Sommes-nous à la hauteur d'un tel roi ?
La solennité du Christ, roi de l’univers,
clôt notre année liturgique. Depuis le premier dimanche de l’Avent, 01er
décembre 2024 jusqu’à aujourd’hui, nous avons relu et médité la vie et le
message du Christ à travers la compréhension qu’en avait l’évangéliste Luc. En ce
dernier dimanche, l’Eglise nous invite à contempler le Christ que Luc nous a présenté,
à travers cet extrait singulier de la Passion qu’on ne trouve que chez lui :
Jésus en croix et son dialogue avec l’un des malfaiteurs crucifiés avec lui,
plus connu sous le titre de Jésus et le bon larron. La royauté du Christ s’exprime
là, sur la croix, et pas à cause de l’humiliante couronne d’épines qui orne son
front. La première question qui se pose alors est : les gens étaient-ils
prêts à accueillir ce roi ?
D’évidence, la réponse est non. En-dehors du bon larron, tous se moquent de Jésus : Il en a sauvé d’autres : qu’il se sauve lui-même, s’il est le Messie de Dieu, l’Elu ! ou encore Si tu es le roi des Juifs, sauve-toi toi-même ! Et enfin la réplique d’un des malfaiteurs : N’es-tu pas le Christ ? Sauve-toi toi-même, et nous aussi ! Une dernière bravade de la part d’un mourant qui ne croit ni en Dieu, ni en diable probablement. Pour ce bandit, comme pour les soldats romains et les chefs du peuple juif, un roi, c’est quelqu’un de fort, quelqu’un qui lève des armées pour se défendre et non pas quelqu’un qui meurt misérablement de la mort du dernier des humains, exposé nu à la vue de tous les passants. Pour bien comprendre, il faut relire ici le début de la royauté en Israël, à la fin de la vie du prophète Samuel. L’histoire est racontée au premier livre de Samuel, au chapitre 8, 4-22.
Tous
les anciens d’Israël se réunirent et vinrent trouver Samuel à Rama. Ils lui
dirent : « Tu es devenu vieux, et tes fils ne marchent pas sur tes
traces. Maintenant donc, établis, pour nous gouverner, un roi comme en ont
toutes les nations. » Samuel fut mécontent parce qu’ils avaient dit :
« Donne-nous un roi pour nous gouverner », et il se mit à prier le
Seigneur. Or, le Seigneur lui répondit : « Écoute la voix du peuple
en tout ce qu’ils te diront. Ce n’est pas toi qu’ils rejettent, c’est moi
qu’ils rejettent : ils ne veulent pas que je règne sur eux. Tout comme ils
ont agi depuis le jour où je les ai fait monter d’Égypte jusqu’à aujourd’hui,
m’abandonnant pour servir d’autres dieux, de même agissent-ils envers toi. Maintenant
donc, écoute leur voix, mais avertis-les solennellement et fais-leur connaître
les droits du roi qui régnera sur eux. » Samuel rapporta toutes les
paroles du Seigneur au peuple qui lui demandait un roi. Et il dit :
« Tels seront les droits du roi qui va régner sur vous. Vos fils, il les
prendra, il les affectera à ses chars et à ses chevaux, et ils courront devant
son char. Il les utilisera comme officiers de millier et comme officiers de
cinquante hommes ; il les fera labourer et moissonner à son profit,
fabriquer ses armes de guerre et les pièces de ses chars. Vos filles, il les
prendra pour la préparation de ses parfums, pour sa cuisine et pour sa
boulangerie. Les meilleurs de vos champs, de vos vignes et de vos oliveraies,
il les prendra pour les donner à ses serviteurs. Sur vos cultures et vos vignes
il prélèvera la dîme, pour la donner à ses dignitaires et à ses serviteurs. Les
meilleurs de vos serviteurs, de vos servantes et de vos jeunes gens, ainsi que
vos ânes, il les prendra et les fera travailler pour lui. Sur vos troupeaux, il
prélèvera la dîme, et vous-mêmes deviendrez ses esclaves. Ce jour-là, vous
pousserez des cris à cause du roi que vous aurez choisi, mais, ce jour-là, le
Seigneur ne vous répondra pas ! » Le peuple refusa d’écouter Samuel
et dit : « Non ! il nous faut un roi ! Nous serons, nous
aussi, comme toutes les nations ; notre roi nous gouvernera, il marchera à
notre tête et combattra avec nous. » Samuel écouta toutes les paroles du
peuple et les répéta aux oreilles du Seigneur. Et le Seigneur lui dit :
« Écoute-les, et qu’un roi règne sur eux ! »
