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samedi 24 janvier 2026

3ème dimanche ordinaire A - 25 janvier 2026 (Clôture de la semaine de prière pour l'unité des chrétiens)

 « Il y a un seul corps et un seul Esprit, de même que votre vocation vous a appelés à une seule espérance » (Éphésiens 4,4) - 

Homélie donnée lors de la célébration oecuménique de ce dimanche. Les lectures sont : Is 58, 6-11 ; Ps 97 ; Ep4, 1-13 ; Jean 12, 31-36.




Tableau d'Arcabas




 

            Il y a un seul corps et un seul Esprit, de même que votre vocation vous a appelés à une seule espérance (Éphésiens 4,4). C’est ce verset de l’épitre aux Ephésiens qui a été retenu par celles et ceux qui proposent, au niveau mondial, le livret de la célébration œcuménique pour cette année, et dont la nôtre s’inspire largement. Il est extrait du passage que nous avons entendu en deuxième lecture et qui est comme une feuille de route pour tous les disciples de Jésus Christ, appelés à se conduire d’une manière digne de [leur] vocation. Découvrons-la ensemble.

        Paul définit ainsi l’art de vivre chrétien : ayez beaucoup d’humilité, de douceur et de patience, supportez-vous les uns les autres avec amour ; ayez soin de garder l’unité dans l’Esprit par le lien de la paix. L’unité vient à la fin, non pas qu’elle ne serait pas importante, mais parce qu’elle n’est pas possible sans que le reste ne soit pleinement vécu. Quand l’humanité manque d’humilité, l’unité n’est pas possible parce qu’il y aura toujours quelqu’un pour s’estimer supérieur aux autres et tendre ainsi à s’imposer et à dominer. Nous ne voyons que trop bien ce que cela donne en politique : des élus incapables de s’entendre, ne cherchant que leur propre intérêt au détriment de l’intérêt de tous. Et à plus grande échelle, un chef d’état étranger avec des velléités expansionnistes qui ne se soucie guère du bien et de la volonté des peuples dont il convoite les terres. L’orgueil (qui est justement absence d’humilité) semble remettre la guerre au goût du jour. Et il n’y a rien de plus contraire à l’unité que les conflits armés. 

            Il en est de même pour la douceur et la patience. Sans elles, pas d’unité possible. Cela se vérifie souvent en contexte ecclésial. Une certaine rudesse dans le gouvernement, dans la manière d’exposer ses opinions lors de réunions pastorales, ou pire de se répandre dans la presse, trop heureuse de se faire le relai de nos dissensions, ne favorise guère l’unité. La polémique ne vise qu’à opposer, diviser, stigmatiser. Et l’impatience pastorale n’est pas davantage source d’unité. Nous pouvons estimer que les choses ne vont pas assez vite, qu’il faudrait être plus prophétique, oser et s’affranchir de certaines doctrines ; cela n’amènera pas l’unité. Bien au contraire !

            Le dernier trait de l’art de vivre chrétien est tout aussi indispensable à la construction d’une unité véritable et pas seulement de façade. Il s’énonce ainsi : supportez-vous les uns les autres avec amour. Nous pouvons comprendre le verbe supporter dans ces deux acceptions françaises. Nous supporter les uns les autres dans un esprit sportif, pour que chacun donne le meilleur de lui-même au service de la réussite de toute l’Eglise ; mais aussi nous supporter, c'est-à-dire nous tolérer, accepter que l’autre, celui qui me dérange, celui qui est différent, qui pense et croit autrement, ait le droit d’exister aussi. Parce que si nous rêvons d’un monde ou d’une Eglise où tout le monde est identique, l’unité ne sera jamais possible puisque l’uniformité aura pris le pas sur elle. Et il n’y a rien de plus dissemblable qu’unité et uniformité. Là où l’unité libère et fait grandir, l’uniformité enferme et rapetisse. 

