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Ce blog voudrait vous permettre de vivre un chemin spirituel au rythme de la liturgie de l'Eglise catholique.

Les méditations s'appuient soit sur les textes bibliques quotidiens, soit sur la prière de l'Eglise.

Puisque nous sommes tous responsables de la foi des autres, n'hésitez pas à laisser vos commentaires.

Nous pourrons ainsi nous enrichir de la réflexion des autres.







jeudi 24 mars 2016

Jeudi Saint - 24 mars 2016

Du monde des hommes au monde de Dieu : la gloire du service.





Souvenez-vous de ce que je vous disais dimanche : à la suite de Jésus, nous sommes invités à passer du monde des hommes au monde de Dieu. Toute la vie de Jésus n’a que ce seul but : nous entrainer avec lui à la rencontre de Dieu. C’est bien ce monde de Dieu qu’il a annoncé quand il parlait du Royaume. C’est bien à la hauteur de Dieu que Jésus veut élever l’homme. Ce soir, il nous indique la voie royale pour parvenir à ce monde. 
 
Le geste que Jésus pose envers ses disciples est un geste surprenant pour eux et proprement scandaleux. La réaction de Pierre est totalement justifiée. Mais pour le comprendre, il faut nous placer à cette époque et oublier un instant que nous vivons dans un monde différent aujourd’hui. Pour Pierre, Jésus, qui dépose son vêtement, prend un linge qu’il se noue à la ceinture et se met à laver les pieds des disciples, Jésus donc prend une place qui est indigne de lui, la place d’un esclave qui devait nettoyer les pieds de son maître quand il rentrait chez lui, ou des visiteurs qui arrivaient. Jésus s’abaisse bien au-dessous de sa condition. Pour Pierre, le disciple, voir son maître s’abaisser ainsi, est insupportable. C’est une humiliation qu’il ne comprend pas et n’accepte pas. Il faudra l’insistance de Jésus pour qu’il se laisse faire sans trop comprendre ce que fait Jésus : plus tard, tu comprendras. Et ce plus tard, ce n’est pas les quelques mots d’explication que Jésus livre immédiatement après ; ce plus tard, ce sera après Pâques, quand ce moment présent et surtout les moments encore à venir prendront sens. Là, immédiatement, ce n’est que le geste d’un fou qui ignore sa vraie place. S’abaisser jusqu’à prendre la dernière place, ce n’est quand même pas très glorieux. 
 
Or, c’est justement là que Jésus veut emmener ses disciples : à comprendre qu’il y a gloire à servir. L’homme n’est grand pour Jésus que lorsqu’il se met au service des autres, ces autres étant d’abord et avant tout les plus petits. Car comprenez bien qu’il ne s’agit pas pour Jésus de se mettre au service des puissants qui pourront le récompenser en conséquence des services rendus. Le service dont parle Jésus, c’est le service de ceux qui ne peuvent rien rendre, le service de ceux qui vous seront toujours éternellement redevables. Ce sont ceux-là que Jésus nous invite à servir. C’est bien la dernière place, la place du plus humble, la place du plus petit, qui est la nôtre, qui est celle de tout disciple du Christ. Pour Jésus, le service est le chemin vers la gloire ; le service du frère pauvre, malade, prisonnier, étranger, exclu… est le chemin vers le monde de Dieu. Gardez toujours en mémoire l’évangile de saint Matthieu : ce que vous avez fait à l’un de ces petits qui sont mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait ! 
 
Au moment où nous accompagnons Jésus qui marche vers sa croix, laissons-nous faire par Jésus et apprenons de lui la gloire du service. Qu’à son exemple, nous ayons assez d’humilité pour passer le vêtement du service. Notre récompense, nous ne l’aurons pas des hommes, nous la tiendrons de Dieu quand il nous invitera à la joie du Royaume. Ce soir, contemplons et apprenons la gloire du service de notre Maître et Seigneur qui se fait petit pour nous attirer vers son Père. Amen.

(Le Lavement des pieds, Miniature de O. Khizanetsi - Matenadaran, Erevan - 1330, reproduite par Nelda VETTORAZZO, Les principales fêtes chrétiennes, Centro Russia Ecumenica, 2007)

samedi 19 mars 2016

Dimanche des Rameaux C - 20 mars 2016

Du monde des hommes au monde de Dieu.





Aujourd’hui commence donc la semaine qui nous mènera jusqu’à Pâques ; nous l’appelons « Semaine Sainte » parce qu’elle nous permettra de revivre, comme si nous y étions, les derniers moments de la vie de Jésus. Nous sommes invités à la vivre non pas dans le souvenir de choses passées, mais avec cette certitude que c’est dans l’aujourd’hui de notre vie que se déroulent ces événements ; c’est dans l’aujourd’hui de notre vie que Jésus se livre à nous pour nous sauver. La célébration de ce dimanche a comme particularité d’avoir deux proclamations d’évangile : il y a la proclamation de la Passion que nous venons d’entendre et la proclamation de l’Evangile rappelant l’entrée solennelle de Jésus à Jérusalem, faite au tout début de notre rassemblement. Il est celui qui donne le sens de ce jour si particulier. 
 
