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Ce blog voudrait vous permettre de vivre un chemin spirituel au rythme de la liturgie de l'Eglise catholique.

Les méditations s'appuient soit sur les textes bibliques quotidiens, soit sur la prière de l'Eglise.

Puisque nous sommes tous responsables de la foi des autres, n'hésitez pas à laisser vos commentaires.

Nous pourrons ainsi nous enrichir de la réflexion des autres.







samedi 14 mars 2026

4ème dimanche du carême A - 15 mars 2026

Il n'a rien demandé, mais il a tout eu.







 

            Les miracles de Jésus, dans les évangiles, se suivent et ne se ressemblent pas, quand bien même c’est la même maladie qui est traitée. L’aveugle-né, dont Jean nous relate la rencontre avec Jésus, n’a rien demandé, mais a tout reçu : la guérison, les soucis, la révélation. Et tout cela à cause d’une question des disciples qui interrogent Jésus : Rabbi, qui a péché, lui ou ses parents, pour qu’il soit né aveugle ?

Un mot rapide sur le côté provocateur de la question et sur la représentation qu’elle donne de Dieu ! D’abord, quand cet homme aurait-il pu pécher puisqu’il est aveugle de naissance ? Si sa santé est le résultat d’un acte de sa part, il l’aurait donc commis dans le sein maternel, peut-être en jouant trop avec le cordon ombilical ? Ou alors dès sa naissance, en dilatant trop le col de l’utérus ? Messieurs les Apôtres, soyons sérieux un instant ; il n’a pas pu pécher pour être aveugle de naissance ! Quant à ses parents, depuis les prophètes Jérémie et Ezéchiel, nous savons que chacun est responsable de ses propres actes ; le proverbe qui affirme que les parents ont mangé des raisins verts et les dents des enfants en ont été agacées, n’a plus cours. S’ils ont péché, Dieu ne se venge pas sur leur fils ! Quelle horreur cela serait d’ailleurs. Quiconque agirait ainsi ne mériterait pas d’être appelé Dieu ! Ceci étant précisé, revenons à cet homme.

La première chose que je note, c’est qu’il n’a rien demandé. Sans doute ne sait-il même pas que Jésus passe devant lui. Jean écrit ceci, et seulement ceci : En ce temps-là, en sortant du Temple, Jésus vit sur son passage un homme aveugle de naissance. S’engage le dialogue avec ses disciples puis : Cela dit, il cracha à terre et, avec la salive, il fit de la boue ; puis il appliqua la boue sur les yeux de l’aveugle, et lui dit : « Va te laver à la piscine de Siloé ». L’aveugle y alla donc (comment, on ne sait pas), et il se lava ; quand il revient, il voyait. Quel contraste avec la guérison de Bartimée qui crie vers Jésus à en casser les oreilles de la foule ! Cet homme ne sait pas que Jésus est là, il ne crie pas, il n’attend rien. Il est juste là, comme tous les jours, probablement, sauf que ce jour-là, Jésus passe et le voit, et le guérit, sans rien lui demander, pas même la permission ! Jésus passe au milieu des hommes en faisant le bien, parce qu’il est le Bien incarné, envoyé par Dieu. C’est simple, c’est efficace. Et c’est là que les ennuis commencent !

Le premier souci qui se pose est de savoir si c’est bien lui ou pas.  Les uns disaient : « c’est lui. » Les autres disaient : « Pas du tout, c’est quelqu’un qui lui ressemble. » De tout le récit rapporté par Jean, cet homme n’a d’ailleurs pas de nom. Il est successivement un homme aveugle de naissance, puis l’aveugle, ensuite celui qui se tenait là pour mendier, ou après sa guérison l’ancien aveugle, votre fils, son disciple, et enfin celui qui est tout entier dans le péché depuis sa naissance. Mais son nom n’est pas mentionné. Il est chacun de nous qui un jour rencontre Jésus et voit sa vie chamboulée, éclairée d’un nouveau jour. Oui, cet aveugle de naissance, c’est chacun de nous lorsque nous réalisons que Jésus a traversé notre vie, sans que nous n’ayons rien demandé. Et lorsque nous nous laissons faire par Jésus, nous sommes le même qu’avant, et plus vraiment le même, au point que les autres peuvent vérifier dans notre vie la réalité de cette rencontre : nous étions aveugles, loin de Jésus, et soudain, nous voyons et nous le confessons : Je crois, Seigneur. 

Le second souci vient des autres, de ceux qui croient croire, qui croient tout savoir sur Dieu, mais qui à la fin des fins, sont incapables de reconnaître que Dieu est passé au milieu de son peuple. Voilà bien qui est étonnant : vous ne savez pas d’où il est, et pourtant il m’a ouvert les yeux… Si lui n’était pas de Dieu, il ne pourrait rien faire. La réponse de ceux-là à l’homme guérit est cinglante : ils le jetèrent dehors. Ils sont incapables de se réjouir pour lui ; ils sont incapables de rendre grâce à Dieu pour ce signe dont les prophètes eux-mêmes disaient qu’il signerait la venue du Messie. C’est jour de sabbat, et le jour de sabbat, Dieu ne se déplace pas au milieu des hommes, même pour faire le bien ; le jour du sabbat, Dieu se repose, c’est bien connu ! Quand l’esprit est à ce point fermé, les hommes voyants deviennent aveugles. 

