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samedi 21 février 2026

1er dimanche de carême A - 22 février 2026

 Connaître le bien et le mal ?




Jérôme BOSCH, le jardin d'Eden, 1503

 



            Voici donc revenu le temps du carême et avec lui, les grands textes bibliques qui nous invitent à sonder nos reins et nos cœurs pour en débusquer le mal et y tracer un chemin de conversion. Quarante jours nous sont offerts pour entendre à frais nouveaux la Parole de Dieu et la laisser agir en nous. La première étape nécessaire pour suivre ce chemin de conversion, c’est la lutte contre le mal qui réside en nous d’abord.

            Au temps de la Genèse, lorsque le monde allait encore selon le plan de Dieu, un seul interdit : ne pas toucher aux fruits de l’arbre de la connaissance du bien et du mal. Tout le reste était possible ; tous les autres arbres à fruits disponibles. Nous pourrions penser que c’est là un petit sacrifice à faire, et que vraiment, un seul interdit devant la profusion de la création divine, c’était peu de chose et pas si compliqué à réaliser. Mais voilà, à y regarder de près le fruit de cet arbre justement devait être savoureux, il était agréable à regarder, il était désirable, cet arbre, puisqu’il donnait l’intelligence. C’est toujours étonnant et consternant de constater que ce qui est permis semble fable et sans goût, alors que l’interdit semble désirable, agréable, savoureux. C’est comme si le mal avait un attrait particulier. Il suffit d’ailleurs de feuilleter un journal. Je m’effraie toujours devant la quantité de faits divers violents, en particulier ceux qui ont pour auteurs des mineurs. Avons-nous échoué collectivement à juguler la violence, à faire comprendre que le bien est préférable, toujours, et que la nature humaine n’a pas été créée pour pencher vers le mal ? N’avons-nous toujours pas compris le sens de cet interdit premier, qui posait comme un absolu de ne pas toucher à l’arbre du milieu du jardin, celui justement de la connaissance du bien et du mal ?

            Cet interdit, contrairement à la parole du serpent dans la Genèse, n’empêchait pas l’homme d’être comme Dieu, puisque Dieu nous a fait à son image et à sa ressemblance. Il nous empêchait simplement de prendre la place de Dieu en lui laissant le soin de définir, à lui seul et pour tous, ce qui est le bien et ce qui est le mal. Car quand chacun décide de ce qui est bien et de ce qui est mal, l’humanité va à la catastrophe, parce que ce qui est bien pour moi peut être jugé mauvais par un autre. Interdire de consommer les fruits de cet arbre de la connaissance du bien et du mal, c’était interdire à tous et à chacun de se faire le juge de ce qui était bien ou mal. C’était marquer le refus clair que le bien et le mal deviennent relatifs, laissés à l’appréciation de chacun, selon des intérêts particuliers, divergeant presque nécessairement des intérêts des autres. Si Dieu se réserve cette connaissance, c’est pour que tous les hommes regardent comme bien le Bien, et comme mal, le Mal. Une même norme pour tous, fixée par le même référent : Dieu, et seulement Dieu, ce Dieu qui avait tout créé par sagesse et avec amour.

            Si le malin échoue à séduire Jésus et à l’entraîner à sa suite, c’est parce que Jésus est vrai Dieu, tout en étant vrai homme. L’Esprit Saint agissant en lui, il peut déjouer les pièges du diable. Il a pour unique mesure le bien défini par Dieu, son Père, et non pas un bien relatif défini par son adversaire. Quand Dieu reste la référence ultime, aucune tentation ne porte de fruits, aucune déviation du bien n’est possible, quand bien même l’adversaire en présenterait une version tronquée. Celui qui marche avec Dieu, sait faire la différence entre le bien et le mal ; celui qui marche avec Dieu et laisse son Esprit le conduire, sait choisir le bien et non seulement rejeter le mal, mais le vaincre aussi. Définitivement. Le diable le quitte, parce qu’il n’a pas de prise sur lui.