Je ne sais pas si vous y avez été sensible, mais Luc n’a pas tout à fait le même récit que Matthieu et Marc. Chez Luc, à mesure que Jésus avançait, les gens étendaient leurs manteaux sur le chemin… et toute la foule des disciples, remplie de joie, se mit à louer Dieu à pleine voix. Chez Luc, les disciples seulement chantent la gloire de Dieu et de Jésus. Ils savent maintenant qui il est ; ils ont vu les miracles, ils ont entendu l’enseignement de Jésus. Pour eux, plus de doute : Jésus est celui qui vient, le Roi, au nom du Seigneur. Ceci explique l’injonction faite à Jésus par quelques pharisiens : Réprimande tes disciples !  Expriment-ils ainsi leur crainte de voir la foule convertie à ce que les disciples ont déjà compris de Jésus ? Peut-être ! Nul ne sait ce qui se passe dans le cœur d’un homme quand il rencontre Dieu ! Nul ne peut maîtriser un cœur touché par la grâce ! Nul ne pourra donc faire taire les disciples : si eux se taisent, les pierres crieront. Il y a des évidences qu’on ne peut cacher plus longtemps aux hommes. Le temps de Dieu est arrivé. Heureux ceux qui passeront du monde des hommes au monde de Dieu à la suite de Jésus. 
 
L’acte premier de ce passage, c’est donc cette gloire proclamée par les hommes. Jésus n’est sans doute pas dupe, lui qui avertissait déjà du danger à tenir sa gloire des hommes. La vraie récompense de Jésus n’est pas dans ces acclamations. La proclamation de la Passion en ce même jour nous rappelle la fragilité et la versatilité d’une foule : aujourd’hui, elle étend ses manteaux et écoute la foule des disciples acclamer Jésus ; demain cette foule criera : Mort à cet homme, laissant Jésus en croix entre deux criminels, tandis que la foule des disciples se tiendra plus loin, pour regarder. S’il nous est bon d’entendre la foule des disciples acclamer Jésus, cela ne doit pas nous induire en erreur pour autant : ce n’est pas cette gloire que Jésus recherche, il n’attend rien d’elle. A nous qui cheminons dans la foi, les acclamations de la foule des disciples nous rappellent ce que nous pouvons croire au sujet de Jésus : il est celui qui vient au nom du Seigneur. Mais elles nous renvoient aussi à notre propre rapport à Jésus, tantôt le cœur tout brûlant pour lui, tantôt plutôt tiède, quelquefois même froid selon ce que nous vivons au quotidien. 
 
Ne crions-nous pas : Mort à cet homme, lorsque nous refusons de faire miséricorde, lorsque nous demandons la fermeture de nos frontières au prétexte que nous ne pouvons accueillir toute la misère du monde, lorsque nous voulons inscrire dans la loi la déchéance de nationalité au risque de créer des apatrides ? Ne crions-nous pas : Mort à cet homme, lorsque nous nous enfermons dans nos petites vies tranquilles, ne faisant de mal à personne, certes, mais oubliant de faire un peu plus de bien ? Ne crions-nous pas : Mort à cet homme, lorsque nous n’avons qu’indifférence pour les autres et pour le monde dans lequel nous vivons ? Il est si facile de passer de la foule des disciples qui acclame à la foule qui vocifère contre Jésus ! Il est si difficile de rester un authentique disciple quand surgit l’adversité. 
 
Dans ce drame qui se joue, deux hommes pourtant sont porteurs d’espérance ; deux hommes reconnaissent, au-delà de la personne de Jésus, quelque chose de plus grand ; deux hommes ont déjà fait ce passage du monde des hommes vers le monde de Dieu. Le premier, c’est l’un des criminels condamnés et crucifiés en même temps que Jésus. Cloué sur une croix, il a cependant conscience que Jésus peut encore quelque chose pour lui, qu’un salut est toujours possible : Jésus, souviens-toi de moi quand tu viendras dans ton Royaume. Le second, c’est un étranger, un ennemi de surcroît : le centurion qui, par nécessité de service, a assisté à tout cela. A la vue de ce qui s’était passé, le centurion rendit gloire à Dieu : Celui-ci était réellement un homme juste. Et voilà qu’il devient impossible de cataloguer les gens, de les ranger soigneusement en les classant en bons et méchants. Le passage du monde des hommes au monde de Dieu oblige à une vérité du regard. Rien n’est comme avant ; toute chose est nouvelle. 
 
Dès le premier jour de cette semaine sainte, nous pouvons mesurer ainsi le chemin qu’il nous reste à parcourir pour quitter ce monde des hommes et entrer dans le monde de Dieu. Nous n’en sommes qu’au premier jour, à la première étape. Chaque jour à venir nous dira comment, à la suite de Jésus, nous pouvons faire ce chemin. A chacun de faire en sorte de n’en manquer aucun. Amen.
 
(L'entrée à Jérusalem, Miniature de O. Khizanetsi, Matenadaran, Erevan, 1307, reproduite par Nelda VETTORAZZO, Les principales fêtes chrétiennes, centro Russia Ecumenica, 2007)

samedi 12 mars 2016

05ème dimanche de Carême C - 13 mars 2016

Acte 5 de la miséricorde : laisser une chance à un avenir !




