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Ce blog voudrait vous permettre de vivre un chemin spirituel au rythme de la liturgie de l'Eglise catholique.

Les méditations s'appuient soit sur les textes bibliques quotidiens, soit sur la prière de l'Eglise.

Puisque nous sommes tous responsables de la foi des autres, n'hésitez pas à laisser vos commentaires.

Nous pourrons ainsi nous enrichir de la réflexion des autres.







samedi 18 juillet 2026

16ème dimanche ordinaire A - 19 juillet 2026

 Bon grain ou ivraie ?




(Jugement dernier, Détail du retable peint par Rogier Van de Weyden 
pour la chapelle de l'Hôtel-Dieu de Beaune, France)


 



          Les paraboles de Jésus se suivent… et ne se ressemblent pas ! Elles ont beau parler du royaume des cieux, elles nous font toutes approcher une réalité différente de ce royaume. Sans doute parce que le royaume des cieux est plus complexe qu’on ne le pense. Je voudrais m’attarder sur celle du bon grain et de l’ivraie, parce qu’elle permet d’aborder une question essentielle, et peut-être la plus difficile à résoudre : la question de l’existence du mal. Si Dieu est bon, s’il n’a semé que de bons grains, pourquoi laisse-t-il le mal proliférer sans intervenir ?

          L’explication donnée par Jésus lui-même est pourtant simple : tant que le temps de la moisson n’est pas venu, arracher l’ivraie (le mal) ferait courir le risque d’arracher aussi de bons épis ! Et cela n’est pas acceptable : il n’est pas possible de sacrifier des innocents pour supprimer les coupables. Voltaire reprendra cette idée dans son œuvre Zadig ou la destinée en déclarant : il vaut mieux hasarder de sauver un coupable que de condamner un innocent. La justice de Dieu a l’éternité pour elle ! Dans ce monde créé juste et beau par Dieu, la présence du mal est l’œuvre de l’ennemi, le diable, celui qui divise justement. Ce n’est pas dédouaner Dieu que de le dire ; c’est rappeler simplement une évidence : il existe quelqu’un qui n’aime ni Dieu, ni sa justice et il fait tout pour corrompre ce que Dieu a semé, ce que Dieu a créé.

          Là où j’ai un peu de mal à suivre Jésus, c’est dans l’explication qu’il donne de cette parabole. Il laisse entendre qu’il y a deux sortes d’hommes : ceux qui relèvent du bon grain, les fils du Royaume ; et ceux qui relève de l’ivraie, les fils du Mauvais. Peut-on vraiment séparer ainsi les hommes ? Ne devons-nous pas reconnaître qu’il y a du bon grain et de l’ivraie en chacun de nous ? N’est-ce pas ce que nous faisons, et que l’Eglise nous demande de faire, dans le sacrement de la réconciliation, lorsqu’elle nous propose de confesser l’amour de Dieu en même temps que notre péché ? N’est-ce pas l’expérience que fait Paul, l’Apôtres des Nations quand il écrit dans sa lettre aux Romains (7, 19) : Je ne fais pas le bien que je voudrais, mais je commets le mal que je ne voudrais pas. C’est compliqué un être humain ; c’est tout aussi compliqué, un être humain qui veut être saint ! Tous ont le cœur qui balance entre le Bien et le Mal, et selon les occasions, selon les circonstances, nous penchons plus d’un côté que de l’autre.

          Il y a des œuvres d’art que l’Eglise a laissé proliférer qui témoignent bien de cette dualité présente en chacun. Ce sont les nombreuses représentations du jugement dernier. Vous voyez de quoi je veux parler. Le Christ qui siège en majesté, assis sur la terre, et un ange, portant une balance et pesant les hommes. Ne nous y trompons pas. Ce dernier ne pèse pas deux personnes différentes pour voir laquelle serait bonne pour le paradis et laquelle serait vouée à l’enfer. Non l’ange pèse chacun, et c’est le même qui est sur le plateau de droite et sur le plateau de gauche. J’ai en mémoire le retable du jugement dernier peint pour la chapelle de l'Hôtel-Dieu de Beaune. Si vous en avez l’occasion, je vous invite à le contempler. Vous le trouvez facilement en ligne. Vous verrez l’ange placé sous le Christ, n’intervenant pas dans le jugement ; il tient juste la balance. Et sa posture, celle de ses mains, est en tout point identique à celle du Christ. Et que fait le Christ ? De sa main droite, il bénit ; de sa main gauche, il repousse le mal, à moins qu’il ne regarde pas d’abord le plateau gauche de la balance, celui qui pèse le mal fait par l’homme pesé. Au jugement dernier, nous dit le peintre, le Christ bénira toujours le bien que nous aurons fait. Il n’est pas le comptable que certains imaginent, qui note scrupuleusement tout le mal que nous faisons, pour n’en perdre aucune miette et nous le resservir lors du jugement dans un petit carnet noir. Le jugement de Dieu n’est pas accusatoire, il est un jugement qui regarde le bien fait. Et aucun bien fait ne sera jamais perdu ; le bien fait sera toujours plus important aux yeux de Dieu et de sa miséricorde que le mal. Dans son Royaume, nous entrerons avec le bien fait, et le mal que nous aurons pu faire, pour peu qu’il ne soit pas notre dernier mot, sera repoussé, pardonné par le Christ, pour que le bien resplendisse à sa juste valeur. Seul celui qui épousera totalement la cause du Mauvais au jour du jugement sera repoussé avec le Mauvais. Le temps nous est laissé, à chacun, pour choisir toujours le Bien et rejeter encore le Mal. Car telle est la justice de Dieu, qui prend patience et qui valorise le Bien tout en combattant le Mal.