            C’est une rencontre singulière que celle de l’aveugle de naissance avec Jésus. Elle est riche d’enseignement et d’avertissement. Dieu passe, toujours et encore, dans la vie des hommes. Dieu fait, toujours et encore, le bien pour les hommes. Mais ce ne sont pas toujours ceux qu’on pense les plus religieux qui le reconnaissent en premier, ou qui sont seulement capables de le reconnaître. Que ce temps du carême lave notre regard, qu’il nous apprenne à voir à nouveau la présence de Dieu au milieu des hommes ; qu’il nous donne de lui rendre grâce pour son œuvre de salut. Nous ne voudrions pas passer à côté de la croix sans le voir et le reconnaître. Nous ne voudrions pas être jetés dehors au moment même où il nous ouvre son Royaume. Amen.   

dimanche 8 mars 2026

 Le Seigneur est-il au milieu de nous ?





 

            Nous approchons de la mi-carême déjà, et la liturgie nous donne de rencontrer le peuple libéré d’Egypte, errant dans le désert, soumis à la soif. Une épreuve de plus, pour purifier ce peuple à la nuque raide, qui alterne entre bonheur d’avoir été libéré et regret de ne plus être en Egypte. Et revient aujourd’hui encore, cette question mainte fois posée : Le Seigneur est-il au milieu de nous, oui ou non ?

            Qui d’entre nous ne s’est jamais posé la question ? Lorsque je lis la presse ou les réseaux sociaux, la question revient souvent ces derniers temps. Entre les guerres qui semblent se multiplier à travers le monde et les agressions, en France, d’élèves et de professeurs par des élèves de plus en plus jeunes, la question me semble légitime. Le Seigneur est-il au milieu de nous, oui ou non ? Et sa question jumelle : si oui, pourquoi permet-il cela ? Le mal, sous toutes ses formes, est, a été et restera toujours l’énigme majeure qui peut nous faire refuser l’existence de Dieu. Sommes-nous dès lors condamnés au doute à mesure que les drames se multiplient ? N’y a-t-il aucune issue, aucune espérance possible ? Comment comprendre Paul quand il affirme : l’espérance ne déçoit pas ? Certes, il la fonde sur l’amour que Dieu a répandu dans nos cœurs. Mais quand il ne semble plus y avoir d’amour, l’espérance disparaît-elle ? La réponse se trouve dans une autre lettre de Paul, la première aux Corinthiens, quand il dit avec force que l’amour ne passera jamais, comprenons bien qu’il ne disparaîtra jamais. Nous pouvons ne plus le voir, ne plus être capable de le discerner à l’œuvre, mais l’amour ne passera jamais de mode. Il suffit d’un seul pour aimer, toujours et encore, pour que l’amour soit sauvé, pour que le monde soit sauvé. Qui sauve une vie, sauve l’humanité, proclame le Talmud. Et ceci n’est possible que parce que l’amour du bien est à l’œuvre, et la détestation du mal solidement ancrée en celui qui décide que toute vie est importante. N’est-ce pas ce que Jésus nous apprend dans sa manière d’être avec chacun de ceux qu’il rencontre ? N’est-ce pas ce que Jésus nous révèle dans son Evangile ? N’est-ce pas ce qu’il a fait pour nous en offrant sa vie pour la multitude dont nous sommes ? N’est-ce pas ce que fait l’Eglise lorsqu’elle célèbre le sacrement du baptême ? La preuve que Dieu nous aime (et donc accessoirement qu’il est au milieu de nous), c’est que le Christ est mort pour nous alors que nous étions encore pécheurs.

            Mais alors pourquoi ce sentiment d’abandon formulé par le peuple dans le désert ? Pourquoi cette impression dans notre propre existence ? Peut-être est-ce une question de regard, d’écoute et de confiance ! Voyez la Samaritaine qui vient au puits de Jacob au moment où Jésus lui-même s’y repose. Quand Jésus engage la conversation pour obtenir un verre d’eau, elle ne voit en lui qu’un Juif qui ne fréquente pas les Samaritains, c’est là chose connue, et elle sait le lui rappeler à sa manière. Mais Jésus ne s’offusque pas. Il va petit à petit déplacer le regard de cette femme, et le réorienter sur sa propre vie, jusqu’à la révéler à elle-même, tout en se révélant à elle. Serais-tu plus grand que notre père Jacob ? Puis : Seigneur, je vois que tu es un prophète… pour arriver à cette question : Ne serait-il pas le Christ ? Ce changement de regard est possible pour la Samaritaine parce qu’elle se met à l’écoute de celui qui a eu l’audace de lui demander un verre d’eau. Elle ne se referme pas, elle accepte la conversation, même quand elle se fait difficile. Changement de regard, écoute attentive, et voilà notre femme qui rentre au village prévenir les siens et les inviter à la même expérience : Venez voir un homme qui m’a dit tout ce que j’ai fait. Je mesure là, la confiance retrouvée de cette femme. Elle ose ameuter tout un village sur une simple conversation avec un membre de ce peuple ennemi héréditaire. Elle a compris ce que tout son village comprendra, et que nous sommes invités à comprendre à notre tour : en Jésus, le Seigneur est au milieu de nous. Tous les habitants du village le confesseront : Ce n’est plus à cause de ce que tu nous as dit que nous croyons : nous-mêmes, nous l’avons entendu, et nous savons que c’est vraiment lui le Sauveur du monde. De la question du peuple errant dans le désert, nous arrivons à une profession de foi lumineuse de tout un village.