Maître, cette femme a été surprise en flagrant délit d’adultère. Or, dans la Loi, Moïse nous a ordonné de lapider ces femmes-là. Et toi, que dis-tu ? Nous sentons bien, en entendant cette interpellation de Jésus que l’histoire doit mal finir. Jean a-t-il vraiment besoin de préciser que les scribes et les pharisiens parlaient ainsi pour le mettre à l’épreuve, afin de pouvoir l’accuser ? Le seul fait qu’ils n’amènent auprès de Jésus que la seule femme montre bien leurs intentions hostiles. Ils ne veulent pas engager le procès de l’adultère mais bien celui de Jésus. Comment va-t-il s’en sortir ? En faisant œuvre de miséricorde à plus d’un titre ! 
 
Curieusement, il me semble que les premiers bénéficiaires de la miséricorde de Jésus soient justement et paradoxalement… les scribes et les pharisiens ! En les renvoyant à leur propre condition [Celui d’entre vous qui est sans péché, qu’il soit le premier à lui jeter une pierre], il éclaire ceux qui sont dans le doute et qui sont venus chercher conseil auprès de lui. Il leur évite surtout d’être accusé d’avoir manipulé la justice, ce qu’ils ont fait de toute manière en oubliant la moitié du crime d’adultère ! Jamais, avant ce jour, nous aurions imaginé qu’un adultère se commette tout seul ; il faut nécessairement être au moins deux ! Jésus ne les dénonce pas publiquement ; il ne les place pas devant leurs contradictions ; il les invite à s’examiner. Sans avoir besoin de dire grand-chose, il a instruit ces ignorants qui, lorsqu’ils comprennent enfin, se sont en allés un par un, en commençant par les plus âgés. Deux œuvres de miséricorde spirituelles en leur faveur ! J’espère qu’ils auront été reconnaissants pour ce bénéfice. 
 
Venons-en à la femme accusée d’adultère. Vous remarquerez d’abord que Jésus ne semble pas tellement s’intéresser à elle : il ne lui demande pas d’explication ; il semble même ailleurs au départ, s’abaissant pour écrire, Dieu sait quoi, sur le sol. Vous remarquerez aussi qu’elle ne se défend pas. Elle n’a pas le réflexe si courant de dire : ce n’est pas moi ; c’est la faute de l’autre. Elle est consciente de son péché, elle reste silencieuse. Veut-elle éviter d’aggraver son cas ? Son silence manifeste-t-il son regret ? Sans doute. Quand enfin il ne reste plus qu’elle et Jésus, celui-ci ne l’interroge pas sur son crime, mais sur ses accusateurs : Femme, où sont-ils donc ? Personne ne t’a condamnée ? Le motif de sa présence importe peu ; Jésus n’est pas curieux de savoir ce qu’elle a fait, avec qui elle l’a fait et comment elle l’a fait. Ce qui excite la curiosité de Jésus, ce sont les autres, les accusateurs soudain évanouis. Après tout, ce sont eux qui sont venus vers Jésus avec une demande, pas cette femme. Mais, à cette femme qui ne demandait rien, va être fait une grande grâce : la grâce du pardon. Personne ne t’a condamnée ? Moi non plus je ne te condamne pas. Va, et désormais ne pèche plus. Jésus est-il trop cool avec cette femme ? Veut-il nous dire que l’adultère, après tout, ce n’est pas si grave ? Ceux qui attendaient un grand traité sur le lien conjugal et son caractère sacré en sont pour leur frais. Mais n’allez pas croire pour autant que Jésus favorise le péché. Il ne condamne pas la femme, mais il ne l’autorise pas davantage à poursuivre : désormais ne pèche plus. Saint Augustin a écrit dans son traité sur saint Jean : Le Seigneur a porté condamnation, mais il a condamné le péché et non pas le pécheur. En invitant la femme à ne plus pécher, c’est bien l’adultère qu’il condamne ; ne recommence pas ! La femme, elle, il la libère, il lui rend sa dignité. Les scribes et les pharisiens voulaient exercer la justice ; Jésus exerce la miséricorde. Il va au-delà de la justice en laissant une chance à un avenir pour cette femme. Il nous rappelle ainsi que personne n’est à identifier à son péché, et s’il faut condamner le péché, il faut faire miséricorde à celui qui le commet. Au péché, la fin ; aux hommes, un avenir nouveau, libéré du péché, du mal et de la mort. Voici que je fais une chose nouvelle, dit Dieu par son prophète Isaïe. Cette nouveauté absolue, c’est bien l’exercice de la miséricorde par Dieu lui-même. Il n’est pas celui qui punit, il n’est pas celui qui condamne ; Dieu est celui qui nous sauve ; Dieu est celui qui nous libère ; Dieu est celui qui nous ouvre un avenir : si Dieu n’est pas ainsi, alors changez-en, trouvez-en un autre. Pour reprendre saint Paul entendu dans la seconde lecture, une seule chose compte : oubliant ce qui est en arrière [le péché, la vie sans Dieu], et lancé vers l’avant [une connaissance toujours plus grande de Jésus Christ], je cours vers le but en vue du prix auquel Dieu nous appelle là-haut dans le Christ Jésus. Ce but, c’est bien notre avenir, à savoir une vie libérée, une vie tout entière sous le signe du Christ. Au péché, la condamnation ; au pécheur, la liberté et la vie. Nous retrouvons ce que le pape François ne cesse de demander aux prêtres confesseurs : détester le péché mais aimer le pécheur pour qu’il découvre la tendresse et la miséricorde de Dieu et qu’il comprenne enfin à quel point il est aimé. 
 
