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samedi 14 octobre 2023

28ème dimanche ordinaire A - 15 octobre 2023

 Heureux les invités au repas des noces de l'Agneau !


(Frères Van Eyck, L'Agneau mystique, Cathédrale Saint-Bavon, Gand)


 

  

           Si la Bonne Nouvelle du Royaume est quelquefois surprenante, il faut bien reconnaître qu'aujourd'hui, elle est particulièrement sanglante. Entre les invités qui ne veulent pas venir et qui tuent les messagers, envoyés pour leur rappeler que les noces, c'est maintenant, et le roi qui envoie ses troupes massacrer les meurtriers et incendier leur ville, nous ne pouvons pas vraiment dire que ces noces sont joyeuses : elles sont même plus proches d’un épisode de Games of Thrones que de l’Evangile. Et c’est sans compter le pauvre type ramassé à la va vite qui se retrouve expulsé, pieds et poings liés, parce qu’il n’a pas le bon vêtement ! Faut-il donc craindre d’être invité aux noces du Royaume ? 

          Non, bien sûr. Il nous faut entendre l’invitation qui nous est faite à chaque eucharistie. Elle s’énonce ainsi : Heureux les invités au repas des noces de l’Agneau ! Il n’est pas question de massacre, ni de rejet. La joie du Royaume est réelle et notre participation à cette joie est attendue. Cette invitation est large et nous rappelle qu’ici-bas, nous pouvons tous déjà avoir un avant-goût de ce repas des noces éternelles. Mais cette invitation large ne doit pas nous faire oublier que nous avons à nous tenir prêts en vue de ce jour. Nous ne pourrons pas en repousser le délai, ni nous excuser d’avoir autre chose à faire. Cette parabole sanglante est un avertissement pour nous. La patience de Dieu est grande, mais elle ne supportera pas la violence des hommes qui ne veulent pas répondre. Cet envoi des troupes qui firent périr les meurtriers est aussi le rappel que le mal sera détruit, radicalement et que les noces de l’Agneau inaugureront un temps nouveau, un monde nouveau où le mal n’aura plus droit de cité. Ceux qui font le mal ne sont pas dignes de participer à ces noces. Nul ne peut se réjouir du mal qui est fait ; nul ne peut se réjouir avec les malfaisants. 

          Si le message de la parabole des invités à la noces est plutôt facile à comprendre, celui de la seconde parabole de vient plus obscur parce que cette parabole est justement tissée dans la première. Je vous rappelle la fin de la première parabole : les serviteurs allèrent sur les chemins, rassemblèrent tous ceux qu’ils trouvèrent, les mauvais comme les bons, et la salle de noce fut remplie de convives. Autrement dit, la fête a lieu, comme prévu. Fin de la première parabole. La seconde parabole commence ainsi : le roi entra pour examiner les convives, et là il vit un homme qui ne portait pas le vêtement de noce. Rien ne permet de dire qu’une tenue a été distribuée, comme ce sera bientôt le cas pour nos écoles, afin que tout le monde soit compatible avec le lieu. Mais puisque cette histoire est intimement liée à la première, est-il vraiment surprenant que, laissant entrer les mauvais comme les bons, il s’en trouve un qui ne soit pas bien habillé ?  Ce qui est me surprend, c’est plutôt qu’à inviter large au dernier moment, il n’y en ait pas plus dans son cas ! Puisque les mauvais comme les bons ont été accueillis, le vêtement de noce ne peut être que dans l’attitude de celui qui est invité. Et peut-être retrouvons-nous là la joie que la liturgie souligne quand elle nous invite à participer au repas des noces de l’Agneau. Si les mauvais sont accueillis, c’est que le mal qu’ils ont pu commettre a été pardonné, et ils sont capables de partager la joie des noces. De cet homme qui ne porte pas le vêtement de noce, il n’est pas dit qu’il est méchant ou bon ; il est juste dit qu’il n’a pas le bon vêtement. Dans cette assemblée qui se réjouit, il doit être le seul à ne pas être en joie, comme s’il était venu malgré lui ; il est là sans vraiment y être ; son cœur n’y est pas ! Il se fait donc expulser, manu militari. Ceci nous rappelle qu’on ne vient pas à la noce par hasard, parce qu’on a vu de la lumière. Participer aux noces de l’Agneau demande à avoir le cœur prêt à y participer, que l’on soit bon ou mauvais. On ne fait pas une tête de six pieds de long quand on est invité à la noce du fils du roi. 

          Si je reprends alors ces deux paraboles, j’en retiens quoi ? D’abord une espérance : nous sommes invités au repas des noces de l’Agneau. Autrement dit, Dieu nous attend en son Royaume, et il attend les mauvais comme les bons ; c’est la parabole qui le dit ! Mais cette espérance doit nourrir ma foi. Si je crois cela, si je crois que Dieu m’attend, alors je dois me réjouir avec lui, me réjouir d’être accueilli par lui. Dieu ne forcera personne à entrer dans la salle de noce. Le « On ira tous au paradis » n’a rien d’obligatoire ; celui qui ne veut pas, ne vient pas. Chacun est libre. Tu préfères aller à ton champ ou à ton commerce, c’est ton droit. Celui qui t’invite n’en sera pas ravi, mais il respectera ton choix. Mais si tu viens, que ta foi illumine ton regard. Si tu viens, remercie celui qui t’a invité : porte ton vêtement de noce, apporte ta joie. Amen.


vendredi 16 septembre 2022

25ème dimanche ordinaire C - 18 septembre 2022

 Une histoire de confiance !





        Non, je n’ai pas oublié de lire une partie de l’évangile de ce dimanche. Je vous ai juste fait lecture de la version brève, parce que je craignais que la parabole que je n’ai pas lu, empêche d’entendre vraiment le passage que j’ai proclamé. Tout le monde préfère les histoires aux grandes sentences de sagesse ! Concentrons-nous donc sur cette partie qui suit la parabole du gérant malhonnête. 

          Il y a un mot important dans ce passage : confiance ! Il revient quatre fois en cinq versets. Et il est toujours employé dans le même but : interroger la confiance que l’on peut placer en nous, que ce soit pour des petites choses ou des grandes choses. Ce qui est important, c’est de savoir si nous sommes dignes de confiance, qu’importe que l’affaire soit moindre ou grande. En effet dit Jésus, celui qui est digne de confiance dans la moindre chose est digne de confiance aussi dans une grande.  Remarquons aussi tout de suite qu’il y a un réel enjeu à être digne de confiance. Ecoutons encore Jésus : Si donc vous n’avez pas été dignes de confiance pour l’argent malhonnête, qui vous confiera le bien véritable ? C’est l’enjeu principal pour nous : être reconnu capables de recevoir le bien véritable. Quel est ce bien véritable ? Le Royaume de Dieu, la vie éternelle. Venez à la messe dimanche prochain et vous comprendrez encore mieux. Mais c’est bien là l’enjeu véritable : notre vie éternelle ! D’ailleurs, la suite de l’enseignement de Jésus nous oriente sur cette piste. Ecoutons-le encore une fois : Et si, pour ce qui est à autrui, vous n’avez pas été dignes de confiance, ce qui vous revient, qui vous le donnera ? Les alliances bibliques successives nous montrent toutes que nous sommes responsables de la vie des autres. Le prophète Amos, dans la condamnation qu’il prononce au nom de Dieu sur ceux qui écrasent le malheureux pour anéantir les humbles du pays, nous fait bien comprendre que les malheureux, les humbles, les pauvres, appelez-les comme vous voulez, nous sont confiés et que nous en sommes responsables. Nous pouvons veiller sur eux, en prendre soin ou nous pouvons ajouter encore à leur misère. De la manière dont nous les traitons dépend notre vie éternelle. Nous pouvons entendre en écho de cette prophétie, l’évangile du jugement dernier, tel que nous le rapporte le chapitre 25 de l’évangile selon Matthieu. Tout le monde connaît ce texte : Tout ce que vous avez fait (ou pas fait) à l’un de ces petits qui sont mes frères, c’est à moi que l’avez fait (ou pas). Ce rapprochement avec Amos et Matthieu, nous fait bien comprendre que ce qui nous revient, c’est la vie éternelle, la vie de béatitude auprès de Dieu. 

          Comment puis-je savoir si je suis digne de la confiance que Dieu place en moi ? Par la foi (qui a la même racine que la confiance), mais la foi non seulement proclamée, mais aussi vécue, et peut-être d’abord vécue, ou mieux la foi proclamée parce que d’abord vécue. Nos gestes parlent plus forts que nos mots parce qu’ils peuvent se situer dans la droite ligne de nos mots ou contredire nos mots. Celui qui agit selon la volonté de Dieu n’a pas besoin de dire encore qu’il croit en Dieu ; toute sa vie en témoigne. Mais l’inverse n’est pas toujours vrai. Jésus n’a-t-il pas lui-même prévenu : Ce n’est pas en me disant : Seigneur, Seigneur, qu’on entrera dans le royaume des Cieux, mais c’est en faisant la volonté de mon Père qui est aux cieux. Voilà souligné le bien d’autrui qui nous a été confié : la volonté de Dieu, bien pour lequel nous devons être trouvés dignes pour recevoir ce qui nous revient : la vie éternelle. En recoupant ainsi tous ces textes de l’enseignement de Jésus, nous pouvons alors examiner notre vie, non pour nous glorifier intérieurement ou pour nous lamenter, mais pour nous convertir toujours et encore à cette volonté de Dieu, pour la discerner mieux et la mettre en pratique, non pas une fois, non pas deux fois, non pas seulement quand nous n’avons rien d’autre ou rien de mieux à faire, mais chaque jour. Oui, en chaque chose que nous faisons, faisons la volonté de Dieu ! La manière dont nous traitons ceux que Dieu met sur notre chemin correspond-t-elle à la volonté de Dieu ? Est-ce que j’agis avec les autres tel que Dieu l’attend de moi ? Il revient à chacun de regarder sa vie et de faire à nouveau, si nécessaire, le choix de Dieu, car nul ne peut servir deux maîtres : ou bien il haïra l’un et aimera l’autre, ou bien il s’attachera à l’un et méprisera l’autre. Faire le choix de Dieu, c’est faire le choix de l’autre ; faire le choix de l’autre, c’est faire le choix de notre propre vie. Tout est lié. Tous sont liés. Je ne peux pas me sauver tout seul ou détriment des autres. Si je les perds, je me perds, et je perds Dieu ; si je les gagne, je me gagne et je gagne Dieu. 