            Nous ne sommes qu’humains, vous et moi, mais nous marchons vers notre accomplissement, vers le Royaume où Dieu nous attend et où nous serons à nouveau totalement à son image et sa ressemblance. Et si le péché domine encore sur nous à cause de la faute de nos premiers parents, nous savons aussi, nous qui reconnaissons en Jésus, le Messie de Dieu, qu’il est venu couvrir la multitude de nos fautes et nous offrir le salut. Si la mort a frappé la multitude par la faute d’un seul, combien plus la grâce de Dieu s’est-elle répandue en abondance sur la multitude, cette grâce qui est donnée en un seul homme, Jésus Christ. Paul nous rappelle ainsi que la faute d’un seul a entraîné le péché de la multitude ; et les péchés de la multitude nous ont valu la grâce d’un seul, Jésus, le Sauveur.

Nos premiers parents n’ont pas su accepter l’interdit unique qui les gardait à l’image et à la ressemble de Dieu ; ne soyons pas ceux qui aujourd’hui n’acceptent pas le salut offert par le Fils unique de Dieu pour nous rendre cette image et cette ressemblance avec lui. Ecoutons sa Parole vivante, laissons l’Esprit reçu à notre baptême agir en nous ; et nous vaincrons, avec le Christ, celui qui veut nous maintenir loin de Dieu, loin du royaume, loin de la vie à laquelle Dieu nous appelle. Il n’est jamais trop tard pour choisir Dieu ; il n’est jamais trop tard pour choisir sa vie. Que ce carême soit le temps d’un nouveau départ, d’un nouveau Oui au Dieu de l’Alliance et de la Vie. Amen.

samedi 28 août 2021

22ème dimanche ordinaire B - 29 août 2021

 Ce qui sort de l'homme, voilà ce qui rend l'homme impur.






Encore en pleine période Covid, nous n’allons pas discuter ici, comme les pharisiens, de l’utilité ou non de se laver soigneusement les mains avant le repas. Si l’éducation de vos parents ne vous a pas aidé à avoir une idée claire sur le sujet, peut-être que les recommandations sanitaires de ces derniers mois vous auront permis de vous faire une opinion sur la question. Non, ce qui devrait nous préoccuper davantage, c’est cet autre verset de l’évangile de ce dimanche, bien plus lourd de conséquence pour nous : rien de ce qui est extérieur à l’homme et qui entre en lui ne peut le rendre impur. Mais ce qui sort de l’homme, voilà ce qui rend l’homme impur.

Pourquoi ce verset est-il lourd de conséquence pour nous ? Parce qu’il nous empêche de dire que le mal, l’impur, vient du dehors ; autrement dit, qu’il n’est pas de notre faute ! Jésus nous le dit clairement : c’est du dedans, du cœur de l’homme, que sortent les pensées perverses… Tout le mal vient du dedans, et rend l’homme impur. Voilà pour tous ceux qui se croient purs, meilleurs que les autres, à l’abri du mal. Le mal est tapi dans le cœur de l’homme ; il est prompt à en sortir dès que l’homme ouvre la bouche, il est prompt à en sortir dès que l’homme pose un regard mauvais ou envieux sur ses frères. Nous sommes tous des malfaiteurs en puissance si nous ne savons pas dominer notre cœur, dominer notre bouche, dominer notre regard. C’est ce que nous voyons ou pas, c’est ce que nous disons ou pas, c’est ce que nous faisons ou pas, qui répand le mal hors de notre vie. Il nous faut en être conscient. Ce n’est pas l’autre qui est cause, quand bien même il commencerait à nous asticoter. Non, nous sommes les seuls responsables du mal que nous faisons. Car si le mal est tapi en nous, le bien l’est tout autant, et c’est bien nous qui choisissons de suivre l’une ou l’autre voie. 