          Le bon grain et l’ivraie poussent bien tous deux en nous ; le bon grain, parce que Dieu nous a fait ainsi ; l’ivraie, parce que le diable ne supporte pas le bien et cherchera toujours à mettre la division en l’homme d’abord, en y semant son ivraie. Ne nous y trompons pas : c’est bien parce que nous sommes divisés intérieurement chacun, que nous sommes divisés entre nous en société. C’est parce que l’homme est divisé en lui-même qu’il peut trouver bon ce qui est mal et mal ce qui est bon. La récente loi sur l’aide à mourir nous l’a encore démontré. Là où j’attendais que nos politiques s’occupent principalement de notre bien vivre ensemble, une courte majorité a trouvé mieux de s’occuper d’abord de notre bien mourir individuellement, trouvant cette solution meilleure à celle d’œuvrer au bien vivre pour tous, y compris pour nos malades et nos souffrants. Quand le bon grain pousse avec l’ivraie, tout devient possible. Mais comme l’a encore écrit Paul (1 Co 10, 23) : tout est permis, mais tout n’est pas constructif. Et la mort, comme le mal, n’a jamais rien construit, si ce n’est des cimetières.

          Cette parabole du bon grain et de l’ivraie, nous invite alors à faire le point sur notre vie et à décider, tant qu’il en est temps, de l’orientation que nous voulons donner à celle-ci. Une vie au service du Bien et de la Vie, ou une vie au service du Mal et de la Mort. La question est ancienne, puisque Moïse fut le premier à la poser à son peuple et à l’exhorter ainsi : choisis donc la vie ! Ainsi, sur notre plateau de balance, le Bien que nous aurons fait resplendira plus que le Mal auquel nous aurons pu succomber, et nous connaîtrons la gloire que Dieu réserve à ses fidèles. Amen.

dimanche 12 juillet 2026

15ème dimanche ordinaire A - 12 juillet 2026

 Tu prépares la terre, tu arroses les sillons.





 

            Il leur dit beaucoup de choses en paraboles. Voilà un fait de la vie de Jésus que nul ne peut contester. Nous ne les connaissons peut-être pas toutes, mais parmi celles qui nous sont parvenues, beaucoup retiennent celle de l’enfant prodigue et celle du bon Samaritain. La parable du semeur serait sans doute aussi bien placée au palmarès des paraboles les plus connues, parce que c’est une des rares à être entièrement expliquée par Jésus lui-même à ses seuls Apôtres. Faut-il dès lors que je rajoute une explication à l’explication officielle ? Il est difficile de dire autre chose que le Maître lui-même. Et pourtant…

            L’expérience rapportée par Jésus dans cette parabole du semeur ne nous est pas étrangère, même si nous sommes citadins. Un bout de jardin ou quelques jardinières suffisent, et nous voilà à planter qui des fruits et légumes, qui des plantes d’agréments. Nous savons d’expérience combien le choix de la terre compte, selon ce que nous voulons faire grandir. Aucune terre n’est vraiment mauvaise ; il faut apprendre ce que l’on peut y planter. Un sol rocailleux ne convient pas à tout, mais les plantes dites de rocailles s’y épanouissent à merveille. Si j’en parle, c’est parce que je ne voudrais pas que quelqu’un pense qu’il n’est pas fait pour accueillir la Parole de Dieu, puisque c’est elle qui est largement semée dans la parabole. Nous sommes tous faits pour accueillir la Parole, mais peut-être que toute parole, même de Dieu, ne nous convient pas toujours. Selon ce que nous vivons, il nous faudra davantage une parole de consolation, ou de guérison, ou d’encouragement, et quelquefois une parole de réprimande ! Nous savons tous qu’une parole donnée à un mauvais moment peut ne rien donner, voire produire l’exact contraire de ce que nous visions. Semer la parole largement ne signifie pas la semer n’importe comment ! Comment pourrions-nous seulement croire que Dieu, qui accorde avec raison une grande importance à sa Parole et à sa réception, ne se préoccupe pas du lieu où sa Parole tombe ? 

            C’est le psalmiste qui m’a rendu attentif à ce détail. Le Psaume 64 (65) que nous avons chanté précise ceci : Ainsi, tu prépares la terre, tu arroses les sillons. C’est bien de Dieu qu’il parle, et de son œuvre pour nous. La terre qu’il prépare, c’est notre cœur ! Il le prépare, et nous prépare, à accueillir sa Parole, à accueillir son Verbe fait chair. Quand Dieu sème son Verbe, il prépare d’abord la terre. Pensons à tous les prophètes de la Première Alliance ! Pensons à Jean le Baptiste qui a préparé très immédiatement le cœur des hommes à l’accueil du Messie. Quand Dieu sème sa Parole, il n’est ni inconscient, ni fou ; il est juste généreux. Il sème largement, pour que jamais nous ne manquions de sa Parole nécessaire à notre vie, nécessaire à notre salut. Elle est pour tous, quel que soit l’état de notre vie, sol pierreux, envahi de ronces ou bonne terre. Il sème même au bord du chemin, quand bien même rien n’y pousse. Nous sommes bord du chemin lorsque nous nous tenons à distance, pas vraiment concernés par elle. Mais je crois que même du bord du chemin, Dieu ne désespère pas, parce que ce bord du chemin peut se laisser saisir par le spectacle de la bonne terre qui porte du fruit, et il peut décider un jour de chasser le Mauvais qui emporte tout ce que Dieu a pourtant largement semé. 