          Le prophète Amos nous a prévenu : le Seigneur le jure par la fierté de Jacob : Non, jamais je n’oublierai aucun de leurs méfaits. Rappelons-nous aussi que jamais un bien fait n’est perdu pour Dieu. A chacun donc de choisir : la vie ou la mort, le bonheur ou le malheur, pour les autres et pour nous-mêmes, en n’oubliant pas que ce que nous choisirons pour les autres, nous le choisirons aussi pour nous. Si je fais vivre l’autre, je vivrai éternellement ; si je fais mourir l’autre, je mourrai éternellement. Alors maintenant choisis, et montre-toi digne de la confiance que Dieu a placée en toi. Amen.

samedi 20 août 2022

21ème dimanche ordinaire C - 21 août 2022

Entrer par la porte étroite.






            Je voudrais d’emblée rassurer celles et ceux qui ont des formes généreuses et des rondeurs assumées : l’Evangile de ce dimanche ne nous pousse pas à la grossophobie (discriminer les gros). Il n’est pas davantage une invitation à nous « photoshoper » pour que nous puissions entrer par la porte étroite.  Ce serait faire une interprétation trop moderne que de dire qu’il suffit de retoucher quelques photos et de perdre nos kilos en trop pour faire partie des gens qui seront sauvés. Le Royaume de Dieu n’est pas un refuge de mannequins et autres personnes à taille de guêpes. Ce qui est visé, ce n’est pas notre tour de taille. Soyons donc rassurés si notre IMC ne correspond pas tout à fait aux canons de beauté de certains milieux. Il nous reste alors à bien comprendre cette page pour opérer les changements nécessaires et ne pas nous retrouver devant porte close. 

            La première chose que je remarque en lisant attentivement, c’est qu’il faut déjà entrer à temps dans la salle du banquet, et peut-être ne pas juste attendre le dernier moment. Lorsque le maître de maison se sera levé pour fermer la porte, si vous, du dehors, vous vous mettez à frapper à la porte en disant : ‘Seigneur, ouvre-nous’, il vous répondra : ‘Je ne sais pas d’où vous êtes’. Cela me semble clair : il y a ceux qui sont déjà dedans et ceux qui sont restés au-dehors. N’attendons pas le dernier moment pour entrer dans la salle du banquet. Cela signifie que, dès maintenant, nous avons à vivre comme si nous étions déjà dans le Royaume. Je l’ai déjà souvent dit : il y a un art de vivre chrétien à développer, sans attendre. Et il comprend plus que la participation à la messe et la lecture de la Bible. Ecoutez bien ce que dit le maître de maison : Alors vous vous mettrez à dire : ‘Nous avons mangé et bu en ta présence, et tu as enseigné sur nos places.’ Il vous répondra : ‘Je ne sais pas d’où vous êtes. Eloignez-vous de moi, vous tous qui commettez l’injustice.’ Lire la Bible (écouter l’enseignement du Maître), aller à la messe (manger et boire avec lui) sont des choses bonnes, à faire. Mais elles ne doivent pas nous détourner de l’essentiel : combattre l’injustice et nous faire pratiquer le bien. Tel devrait être notre art de vivre ! Si régime nous devons faire, ce n'est pas pour perdre quelques kilos en trop, mais pour perdre le goût de ce qui est injuste. Je pourrais citer quantité de textes qui nous redisent que l’amour de Dieu et l’amour du frère sont à tenir ensemble parce que c’est un seul et même amour. Seul un cœur dilaté par l’amour de Dieu et l’amour du prochain passera la porte étroite. Seul un grand cœur sait passer la porte étroite. Abraham, Isaac et Jacob et tous les prophètes, à les lire, nous renverront toujours aux exigences de la justice et de la charité. Et le Christ Sauveur n’a jamais fait ou dit autre chose non plus, si certains pensaient encore que l’A.T. est dépassé. Jésus a même poussé la charité jusqu’à s’offrir sur la croix et à nous redire, la veille de sa mort, que nous avons à nous laver les pieds les uns les autres, autrement dit à nous servir les uns les autres. 

            Une seconde chose à remarquer, et qui renforce ce que je viens de dire, c’est que la salle du banquet, une fois rejetés ceux qui auraient dû y avoir accès parce qu’ils étaient du bon peuple, de la bonne foi, sera remplie par une foule venant de l’orient et de l’occident, du nord et du midi. Nous voyons bien là que ce n’est pas l’appartenance au peuple que Dieu s’est choisi qui conditionne l’entrée dans le royaume de Dieu, mais bien la pratique de la justice. Il y a des non croyants, des croyants autrement, qui pratiquent la justice et qui seront donc sauvés. J’espère chaque jour faire partie de ceux qui pratiquent le bien et la charité, à cause de ma foi en Christ. Mais je sais aussi que j’ai rencontré nombre de personnes non croyantes voire athées, qui m’ont édifié par leur qualité de vie et leur art de la justice et de l’accueil de tous. Notre baptême n’est pas une médaille, mais une chance de pouvoir connaître mieux et de vivre mieux la volonté de Dieu. Ne faisons pas de notre appartenance au Christ un motif d’orgueil, ni un instrument de pouvoir. Au contraire, notre baptême nous oblige à la charité ; notre baptême nous oblige à la justice, toujours et en toute chose. Ecoutons à nouveau la prière qui a ouvert notre eucharistie : Seigneur Dieu, toi qui unis les cœurs des fidèles dans une seule volonté – comprenons bien que c’est Dieu qui unit ses fidèles (les baptisés) dans une seule volonté – donne à ton peuple d’aimer ce que tu commandes et de désirer ce que tu promets – ce que Dieu commande, c’est l’amour et la justice, ce qu’il promet, c’est la vie éternelle – pour qu’au milieu des changements de ce monde, nos cœurs s’établissent fermement là où se trouvent les vraies joie – les vraies joies sont justement la charité et la justice qui rendent la vie humaine plus belle, et ce quelle que soit l’époque ; le monde a beau changer, charité et justice demeurent, toujours. Il n’y a pas de joie là où il n’y a pas d’amour ; il n’y a pas de joie là où il n’y a pas de justice. 

            Si d’aventure nous étions inquiets à l’écoute de l’évangile, pensant que la porte du royaume de Dieu serait trop étroite pour nous, nous voilà rassurés, je l’espère. En nous montrant comment aimer, en étant maître de justice, le Christ nous a montré le chemin à suivre et nous a donné les clés pour passer cette porte étroite. Ne boudons pas notre plaisir d’aimer ; ne boudons pas le plaisir qu’il y a à être juste aux yeux de Dieu. Quand bien même les hommes ne nous rendraient ni amour, ni justice en retour, ne renonçons pas à les pratiquer. Dieu saura nous récompenser : il est l’Amour véritable, il est le Juste par excellence. Déjà il nous prépare une place auprès de lui. Trouvons ici notre consolation et le courage d’aimer et d’être juste toujours et encore. Amen. 

samedi 6 août 2022

19ème dimanche ordinaire C - 07 août 2022

 Pas de vacances pour la charité !



Christ Pantocrator, 



Est-ce que Dieu serait contre les vacances ? Ou est-ce juste un mauvais calcul des liturgistes qui ont eu à mener la réforme du lectionnaire qui nous vaut, en plein mois d’août, d’entendre cette parole de Jésus : Restez en tenue de service ? L’homme n’aurait-il pas droit au repos quand bien même Dieu s’est reposé le septième jour, au terme de toute son œuvre de création ? Ou alors Jésus vise-t-il autre chose avec cette parole qu’il nous adresse aujourd’hui ? Pour bien comprendre, sans doute faut-il interroger Luc qui regroupe en un texte dense diverses paroles de Jésus, comme s’il avait eu peur d’en oublier une au moment de rédiger son évangile. 