Alors, le Seigneur est-il au milieu de nous, oui ou non ? Pour les Samaritains, le doute n’est pas permis. Oui, il est là, en Jésus. Il leur a suffi d’accepter l’invitation de la femme à venir écouter. Ils ont vu, ils ont entendu, ils font désormais confiance à celui qu’ils ont accueilli et écouté deux jours durant. Devant l’actualité morose et anxiogène de ces derniers jours, nous pouvons nous aussi, accueillir dans notre vie la parole de Jésus qui éclaire et libère. Avec les Samaritains, nous pouvons reconnaître que le Seigneur est au milieu de nous et qu’il est le Sauveur du monde. L’ayant écouté, confions-lui ce monde et croyons qu’il peut toujours quelque chose pour nous, qu’il peut toujours quelque chose pour ceux et celles qui souffrent. Notre compassion et notre charité seront pour eux le premier signe que le Seigneur est au milieu d’eux aussi et qu’il vient les sauver. Amen.

samedi 28 février 2026

2ème dimanche du Carême A - 1er mars 2026

Quitter.



                        Giovanni Benedetto Castiglione (1609-1664), détail du Voyage de la famille d'Abraham 
                 (vers 1655, huile sur bois, 19 x 28 cm), Musei di Strada Nuova, Gênes (Italie). Domaine public.





 

            Notre chemin de carême se poursuit et nous rencontrons aujourd’hui Abram, Timothée, et Pierre. Trois histoires particulières, à des moments particuliers, qui ont pourtant en commun une expérience identique : celle de devoir quitter quelque chose. 

            Honneur au plus ancien des trois, Abram. Il n’est pas encore Abraham, nous ne sommes là qu’au début de son histoire biblique, même s’il a déjà soixante-quinze ans ! C’est l’âge auquel prêtres et évêques remettent leur mission et peuvent espérer encore quelques jours heureux, loin des responsabilités. Abram commence sa mission et la poursuivra durant cent ans, avant de rejoindre celui qui aujourd’hui l’appelle. Quitte ton pays, ta parenté et la maison de ton père, et va vers le pays que je te montrerai. Ce qui me surprend toujours, c’est ce départ vers l’inconnu. Le pays que je te montrerai n’est pas précisé ; Abram ne reçoit aucun indice, ni latitude, ni longitude, ni direction précise : juste l’ordre de se mettre en route ! C’est très peu, reconnaissons-le. Mais ce qu’il reçoit, c’est beaucoup. Il reçoit l’assurance d’une promesse (je ferai de toi une grande nation), d’une bénédiction (je te bénirai), bénédiction qui dépassera le cadre de sa personne (en toi seront bénies toutes les familles de la terre), d’une grandeur à venir (Je rendrai grand ton nom), et pas seulement parce que deux lettres vont être ajoutées à Abram quand il recevra de Dieu le nom d’Abraham. La grandeur, c’est aussi le fait que son nom sera connu par toute la terre et pour les générations à venir. Il est reconnu aujourd’hui comme le Père des croyants. En lisant ou en écoutant le texte biblique, nous pouvons avoir l’impression que cela s’est fait facilement : Abram s’en alla, comme le Seigneur le lui avait dit. Mais nous savons, vous et moi, que ce n’est jamais facile de tout quitter, même à l’appel de Dieu. Il faut une grande confiance et un sens de l’aventure peu commun. Et quand nous y regardons de près, Abram, avec ses soixante-quinze ans et sa vieille Sarah stérile, n’est pas le candidat idéal pour être à l’origine d’une grande nation ! Et c’est bien cela, la force de la foi d’Abram : il connaît ses forces et ses faiblesses, et pourtant, il y va ! Pas la moindre objection ! S’il y en avait eu, nous les connaîtrions, parce que la Bible donne toutes les objections formulées par ses successeurs. S’il n’y en a pas de mentionnées ici, c’est qu’il n’y en a pas. Abram écoute la voix et se met en route. Il quitte tout pour une promesse, une bénédiction et un titre de gloire. 

