Fais-moi voir la revanche que tu leur infligeras.
Fais-moi voir la revanche que tu
leur infligeras ! J’ai beaucoup d’affection pour le jeune Jérémie,
mais là, je trouve qu’il y va un peu fort. Qu’il se confie à Dieu pour qu’il
veille sur lui, c’est une chose somme toute normale pour un prophète. Qu’il
demande à Dieu d’être l’acteur de sa revanche, ça fait un peu désordre. Essayons
de comprendre et de voir comment Dieu a répondu à cette demande.
Le jeune Jérémie n’a pas de chance, il faut le reconnaître. Il doit annoncer des catastrophes à ce peuple qui refuse de voir qu’il est engagé sur un chemin de perditions et qui refuse de se convertir. Ce n’est pas pour rien qu’il reçoit le sobriquet : l’Epouvante-de-tous-côtés. Que voulez-vous : quand tout semble aller bien, personne n’aime entendre qu’en fait tout va mal, que le pays traverse une crise profonde et que l’ennemi, tapi à la porte, va finalement vaincre. Nous pouvons comprendre la difficulté que le prophète a à se faire entendre et comprendre. Les efforts à faire, les précautions à prendre, le style de vie à changer, c’est pour les autres, jamais pour nous. C’était vrai au temps de Jérémie, c’est encore vrai de nos jours. Il suffit d’écouter les hommes et les femmes politiques, chez nous et ailleurs, ne serait-ce que sur la question du réchauffement climatique. Aucun consensus sur rien d’ailleurs : ni sur la réalité des faits, ni sur les solutions à apporter. Et je pourrais prolonger la liste à l’infini ! Comme personne n’aime les temps de crise, tout le monde se cache derrière son petit doigt et continue comme avant, traitant les autres de prophètes de malheur, d’incapables ou d’incompétents. Entrent en jeu alors les lobbies pour tenter d’infléchir les uns et les autres et de les gagner à leur cause. Jérémie en était conscient : Tous mes amis guettent mes faux pas, ils disent : « Peut-être se laissera-t-il séduire… nous réussirons et nous prendrons sur lui notre revanche ».
Nous
comprenons alors mieux que Jérémie reprenne leur vocabulaire dans sa prière
pour que Dieu prenne pour lui sa revanche. Mais, ce n’est pas tellement
pas Dieu d’être revanchard ! Peut-il seulement envisager pareille chose ?
Environ 200 ans avant Jérémie, Zacharie, fils du prêtre Joad, aura cette parole
terrible, mais tellement plus juste, à l’attention de ce même peuple : Puisque
vous avez abandonné le Seigneur, le Seigneur vous abandonne (2 Ch 24, 20).
Dieu ne se venge pas, il n’a pas de revanche à prendre ; il constate. Le
peuple ne veut pas de Dieu ; il en a le droit. Dieu ne s’imposera pas à
lui. Il laisse son peuple tranquille, faire sa vie, ses expériences. Que Dieu ne
s’impose pas, ne signifie pas pour autant que Dieu n’aime plus son peuple. Au contraire,
c’est parce qu’il l’aime, qu’il ne s’impose pas à lui ; c’est parce qu’il
l’aime, qu’il le laisse libre de ses choix. Jérémie sait cela ; mais on
peut comprendre qu’il implore la revanche de Dieu pour reprendre les
mots mêmes de ses adversaires : faites attention qu’il ne vous arrive pas
ce que vous souhaitez obtenir contre moi, puisque moi j’ai remis ma cause à
Dieu, celui qui peut tout.
Environ deux mille cinq cents ans après Jérémie, je peux pourtant affirmer que Dieu a eu sa revanche. Elle est en permanence sous nos yeux, quelquefois autour de nos cous ou accrochées dans nos maisons. La revanche de Dieu, ce n’est pas la punition ou la destruction de son peuple ; la revanche de Dieu, c’est la croix, le sacrifice de son Fils unique pour que les hommes cessent de se détourner et comprennent – enfin – à quel point ils sont aimés par lui. Puisque les prophètes ont échoué, la Parole même de Dieu est venue dans le monde en Jésus. C’est le don gratuit de Dieu, donné en Jésus Christ, comme le rappelle Paul dans sa lettre aux chrétiens de Rome. Dieu tient sa revanche dans le mystère de la croix, qui devient source du salut pour tous les hommes qui reconnaissent dans ce signe dressé l’immense amour de Dieu pour tous les hommes, et pas seulement pour son peuple. La croix est devenue pour tous le signe dressé de l’amour sans cesse offert par Dieu à l’humanité. Nous avions rejeté son Fils en le faisant mourir sur la croix ; Dieu lui a donné de vaincre la croix pour faire gagner la vie. Quand Dieu prend sa revanche sur nous, il ne nous punit pas ; il corrige notre manière de comprendre et de voir les choses. Quand Dieu prend sa revanche sur nous, sur le mal dont nous sommes capables, il nous oppose son amour qui est de toujours et pour toujours. Quand Dieu prend sa revanche sur nous, il nous dit qu’il n’existe pas de péché assez grand que nous puissions faire qui l’empêcherait de nous aimer. Quand Dieu prend sa revanche sur nous, il nous aime tout simplement ; il nous aime absolument.
Alors oui, avec Jérémie, je forme le vœu que Dieu fasse voir et comprendre la revanche qu’il nous a infligée à tous. Je forme le vœu que l’amour de Dieu soit connu et reconnu par tous. Je forme le vœu que nous ayons le courage d’accueillir cet amour pour en vivre toujours mieux avec tous ceux que Dieu met sur notre route. Amen.





