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Ce blog voudrait vous permettre de vivre un chemin spirituel au rythme de la liturgie de l'Eglise catholique.

Les méditations s'appuient soit sur les textes bibliques quotidiens, soit sur la prière de l'Eglise.

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samedi 19 octobre 2024

29ème dimanche ordinaire B - 20 octobre 2024

 Se faire serviteur.



(Jésus lavant les pieds de ses disciples, image du serviteur)


 


            Les dix autres, qui avaient entendu, se mirent à s’indigner contre Jacques et Jean. Ceux qui aiment vérifier comment les autres évangélistes présentent une scène de la vie de Jésus auront découvert que seul Matthieu partage avec Marc une demande pour que Jacques et Jean puissent siéger l’un à droite et l’autre à gauche [de Jésus] dans la gloire. Une petite différence les oppose : alors que Marc attribue cette demande directement aux deux apôtres, Matthieu fait intervenir leur mère qui essaie de placer ses fils. Luc ne connait pas cet épisode. Il ne partage avec Marc et Matthieu que l’enseignement de Jésus sur le pouvoir et le service, quand les disciples se sont bien pris la tête. Luc situe ainsi cet enseignement durant le dernier repas de Jésus ; les disciples en arrivèrent à se quereller : lequel d’entre eux, à leur avis, était le plus grand ? (Lc 22,24). C’est donc bien l’enseignement de Jésus qui importe, plus que le contexte dans lequel cet enseignement est donné. 

            Ce qui est commun aux trois évangiles synoptiques, c’est que les disciples se disputent entre eux sur cette question. Que la mère de deux d’entre eux ose poser la question à Jésus, rend la demande touchante d’amour maternelle, même si cet amour est mal placé. Imaginez le pugilat possible si les autres mères l’avaient entendu ! Crêpage de chignon assuré, toutes les mères voulant que leur fils réussisse mieux que les autres ! J’aurais plutôt vu les apôtres en rire ; mais non, ils en veulent à Jacques et Jean, comme s’ils avaient poussé leur mère vers Jésus. En Marc, la colère des dix autres est plus légitime, puisque ce sont deux d’entre eux qui veulent prendre les premières places. Mais pourquoi cette colère ? Parce qu’ils ont osé demander ou parce qu’ils n’ont pas pensé à le faire avant eux ? Jésus semble aller dans ce sens quand il donne à tous sa leçon sur le service qui doit être la marque de fabrique de ses disciples. Vous le savez : ceux que l’on regarde comme chefs des nations les commandent en maîtres ; les grands font sentir leur pouvoir. Parmi vous, il ne doit pas en être ainsi. Pas de place pour les ambitieux qui ne cherchent qu’à commander aux autres dans le groupe des Douze, et partant de là, dans l’Eglise. Ceux qui occupent une quelconque fonction ne sont pas à regarder comme des chefs de parti ou d’état. Et ils ne doivent pas se comprendre ainsi. Le chemin synodal que le pape François préconise souligne ceci à sa manière. Et cette représentation ne concerne pas que les clercs. Toute personne qui occupe une fonction dans l’Eglise, même bénévole, doit la considérer avant tout comme un service. Celui qui veut devenir grand parmi vous sera votre serviteur. Celui qui veut être parmi vous le premier sera l’esclave de tous. Il n’y a pas d’autre interprétation possible ; il n’y a pas de quoi pinailler. Dès que tu es en position de premier, de leader dans un groupe, tu dois te considérer comme le serviteur du groupe. Le service n’est pas une possibilité ; le service est la règle ! Personne ne commande ; tous servent ! 

            Ce n’est pas parce que le pouvoir serait mauvais ; ce n’est pas non plus parce que certains confondraient trop vite autorité et pouvoir, se plaisant à jouer aux petits chefs exécrables et exécrés. Non, la raison est d'abord d'ordre théologique. Nous devons nous faire serviteurs des autres parce que c’est ce que Jésus a fait. Comme le rapporte Matthieu, Marc et Luc, nous serons serviteurs car le Fils de l’homme n’est pas venu pour être servi, mais pour servir, et donner sa vie en rançon pour la multitude. Il l'illustrera par le geste du lavement des pieds. Le disciple n’est pas au-dessus de son maître ; si le maître se fait lui-même serviteur alors même qu’il vient de Dieu et qu’il est Dieu, combien plus le disciple qui n’est pas Dieu doit-il imiter son maître et se faire serviteur à son tour. Ce n’est pas par humilité, ce n’est pas par goût de la simplicité ; c’est parce que Jésus lui-même vit ainsi son ministère d’autorité. Dès lors que tu travailles dans l’Eglise, de manière bénévole ou salariée, tu dois te considérer comme étant au service des autres. Et ceux qui bénéficient de ce service doivent les aider à vivre ce service positivement, non en les critiquant quand ils doivent faire preuve d’un peu d’autorité, mais en reconnaissant ce service et en entrant dans une attitude d’action de grâce pour celles et ceux qui se mettent à leur service ! La critique est facile, toujours ; la reconnaissance a plus de mal à venir au jour, mais elle est précieuse pour que tous puissent bien vivre ensemble, sans jalousie, sans crainte et sans désir de puissance. Le seul qui soit puissant dans l’Eglise, c’est Dieu, Père, Fils et Esprit Saint. A lui seule la puissance et la gloire ! Tous les autres, quel que soit leur poste et leur titre, ne sont que des serviteurs. Même le pape se reconnaît comme le serviteur des serviteurs de Dieu. Dans l’Eglise, nous sommes tous appelés à nous reconnaître serviteurs de Dieu et serviteurs de nos frères et sœurs en humanité. C’est une affirmation dont nous devons faire notre réalité. 

            Ne jalousons pas Jacques et Jean qui ont osé demander à être l’un à la droite et l’autre à la gauche [de Jésus] dans sa gloire. Plutôt que de rejoindre les autres dans leur colère, osons les remercier d’avoir posé une question qui brûlait les lèvres de chacun. Leur audace nous a valu un enseignement clair. Puisqu’ils ont su changer de posture et se faire serviteurs à la suite de Jésus, le premier serviteur, mettons-nous à l’école du divin Maître. Devenons à notre tour serviteurs de Dieu, serviteurs les uns des autres. Amen.

samedi 21 septembre 2024

25ème dimanche ordinaire B - 22 septembre 2024

 Quand rien ne va plus, il reste le service.







 

            Cela devait arriver, forcément, un jour, et nous y sommes, au jour où les disciples ne comprennent mais alors rien à rien à ce que dit Jésus. Ne les blâmons pas pour cela, car je ne suis pas sûr que nous aurions fait mieux. Je ne suis même pas sûr que nous ferions mieux aujourd’hui. Revenons au texte et essayons de comprendre. 

            Jésus traversait la Galilée avec ses disciples et il ne voulait pas que cela se sache. Pouvez-vous le croire ? Pas une foule à l’horizon, tout se passe entre Jésus et ses disciples qu’il enseigne. Un enseignement précis, presque secret puisque les autres ne devaient pas savoir. De quoi leur parle-t-il ? Du fait que le Fils de l’homme [sera] livré aux mains des hommes ; ils le tueront et, trois jours après sa mort, il ressuscitera. Ce n’est pas la conversation du siècle ; pas de petit potin, juste un truc incompréhensible pour ses disciples au sujet d’une mort et d’une résurrection. C’est la deuxième fois déjà. Souvenez-vous l’évangile de dimanche dernier et vous comprendrez pourquoi les disciples [ne comprenant] pas ces paroles, avaient peur de l’interroger.  Aucun n’a envie de se prendre un Passe derrière moi, Satan, dans les dents ! L’expérience faite par Pierre qui s’était révolté contre la première annonce de la Passion, a servi de leçon à tous. Motus et bouche cousue. Qui aurait pu comprendre ce que leur disait Jésus ? Je vous rappelle juste que personne encore n’était revenu d’entre les morts. Pâques sera la grande première fois pour tous : pour Dieu et pour les hommes. Ne faisons pas aujourd’hui comme si nous avions mieux compris ! Pierre avait raison la semaine passée : ce que dit Jésus est inaudible à oreille humaine. Comment l’esprit de quelqu’un pourrait-il concevoir que les hommes laissent mourir un Juste pour des coupables sans réagir ? Ce serait la fin de l’humanité si nous faisions cela ! Et pourtant, c’est bien de cela que leur parle Jésus, pour une deuxième fois, et ça ne passe toujours pas. Un esprit humain ne peut pas comprendre que Dieu ait imaginé, comme unique solution pour sauver l’homme, de sacrifier son propre fils. Nous pouvons l’expliquer après coup, nous dire : mais oui, bien sûr… mais quand l’homme entend cela pour la première fois, et même pour la deuxième fois, cela reste… de l’hébreu ! Et quand l’homme ne comprend pas quelque chose et qu’il ne se sent pas le droit ou le courage d’interroger, qu’est-ce qu’il fait ? Il parle d’autre chose ! 