Faire miséricorde, ce n’est pas être laxiste ; faire miséricorde, ce n’est pas autoriser tout et n’importe quoi. Faire miséricorde, c’est aller au-delà de la justice et laisser un avenir ouvert à l’autre, à celui qui m’a blessé, à celui qui a mal agit envers moi. Nous saisissons alors mieux l’importance de la miséricorde ; sans elle, sans l’avenir qu’elle ouvre, la vie n’est pas possible. Sans miséricorde, il n’y a plus d’humanité ; sans miséricorde, il n’y a plus que des règles à respecter impérativement sous peine de mort. Sans miséricorde, l’homme perd l’image et la ressemblance avec Dieu voulu par celui-ci depuis les origines. La miséricorde que nous exerçons est bien le signe que Dieu vit en nous et que nous vivons de Dieu.
 
Il nous faut remercier la femme adultère : grâce à elle, Jésus a pu nous dire qu’au-delà de la justice, il y a la miséricorde ; au-delà du péché, il y a un avenir toujours possible ; au-delà du pécheur, il y a l’humanité que Dieu veut réconciliée avec lui. Que ces dernières semaines de carême soient pour nous celles d’un pardon accueilli, d’une liberté renouvelée, d’un avenir retrouvé. Amen.
 
(Dessin de la revue L'image de notre paroisse, n° 207, mars 2004, éd. Marguerite)

samedi 5 mars 2016

04ème dimanche de Carême C - 06 mars 2016

Acte 4 de la miséricorde : s'ouvrir à la miséricorde de Dieu.




Laissez-vous réconcilier avec Dieu ! Cette invitation résonne comme un cri du cœur dans la deuxième lettre aux Corinthiens. On sent, dans ces mots, toute la tendresse paternelle d’un Paul à l’encontre de ses fils qu’il a engendré à la foi chrétienne. C’est parce qu’il les aime qu’il pousse les Corinthiens à cette acceptation d’une miséricorde offerte par Dieu en Jésus. Et qu’importe si ce cri semble en contradiction avec ce qu’il leur écrit quelques lignes avant, lorsqu’il précise : Dieu nous a réconcilié avec lui par le Christ. En plaçant côte à côte cette affirmation de notre foi et son cri du cœur, Paul souligne toute la tension de la foi chrétienne entre ce qui est déjà donné et ce qui est à accueillir encore. Cette juxtaposition entre ce qui est et ce qui est encore à venir est le signe même de la liberté absolue que Dieu laisse à l’homme. 
 
Nous constatons ceci dans la parabole du fils prodigue que nous a livré l’évangéliste Luc. Voici encore une histoire bien connue de tous. Un père, deux fils, un héritage à partager. Le fils le plus jeune, impatient de vivre sa vie, librement, demande une avance sur héritage. Le père ne semble pas hésiter : le plus jeune dit à son père : ‘Père, donne-moi la part de fortune qui me revient’. Et le père leur partagea ses biens. A peine demandé, sitôt reçu. A peine reçu son bien, le plus jeune s’en va. Il s’en va vivre sa conception de la liberté et de la vie. Et c’est forcément loin de chez son père. C’est bien connu : un homme n’est vraiment libre que s’il se coupe de ceux qui l’aiment. En tout cas, c’est ce qui semble être vrai pour le plus jeune… et pour le plus âgé des fils aussi. Il suffit de relire ce qu’il dit à son père, quand le plus jeune est revenu et que la fête bat son plein. Il y a tant d’année que je suis à ton service sans avoir jamais transgressé tes ordres. Paroles terribles dans la bouche d’un fils. Elles soulignent combien il se sent esclave de ce père, donc pas libre, pas vraiment fils. Peut-être a-t-il tout auprès de son père, mais ce tout lui semble soudain bien lourd, aussi lourd qu’une chaine au cou. Il ne s’est jamais senti libre, ne serait-ce que libre de faire la fête avec ses amis ! Le fils ainé ne se reconnaît pas fils, mais serviteur d’un père qui lui semble soudain indigne. Ce père accueille en fanfare le rejeton qui a dilapidé une part de la fortune, mais lui, l’aîné, le fidèle, qu’a-t-il en retour ? 
 