En comparant diverses traductions de l’Evangile de Luc (Bible de Jérusalem, TOB, Crampon) et en consultant même mon vieux NT en version grecque, je constate que les liturgistes ont fait le choix de commencer notre passage par un verset qui clôt une section sur la confiance en la Providence dans les ouvrages mentionnés. Et ce n’est pas sans conséquence sur la manière d’entendre et de comprendre la suite, à savoir : Vendez ce que vous possédez et donnez-le en aumône. C’est comme si les liturgistes voulaient nous rappeler que ce qui est premier, c’est la confiance en Dieu : Sois sans crainte petit troupeau : car votre Père a trouvé bon de vous donner le Royaume. Il faut bien entendre Jésus. Le Royaume est déjà donné, il est déjà à nous. Une fois ceci posé et compris, nous pouvons faire acte d’abandon de nos richesses, car avec le Royaume nous avons déjà tout. Enlevez ce verset sur la confiance, et le Vendez ce que vous possédez devient rude et inaudible, comme tout le reste qui suit d’ailleurs. C’est parce que nous avons déjà tout reçu que nous pouvons tout donnez ; c’est parce que nous avons déjà le Royaume que nous devons rester en tenue de service. Parce que dans le Royaume, il n’y a plus de gens riches et pauvres, il n’y a plus de chefs et de servants ; dans le Royaume, il n’y a que des frères et des sœurs à aimer. Et si dans le Royaume, Dieu lui-même sert ceux qui sont réunis, comment ne pas servir à notre tour, à ses côtés ? 

Cela dit, objecteront certains, nous possédons peut-être déjà le Royaume, mais nous sommes encore loin d’y être. Les événements qui agitent notre monde à l’Est de l’Europe, en Chine, en Terre Sainte, sont loin d’être des manifestations du Royaume de Dieu établi sur terre ! J’en conviens, et il faudrait être fou ou complètement hors sol, hors de la réalité pour ne pas en convenir. Est-ce une raison pour ne pas tenir notre place ? Est-ce une raison pour renoncer au Royaume ? N’est-ce pas plutôt une raison supplémentaire pour travailler à la réalisation de ce Royaume ici-bas ? C’est à nous, croyants, de poursuivre ici et maintenant l’œuvre d’amour et de salut du Christ. C’est à nous, croyants, de rendre visible ici et maintenant, ce Royaume que nous possédons déjà et dont nous espérons la réalité. Si je ne fais rien qui soit de l’ordre de ce Royaume, puis-je espérer continuer à le posséder ? Ecoutez encore Jésus : Que dire de l’intendant fidèle et censé à qui le maître confiera la charge de son personnel pour distribuer, en temps voulu, la ration de nourriture ? Heureux ce serviteur que son maître, en arrivant, trouvera en train d’agir ainsi ! Nous sommes dans ce temps d’attente du retour du Christ ; il nous a confié le monde ; il nous a confié nos frères et sœurs en humanité. Pouvons-nous ne pas en prendre soin en son nom ? Pouvons-nous dire que c’est l’été, nous avons bien le droit à un peu de repos ; les frères et sœurs en humanité attendront que je rentre de vacances ?  

Rester en tenue de service, c’est nous rappeler que si nos corps ont besoin de vacances, la charité elle, n’en prend jamais, de vacances. Peut-être faut-il même que nous redoublions de vigilance durant ce temps de relâchement pour que nous ne considérions pas comme nos propres serviteurs celles et ceux qui travaillent pendant que nous nous reposons. Peut-être nous faut-il redoubler de vigilance durant nos vacances pour ne pas maltraiter ceux et celles qui nous permettent de nous reposer et de ne rien faire durant quelques jours. Les journaux nous rappellent régulièrement durant l’été, les conditions de travail et de vie difficiles des saisonniers. Un sourire, un mot gentil, une attention à ceux et celles qui sont à notre service, ce n’est pas grand-chose, mais c’est beaucoup pour eux. Ceux et celles d’entre vous qui ont travaillé au service des autres lors d’un job d’été le savent bien. Et je ne parle pas, en ces temps de canicule, des difficultés que rencontrent les petits, les pauvres et les plus fragiles d’entre nous… 

Ce qui est en cause, ce n’est donc ni le temps des vacances, ni aucun autre temps de notre vie. Ce qui est en cause, c’est notre manière de vivre notre temps, notre manière de vivre nos relations aux autres, et particulièrement à tous les petits. Que notre été déjà surchauffé en température ne devienne pas en plus pour certains un enfer relationnel. Soyons vigilants, et restons en tenue de service : le Royaume nous a déjà été donné gratuitement ; faisons le choix d’y rester et d’y vivre, dès maintenant, avec les frères et sœurs en humanité que Dieu met sur notre route. Amen.

samedi 20 octobre 2018

29ème dimanche ordinaire B - 21 octobre 2018

Quand Jésus parle de pouvoir !







De quoi parle l’Evangile ? Si je faisais passer des petits bouts de papier pour demander à chacun d’écrire en un mot de quoi parle Jésus aujourd’hui, qu’écririez-vous ? Nous parle-t-il du service ? Nous parle-t-il d’ambition ? Nous parle-t-il de pouvoir ? Nous parle-t-il d’autre chose ? Aussi surprenant que cela puisse nous paraître, ce dont il est question dans l’évangile du jour, c’est de pouvoir et de maîtrise. 

Tout commence avec l’ambition de Jacques et de Jean de siéger l’un à droite et l’autre à gauche de Jésus, dans sa gloire. Ils sont cash avec Jésus, même s’ils semblent s’exprimer un peu à part des autres. Ils savent ce qu’ils veulent et n’ont pas de honte à le dire. Un peu d’ambition ne peut pas faire de mal, n’est-ce pas ! Leur demande n’a rien d’exceptionnel dans le monde, comme n’a rien d’exceptionnel la réaction des dix autres : comment osent-ils demander cela à Jésus ? Ce n’est pas tant la demande qui leur déplaît que le fait d’avoir oser la formuler… avant les autres ! Soyons alors réaliste un instant et reconnaissons-le : la question de Jacques et de Jean nous a tous traversé l’esprit à un moment ou à un autre de notre vie. Nous avons tous cherché la reconnaissance, la gloire et la puissance. Nous avons tous une certaine part d’ambition ; nous avons tous la certitude que ce que l’autre peut faire, je peux le faire aussi. Et nous avons tous été, comme les autres, surpris de l’avancement de celui-là ou d’un autre ; nous avons tous estimé qu’on aurait fait aussi bien, voire mieux, et que si quelqu’un méritait cette place, c’était nous ! Pour le dire encore autrement, nous avons tous estimé, à un moment ou à un autre de notre vie, que les autres ne reconnaissaient pas assez nos mérites, qu’on ne nous remerciait jamais suffisamment. Ou encore : vous savez, je l’ai fait de bon cœur, mais un merci, ça aurait été bien ! Cela existe dans le monde des hommes. Cela existe dans l’Eglise aussi. Cela a existé, cela existe encore, cela existera toujours ! A moins que nous ne nous mettions vraiment à l’école de Jésus. 

Je crains, qu’en la matière, nous ne méritions le reproche que Jésus fait à ses disciples : ils ne comprennent rien ! Nous le constatons d’ailleurs dans le dialogue qui s’instaure entre Jésus et les deux frères. Vous ne savez pas ce que vous demandez. Pouvez-vous boire la coupe que je vais boire, être baptisés du baptême dans lequel je vais être plongé ? Le Nous le pouvons qui suit est un peu trop rapide pour exprimer leur compréhension claire de ce que Jésus vient de demander. La coupe dont il parle, c’est bien ce calice qu’il va boire jusqu’à la lie au moment de sa Passion. Il ne s’agit pas de boire avec Jésus au banquet éternel, mais de trinquer soi-même, quand c’est difficile à avaler. L’homme est bien seul dans ces moments-là, comme Jésus sera seul au moment de son procès. Le baptême dont parle Jésus, ce ne sont pas ces trois gouttes que l’on verse sur le front d’un enfant, mais bien ce plongeon dans les eaux de la mort, dans lesquelles l’homme peut se perdre et se noyer si Jésus ne vient l’en retirer pour le faire revivre avec lui. Ce n’est pas de plaisir que parle Jésus en réponse à la question des deux frères ; c’est de risque. Il les invite à risquer avec lui, pour lui. Et cela sera accordé d’avance à Jacques et Jean, sans pour autant qu’ils aient l’assurance de siéger à la droite et à la gauche de Jésus. La coupe que je vais boire, vous la boirez ; et vous serez baptisés du baptême dans lequel je vais être plongé. Quant à siéger à ma droite ou à ma gauche, ce n’est pas à moi de l’accorder ; il y a ceux pour qui cela est préparé. Voilà une occasion de se taire qui est perdue, définitivement ! 

