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vendredi 5 janvier 2024

Epiphanie de notre Seigneur - 7 janvier 2024

 Avons-nous besoin des mages ?




 (Enluminure du Frère Jacques)

 

 

 

 

            Nous aimons tous la fête de l’Epiphanie, ne serait-ce qu’à cause des galettes que nous partageons à l’occasion de cette fête. Nous n’oserions même pas imaginer le temps de Noël sans cette fête. Ceci n’’empêche pas que nous posions la question : avons-nous besoin des mages ? Pour le dire autrement, que nous apprennent-ils qui soit si essentiel à la compréhension du mystère d’un Dieu qui se fait homme ? 

            Pour commencer, ils nous apprennent que le salut est désormais ouvert à tous. Jusque-là, il fallait appartenir au peuple que Dieu s’était choisi pour espérer être sauvés. Cela est rappelé par tous les textes de la Première Alliance. Mais ces mêmes textes attribuaient au peuple de Dieu un devoir d’exemplarité. Dieu s’est choisi un peuple particulier pour que tous les peuples, en le voyant vivre, parviennent à la foi et au salut, en intégrant ce peuple. Le prophète Isaïe s’en fait l’écho dans la première lecture de ce jour : Les nations marcheront vers ta lumière, et les rois, vers la clarté de ton aurore. Lève les yeux alentour, et regarde : tous, ils se rassemblent, ils viennent vers toi. Nous avons une trace de cette manière de comprendre le salut dans le Nouveau Testament, dans les Actes des Apôtres pour être exact. Quand des non-juifs deviennent chrétiens, certains insistent pour que ces derniers se voient imposer la circoncision, sinon ils ne pourront pas être sauvés. La jeune communauté chrétienne discutera de cette question lors de l’assemblée de Jérusalem qui décidera que cette étape est non-nécessaire, le salut étant désormais donné par la mort et la résurrection de Jésus. Et Paul insistera dans plusieurs de ses écrits pour dire que la Loi est désormais dépassée, rendue inutile à cause de Jésus. Ce que les jeunes chrétiens découvriront après la mort et la résurrection de Jésus, les mages l’annoncent dès sa naissance. Il n’y a plus de frontière à l’amour de Dieu ; Dieu aime tous les hommes, et le salut est offert à tous par Jésus. 

            La deuxième chose que nous apprennent les mages, c’est qu’il faut sortir, se déplacer, se mettre en route. Ils ne sont pas du coin, ils ont fait une longue route pour venir jusqu’à cet endroit humble de Bethléem. Ils ont laissé ce qui faisait leur vie pour cette unique recherche : voir le roi des Juifs qui vient de naître. Ils sont comme ce chercheur de perles dont parlera Jésus dans une de ces paraboles ; ayant trouvé la perle rare, il vend tout pour acquérir cette perle unique. C’est ce que les mages nous invitent à faire par leur exemple. Il nous faut considérer le Christ comme le trésor de notre vie, qu’il nous faut chercher, trouver et garder. Il nous faut renoncer au « on a toujours fait comme ça » et au « on n’a jamais fait comme ça » pour nous approcher de Jésus. Jamais nous n’avions vu de Dieu fait homme ; et pourtant, en Jésus, Dieu l’a fait. Jamais on n’avait cherché le roi des Juifs hors de Jérusalem ; et pourtant, c’est hors de Jérusalem que les mages l’ont trouvé. Ils avaient commencé par faire comme tout le monde ; ils sont allés au palais du roi. Mais ils ont appris aussi à ne plus passer par là, à laisser ce chemin qui ne les a menés à rien, pour prendre un nouveau chemin après avoir visité l’Enfant-Dieu à la crèche. Avec les mages, nous apprenons à nous dérouter. Avec les mages, nous apprenons que d’autres chemins sont possibles, d’autres chemins sont porteurs de vie, tant qu’on les emprunte en suivant la lumière donnée par Dieu, cette étoile qui les guide devant l’Enfant. 