            Ils arrivèrent à Capharnaüm, et, une fois à la maison, Jésus leur demanda : « De quoi discutiez-vous en chemin ? » Ils se taisaient, car, en chemin, ils avaient discuté entre eux pour savoir qui était le plus grand. Et ce n’est pas une question de hauteur ; ça, ils pouvaient le constater aisément, ils ne sont pas idiots, les Apôtres ! Non, la question qui les travaille, est de savoir qui est le plus grand, le premier, le chouchou quoi ! Il y en a bien un qui doit se démarquer dans le lot, non ? La seule remarque qui me vient à l’esprit, c’est : ça ne va vraiment plus dans ce groupe. Ils n’écoutent pas le maître qu’ils ne comprennent pas ; ils se font des nœuds au cerveau pour quelque chose qu’ils ne maîtrisent pas. La réponse de Jésus me surprendra toujours. Pas de nouveau : Passe derrière moi, Satan ; tes pensées ne sont pas celles de Dieu, mais celles des hommes. Non, juste une explication claire : Si quelqu’un veut être le premier, qu’il soit le dernier de tous et le serviteur de tous (l’esclave de tous). Déjà, il n’y a plus de candidat. Les vues de Dieu sont décidément bien différentes des nôtres. Chez nous, le plus grand, c’est celui qui se fait servir ; pour Dieu, le plus grand, c’est celui qui sert. Ce n’est pas le monde à l’envers, c’est un nouveau monde que dessine Jésus. Dans ce monde nouveau, l’Innocent livre sa vie pour sauver les coupables, et le premier se fait esclave de tous pour les servir ! Et pour couronner le tout, une parabole qui met en scène un enfant : Quiconque accueille en mon nom un enfant comme celui-ci, c’est moi qu’il accueille. L’enfant, c’est celui qui nous dérange, qui chamboule notre vie ; celui que l’on envoie dans sa chambre quand on ne sait plus quoi faire avec ; celui dont l’opinion passe après tout le monde ; celui qui ne doit pas interrompre les grandes personnes quand elles parlent… L’enfant, celui qui ne peut rien, celui qui attend tout des grands, voilà celui que nous devons accueillir. Jésus pouvait-il mieux dire la place privilégiée que tous les petits du monde doivent tenir dans le cœur de ses disciples ? Jésus pouvait-il illustrer mieux que cela ce que signifie se faire le serviteur de tous ? Je ne crois pas. Accueillir un petit, c’est accueillir Jésus lui-même, et plus encore, puisque celui qui accueille [Jésus] accueille [aussi] Celui qui l’a envoyé. Tu veux servir Dieu ? Sers les plus fragiles de tes frères. Tu veux accueillir Dieu ? Accueille les plus fragiles de tes frères. 

Il faudra du temps, beaucoup de temps, aux disciples de Jésus pour se rendre compte qu’en agissant ainsi, ils agissent comme Jésus qui livre sa vie pour nous. C’est comme s’il nous disait, bien avant le jeudi saint et le dernier repas : ce que je m’apprête à faire pour vous en livrant ma vie, faites-le, vous aussi, pour ceux que personne ne regarde, ceux que personne ne considère. Quand tu ne comprends plus ce que Jésus te dit, il te reste le service. Mets ta vie au service des plus petits et des plus fragiles, et tu seras proche de Dieu, tu serviras Dieu. Mets ta vie au service des autres, et tu comprendras Dieu ; tu ne te tromperas jamais sur ce qu'il attend de toi. C’est simple, c’est lumineux. Maintenant, il reste à le vivre… si du moins tu veux être proche de Dieu. Amen.

jeudi 6 avril 2023

Jeudi Saint - 06 avril 2023

 Jésus, le Serviteur.




(Tableau de Sieger KÖDER, Le lavement des pieds)



 

            Il ne fait aucun doute que la figure qui parle le mieux de Jésus en ce soir du Jeudi Saint est la figure du Serviteur. L’évangile du lavement des pieds en est l’illustration parfaite. Jésus, « le Maître et le Seigneur » a pris le vêtement du service et a posé un geste familier à son époque, mais réservé à un esclave : s’abaisser devant quelqu’un pour lui laver les pieds. 

            Ce geste, il l’a posé pour être un exemple pour ses disciples. Quand Jésus leur sera enlevé, ils auront à découvrir, qu’à leur tour, ils doivent se faire serviteurs de leurs frères et sœurs en humanité. Si donc moi, le Seigneur et le Maître, je vous ai lavé les pieds, vous aussi, vous devez vous laver les pieds les uns aux autres. C’est un exemple que je vous ai donné afin que vous fassiez, vous aussi, comme j’ai fait pour vous. Nous ne pouvons donc pas échapper à cette attitude fondamentale qui nous met les uns et les autres au service. Cette attitude est d’abord une attitude profondément ministérielle. Aucun ministère ne saurait se comprendre comme un pouvoir dans l’Eglise, et quand cela fut fait, ce fut toujours une erreur qui a coûté cher à l’Eglise. Aucun évêque, aucun prêtre, aucun diacre, aucun laïc au service de l’Eglise n’est autre chose qu’un serviteur du Christ et de ses frères. Il est important que nous nous en souvenions. Et quand je dis « nous », je ne pense pas seulement aux personnes précédemment citées, mais aussi au peuple de Dieu, qui doit avoir pour eux une juste considération. Il est de bon ton de dénoncer le cléricalisme ces derniers temps ; mais il ne naît pas seulement du fait d’un mauvais positionnement des clercs et des laïcs engagés dans un service d’Eglise. Il naît aussi et surtout par le regard que les autres portent sur eux. Combien d’hommes et de femmes, croyants ou non, sont capables de porter aux ministres de l’Eglise la même considération qu’ils portent à quelqu’un qui n’exercent pas un service d’Eglise ? Demandez aux prêtres combien de personnes de leur entourage ont changé leur manière d’être avec eux sitôt qu’ils étaient ordonnés. 

            Cette attitude de service qui est au fondement de tout ministère n’est pas réservé au rapport qu’ils entretiennent avec les fidèles. C’est une attitude à avoir avec tous, croyants ou non. Servant l’Eglise, nous servons l’humanité dans sa totalité, humanité dont nous devons avoir le souci, et particulièrement le souci de son salut. Si le lavement des pieds est sans contexte le geste le plus fort qui nous rappelle ce devoir de servir, l’Eucharistie que le Christ institue en ce soir, est tout autant un appel au service. Toute eucharistie nous met en tenue de service, que nous soyons ministres de l’Eglise ou participants à l’eucharistie. Tous, nous célébrons les mystères du salut ; tous, nous sommes bénéficiaires de sa Parole, tous nous accueillons son Corps livré, tous nous sommes pareillement renvoyés vers ce qui fait notre vie. Et si les prêtres ont reçu le « pouvoir » de rendre le Christ présent par l’imposition de leurs mains et les paroles sacramentelles qui accompagnent ce geste sur le pain et le vin, c’est encore pour servir Dieu et leurs frères et sœurs. 