Face à cette attitude tout humaine de jouer des coudes, Jésus indique alors une autre voie, le chemin du service. Attention, il ne s’agit pas là simplement de savoir rendre service, de temps en temps, pour faire plaisir, ou pour être reconnu dans ses compétences. Non, non, il s’agit de bien plus. Il s’agit d’un art de vivre, d’une tournure particulière de l’esprit. Cela s’apparente au devoir d’état. Je fais ce que je dois faire parce que je peux le faire et que je sais le faire. Sans aucune arrière-pensée ; sans rechercher aucune récompense, aucune reconnaissance ! Exercer le métier de disciple du Christ, c’est être serviteur à temps plein. Et celui qui veut être le premier sera l’esclave de tous. Mais cette place-là, rassurez-vous, comme personne n’en veut spontanément, elle a été prise par Jésus, une fois pour toutes. C’est ce qui fait de lui la seule tête de l’Eglise, le seul chef possible. Ce que Jésus propose, ce n’est pas de jouer au serviteur ou à la servante ; ce qu’il propose, ce n’est pas d’être plus gentil que les autres en rendant plus service que les autres ; ce que Jésus propose, c’est un état de vie, une tournure d’esprit qui fait de nous les serviteurs des autres. C’est un art de vivre qui place l’autre toujours avant moi. C’est un art de vivre qui n’attend pas de médaille, ni de merci, mais qui ouvre à la gloire… du Royaume ! Jésus ne nous prive pas d’ambition ; il nous dit la voie meilleure pour accomplir notre ambition : Celui qui veut devenir grand parmi vous (ça c’est l’ambition légitime), sera votre serviteur (ça c’est la voie à suivre). Il n’y en a pas d’autre, parce que Jésus lui-même emprunte cette même voie : Le Fils de l’homme n’est pas venu pour être servi, mais pour servir, et donner sa vie en rançon pour la multitude. Nous ne serons jamais plus grand que Jésus ; nous ne pourrons donc emprunter d’autre voie que celle qu’il a lui-même emprunté. Avez-vous jamais entendu, au moment de la lecture de la Passion, quelqu’un dire Merci à Jésus pour son sacrifice ? Vous pouvez relire les quatre évangiles : vous n’en trouverez pas ! Vous y trouverez par contre moqueries, insultes et crachats. Rien de plus ! Rien de joyeux ! Rien d’encourageant ! 

La voie du service, voilà l’enseignement de Jésus quand il nous parle de pouvoir. Il ne s’agit pas de spiritualiser les choses, en disant que l’autorité, dans l’Eglise, c’est un service ! Il s’agit d’être conscient qu’il nous faut sans cesse nous convertir à Jésus, nous placer à sa suite, pour vivre en serviteur de Dieu et des frères. Ce n’est pas temporaire : le temps de mon mandat à l’EAP, le temps de mon passage à la chorale, le temps que je peux rendre service comme sacristain… ou que sais-je encore ! Non, c’est définitivement un style de vie, une attitude profonde de chaque instant, en tout ce que je fais, en tout ce que je vis, vis-à-vis de quiconque traverse ma vie. La récompense ne nous viendra pas des hommes, mais de Dieu seul. Quand nous le verrons face-à-face. Amen.

 
(Dessin de Jean-François KIEFFER, in Mille images d'Evangile, éd. Les Presses d'Ile de France)

samedi 29 juillet 2017

17ème dimanche ordinaire A - 30 juilet 2017

Où est ton désir ? Où est ton cœur ?






Nous terminons aujourd’hui la lecture de l’enseignement de Jésus en parabole tel que nous le rapporte Matthieu dans le chapitre treize de son évangile. Trois nouvelles paraboles, propres à Matthieu, qui achèvent l’enseignement de Jésus au sujet du Royaume : le trésor trouvé dans un champ, la perle fine et le filet jeté à la mer. 
 
Commençons par le trésor et la perle. Deux paraboles presque identiques qui soulignent la joie de celui qui les trouvent et la décision radicale qui s’en suit pour les acquérir. Rien ne vaut ce trésor ; aucune autre perle ne vaut cette perle-là. Posséder ce trésor, posséder cette perle, plus que tout autre chose : voilà le seul but de celui qui les trouve. La répétition du même message en deux paraboles successives indique bien que le seul trésor, c’est d’acquérir le Royaume. Parce que oui, Jésus semble bien dire que le Royaume s’acquiert, s’achète. Rien ne devrait être plus important pour le disciple de Jésus que d’acquérir ce Royaume. Jésus nous en a montré le chemin : il s’agit de ne rien préférer, pas même sa propre vie. Jésus n’a-t-il pas tout donné pour ce Royaume ? En se livrant sur la croix, n’a-t-il pas vendu tout ce qu’il possédait, y compris sa propre vie, pour acquérir ce Royaume et nous l’ouvrir ? La vie offerte de Jésus sur la croix devrait nous convaincre du haut prix de ce Royaume ; la vie offerte de Jésus sur la croix nous dit le prix qu’il nous faut payer pour l’acquérir à notre tour. 
 
La dernière parabole, le filet jeté à la mer et qui ramène toutes sortes de poissons, reprend sur un mode maritime ce que Jésus disait déjà sur un mode agricole dans la parabole du bon grain et de l’ivraie, à savoir qu’il y aura un tri, ou pour contredire la chanson de Polnareff, que nous n’irons pas tous au paradis. Forcément, si ce Royaume doit s’acquérir, s’il ne faut lui préférer rien d’autre, ceux qui ne l’auront pas recherché, ceux qui ne l’auront pas désiré, ne se verront pas imposer de l’acquérir malgré eux. Si Dieu a créé l’homme malgré lui (sans lui demander son avis), il ne le sauvera pas malgré lui. Il nous faut désirer le salut, il nous faut désirer le Royaume, il nous faut désirer être avec Jésus, toujours et partout. Ecoutez à nouveau ce que chantait le psalmiste après la première lecture : Mon bonheur, c’est la loi de ta bouche, plus qu’un monceau d’or ou d’argent… Aussi j’aime tes volontés, plus que l’or le plus précieux. Je me règle sur chacun de tes préceptes, je hais tout chemin de mensonge. 
 
Si nous reprenons maintenant l’ensemble du chapitre treize médité sur trois dimanche, nous comprenons alors pourquoi Jésus a commencé son enseignement par la parabole du grain semé largement : elle ne parlait pas du Royaume, mais de la nécessité d’accueillir la Parole de Dieu, largement distribuée, et de lui permettre de porter du fruit en nous. Cette première parabole préparait en quelque sorte nos cœurs à entendre l’enseignement sur le Royaume. Si nous désirons davantage le Royaume aujourd’hui qu’il y a quinze jours, c’est que cette parole a pu se faire un chemin dans notre vie, dilater notre cœur, et faire grandir notre désir de Dieu. C’est, me semble-t-il, le but de cet enseignement de Jésus : pas seulement nous dire comment les choses se passent, mais nous les faire désirer vraiment, et reconnaître en Jésus celui qui a les paroles de vie éternelle. Matthieu, dans sa pédagogie, termine son chapitre treize par le passage de Jésus dans la synagogue de Nazareth. Nous n’entendrons malheureusement pas ce passage, c’est pourquoi je vous en parle. Peut-être vous souvenez-vous de cet épisode de la vie de Jésus. Les habitants de Nazareth, la ville où Jésus a grandi, ne reconnaissent pas en lui celui que Dieu envoie. Pour eux, il n’est que le fils du charpentier, celui dont la mère s’appelle Marie. Au lieu d’écouter Jésus et d’intégrer son enseignement, ils ne font que s’interroger, peut-être avec une pointe de jalousie : D’où lui viennent cette sagesse et ces miracles ? Et Matthieu de préciser que Jésus était pour eux une occasion de chute. Un comble pour celui qui veut apporter le salut. Voilà que ceux dont on attendait un motif de fierté du fait qu’ils connaissaient Jésus, le rejettent et ne croient pas en lui. 
 
Comme eux, nous avons entendu Jésus ; comme eux, nous le côtoyons, dimanche après dimanche. Est-ce là notre vrai désir ? Est-ce là une rencontre attendue, espérée ? Est-ce là le moyen pour nous de chercher et d’acquérir ce Royaume qu’il annonce ? Ou venons-nous simplement parce que nous n’avons rien de mieux à faire en ce moment et que la messe nous divertit en nous sortant un peu de chez nous ? Notre désir est-il d’être là, réellement, au plus proche de Jésus, ou de rentrer le plus vite possible chez nous, parce que nous aurons mieux à faire après cette parenthèse spirituelle ? Où est ton désir ? Où est ton cœur ? Réfléchis bien, prends tout le temps nécessaire : ton avenir dépend de ta réponse. Amen.  

(Dessin de Mr Leiterer)

samedi 6 août 2016

19ème dimanche ordinaire C - 07 août 2016

La vie de foi, une vie en tension.






Nous reprenons, et pour quatre semaine, la lecture de la lettre aux Hébreux. Un écrit difficile à appréhender pour beaucoup, mais qu’il ne faudrait pas pour autant mettre de côté. Le passage que nous venons d’entendre en seconde lecture, est tout à fait fondamental ; il nous permet de comprendre ce qui fait l’unité de nos textes sacrés et la continuité de l’œuvre du salut entreprise par Dieu depuis l’appel d’Abraham jusqu’à son merveilleux accomplissement en Jésus Christ. 
 
Deux mots caractérisent la démarche d’Abraham : la promesse et la foi. La promesse, c’est l’engagement de Dieu envers ce vieillard qu’il appelle et met en route ; il aura une terre, il aura une descendance innombrable. Pourtant, nous dit l’auteur de la lettre aux Hébreux, Abraham vint séjourner en immigré dans la Terre promise, comme en terre étrangère ; il vivait sous la tente, ainsi qu’Isaac et Jacob, héritiers de la même promesse, car il attendait la ville qui aurait de vraies fondations, la ville dont Dieu lui-même est le bâtisseur et l’architecte. Bien qu’il soit arrivé au lieu promis, il vit dans l’attente constante d’un ailleurs encore à acquérir. Ce n’est pas un manque de foi qui l’empêche de reconnaître, dans cette terre où il arrive, la Terre promise. Il a bien conscience d’être sur la terre que Dieu lui a promise ; mais il sait aussi qu’elle n’est qu’une image de la vraie Terre promise qu’il attend encore. Sa foi lui fait donc entrevoir que ce bout de terre n’est qu’un avant-goût de la réalisation pleine et entière de la promesse faite par Dieu. C’est bien cela qui lui permet d’offrir son fils unique en offrande à Dieu lorsque le sacrifice d’Isaac est réclamé, parce qu’il sait, dans sa foi, que Dieu peut tout dans cette Terre attendue, même ressusciter les morts. Abraham montre bien ce qu’affirme l’auteur de la lettre au début du chapitre 11 : la foi est une façon de posséder ce que l’on espère, un moyen de connaître des réalités qu’on ne voit pas. A partir d’une promesse, Abraham s’est mis en route ; par sa foi, il a vu ce qu’il espérait et qu’il ne verrait que par-delà la mort (le Royaume de Dieu) ; son espérance lui a donné de vivre comme s’il y était déjà. 
 