            Car oui, Dieu visite la terre, Dieu prépare la terre et arrose les sillons. Dieu nous visite, Dieu nous visite, et nous pouvons choisir de faire de cette visite, de cette préparation, quelque chose de bon pour nous, grâce à ses soins prodigués. Dieu n’abandonne personne au Mauvais. Il a même envoyé sa Parole nous libérer tous de l’emprise du Mauvais pour que, de bord du chemin, nous devenions tous bonne terre. Sans doute passerons-nous par le sol pierreux et le sol envahi de ronces. Mais toujours souvenons-nous que nous pouvons nous laisser travailler par Dieu, car c’est lui qui, non seulement sème, mais c’est aussi lui qui prépare notre terre et arrose nos sillons pour que nous produisions les fruits attendus à raison de cent, ou soixante, ou trente pour un. Laissons donc Dieu agir en nous ; laissons-nous transformer par lui ; devenons cette bonne terre, et nous porterons du fruit. C’est notre choix de laisser Dieu préparer la terre et arroser les sillons. Amen.

dimanche 5 juillet 2026

14ème dimanche ordinaire A - 5 juillet 2026

Devenez mes disciples.



(Gustave Doré, Jésus prêchant devant la foule)




 

            La richesse de la Parole de Dieu ne cesse de me surprendre. Nous avons eu droit aujourd’hui à un extrait du prophète Zacharie qui nous parle d’un roi qui vient pour rétablir la paix ; puis d’une méditation de Paul sur le rôle de l’Esprit Saint dans notre vie ; enfin, nous avons entendu Jésus nous parler de sa mission qui est de révéler le Père, et pour cela, il nous invite à venir à lui. Mais quelle est la cohérence de cet ensemble ? Peut-on trouver un verset qui les unirait tous et qui donnerait du sens pour la semaine qui vient ?  La réponse vient de Jésus lui-même et elle tient en trois mots : Devenez mes disciples. Mais cela signifie quoi, devenir disciple ?

            La première attitude, c’est d’accueillir celui qui vient ou qui nous appelle. C’est tellement simple que cela m’avait presque échappé. Ce roi qui vient pour établir la paix, dont nous parle le prophète, ne pourra rien si nous ne décidons pas de l’accueillir dans notre vie. Les grands hommes et les grandes femmes qui ont recherché la paix n’ont pas manqué dans l’histoire de l’humanité ; et pourtant, combien de conflits aujourd’hui encore à nos portes ? Et je ne parle même pas de la violence ordinaire dans nos rues à laquelle tous semblent se résigner ! Nous n’avons pas accueilli ces messagers de paix ; nous ne les avons pas suivis pour œuvrer avec eux à un monde plus juste et fraternel d’où les armes et les chars de guerre auront disparu. Accueillir, ce n’est pas simplement écouter ; c’est tenir pour vrai ce qui est dit ou proposé et prendre notre part. Accueillir, c’est faire nôtre la cause de celui que l’on reçoit.

            La deuxième attitude est soulignée par Paul ; elle consiste à vivre de l’esprit de ceux que l’on a accueilli. Frères, vous n’êtes pas sous l’emprise de la chair, mais sous celle de l’Esprit, puisque l’Esprit habite en vous. Celui qui n’a pas l’Esprit du Christ ne lui appartient pas. Être disciple, ce n’est donc pas juste être baptisé, mais vivre de ce Christ et de l’Esprit Saint qu’il nous a transmis. C’est passer de la théorie (l’évangile entendu) à la pratique (l’évangile vécu), en toutes choses et avec tous. Et cela, c’est un peu plus compliqué. Parce que nous avons tous de bonnes raisons de n’être pas évangélique avec untel qui nous a fait un sale coup, ou avec unetelle qui n’arrête pas de mal parler de nous. Et la liste est longue, de motifs de ne pas suivre en tout ce que nous dit l’Esprit. Il y en aura toujours un envers qui l’évangile sera trop difficile à appliquer. Mais pour Paul, il n’est pas possible de transiger. Accueillir le Christ, c’est vivre du Christ, vivre comme le Christ, pour vivre enfin, pour vivre en grand, pour vivre en entier. Si, par l’Esprit, vous tuez les agissements de l’homme pécheur, vous vivrez. Comprenez bien qu’il s’agit de l’homme pécheur en nous, et non pas autour de nous. Il n’est pas question de supprimer l’autre, mais bien de supprimer le péché et ce qui y conduit en nous. L’Esprit n’est pas donné pour supprimer ceux qui font du mal, mais pour supprimer notre propre capacité à faire le mal.

            La troisième attitude pour devenir disciple, c’est bien sûr de venir auprès de Jésus, et de rester avec lui quand bien même ce qu’il nous demande peut nous sembler lourd. Venez à moi, prenez sur vous mon joug, devenez mes disciples… Mon joug est facile à porter, et mon fardeau, léger. Je comprends ces affirmations comme une invitation à ne pas me décourager devant la tâche à accomplir. Il peut sembler quelquefois que le Christ nous demande l’impossible, par exemple lorsqu’il nous dit : Aimez vos ennemis ; ou encore celui qui regarde derrière lui n’est pas digne de moi. Bref, toutes les paroles difficiles de l’évangile ! Devenir disciple, ce n’est pas une vue de l’esprit ; devenir disciple, ce n’est pas la décision d’un moment ; devenir disciple, c’est l’œuvre d’une vie. Et cela passera forcément un jour par la croix, parce que le disciple n’est pas au-dessus de son maître, mais avec son maître. Là où passe le maître, passe le disciple. Mais le disciple y passe avec et grâce à l’enseignement et à l’exemple de son maître. Et le Christ, notre Maître, est passé partout victorieux. Même la mort n’a pu le retenir ! La vie est toujours avec lui ; la vie est toujours en lui. Devenir disciple, c’est partager cette vie et les effets de cette vie. Avec le Christ, nous pouvons tout pour le bien de tous ! Avec le Christ, la mort n’est plus à craindre ! Avec le Christ, le péché est vaincu ! Avec le Christ, Satan est défait.  