C’est là que la première lecture prend toute son importance. Moïse, en effet, donne la clé du salut au peuple qu’il a libéré d’Egypte. Et cette clé, c’est notre capacité à garder en nous la Parole de Dieu, ses décrets et ordonnances [qu’il a] enseigné pour que [nous les mettions] en pratique. Pour être tout-à-fait clair, quand Dieu parle, ce ne doit pas être en vain pour l’homme. Quand Dieu donne un commandement, ce n’est pas pour que l’homme dise : oui, bon, si j’ai le temps, si j’en ai l’envie, je le respecterai. Ces commandements du Seigneur sont notre sagesse et notre intelligence. C’est faire preuve de bêtise que d’entendre la Parole de Dieu et de ne pas en vivre. Et pour ceux qui pensent que le livre du Deutéronome étant de l’Ancien Testament, ne concerne pas le peuple du Nouveau Testament que nous sommes, saint Jacques rappelle opportunément dans la seconde lecture que Dieu a voulu nous engendrer par sa parole de vérité, pour faire de nous comme les prémices de toutes ses créatures. Voici qui nous confère une responsabilité encore plus grande vis-à-vis de ceux qui ne connaissent pas Dieu, puisque Dieu a fait de nous les premiers fruits, ceux qui doivent servir d’exemple à tous les autres. Nous ne pouvons pas davantage que le peuple du Premier Testament ignorer sciemment la Parole de Dieu ; nous ne pouvons pas davantage que le peuple du Premier Testament ne pas mettre cette Parole en pratique. Elle est, au cœur de notre vie, l’arme que Dieu nous donne pour étouffer en nous le mal et laisser germer et fleurir le bien. Accueillez dans la douceur la Parole semée en vous ; c’est elle qui peut sauver vos âmes. Tout est dit ; tout est clair. Sans la Parole de Dieu, nous allons à notre perte. Sans la Parole de Dieu, impossible de résister au mal qui est en nous. Sans la Parole de Dieu accueillie et vécue, pas de salut possible pour celui qui marche avec Dieu.

Pour dire les choses encore autrement, la foi n’est pas une question d’affichage ou de façade. La foi, l’attachement à Dieu, c’est une question de cœur. C’est là que doit être manifeste la présence de Dieu. Quand Dieu est au fond de notre cœur, il peut agir par nos mains, il peut se dire par nos mots. Mais s’il n’est que sur nos lèvres, il ne peut agir ni par nous, ni en nous. Soyons ce peuple sage et intelligent que Dieu veut rassembler. Soyons cette grande nation dont les décrets et les ordonnances sont aussi justes que toute la Loi que le Seigneur nous donne et nous demande de vivre. Amen.

samedi 26 septembre 2020

26ème dimanche ordinaire A - 27 septembre 2020

 La conduite du Seigneur n'est pas la bonne : vraiment ?




            La conduite du Seigneur n’est pas la bonne. Ainsi commençait l’extrait du prophète Ezéchiel proposé ce dimanche à notre méditation. Ce verset est extrait du chapitre 18 de ce beau livre biblique ; c’est le verset 25 précisément. Pour le comprendre, il faut relire ce qui précède. Cela nous permettra de dire si l’homme a raison de parler ainsi de Dieu et de porter un jugement moral sur l’œuvre de Dieu, ou pas. 

            Les premiers versets de ce chapitre sont les suivants : La parole du Seigneur me fut adressée : « Qu’avez-vous donc, dans le pays d’Israël, à répéter ce proverbe : “Les pères mangent du raisin vert, et les dents des fils en sont irritées” ? Dieu dénonce une croyance qui mettra des siècles à disparaître. Elle consiste à dire que si la génération des pères fait du mal, c’est à la génération des fils de l’expier. Nous en avons une belle trace dans le Nouveau Testament, dans la bouche même des Apôtres, lorsque Jésus et ses disciples croisent la route d’un aveugle de naissance. C’est dans l’évangile de Jean au chapitre 9 : En passant, Jésus vit un homme aveugle de naissance. Ses disciples l’interrogèrent : « Rabbi, qui a péché, lui ou ses parents, pour qu’il soit né aveugle ? » Comme s’il eut été normal qu’il soit né aveugle à cause d’un péché commis par les parents. Le prophète Ezéchiel a vécu plus de 500 ans avant Jésus Christ, et son enseignement n’est toujours pas assimilé. Car c’est bien contre cette croyance que lutte Ezéchiel. Ce qu’il veut faire comprendre, c’est que chacun est responsable du mal qu’il fait, comme chacun est responsable du bien qu’il fait. Personne ne peut et ne doit vivre sa relation à Dieu par procuration ou à crédit. 