Ce sont cette même promesse et cette même foi qui traversent tous les textes bibliques, l’Ancien et le Nouveau Testament et qui font leur unité. Abraham et sa descendance sont bien nos pères dans la foi. Matthieu ne s’y trompe pas, lui qui inaugure son évangile par la généalogie de Jésus, montrant bien ainsi la continuité entre la foi d’Israël et la foi chrétienne. Cette dernière ne se substitue pas à la première, elle la prolonge, et pour nous chrétiens, elle l’accomplit parfaitement. En Jésus, la promesse faite à Abraham, et toutes les promesses contenues dans le Premier Testament, sont accomplies, réalisées en ce fils unique, mort et ressuscité. Il reste maintenant à ces promesses de se réaliser dans nos propres vies. Avec Abraham, nous sommes héritiers des promesses ; comme Abraham, nous avons à vivre dans la foi et l’espérance de leur accomplissement. Certes, Jésus a déjà vaincu la mort et le péché une fois pour toutes ; mais nous vivons dans la tension que cette réalité s’accomplisse désormais en nous. Marqués par le péché et la mort, nous devons vivre dans la foi (posséder cette vie éternelle que nous espérons encore) pour que parvenions, nous aussi, au Royaume où Dieu nous attend. La victoire est à nous, en Jésus, premier-né d’entre les morts : c’est une certitude. Mais cela ne nous dispense pas de livrer le bon combat et participer ainsi pleinement à cette victoire. Nous ne sommes, nous aussi, que des étrangers et des voyageurs sur cette terre, en attendant de parvenir à la Jérusalem nouvelle où Dieu sera tout en tous. Comme Abraham, nous avons notre pèlerinage à accomplir sur cette terre. 
 
Notre foi, ce n’est pas d’abord quelques mots prononcés au cours de la messe ; notre foi, c’est d’abord un art de vivre, tendu vers un monde toujours à attendre, tendu vers un Christ toujours à accueillir, tendu vers des frères toujours à servir et à aimer. Toute notre eucharistie est vécue dans cette tension : nous proclamons ta mort, Seigneur Jésus, nous célébrons ta résurrection, nous attendons ta venue dans la gloire. Un jour, nous la vivrons dans la gloire du Royaume. En attendant ce jour, vivons dans la certitude d’être sauvés, vivons en nous revêtant chaque jour de la bonne tenue : celle du service et l’amour de tous. Amen.
 
(Dessin de Jean-Yves DECOTTIGNIES, Mille dimanches et fêtes, Année C, éd. Les Presses d'Ile de France)

jeudi 5 mai 2016

Ascension C - 05 mai 2016

Pâques : quand Jésus retourne chez son Père !





On l’aurait presque oublié avec tous ces récits d’apparition qui nous ont été donnés à méditer depuis Pâques : Christ n’est pas ressuscité pour revenir vivre sa vie dans ce monde ; il est ressuscité pour partager la gloire de son Père, pour être celui qui nous montre la voie vers cette Jérusalem nouvelle dont nous parle le livre de l’Apocalypse. Il fallait donc qu’il quitte ce monde où nous vivons pour entrer véritablement et définitivement dans le monde de Dieu.
 
On aurait presque oublié tout cela si la fête de l’Ascension qui nous rassemble ne venait nous le rappeler. Aujourd’hui, nous célébrons le Christ qui s’élève vers les cieux pour s’asseoir à la droite de Dieu. C’est de là que, désormais, il veille sur nous ; c’est de là aussi qu’il enverra ce que son Père a promis (…), une puissance venue d’en-haut. Il faut bien comprendre ceci : le Christ ne nous abandonne pas, il réalise pleinement l’œuvre qu’il avait à accomplir. La résurrection n’était pas son retour sur terre, au milieu des siens ; elle est et sera pour toujours sa victoire sur les forces de morts qui nous empêchent de vivre libres ; elle sera le premier acte de l’accomplissement de notre salut. La Jérusalem nouvelle, ce n’est pas un rêve : c’est notre but. La vie avec Dieu pour toujours, ce n’est pas quelques mots gentils pour nous rassurer : c’est une promesse appelée à se réaliser. 
 
On l’aurait presque oublié, mais Jésus devait partir, quitter ce monde qui passe. Il nous l’avait annoncé, mais comme souvent, nous avions oublié. Il l’avait dit à Marie-Madeleine au jour de Pâques quand, l’ayant enfin reconnu, elle veut se saisir de lui : ne me retiens pas, car je ne suis pas encore monté vers le Père. Va trouver mes frères pour leur dire que je monte vers mon Père et votre Père, vers mon Dieu et votre Dieu. Pâques, mort et résurrection du Christ qui va vers le Père, met fin à notre prétention de vouloir posséder Dieu, à vouloir le garder pour nous seul. Garder le Christ au cœur de notre vie, ce n’est pas l’enfermer dans notre vie, mais garder vivant le souvenir de sa Parole, tenir pour acquise sa présence en nous depuis notre baptême par la puissance de son Esprit et vivre conformément à son enseignement. Pour découvrir le Christ véritable, il nous faut lâcher le Jésus de l’histoire, ne pas nous crisper sur ce que nous pensions savoir de lui quand il cheminait au milieu des hommes. Pour découvrir le Christ véritable, il nous faut passer avec lui de ce monde à son Père, en vivant dès ici-bas comme si nous étions déjà avec lui là-haut. 
 
On l’aurait presque oublié, mais la mort et la résurrection de Jésus, ce n’est pas une réincarnation ; ce n’est pas un éternel recommencement d’une vie insatisfaisante ou trop courte, mais bien une vie nouvelle qui est inaugurée pour nous tous, une vie qui n’aura jamais de fin, une vie en présence de Dieu pour toute éternité. Réjouissons-nous : l’Ascension atteste que cette vie éternelle existe, que le Royaume n’est pas une illusion et que notre vie a un sens : nous sommes faits pour vivre avec Dieu, comme Jésus ressuscité. Nous sommes appelés à dépasser ce monde qui passe pour entrer dans le monde de Dieu. C’est avec assurance que nous pouvons entrer dans le véritable sanctuaire grâce au sang de Jésus : nous avons là un chemin nouveau et vivant qu’il a inauguré en franchissant le rideau du Sanctuaire.
 
En cette fête de l’Ascension qui nous rappelle notre destinée, avec les disciples qui ont vu Jésus s’en aller vers son Père, soyons en grande joie ; avec les disciples, rendons gloire à Dieu et bénissons-le. Amen.
 
(L'Ascension, Miniature... reproduite par Nelda VETTORAZZO, Les principales fêtes chrétiennes, Centro Russia Ecumenica, 2007)

samedi 22 novembre 2014

Christ, Roi de l'univers - 23 novembre 2014

Le frère et le service comme sacrement du Christ.




Il y a un risque certain avec ces paraboles que nous connaissons sur le bout des doigts, et ce risque est celui de passer à côté d’un détail, parce que nous n’écoutons que d’une oreille distraite un texte dont nous pensons tout savoir. C’est particulièrement vrai avec cette parabole du jugement dernier rapporté dans l’évangile de Matthieu.  C’est la dernière parabole de Jésus avant que ne commencent les événements de la Passion. Elle termine tout un ensemble de paraboles sur le Royaume et le jugement à venir. En ce sens, elle devient comme le résumé de ce long discours de Jésus, comme ce qu’il faut en retenir absolument. 
 
L’histoire, en elle-même, ne pose pas de problème de compréhension. Jésus, présenté comme le Fils de l’Homme, vient pour prononcer le jugement sur toutes les nations. Il effectue pour cela une séparation qui est loin d’être arbitraire : d’un côté, les brebis, les bénis du Père, ceux qui ont vécu selon l’esprit de l’Evangile ; de l’autre, les chèvres, les maudits, ceux qui n’auront vécu que pour eux. 
 
Saint Matthieu note la surprise des deux camps à l’énoncé du jugement ; surprise identique de surcroît : quand, Seigneur, t’avons-nous vu ? Et c’est là que les choses se compliquent. Si la parabole s’adresse uniquement à des croyants, il est difficile de comprendre comment certains peuvent être ainsi surpris, puisqu’ils avaient en main, à travers l’Evangile et le témoignage des communautés, tout ce qu’il fallait pour bien se préparer à ce jour, pour reconnaître ce qu'ils avaient à faire durant leur vie pour échapper à la sévérité du jugement. Le croyant aurait reconnu de suite le Christ et n’aurait pas manifesté de surprise. De plus, comment comprendre que des croyants au Christ puissent n’être pas sauvés ? Il n’y aurait donc pas d’automaticité en matière de salut ? Le simple fait d’être baptisé ne procurerait donc pas automatiquement le salut ? 
 