            Le changement du monde que beaucoup attendent ne viendra pas d’une recette politique. Ils semblent plus préoccupés en ce moment d’une bonne mort pour nous que d’une belle vie pour nous ! Le changement nécessaire pour que le monde devienne plus juste et plus fraternel ne viendra que d’authentiques disciples du Christ qui laisseront son Esprit infuser en leur vie pour mieux se diffuser autour d’eux. Car l’authentique disciple du Christ ne garde ni le Christ, ni son Esprit pour lui-même. Il veille à ce qu’il parvienne à tous. Devenir disciple, c’est devenir missionnaire, là où nous vivons pour que pas un seul lieu ne soit soustrait à l’amour que le Christ est venu offrir au monde. Amen. 

samedi 27 juin 2026

Solennité des Saints Pierre et Paul - 28 juin 2026

 Nos saints patrons nous obligent, mais à quoi ?

(ce dimanche, je prêche la fête des Apôtres Pierre et Paul à Pfaffenhoffen)




(Saint Pierre et Saint Paul)

 

 



            Chacune de nos paroisses porte le nom d’un ou plusieurs saints. La vôtre a été placée par vos ancêtres sous le patronage des Saints Pierre et Paul, les colonnes de l’Eglise. Je ne sais pas s’il reste une trace dans vos archives qui explique ce choix, mais je sais que le choix de ce patronage vous oblige. Autrement dit, ce n’est pas neutre de placer votre communauté sous le patronage de Pierre et de Paul. Comme nous savons avec certitude que ni Pierre, ni Paul n’ont leurs origines à Pfaffenhoffen, ni n’ont évangélisé ici, il nous faut comprendre à quoi vous oblige un patronage aussi prestigieux. Intéressons-nous donc à chacun de vos patrons.

            J’ai toujours trouvé la figure de Pierre intéressante. Il fait partie des premiers à suivre Jésus avec son frère André. Et, dans l’évangile de Jean, c’est André qui vient annoncer à Pierre qu’il a trouvé le Messie et qui le conduit à Jésus. Ceci nous montre que Pierre est capable d’écoute et d’action. Son écoute le conduit à croire son frère et à le suivre. Il aurait pu ne pas écouter (au sens de comprendre) ce que disait André. Il aurait pu écouter et décider de ne pas suivre son frère. Il aurait pu écouter et suivre André, mais sans s’attacher à Jésus, juste par curiosité, juste pour surveiller André, un réflexe de grand frère, quoi. Non, il écoute, suit et reste. Le pape Léon disait cette semaine aux cardinaux que c’est celui qui écoute qui détient la primauté et donc la mission de guider les autres. L’évangile de la solennité ne dit pas autre chose. La profession de foi de Pierre ne lui vient pas d’une intelligence supérieure aux autres Apôtres, mais de son écoute. Jésus le lui affirme : Ce n’est pas la chair et le sang qui t’ont révélé cela, mais mon Père qui est aux cieux. Pierre sait écouter les hommes ; Pierre sait écouter Dieu. C’est pour cela que Jésus bâtira sur lui son Eglise : Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Eglise. C’est parce qu’il sait écouter qu’il devient le premier et le guide de la communauté croyante après la Pentecôte. Pierre nous oblige à apprendre à écouter et à faire confiance. Dans le gouvernement de l’Eglise, que ce soit à l’échelle internationale ou à l’échelle locale, l’écoute et la confiance sont primordiales. Celui qui prétend guider doit savoir écouter et faire confiance à ceux qu’il écoute ; en échange, la communauté sait qu’elle peut faire confiance à son guide parce qu’elle se sait écoutée par lui. Savoir écouter, c’est plus que savoir entendre. Ecouter suppose de laisser descendre dans le cœur, lieu des grandes décisions, ce qui nous est dit ; écouter, suppose de se laisser transformer par ce que l’on nous a dit ; écouter signifie que je suis capable de changer d’opinion, d’orientation, de direction. Celui qui n’écoute pas, s’expose à guider un navire qui n’est plus qu’une coquille vide, parce que tous auront tiré la seule conclusion possible : il ne nous écoute pas, il n’a pas besoin de nous. Pourquoi aurions-nous besoin de lui ?