            Enfin, la troisième chose que les mages nous apprennent, c’est que les étrangers ne sont un danger que pour ceux qui veulent les voir ainsi. Hérode prend peur à cause de ces mages et de ce qu’ils lui apprennent. Il prend peur à cause d’un nouveau-né, dont il ignore tout mais dont il craint tout, au point de décider qu’il vaudrait mieux que cet enfant meurt. Et si pour être sûr que le bon est mort, il n’hésitera pas à supprimer tous les nouveau-nés. Ce sera le massacre des Saints Innocents. Marie et Joseph, eux, ne craignent pas ces mages étrangers aux cadeaux curieux et surprenants. Les mages nous apprennent par la même occasion que l’étranger ne nous enlève rien ; il ne nous prend rien. Au contraire, il nous enrichit de lui, de sa différence, de sa manière d’être et de vivre. Par leurs cadeaux, dont la Tradition dit qu’ils annoncent la nature de cet enfant et son avenir, ils nous ouvrent à une intelligence plus grande du mystère de la nuit de Noël. Ayons le cœur assez grand pour accueillir celui qui est différent de nous. Ayons l’intelligence assez fine pour reconnaître ce que l’étranger peut nous apporter. Dieu lui-même s’est fait immigré en venant dans notre monde. Ne passons pas à côté du salut qu’il nous offre parce que celui qui le propose est étranger à notre monde ! Dieu a eu la bonté de venir à nous ; ayons la bonté de l’accueillir à travers le frère, différent, qui frappe à notre porte.              

            Heureux mages qui ont vu l’étoile se lever et qui ont su se mettre en route pour aller à la rencontre de l’Enfant-Dieu ! Heureux serons-nous de la voir nous-aussi se lever ! Heureux serons-nous de nous mettre en route à la rencontre de Dieu. En sortant de nos habitudes, en étant attentifs aux frères différents, étrangers, nous ne risquerons pas de nous perdre ; nous parviendrons à la crèche, nous adorerons notre Dieu et nous serons sauvés. Pour cela, rendons grâce à Dieu d'avoir mis les mages sur notre route. Amen. 

samedi 6 avril 2019

05ème dimanche de Carême C - 07 avril 2019

Non pas une condamnation, mais une libération !




Et toi, qu’en dis-tu ? Cinq mots pour provoquer Jésus à se prononcer sur la Loi et sur Dieu.  Cinq mots qui peuvent aboutir à la condamnation d’une femme à la lapidation, uniquement pour piéger Jésus ! Il faut vraiment que la haine à l’égard de Jésus soit grande pour que des hommes en arrivent à de telles extrémités. Une vie pour en piéger et en abattre une autre ! Ne nous y trompons pas : c’est bien de cela qu’il s’agit : à quoi l’homme est-il prêt pour en discréditer ou en abattre un autre ? Heureusement que celui à qui s’adresse cette question n’est pas seulement homme : il est de Dieu, vient de Dieu et son seul souci est de parler juste de Dieu, de parler juste au nom de Dieu.