            Abordons alors Timothée. Nous ne le voyons pas à l’œuvre, mais c’est à lui que Paul écrit une recommandation pour sa vie et un point à croire et à enseigner. La recommandation : prends ta part des souffrances liées à l’annonce de l’Evangile. Autrement dit, la vie que tu t’apprêtes à vivre comporte ses exigences propres. Il n’est pas facile d’être chrétien, ni à l’époque de Timothée, ni à la nôtre. Celui qui veut être chrétien doit accepter de quitter sa zone de confort. A l’époque de Timothée, le risque, c’est la persécution et la mort à maxima, et une certaine déconsidération sociale et religieuse à minima. Paul est bien placé pour le savoir, lui qui a voulu se débarrasser de ce mouvement qui grandissait au sein du judaïsme. Aujourd’hui encore, des difficultés persistent ; après plus de deux mille ans d’histoire, il est demandé sans cesse aux chrétiens de rendre compte des péchés de leurs pères : conversions forcées, papauté dévoyée, divisions, inquisition, croisade, abus de toutes sortes, révélés plus récemment… Oser encore s’affirmer chrétien est pour certains une anomalie, une crispation sur un passé dont on pensait que le siècle des Lumières avait eu raison. Vous et moi serions vieux jeu dans une France qui n’a plus aucun repère et qui pense aujourd’hui qu’il est bon de permettre la suppression des plus faibles alors qu’elle avait eu la sagesse, au siècle dernier, de supprimer la peine de mort pour les méchants. Comme Timothée, nous sommes toujours encore appelés à quitter nos zones de confort au nom de l’Evangile. Et comme Timothée, nous recevons avec cette recommandation un point de foi que Paul énonce ainsi : Dieu nous a sauvés, il nous a appelés à une vocation sainte, non pas à cause de nos propres actes, mais à cause de son projet à lui et de sa grâce. Cela redonne un peu de baume au cœur puisque Paul nous redit que nous sommes sauvés parce que Dieu le veut, et pas parce que nous aurions fait de grandes choses. Il est important de nous le rappeler les jours où il nous semble plus difficile de quitter notre zone de confort à cause de l’Evangile, et tous les jours où il nous semble difficile d’être chrétiens. Dans notre monde sans repère, en voici un qui est solide pour chaque croyant : Dieu nous a sauvés et non pas Dieu nous sauvera ! C’est fait et c’est à cause de ce salut déjà obtenu qu’il nous est possible de quitter notre confort et de suivre encore le Christ. 

            Enfin, il y a Pierre qui, devant la vision extraordinaire de la transfiguration de Jésus, c'est-à-dire de Jésus dans la gloire qui sera la sienne après sa mort et sa résurrection, ne trouve rien de mieux à dire que : Si tu le veux, je vais dresser ici trois tentes… C’est tellement beau, tellement puissant ce qu’il voit, qu’il veut s’installer là, et y rester. Oh, je le comprends bien : quand il est donné à quelqu’un de contempler l’avenir bienheureux qui est promis, comment ne pas vouloir s’y installer tout de suite ? Mais Jésus invite Pierre et les deux autres qui n’ont rien dit mais n’en pensaient peut-être pas moins, à redescendre, à quitter ce lieu, et à se taire, à quitter l’envie de dire la chance qu’ils ont eu de voir ce qu’ils ont pu contempler, en tous les cas d’attendre que le Fils de l’homme soit ressuscité d’entre les morts pour en parler. Suivre le Christ, c’est aussi quitter quelques vieilles habitudes, quelques réflexes très humains (bavardages, commérages) pour entrer totalement dans le monde de Dieu et sa manière d’être. Suivre le Christ, c’est quitter l’idée que tous doivent vivre les mêmes expériences spirituelles au même moment ; nous n’avons pas tous la force de porter les mêmes choses. Il faut laisser à chacun le temps de mûrir sa vie spirituelle, de la laisser grandir et s’affermir. Ce qui est bon pour l’un, ne le sera pas forcément pour un autre. Suivre le Christ demande du discernement. Si tel n’était pas le cas, il faudrait m’expliquer pourquoi Jésus n’a emmené que trois de ses disciples vivre cette expérience.

            Quitter n’est donc pas une expérience négative. Spirituellement, cela peut même traduire notre capacité à progresser. Je quitte des relations qui peuvent être toxiques ; je quitte des habitudes qui peuvent être contraire à ma foi ; je quitte des représentations de Dieu ou de la foi qui ne sont pas ajustées. L’appel fait à Abram de quitter son pays est un appel pour chaque croyant à ne jamais s’installer parce que Dieu nous attend toujours plus loin ; il veut nous emmener jusqu’en son Royaume, le lieu de notre repos et de notre récompense. D’étape en étape, nous y parviendrons. Amen.


samedi 21 février 2026

1er dimanche de carême A - 22 février 2026

 Connaître le bien et le mal ?




Jérôme BOSCH, le jardin d'Eden, 1503

 



            Voici donc revenu le temps du carême et avec lui, les grands textes bibliques qui nous invitent à sonder nos reins et nos cœurs pour en débusquer le mal et y tracer un chemin de conversion. Quarante jours nous sont offerts pour entendre à frais nouveaux la Parole de Dieu et la laisser agir en nous. La première étape nécessaire pour suivre ce chemin de conversion, c’est la lutte contre le mal qui réside en nous d’abord.