            La figure de Paul, c’est ma grande faiblesse. J’ai, depuis toujours, une vraie vénération pour l’Apôtre des Nations. Il est passé d’ennemi du Christ à Apôtre infatigable, parcourant le monde pour annoncer le Christ, et fixant dans ses lettres la théologie chrétienne. Il est le premier à expliquer la foi chrétienne, à démontrer que Jésus accomplit toutes les promesses de la Première Alliance. L’ardeur qu’il avait mise à éradiquer la foi naissante, il la mettra, après sa rencontre avec le Ressuscité sur la route de Damas, à propager la foi chrétienne et à la rendre intelligible. Ses lettres sont les premiers écrits chrétiens, certaines, avant même les évangiles ! La parole la plus audacieuse de Paul est celle qui fait écho à la profession de foi de Pierre : Pour moi, vivre, c’est le Christ ! (Ph 1, 21). Tout est dit de la foi chrétienne : le Christ au cœur de la vie des hommes, source de la vie des hommes. Et parce qu’il est cette source, Paul peut décrire alors l’art de vivre chrétien dans ce bel hymne à la charité de sa première lettre aux Corinthiens : Si je n’ai pas l’amour, je ne suis rien ! Paul est l’Apôtre qui nous oblige à revoir nos priorités, à être capable de changer notre manière de voir et de comprendre les choses. Il nous oblige à approfondir notre foi, à la réfléchir. L’événement de Damas n’est pas tant une conversion, puisque Paul ne change pas de Dieu, mais une vocation, un appel de Dieu à le suivre. Certes, en suivant Dieu, il changera son cœur ; mais l’appel de Dieu est premier ! Là où Pierre nous apprend à écouter, Paul nous apprend à écouter autrement. Il était bien convaincu d’accomplir la volonté de Dieu quand il poursuivait les chrétiens ; mais il a su écouter Dieu autrement et se rendre compte qu’il faisait fausse route. Paul nous oblige à accepter de nous être trompé ; il nous invite à écouter mieux pour suivre mieux. Voyez-vous : Paul, avant et après Damas, c’est le même caractère, juste réorienté. Sa priorité n’est plus de détruire les disciples du Christ, mais de construire avec eux l’Eglise que le Christ a confié à Pierre. Cela n’ira pas sans conflit ; mais cela passera toujours par la capacité à écouter Dieu, à écouter les autres, à trouver la voie la meilleure à suivre. La grande œuvre de Paul devrait être celle de tout chrétien : remettre sans cesse sur le métier le travail d’approfondissement et d’éclaircissement de la foi chrétienne pour l’annoncer à tous.

            Mesurez bien la chance que vos ancêtres vous ont donné en vous plaçant sous le double patronage de Pierre et de Paul. En vous mettant à leur écoute, en méditant leurs écrits et leur vie, vous deviendrez des fidèles du Christ toujours plus attentifs à Dieu et aux autres. Ecouter Dieu sans changer notre relation aux autres, c’est juste spiritualiser notre vie. Être attentif aux autres sans fonder cette attention sur l’écoute de Dieu, c’est transformer l’Eglise en ONG activiste, améliorant la vie de ceux dont elle prend soin certes, mais incapable d’apporter l’espérance qui transforme durablement une vie et le monde. Montrez-vous de dignes héritiers de vos saints patrons, vous écoutant les uns les autres, écoutant Dieu, comprenant chaque jour mieux votre foi, ne renonçant jamais à la proposer sans l’imposer. Pierre et Paul étaient des disciples libres ; soyez libres à la suite du Christ et rendez les autres libres de choisir le Christ, ou pas. Le travail de tout chrétien est de témoigner ; décider revient à ceux qui les écoutent. Amen.


samedi 20 juin 2026

12ème dimanche ordinaire A - 21 juin 2026

 Fais-moi voir la revanche que tu leur infligeras.





(Marc CHAGALL, Le prophète Jérémie, 1968, Musée national Marc Chagall, Nice)



 

            Fais-moi voir la revanche que tu leur infligeras ! J’ai beaucoup d’affection pour le jeune Jérémie, mais là, je trouve qu’il y va un peu fort. Qu’il se confie à Dieu pour qu’il veille sur lui, c’est une chose somme toute normale pour un prophète. Qu’il demande à Dieu d’être l’acteur de sa revanche, ça fait un peu désordre. Essayons de comprendre et de voir comment Dieu a répondu à cette demande.

            Le jeune Jérémie n’a pas de chance, il faut le reconnaître. Il doit annoncer des catastrophes à ce peuple qui refuse de voir qu’il est engagé sur un chemin de perditions et qui refuse de se convertir. Ce n’est pas pour rien qu’il reçoit le sobriquet : l’Epouvante-de-tous-côtés. Que voulez-vous : quand tout semble aller bien, personne n’aime entendre qu’en fait tout va mal, que le pays traverse une crise profonde et que l’ennemi, tapi à la porte, va finalement vaincre. Nous pouvons comprendre la difficulté que le prophète a à se faire entendre et comprendre. Les efforts à faire, les précautions à prendre, le style de vie à changer, c’est pour les autres, jamais pour nous. C’était vrai au temps de Jérémie, c’est encore vrai de nos jours. Il suffit d’écouter les hommes et les femmes politiques, chez nous et ailleurs, ne serait-ce que sur la question du réchauffement climatique. Aucun consensus sur rien d’ailleurs : ni sur la réalité des faits, ni sur les solutions à apporter.  Et je pourrais prolonger la liste à l’infini ! Comme personne n’aime les temps de crise, tout le monde se cache derrière son petit doigt et continue comme avant, traitant les autres de prophètes de malheur, d’incapables ou d’incompétents. Entrent en jeu alors les lobbies pour tenter d’infléchir les uns et les autres et de les gagner à leur cause. Jérémie en était conscient : Tous mes amis guettent mes faux pas, ils disent : « Peut-être se laissera-t-il séduire… nous réussirons et nous prendrons sur lui notre revanche ».