            Célébrer l’eucharistie, c’est célébrer le Christ qui nous sert, le premier. La table où nous sommes invités ce soir, est sa table. Le pain et le vin servis sont les signes de sa présence éternelle au milieu de nous. Je suis au milieu de vous comme celui qui sert, nous dit-il en chaque eucharistie. Notre propre service n’est qu’agitation s’il n’est pas appuyé sur le service du Christ en faveur de l’humanité. Notre devoir de service vient de ce service premier du Christ. Comment, en effet, nous dire disciples du Christ sans vivre authentiquement cette parole qu’il nous laisse ce soir : Faites ceci en mémoire de moi ? Si nous comprenons l’eucharistie comme le sacrement du service, alors célébrer l’eucharistie, c’est se mettre en tenue et en attitude de service. Il n’y a pas d’autre possibilité pour nous. Le Faites ceci en mémoire de moi et le afin que vous fassiez comme j’ai fait pour vous, signifient la même chose : l’impérieuse nécessité pour tout disciple du Christ d’être un serviteur à l’image de Jésus LE Serviteur. Le beau geste du lavement des pieds que les prêtres sont invités à refaire au cours de cette liturgie est malheureusement souvent omis parce qu’il ne se trouve personne pour accepter de se laisser faire ainsi. Or, l’attitude de serviteur commence par cette acceptation que je ne maîtrise pas toujours tout. Se laisser laver les pieds demande également un authentique sens du service, pour que la communauté dans son ensemble comprenne dans ce geste posé par le prêtre et reçu par quelques fidèles, que nous sommes un peuple de serviteurs. L’attitude de Pierre - Tu ne me laveras pas les pieds, non, jamais ! - est bien souvent la nôtre quand on nous propose de participer à ce rite pourtant parlant et marquant. Pour Pierre comme pour nous, c’est une occasion manquée d’entrer dans l’esprit de service du Christ. 

            Jésus, le Serviteur, commence ce soir son ultime chemin de service sur notre terre. Il a tout donné puisqu’il s’est donné. Et il s’est donné par amour : Jésus, ayant aimé les siens qui étaient dans le monde, les aima jusqu’au bout. Et nous nous souvenons alors que nous avons appris dans notre enfance que l’eucharistie était le sacrement de l’amour. Amour et service, une même réalité, tant il est vrai que celui qui n’aime pas, ne sert pas, et que celui qui ne sert pas, n’aime pas vraiment. Entrons dans ce mystère d’un Dieu qui sert l’homme par amour et à notre tour, prenons la tenue de service, aimons la tenue de service, pour la gloire de Dieu et le salut du monde. Amen.

samedi 6 août 2022

19ème dimanche ordinaire C - 07 août 2022

 Pas de vacances pour la charité !



Christ Pantocrator, 



Est-ce que Dieu serait contre les vacances ? Ou est-ce juste un mauvais calcul des liturgistes qui ont eu à mener la réforme du lectionnaire qui nous vaut, en plein mois d’août, d’entendre cette parole de Jésus : Restez en tenue de service ? L’homme n’aurait-il pas droit au repos quand bien même Dieu s’est reposé le septième jour, au terme de toute son œuvre de création ? Ou alors Jésus vise-t-il autre chose avec cette parole qu’il nous adresse aujourd’hui ? Pour bien comprendre, sans doute faut-il interroger Luc qui regroupe en un texte dense diverses paroles de Jésus, comme s’il avait eu peur d’en oublier une au moment de rédiger son évangile. 

En comparant diverses traductions de l’Evangile de Luc (Bible de Jérusalem, TOB, Crampon) et en consultant même mon vieux NT en version grecque, je constate que les liturgistes ont fait le choix de commencer notre passage par un verset qui clôt une section sur la confiance en la Providence dans les ouvrages mentionnés. Et ce n’est pas sans conséquence sur la manière d’entendre et de comprendre la suite, à savoir : Vendez ce que vous possédez et donnez-le en aumône. C’est comme si les liturgistes voulaient nous rappeler que ce qui est premier, c’est la confiance en Dieu : Sois sans crainte petit troupeau : car votre Père a trouvé bon de vous donner le Royaume. Il faut bien entendre Jésus. Le Royaume est déjà donné, il est déjà à nous. Une fois ceci posé et compris, nous pouvons faire acte d’abandon de nos richesses, car avec le Royaume nous avons déjà tout. Enlevez ce verset sur la confiance, et le Vendez ce que vous possédez devient rude et inaudible, comme tout le reste qui suit d’ailleurs. C’est parce que nous avons déjà tout reçu que nous pouvons tout donnez ; c’est parce que nous avons déjà le Royaume que nous devons rester en tenue de service. Parce que dans le Royaume, il n’y a plus de gens riches et pauvres, il n’y a plus de chefs et de servants ; dans le Royaume, il n’y a que des frères et des sœurs à aimer. Et si dans le Royaume, Dieu lui-même sert ceux qui sont réunis, comment ne pas servir à notre tour, à ses côtés ? 

Cela dit, objecteront certains, nous possédons peut-être déjà le Royaume, mais nous sommes encore loin d’y être. Les événements qui agitent notre monde à l’Est de l’Europe, en Chine, en Terre Sainte, sont loin d’être des manifestations du Royaume de Dieu établi sur terre ! J’en conviens, et il faudrait être fou ou complètement hors sol, hors de la réalité pour ne pas en convenir. Est-ce une raison pour ne pas tenir notre place ? Est-ce une raison pour renoncer au Royaume ? N’est-ce pas plutôt une raison supplémentaire pour travailler à la réalisation de ce Royaume ici-bas ? C’est à nous, croyants, de poursuivre ici et maintenant l’œuvre d’amour et de salut du Christ. C’est à nous, croyants, de rendre visible ici et maintenant, ce Royaume que nous possédons déjà et dont nous espérons la réalité. Si je ne fais rien qui soit de l’ordre de ce Royaume, puis-je espérer continuer à le posséder ? Ecoutez encore Jésus : Que dire de l’intendant fidèle et censé à qui le maître confiera la charge de son personnel pour distribuer, en temps voulu, la ration de nourriture ? Heureux ce serviteur que son maître, en arrivant, trouvera en train d’agir ainsi ! Nous sommes dans ce temps d’attente du retour du Christ ; il nous a confié le monde ; il nous a confié nos frères et sœurs en humanité. Pouvons-nous ne pas en prendre soin en son nom ? Pouvons-nous dire que c’est l’été, nous avons bien le droit à un peu de repos ; les frères et sœurs en humanité attendront que je rentre de vacances ?  

Rester en tenue de service, c’est nous rappeler que si nos corps ont besoin de vacances, la charité elle, n’en prend jamais, de vacances. Peut-être faut-il même que nous redoublions de vigilance durant ce temps de relâchement pour que nous ne considérions pas comme nos propres serviteurs celles et ceux qui travaillent pendant que nous nous reposons. Peut-être nous faut-il redoubler de vigilance durant nos vacances pour ne pas maltraiter ceux et celles qui nous permettent de nous reposer et de ne rien faire durant quelques jours. Les journaux nous rappellent régulièrement durant l’été, les conditions de travail et de vie difficiles des saisonniers. Un sourire, un mot gentil, une attention à ceux et celles qui sont à notre service, ce n’est pas grand-chose, mais c’est beaucoup pour eux. Ceux et celles d’entre vous qui ont travaillé au service des autres lors d’un job d’été le savent bien. Et je ne parle pas, en ces temps de canicule, des difficultés que rencontrent les petits, les pauvres et les plus fragiles d’entre nous… 

Ce qui est en cause, ce n’est donc ni le temps des vacances, ni aucun autre temps de notre vie. Ce qui est en cause, c’est notre manière de vivre notre temps, notre manière de vivre nos relations aux autres, et particulièrement à tous les petits. Que notre été déjà surchauffé en température ne devienne pas en plus pour certains un enfer relationnel. Soyons vigilants, et restons en tenue de service : le Royaume nous a déjà été donné gratuitement ; faisons le choix d’y rester et d’y vivre, dès maintenant, avec les frères et sœurs en humanité que Dieu met sur notre route. Amen.

vendredi 15 avril 2022

Jeudi Saint - 14 avril 2022

 Faire route avec Jésus sur le chemin du service.


(Sieger KÖDER, Le lavement des pieds)


        C’est un exemple que je vous ai donné afin que vous fassiez, vous aussi, comme j’ai fait pour vous. Cette affirmation de Jésus vient clore le rite du lavement des pieds, ne nous laisse aucune échappatoire : le service sera notre style de vie, le service sera notre marque de fabrique. Pour être bien clair, un chrétien qui ne sert pas est un chrétien qui ne sert à rien. Le service, ce n’est pas « si je veux » ; le service, ce n’est pas « quand je n’aurai rien d’autre à faire ». Le service, c’est ici et maintenant, à chaque instant. 