            Au temps de la Genèse, lorsque le monde allait encore selon le plan de Dieu, un seul interdit : ne pas toucher aux fruits de l’arbre de la connaissance du bien et du mal. Tout le reste était possible ; tous les autres arbres à fruits disponibles. Nous pourrions penser que c’est là un petit sacrifice à faire, et que vraiment, un seul interdit devant la profusion de la création divine, c’était peu de chose et pas si compliqué à réaliser. Mais voilà, à y regarder de près le fruit de cet arbre justement devait être savoureux, il était agréable à regarder, il était désirable, cet arbre, puisqu’il donnait l’intelligence. C’est toujours étonnant et consternant de constater que ce qui est permis semble fable et sans goût, alors que l’interdit semble désirable, agréable, savoureux. C’est comme si le mal avait un attrait particulier. Il suffit d’ailleurs de feuilleter un journal. Je m’effraie toujours devant la quantité de faits divers violents, en particulier ceux qui ont pour auteurs des mineurs. Avons-nous échoué collectivement à juguler la violence, à faire comprendre que le bien est préférable, toujours, et que la nature humaine n’a pas été créée pour pencher vers le mal ? N’avons-nous toujours pas compris le sens de cet interdit premier, qui posait comme un absolu de ne pas toucher à l’arbre du milieu du jardin, celui justement de la connaissance du bien et du mal ?

            Cet interdit, contrairement à la parole du serpent dans la Genèse, n’empêchait pas l’homme d’être comme Dieu, puisque Dieu nous a fait à son image et à sa ressemblance. Il nous empêchait simplement de prendre la place de Dieu en lui laissant le soin de définir, à lui seul et pour tous, ce qui est le bien et ce qui est le mal. Car quand chacun décide de ce qui est bien et de ce qui est mal, l’humanité va à la catastrophe, parce que ce qui est bien pour moi peut être jugé mauvais par un autre. Interdire de consommer les fruits de cet arbre de la connaissance du bien et du mal, c’était interdire à tous et à chacun de se faire le juge de ce qui était bien ou mal. C’était marquer le refus clair que le bien et le mal deviennent relatifs, laissés à l’appréciation de chacun, selon des intérêts particuliers, divergeant presque nécessairement des intérêts des autres. Si Dieu se réserve cette connaissance, c’est pour que tous les hommes regardent comme bien le Bien, et comme mal, le Mal. Une même norme pour tous, fixée par le même référent : Dieu, et seulement Dieu, ce Dieu qui avait tout créé par sagesse et avec amour.

            Si le malin échoue à séduire Jésus et à l’entraîner à sa suite, c’est parce que Jésus est vrai Dieu, tout en étant vrai homme. L’Esprit Saint agissant en lui, il peut déjouer les pièges du diable. Il a pour unique mesure le bien défini par Dieu, son Père, et non pas un bien relatif défini par son adversaire. Quand Dieu reste la référence ultime, aucune tentation ne porte de fruits, aucune déviation du bien n’est possible, quand bien même l’adversaire en présenterait une version tronquée. Celui qui marche avec Dieu, sait faire la différence entre le bien et le mal ; celui qui marche avec Dieu et laisse son Esprit le conduire, sait choisir le bien et non seulement rejeter le mal, mais le vaincre aussi. Définitivement. Le diable le quitte, parce qu’il n’a pas de prise sur lui.

            Nous ne sommes qu’humains, vous et moi, mais nous marchons vers notre accomplissement, vers le Royaume où Dieu nous attend et où nous serons à nouveau totalement à son image et sa ressemblance. Et si le péché domine encore sur nous à cause de la faute de nos premiers parents, nous savons aussi, nous qui reconnaissons en Jésus, le Messie de Dieu, qu’il est venu couvrir la multitude de nos fautes et nous offrir le salut. Si la mort a frappé la multitude par la faute d’un seul, combien plus la grâce de Dieu s’est-elle répandue en abondance sur la multitude, cette grâce qui est donnée en un seul homme, Jésus Christ. Paul nous rappelle ainsi que la faute d’un seul a entraîné le péché de la multitude ; et les péchés de la multitude nous ont valu la grâce d’un seul, Jésus, le Sauveur.

Nos premiers parents n’ont pas su accepter l’interdit unique qui les gardait à l’image et à la ressemble de Dieu ; ne soyons pas ceux qui aujourd’hui n’acceptent pas le salut offert par le Fils unique de Dieu pour nous rendre cette image et cette ressemblance avec lui. Ecoutons sa Parole vivante, laissons l’Esprit reçu à notre baptême agir en nous ; et nous vaincrons, avec le Christ, celui qui veut nous maintenir loin de Dieu, loin du royaume, loin de la vie à laquelle Dieu nous appelle. Il n’est jamais trop tard pour choisir Dieu ; il n’est jamais trop tard pour choisir sa vie. Que ce carême soit le temps d’un nouveau départ, d’un nouveau Oui au Dieu de l’Alliance et de la Vie. Amen.

samedi 14 février 2026

6ème dimanche ordinaire A - 15 février 2026

 Quand Jésus propose un nouvel art de vivre...




Jésus enseignant les foules



 

            Nous avons tous eu dans nos relations cette personne qui savait les choses mieux que nous et qui nous disait sans cesse : moi, je te dis… et qui se posait en donneuse de leçon. Etait-elle vraiment plus sage que nous ? Je laisse chacun juge de ce fait. Quand nous entendons l’évangile de ce dimanche, Jésus joue le rôle de ces personnes-là : Vous avez appris qu’il a été dit… Eh bien ! moi, je vous dis… sauf qu’il ne vient pas nous faire la leçon mais nous appeler à regarder autrement ce que dit la Loi, et conséquemment, à vivre autrement. Non pas pour être meilleur que les autres, mais pour être plus proche de ce que Dieu attend de nous. Ce que Jésus nous propose, c’est un autre art de vivre.