Nous comprenons alors mieux que Jérémie reprenne leur vocabulaire dans sa prière pour que Dieu prenne pour lui sa revanche. Mais, ce n’est pas tellement pas Dieu d’être revanchard ! Peut-il seulement envisager pareille chose ? Environ 200 ans avant Jérémie, Zacharie, fils du prêtre Joad, aura cette parole terrible, mais tellement plus juste, à l’attention de ce même peuple : Puisque vous avez abandonné le Seigneur, le Seigneur vous abandonne (2 Ch 24, 20). Dieu ne se venge pas, il n’a pas de revanche à prendre ; il constate. Le peuple ne veut pas de Dieu ; il en a le droit. Dieu ne s’imposera pas à lui. Il laisse son peuple tranquille, faire sa vie, ses expériences. Que Dieu ne s’impose pas, ne signifie pas pour autant que Dieu n’aime plus son peuple. Au contraire, c’est parce qu’il l’aime, qu’il ne s’impose pas à lui ; c’est parce qu’il l’aime, qu’il le laisse libre de ses choix. Jérémie sait cela ; mais on peut comprendre qu’il implore la revanche de Dieu pour reprendre les mots mêmes de ses adversaires : faites attention qu’il ne vous arrive pas ce que vous souhaitez obtenir contre moi, puisque moi j’ai remis ma cause à Dieu, celui qui peut tout.

            Environ deux mille cinq cents ans après Jérémie, je peux pourtant affirmer que Dieu a eu sa revanche. Elle est en permanence sous nos yeux, quelquefois autour de nos cous ou accrochées dans nos maisons. La revanche de Dieu, ce n’est pas la punition ou la destruction de son peuple ; la revanche de Dieu, c’est la croix, le sacrifice de son Fils unique pour que les hommes cessent de se détourner et comprennent – enfin – à quel point ils sont aimés par lui. Puisque les prophètes ont échoué, la Parole même de Dieu est venue dans le monde en Jésus. C’est le don gratuit de Dieu, donné en Jésus Christ, comme le rappelle Paul dans sa lettre aux chrétiens de Rome. Dieu tient sa revanche dans le mystère de la croix, qui devient source du salut pour tous les hommes qui reconnaissent dans ce signe dressé l’immense amour de Dieu pour tous les hommes, et pas seulement pour son peuple. La croix est devenue pour tous le signe dressé de l’amour sans cesse offert par Dieu à l’humanité. Nous avions rejeté son Fils en le faisant mourir sur la croix ; Dieu lui a donné de vaincre la croix pour faire gagner la vie. Quand Dieu prend sa revanche sur nous, il ne nous punit pas ; il corrige notre manière de comprendre et de voir les choses. Quand Dieu prend sa revanche sur nous, sur le mal dont nous sommes capables, il nous oppose son amour qui est de toujours et pour toujours. Quand Dieu prend sa revanche sur nous, il nous dit qu’il n’existe pas de péché assez grand que nous puissions faire qui l’empêcherait de nous aimer. Quand Dieu prend sa revanche sur nous, il nous aime tout simplement ; il nous aime absolument.

            Alors oui, avec Jérémie, je forme le vœu que Dieu fasse voir et comprendre la revanche qu’il nous a infligée à tous. Je forme le vœu que l’amour de Dieu soit connu et reconnu par tous. Je forme le vœu que nous ayons le courage d’accueillir cet amour pour en vivre toujours mieux avec tous ceux que Dieu met sur notre route. Amen.

samedi 13 juin 2026

11ème dimanche ordinaire A - 14 juin 2026

 Ils les choisit et les envoie en mission.




(Les Douze Apôtres)



            On croit connaître les Evangiles et on s’aperçoit que notre lecture, jusqu’à présent, était hâtive, voire inattentive aux détails qui différencient les différentes versions d’un même événement. L’évangile entendu aujourd’hui n’échappe pas à la règle. Matthieu que nous lisons cette année, a cette particularité de lier de manière très immédiate le choix des disciples et leur envoie en mission. Qu’est-ce que cela peut signifier pour nous ? Je vous propose trois pistes à méditer.

            Jésus choisit donc les Douze et les envoie en mission. Il les choisit pour cela. La preuve, à peine Jésus a-t-il donné la liste des Douze qu’il les envoie. Cela veut bien dire que Jésus n’appelle pas pour le plaisir d’appeler, pour avoir du monde autour de lui. Les signes qu’il pose, la clarté de son enseignement, assurent la présence des foules. Il suffit de lever les yeux : la foule est là, presqu’à chaque pas. Voyant les foules, Jésus fut pris de compassion envers elles parce qu’elles étaient désemparées et abattues comme des brebis sans berger. Nous pouvons même dire que c’est la présence de ces foules qui conduit Jésus à choisir les Douze après avoir constaté que la moisson est abondante mais les ouvriers peu nombreux. En fait d’ouvrier, jusqu’à cet instant, il n’y a que lui, Jésus ! Le choix des Douze correspond donc à une nécessité de service. Tout seul, tout Fils de Dieu qu’il est, il n’y arrivera pas ; le temps lui est compté ! Et quand bien même il y arriverait dans l’immédiat, Jésus choisit d’avoir besoin d’Apôtres, parce qu’il voit sans doute plus loin que nous ; il voit sans doute déjà après Pâques et la mission qu’il restera à accomplir pour faire connaître son œuvre de salut pour tous les hommes. Avons-nous tous suffisamment conscience que, si nous ne pouvons rien faire pour Jésus, nous pouvons tout faire pour les hommes et les femmes de notre temps qui, comme jadis, sont comme des brebis sans berger ? Avons-nous suffisamment conscience que Jésus veut avoir besoin de nous pour participer, même modestement, à sa mission ?