C’est bien cette connaissance fine de Dieu et de l’homme que possède Jésus qui va sauver cette femme. En premier lieu, il refuse d’entrer dans la polémique avec les pharisiens. Son souci ne semble pas d’abord de prendre la défense de la femme – cela lui serait facile, la Loi disant que les deux adultères doivent être lapidés : personne ne commet un adultère tout seul ! Or où est l’homme ? – Non, son premier souci me semble être la défense de Dieu, l’interprétation juste de la Loi de Dieu. Il ne condamne ni la femme à cause de son péché, ni les pharisiens à cause de leur mauvaise foi. Et s’il ne prononce pas une seule fois le nom de Dieu, toute son attitude pourtant ne parle que de lui. A la question des pharisiens, il répond par une attitude surprenante : il se baisse (il s’abaisse) et dessine sur le sol. Comme pour dire : cette affaire ne concerne pas Dieu, c’est pourquoi je me mets à la hauteur d’un homme. Mais puisqu’une réponse est attendue, Jésus se redresse, se met à la hauteur de Dieu, à la hauteur du Ressuscité pour annoncer, de manière surprenante son jugement : Celui d’entre vous qui est sans péché, qu’il soit le premier à lui jeter une pierre ! C’est une affaire humaine qui se doit d’être réglée par les humains ; mais puisque vous voulez que Dieu s’en mêle, que ceux qui sont « purs de tout péché » se chargent d’appliquer la sentence. Eux seuls pourraient juger la femme. Qui, ayant péché lui-même, pourrait condamner cette femme sans se condamner lui-même ? Jésus semble dire aux hommes que ce qui est grave, ce n’est pas l’espèce de péché commis ici ; ce qui est grave, c’est le péché, quel qu’il soit. Celui qui a commis, ne serait-ce qu’une petite entrave à la Loi, s’est disqualifié lui-même pour juger cette femme. D’ailleurs, personne ne s’y trompe puisqu’ils s’en vont tous, les uns après les autres, les plus âgés en premier ! Devant Dieu, il n’y a pas de petits péchés et de grands péchés ; il n’y a pas de péché mignon : il n’y a que le péché, dans toute sa laideur, qui nous éloigne de Dieu. Dieu ne s’intéresse pas à nos péchés ; mais il s’intéresse à notre désir de le rencontrer, lui. La parabole du fils prodigue que nous avons entendu dimanche dernier nous le redisait déjà. Et voilà Jésus, seul avec la femme. Il n’a pas eu besoin de renvoyer ses détracteurs, ils se sont renvoyés eux-mêmes. Il ne va pas condamner la femme, mais la renvoyer dans sa vie de femme avec cette seule demande : Va, et désormais ne pèche plus ! Ce que Jésus condamne, c’est le péché et non ceux qui commettent le péché. Il nous redit ainsi qu’il est bien celui qui vient nous rendre notre liberté : Va ! Ne s’intéressant qu’à l’humanité, ne posant sur elle que le regard de Dieu lui-même, il peut nous détacher de notre péché et nous permettre de repartir dans la vie, libres de toute attache au Mal. 


En agissant ainsi, Jésus ne fait qu’accomplir de manière parfaite la Loi au nom de laquelle les autres voulaient condamner cette femme. Relisez Isaïe ! Après l’exil qu’Israël avait interprété comme un châtiment envoyé par Dieu à cause des infidélités du peuple, Dieu lui-même invite les hommes à ne plus se souvenir du passé. Non pas à ne plus se souvenir de ce que l’amour de Dieu a réalisé pour eux (ce peuple que je me suis façonné redira ma louange), mais à ne plus se souvenir du péché qui les a éloignés de Dieu. Ne regardez pas sans cesse en arrière ; voici que je fais une chose nouvelle, ce que l’ancienne traduction liturgique rendait ainsi : voici que je fais un monde nouveau, un monde dans lequel il ne se fera plus rien de mal, un monde dans lequel toute la création chantera la louange de Dieu (même les chacals). N’est-ce pas ce monde nouveau que Jésus est venu inaugurer ? En renvoyant cette femme dans une vie libérée du péché, libérée du jugement des autres, ne la fait-il pas entrer déjà dans cette nouveauté ? 


L’appel de Paul dans la seconde lecture nous ouvre aussi à cette chose nouvelle que Dieu crée pour nous. En connaissant toujours mieux le Christ, oubliant ce qui est en arrière (c'est-à-dire notre vie soumise au péché), et lancé vers l’avant (c'est-à-dire vers cette chose nouvelle que Dieu fait pour nous), nous pouvons courir vers le but en vue du prix auquel Dieu nous appelle là-haut dans le Christ Jésus : une vie nouvelle, libre du péché, la vie même de Dieu, la sainteté retrouvée. L’énergie nécessaire pour tenir la distance dans cette course de fond nous vient du Christ, d’une connaissance (c'est-à-dire d’une intimité) toujours plus grande avec lui. Plus nous nous attacherons au Christ, plus nous nous éloignerons du péché, parce que la puissance du Christ agira en nous. Puisqu’il s’est relevé d’entre les morts, il nous libèrera de toutes les puissances de mort. C’est avec lui que nous courrons l’épreuve jusqu’au bout ; c’est avec lui que nous vaincrons. 