            Pourquoi le fait-il ? La réponse la plus mauvaise serait d’affirmer qu’il trouve la Loi mauvaise, ou à tout le moins pas assez bonne. Ce serait oublier le début de son développement qui dit justement qu’il n’est pas venu abolir, mais accomplir la Loi. Il me semble qu’il ouvre déjà la porte à Saint Paul auquel personne ne pense pour l’instant, et qui dira que la Loi était utile mais imparfaite. Elle était comme un garde-fou, utile et nécessaire, mais incapable de nous garder complètement du péché. Jésus, dans cette partie du discours sur la montagne, porte la Loi à son accomplissement en montrant aux hommes le chemin qu’il leur reste à faire pour parvenir à la manière de penser de Dieu. Là où la Loi dit que le meurtre, ce n’est ni bien, ni acceptable, et qu’il doit être puni, Jésus affirme que même la colère et l’insulte sont mauvaises et relèvent du tribunal. De même met-il sur un même plan l’adultère et le fait de regarder quelqu’un avec convoitise. Ce que je comprends de cela, c’est qu’il nous dit que pour éviter un mal que la Loi juge grand et condamnable, il est préférable de s’abstenir même des maux que la Loi ne condamne pas. Il me fait comprendre qu’il n’y a pas de petites choses mal que nous pourrions commettre et de grandes choses mal qu’il nous faut éviter. Il n’y a que le mal, et les petites choses que nous jugions moins graves, voire acceptables, menaient, dans certains cas, aux grandes choses mauvaises. Donc, pour ne pas arriver au meurtre, évite la colère et les insultes ; pour ne pas commettre d’adultère, ne regarde pas les autres avec convoitise. Se mettre en colère, insulter les autres, c’est le premier pas vers quelque chose de plus grave ; regarder avec convoitise, c’est la porte ouverte à l’adultère. Ce que Jésus nous demande, c'est de renoncer au mal. Point.

             Concernant notre parole et sa valeur, Jésus, le Verbe fait chair, la Parole de Dieu incarnée, nous demande de ne rien y ajouter. Pas de serment, mais un oui qui soit oui, ou un non qui soit non. Autrement dit, que notre parole ait une valeur en elle-même. Pas la peine de jurer par qui que ce soit ou par quoi que ce soit. La parole d’un homme, la parole d’une femme, vaut pour elle-même. S’il faut rajouter à la chose dite un serment pour lui donner de la valeur, la parole ne vaut rien. Je comprends cette demande par le fait que le don de la parole est ce qui nous rend le plus identique, le plus proche de Dieu lui-même. Aucun autre animal ne parle ; les animaux communiquent entre eux, les humains parlent entre eux comme Dieu parle avec eux. Ne pas respecter notre parole, c’est manquer de respect à Dieu, source de toute parole. Ne pas respecter notre parole, c’est renoncer à cette ressemblance que nous avons avec Dieu. Notre parole, à l’image de la Parole de Dieu, doit être performative, c'est-à-dire réaliser ce qu’elle dit. Quand Dieu, dans la Genèse, dit : Que la lumière soit ! la lumière est ; elle existe. Il ne jure pas par lui-même que la lumière va exister. Ce qu’il dit, c’est ce qui advient. Il doit en être de même pour notre parole. Si ce n’est pas le cas, il vaut mieux ne rien dire. Si notre parole ne réalise pas ce que nous disons, il vaut mieux se taire pour ne pas enlever à la parole sa force créatrice. Si notre parole n’est pas suivie des faits, il vaut mieux s’abstenir de parler pour ne pas enlever à la parole sa vérité. Faire mentir notre parole, c’est refuser Dieu et prendre le parti du diable, le père du mensonge, le père de la parole qui divise. De là, l’avertissement sévère de Jésus : Que votre parole soit « oui », si c’est « oui », « non », si c’est « non ». Ce qui est en plus vient du Mauvais. Nous voilà prévenu !

            Ce long discours sur la montagne, inauguré par les Béatitudes, nous invite donc à un art de vivre marqué par le désir de faire en toutes choses la volonté de Dieu. Cet art de vivre nous entraîne à refuser toute forme de mal, et à respecter l’autre, même quand il nous gonfle, nous énerve et s’oppose à nous. Cet art de vivre nous invite à donner du poids à notre parole parce qu’elle est ce qui nous rapproche le plus de Dieu lui-même. Elle est, par sa valeur intrinsèque, la marque de respect la plus grande que nous pouvons donner. Une parole qui a du poids, une parole qui compte, reconnaît que celui à qui je la donne, a du prix pour moi, à l’image de Dieu qui nous a donné son Fils, Jésus, sa Parole qui nous sauve, pour nous dire que nous avions du prix pour lui. A quelques jours de notre entrée en Carême, voilà, me semble-t-il, une belle feuille de route pour nous préparer à vivre les fêtes pascales. Pour reprendre Ben Sirac le Sage : si nous le voulons, nous le pourrons ; il dépend de notre choix de rester fidèle. Amen.

samedi 7 février 2026

5ème dimanche ordinaire A - 8 février 2026

 La foi, un art de vivre pour tous les jours.