            Quand le disciple du Christ est humble, doux, patient, encourageant pour les autres, alors l’unité peut advenir et se vivre. Elle n’est pas de notre fait ; elle est un don que Dieu fait aux hommes qui vivent comme Paul le recommande. Elle découle naturellement de notre art de vivre et est comme le couronnement de celui-ci par Dieu lui-même. Ne pensons pas que nous vivrons d’unité sans le Christ qui est UN avec son Père. Il y a un seul Corps et un seul Esprit. Il y a un seul Seigneur, une seule foi, un seul baptême, un seul Dieu et Père de tous, au-dessus de tous, par tous et en tous. L’unité est un acte de foi. Si je ne la crois pas possible, elle n’adviendra jamais. Elle n’est donc pas un slogan à proclamer, un doudou ecclésial pour nous donner bonne conscience une fois par an. Elle est ce que Dieu veut, ce que Dieu nous offre. Ne pas accueillir ce don de Dieu revient à ne pas accueillir Dieu lui-même. 

            Cet art de vivre que Paul recommande, il ne l’a pas inventé. Le passage du prophète Isaïe nous montre qu’il est un appel de Dieu, un désir profond de Dieu que le prophète rappelle à son peuple qui a oublié Dieu, qui a oublié les pauvres, qui a oublié la justice. Si tu fais disparaître de chez toi le joug, le geste accusateur, la parole malfaisante, si tu donnes à celui qui a faim ce que toi tu désires, et si u combles les désirs du malheureux, ta lumière se lèvera dans les ténèbres et ton obscurité sera lumière de midi. L’art de vivre du croyant au Dieu révélé éclaire tous les peuples pour que l’unité dépasse les frontières du peuple de Dieu et gagne toute la terre. Cet art de vivre et l’unité qui en découle manifestent la présence de Dieu dans notre vie. Le Seigneur sera toujours ton guide. 

            Jean nous rappelle alors qu’au fondement de cet art de vivre, il n’y a pas une morale, mais une personne, le Christ lui-même. Elevé de terre, il attire à [lui] tous les hommes. Il est la lumière qui fait de ceux et celles qui croient en lui des fils de lumière. Ce que nous sommes, ce que nous vivons lorsque nous vivons en disciples du Christ, jette sur le monde la lumière même du Christ vivant. L’unité devient alors le marqueur même de notre appartenance au Christ, un chaînon de notre ADN chrétien. Soyez un comme le Père et moi nous sommes UN. Elle est un signe qui dit Dieu, qui manifeste Dieu au milieu de nous. Vous comprendrez pourquoi il est bon de nous retrouver, chrétiens de confessions différentes ; vous comprendrez aussi pourquoi le faire une seule fois dans l’année est vraiment le minimum syndical dont nous ne pouvons nous contenter. 

Remercions celles et ceux qui portent cette attention particulière dans la vie de nos communautés respectives. Ils sont les prophètes et les témoins dont nos Eglises ont besoin pour répondre mieux à l’appel de Dieu à vivre unis comme des frères. Le psaume 132 (133) le proclame : Oui, il est bon, il est doux pour des frères de vivre ensemble et d'être unis ! On dirait un baume précieux, un parfum sur la tête, qui descend sur la barbe, la barbe d'Aaron, qui descend sur le bord de son vêtement. On dirait la rosée de l'Hermon qui descend sur les collines de Sion. C'est là que le Seigneur envoie la bénédiction, la vie pour toujours. Que notre célébration nous inspire d'être artisans d'unité. Amen.


samedi 25 janvier 2025

26 janvier 2025 - 3ème dimanche ordinaire C

 Crois-tu cela ?

(Homélie donnée lors de la célébration oecuménique célébrée aujourd'hui dans notre communauté)



(Icône de Nicée, source Wikipédia)





    Crois-tu cela ? En cette année où les chrétiens célèbrent le 1700ème anniversaire du Concile de Nicée qui a défini les mots de la foi chrétienne, c’est le mot d’ordre retenu pour la semaine de prière pour l’unité des chrétiens. Comme nous l’avons entendu dans l’introduction de cette célébration, c’est la question de Jésus à Marthe qui pleure la mort de son frère Lazare. 