Nous retrouvons la tension que Paul a déjà souligné aux chrétiens de Corinthe. Cette tension nécessaire entre le déjà là et le pas encore est fondatrice de notre liberté, fondatrice de notre foi. Dieu offre tout à l’homme, y compris une miséricorde infinie, signée par le baiser accueillant le fils prodigue et pécheur. Mais l’homme doit s’ouvrir aux dons que Dieu lui fait. Sinon, ces dons ne sont que des cadeaux même pas déballés, jamais utilisés. Or les dons de Dieu sont des dons pour la vie et le bonheur de l’homme. Le jeune fils doit s’ouvrir à cette miséricorde en laissant son beau discours de côté, en se laissant revêtir du vêtement de la fête, en se laissant redevenir fils par le don de l’anneau familial, en se laissant libérer par le don des sandales, marque de l’homme libre. L’aîné doit accueillir cette miséricorde faite à son jeune frère en se laissant entraîner dans cette fête que, pour l’instant, il refuse. S’il ne franchit pas la porte avec son père, il se fermera à la miséricorde, il se coupera de la famille, il restera esclave de ses mauvais sentiments. La miséricorde du père s’adresse bien à ses deux fils ; elle n’a d’autre but que de montrer à chaque fils combien il est aimé de son père, combien cet amour est plus grand que les frasques du plus jeune et plus grand que la mauvaise compréhension que l’ainé a de sa relation à son père ; il n’est pas un serviteur, mais un fils. Et la miséricorde accordée au plus jeune après une vie de patachon doit lui permettre de se sentir vraiment fils après une vie comprise comme celle d’un serviteur. 
 
S’ouvrir à la miséricorde de Dieu est un défi pour tous : pour ceux qui se reconnaissent grand pécheur devant l’Eternel, et pour ceux qui se croient parfaits devant Dieu et devant les hommes. Il ne suffit pas que Dieu soit miséricordieux envers nous ; il faut encore que nous acceptions cette miséricorde, que nous l’accueillions dans notre vie, et que nous en témoignions auprès de tous. Il nous faut laisser, dans notre vie, un espace à la miséricorde de Dieu pour qu’elle puisse s’exercer et que nous puissions en vivre. Amen.
 
(Dessin de Coolus, Blog du lapin bleu)

samedi 27 février 2016

03ème dimanche de Carême C - 28 février 2016

Acte 3 de la miséricorde : porter sur le monde le regard même de Dieu.




Suffit-il d’avoir un grand cœur pour être capable de miséricorde ?  Rien n’est moins sûr ! L’étymologie de ce mot « miséricorde » ne doit pas nous induire en erreur. Le cœur a quelque chose à voir avec notre capacité à être miséricordieux, mais avant il nous faut une autre qualité, celle de savoir regarder avec justesse. 
 
Reprenons l’extrait du livre de l’Exode que nous avons eu en première lecture. C’est un épisode bien connu de tous, celui du buisson ardent, signe par lequel Dieu se révèle à Moïse et lui confie une mission. Comme souvent avec les textes trop bien connus, nous risquons de ne l’écouter que d’une oreille, tellement nous sommes sûrs de tout connaître. Il serait dommage de passer à côté de ce dialogue entre Moïse et Dieu. Il ne se limite pas à l’appel de Moïse, à l’identification de Dieu, à l’envoi en mission et à la révélation du nom divin. Il y a, au cœur de cet échange, cette certitude proclamée par Dieu lui-même qu’il prend soin de son peuple, que ce qui arrive à ce peuple ne lui est pas étranger. Pour moi, ce qui est le plus important dans ce texte ce n’est pas que Dieu appelle Moïse : il en a appelé d’autre avant et en appellera d’autre après. Ce n’est pas davantage que Dieu confie une mission à Moïse : il en a confié à d’autres avant et en confiera encore après Moïse. Pour moi, il y a deux éléments clé dans ce dialogue. Ils nous disent tous deux cette proximité de Dieu avec son peuple et le souci qu’il a et qu’il aura toujours pour lui. La première phrase clé est la suivante : J’ai vu, oui, j’ai vu la misère de mon peuple qui est en Egypte ; et la seconde : Je suis qui je suis. Dieu ne va pas intervenir parce qu’il a bon cœur simplement ; il ne va pas intervenir parce qu’il n’a rien d’autre à faire ; il va intervenir parce qu’il a vu une situation intolérable et qu’il est temps que quelqu’un y mette fin. Chez les Egyptiens, il y avait certainement des gens de grand cœur. Pourtant, aucun d’eux n’a levé le petit doigt pour intervenir en faveur de ce peuple réduit en esclavage. Ils ont vu ce qui arrivait à ce peuple, mais ils n’ont vu qu’avec le regard des hommes. Ce ramassis de gens, ce n’étaient que des étrangers qui allaient nous pourrir la vie, qui risquaient de prendre plus de place et plus d’importance que les Egyptiens de souche. Il fallait les contenir ; il fallait limiter leur extension. C’est comme si la présence de trop d’étrangers anéantissaient toute miséricorde, toute charité. En faire des travailleurs utiles pour qu’on puisse jouir de la vie ; voilà une bonne solution : l’esclavage un mal nécessaire. Mais Dieu ne voit pas les choses ainsi. Il voit la misère de ce peuple réfugié en Egypte au temps de la grande famine. Il entend les cris des opprimés. C’est parce qu’il voit, c’est parce qu’il entend, qu’il prend souci de ce peuple, qu’il va intervenir en faveur de ce peuple par son serviteur Moïse. Il porte un autre regard sur ce que vivent les hommes. C’est ce qui déclenche l’œuvre de libération et la miséricorde dont bénéficiera ce peuple de la part de ce Dieu vers lequel il a crié sa misère. Si Dieu avait porté sur ce peuple le regard des Egyptiens, rien ne se serait produit ; pas de libération, pas de Moïse pour mener les opérations sur le terrain. Si les Egyptiens avaient portés sur ce peuple le regard de Dieu, il n’y aurait pas eu d’esclavage, il n’y aurait pas eu de misère ; il n’y aurait eu que des peuples différents qui vivent en bonne intelligence et en paix, côte à côte. Oui, beaucoup de chose, pour ne pas dire toute chose, dépendent du regard que l’on porte sur elles.  
 