Le temps du Carême est ce temps où nous est donnée la grâce d’une plus grande connaissance du Christ ; c’est aussi le temps où nous est proposée la grâce du sacrement qui nous libère du péché et de la mort. N’hésitons pas à nous en approcher ; n’hésitons pas à laisser Dieu jeter un regard d’amour sur notre passé pour nous tirer vers notre avenir. Et nous aussi, nous ressusciterons avec le Christ. Amen.



(Tableau : La femme adultère, Lioba artisanat - www.lioba-artisanat.com)  

dimanche 24 juin 2018

12ème dimanche ordinaire B - 24 juin 2018

L'amour du Christ nous saisit…

(Un petit détail a échapper à mon attention : le 24 juin, nous célébrons la nativité de saint Jean le précurseur ; d'où cette homélie pour le 12ème dimanche et non pour la solennité du jour).




            Il n’y a pas de doute à avoir : Paul sait mieux que personne nous parler du Christ, de son œuvre de salut pour les hommes. Il est le premier croyant au Christ à systématiser ce qui deviendra la foi chrétienne, à mettre des mots sur ce qui fait vivre le fidèle du Christ, à préciser le rapport entre le Christ et les hommes. Le passage de la deuxième lettre aux Corinthiens entendu ce dimanche commence par une vraie déclaration d’amour : l’amour du Christ nous saisit… 

            Ce qui remplit Paul d’amour pour le Christ, c’est son sacrifice sur la croix : l’amour du Christ nous saisit quand nous pensons qu’un seul est mort pour tous et qu’ainsi tous ont passé par la mort. Il y a comme un vertige des profondeurs devant cette réalisation. Non seulement le Christ a donné sa vie pour nous, mais il nous fait bénéficier de cette mort. Oui, la mort du Christ nous bénéficie ; elle nous décentre en nous orientant vers le Christ. Sa mort sur la croix, en nous procurant la vie, nous tourne résolument vers lui, à moins d’être ingrats, sans reconnaissance pour cette œuvre d’amour. Paul a parfaitement intégré cette donnée. A partir du moment où le Christ l’a appelé sur le chemin de Damas, il n’a plus eu de cesse que de proclamer la Bonne Nouvelle du Salut. Il n’aura pris aucun repos, allant jusqu’à affirmer que si le Christ n’était pas ressuscité, vaine serait notre foi. Pour Paul, tout est contenu dans ce don du Christ sur la croix. Par cet acte, quelque chose de neuf a commencé : le monde ancien s’en est allé ; un monde nouveau est déjà né. Comment dire mieux la nouveauté introduite par le Christ dans la vie des hommes ? 

            La nouveauté introduite par le Christ, c’est bien cette foi qui transforme la vie des hommes. J’ai déjà dit que la mort du Christ nous bénéficiait ; mais elle fait plus que cela : elle nous identifie au Christ, nous fait participer à sa propre mort et à sa résurrection. Désormais nous ne regardons plus personne d’une manière simplement humaine. Nous sommes transformés par la mort du Christ, comme transfigurés ; nous sommes des créatures nouvelles. Nous sommes des autres Christ. Mesurons-nous cette nouveauté ? Mesurons-nous cet honneur ? Lorsque nous lions notre vie à celle du Christ par le baptême, nous sommes transformés en profondeur parce que le Christ, celui qui a livré sa vie sur la croix, vit désormais en nous. Nous ne portons pas seulement le Christ au monde par des mots, mais par toute notre vie, par tous nos actes. Nous devons avoir conscience que notre manière de vivre porte le Christ au monde ; et avoir conscience aussi que notre manière de vivre peut aussi être un obstacle à la présence du Christ au monde. Lorsque les croyants au Christ ont peur d’ouvrir leur monde à ceux qui frappent à leur porte, ils empêchent les migrants d’approcher l’amour du Christ. Lorsque les croyants au Christ se satisfont des rapports économiques qui enrichissent toujours plus les plus riches et appauvrissent sans fin les plus pauvres, ils empêchent les pauvres d’approcher l’amour du Christ. Lorsque les croyants au Christ ferment leurs cœurs, ils ferment le cœur du Christ et son amour ne peut plus être diffusé dans le monde. Et l’amour du Christ ne saisit plus personne, même plus nous… 