           Jésus choisit donc les Douze et les envoie en mission. Mais Matthieu ne dit pas s’il les envoie seul ou par deux. C’est une précision qu’on trouvera chez Marc seulement, mais qui ne semble pas importante pour Matthieu. En revanche, Matthieu fait bien comprendre que ce choix pour un envoi est une participation à la mission même de Jésus. Sur votre route, proclamez que le royaume des Cieux est tout proche : c’est ce que proclame Jésus depuis le lendemain de son baptême.  Il y a comme un caractère urgent à la mission : le royaume est tout proche. Comme s’il s’agissait pour les gens de ne pas le rater, d’être prêts quand il viendra ! Guérissez les malades, ressuscitez les morts, purifiez les lépreux, expulsez les démons : c’est ce que Jésus ne cesse de faire durant toute sa vie terrestre. Ce sont bien ces mêmes signes qu’ils doivent poser pour participer à l’unique mission qui est celle de Jésus, parce que, dans l’enseignement des prophètes d’Israël, ces signes attestent que le Messie est proche. Jésus, en leur donnant des instructions strictes, les rend capables de faire ce pourquoi il les envoie en mission. C’est toujours le cas aujourd’hui : Dieu n’appelle pas ceux qui sont capables de, mais rend capables ceux qu’il appelle. Cela permet à l’appelé d’être libéré de cette question, qui peut aussi être une objection : je ne saurai pas faire. Si Dieu t’appelle à quelque chose, s’il te choisit, il te rend capable d’accomplir ce qu’il te demande de faire. Il ne joue pas avec toi ; il te prend au sérieux et te donne la grâce nécessaire à ta mission. Mais suis-je persuadé de cette urgence que Jésus ressent ou est-ce que je me laisse convaincre que le royaume, c’est pour plus tard et que rien vraiment ne presse ?

            A ces disciples qu’il choisit et envoie, Jésus pose des interdits, et nous pouvons en être surpris. Ils s’entendent ainsi : Ne prenez pas le chemin qui mène vers les nations païennes et n’entrez dans aucune ville des Samaritains. Allez plutôt vers les brebis perdues de la maison d’Israël. Certains pourraient dire que cela a le goût singulier du nationalisme : d’abord les nôtres ! Mais peut-être faut-il d’abord y voir une affirmation de l’élection d’Israël comme peuple particulier de Dieu. Les promesses messianiques sont d’abord pour lui ; c’est lui d’abord qui doit se convertir, c’est lui qui doit être à nouveau fidèle à Dieu, c’est lui d’abord qui doit être sauvé pour retrouver le sens de son élection : il est le peuple particulier, non parce qu’il est le préféré de Dieu, mais parce qu’il doit être lumière pour toutes les nations. Si le peuple que Dieu s’est choisi ne resplendit plus de la gloire de Dieu, comment les nations païennes pourraient-elles être attirées par une lumière qui n’existe plus ? Ce serait perdre un temps précieux d’essayer de convaincre les autres s’ils voient que le peuple choisi s’est détourné de son Dieu. L’urgence est donc là, auprès du peuple de Dieu, et elle est toujours là pour nous aussi aujourd’hui, nous qui sommes entrés dans ce peuple par notre baptême. Les communautés chrétiennes peuvent continuer de se lamenter, continuer à se dépenser en projets divers et variés pour attirer du monde, mais si elles ne resplendissent pas du Ressuscité, comment les hommes et les femmes de notre temps comprendraient-ils l’intérêt de suivre, non pas nous, mais le Christ ? Comment pouvons-nous tous être davantage disciples de Jésus, c'est-à-dire vivre de lui, pour donner envie à d’autres de le devenir ? C’est sans doute notre plus grand défi.

            Cet appel des disciples et cet envoi en mission, ne sont donc pas seulement un événement du passé. Ils sont notre réalité, la réalité de l’Eglise tout entière, la réalité de ce peuple devenu, par le baptême, prêtre, prophète et roi à l’image du Christ. Portant le Christ en nous, l’accueillant en nous par l’eucharistie, nous ne pouvons pas, et nous ne devons pas surtout, le garder pour nous qui sommes fidèles. Le pain eucharistique, rompu et partagé, étant le signe de la présence du Christ, nous n’avons pas d’autre choix que de le partager encore largement à ces chrétiens qui ont oubliés Dieu, Jésus et son œuvre de salut, afin que, par leur conversion et notre conversion permanente, le monde puisse croire et parvenir un jour au salut. Entendons le Christ qui nous choisit et nous appelle par notre nom, comme il a choisi et appelé les Douze, et laissons-nous envoyer, même modestement, annoncer par notre vie que le royaume des Cieux est tout proche. AMEN.

samedi 6 juin 2026

Saint Sacrement du Corps et du Sang du Christ A - 7 juin 2026

Souviens-toi !  







 

            Souviens-toi ! C'est la consigne donnée par Moïse à son peuple pour qu’il n’oublie jamais l’œuvre de Dieu en sa faveur quand, affamé dans le désert, il a reçu de Dieu la manne, et quand assoiffé, Dieu a fait jaillir pour lui l’eau de la roche la plus dure. Souviens-toi ! De la même manière, nous sommes invités aujourd’hui à faire mémoire de l’œuvre du Christ pour nous quand, au soir du jeudi saint, il a partagé à ses disciples le pain et le vin, signes de son corps et de son sang livrés pour nous. L’Eucharistie, instituée ce soir-là, devenait, pour les disciples du Christ et à jamais, la source et le sommet de leur foi, rendant présent pour toujours le Christ dans un morceau de pain et un peu de vin consacré. La solennité du Saint Sacrement du Corps et du Sang du Christ que nous célébrons vient nous redire ce grand mystère d’un Dieu qui ne cesse de se donner totalement pour notre salut.