La révélation du nom de Dieu (Je suis qui je suis) n’est alors qu’une invitation faite au peuple à porter un juste regard sur Dieu lui-même. Il n’y a pas d’autre discours à avoir sur Dieu que celui qui consiste à dire que Dieu est Dieu. Il est celui dont l’homme a besoin, fondamentalement. Il est celui en qui l’homme peut espérer. Il est celui qui accompagne l’homme toujours et qui porte le souci de lui. Je suis qui je suis peut tout aussi bien se traduire par Je suis qui je serai. Autrement dit : je suis celui que tu as besoin que je sois à toutes les étapes de ta vie. Je suis le même et unique Dieu qui se révèle aux hommes selon leurs besoins. L’homme n’a pas à craindre d’être abandonné de Dieu ; il a à craindre de ne pas porter sur lui le bon regard, et finalement à craindre d’oublier Dieu parce que incapable de le reconnaître. 
 
Cette histoire de juste regard, nous la retrouvons dans l’évangile. Jésus invite ses auditeurs à ne pas se tromper sur Dieu lorsqu’il les invite à porter sur les événements tragiques de leur histoire un juste regard. Ce qui est arrivé aux Galiléens massacrés par Pilate, ou ce qui est arrivé aux victimes de la chute de la tour de Siloé n’est pas le résultat d’un grand péché. Il n’y a pas à mêler Dieu aux affaires des hommes. Mais il y faut porter sur la vie des hommes, et donc sur notre propre vie, un juste regard. Ce regard qui nous permettra de nous convertir ; ce regard qui nous fera prendre patience et voir tous les possibles. La parabole du figuier ne dit pas autre chose. Le maître de la vigne et le vigneron voient la même chose : un figuier qui ne donne pas de fruits. Mais là où le maître ne voit plus qu’un arbre stérile, le vigneron voit encore un arbre capable de donner quelque chose de bon avec un peu de travail et un peu de patience. C’est là le regard de Dieu sur chacun de nous. Lorsque Dieu nous regarde, il ne voit pas d’abord nos péchés, il voit nos possibles, il voit les progrès que nous pouvons encore faire. D’où la manifestation de son amour pour nous sans cesse renouvelée. Dieu nous fait miséricorde pour que nous puissions encore progresser dans son amour, grandir en sainteté et porter les fruits qu’il attend de nous. A son image, nous devons porter sur nos frères le regard même de Dieu et ne pas désespérer des autres, mais croire qu’avec un peu de patience et un peu d’amour de notre part, ils pourront encore progresser. Nous ne ferons véritablement miséricorde aux autres que si nous portons sur eux le regard même de Dieu, le regard le plus juste qui soit. 
 
Il n’est pas faux de dire qu’en matière de miséricorde tout est une histoire d’amour. Mais il est plus juste de dire d’abord qu’en matière de miséricorde, tout est une histoire de regard. Si je n’apprends pas à regarder comme Dieu regarde, je ferme bien des avenirs sur ceux et celles qu’il met sur ma route. Si je ne me regarde pas avec le regard même de Dieu, je me ferme mon propre avenir. Ouvrons les yeux sur le monde, sur les hommes et sur nous-mêmes. Si Dieu est celui qu’il est, les hommes eux-aussi sont ce qu’ils sont : toujours meilleur que ce que je crois, souvent moins pire que ce que j’imagine. Puisse ce temps du carême vécu sous le signe de la miséricorde nous aider à porter sur tous le juste regard, le regard même de Dieu qui entraine le cœur à la miséricorde. Amen.
 
(Dessin extrait de la revue  L'image de notre paroisse, n° 207, mars 2004, éditions Marguerite)

jeudi 25 février 2016

02ème dimanche de Carême C - 21 février 2016

Acte 2 de la miséricorde : écouter et faire confiance.






Le combat spirituel que nous livrons durant ce temps de Carême nous entraîne bien au-delà d’un simple affrontement avec le Mal. Autrement dit, il ne suffit pas d’affronter le Mal et de le repousser hors de nos vies pour mener ce combat à son terme. Il s’agit aussi et surtout d’accepter que notre vie soit placée sous le signe de la Parole de Dieu, une Parole sans cesse à accueillir, à reprendre et à laquelle nous devons faire confiance, absolument. 
 
Que serait devenu Abraham sans cette confiance et cette écoute de la Parole de Dieu qui s’adressait à lui ? Avec Abraham, nous apprenons que Dieu veut entrer en Alliance avec l’homme. Cette Alliance est source d’une promesse de vie pour l’éternité. La descendance promise à Abraham, malgré son grand âge, est le gage de cette vie éternelle. C’est une vie qui est appelée à ne s’arrêter jamais. Elle se poursuivra de génération en génération pour peu que l’homme reste fidèle à l’Alliance, fidèle à Dieu, à l’écoute de sa Parole. Abraham est reconnu juste devant Dieu parce qu’il lui fait confiance : Abram eut foi dans le Seigneur et le Seigneur estima qu’il était juste. Abraham est l’homme qui croit sur parole, sans preuve préalable. Un fils, une descendance sans fin, c’est le résultat de sa foi et non le préalable. Il n’attend pas que Dieu réalise sa promesse pour croire en lui ; il accorde foi à Dieu d’abord. 
 