            Dans ce bel oracle du Seigneur adressé à son prophète, Dieu fait l’éloge de l’homme juste, l’homme qui respecte le droit, l’homme qui ne se tourne pas vers les idoles, l’homme qui respecte les dix commandements, l’homme qui est charitable, et il lui assure la vie. Le bien fait n’est jamais perdu ; le bien fait trouvera sa récompense : Un tel homme est juste, c’est certain, il vivra. Mais la parole adressée par Dieu à son prophète ne s’arrête pas là. Elle se poursuit ainsi : Mais si cet homme a un fils violent et sanguinaire, coupable d’une de ces fautes, – alors que lui n’en a commis aucune – un fils qui, de plus, va aux festins sur les montagnes et rend impure la femme de son prochain, qui exploite le pauvre et le malheureux, qui commet des fraudes, ne restitue pas un gage, lève les yeux vers les idoles immondes et se livre à l’abomination, qui prête à intérêt et pratique l’usure, ce fils-là vivra-t-il ? Il ne vivra pas ; il s’est livré à toutes ces abominations : il sera mis à mort, et son sang, qu’il soit sur lui ! Le père n’est pas responsable du dévoiement de son fils ; il a observé la Loi, il aura, sans doute aucun, appris à son fils à faire de même, mais ce fils ne l’a pas suivi. Tant pis pour ce fils. Et pour que l’enseignement soit clair et complet, l’oracle se fait plus précis encore. Il affirme en effet : Mais voici : un homme a un fils qui voit tous les péchés qu’a commis son père, il les voit sans les imiter, il ne va pas aux festins sur les montagnes, ne lève pas les yeux vers les idoles immondes de la maison d’Israël, ne rend pas impure la femme de son prochain, il n’exploite personne, ne prend pas de gages, ne commet pas de fraude, donne son pain à celui qui a faim et couvre d’un vêtement celui qui est nu, il détourne sa main du mal, ne prélève pas d’intérêt et ne pratique pas l’usure, il accomplit mes ordonnances et marche selon mes décrets. Ce fils ne mourra pas à cause des fautes de son père, c’est certain, il vivra. Mais son père, s’il a pratiqué la violence, commis des fraudes et n’a pas bien agi au milieu de son peuple : il mourra en raison de sa faute. Puisque chacun a sa vie, chacun ne peut être responsable que de ce qu’il fait ou pas. Personne ne peut reporter sur un autre le mal qu’il commet ; personne ne peut porter au crédit d’un autre le bien qu’il fait. Et personne n’est enfermé dans un système : le fils d’un père mauvais peut-être bon malgré tout. Et pour qu’il n’y ait aucune ambiguïté, Dieu précise aussitôt : Or vous dites : “Pourquoi le fils ne porte-t-il pas la faute de son père ?” Le fils a pratiqué le droit et la justice, il a observé tous mes décrets et les a pratiqués : c’est certain, il vivra. Celui qui a péché, c’est lui qui mourra ! Le fils ne portera pas la faute de son père, ni le père, la faute de son fils : la justice sera la part du juste, la méchanceté, celle du méchant. 


            C’est cela, la conduite de Dieu que l’homme juge n’être pas la bonne. Il voudrait que le fils porte la faute du père ou inversement. Quelle drôle de justice l’homme prône-t-il donc ? Cet oracle nous rappelle qu’il n’y a pas de solidarité possible dans le mal ; cela s’appellerait de la complicité. Seul le Christ, au moment de sa passion, prendra sur lui les péchés de tous les hommes, les nôtres, pour les mettre à mort sur sa croix. Mais nul autre ne peut le faire. Si, vivants dans le mal, vous comptez sur la génération suivante pour vous sauver, c’est peine perdue, dit le Seigneur à son prophète, donc à nous. Chacun est responsable de sa vie ; chacun est responsable de ses actes. La justice à hauteur de Dieu l’exige ; celle des hommes ferait bien de s’en inspirer. Ne disons pas trop vite qu’il en est bien ainsi en notre beau pays de France aujourd’hui. Rien n’est plus faux ! Il suffit de regarder le sort réservé aux enfants de parents français partis faire le jihad ! Quand bien même leurs parents sont morts ou en prison, de trop nombreux enfants, souvent très jeunes parce que nés à l’étranger, ne peuvent rejoindre leurs grands-parents en France, parce que nous leur faisons porter la faute de leurs parents. Comprenez-vous : ils pourraient devenir terroristes à leur tour ! Que fait-on de la puissance de l’amour ? Croyons-nous que l’amour d’un grand-père, d’une grand-mère, d’un oncle ou d’une tante, parfaitement étrangers aux comportements de ceux qui sont partis peut transformer une vie et changer un cœur ? Ou sommes-nous tellement englués dans le mal que nous ne pensons même plus que d’autres peuvent en sortir ? 