        Crois-tu cela ? Lorsque Marthe accueille Jésus qui arrive enfin, elle semble reprocher à celui-ci d’avoir pris le chemin des écoliers plutôt que d’accourir sans délai lorsqu’il a été prévenu de la maladie de son ami : Si tu avais été là, mon frère ne serait pas mort. Sans doute espérait-elle un geste, une de ces guérisons dont Jésus a le secret. Après tout, Jésus fait presque partie de la famille ; ils l’ont reçu à leur table ; ils ont droit à quelques égards, non ? Jésus ne s’offusque pas de la question et pose une affirmation surprenante : Je suis la résurrection et la vie. Ceux qui croient en moi, même s’ils meurent, vivront, et quiconque vit et croit en moi ne mourra jamais. Il faut oser poser cette affirmation ; il faut oser l’entendre aussi. Et la reconnaître pour vrai. D’où la question de Jésus : Crois-tu cela ? Nous pouvons décliner cette unique question en une multitude d’autres. Crois-tu que je sois plus qu’un ami pour vous ? Crois-tu que je sois plus qu’un prophète ? Crois-tu que je sois plus qu’un grand homme ? Crois-tu que je sois la résurrection et la vie, c'est-à-dire que je viens bien de Dieu, et que je partage avec lui la vie en plénitude ? Cette question unique à Marthe va comme hanter les premiers chrétiens ; elle nous hante, ou devrait nous hanter encore. 

        Crois-tu cela ? Cela fait 1700 ans que les chrétiens ont défini les mots de la foi qui les rassemblent encore aujourd’hui. Ils sont plus forts que nos séparations, plus forts que nos divergences théologiques. Ils sont les mots qui nous font vivre. Cet anniversaire nous renvoie au début d’une période marquée par la foi chrétienne. Ils jaillissent après des années d’enfouissement et de persécution. Ils jaillissent de la Parole de Dieu après des querelles internes pour savoir comment parler justement du mystère de l’Incarnation et du mystère de la Rédemption. Jésus est-il vrai Dieu et vrai homme ? Jésus ne serait-il pas plutôt un grand homme qui a joué à Dieu ? Et si Jésus est réellement Fils de Dieu comme il l’affirme, comment Dieu peut-il mourir sur une croix ? Jésus n’était-il pas plutôt un homme envahi par l’Esprit de Dieu, mais dont l’Esprit s’est retiré avant qu’il ne meure, Dieu ne pouvant pas mourir ? Les querelles sont nombreuses à l’aube de la libération de notre foi, et les querelles qui suivront des siècles plus tard nous semblent alors futiles. Elles ont pourtant donné naissance à des Eglises diverses qui proclament les mêmes mots de la foi que ceux définis à Nicée. 

        Crois-tu cela ? La question n’est pas formulée ainsi au soir du huitième jour après Pâques, lorsque Jésus apparaît une nouvelle fois à ses disciples, cette fois en présence de Thomas. Pendant huit jours, les dix autres disciples ont essayé de le convaincre, de l’amener à la foi en Jésus mort et ressuscité. Mais Thomas, n’ayant pas fait comme eux l’expérience de le rencontrer ; Thomas, n’ayant pas comme eux reçu l’Esprit Saint que Jésus avait soufflé sur eux, Thomas donc résiste : Si je ne vois pas dans ses mains la marque des clous, si je ne mets pas mon doigt dans la marque des clous, si je ne mets pas la main dans son côté, non, je ne croirai pas ! Tout ce qu’il demande, c’est de voir comme eux, c'est-à-dire de faire la même expérience qu’eux. Il veut croire, mais à sa manière, à ses conditions, comme les Dix ont cru, à leur manière à la vue des signes. Ne le blâmons pas, Thomas ; nous sommes comme lui. Nous voudrions des preuves, des signes, au moins une prière exaucée de temps en temps pour vérifier que nous ne parlons pas à un tombeau vide ! 