 

            Comment ne pas penser immédiatement au prophète Isaïe quand Jésus dit à ses disciples qu’ils sont la lumière du monde ? Le rapprochement que fait la liturgie de ce dimanche est totalement juste. N’oublions pas qu’en juif croyant, Jésus connaît le texte du prophète, il n’y a pas à en douter, et s’inscrit pleinement dans son héritage. Il reprend ainsi une veine très ancienne de l’enseignement biblique : la foi, si elle est affirmation d’une relation à Dieu, est aussi un art de vivre qui nous tourne vers les hommes et les femmes de notre temps que Dieu met sur notre route.

            Nous savons depuis longtemps, en fait depuis que Dieu a choisi de sauver son peuple d’Egypte, qu’il avait fait de celui-ci son peuple particulier. Un peuple choisi, non parce qu’il serait le préféré de Dieu, mais pour qu’il soit, par sa vie, le guide pour conduire les autres nations à la connaissance du vrai Dieu. En voyant Israël vivre avec Dieu, cela devait donner envie de faire de même. Il faut bien entendre ce que Jésus dit à ses disciples : Vous êtes la lumière du monde… On n’allume pas une lampe pour la mettre sous le boisseau ; on la met sur le lampadaire, et elle brille pour tous ceux qui sont dans la maison. La tournure on n’allume pas une lampe laisse bien entendre que cette position de peuple particulier n’est pas auto-attribuée, mais bien une vocation, un appel de Dieu. Il est celui qui allume la lampe qu’est le peuple libéré d’Egypte, pour qu’il soit un signe, pour qu’il éclaire tous les peuples par sa Loi et par sa vie avec celui qui l’a appelé. Outre le prophète Isaïe, le psalmiste souligne lui-aussi cette vocation au bien universel qui passe par le bien fait et vécu dans un peuple, celui que Dieu a choisi. Alors quel est cet art de vivre ?

            Il est caractérisé par une attention à tous, et particulièrement aux petits : L’homme de bien a pitié, il partage… à pleines mains, il donne aux pauvres, pour ne citer en exemple que le psaume 111 par lequel nous avons répondu à la Parole de Dieu en ce dimanche. Le prophète Isaïe, quant à lui, est plus précis : Partage ton pain avec celui qui a faim, accueille chez toi les pauvres sans abri, couvre celui que tu verras sans vêtement, ne te dérobe pas à ton semblable… Voilà pour des actes à visée particulière parce qu’il nous oblige envers ceux qui ont moins de chance que nous. Mais il cite aussi des attitudes plus générales, qui ne visent pas un groupe particulier, mais une attitude plus profondément ancrée en celui qui se dit ami de Dieu. Si tu fais disparaître de chez toi le joug, le geste accusateur, la parole malfaisante, voilà des attitudes qui ne visent pas à soulager certaines personnes mais bien à éradiquer le mal à la racine. Il s’agit bien de libérer notre cœur de toute trace du mal, non seulement le mal que l’on fait, mais aussi le mal que l’on profère et que l’on impose aux autres. L’art de vivre que promeut le prophète nous rapproche alors de la manière de vivre de l’homme avec Dieu qui existait jadis, au jardin d’Eden, à savoir un monde d’où le mal était absent, parce qu’il était entièrement tel que Dieu l’avait voulu et réalisé pour l’homme.

            Nous pouvons relire les récits de la Genèse, et les méditer. Mais ne le faisons pas pour dire que c’était mieux avant, mais bien pour y puiser la volonté de vivre, dès ici-bas et maintenant, tel que Dieu attendait que nous vivions pour toujours avec lui, avant la désobéissance de nos premiers parents. Ne soyons pas seulement convaincus qu’un monde sans mal, c’est bien, c’est mieux ; mais construisons ce monde, refusons toute forme de mal, d’envie, de jalousie. Engageons-nous, dans notre quotidien, à construire par de petits gestes personnels, un monde d’où le mal est exclu, un monde qui serait baigné par la lumière du Ressuscité, qui à travers nous, rejaillirait sur le monde. Un monde nouveau est possible ; il suffit d’y travailler, chacun à notre échelle. C’est par les petits pas faits par chacun que la lumière du Christ brillera sur le monde, parce que la lumière qu’il a déposée dans le cœur de chaque croyant resplendira pour tous.

            Et nous comprenons que la foi ainsi vécue devient à nouveau intéressante pour celles et ceux qui ont soif d’un monde qui permette à tous de vivre, d’être respecté et reconnu à sa juste valeur. Cet art de vivre est accessible à tous, quelle que soit sa religion d’origine, parce que la paix, l’entraide, le respect, le refus du mal ne sont réservés à aucune religion en particulier, mais devraient être justement ce qui les rapproche et leur permet de vivre ensemble sur une même terre, au service du bien de tous. Puisse notre eucharistie nous donner le goût d’agir, pour ce qui dépend de nous, sans attendre que les puissants s’y mettent pour ce qui dépend d’eux. Les petits pas individuels ont quelquefois plus d’impact que les grandes théories et les grands traités. Nous pouvons décider chacun, que le mal ne passera plus par nous ; nous pouvons décider chacun, que le bien sera notre quotidien. Que Dieu nous aide à vivre ainsi notre foi au service du bien de tous. Amen.

dimanche 1 février 2026

4ème dimanche ordinaire A - 1er février 2026

 Le monde que Dieu veut.