            La conduite du Seigneur n’est-elle vraiment pas la bonne quand il annonce que chacun désormais sera responsable de ses actes ? Est-ce vraiment terrible d’entendre Dieu dire : Je ne prends plaisir à la mort de personne, – oracle du Seigneur Dieu – : convertissez-vous, et vous vivrez. » ? Ce sont là les derniers mots du chapitre dix-huit d’Ezéchiel. C’est là surtout le dernier mot de Dieu à tout homme pécheur. Il ne pourra jamais faire plus belle proposition que celle-ci. Que le juste continue de vivre dans la justice ; que le méchant se détourne de son mal, qu’il se convertisse et qu’il vive. C’est un beau résumé de l’alliance que Dieu propose à tous. C’est l’alliance pour laquelle Jésus a donné sa vie sur la croix. En levant les yeux vers le signe de notre foi, la croix dressée, nous devrions avoir le mal en horreur. En levant les yeux vers la croix dressée du Christ, un cri de joyeuse espérance devrait monter de nos lèvres : Jésus, Fils du Dieu Sauveur, aie pitié de moi. La conversion commence par ce cri ; elle se poursuit par une vie digne de l’œuvre du Christ comme le rappelle Paul dans sa lettre aux Philippiens : ayez en vous les dispositions qui sont dans le Christ Jésus. Ayez le même amour, les mêmes sentiments. Alors apparaît en pleine lumière la justesse de la conduite du Seigneur, qui fait vivre le juste et invite le méchant à la conversion, s’il veut vivre lui-aussi. Nous en revenons toujours au choix proposé jadis par Moïse à son peuple : Aujourd’hui, choisis la vie ou la mort, Dieu ou pas Dieu. Mais choisis. Amen.

 

 

samedi 18 juillet 2020

16ème dimanche ordinaire A - 19 juillet 2020

Quand les choses se compliquent ! 




          Quand les choses se compliquent ! C’est ce que nous pourrions déduire de la parabole du bon grain et de l’ivraie entendue ce dimanche. Dimanche dernier, la liturgie nous donnait à entendre la parabole du semeur qui sème à tout va le grain de la Parole de Dieu. Il ne se préoccupait pas de la terre ; il semait, tout simplement, avec largesse. Et je vous expliquais qu’il nous fallait comprendre peut-être que nous étions ces différentes terres, tour à tour, selon notre vie, selon notre désir d’entendre et de vivre la Parole. Une fois bord du chemin, une fois chemin empli de pierres, une fois envahi de ronces, une fois bonne terre. Notre vie, notre maturité aussi, nous font évoluer. On ne peut donc pas définitivement classer quelqu’un, voire nous-mêmes, une fois pour toutes. Nous pouvons prendre soin de nous, améliorer la terre que nous sommes, terre qui reçoit la Parole largement répandue. Nous pouvons décider de changer, nous pouvons porter du fruit. 

            Mais voilà donc que tout se complique. Aujourd’hui, Jésus semble dire qu’il y a deux sortes d’hommes, les bons et les mauvais, les fils du Royaume et les fils du Mauvais. Un monde binaire, en noir et blanc, en bien et mal. L’histoire est simple : Le fils de l’homme sème le bon grain, les fils du Royaume ; le diable sème l’ivraie, les fils du Mauvais. Faut-il les séparer pour que l’ivraie n’étouffe pas le bon grain ? Non, dit Jésus ; il y aura un temps pour cela. Pour l’instant, les deux poussent ensemble jusqu’à la moisson que réaliseront les anges. Ouf, diront ceux qui se souviendront qu’au jour de leur baptême le signe de la croix, le signe de Jésus, a été tracé sur eux. Sûrement, nous faisons partis des fils du Royaume que Jésus a semé. Les méchants, ce n’est pas nous ; ce sont les autres, forcément ! Ah, quel soulagement ! Ils pourront même se dire qu’ils ont bien fait d’aller à la messe ce matin ; ça fait toujours du bien d’entendre dire que les bons, c’est nous. Mais sommes-nous bien sûr que c’est cela que Jésus a voulu dire ? Sommes-nous bien sûrs que Jésus nous délivre un certificat de bonne conduite sous prétexte qu’un signe de croix a été tracé sur nous et qu’un peu d’eau a coulé sur nos fronts ? 