Ce n’est pas pour rien que le jeudi saint est le jour de la fête du sacerdoce. En célébrant la première messe de l’histoire de l’humanité et en donnant le signe du lavement des pieds au cours du même repas, invitant ses disciples à refaire le premier geste en mémoire de lui et à faire le second comme il a fait pour eux, Jésus lie très clairement les deux à la figure du disciple que Jésus a choisi et appelé à le suivre d’une manière toute particulière. Le premier des serviteurs n’est autre que le pape lui-même, et à sa suite tous ceux qui ont reçu le sacrement de l’ordre. La vie d’un prêtre, quel qu’il soit, est d’abord une vie offerte, une vie de service. Son unique pouvoir est celui de pouvoir servir tout homme qui croise sa route. Ce faisant, il rend présent le Christ, serviteur des hommes à travers le temps et l’Histoire. Quand le prêtre fait ce qu’il est censé faire – servir ses frères dans la charité, c’est le Christ qui sert ces mêmes hommes, dans sa charité, à travers lui. Et ce n’est pas parce que certains ont perverti le sens de cette belle expression qu’il faut renoncer, pour le prêtre, à agir au nom du Christ, unique tête de son peuple. Si le prêtre ne rend plus le Christ présent et agissant au milieu de son peuple, à travers sa propre vie et à travers les sacrements qu’il préside, alors le prêtre ne sert plus à rien. 

Ce que je viens d’énoncer de la figure du prêtre ne doit pas laisser croire que les disciples du Christ non ordonnés sont dispensés du service. Le service n’est pas un caractère ministériel, il est un caractère attaché à notre être chrétien. Si le pape utilise, pour se désigner, l’expression serviteur des serviteurs de Dieu, c’est bien pour rappeler qu’il est le premier, non pas des prêtres, mais de tous les chrétiens qui forment l’Eglise, à servir. Nous sommes tous, par notre baptême, à l’image du Christ, prêtre, prophète et roi. Nous avons tous à imiter le Christ en vertu de notre baptême qui fait de nous tous des autres Christ. La manière de servir ne sera pas identique puisqu’elle sera propre à chaque état de vie ; mais la notion de service est la même pour tous. Et ce service ne concerne pas seulement nos identiques, c'est-à-dire les autres chrétiens catholiques ; le service auquel nous sommes appelés concerne tous les hommes, et particulièrement les petits. Faut-il rappeler ici l’évangile de saint Matthieu au chapitre vingt-cinq (le jugement dernier) : ce que vous avez fait à l’un de ces petits qui sont mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait. Ce qui est visé dans cette page d’évangile, c’est bien le service de celui qui a faim ou soif, le service de celui qui est nu, étranger, malade ou en prison. Et ce service, c’est tout autre chose que de le renvoyer chez lui ! 

Alors oui, suivre le Christ peut sembler difficile quelquefois, exigeant toujours. Les jours saints que nous vivons ne cessent de nous le rappeler. Mais le service de tout homme et de tout l’homme, restera toujours le moyen le meilleur de témoigner de lui, de répandre sa charité et de faire œuvre de salut. Et n’en déplaise à certains de ceux qui veulent gouverner la France, l’Eglise est toujours à sa place quand elle rappelle le primat de la charité qui nous oblige à ne pas laisser l’étranger à nos frontières. L’Eglise est même à sa juste place lorsqu’elle dénonce les velléités de certains à fermer les frontières, à repousser les étrangers, et à persister à les désigner comme responsables de tous les maux qui nous accablent. Au nom du devoir de servir qui lui incombe, un chrétien ne saurait se ranger derrière de telles attitudes, ni soutenir telle manière de penser. A l’exemple de notre Seigneur et Maître, faisons comme il a fait pour nous : servons, sans distinction. Amen.

samedi 16 octobre 2021

29ème dimanche ordinaire B - 17 octobre 2021

 Que nous faut-il de plus ?





            Nous avions tout : un exemple à suivre, un enseignement clair, mais cela n’a pas empêché que certains comprennent mal et commettent le mal en abusant d’un pouvoir supposé le leur. Que leur fallait-il de plus ? Ce qui est arrivé à Jacques et à Jean, n’était-ce donc pas suffisant ? 

            Regardons de près, surtout que pour une fois, ce n’est pas Pierre qui se prend les pieds dans le tapis. Nul ne sait, à ce stade de l’évangile de Marc, quelle mouche a piqué les fils de Zébédée pour qu’ils aient l’audace d’une telle demande : Donne-nous de siéger, l’un à ta droite et l’autre à ta gauche, dans ta gloire. Reconnaissons-le, il fallait oser ; ils savent ce qu’ils veulent et ils savent le faire savoir. Matthieu, dans son évangile, s’est montré plus prudent, lui qui attribue la demande à un réflexe de mère qui cherche à placer ses fils. Sans doute un peu trop possessive, sans doute un peu trop admirative des fruits de ses entrailles, elle a voulu leur assurer un avenir, et peut-être à elle-aussi, ses bons fils ne l’oubliant certainement pas lorsqu’ils seront là où elle les voit déjà. Dans les deux cas, que ce soit une ambition personnelle mal placée ou un désir de parents mal ajusté, la réponse est la même : Vous ne savez pas ce que vous demandez. Pouvez-vous boire la coupe que je vais boire ? Jésus ne renvoie pas à sa gloire, mais à ce qui va précéder sa gloire, la coupe qu’il devra boire jusqu’à la lie, son élévation sur la croix et sa mort abjecte. A tous ceux qui veulent se pousser du col et revendiquer un quelconque pouvoir, une quelconque préséance, est rappelé que le chemin de la croix précède, voire conditionne, le chemin de la gloire. Jacques et Jean auront l’un, sans être assurés pour autant des places qu’ils revendiquaient. C’est ce qu’on appelle se faire avoir en beauté. Faut-il les plaindre ? 

            Je pense qu’il nous faudrait plutôt les remercier, car leur demande saugrenue nous vaut à tous un enseignement clair de la part de Jésus sur les jeux de pouvoirs. Si ces derniers ont cours auprès des puissants (ceux que l’on regarde comme chefs des nations les commandent en maîtres ; les grands font sentir leur pouvoir), si donc cela est vrai pour la société civile, Jésus avertit sans ambages : Parmi vous, il ne doit pas en être ainsi. Celui qui veut devenir grand parmi vous sera votre serviteur. Celui qui veut être parmi vous le premier sera l’esclave de tous. Il n’y a pas à chercher quelle loi est supérieure à l’autre ; il y a à comprendre que la réalité n’est pas la même. Dans un même monde, deux manières d’exercer le pouvoir : par la force (ce que font les chefs des nations et ceux qui veulent le rester) ; par le service, ce que doivent faire tous les disciples du Christ. Le seul abus qui devrait nous faire rivaliser est l’abus d’humilité, l’abus de service. Et de ce côté-là, il n’y a vraiment aucun risque que quelqu’un abuse. Parce que celui qui sert véritablement n’abuse pas des autres ; celui qui sert véritablement ne s’impose pas aux autres ; celui qui sert véritablement, met l’autre en avant de lui ; il le respecte en toutes choses, s’oubliant lui-même dans le service à accomplir. 

            Pourquoi ne peut-il en être qu’ainsi dans l’Eglise ? La réponse nous vient encore de Jésus : le Fils de l’homme n’est pas venu pour être servi, mais pour servir, et donner sa vie en rançon pour la multitude. La raison à cet impératif de service n’est pas pratique ; elle n’en est pas davantage technique. Elle est théologique : Dieu agit ainsi avec nous en son Fils Jésus. Si Dieu lui-même sert l’homme au point d’offrir sa vie pour lui, comment l’homme, qui n’est pas Dieu, pourrait-il ne pas servir l’humanité ? Il est impossible de se réclamer du Serviteur parfait sans se faire serviteur à notre tour. Il aurait dû être impossible d’abuser qui que ce soit en se présentant comme serviteur du Christ Jésus. Mais peut-être avaient-ils mal compris la notion de service jusqu’au don de sa propre vie, ceux qui ont sacrifié la vie d’innocents ! 

            Ils avaient tout pour bien comprendre, et pourtant certains se sont fourvoyés, entrainant l’Eglise tout entière sur la pente glissante du déni et de l’irrespect du plus petit. Nous avons tout aujourd’hui, et bien plus encore qu’auparavant, puisque nous avons la connaissance de l’innommable. Qu’allons-nous faire ? Allons-nous nous réfugier derrière un « ce n’est pas moi, ce sont les autres » ? Derrière un « Oui, mais ça, c’était avant » ? ou encore derrière un « Oui, bon, mais ailleurs ça s’est fait aussi, et en pire » ? Ou bien allons-nous ensemble retravailler cette théologie du service qui doit être notre ligne de conduite et notre fierté ? Baptisés, quelle que soit notre place dans l’Eglise, nous avons comme vocation première celle d’être serviteur du Christ et de nos frères. Si nous désirons être saints, il ne nous faut rien de plus que de désirer et d’être vraiment serviteurs de tous, pour un monde meilleur, pour une Eglise toujours plus sûre. Amen.

jeudi 1 avril 2021

Jeudi Saint - 01er avril 2021

Pour rendre notre vie plus belle, Dieu se fait serviteur.