            Cette affirmation de Paul, qui a déclenché toute ma réflexion, nous oblige alors aussi à préciser ce qui nous attire vers le Christ. Est-ce vraiment la conscience de ce don qu’il a fait de lui-même sur la croix ? Pour dire les choses autrement, le don du Christ sur la croix est-il pour chacun de nous le fondement de notre attachement réel au Christ ou n’est-il qu’une leçon de catéchisme parmi d’autres ? Sommes-nous capables d’identifier dans notre vie ce que l’amour du Christ réalise pour nous ? Sommes-nous saisis comme Paul d’un amour ardent pour le Christ à la seule pensée de son sacrifice ? Ou bien nous sommes-nous dilués jusqu’à n’être plus que des chrétiens sociologiques ? Que nous soyons chrétien ou non ne changerait finalement pas grand-chose, pour ne pas dire rien, à notre manière de vivre ! 

Trop souvent aujourd’hui, dans le but avoué de ne présenter qu’un Christ positif, certains cachent le sacrifice du Christ ; parlons de Pâques sans parler du Vendredi Saint ! C’est tellement commode ! C’est oublier un peu vite que ce qui donne sa valeur à la résurrection, c’est bien sa vie offerte sur la croix ! Si tel n’était plus le cas, l’eucharistie que nous célébrons ce matin ne serait plus le mémorial de sa passion, mais juste le repas du club des amis de Jésus qui se retrouvent pour un moment fraternel. Sommes-nous les disciples d’un grand homme qui a dit et fait des choses extraordinaires ? Ou sommes-nous les disciples de celui qui a donné sa vie par amour pour nous ? Les deux ne sont pas incompatibles, mais la seconde affirmation est primordiale et impérative. 

L’amour du Christ nous saisit quand… Il revient à chacun de finir la phrase pour lui-même et d’affirmer ce qui est primordial pour lui. Que notre eucharistie nous permette de discerner à frais nouveaux jusqu’où va l’amour du Christ pour nous ! Qu’elle nous donne la force d’y répondre par un art de vivre conforme à notre foi : alors l’amour du Christ pourra saisir encore le cœur des hommes et renouveler le monde. Amen.

 

 

 
 

samedi 9 avril 2016

03ème dimanche de Pâques C - 10 avril 2016

Pâques : quand l'homme est transformé !




Il y a quelque chose de curieux dans le comportement du grand prêtre et de son conseil : ils sont persuadés d’avoir mis un terme à l’histoire de Jésus en le clouant sur la croix, et pourtant, ils commencent à avoir peur pour eux : vous voulez donc faire retomber sur nous le sang de cet homme ? N’est-ce pas là une affirmation maladroite du fait que cette histoire, et l’annonce répétée par ses disciples de la résurrection de Jésus, puissent être vraie ? Sinon pourquoi avoir peur que son sang retombe sur eux ? Après tout, c’est ce que tout le peuple réclamait à Pilate lorsque celui-ci voulait relâcher Jésus : que son sang soit sur nous et sur nos enfants, criait la foule pendant le procès. C’est facile à dire quand on ne s’attend à rien d’autre qu’à la mort d’un homme : que risque-t-on de lui quand tout est fini ? Mais si on commence à prendre la résurrection de Jésus au sérieux (ne serait-ce qu’un peu !), si tout ce que disent les Apôtres est vrai, ne va-t-il pas vouloir se venger sur nous ? Ceux qui ont condamné Jésus ne risquent-ils pas d’obtenir finalement ce qu’ils réclamaient alors pour calmer les scrupules du gouverneur ? Il leur faut étouffer toute cette malheureuse affaire, interdire aux Apôtres de prêcher le nom de Jésus, quitte à utiliser la force et le fouet pour bien imprimer le tout dans l’esprit de ces hommes qui dérangent. 
 