        Crois-tu cela ? C’est la question qui nous est posée par trois fois, lors de chaque nuit pascale, lorsque nous renouvelons la foi de notre baptême. Peut-être avons pris l’habitude de répondre machinalement à ces questions, parce que la liturgie de l’Eglise prévoit que nous disions, comme un seul homme : Je crois. Il faudrait alors que l’anniversaire du Concile de Nicée soit l’occasion de reprendre chez nous, calmement, ce beau texte qui définit la foi des chrétiens et que nous proclamerons ensemble dans un instant. Les catholiques le connaissent bien en latin, puisque c’est le texte que nous proclamons lorsque nous chantons notre foi dans cette langue liturgique. Mais le dire en français devient presque impossible. Je l’ai tenté une fois sur cette communauté de paroisses ; j’ai reçu les critiques les plus vives qui soient, me demandant de justifier l’utilisation de ce texte bizarre et pourtant vénérable. C’est tout juste si l’on ne me reprochait pas de changer la foi de l’Eglise, alors que c’est ce texte qui la définit le mieux. 

        Crois-tu cela ? Ce n’est ni une question pour catholique, ni une question pour protestant, ni une question pour orthodoxe ou anglican ou pour une espèce singulière de chrétiens que nous aurions du mal à reconnaître. C’est la question adressée à tout disciple du Christ, et la réponse à cette question doit être un signe de reconnaissance pour tous ses disciples, sous quelque latitude qu’ils vivent. Je peux voyager n’importe où dans le monde ; si ce texte est proclamé, enseigné, reconnu, je suis chez moi au milieu de ceux qui le disent. Quiconque dit ces mots est chez lui, chez nous. Il est de notre famille, même si son cousin le plus éloigné dans le temps, celui par qui lui a été donné la foi, est Luther si je suis catholique ou n’est pas Luther si je suis protestant. Nous ne partageons peut-être pas la même Eglise, mais nous partageons le même Dieu. N’est-ce pas cela qui importe le plus après tout ? 

        Crois-tu cela ? Si après tant d’années, tant de querelles et tant de déchirures, l’Eglise ne s’est pas effondrée, c’est que Jésus, celui qui la tient et qui y est présent, est bien ce qu’il a affirmé à Marthe. Il est la résurrection et la vie. Il l’est pour les croyants que nous sommes ; il l’est pour nos Eglises qui trouvent en lui, et en lui seulement, le chemin de la réconciliation parfaite, qui est le chemin de la vie parfaite. La foi en Dieu Père, Fils et Esprit Saint vaut plus que les Eglises qui l’enseignent et la confessent. La foi en Dieu Trinité qui nous fait vivre est plus forte que les querelles qui nous séparent encore. Par la grâce de Dieu, un long chemin a été entrepris pour retrouver une pleine communion ; mesurons ces efforts et poursuivons le chemin. A l’heure où le monde moderne semble avoir tiré un trait sur Dieu, nous ne pouvons que reprendre ces mots de Nicée qui nous font chrétiens ; les reprendre, les comprendre, les vivre et les transmettre. Ayons conscience qu’unis dans la diversité, nous vivrons ; mais séparés, enfermés dans nos Eglises respectives, nous mourrons. Tous.

        Crois-tu cela ? La réponse de Marthe est limpide : Oui, Seigneur, je crois que tu es le Messie, le Fils de Dieu, celui qui vient dans le monde. Elle lui vaut de retrouver, pour un temps, ce frère mort, mais rendu à la vie pour que la gloire de Dieu soit reconnue à l’œuvre en Jésus. Lorsque Thomas est interpellé par Jésus : Cesse d’être incrédule, sois croyant, celui-ci répond par cette profession de foi qu’aucun autre disciple n’avait faite jusque-là : Mon Seigneur et mon Dieu ! Il faudra presque trois cents ans pour que cette première profession de foi se développe et précise pour tous qui est Dieu, qui est Jésus Christ, qui est l’Esprit Saint. Sans rien perdre de la fraîcheur et de la simplicité des mots de Thomas, poursuivons l’œuvre des premiers Pères conciliaires et approfondissons notre foi. La connaissant mieux, nous l’estimerons davantage ; l’estimant mieux, nous la vivrons davantage ; la vivant mieux, nous la partagerons au plus grand nombre, en parole et en acte. Ainsi le monde pourra croire et parvenir à la vie éternelle. Amen. 


samedi 27 janvier 2024

Célébration oecuménique - 28 janvier 2024

 Aime Dieu, aime ton prochain.