(Le Lavement des pieds, Miniature de O. Khizanetsi - Matenadaran, Erevan - 1330,
reproduite par Nelda VETTORAZZO, Les principales fêtes chrétiennes, Centro Russia Ecumenica, 2007)




             Nous y voilà donc rendus, à ces fêtes pascales que nous avons préparé durant quarante jours. Nous y voilà donc rendus, à ce temps où Dieu lui-même vient rendre notre vie plus belle. Et reconnaissons que cela commence plutôt bien, puisque, ce soir, Dieu nous invite à son repas.

            C’est une vieille habitude de Dieu que d’inviter les hommes à manger ! Qu’y a-t-il de plus réjouissant que de se retrouver autour d’une même table pour un temps de partage, de fraternité ? Nous le sentons bien depuis plus d’un an maintenant, alors que les lieux de restauration, lieux de rencontres et de partage, nous sont interdits. Nous le sentons bien depuis plus d’un an maintenant, alors que, même en famille, les rassemblements festifs sont limités. Les repas de fête font partie intégrante de la vie des hommes, de leur bonne santé psychologique, et pour les croyants, de leur bonne santé spirituelle. Quand Dieu invite les hommes à table, c’est pour leur redonner la liberté ! Quand Dieu invite les hommes à table, c’est pour célébrer le bonheur retrouvé ! Quand Dieu invite les hommes à table, c’est pour rendre leur vie plus belle ! 

            C’était vrai au temps de Moïse avec ce repas pris à la hâte, la ceinture aux reins, les sandales aux pieds, le bâton à la main, prêts à partir sur un ordre de Dieu. Tout, dans l’ordonnancement de ce repas, indique son caractère particulier et festif. Car même s’il est pris en toute hâte, il reste le signe du passage de Dieu dans la vie des hommes. Ce n’est pas un repas égoïste, mais un repas partagé ! Ce n’est pas un repas fait juste pour nous rassasier, mais un repas plein de signes et de symboles, à revivre annuellement, pour ne jamais oublier que Dieu sert le bonheur et la vie de son peuple. Vous mangerez en toute hâte : c’est la Pâque du Seigneur. Je traverserai le pays d’Egypte, cette nuit-là… contre tous les dieux de l’Egypte j’exercerai mes jugements : je suis le Seigneur. Le sang sera pour vous un signe, sur les maisons où vous serez. Je verrai le sang, et je passerai : vous ne serez pas atteints par le fléau dont je frapperai le pays d’Egypte.  A ceux qui trouveraient que ce repas est quand même un peu sanguinaire (Je frapperai tout premier-né au pays d’Egypte, depuis les hommes jusqu’au bétail), nous rappellerons que Dieu avait envoyé son serviteur Moïse pour négocier la libération pacifique de son peuple, mais que le cœur endurci de Pharaon n’avait pas fait réussir ce projet. Quand Dieu se met au service du bonheur et de la vie de son peuple, rien ne peut se mettre en travers de sa route, surtout pas le mal. 

            C’est à un repas toujours que Jésus invite ses disciples, la veille de sa mort, pour sceller une nouvelle Alliance. Un repas au cours duquel il se livre lui-même, il se fait lui-même nourriture pour son peuple. Ceci est mon corps, qui est pour vous… Cette coupe est la nouvelle Alliance en mon sang. Faites cela en mémoire de moi. Un repas que les disciples du Christ ont célébré fidèlement chaque dimanche depuis ce soir-là ; un repas qui nous fait participer aux noces de l’Agneau ; un repas qui est un avant-goût du bonheur que nous connaîtrons lorsque nous vivrons totalement en Dieu ; un repas qui nous donne la vie ; un repas au goût de liberté ; un repas qui célèbre le cœur de notre foi : chaque fois que vous mangez ce pain et que vous buvez cette coupe, vous proclamez la mort du Seigneur, jusqu’à ce qu’il vienne. 

            Ce repas que Jésus offre à ses disciples est aussi le repas du service. Nous l’avons entendu dans l’Evangile de Jean. Et même si ce soir, nous ne pouvons pas, à cause des normes sanitaires, vivre ce moment intense du lavement des pieds, le signe du service reste une exigence de ce repas. En Jésus, Dieu sert son peuple ; en Jésus, Dieu fait de son peuple un peuple de serviteurs. Notre rôle est de servir Dieu et les hommes. De servir le bonheur et la vie des hommes. Dieu sert la vie de son peuple en s’abaissant jusqu’à prendre la place du dernier des serviteurs. Même Dieu ne peut servir la vie de son peuple et se plaçant au-dessus de celui-ci. Pour notre vie, pour notre bonheur, Dieu s’anéantit. Et Jésus l’affirme : c’est un exemple que je vous ai donné afin que vous fassiez, vous aussi, comme j’ai fait pour vous. Nous ne pouvons pas, si nous voulons avoir part à la vie du Christ, nous affranchir de cet impératif du service, de cet impératif de l’anéantissement de nos sentiments de puissance et de domination. Nous ne pouvons servir la vie et le bonheur des hommes que dans l’humilité et dans l’abaissement. A ceux qui servent ainsi Dieu et leurs frères est promis le partage de la gloire de Dieu. 

            Quand Dieu nous invite à son repas, c’est toujours pour nous permettre de nous rapprocher de lui. Ce repas n’est pas une récompense ; il est le moyen sûr de rencontrer Dieu. Dans ce repas, Dieu se livre dans la Parole et le Pain, tous deux partagés largement pour le salut du monde. Soyons fidèles à ce rendez-vous ; soyons fidèles à suivre l’exemple du Christ ; servons Dieu et nos frères, pour leur vie et leur bonheur, comme Dieu lui-même nous sert, pour notre vie et notre bonheur. Amen.  

mercredi 8 avril 2020

Jeudi Saint - 09 avril 2020

Dieu nous apprend son amour.






En ce soir du Jeudi Saint, où nous célébrons le dernier repas de Jésus et l’institution de l’Eucharistie comme signe de la présence de Jésus, mort et ressuscité, au milieu de son peuple, convenait-il de célébrer l’Eucharistie alors que le monde est presque entièrement confiné et le rassemblement, signe de la communauté chrétienne, interdit ? Est-ce normal pour les prêtres du monde entier de célébrer l’Eucharistie seul, sans peuple ? Certains y ont vu, sur les réseaux sociaux, la négation publique de la réforme voulue par le Pape François et un renforcement du cléricalisme, les prêtres étant (presque) les seuls à communier réellement, les laïcs devant se contenter d’une communion de désir. 

Bien qu’ayant personnellement beaucoup de difficultés à célébrer seul, je me plie pourtant à cette discipline de porter devant Dieu, dans le mémorial du sacrifice de son Fils, mes frères et sœurs en humanité, mes frères et sœurs dans la foi pour ceux qui sont croyants. Je suis peut-être seul dans l’église, mais avec moi, il y a tous ceux que le Christ m’a confié par l’Eglise ; avec moi, il y a tous ceux qui me sont chers ; avec moi, il y a tous ceux qui souffrent sur un lit d’hôpital et tous ceux qui les soignent. Et lorsque je communie, je n’avale pas l’hostie comme un gamin qui aurait chapardé un gros et bon gâteau pour le manger à l’abri du regard des autres, fier d’être le seul à goûter à ce plaisir. Je communie au Christ pour y trouver la force d’être prêtre encore, au service d’une communauté qui ne peut plus manifester son existence autrement que par l’union de prière. Je ne saurais confiner le Christ dans le tabernacle ; je ne saurais m’abstenir de le rendre toujours et encore présent pour que ceux et celles qui croient en Lui, sachant l’Eucharistie célébrée, ne se sentent pas abandonnés par l’Amour même. 