Il y a quelque chose de surprenant dans le comportement de Pierre : hier, il reniait Jésus, proclamant par trois fois ne pas le connaître, par peur de ce qui pourrait lui arriver, et le voici qui proclame par trois fois (certes un peu contraint par question répétée de Jésus : m’aimes-tu ?) le voici qui proclame donc son amour pour Jésus ; et quelques temps plus tard, s’en va même annoncer la résurrection et tenir tête à ce grand conseil qu’il craignait hier encore. Même le fouet ne pourra le faire taire ! Avec assurance, il rappelle les faits qui ont conduit à la mort de Jésus, et la puissance de Dieu qui a ressuscité Jésus. Avec délicatesse, il invite son peuple à la conversion, l’invitant à reconnaître la nouveauté de l’événement de Pâques. Il prend le contre-pied de ses adversaires : alors que ceux-ci le condamne pour ses paroles, lui ne les condamne pas pour leurs actes. Il ne leur verse pas le sang de Jésus à la figure ; il leur renvoie son amour pour tous les hommes, eux y compris. Nulle trace de vengeance, nulle trace de haine : juste le désir que les hommes se convertissent à Dieu et reconnaissent en Jésus leur Sauveur. Aucune contrainte, aucun fouet pour imprimer la foi en eux ! 
 
Il y a quelque chose de neuf dans le monde après l’événement de Pâques, quelque chose qui ne se contrôle pas : les hommes changent, les hommes sont transformés : il y ceux qui s’enferment dans leur refus de croire, comme on enferme un cadavre dans son tombeau ; ils se replient sur eux, sur leur certitude, refusant à Dieu d’être vraiment Dieu. C’est finalement l’attitude des membres de ce grand conseil : ils avaient refusé de croire Jésus de son vivant ; ils ne vont pas croire en lui maintenant qu’ils l’ont fait mettre à mort. Toute cette affaire devait cesser avec la mort de Jésus ; elle cessera, dussent-ils accumuler les injustices envers les Apôtres ! Il y a aussi ceux qui s’ouvrent à la nouveauté d’un Dieu plus fort que la mort, ceux qui se convertissent à l’amour et au pardon : ils s’ouvrent à une vie nouvelle, faite de joie et de liberté. Les Actes des Apôtres sont remplis de ces témoignages d’hommes et de femmes qui, par milliers, rejoignent le nombre des disciples à la prédication des Apôtres, réalisent une nouvelle manière de vivre, partageant ce qu’ils ont, se soutenant les uns les autres. Oui, avec Pâques et l’irruption dans notre vie de celui que la mort n’a pu vaincre, les hommes changent. 
 
Ce qui était vrai hier, l’est encore aujourd’hui. Nous célébrons Pâques année après année ; si nous sommes juste dans le souvenir de cet événement, comme on serait dans le souvenir de la fin de la grande guerre, rien ne changera vraiment. Pâques cette année sera comme Pâques de l’an dernier et probablement comme Pâques de l’an prochain. Mais si nous faisions le choix de prendre Pâques au sérieux, de croire vraiment que Jésus est sorti de son tombeau, alors il nous sortirait de nos propres tombeaux, alors nous pourrions aider à rendre ce monde meilleur. Si nous laissons Jésus être le Ressuscité, y compris dans notre vie, nous le reconnaîtrions lorsqu’il croise notre vie ; nous deviendrions capables, avec la force de son Esprit, de changer de vie et de changer le monde. 
 