C’est à cette même confiance que sont appelés les disciples qui contemplent la gloire de Jésus au jour de sa transfiguration. Nous sommes sur le chemin de la Pâque. Jésus a annoncé à ses disciples pour la première fois qu’il allait être livré, souffrir et mourir pour la première fois. Il leur a fait comprendre qu’ils avaient eux-aussi à prendre leur croix chaque jour pour le suivre authentiquement. Pierre, Jacques et Jean se souviennent-ils de tout cela, huit jours après, lorsque Jésus les prend avec lui sur la montagne pour prier ? Font-ils le lien entre l’annonce de sa mort et la gloire qu’ils contemplent là, en présence de Moïse et d’Elie ? Ou ont-ils déjà oublié cette annonce de la mort de Jésus pour ne vivre que ce moment irréel et merveilleux à la fois ? Nous ne le saurons jamais, mais l’injonction de la voix du Père qui se fait entendre (Celui-ci est mon Fils, celui que j’ai choisi : écoutez-le !) et la deuxième annonce de la Passion qui suivra le lendemain, me laisse croire qu’une certaine confusion règne dans l’esprit des disciples. Comment Jésus peut-il être à la fois cet homme qui partage la gloire de Dieu et celui qui va mourir, livré à la folie des hommes ? La voix du Père nous invite, comme elle a invité jadis Abraham, à la confiance. Avec Dieu, nous ne maîtrisons pas tout de tous les événements que nous vivons. Le maître de la vie, c’est lui. Nous devons l’écouter et lui accorder notre confiance, sachant qu’il ne veut que le meilleur pour nous. L’Alliance faite à Abraham et la promesse de vie qui l’accompagne est pour toujours et Jésus la portera à son accomplissement en acceptant d’aller librement à la mort pour que nous puissions vivre. Seule une écoute attentive de la Parole de Jésus peut nous faire comprendre ce paradoxe ; seule une grande confiance en lui pourra nous faire passer de la mort bien réelle de Jésus à sa vie retrouvée, ressuscitée au matin de Pâques. Le combat spirituel que nous avons entrepris est aussi le combat d’une écoute attentive et d’une confiance sans limite à celui que Dieu a envoyé pour récapituler toutes choses. Dans la mort et la résurrection de son fils unique, Dieu fait miséricorde à tous les hommes. 
 
Nous goûterons pleinement à cette miséricorde en accueillant sa Parole, et en lui accordant notre confiance sans exiger de preuve ou de signe. Dieu veut notre salut ; Dieu veut notre vie ; ce sont là des certitudes. Réjouissons-nous de cette miséricorde offerte gratuitement et répandons autour de nous cette bonne nouvelle. Amen.

samedi 13 février 2016

01er dimanche de Carême C - 14 février 2016

L'acte premier de la miséricorde : entrer en combat.