Oui, ce soir, puisque tous les prêtres du diocèse célèbrent l’Eucharistie à la même heure et que nos paroissiens en ont été informés, je communierai avec la certitude d’avoir rendu l’amour de Dieu présent dans le cœur de tous ceux et celles qui s’unissent à nous dans la prière. Ce soir, plus que jamais, m’apparaît l’impérieuse nécessité de célébrer ce don laissé par le Christ et par lequel Dieu nous apprend son amour. Ce soir, plus que jamais, il me faut refaire ces gestes en mémoire de Lui ; ce soir, plus que jamais, il me faut apprendre de Dieu son amour qui va jusqu’au don de Jésus sur la croix pour que nous puissions être sauvés. Je ne le fais pas par cléricalisme, ni avec la satisfaction de pouvoir faire quelque chose que la plupart ne peuvent faire ; je le fais avec cette douleur de l’absence du peuple de Dieu, mais aussi avec le sentiment réel de poser ainsi une pierre dans la lutte contre tout ce que cette crise sanitaire peut engendrer, à commencer par la solitude. Jamais la communion des saints n’est autant devenue une réalité pour moi. Souvenons-nous que « les saints », c’était l’appellation que Paul lui-même utilisait pour parler de ses frères dans la foi (voir début de la lettre aux Romains par exemple). 

Ce soir donc je célèbre l’eucharistie physiquement seul dans l’église paroissiale parce que je ne peux pas garder pour moi l’amour que Dieu a manifesté au monde ; ce soir, parce que prêtre, le Christ se sert de moi pour redire à tous ses disciples de quel amour il les aime, comme il l’a fait jadis au Cénacle ; il n’y avait que ses plus proches, non pas parce qu’ils étaient meilleurs que les autres (souvenons-nous que Pierre reniera, Judas trahira, et presque tous les autres s’enfuiront), mais parce qu’il les a choisis, appelés à sa suite et qu’il leur confie ce soir son grand secret : il offre sa vie par amour pour tous les hommes ; et ceux qui sont là, il les charge de le redire, il les charge de le rendre présent chaque fois qu’ils referont ces gestes et rediront ces paroles sur le pain et le vin. Et pour qu’ils n’oublient jamais que c’est par amour qu’ils doivent eux-aussi le refaire, il leur donne un autre geste, celui du lavement des pieds, pour qu’ils comprennent bien que ce n’est pas un pouvoir qu’il leur confie, mais un service, une mission. Ils exerceront, et nous les prêtres aujourd’hui, le sacerdoce comme un service de leurs frères et de Dieu. Comment pourrions-nous nous abstenir de ce service au soir-même où l’Eglise se souvient de cette première fois ? 

Ce soir, par le geste du lavement des pieds et par l’institution de l’Eucharistie, Dieu nous apprend son amour, un amour toujours à vivre, un amour toujours à partager. N’est-ce pas la première chose qu’il nous faut vivre en ces temps de crise où l’homme découvre sa faiblesse, où l’homme souffre, où l’homme se sent seul et abandonné ? Il n’y a que l’amour qui nous aide à ne pas désespérer. L’Eucharistie en est le plus beau et le plus grand signe. Je l’offre ce soir pour vous tous à qui je m’unis, pour vous tous qui vous unissez à moi. Faisons cela en mémoire de Lui. Amen.



(Tableau d'Arcabas, La fraction du pain, trouvé sur internet)


samedi 20 octobre 2018

29ème dimanche ordinaire B - 21 octobre 2018

Quand Jésus parle de pouvoir !







De quoi parle l’Evangile ? Si je faisais passer des petits bouts de papier pour demander à chacun d’écrire en un mot de quoi parle Jésus aujourd’hui, qu’écririez-vous ? Nous parle-t-il du service ? Nous parle-t-il d’ambition ? Nous parle-t-il de pouvoir ? Nous parle-t-il d’autre chose ? Aussi surprenant que cela puisse nous paraître, ce dont il est question dans l’évangile du jour, c’est de pouvoir et de maîtrise. 

Tout commence avec l’ambition de Jacques et de Jean de siéger l’un à droite et l’autre à gauche de Jésus, dans sa gloire. Ils sont cash avec Jésus, même s’ils semblent s’exprimer un peu à part des autres. Ils savent ce qu’ils veulent et n’ont pas de honte à le dire. Un peu d’ambition ne peut pas faire de mal, n’est-ce pas ! Leur demande n’a rien d’exceptionnel dans le monde, comme n’a rien d’exceptionnel la réaction des dix autres : comment osent-ils demander cela à Jésus ? Ce n’est pas tant la demande qui leur déplaît que le fait d’avoir oser la formuler… avant les autres ! Soyons alors réaliste un instant et reconnaissons-le : la question de Jacques et de Jean nous a tous traversé l’esprit à un moment ou à un autre de notre vie. Nous avons tous cherché la reconnaissance, la gloire et la puissance. Nous avons tous une certaine part d’ambition ; nous avons tous la certitude que ce que l’autre peut faire, je peux le faire aussi. Et nous avons tous été, comme les autres, surpris de l’avancement de celui-là ou d’un autre ; nous avons tous estimé qu’on aurait fait aussi bien, voire mieux, et que si quelqu’un méritait cette place, c’était nous ! Pour le dire encore autrement, nous avons tous estimé, à un moment ou à un autre de notre vie, que les autres ne reconnaissaient pas assez nos mérites, qu’on ne nous remerciait jamais suffisamment. Ou encore : vous savez, je l’ai fait de bon cœur, mais un merci, ça aurait été bien ! Cela existe dans le monde des hommes. Cela existe dans l’Eglise aussi. Cela a existé, cela existe encore, cela existera toujours ! A moins que nous ne nous mettions vraiment à l’école de Jésus. 

Je crains, qu’en la matière, nous ne méritions le reproche que Jésus fait à ses disciples : ils ne comprennent rien ! Nous le constatons d’ailleurs dans le dialogue qui s’instaure entre Jésus et les deux frères. Vous ne savez pas ce que vous demandez. Pouvez-vous boire la coupe que je vais boire, être baptisés du baptême dans lequel je vais être plongé ? Le Nous le pouvons qui suit est un peu trop rapide pour exprimer leur compréhension claire de ce que Jésus vient de demander. La coupe dont il parle, c’est bien ce calice qu’il va boire jusqu’à la lie au moment de sa Passion. Il ne s’agit pas de boire avec Jésus au banquet éternel, mais de trinquer soi-même, quand c’est difficile à avaler. L’homme est bien seul dans ces moments-là, comme Jésus sera seul au moment de son procès. Le baptême dont parle Jésus, ce ne sont pas ces trois gouttes que l’on verse sur le front d’un enfant, mais bien ce plongeon dans les eaux de la mort, dans lesquelles l’homme peut se perdre et se noyer si Jésus ne vient l’en retirer pour le faire revivre avec lui. Ce n’est pas de plaisir que parle Jésus en réponse à la question des deux frères ; c’est de risque. Il les invite à risquer avec lui, pour lui. Et cela sera accordé d’avance à Jacques et Jean, sans pour autant qu’ils aient l’assurance de siéger à la droite et à la gauche de Jésus. La coupe que je vais boire, vous la boirez ; et vous serez baptisés du baptême dans lequel je vais être plongé. Quant à siéger à ma droite ou à ma gauche, ce n’est pas à moi de l’accorder ; il y a ceux pour qui cela est préparé. Voilà une occasion de se taire qui est perdue, définitivement ! 

Face à cette attitude tout humaine de jouer des coudes, Jésus indique alors une autre voie, le chemin du service. Attention, il ne s’agit pas là simplement de savoir rendre service, de temps en temps, pour faire plaisir, ou pour être reconnu dans ses compétences. Non, non, il s’agit de bien plus. Il s’agit d’un art de vivre, d’une tournure particulière de l’esprit. Cela s’apparente au devoir d’état. Je fais ce que je dois faire parce que je peux le faire et que je sais le faire. Sans aucune arrière-pensée ; sans rechercher aucune récompense, aucune reconnaissance ! Exercer le métier de disciple du Christ, c’est être serviteur à temps plein. Et celui qui veut être le premier sera l’esclave de tous. Mais cette place-là, rassurez-vous, comme personne n’en veut spontanément, elle a été prise par Jésus, une fois pour toutes. C’est ce qui fait de lui la seule tête de l’Eglise, le seul chef possible. Ce que Jésus propose, ce n’est pas de jouer au serviteur ou à la servante ; ce qu’il propose, ce n’est pas d’être plus gentil que les autres en rendant plus service que les autres ; ce que Jésus propose, c’est un état de vie, une tournure d’esprit qui fait de nous les serviteurs des autres. C’est un art de vivre qui place l’autre toujours avant moi. C’est un art de vivre qui n’attend pas de médaille, ni de merci, mais qui ouvre à la gloire… du Royaume ! Jésus ne nous prive pas d’ambition ; il nous dit la voie meilleure pour accomplir notre ambition : Celui qui veut devenir grand parmi vous (ça c’est l’ambition légitime), sera votre serviteur (ça c’est la voie à suivre). Il n’y en a pas d’autre, parce que Jésus lui-même emprunte cette même voie : Le Fils de l’homme n’est pas venu pour être servi, mais pour servir, et donner sa vie en rançon pour la multitude. Nous ne serons jamais plus grand que Jésus ; nous ne pourrons donc emprunter d’autre voie que celle qu’il a lui-même emprunté. Avez-vous jamais entendu, au moment de la lecture de la Passion, quelqu’un dire Merci à Jésus pour son sacrifice ? Vous pouvez relire les quatre évangiles : vous n’en trouverez pas ! Vous y trouverez par contre moqueries, insultes et crachats. Rien de plus ! Rien de joyeux ! Rien d’encourageant ! 

