Bon grain ou ivraie ?
Les paraboles de Jésus se suivent… et
ne se ressemblent pas ! Elles ont beau parler du royaume des cieux, elles
nous font toutes approcher une réalité différente de ce royaume. Sans doute
parce que le royaume des cieux est plus complexe qu’on ne le pense. Je voudrais
m’attarder sur celle du bon grain et de l’ivraie, parce qu’elle permet d’aborder
une question essentielle, et peut-être la plus difficile à résoudre : la
question de l’existence du mal. Si Dieu est bon, s’il n’a semé que de bons
grains, pourquoi laisse-t-il le mal proliférer sans intervenir ?
L’explication donnée par Jésus lui-même est pourtant simple : tant que le temps de la moisson n’est pas venu, arracher l’ivraie (le mal) ferait courir le risque d’arracher aussi de bons épis ! Et cela n’est pas acceptable : il n’est pas possible de sacrifier des innocents pour supprimer les coupables. Voltaire reprendra cette idée dans son œuvre Zadig ou la destinée en déclarant : il vaut mieux hasarder de sauver un coupable que de condamner un innocent. La justice de Dieu a l’éternité pour elle ! Dans ce monde créé juste et beau par Dieu, la présence du mal est l’œuvre de l’ennemi, le diable, celui qui divise justement. Ce n’est pas dédouaner Dieu que de le dire ; c’est rappeler simplement une évidence : il existe quelqu’un qui n’aime ni Dieu, ni sa justice et il fait tout pour corrompre ce que Dieu a semé, ce que Dieu a créé.
Là où j’ai un peu de mal à suivre Jésus, c’est dans l’explication qu’il donne de cette parabole. Il laisse entendre qu’il y a deux sortes d’hommes : ceux qui relèvent du bon grain, les fils du Royaume ; et ceux qui relève de l’ivraie, les fils du Mauvais. Peut-on vraiment séparer ainsi les hommes ? Ne devons-nous pas reconnaître qu’il y a du bon grain et de l’ivraie en chacun de nous ? N’est-ce pas ce que nous faisons, et que l’Eglise nous demande de faire, dans le sacrement de la réconciliation, lorsqu’elle nous propose de confesser l’amour de Dieu en même temps que notre péché ? N’est-ce pas l’expérience que fait Paul, l’Apôtres des Nations quand il écrit dans sa lettre aux Romains (7, 19) : Je ne fais pas le bien que je voudrais, mais je commets le mal que je ne voudrais pas. C’est compliqué un être humain ; c’est tout aussi compliqué, un être humain qui veut être saint ! Tous ont le cœur qui balance entre le Bien et le Mal, et selon les occasions, selon les circonstances, nous penchons plus d’un côté que de l’autre.
Il y a des œuvres d’art que l’Eglise a laissé proliférer qui témoignent bien de cette dualité présente en chacun. Ce sont les nombreuses représentations du jugement dernier. Vous voyez de quoi je veux parler. Le Christ qui siège en majesté, assis sur la terre, et un ange, portant une balance et pesant les hommes. Ne nous y trompons pas. Ce dernier ne pèse pas deux personnes différentes pour voir laquelle serait bonne pour le paradis et laquelle serait vouée à l’enfer. Non l’ange pèse chacun, et c’est le même qui est sur le plateau de droite et sur le plateau de gauche. J’ai en mémoire le retable du jugement dernier peint pour la chapelle de l'Hôtel-Dieu de Beaune. Si vous en avez l’occasion, je vous invite à le contempler. Vous le trouvez facilement en ligne. Vous verrez l’ange placé sous le Christ, n’intervenant pas dans le jugement ; il tient juste la balance. Et sa posture, celle de ses mains, est en tout point identique à celle du Christ. Et que fait le Christ ? De sa main droite, il bénit ; de sa main gauche, il repousse le mal, à moins qu’il ne regarde pas d’abord le plateau gauche de la balance, celui qui pèse le mal fait par l’homme pesé. Au jugement dernier, nous dit le peintre, le Christ bénira toujours le bien que nous aurons fait. Il n’est pas le comptable que certains imaginent, qui note scrupuleusement tout le mal que nous faisons, pour n’en perdre aucune miette et nous le resservir lors du jugement dans un petit carnet noir. Le jugement de Dieu n’est pas accusatoire, il est un jugement qui regarde le bien fait. Et aucun bien fait ne sera jamais perdu ; le bien fait sera toujours plus important aux yeux de Dieu et de sa miséricorde que le mal. Dans son Royaume, nous entrerons avec le bien fait, et le mal que nous aurons pu faire, pour peu qu’il ne soit pas notre dernier mot, sera repoussé, pardonné par le Christ, pour que le bien resplendisse à sa juste valeur. Seul celui qui épousera totalement la cause du Mauvais au jour du jugement sera repoussé avec le Mauvais. Le temps nous est laissé, à chacun, pour choisir toujours le Bien et rejeter encore le Mal. Car telle est la justice de Dieu, qui prend patience et qui valorise le Bien tout en combattant le Mal.
Le bon grain et l’ivraie poussent bien tous deux en nous ; le bon grain, parce que Dieu nous a fait ainsi ; l’ivraie, parce que le diable ne supporte pas le bien et cherchera toujours à mettre la division en l’homme d’abord, en y semant son ivraie. Ne nous y trompons pas : c’est bien parce que nous sommes divisés intérieurement chacun, que nous sommes divisés entre nous en société. C’est parce que l’homme est divisé en lui-même qu’il peut trouver bon ce qui est mal et mal ce qui est bon. La récente loi sur l’aide à mourir nous l’a encore démontré. Là où j’attendais que nos politiques s’occupent principalement de notre bien vivre ensemble, une courte majorité a trouvé mieux de s’occuper d’abord de notre bien mourir individuellement, trouvant cette solution meilleure à celle d’œuvrer au bien vivre pour tous, y compris pour nos malades et nos souffrants. Quand le bon grain pousse avec l’ivraie, tout devient possible. Mais comme l’a encore écrit Paul (1 Co 10, 23) : tout est permis, mais tout n’est pas constructif. Et la mort, comme le mal, n’a jamais rien construit, si ce n’est des cimetières.
Cette parabole du bon grain et de l’ivraie, nous invite alors à faire le point sur notre vie et à décider, tant qu’il en est temps, de l’orientation que nous voulons donner à celle-ci. Une vie au service du Bien et de la Vie, ou une vie au service du Mal et de la Mort. La question est ancienne, puisque Moïse fut le premier à la poser à son peuple et à l’exhorter ainsi : choisis donc la vie ! Ainsi, sur notre plateau de balance, le Bien que nous aurons fait resplendira plus que le Mal auquel nous aurons pu succomber, et nous connaîtrons la gloire que Dieu réserve à ses fidèles. Amen.