Cette semaine encore, au nom d’une certaine idée de la laïcité, des hommes et des femmes, pourtant évolués et capables de réflexion, ont réaffirmé que toute cette histoire de Jésus, finalement, ça devait se terminer, en particulier dans nos écoles, en demandant la suppression de l’heure d’enseignement religieux. Qu’on ne nous parle plus de Jésus et qu’on n’en parle plus à nos enfants dans le cadre de l’école ! Ils ne l’ont pas dit ainsi, mais c’est bien à cela que doit conduire leur revendication. Autrefois, le grand conseil avait fait donner le fouet ; aujourd’hui on donne des conférences de presse remplies d’ambiguïté. Mais le résultat escompté est le même : que cesse l’histoire de Jésus ; que le monde soit enfin débarrassé de lui, une fois pour toutes. La seule chose juste qu’ils ont réussi à pointer, c’est la baisse du nombre d’élèves fréquentant l’enseignement religieux. Et cela nous renvoie, nous chrétiens, à notre responsabilité, à notre foi pascale. Si Jésus ressuscité est important pour nous, si nous sommes convaincus que cet événement de Pâques a bouleversé le monde et le bouleverse encore, si nous croyons que Pâques change les hommes en mieux, pourquoi refuser cette chance à nos enfants ? Pourquoi les dispenser de connaître celui en qui nous espérons ? Pourquoi ne pas vouloir le meilleur pour eux aussi ? Qu’avons-nous à craindre d’une meilleure compréhension de la religion par nos enfants ? Qu’avons-nous à craindre d’un meilleur vivre ensemble, résultat certain d’une meilleure connaissance de l’autre et d’une meilleure connaissance de soi enseignée dans ces cours de religion supposés si dangereux pour la liberté de conscience, l’égalité et la neutralité selon ses opposants ? Dans un monde de plus en plus bouleversé et en manque de repères, pourquoi vouloir encore supprimer celui-là qui peut structurer une vie, lui donner sens, ouvrir une espérance et permettre de grandir en humanité ? Pourquoi vouloir éradiquer toute la puissance de Pâques de la vie des hommes ? J’ai bien une idée de réponse, mais elle n’est pas à la gloire de l’homme ! En ressuscitant, Jésus nous a rendu notre liberté face aux puissances du Mal qui envahissent notre vie ; vouloir empêcher de le faire connaître, c’est empêcher l’homme de vivre vraiment libre ; c’est empêcher l’homme de transformer le monde par la puissance libératrice de l’Evangile. 
 
Si l’événement de Pâques introduit une nouveauté dans la vie des hommes, nous devons saisir cette nouveauté et nous laisser transformer par elle. Ne retournons pas à nos vieux démons révolutionnaires qui, en leur temps ont profondément divisés notre pays. Ne nous enfermons pas dans le tombeau de nos ignorances crasses. Avec le Christ, ressuscitons à une vie de foi renouvelée ; avec le Christ, accueillons la liberté qu’offre cette nouvelle vie débarrassée du Péché, du Mal et de la Mort.  Avec Pierre, osons affirmer Dieu et le Christ, toujours vivant, toujours agissant pour le bien de tous, pour la liberté de tous, pour la vie de tous. Amen.

dimanche 31 mars 2013

Jour de Pâques - 31 mars 2013

Avec les Apôtres, s'ouvrir à la nouveauté.

 



Depuis cette nuit, un cri de joyeuse espérance a mis un terme au temps du Carême. Nous avons parcouru un chemin de foi qui nous a permis d’approcher le cœur même de notre foi : Jésus, mort et ressuscité pour notre vie. Durant ce temps pascal, je voudrais vous inviter à lire et méditer particulièrement le livre des Actes des Apôtres. Nous en lirons un extrait chaque dimanche jusqu’à la Pentecôte. Il nous permettra de poursuivre notre route, forts de l’expérience des premiers croyants au Christ, mort et ressuscité. 
 
