est Jésus ? En lisant cet évangile, le lecteur est provoqué par cette question à chaque page. Et chaque fois que quelqu’un (même les démons) éclaire la réponse à la question, Jésus ordonne le silence. Et nous comprenons aujourd’hui pourquoi ce silence est imposé : parce qu’il n’est pas encore temps de révéler qui est Jésus. La réponse véritable ne peut pas jaillir après un enseignement, ni même après un miracle de Jésus. La réponse véritable ne peut jaillir qu’à la fin de sa vie, au pied de la croix. Observez ce qui se passe dans l’épisode de ce dimanche : Pierre proclame que Jésus est le Christ ; et il a raison. Mais quand Jésus annonce pour la première fois sa Passion, Pierre se mit à lui faire de vifs reproches. Il n’est pas possible pour lui que le Christ, l’Envoyé de Dieu, souffrît la Passion ! C’est totalement hors de propos ! Sa réaction est naturelle. Il n’a pas compris l’ordre de se taire que Jésus a donné sitôt sa profession de foi posée. Ce que Pierre a affirmé, personne ne peut le comprendre de manière juste à ce moment précis de l’histoire. Et nous ne devons pas, dans un premier temps, lire cette page autrement que comme un premier lecteur qui ne connaît rien à Jésus, ni comprendre plus que ce qu’à compris Pierre à l’époque. Pour bien méditer cette page, il nous faut oublier, durant le temps de compréhension du texte, que nous connaissons la fin de l’histoire de Jésus. Marc nous invite à avancer avec les Douze dans la découverte de Jésus.  

Si nous allons trop vite, nous ne pourrons pas saisir vraiment ce que Jésus dit quand il commence à enseigner qu’il fallait que le Fils de l’homme souffre beaucoup, qu’il soit rejeté par les anciens, les grands prêtres et les scribes, qu’il soit tué, et que trois jours après, il ressuscite. Nous le savons parce que nous vivons après Pâques. Mais pour quelqu’un qui commence à découvrir qui est Jésus, pour quelqu’un pour qui Pâques ne représente encore rien, les affirmations de Jésus, à ce moment précis de l’histoire, sont d’une violence et d’une nouveauté inouïe ! Qui peut sincèrement imaginer à ce moment-là que celui qui a fait tant de bien, posé tant de miracles et parle aussi bien de Dieu, qui peut raisonnablement penser qu’il sera mis à mort à cause de cela par ses adversaires ? Qu’il ait des adversaires, c’est une chose : tout homme qui a quelques idées a forcément contre lui ceux qui ont les mêmes mais n’ont pas osé les exprimer, plus ceux qui ont les idées contraires et se sentent mis en danger, sans compter l’immense majorité de ceux qui sont sans opinion et se laissent retourner par celui qui crie le plus fort. Mais de là à se faire tuer, quand même ! Nous vivons dans un monde civilisé, c’est bien connu. En annonçant pour la première fois sa Passion, Jésus vient nous dire qu’il y a un horizon plus grand que les miracles qu’il pose et l’enseignement qu’il donne. Tout cela doit nous mener à accompagner Jésus jusqu’au bout, jusqu’à la croix, parce que c’est là, et seulement là, que tout prendra sens. Il nous faut accepter la violence des mots de Jésus et accepter humblement de le suivre pour ne pas faire de lui le gourou d’un groupe religieux de plus. Si nous voulons vraiment reconnaître en lui le Sauveur du monde, il nous faudra, comme Pierre et ses compagnons, entrer dans les pensées de Dieu, et non rester dans celles des hommes. 

La moitié du chemin est faite puisque nous sommes au point de bascule : nous avons les premiers éléments pour comprendre que Jésus est du côté de Dieu, entièrement, définitivement. Avec Pierre, nous pouvons affirmer au sujet de Jésus qu’il est le Christ. Il nous faut maintenant entrer dans la compréhension de notre affirmation, et nous ne pourrons pas le faire si nous refusons que Dieu ouvre nos oreilles ; nous ne pourrons pas le faire si nous gardons Jésus à hauteur d’homme. Il nous faut accepter toutes les conséquences de notre affirmation et suivre Jésus là où Dieu lui-même le conduit, même si nous ne comprenons pas tout. Ce n’est pas le moment de philosopher sur Jésus ; c’est le moment de le suivre encore, dans la confiance et l’humilité, sûrs que nous n’avons pas encore tout compris et que Dieu lui-même a encore beaucoup de choses à nous apprendre sur son dessein de salut. Amen.

(Dessin de M. Leiterer)