C’est là que les petits détails ont leur importance. Certes, cette parabole, Jésus l’adresse à ses disciples ; mais dans la parabole, il ne parle pas que de ses disciples. Il parle bien de toutes les nations. On peut donc en conclure que cette parabole s’adresse à tous, quelle que soit leur origine, leur foi ou leur non foi d’ailleurs. Et si la parabole s’adresse bien à toutes les nations, nous avons alors une nouvelle clé de lecture. Tous les peuples de la terre sont rassemblés devant le Christ, qu’ils aient pu connaître ou non, sa parole de vie. Et tous les hommes, quelles que soient leurs opinions religieuses, sont jugés sur le même critère : non pas sur ce qu’ils auront dit ou pas de Dieu, de Jésus et de l'Esprit Saint, mais sur ce qu’ils auront vécu, concrètement, au jour le jour : l’attention et le partage envers les plus pauvres. Sans le savoir, nous dit cette parabole, les hommes, qu’ils aient connu ou non le Christ, mais qui ont passé leur vie à se mettre au service des autres, ont en fait servi le premier de tous, le Christ lui-même, présent au cœur de la vie de tout un chacun. Le frère et le partage deviennent les sacrements du Christ, les signes de sa présence dans le monde, les signes de sa présence en tout homme. Ce n’est peut-être pas pour rien que l’Eucharistie est le sacrement qui fait l’Eglise puisque elle est le lieu où Dieu se donne, où Dieu se partage dans la Parole et le Pain rompu, nous invitant à faire de même avec chacun de ceux que nous croisons. Il n’y a de vie de foi que partagée et donnée ; il n’y a de vie véritablement humaine que partagée et donnée. 
 
Croyants, nous sommes donc concernés par cette parabole, faisant partie nous aussi de cette multitude qui attend son jugement. Notre seule appartenance à l’Eglise de Jésus Christ ne suffit pas. Certes, c’est la foi en Jésus, mort et ressuscité, qui nous sauve ; mais, autant Paul que Jacques nous rappellent, à la suite du Christ Jésus, que notre foi nous engage et nous donne une responsabilité envers nos frères. Le baptême ne nous dispense pas de vivre notre foi au quotidien, bien au contraire. Reconnaître le Christ, Roi de l’univers, c’est reconnaître que tout pouvoir sur terre est d’abord service, puisque lui, le premier, a ouvert ce chemin, puisque lui nous a assuré de sa présence au cœur du monde, au cœur de notre vie. Le service du frère ne peut donc en aucun cas être optionnel. Il est une conséquence de la foi que nous proclamons. Dire sa foi, c’est bien sûr la proclamer dans les symboles de foi ; mais c’est aussi et surtout la proclamer par notre vie conforme à l’esprit des mots que nous proclamons. 
 
Que cette Eucharistie, partagée entre tous, nous rappelle toujours que dans le Royaume annoncé par Jésus, le plus grand est celui qui se met au service de ses frères, dès maintenant, dès ici-bas, pour la gloire de Dieu et le salut de tous. AMEN.
 
(Image de Jean-François KIEFFER, Mille images d'évangile, éd. Presses d'Ile de France)

vendredi 25 juillet 2014

17ème dimanche ordinaire A - 27 juillet 2014

Qu'est-ce qui est vraiment important pour toi ?




Donne à ton serviteur un cœur attentif pour qu’il sache gouverner ton peuple et discerner le bien et le mal. Combien d’entre nous aurait formulé cette demande en réponse à cette question : Demande-moi ce que tu veux et je te le donnerai ? La réponse appartient à chacun de nous, tant il est vrai que chacun définit comme important pour lui des choses diverses et variées. Mais reconnaissons-le : de la part d’un enfant (car Salomon n’est alors qu’un enfant), la réponse donnée surprend. Elle nous place cependant au cœur de toutes les lectures entendues en ce jour. Qu’est-ce qui est vraiment important pour toi ? 
 
L’auteur du livre des rois donne des réponses humaines à cette question : une longue vie, beaucoup d’argent, la mort ou tout au moins l’éloignement de l’ennemi (c’est-à-dire de celui qui ne correspond pas à ce que je veux, qui ne me convient pas, qui ne pense pas comme moi). Nous pourrions rallonger la liste à l’envie. Il est vrai que les besoins humains sont nombreux. A celui qui crève de faim, lui reprochera-t-on d’oser demander une assiette pleine chaque jour ? A celui qui est sans travail et qui a charge de famille, lui fera-t-on grief d’avoir osé demander de quoi assurer une vie digne aux siens ? A celui qui est véritablement opprimé, dont les droits fondamentaux sont bafoués, lui interdira-t-on de demander une vie plus juste, voire la mort de l’oppresseur ? Chaque homme sensé reconnaîtra en ces demandes des besoins légitimes et moraux, et nous aurions tort de les classer trop vite dans la catégorie : ne correspond pas à ce que nous avons en stock, ou évangéliquement inacceptable. L’Evangile ne demande pas aux gens de se contenter de ce qu’ils ont, de la situation dans laquelle ils sont et d’en remercier Dieu en attendant un jour meilleur ; l’Evangile veut nous inviter à aller plus loin, à regarder plus loin. Ce plus loin, cet ailleurs, n’est pas un idéal mais un présent vécu différemment. C’est la réalisation, dès maintenant, du Royaume de Dieu, ce Royaume où il n’y aura plus de gens tristes, malades ou malheureux. Ce Royaume peut devenir réalité dès aujourd’hui si nous savons discerner, être attentif au vrai projet de Dieu pour tous les hommes. 
 
Le projet de Dieu pour chaque homme, Paul nous le rappelle en ces simples mots : faire de nous ses fils. Chaque homme, chaque femme est appelé à devenir un autre Christ, quelqu’un d’entièrement tendu vers la réalisation de ce Royaume, quelqu’un dont la volonté et l’action ne font plus qu’un avec la volonté d’amour de Dieu. Appelés à nous décentrer de nous–mêmes, nous devenons capable de penser aussi aux autres, à ceux qui n’ont pas la même chance que nous ; et nous pouvons nous engager à améliorer l’ordinaire de toute l’humanité. Salomon avait tout pour lui ; il aurait pu demander plus pour lui ; mais sa prière l’a orienté vers ce peuple qui lui est confié à la mort de son père David et dont il a désormais la charge. C’est à ce peuple qu’il veut penser, c’est au bonheur de ces gens qu’il veut travailler. C’est une question de choix ; c’est une question de vie ! A quoi cela sert-il d’être riche, en bonne santé et sans ennemi si je suis seul et malheureux ? 
 
Pour Matthieu, le bonheur véritable n’existe que dans la découverte du Royaume de Dieu. Ce Royaume ne s’achète pas, même si l’évangéliste nous montre des hommes qui laissent tout ce qu’ils ont pour l’acquérir. Ce qui compte dans ces paraboles, ce ne sont pas les efforts faits pour obtenir le trésor recherché, mais la joie que procure la découverte de ce trésor. Devant cette joie immense, rien n’a plus de valeur, rien ne vaut d’être conservé. Tout doit être fait pour profiter longtemps de cette joie. Le Royaume se présente à chacun de nous sous une forme différente. Il est tellement divers qu’une seule réalité ne suffit pas à l’expliquer. A chacun de le découvrir, de le discerner au cœur de sa vie ; à chacun de savoir si la joie qu’il procure est supérieur à ce que nous possédons déjà. 
 
Qu’est-ce qui compte le plus pour toi ? Que veux-tu que je fasse pour toi ? Des questions qui nous renvoient d’abord à notre vie, à notre manière de la concevoir. Pour le chrétien, la vie, c’est le Christ et sa Parole d’amour et de liberté, et ce sont les frères que le Christ lui donne. Savons-nous toujours, comme Salomon, comme Paul, leur donner la priorité au prix d’un dépassement de nous-mêmes ?  Osons demander à Dieu de faire de nous de véritables disciples, de ceux qui ont découvert la beauté du Royaume et veulent le partager aux autres. Avec le psalmiste, nous pourrons redire cette prière : Mon partage, Seigneur, je l’ai dit, c’est d’observer tes paroles. Mon bonheur, c’est la loi de ta bouche, plus qu’un monceau d’or ou d’argent. Amen.
 
 
(Dessin de Jean-Yves DECOTTIGNIES, In Mille dimanches et fêtes, Année A, éd. Les Presses d'Ile de France)

vendredi 18 juillet 2014

16ème dimanche ordinaire A - 20 juillet 2014

Les paraboles du Royaume des cieux : un semeur, une graine de moutarde, du levain.