 

 

            Que dois-je faire pour avoir en partage la vie éternelle ? Cette question d’un docteur de la Loi à Jésus semble sans doute désuète aujourd’hui à nombre de nos contemporains. La vie éternelle n’est pas le souci principal de nos frères et sœurs en humanité. Ce n’est pas qu’ils aient complètement rejeté Dieu, mais Dieu ne les passionne plus. L’indifférence face à Dieu entraîne l’ignorance de l’importance de la vie éternelle. Et je ne suis pas persuadé que pour ceux qui se disent chrétiens, et en la matière leur confession importe peu, la vie éternelle soit une question. De nombreuses enquêtes, réalisées années après années, montrent bien l’érosion de la foi en une vie après la mort, y compris chez les disciples du Christ.           

            Pourtant, je ne peux simplement oublier la question, parce que c’est bien cette question qui nous vaut tout le reste du récit évangélique que nous venons d’entendre. Sans cette question primordiale, il n’est pas de réponse concernant l’amour de Dieu et du prochain. Sans cette question, et le dialogue qu’elle entraîne, il n’y a pas de parabole du bon Samaritain. Puisqu’on ne peut évacuer la question, écoutons la réponse première de Jésus : Dans la Loi, qu’est-il écrit ? Comment lis-tu ? Autrement dit, Jésus renvoie l’interrogateur à son catéchisme. Tout croyant sait, ou doit savoir, ce qu’il faut faire pour avoir en partage la vie éternelle. La réponse jaillit en retour, claire et limpide : Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de toute ta force et de toute ta pensée, et ton prochain comme toi-même. Il connaît sa leçon. Et nous la connaissons tous, je pense ici. Nous pourrions résumer sa pensée en deux mots : la foi (aimer Dieu) et la charité (aimer son prochain). Dit ainsi, cela semble soudain se compliquer. Aimer Dieu ne pose pas trop de difficulté en général ; mais aimer son prochain, voilà qui rend les choses plus difficiles. L’histoire de nos Eglises respectives en témoignent, en France particulièrement. S’aimer entre catholiques, ou s’aimer entre protestants, n’est déjà pas toujours évident ; mais s’aimer entre catholiques et protestants, voilà qui devient difficile. Je me souviens d’une époque pas si lointaine, au début de ce vingt-et-unième siècle, quand nommé curé d’un village catholique au milieu d’une terre historiquement protestante, je reçois avec stupeur la réaction des habitants de ce village et du village voisin, protestant lui, quand je leur ai annoncé que je serais le curé des deux villages : Comment cela curé d’ici et de là-bas ? C’est impossible, nous sommes villages ennemis ! Nous étions en 2001 ! Sans doute n’y avait-il pas que la dimension religieuse qui jouait dans cette affirmation, mais elle était importante dans ce secteur paysan. Des souvenirs lointains remontaient d’une époque où il fallait éviter qu’un champ catholique devienne protestant et vice-versa ! Il valait mieux se dire ennemi, éviter tout rapprochement pour conjurer cette possibilité ! Le diable se niche toujours dans les détails, n’est-ce pas ! 