La voie du service, voilà l’enseignement de Jésus quand il nous parle de pouvoir. Il ne s’agit pas de spiritualiser les choses, en disant que l’autorité, dans l’Eglise, c’est un service ! Il s’agit d’être conscient qu’il nous faut sans cesse nous convertir à Jésus, nous placer à sa suite, pour vivre en serviteur de Dieu et des frères. Ce n’est pas temporaire : le temps de mon mandat à l’EAP, le temps de mon passage à la chorale, le temps que je peux rendre service comme sacristain… ou que sais-je encore ! Non, c’est définitivement un style de vie, une attitude profonde de chaque instant, en tout ce que je fais, en tout ce que je vis, vis-à-vis de quiconque traverse ma vie. La récompense ne nous viendra pas des hommes, mais de Dieu seul. Quand nous le verrons face-à-face. Amen.

 
(Dessin de Jean-François KIEFFER, in Mille images d'Evangile, éd. Les Presses d'Ile de France)

dimanche 30 septembre 2018

26ème dimanche ordinaire B - 30 septembre 2018

Ah, si le Seigneur pouvait mettre son Esprit sur eux !

(Désolé pour l'homélie de la semaine dernière, mais j'étais à Rome pour le congrès international des catéchistes).






Ah ! Si le Seigneur pouvait faire de tout son peuple un peuple de prophètes ! Si le Seigneur pouvait mettre son Esprit sur eux ! Ainsi retentit la prière de Moïse lorsqu’il apprend que deux anciens, restés au camp alors que les autres étaient allés à la rencontre de YHWH, avaient reçu eux-aussi l’esprit du Seigneur et prophétisaient en son nom. Il avait bien perçu qu’il n’est pas de limite au pouvoir de Dieu et que celui-ci choisissait qui il voulait pour parler en son nom. Il y a, dans cette prière de Moïse, l’espérance que tous les hommes un jour, connaîtront Dieu, et vivront selon sa Parole. Il faudra attendre encore quelques siècles pour qu’un autre prophète proclame au nom de Dieu que ce jour approche. Nous retrouvons en effet chez Jérémie une prophétie qui aurait comblée l’espérance de Moïse. Des jours viennent, oracle du Seigneur, où je conclurai avec la communauté d’Israël et la communauté de Juda, une nouvelle alliance. Elle sera différente de l’alliance que j’ai conclue avec leurs pères quand je les ai pris par la main pour les faire sortir du pays d’Egypte. Eux, ils ont rompu mon alliance ; mais moi, je reste le maître chez eux – oracle du Seigneur. Voici donc l’alliance que je conclurai avec la communauté d’Israël : je déposerai mes directives au fond d’eux-mêmes, les inscrivant dans leur être ; je deviendrai Dieu pour eux, et eux, ils deviendront un peuple pour moi. Ils ne s’instruiront plus entre compagnons, entre frères, répétant : « Apprenez à connaître le Seigneur », car ils me connaîtront tous, petits et grands – oracle du Seigneur. Le rêve de Moïse annoncé comme devenant réalité : le peuple connaîtra intimement son Dieu. Il n’y aura plus de hiatus entre la volonté de Dieu et l’art de vivre de son peuple. Ils ne feront plus qu’un ! 

Pour nous, chrétiens, cet espace entre la volonté de Dieu et le comportement des hommes a été comblé par la venue du Fils unique, Jésus Christ. Il est cette alliance nouvelle entre Dieu et l’humanité qui nous fait tous entrer en intimité avec Dieu même. Par Jésus, par son enseignement, par ses actes, nous pouvons découvrir Dieu, comprendre sa parole et trouver la force d’en vivre. Par les sacrements qu’il a offerts à son Eglise, nous recevons de Dieu lui-même ce qui nous est nécessaire pour nourrir notre foi, la faire grandir et la traduire en réalité de vie. Quiconque a découvert Jésus, quiconque a entendu sa Parole et l’a accueillie en son cœur, ne peut que se tourner vers Dieu par le service des frères. Si nous croyons que la Parole de Dieu a quelque efficacité, si nous croyons qu’elle peut changer une vie, alors nécessairement notre vie sera tournée vers Dieu et le prochain ; alors nécessairement, par notre art de vivre, nous rendrons le monde meilleur. 

Cette certitude ne doit toutefois pas nous faire croire que nous sommes les seuls à pouvoir changer le monde, ni que, hors de l’Eglise, il n’y a rien de bon. La prière de Moïse, reprise en quelque sorte par Jésus lui-même, lorsque ses disciples veulent empêcher d’autres – qui ne sont pas de leur groupe de faire du bien au nom de Jésus – vient attester que l’action de Dieu dans le cœur des hommes ne se limite pas au seul groupe de pratiquants ou de proches de Moïse ou de Jésus. Dieu intervient dans le monde de multiples manières, et il y a lieu de se réjouir de ce que d’autres hommes et femmes, ne participants pas à nos assemblées, peuvent témoigner et agir selon ce que Dieu attend de nous. Si, par notre baptême, nous sommes particulièrement concernés par la Parole de Dieu, particulièrement invités à un art de vivre conforme à notre foi, nous n’avons pas pour autant de contrat d’exclusivité. Nous ne sommes pas maîtres de Dieu, nous sommes ses disciples. 

Cela dit, le fait que Dieu intervienne dans le monde par d’autres que nous, qui ne sont peut-être pas de chez nous, ne doit pas non plus nous encourager à rester chez nous et à ne plus faire vivre nos communautés. Si nous avons été appelés par Dieu à entrer dans son Eglise par le baptême, ce n’est pas pour rester au coin du feu alors qu’il y a tant à faire pour témoigner de Dieu et pour rendre vivante l’Eglise de Jésus Christ. Ce n’est pas parce que des non chrétiens vivent selon les principes chrétiens sans participer à la vie de l’Eglise, que les chrétiens peuvent vivre l’Evangile sans vivre en Eglise. Le témoignage de notre vie fraternelle est un signe puissant pour les nations, et nous nous devons de répondre joyeusement à l’appel de Dieu lorsque sonnent les cloches du rassemblement dominical, ou lorsqu’un appel à nous engager davantage dans la vie de la communauté nous est adressé.

Ah ! Si le Seigneur pouvait faire de tout son peuple un peuple de prophètes ! Si le Seigneur pouvait mettre son Esprit sur eux ! Ce cri de Moïse, je le fais mien ce matin. L’œuvre que Dieu attend de nous par son Eglise est loin d’être achevée et nous aurons bien besoin de la part d’Esprit Saint qui est en chacun pour discerner ce qui est nécessaire pour progresser et témoigner toujours plus de ce Dieu proche de tout homme. Puisse notre eucharistie de ce jour nous ouvrir à cette présence de Dieu et nous rendre participants de son œuvre d’amour. Amen.

(Dessin de M. Leiterer)
 

 


jeudi 13 avril 2017

Jeudi Saint - 13 Avril 2017

Invités à un repas.







