Pourquoi voulez-vous me mettre à l'épreuve ?
C’est un drôle de moment que celui que Matthieu rapporte dans son évangile et que l’Eglise propose à notre méditation aujourd’hui. Le piège est tellement grossier que je ne comprends même pas comment les adversaires de Jésus ont pu penser, ne serait-ce qu’une seule seconde, qu’il tomberait dedans.
Tout
commence par cette obsession des pharisiens de prendre Jésus au piège en le
faisant parler. Ils n’ont clairement pas compris qui est Jésus, et surtout
pas qu’il est la Parole incarnée de Dieu. Sinon comment comprendre qu’ils
veulent le prendre en piège en le faisant parler ? Peut-on faire
dire à Dieu des paroles contre sa Loi ? Jamais ! Contre son peuple ?
Des prophètes de l’Ancien testament l’ont fait, sans grand succès ; l’anéantissement
de Jérusalem et la déportation à Babylone ont bien eu lieu. Ce que les
pharisiens ne comprennent pas, c’est qu’avec Jésus, Dieu lui-même inaugure une
nouvelle stratégie qui consiste à parler directement au cœur de chacun de sorte
que se réalise la prophétie de Jérémie : Ils n’auront plus à
instruire chacun son compagnon, ni chacun son frère en disant :
« Apprends à connaître le Seigneur ! » Car tous me connaîtront,
des plus petits jusqu’aux plus grands – oracle du Seigneur (Jr 31, 34). A travers
l’enseignement de Jésus, à travers ses actes, chacun peut connaître en direct
la parole de Dieu, sa volonté pour tous les hommes. Quand l’homme s’enferme
dans ses raisonnements, sûr d’avoir raison contre tout le monde, il ne peut
aboutir qu’à une impasse. La flatterie des émissaires des pharisiens sur la
piété de Jésus et la véracité de son enseignement n’y changeront rien. S’ils
croyaient sincèrement à ce qu’ils ont dit de lui, ils auraient constaté par
eux-mêmes la vacuité de leur question-piège : est-il permis, oui ou
non, de payer l’impôt à César, l’empereur ? Comme si Dieu n’avait rien
de mieux à faire que de s’occuper de nos impôts ! Jésus leur répond vertement :
Hypocrites ! pourquoi voulez-vous me mettre à l’épreuve ? Sa
réponse définitive est devenue proverbiale : à César, ce qui est à
César, et à Dieu ce qui est à Dieu. Voilà qui va clouer le bec des
pharisiens pour un temps, sans pour autant les dissuader de chercher à se
débarrasser de lui dès qu’une occasion favorable se présentera.
De cet épisode, je voudrais que nous méditions la question de Jésus : pourquoi voulez-vous me mettre à l’épreuve ? Avons-nous bien fini de faire perdurer cette attitude propre aux adversaires de Jésus ? Sommes-nous vaccinés contre cette tentation ? Car ne nous y trompons pas : cette attitude des pharisiens nous guette tous. Elle nous guette quand nous considérons Jésus comme celui qui doit répondre à toutes nos demandes. J’ai besoin de quelque chose ; je demande à Jésus ; il doit m’exaucer ! N’a-t-il pas dit : Demandez et vous recevrez ? Je ne dis pas qu’il faut renoncer à la prière de demande ; je dis que nous devons la purifier. Elle nous guette encore lorsque nous faisons de Jésus le grand magicien qui fera disparaître toutes les peines et les misères du monde. C’est cette question formulée à la hâte devant les situations difficiles : pourquoi Jésus (ou Dieu) ne fait-il rien ? Pourquoi n’intervient-il pas ? Le monde serait mieux sans misère, sans guerre, sans catastrophe en tout genre. Jésus n’a jamais dit qu’il serait notre assurance vie, mais le chemin qui nous mènera à la vie véritable. C’est à nous de le suivre, et non l’inverse ! Cette attitude des pharisiens nous guette enfin lorsque nous voulons un Dieu à notre mesure, un Dieu rapetissé qui entre dans notre compréhension parce que c’est trop compliqué pour nous de comprendre ce que Dieu attend de nous. Comme jadis aux pharisiens, Jésus nous adressera la même réponse : à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu. Une manière de nous dire de ne pas mêler Dieu à toutes nos affaires, et de ne pas oublier pourquoi Dieu est présent à notre vie. Nous pouvons entendre le : à César ce qui est à César, comme une invitation à nous saisir nous-mêmes de tout ce qui concerne notre vie ici-bas : la guerre, la paix, les impôts, les injustices, nos petits soucis du quotidien, c’est à nous de nous en occuper. Nous pouvons demander à Jésus de nous aider à y voir plus clair, mais c’est à nous d’agir, sans oublier de rendre à Dieu ce qui revient à Dieu : notre foi et notre espérance. Nous n’avons pas à nous évader du monde, mais à y agir avec un esprit missionnaire et un cœur pétri de charité.
Le
disciple du Christ doit être pleinement unifié, à l’aise dans le monde dans
lequel il vit, et pleinement à l’aise avec le Dieu qu’il sert. Dans sa prière,
il porte le monde devant Dieu ; dans sa manière de vivre, il porte Dieu au
monde. C’est ma manière de comprendre le thème de ce dimanche qui clôt la
semaine missionnaire mondiale : Unis dans le Christ, unis dans la
mission. Parce que cette mission, nous la portons tous ensemble,
nécessairement ; de même que nous portons le Christ en nous, tous ensemble.
Ce n’est pas à un chrétien en particulier d’aller au monde ; ce n’est pas
à un chrétien en particulier d’accueillir le Christ. Ce serait encore une manière
de mettre le Christ à l’épreuve que de le croire. Avec Jésus, unis entre nous, portons
Dieu au monde ; avec Jésus, unis entre nous, portons le monde à Dieu. Tous
ensemble pour le bien de tous. Amen.