            Nous pouvons comprendre l’histoire au premier degré et entendre le monde dont parle Jésus comme notre terre. Elle a été ensemencée du bon grain des croyants, tandis que le diable a semé le mauvais grain des impies, des non-croyants, des croyants autrement. Il y a des gens qui se complaisent dans cette croyance. Pour eux, le monde se porterait mieux si tous les hommes étaient croyants, et tant qu’à faire si tous les hommes étaient chrétiens, catholiques de surcroît. C’est quand même mieux ! Mais si tel était le cas, pourquoi ne pourrions pas supprimer les mauvais, tout simplement ? Enfin, ce n’est pas bien compliqué quand même ! Il est plus facile de faire le tri entre les hommes dans une ville que de trier les herbes qui poussent dans un champ. A moins que… 

            A moins qu’il nous faille comprendre le monde dont parle Jésus comme désignant l’homme, chaque homme dans sa singularité. Ne sommes-nous pas chacun un petit monde complexe à nous tous seuls ? Et dans ce monde que je suis, Jésus a semé la trace de sa présence et le diable a semé la sienne. En nous, en chacun, pousseraient le bien et le mal ; en chacun de nous, le bon grain et l’ivraie se côtoient. En chacun de nous, un peu de blanc et un peu de noir pour beaucoup de gris. Entre gris clair et gris foncé, il devient difficile de faire le tri et de savoir ce qu’il faut supprimer et ce qu’il faut laisser. Il nous faudrait une fois de plus renoncer à vouloir classer les hommes et regarder notre ‘nous’ profond. Il faudrait regarder notre vie, nos actions, et veiller à ce que la trace de Jésus soit plus présente, plus forte en nous que la trace du diable. Il faudrait que la trace de Jésus brille davantage dans notre vie, pour qu’au moment de la moisson, le bon grain ait envahi tout le champ et étouffé la mauvaise herbe. Il faut que la conversion se fasse ; il faut que Jésus passe, que Jésus triomphe dans notre vie comme il a triomphé de la mort et du péché. La victoire de Jésus doit devenir notre victoire. Nous avons une part à jouer. Jésus a commencé le travail, nous devons l’accueillir et poursuivre son œuvre. C’est pour cela que nous sommes devenus ses disciples par le baptême. Le baptême ne nous dispense pas de vivre et de grandir ; le baptême nous pousse à vivre et à grandir, en sainteté d’abord. La vie que Jésus nous offre, nous devons la faire nôtre. Nous ne serons pas sauvés malgré nous ! Nous ne deviendrons pas bons par une volonté extérieure, fût-elle celle de Dieu. Nous deviendrons bons parce que nous aurons accueilli et fait fructifier en nous la Parole que Jésus sème en nous. Nous deviendrons grands et bons en renonçant à nos rêves de grandeur : c’est la plus petite des graines qui donne un grand arbre, nous rappelle la parabole de la graine de moutarde. Nous deviendrons grands et bons en renonçant à nous mettre en avant : c’est la levure, invisible dans la pâte qui la fait gonfler, nous dit la parabole du levain dans la pâte. 

            Croyants, chrétiens, catholiques, nous ne sommes pas meilleurs que les autres ; mais nous pouvons devenir ce que Jésus attend de nous, ce qu’il a enfoui en nous. Laisserons-nous le grain du diable étouffer ce grain de lumière semé par Jésus ? Ou resplendirons-nous de la présence du Ressuscité ? Il n’est pas de réponse toute faite à cette question. Il n’y aura que la réponse que chacun apportera, dans le secret de son cœur, dans le témoignage de sa vie. Tout est semé : que ferons-nous lever ? Le choix est nôtre. Amen.

 

 (Image trouvé sur Wikipédia [https://fr.wikipedia.org/wiki/Le_Bon_Grain_et_l%27Ivraie] Tableau de Heinrich Füllmaurer, L'ennemi semant l'ivraie, panneau tiré du Mömpelgarder Altar, peint vers 1540, Kunsthistorisches Museum, Wien, Autriche)