Quand la liturgie propose une version longue et une version courte de l’évangile à proclamer, la sagesse recommande de prendre la version longue, car seule cette version donne la clé de l’histoire. C’était vrai dimanche dernier avec la parabole du semeur sorti pour ensemencer son champ ; c’est vrai encore ce dimanche avec la parabole du bon grain et de l’ivraie. Si nous avions fait choix de la lecture courte, nous n’aurions entendu ni la parabole de la graine de moutarde, ni celle du levain, ni surtout l’explication que Jésus donne de la première parabole.
La parabole du bon grain et de l’ivraie commence ainsi : le Royaume des cieux est comparable à un homme qui a semé du bon grain dans son champ. Il n’y a rien qui vous choque dans cette phrase ? Elle m’a embrouillé l’esprit pendant un temps cette semaine. Comment ce que nous imaginions être un lieu (Le royaume des cieux) pouvait-il être comparé à un homme qui sème ? Et qui est cet homme ? Jésus lui-même donne la réponse plus loin : Celui qui sème, c’est le Fils de l’homme. Autrement dit, le Royaume des cieux, c’est Jésus ! Le Royaume n’est pas un endroit à découvrir ou à atteindre par une perfection de vie, mais un homme à connaître, un homme à écouter, un homme à suivre ! J’aurais dû le comprendre instinctivement, puisque Jean le Baptiste, annonçant la venue prochaine du Messie, prophétisait : Le Royaume des cieux est tout proche, convertissez-vous ! Ces trois paraboles nous parlent donc de Jésus et de nous, puisque, toujours selon l’explication de Jésus, le champ, c’est le monde. Qu’apprenons-nous alors et de Jésus et de nous ?
Nous apprenons au sujet de Jésus, dans la première parabole, qu’il vient semer dans le monde un grain bon, dont il attend de beaux fruits. Et il sème en plein jour, sans se cacher, contrairement à l’ennemi qui vient de nuit. Il sème les fils du Royaume, ce qui fait de nous des hommes « capax Dei », capables de Dieu. C’est lui qui fait tout : nous n’avons qu’à pousser, qu’à grandir. C’est Jésus qui nous sème, c’est lui qui nous récoltera, c’est lui qui en attendant prend patience lorsqu’il constate que l’ennemi a semé les fils du Mauvais. Ceci nous invite à la réalité : nous ne pouvons rien faire pour Dieu ; c’est lui qui fait tout pour nous. Cela nous invite aussi à cette autre réalité : nous avons peut-être en nous une part de fils du Royaume et une part de fils du Mauvais. Il n’y a pas nécessairement des bons et des mauvais, des gentils et des méchants, mais au gré de notre croissance, nous sommes peut-être plus fils du Royaume ou fils du Mauvais selon les circonstances. Ceci expliquerait bien la patience de Dieu qui toujours croit en l’homme, qui toujours espère en l’homme et en sa capacité à choisir le bien, à choisir Dieu.
Nous apprenons encore au sujet de Jésus, dans la deuxième parabole, celle de la graine de moutarde, que le Royaume des cieux n’est pas dans la grandeur, mais dans la petitesse d’une graine de moutarde. C’est la plus petite de toutes les semences, mais, quand elle a poussé, elle dépasse toutes les autres plantes potagères et devient un arbre, si bien que les oiseaux du ciel font leurs nids dans ses branches. N’est-ce pas ce que Jésus réalise pour nous sur la croix. A ce moment précis, il n’est plus rien, il est broyé par la souffrance ; mais c’est là qu’il devient grand, dans son obéissance jusqu’au bout, jusqu’au don de sa vie. Et la croix sur laquelle il s’offre est bien l’arbre de vie à l’ombre duquel nous nous réfugions. Cette parabole nous invite à l’humilité. Si nous sommes fils du Royaume, nous ne pouvons vivre à notre tour que comme le Fils de l’Homme, donné à tous. Puisons notre force dans l’exemple du Christ et l’Esprit dans la puissance duquel il est ressuscité, nous sera donné aussi pour notre vie.
Nous apprenons encore au sujet de Jésus, dans la troisième parabole, celle du levain dans la pâte, que le Royaume des cieux n’est pas dans le spectaculaire, mais dans la discrétion. Un peu de levure, ce n’est rien, c’est invisible, mais cela fait beaucoup. N’est-ce pas ce à quoi Jésus nous invite après l’Ascension : il n’est plus là, visible au milieu de nous, mais il agit en nous, à travers nous, à travers l’Eglise qui sans cesse l’offre au monde, pour que les hommes se convertissent et vivent. Il est le levain de notre pâte humaine, nous invitant sans cesse à devenir plus humain, donc plus divin. Cette parabole nous invite alors à l’espérance : si nous pouvons nous laisser travailler par le levain tel une pâte, alors  les hommes et les femmes de notre temps, entendant la parole largement semée dans le monde, peuvent eux-aussi grandir, se convertir et faire le choix du Christ. Nous pouvons tous faire le choix de nous laisser davantage travailler par l’Esprit du Christ, par sa Parole, pour que lève en nous le désir toujours plus grand d’être Un en Christ.
Cela valait la peine de se prendre un peu la tête sur ces trois paraboles, car devant nous s’ouvre maintenant un chemin : et il nous faut décider de l’emprunter… ou pas ! Serons-nous des fils du Royaume ? Serons de ceux qui se réfugient à l’ombre de la croix ? Serons-nous, à la suite du Christ, levain dans la pâte pour que se lève une humanité nouvelle ? Si nous ne pouvons rien faire pour Dieu, nous pouvons quelque chose pour nous, nous pouvons faire quelque chose pour l’humain : faire le choix de Dieu pour que tout homme sente l’importance de cette présence au cœur de sa vie. Amen.
 
(Dessin de Jean-Yves DECOTTIGNIES, in Mille dimanches et fêtes, Année A, Les Presses d'Ile de France)

samedi 26 février 2011

08ème dimanche ordinaire A - 27 février 2011

Je n'ai de repos qu'en Dieu seul !

Avez-vous bien écouté le psaume de ce dimanche ? Vous savez, c’est cette prière qui vient juste après la première lecture et que nous sommes censés chanter ensemble pour répondre à la Parole de Dieu entendue. En ce huitième dimanche de l’année A, c’est le psaume 61 qui nous est proposé. Il est un psaume qui chante notre confiance en Dieu et qui nous invite à une attitude spirituelle fondamentale : savoir nous reposer en Dieu : Je n’ai de repos qu’en Dieu seul, mon salut vient de lui.
Nous chantons ce psaume aujourd’hui, après avoir entendu le prophète Isaïe nous rappeler que Dieu ne saurait jamais nous oublier. Une femme peut-elle oublier son petit enfant, ne pas chérir le fils de ses entrailles ? Même si elle pouvait l’oublier, moi, je ne t’oublierai pas. Parole du Seigneur tout-puissant. Ce qui humainement semble difficilement concevable, mais pourrait être du domaine du possible en certaines occasions (une mère oublier son enfant), pour Dieu, cela est impossible ! Nous sommes, une fois pour toutes, dans la main de Dieu. Et rien ne saurait obliger Dieu à nous oublier. C’est bien cette certitude qui fonde notre repos en Dieu. Au plus fort des tempêtes de notre vie, nous pouvons toujours croire que Dieu est comme une mère très aimante, qui toujours veille sur nous et nous protège. Se reposer en Dieu, c’est d’abord lui accorder cette confiance primordiale et absolue : il est le Dieu avec nous, toujours.

Faisant suite au chant du psaume, la deuxième lecture de ce dimanche vient souligner un autre sens de ce repos en Dieu. Paul rappelle aux chrétiens de Corinthe que seul compte le regard de Dieu sur notre vie. Le jugement des hommes peut être tronqué ; mais le regard que Dieu porte sur nous est toujours juste. C’est pour cela que Paul ne se soucie guère du jugement que les autres portent sur lui ; il ne se juge même pas lui-même. Il laisse ce soin à Dieu qui mettra en lumière ce qui est caché. On peut dire que Paul se repose en Dieu dans tout ce qu’il fait. Il nous faut alors préciser que se reposer en Dieu, ce n’est pas se reposer sur Dieu : Dieu n’agira pas à notre place. Nous reposant en Dieu, nous sommes et nous restons les intendants des mystères de Dieu. Nous devons tenir notre place et faire ce qui est juste et bon pour que ces mystères soient connus et vécus. Ce que l’Evangile de Matthieu entendu en ce dimanche traduit par : Cherchez d’abord le Royaume de Dieu et sa justice. Travaillez à la réalisation de ce Royaume en vivant des relations plus fraternelles, plus justes entre vous. Ce devrait être le seul souci, le reste sera donné par-dessus le marché.

Nous pouvons alors relire l’Evangile de Matthieu, tel qu’il nous est donné en ce dimanche. Nous reposant en Dieu, œuvrant à la venue du Royaume de Dieu, nous aurons fait le choix de l’essentiel, laissant de côté les soucis d’une vie : argent, vêtement, nourriture : toutes choses importantes, certes, mais secondaires par rapport à la recherche du Royaume de Dieu et sa réalisation en nos cœurs. Si nous cherchons l’essentiel (le Royaume), l’important nous sera donné par ce Dieu en qui nous nous reposons. Œuvrant à un monde plus juste, nous nous décentrons de nous-mêmes pour nous ouvrir aux autres et au Tout-Autre.

Nous reposer en Dieu en lui faisant confiance en toute chose, sans nous reposer sur Dieu en attendant qu’il fasse tout à notre place, voilà une attitude spirituelle que le psaume 22, que nous connaissons peut-être mieux, soulignait déjà. Il commence ainsi : le Seigneur est mon berger, je ne manque de rien ! Marchons avec lui ; en fidèles intendants, accomplissons ce qu’il attend de nous et lui-même nous fera reposer sur des prés d’herbe fraîche. Amen.


(Dessin de Coolus, Blog du Lapin bleu, voir mes liens)

samedi 22 janvier 2011

03ème dimanche ordinaire A - 23 janvier 2011

Jésus nous adresse un double appel.