A lire l’Evangile de ce jour, nous comprenons bien que cette nouveauté de la foi (quelqu’un qui était mort est à nouveau vivant, pleinement et définitivement), cette nouveauté donc a mis un peu de temps avant de devenir une réalité. Il faut toujours un peu de temps pour s’ouvrir à la nouveauté. Le Pierre que nous croisons dans l’Evangile et le Pierre que nous rencontrons dans le passage des Actes que nous avons entendu en première lecture sont bien une seule et même personne. Mais quel changement ! Quelle modification d’attitude entre ces deux moments : le jour même de Pâques à l’annonce du tombeau vide et quelques temps après dans la maison du Centurion Corneille. 
 
Le jour de Pâques, Pierre est presque timide, s’interrogeant sur les paroles de cette femme venue annoncer la découverte du tombeau vide. Il n’ose la croire, va vérifier par lui-même et devant les signes découverts (un tombeau vide, des linges bien roulés), il semble rester perplexe. Au contraire, l’autre disciple qui l’a accompagné, voit la même chose et il croit. De suite. Pierre a toujours été ou trop rapide à parler, ou trop lent. Peut-être se souvient-il qu’il avait été repris sévèrement par Jésus lorsqu’il avait parlé trop vite ; du coup, il se retient, de peur de dire encore une bêtise. 
 
Quand, quelques temps après, il se retrouvera chez le centurion Corneille, il aura perdu cette timidité, et il annoncera avec force et clarté la Bonne Nouvelle de Jésus ressuscité. Il aura même l’audace première d’entrer chez un païen à la demande du Seigneur et le courage de reconnaître que l’Esprit Saint l’a devancé dans le cœur de cet homme. Tant qu’à accueillir la nouveauté, autant y aller à fond. Il sent bien que les anciennes catégories qui fondaient les relations entre les peuples ne valent plus depuis l’irruption dans la vie des hommes de cette Bonne Nouvelle de Jésus ressuscité. Il faudra l’intelligence d’un Paul de Tarse pour la formuler, théologiquement ; mais Pierre, en cet instant, la vit. De tous les hommes, Dieu fait un seul peuple en Jésus ressuscité. 
 
La nouveauté de la résurrection de Jésus n’est pas qu’un fait à croire ; c’est surtout une nouvelle à vivre, à vivre entre nous d’abord, croyants au Christ ; à vivre avec les autres ensuite, avec ceux qui sont à la marge de l’Eglise, voire au-dehors. Si la résurrection de Jésus bouleverse l’ordre des choses, rendant à la vie le dernier mot sur la mort, alors elle change aussi nos relations avec ceux que le Christ met sur notre route. La nouveauté de la résurrection nous oblige à une nouveauté de rapports humains : cette nouveauté se décline en respect, fraternité, solidarité, accueil de tous… En un mot, tout ce qui permet à la vie d’avoir le dernier mot ; tout ce qui permet à la vie de l’emporter sur les forces de morts qui obscurcissent notre existence et l’existence de tout homme. De la résurrection du Seigneur, nous recevons une puissance de vie capable de transformer le monde, capable de rendre les gens meilleurs. 
 
En méditant les Actes des Apôtres, vous constaterez que cette nouveauté à accueillir nécessite une bonne dose d’humilité, de simplicité. Puissent les Apôtres de la première heure être pour tous un modèle d’ouverture et d’accueil de cette nouvelle qui a éclatée en cette nuit et dont nous disons qu’elle est bonne. Bonne pour nous, bonne pour tous les hommes de bonne volonté qui veulent vivre dans un monde plus juste et plus humain. Le Christ ressuscité inaugure ce monde nouveau pour nous. Acceptons d’en être les témoins par la parole et par l’exemple. Amen.

(Chemin de croix de francis SCHNEIDER, Station 15, La résurrection, Eglise de Fort-Louis, Bas-Rhin)