           Souviens-toi de la source de ton salut, le Christ livré sur la croix. Dans un monde en perte de repères, il est bon de pouvoir lever les yeux vers le Crucifié pour découvrir en lui celui qui nous offre sa vie. La croix résume et condense toute l’œuvre de Jésus qui n’a cessé, à travers son enseignement et ses gestes de nous dire l’immense amour de Dieu pour chacun. A nous qui avions si souvent rompu son Alliance, était donné dans ce Corps livré, une Nouvelle Alliance, une Alliance Eternelle, scellée dans le sang versé. Puisqu’en Jésus, Dieu lui-même s’offrait tout entier, personne désormais ne pourrait briser cette Alliance. L’humanité peut choisir de l’ignorer, mais Dieu ne peut pas la retirer, parce qu’il ne peut cesser d’aimer cette humanité pour laquelle il a donné son Fils. La vie du Fils unique de Dieu prend avec elle la vie de toute l’humanité pour la faire passer par la croix et la faire entrer dans la gloire de Dieu. De la croix, nous recevons une dignité nouvelle, celle de fils et de fille de Dieu, que rien, pas même la mort, ne peut nous enlever. Nous pouvons choisir d’y renoncer, mais Dieu ne peut pas nous l’enlever, à cause de Jésus qu’il voit en chacun de nous. Par le sacrifice de Jésus sur la croix, auquel nous participons par notre baptême, qui est une plongée dans la mort et la résurrection de Jésus, Dieu nous reçoit comme ses fils et ses filles. Dans l’acte même qui l’a défiguré, Jésus nous a transfiguré, faisant de nous ses frères et sœurs. Dieu ne peut revenir sur cet acte de salut qui inaugure et fonde la foi des disciples de son Fils.

            Souviens-toi aussi du sommet de ta foi. Tu es appelé à plus grand que ta vie ici-bas. Tu as un avenir auprès de Dieu, pour toujours. La Foi est toujours accompagnée par sa sœur Espérance. L’Eucharistie, qui nous fait faire mémoire de Jésus qui est mort et ressuscité, nous tourne aussi vers notre avenir, le retour du Christ dans la gloire qui nous verra entrer dans la gloire de Dieu. Au cœur de la prière eucharistique, il y a ce chant de l’anamnèse qui résume bien cela. A l’invitation du prêtre : Il est grand le mystère de la foi, nous répondons : nous annonçons ta mort, Seigneur Jésus, nous proclamons ta résurrection (voilà pour la source de notre foi), nous attendons ta venue dans la gloire (voilà pour notre espérance et le sommet de notre foi). Il n’y a rien de plus grand et de plus beau, de plus actuel et en même temps de plus engageant pour l’avenir, que l’Eucharistie. Dieu se donne tout entier et nous donne tout, pour aujourd’hui et pour demain. Ce sacrement est le Pain des forts, de ceux qui ont fait le choix de vivre selon l’enseignement de Jésus Christ et qui puisent dans ce pain et ce vin partagés la force de tenir bon chaque jour. Mais l’Eucharistie est aussi le Pain d’efforts qui nous encourage, nous nourrit et nous permet de nous relever pour reprendre la route à la suite du Christ lorsque nous sommes tombés sur le chemin. Elle n’est pas la récompense pour enfants sages que certains nous présentent ; elle est l’indispensable nourriture pour celles et ceux qui se reconnaissent enfants de Dieu, mais se savent aussi pécheurs et qui ont besoin que Dieu les nourrisse pour qu’ils ne relâchent pas leurs efforts à la suite du Christ. Dieu, par l’Eucharistie, veille sur nous pour que nous arrivions à bon port. Il n’y a rien de plus grand dans la vie d’un chrétien que de recevoir ce Pain des anges ; il n’y a rien de plus utile dans la vie d’un chrétien que de communier au Christ pour que sa vie se diffuse en eux ; il n’y a rien de plus urgent pour les chrétiens que de rendre gloire à Dieu pour ce don sans cesse renouvelé et pour sa présence permanente dans notre monde. C’est pour cela, entre autres, qu’elle est le sommet de notre foi.

             Souviens-toi enfin que, sauvé par le Christ livré sur la croix et ressuscité d’entre les morts, tu es invité à conformer ta vie à son Evangile. La Foi et l’Espérance ont une troisième sœur qui se nomme Charité, par laquelle les chrétiens rendent le Christ présent et agissant auprès de celles et ceux qui ont moins de chance, auprès de celles et ceux qui sont blessés par la vie, auprès de celles et ceux qui ont perdus toute espérance. L’Eucharistie que nous recevons nous renvoie toujours vers eux quand le prêtre ou le diacre conclut la célébration par : Allez dans la paix du Christ. Il faut entendre, dans cet ultime souhait, un envoi vers nos frères et sœurs en humanité pour témoigner de ce que nous avons vécu et pour les aider très concrètement dans leur vie humaine et, quand cela est possible, de les aider aussi dans leur vie de foi. L’Eucharistie construit ainsi l’Eglise pour en faire ce lieu de rassemblement de toute l’humanité voulue par le Christ.

Que notre Eucharistie nous redonne le goût et le sens de ce rassemblement où s’origine notre foi, se construit notre avenir et où notre aujourd’hui trouve son sens plénier : nous unir toujours plus au Christ qui nous aime et nous sauve. Amen.