Convertissez-vous, le Royaume des cieux est proche !C’est par ces mots que Jean le Baptiste s’adressait à ses contemporains. Il les invitait ainsi à se préparer à accueillir l’Agneau de Dieu, celui que Dieu envoie pour libérer son peuple. Mais voilà, Jean le Baptiste est arrêté et emprisonné. Est-ce la fin d’une espérance ?


Convertissez-vous, le Royaume des cieux est là !C’est ainsi que Jésus inaugure sa mission. Ce sont presque les mêmes mots qu’il utilise. Mais, succédant à Jean, il va plus loin que lui. Le Royaume n’est plus à-venir, il est là ! Jésus l’inaugure. Au peuple juif qui attendait depuis longtemps ce moment de libération, n’est renvoyée que cette phrase : convertissez-vous, le Royaume de Dieu est là !

Imaginez ce qui se passe dans la tête de ces gens qui attendent leur libération, qui s’attendent à un bouleversement politique, à quelque chose de violent pour enfin chasser l’oppresseur trop longtemps vainqueur, et qui n’obtiennent de fait qu’une invitation à changer de vie ! Pas de nouveau roi David pour prendre la tête des armées, pas de révolutionnaire en armes : simplement un prédicateur itinérant demandant l’amour des ennemis, le respect des petits, mangeant avec les pécheurs, ne condamnant ni la prostituée, ni la femme adultère, un prédicateur qui donne un sens nouveau à la Loi, et qui finira sur une croix, flanqué de deux malfaiteurs. Voilà le début de ce Royaume de Dieu tant attendu ! Voilà la seule consolation pour ce peuple opprimé !

A ceux qui attendaient que le monde soit changé autour d’eux, il est dit : change le premier de vie et la vie autour de toi changera. Pas de bouleversement politique, mais une nouvelle manière de regarder le monde, d’aborder les relations avec son voisin. Un nouveau regard sur le monde, un nouveau regard sur soi.

A ceux qui cherchent le Royaume de Dieu, Jésus renverra des images : une graine de moutarde, du levain dans la pâte, un Père qui pardonne… Le Royaume n’est pas une utopie, c’est une réalité en marche, une puissance cachée au cœur de chacun. Il faut du temps pour se découvrir héritier de ce Royaume. Il faut du temps pour découvrir que mes actes peuvent le faire avancer et grandir, comme ils peuvent le faire reculer. Décidément, l’homme n’aura jamais fini de le construire, ce Royaume ; il n’aura jamais fini de le découvrir ; parce qu’il n’aura jamais fini de se convertir. Découvrir le Royaume, le construire avec le Christ, c’est l’œuvre de toute une vie, d’une vie placée sous le regard de Dieu.

Convertissez-vous, le Royaume des cieux est là !Cet appel de Jésus, adressé à tous, se trouve prolongé d’un autre appel, adressé à quelques uns. Un appel à le suivre, un appel à relayer sa Parole à tous les hommes : Venez à ma suite, je vous ferai pêcheurs d’hommes. En prenant le relais de Jean le Baptiste, Jésus actualise son message ; en appelant des hommes à sa suite, Jésus prépare l’avenir de ce message. Le Royaume des cieux ne saurait être pour la seule époque des contemporains de Jésus. Son message s’adresse à tous les hommes, par-delà le temps et l’Histoire. En appelant des hommes à sa suite, il garantit en quelque sorte la proclamation de son message de salut à travers les âges. L’appel à la conversion est trop important pour ne pas avertir tout le monde. D’ailleurs l’appel des disciples serait inutile s’il n’y avait pas ce message de conversion à relayer, à transmettre à tous les hommes jusqu’au bout du monde. Aujourd’hui encore, le Christ, par la voix de l’Eglise, appelle des hommes à le suivre afin que tous se convertissent, se tournent vers Dieu pour lui rendre gloire ; aujourd’hui encore le Christ, par la voix de l’Eglise, appelle des hommes qui se mettent au service de leurs frères et sœurs en humanité pour leur dire qu’ils sont aimés de Dieu jusqu’à être sauvé par lui. C’est bien ainsi que ce message nous est parvenu ; c’est bien ainsi encore que nous avons à propager ce même message, afin que tous puissent voir la bonté du Seigneur sur la terre des vivants. Puisse-t-il en être vraiment ainsi.



(Dessin de Coolus, blog du lapin bleu, voir Mes liens)

samedi 20 novembre 2010

Fête du Christ, Roi de l'univers C - 21 novembre 2010

Alors, tu es roi ?




Alors, tu es roi ? C’était déjà la question de Pilate à celui qu’on lui avait amené pour qu’il soit crucifié. La question relevait peut-être alors plus d’un calcul politique ou d’une stratégie diplomatique. N’est-ce pas, on ne sait jamais. Si ce Jésus était vraiment roi, comment réagirait son royaume ? Et que penserait-on de lui, Pilate, à Rome, s’il prenait sur lui de faire mettre à mort un roi ? Pilate n’avait pas vraiment eu de réponse satisfaisante, et nous voilà maintenant, au pied de la croix, Jésus fixé dessus. Et à nouveau cette affirmation, proclamée à tous : Celui-ci est le roi des Juifs. Qu’en penser ? Jésus, roi ou pas roi ?

Puisque ce dimanche marque la fin de notre année liturgique, nous pouvons considérer cette page d’évangile et cette fête du Christ, roi de l’univers, comme la signature de toute une vie, la signature d’une œuvre. Et nous pouvons donc relire cette vie à la mesure de cette affirmation lapidaire : celui-ci est le roi des Juifs. Rien, dans la vie de Jésus, ne permet de dire qu’il a revendiqué ce titre. Il n’a ni cour, ni armée, ni programme politique. Il n’a jamais revendiqué le pouvoir pour lui-même. S’il est roi, ce n’est pas à la manière de David ou Salomon, les rois emblématiques du peuple d’Israël, même s’il est de la famille de David. La royauté de Jésus n’est pas une royauté à taille humaine. S’il veut gouverner, c’est sur le cœur des hommes ; s’il veut promouvoir une politique, ce serait la politique de l’amour sans cesse offert. S’il livre une bataille contre son ennemi, c’est une bataille contre le Mal, l’Adversaire qu’il va affronter, non avec une armée, mais seul, dans l’abandon total. Et cette bataille-là, à vue d’homme, il l’a perdu ; c’est bien lui qui est là, crucifié, entre deux autres malfaiteurs. Devant la croix, c’est bien le Mal qui semble triompher, l’innocent ayant été condamné. De ce roi, il ne reste rien, sinon ce signe d’un homme crucifié par la méchanceté et la lâcheté de tous. S’il a jamais voulu construire un royaume, force est de constater, là, au pied de la croix, qu’il a échoué.

Alors, tu es roi ? Que reste-t-il de cette question de Pilate ? Où est ce royaume ? Devant le signe évident de l’échec, il ne reste que la raillerie : Si tu es le roi des Juifs, sauve-toi toi-même ! C’est facile de se moquer, facile de tourner en dérision celui qui ne peut plus rien pour se défendre. Et puis, cela évite de trop s’interroger ; cela évite d’affronter la vérité. Curieusement, un seul homme veut y croire encore à ce royaume ; un de ceux qui est crucifié avec lui ! Jésus, souviens-toi de moi quand tu viendras inaugurer ton règne ! Curieuse affirmation de la part d’un homme qui n’a plus rien, si ce n’est l’espoir que peut-être ce n’est pas fini ! Peut-être peut-il encore être sauvé par cet autre condamné, qui n’a rien fait de mal. Peut-être que sa vie, pour mauvaise qu’elle ait été, n’est pas définitivement perdue. C’est cet homme, ce malfaiteur repentant, un peu tard sans doute, qui vient relancer la question de Pilate et lui donner sens. Si cet homme, ce Jésus, est roi, ce ne peut être à la manière du monde. Si cet homme, ce Jésus, est roi, alors il peut encore quelque chose pour ceux qui se confient à lui. Si cet homme, ce Jésus, est roi, alors son royaume est encore et toujours à venir. Sa vie n’aura été alors que le signe de ce royaume ; son enseignement, la route à suivre pour y parvenir ; sa mort en croix, l’acte inaugural de ce règne : aujourd’hui, avec moi, tu seras dans le Paradis.

Alors, tu es roi ? Oui, Jésus est roi ; la croix est son sceptre ; la justice, la paix et l’amour offert les fers de lance de sa politique. Jésus est roi d’un monde où le Mal n’a plus d’effet, roi d’un monde où les hommes sont égaux, roi d’un monde où la vie a toujours le dernier mot. Ce monde n’est pas imaginaire ; ce monde n’est pas pour plus tard. Il est déjà là, déjà à l’œuvre dans le cœur des hommes et des femmes qui lui font confiance et qui croient que Dieu est avec eux, qu’il est Dieu venu à la rencontre des hommes. Ce royaume est déjà à l’œuvre lorsque les hommes se parlent, lorsque la paix se construit, lorsque les armes sont abandonnées, lorsque le service à rendre devient une règle de vie. Jésus est le roi de celles et ceux qui se reconnaissent ses disciples et qui veulent construire un monde fidèle à l’Evangile, libéré de toute peur, libéré de tout mal. Jésus est roi, et il n’attend plus que nous pour faire grandir, ici et maintenant, ce royaume qu’il a inauguré sur la croix. Qu’il en soit donc ainsi.




(Photo de Quentin Urlacher, prise à Salta, Argentine)