Vous souvenez-vous de la prière d’ouverture de la messe du mercredi des Cendres ? Pas nécessairement mot à mot, mais dans ses grandes lignes ? Elle nous parlait d’entrainement au combat spirituel. Elle laissait clairement entendre que le croyant ne pouvait pas se soustraire à ce combat fondamental. Et aujourd’hui, pour commencer notre première semaine de Carême, la liturgie nous montre Jésus livrant ce combat. Il doit donc y avoir quelque chose de vrai dans l’affirmation de la prière de l’Eglise : nous avons bien un combat spirituel à mener. En ce jubilé de la miséricorde, nous pouvons même dire que ce combat spirituel est l’acte premier, l’acte fondateur de toute miséricorde. 
Regardez notre monde ; les journaux nous étalent page après page le résultat d’une humanité qui semble avoir renoncé à ce combat. Que ce soit en politique, en économie, ou tout simplement dans notre vie ordinaire, c’est bien le Mal qui semble triompher. D’état d’urgence en lois particulières visant à déchoir de leur nationalité ceux que nous n’avons pas su intégrer ou gérer, sans même parler de la difficulté à faire une place en Europe à ces peuples que nous avons condamné à la guerre par souci de profits ou par lâcheté, ce qui triomphe, c’est la peur, le rejet de l’autre, la violence, la méfiance, la stigmatisation… Nos sociétés égoïstes semblent surprises par la violence de la réponse apportée par certains. Au terrorisme intellectuel de certains gouvernants qui nous bercent d’illusions intégrationnistes répond le terrorisme par les armes qui n’a fait que trop de victimes. De jeunes français, en manque de repère et d’espoir, prennent les armes et se retournent contre cette société qui semble les avoir abandonnés et qui, telle les statues représentant la justice, se voile la face devant ses propres errements et ses propres ratés. Plutôt que de vouloir comprendre pour lutter efficacement contre les causes de ces violences soudaines, nous faisons des lois qui vont renforcer ces sentiments de rejet. Quand la violence de lois mal ficelées répond à la violence des armes, c’est plutôt mal parti. 
Le Mal, nous en faisons tous l’expérience dans notre vie. Il y a le Mal que nous faisons et le Mal que l’on nous fait. C’est le même, n’en doutez pas. Nous ne sommes pas plus légitimes que d’autres à faire le Mal. Le Mal est un raté de notre vie, une réponse toujours mauvaise aux pires situations que nous pouvons affronter. Ce Mal, nous devons l’affronter et le vaincre, plutôt que de le répandre en y cédant à notre tour. L’Evangile de ce premier dimanche de Carême nous montre que ce combat est non seulement possible, mais qu’en plus nous pouvons le remporter, sans être des surhommes, sans déployer plus de Mal encore. Mais nous ne pourrons le vaincre qu’en le prenant à sa racine, qui est souvent en nous. 
Regardons bien Jésus. Celui qu’il affronte, c’est l’auteur du Mal, le diviseur, le démon, le diable : qu’importe le nom que vous lui donnez. Ce Mal qu’il affronte, ce sont nos grandes tentations : le pouvoir, la toute-puissance, l’idolâtrie, la mise à l’épreuve de Dieu lui-même. C’est finalement le désir secret qui nous habite tous à un moment ou à un autre de notre vie d’être plus que les autres, de dominer les autres. Jésus ne vainc pas le Mal parce qu’il est le Fils de Dieu ; dans le désert, il ne pose aucun acte de puissance divine. Il fait ce que chacun d’entre nous peut faire : répondre au Mal et le refuser grâce à la vérité que nous procure la Parole de Dieu. Saint Léon le Grand écrit dans un de ses sermons (sermon 39) : Nous voyons le Seigneur vaincre l’ennemi, non pas en usant de sa puissance, mais en s’appuyant sur les enseignements de la Loi. Il honore ainsi l’homme davantage et châtie plus durement son adversaire : ce n’est pas dans sa divinité, mais dans son humanité même, qu’il inflige une défaite à l’ennemi du genre humain. Il a affronté ce combat pour que nous combattions à notre tour ; il a vaincu pour que nous remportions la victoire (…). Pas de foi sans épreuves, pas de lutte sans un adversaire, et sans affrontement, pas de victoire ! Notre vie ici-bas se passe au milieu des embûches et des batailles. Pour ne pas être surpris, il faut veiller et pour vaincre, il faut combattre. 
Si nous voulons vivre ce jubilé de la miséricorde de manière profitable, il nous faudra nécessairement livrer ce combat. Parce que la miséricorde elle-même est un combat à livrer. Et ce combat, nous devons d’abord le livrer contre nous-mêmes, contre ce qui nous tire vers le côté obscur de l’homme, vers sa capacité, vers notre capacité, à faire le Mal. C’est peut-être d’abord à nous-mêmes que nous devons faire miséricorde en luttant contre notre ignorance (c’est là une des œuvres de miséricorde !), en luttant contre nos peurs, en luttant contre cette facilité et cette fascination que nous avons pour le Mal. Le bad boy a un côté plus attirant que le chevalier servant ; c’est regrettable, mais c’est ainsi ! L’interdit est plus séduisant que la loi ; c’est regrettable, mais c’est ainsi ! Même nos péchés semblent être « plus mignons » que la sainteté ; c’est regrettable, mais c’est ainsi ! Oui, le combat spirituel est bien l’acte premier de quiconque veut apprendre la miséricorde, parce que le plus grand Mal n’est jamais celui que l’on subit, mais celui que l’on fait. C’est donc bien en lui-même que tout homme doit lutter d’abord contre le Mal. Et il peut le faire, comme Jésus, avec sa part d’humanité qui le raccroche encore à Dieu et à sa Loi d’amour. Jésus ne fait que citer la Loi divine pour vaincre temporairement son adversaire. Un jour viendra où il le vaincra définitivement. Ce sera paradoxalement au moment même où le Mal sera convaincu d’avoir définitivement gagné, le Fils de Dieu ayant été cloué sur une croix. 
Se faire miséricorde à soi-même, c’est peut-être porter sur soi le regard même de Dieu, qui toujours nous redit son amour pour nous et la valeur que nous avons pour lui. Nous sommes, chacun, unique aux yeux de Dieu ! Regarder humblement sa vie, repérer les zones d’ombre qui la traverse, et oser appeler Dieu à l’aide, voilà pour moi le début de la miséricorde. Si je n’ai pas expérimenté la miséricorde de Dieu à mon égard, comment puis-je apprendre à faire miséricorde à ceux que Dieu place sur ma route ? Au début du Carême, demandons à Dieu cette grâce de savoir nous faire miséricorde. Sachant porter sur nous le regard même de Dieu, nous serons davantage capables de porter sur nos frères et sœurs en humanité ce même regard de Dieu. Nous découvrirons alors en l’autre non un ennemi à abattre, mais un frère à aimer, un frère à aider, un frère à qui manifester la miséricorde de Dieu. Amen.

(Dessin de Jean-Yves DECOTTIGNIES, in Mille dimanches et fêtes, Année C, éd. Les Presses d'Ile de France)