            Je ne sais pas si l’homme qui interroge Jésus fait face à une situation semblable, mais voilà que sa réponse de catéchiste, bien que juste, ne lui suffit plus. Et qui est mon prochain ? La question qui semblait close est ainsi relancée. Plutôt que d’y répondre, Jésus raconte la parabole du bon Samaritain et inverse ainsi la question de son interlocuteur. Toute cette histoire ne nous dit pas qui est notre prochain, mais nous fait comprendre que nous avons à nous faire le prochain de quiconque a besoin de nous. Lequel s’est montré le prochain de l’homme qui était tombé sur les bandits ? Si je veux faire un pas de plus, je peux, au regard du catéchisme énoncé (aime Dieu et ton prochain) et de l’inversion faite par Jésus, reformuler les questions ainsi. Qui est mon prochain ? deviendrait : Qui dois-je aimer ?  Et Lequel s’est montré le prochain de l’homme blessé ? peut s’entendre ainsi : Lequel a été aimé le plus par l’homme blessé ? Comprenez-vous pourquoi la charité est compliquée ? Parce qu’il ne s’agit pas tant d’aimer que de se faire aimer ! Comment je peux savoir que j’aime vraiment quelqu’un ? En général, il m’aime en retour ! L’amour vrai est toujours partagé. Nous aimons Dieu parce que Dieu nous aime ; nous aimons ceux qui nous aiment. Et nous savons que nous devons aimer aussi nos ennemis ; c’est l’enseignement constant de Jésus, en parole et en acte ! 

            Quand je m’interroge pour savoir de qui je dois me faire le prochain, je ne peux, dans une fidélité à l’enseignement de Jésus, que parvenir à cette réponse évidente : je dois me faire le prochain de tous ceux que Dieu met sur ma route, qu’ils soient de mon clan, de mon avis, de ma religion, de mon milieu socio-professionnel ou que sais-je encore ! Je dois, pour pouvoir me dire chrétien, aimer tout le monde, et particulièrement les petits, les exclus, les différents, les étrangers et la liste est encore longue à énumérer. Le pape François lui-même, en matière d’œcuménisme, nous invite à un œcuménisme de la charité, de la proximité. Le discours théologique sur l’unité des chrétiens, il est fait, dans l’Eglise catholique depuis le Décret Unitatis Redintegratio du Concile Vatican II. Ce que veut dire le pape, c’est que l’œcuménisme ne peut pas juste être une bonne idée dont on débat une fois par an. L’œcuménisme est à vivre et à faire vivre. Et la charité est le lieu le plus indiqué pour vivre quelque chose ensemble, par-delà nos différences. C’est même la charité que nous aurons les uns pour les autres, et ensemble pour tous ceux qui en ont besoin, qui montrera que nous sommes disciples de Jésus Christ ! Il nous faudra méditer souvent cet appel du Christ à aimer envers et contre tout, que saint Jean a magnifiquement rappelé lorsqu’il nous rappelle que nous ne pouvons pas dire que nous aimons Dieu si nous n’aimons pas nos frères et sœurs en humanité. Je vous renvoie au chapitre quatre de sa première lettre, les versets vingt et vingt-et-un : 20 Si quelqu’un dit : « J’aime Dieu », alors qu’il a de la haine contre son frère, c’est un menteur. En effet, celui qui n’aime pas son frère, qu’il voit, est incapable d’aimer Dieu, qu’il ne voit pas. 21 Et voici le commandement que nous tenons de lui : celui qui aime Dieu, qu’il aime aussi son frère.

 

            Je vais boucler la boucle pour en terminer ce matin. Pourquoi devons-nous aimer ? Parce que Jésus le demande, certes, mais aussi parce que nous avons le souci de l’autre, pas seulement pour ici-bas. Dans notre manière de nous faire le prochain des autres, nous devons aussi avoir à l’esprit leur vie éternelle, leur salut éternel. Disciples de Jésus Christ, marchant à la rencontre d’un Dieu Père qui nous attend en son Royaume, nous ne serions vraiment le prochain de celles et ceux qui ont besoin de nous, si nous n’avions pas aussi le désir de leur vie éternelle. Et à ceux qui se disent que si tous entrent au Paradis, nous serons trop serrés et que les autres nous prendront notre place, je veux juste dire qu’il sera plus facile d’entrer dans ce Royaume où Dieu nous attend, avec gravés dans notre cœur les visages de celles et ceux dont nous nous serons faits le prochain, qu’avec un cœur vide, gravé de notre seul visage. L’amour entre chrétien n’est pas négociable ; il est le signe que nous sommes réellement de cette Eglise que le Christ a voulu rassembler. L’amour pour tous n’est pas davantage négociable ; il est le signe que nous sommes réellement disciples de Celui qui a donné sa vie pour tous les hommes. Amen.