Les détails, tout est dans les détails, en cette semaine sainte. Dimanche, c’était l’ânesse et son ânon qui nous interpellaient ; aujourd’hui, c’est le repas auquel nous sommes invités qui doit faire sens pour nous. Car ce repas n’est pas n’importe quel repas. Il nous renvoie d’abord à ce fameux repas que nos frères ainés dans la foi avaient partagé au moment où Dieu venait les libérer. Souvenez-vous… 
 
Il y a longtemps, du temps où il avait décidé de libérer son peuple d’Egypte, Dieu invita les Juifs à un repas rapide, pris sur le pouce, la ceinture aux reins, le bâton à la main. Un repas vite fait : viandes rôties, pains non levés, herbes amères, pour marquer le début d’une ère nouvelle : le temps de la Pâque, le temps du passage de Dieu, le temps de la libération. Pressés de sortir de ce lieu d’esclavage qu’était l’Egypte, les Juifs n’avaient pas le temps de déployer porcelaine et cristal pour marquer ce grand jour. La libération se fera à la sauvette, et le repas de Dieu se réduira presque à un sandwich. Ils auront tout le temps de déployer les fastes lorsqu’ils célèbreront le souvenir de cette nuit, une fois libérés. Pour l’heure, il s’agit de se tenir prêt. Lorsque Dieu passera pour libérer son peuple, il faudra s’engouffrer dans cette brèche qu’il ouvrira, de peur que quelqu’un d’autre ne la referme. Il faudra être prêt à suivre le Libérateur. Il n’est plus temps de s’installer : Dieu attend déjà sur la route, au-dehors, au-devant…
 
Il en va de même pour nous ce soir. A table ! semble être le mot d’ordre de cette liturgie du Jeudi Saint. La raison profonde de notre présence, c’est bien l’appel du Christ à venir nous asseoir à sa table pour le repas d’adieu qu’il donne avant sa mort. Un de ces moments graves où il n’est plus temps de plaisanter. Saint Paul rappelle aux chrétiens de Corinthe le sérieux et les exigences de ce repas. Un repas simple et rapide (du pain et du vin) qui proclame la mort et la résurrection de Jésus dans l’attente de son retour dans la gloire. Un repas rapide qui nous interdit de nous installer, qui nous pousse à nous tourner vers nos frères, à l’image du Christ lavant les pieds de ses disciples. Ce geste de Jésus au soir du Jeudi Saint révèle le sens profond de la mort / résurrection de Jésus et de l’Eucharistie qui la commémore. Ce sens dévoilé, c’est le don de toute la vie pour le service des autres, pour le salut du monde. L’Eucharistie bien vécue est celle qui nous ouvre aux autres par le partage et le service. S’asseoir ensemble à la même table signifie bien porter le souci de tous ceux qui sont autour de nous et de ceux qui n’ont pu venir. La messe ne nous replie pas sur nous-mêmes, jamais. 
 
Ce repas que nous allons partager dans un instant est un repas rapide, un repas offert et non mérité. Ce n’est pas à cause de notre sainteté légendaire que nous sommes accueillis par le Christ, mais parce que le Christ a voulu que sa table soit ouverte à tous, surtout aux pécheurs. Il ne saurait y avoir d’exclus de la table de l’amour ! Les mets consommés (pain et vin devenus corps et sang du Christ) sont ceux-là mêmes qui nous donneront la force de vivre de la Bonne Nouvelle. Car il ne s’agit pas seulement de manger pour vivre ; il s’agit de manger pour agir ; il s’agit de manger pour témoigner. Témoigner que Dieu ouvre les bras à celles et ceux qui s’approchent de lui ; témoigner que l’homme est plus important que la loi et donc qu’aucune loi ne mérite qu’on lui sacrifie ne serait-ce qu’un homme ; témoigner que le pardon finit par vaincre toutes les violences ; témoigner que la miséricorde est la clé du bonheur ; témoigner que la grandeur de l’homme consiste à se courber pour être à la hauteur des petits, et que le service est l’unique façon d’être grand devant Dieu ; témoigner que Dieu ne demeure dans aucune église ni cathédrale, mais qu’il marche sur la terre des hommes ; témoigner enfin qu’il n’y a pas de pain ni de richesses qui ne doivent être partagés ! 
 
A ceux qui pensent que c’est là chose impossible à vivre, il faut rappeler que ce pain et ce vin offerts sont signes de la vie du Christ donnée, déchiquetée, écrasée afin d’éveiller la terre à un nouvel esprit.  Quand le Christ nous invite, en chaque eucharistie, à manger son corps et boire son sang, il nous invite d’abord à accueillir sa façon de vivre, à accueillir sa Bonne Nouvelle. Il nous nourrit de sa propre vie pour que nous soyons forts, pour que soyons des Christ à notre tour. En communiant, nous proclamons que sa mort n’a pas été inutile puisqu’aujourd’hui encore, sa vie se propage en nous et nous met en mouvement. Dans ce repas simple et rapide qui nous est toujours offert, laissons-nous configurer au Christ pour, comme saint Augustin aimait à le rappeler, devenir vraiment ce que nous recevons : le corps du Christ. Amen.

 
(Dessin de Mr Leiterer)

jeudi 24 mars 2016

Jeudi Saint - 24 mars 2016

Du monde des hommes au monde de Dieu : la gloire du service.





Souvenez-vous de ce que je vous disais dimanche : à la suite de Jésus, nous sommes invités à passer du monde des hommes au monde de Dieu. Toute la vie de Jésus n’a que ce seul but : nous entrainer avec lui à la rencontre de Dieu. C’est bien ce monde de Dieu qu’il a annoncé quand il parlait du Royaume. C’est bien à la hauteur de Dieu que Jésus veut élever l’homme. Ce soir, il nous indique la voie royale pour parvenir à ce monde. 
 
Le geste que Jésus pose envers ses disciples est un geste surprenant pour eux et proprement scandaleux. La réaction de Pierre est totalement justifiée. Mais pour le comprendre, il faut nous placer à cette époque et oublier un instant que nous vivons dans un monde différent aujourd’hui. Pour Pierre, Jésus, qui dépose son vêtement, prend un linge qu’il se noue à la ceinture et se met à laver les pieds des disciples, Jésus donc prend une place qui est indigne de lui, la place d’un esclave qui devait nettoyer les pieds de son maître quand il rentrait chez lui, ou des visiteurs qui arrivaient. Jésus s’abaisse bien au-dessous de sa condition. Pour Pierre, le disciple, voir son maître s’abaisser ainsi, est insupportable. C’est une humiliation qu’il ne comprend pas et n’accepte pas. Il faudra l’insistance de Jésus pour qu’il se laisse faire sans trop comprendre ce que fait Jésus : plus tard, tu comprendras. Et ce plus tard, ce n’est pas les quelques mots d’explication que Jésus livre immédiatement après ; ce plus tard, ce sera après Pâques, quand ce moment présent et surtout les moments encore à venir prendront sens. Là, immédiatement, ce n’est que le geste d’un fou qui ignore sa vraie place. S’abaisser jusqu’à prendre la dernière place, ce n’est quand même pas très glorieux. 
 
Or, c’est justement là que Jésus veut emmener ses disciples : à comprendre qu’il y a gloire à servir. L’homme n’est grand pour Jésus que lorsqu’il se met au service des autres, ces autres étant d’abord et avant tout les plus petits. Car comprenez bien qu’il ne s’agit pas pour Jésus de se mettre au service des puissants qui pourront le récompenser en conséquence des services rendus. Le service dont parle Jésus, c’est le service de ceux qui ne peuvent rien rendre, le service de ceux qui vous seront toujours éternellement redevables. Ce sont ceux-là que Jésus nous invite à servir. C’est bien la dernière place, la place du plus humble, la place du plus petit, qui est la nôtre, qui est celle de tout disciple du Christ. Pour Jésus, le service est le chemin vers la gloire ; le service du frère pauvre, malade, prisonnier, étranger, exclu… est le chemin vers le monde de Dieu. Gardez toujours en mémoire l’évangile de saint Matthieu : ce que vous avez fait à l’un de ces petits qui sont mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait ! 
 
Au moment où nous accompagnons Jésus qui marche vers sa croix, laissons-nous faire par Jésus et apprenons de lui la gloire du service. Qu’à son exemple, nous ayons assez d’humilité pour passer le vêtement du service. Notre récompense, nous ne l’aurons pas des hommes, nous la tiendrons de Dieu quand il nous invitera à la joie du Royaume. Ce soir, contemplons et apprenons la gloire du service de notre Maître et Seigneur qui se fait petit pour nous attirer vers son Père. Amen.

(Le Lavement des pieds, Miniature de O. Khizanetsi - Matenadaran, Erevan - 1330, reproduite par Nelda VETTORAZZO, Les principales fêtes chrétiennes, Centro Russia Ecumenica, 2007)