Je ressens toujours la solitude du prophète qui veut rester fidèle à Dieu et la résignation de Dieu devant ce peuple qu’il a libéré d’Egypte et qui semble faire une crise d’adolescence : Il nous faut un roi ! Nous serons, nous aussi, comme toutes les autres nations. Mais le peuple que Dieu s’est donné n’a pas vocation à être comme les autres ; il est le peuple particulier de Dieu, celui que Dieu a choisi parmi tous les peuples de la terre. Mais ce peuple ne veut plus de ce roi, et Dieu en est conscient : ils ne veulent pas que je règne sur eux. Le portrait du roi humain, fait par le prophète, aurait dû les ramener à la raison, mais non : Il nous faut un roi ! Vu de près, c’est une rébellion ; vu de loin, une décision stupide comme seuls les humains en ont le secret. En rejetant Dieu et sa Sagesse, ils font le choix de l’arbitraire, le choix du pouvoir corrompu, le choix d’une fausse liberté. Les humains veulent des rois à leur taille, à leur image, quitte à les raccourcir d’une tête, s’ils ne conviennent plus. Milles rois corrompus semblent préférables à un roi juste, fidèle et aimant. L’histoire de ce peuple va désormais se confondre avec les turpitudes de ceux qui seront établis roi en Israël. Le peuple n’était pas à la hauteur de Dieu ; ses rois successifs, à quelques exceptions près, ne seront pas à la hauteur du peuple que Dieu leur confie. L’histoire ne pouvait que mal finir. Quand le peuple n’est pas à la hauteur de son roi, il s’en choisit un, semblable à lui en toutes choses, y compris le péché, et rejette le roi qui lui était semblable en toutes choses, à l’exception du péché.
Une autre question se pose alors, et elle nous concerne : c’est quoi, être à la hauteur de ce roi élevé de terre sur la croix ? Luc a cherché de nous le faire comprendre au long des pages de son Evangile, à partir des textes qui lui sont propres. C’est être prêt, comme Marie, à accueillir l’inattendu de Dieu et célébrer la grandeur de Dieu comme elle le fait dans le Magnificat : Mon âme exalte le Seigneur, exulte mon esprit en Dieu, mon Sauveur ! Il s’est penché sur son humble servante ; désormais tous les âges me diront bienheureuse. Le Puissant fit pour moi des merveilles ; Saint est son nom ! C’est discerner les merveilles de Dieu toujours à l’œuvre, comme le fait le vieux Zacharie quand il chante le Benedictus : Béni soit le Seigneur, le Dieu d’Israël, qui visite et rachète son peuple. Il a fait surgir la force qui nous sauve dans la maison de David, son serviteur, comme il l’avait dit par la bouche des saints, par ses prophètes, depuis les temps anciens. C’est avoir la simplicité des bergers qui se rendent à la crèche et s’émerveillent devant l’Enfant nouveau-né : Allons jusqu’à Bethléem pour voir ce qui est arrivé, l’événement que le Seigneur nous a fait connaître… Après avoir vu, ils racontèrent ce qui leur avait été annoncé au sujet de cet enfant. C’est reconnaître en Jésus le Messie promis par Dieu depuis des siècles comme le fait le vieillard Syméon qui entonne le Nunc dimittis : Maintenant au Maître souverain, tu peux laisser ton serviteur s’en aller en paix, selon ta parole, car mes yeux ont vu le salut que tu préparais à la face des peuples… C’est savoir faire preuve de miséricorde comme nous l’enseigne la parabole du fils prodigue : Toi, mon enfant, tu es toujours avec moi, et tout ce qui est à moi est à toi. Il fallait festoyer et se réjouir ; car ton frère que voilà était mort, et il est revenu à la vie ; il était perdu, et il est retrouvé ! Je pourrai continuer longtemps encore la relecture de l’œuvre de Luc. Il nous dévoile, récit après récit, la royauté du Christ qui culmine là, sur la croix dans ce aujourd’hui, tu seras avec moi dans le Paradis. Pas une plainte pour ce qui lui arrive ; pas un reproche à celui qui reconnaît le mal qu’il a fait.
La
dernière question qui se pose alors est la plus personnelle à chacun de nous :
je n’y répondrai pas, parce que ma réponse, comme votre réponse, n’est que pour
Dieu : sommes-nous aujourd’hui davantage à la hauteur de ce roi livré par
amour pour nous ? Quelle est notre marge de progrès dans un amour qui se
devrait d’être réciproque ? Que notre communion au Corps du Christ nous
donne d’être toujours plus à la hauteur de ce roi livré, humilié, abandonné,
crucifié, mais qui pourtant ne pense qu’à nous, n’aime que nous, ne vit que
pour nous. Sa vie est donnée pour notre vie et pour la vie de chacun. En cela,
il est et sera pour toujours le Christ, le Roi de l’univers. Amen.

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