(image trouvée sur internet : Heureux)



 

            A lire les lectures de ce dimanche, il peut rester une étrange impression qui nous ferait croire que Dieu nous veut faibles. Dans le livre du prophète Sophonie, nous avons pu lire ainsi : Je laisserai chez toi un peuple pauvre et petit… Dans sa première lettre aux Corinthiens, Paul écrit : ce qu’il y a de faible… ce qui est d’origine modeste, méprisé dans le monde, ce qui n’est pas, voilà ce que Dieu a choisi… et dans l’évangile, les béatitudes ne sont pas en reste : Heureux les pauvres de cœur, heureux ceux qui pleurent… Le serpent de la Genèse aurait-il eu raison ? Dieu veut être le seul fort, il ne supporterait pas de concurrence en face de lui ?

            La question me semble mal posée. Plutôt que de partir de Dieu, partons des hommes, et regardons notre monde. Que voyons-nous ? Des hommes forts qui semblent disjoncter, n’hésitant pas à utiliser la force armée pour jouer au conquérant, manipulant la vérité pour écrire une histoire qui leur convienne, ne tenant pas compte de l’aspiration des peuples à la paix et à la vérité. Des puissants qui se partagent le monde en trois sans demander ce qu’en pensent les autres. En fait, ce ne sont que des réflexes de gamins de cours d’école qui cherchent à s’approprier ce qui leur fait envie chez les autres, et tant pis si ces autres doivent souffrir. Et comme toujours avec les harceleurs de cours d’école, ceux qui pourraient réagir ne le font pas ; il ne faudrait quand même pas les fâcher et leur déplaire. Ce monde-là, c’est le monde que voulait le serpent de la Genèse, plus connu sous son nom de diviseur. Il semble plus que jamais réussir. Mais ce n’est pas le monde que voulait Dieu quand il l’a créé ; ce n’est pas le monde que Dieu veut pour nous aujourd’hui.

            Le projet de Dieu, aujourd’hui comme à l’origine, c’est un monde fait d’harmonie, où tous cohabitent en paix. Dans ce monde, l’agneau n’a pas peur du loup, le veau ne craint pas le lionceau, Dieu et l’homme vivent en Alliance, la paix est le quotidien de tous. C’est ce monde-là qu’annoncent les béatitudes ; c’est ce monde-là que Dieu redessine en faisant le choix des petits et des pauvres. Parce que les petits et les pauvres attendent tout de Dieu et ne cherchent pas à s’imposer. Si les grands, les gens de pouvoir, savaient l’exercer pour le bien de tous, cela ne poserait pas de problème. Hélas, ils sont rares, ou en tous les cas, ils semblent rares, les puissants qui aujourd’hui pensent au bien commun davantage qu’à leurs propres intérêts. Le pape Léon l’a rappelé lors de ses vœux au corps diplomatique : la guerre est revenue à la mode et une ferveur guerrière se répand. La force brute et brutale n’a jamais conduit au bonheur.

             Le monde que Dieu dessine et propose à l’humanité est un monde où chacun se respecte, un monde où chacun veille sur les autres plutôt que de surveiller les autres. Le bonheur vient quand l’humanité sait être douce ; le bonheur vient quand l’humanité a faim et soif de justice ; le bonheur vient quand l’humanité est miséricordieuse ; le bonheur vient quand l’humanité favorise la paix… Le bonheur vient quand l’humanité reprend Dieu comme partenaire de vie. Parce que le mal qui ronge notre vie, le mal qui nous fait envier ce que les autres ont et que nous pourrions leur prendre, le mal qui travestit la vérité, ce mal n’a pas de pouvoir sur Dieu ; mieux encore, ce mal et tout le mal que nous pourrions imaginer faire, Dieu l’a vaincu, Dieu l’a anéanti par son Fils Jésus. Et il l’a fait, non pas avec une armée et des guerriers, mais avec l’obéissance jusqu’à la mort de son Fils unique, offert sur la croix pour le salut du monde. Ce qu’il y a de faible dans le monde, voilà ce que Dieu a choisi pour couvrir de confusion ce qui est fort. Trop souvent, quand l’homme construit son bonheur, il le fait pour lui contre celui des autres, comme s’il ne pouvait pas être heureux avec les autres, être heureux pour les autres, mais seulement être heureux contre les autres. Le bonheur que Dieu construit est un bonheur pour tous, car Dieu ne peut être heureux tant qu’un seul homme souffre. Dieu se réjouit de notre bonheur et souffre de notre malheur. Le bonheur que Dieu nous propose est celui d’une humanité réconciliée, apaisée, libérée. Pour cela, nous devons renoncer à notre désir de puissance, renoncer à notre désir de possession, renoncer à notre désir d’être plus et mieux que les autres. En fait, il s’agit de renoncer à notre désir d’être notre propre Dieu pour apprendre à vivre dans ce monde que Dieu a dessiné pour nous. Il s’agit de marcher humblement avec notre Dieu pour reconnaître en chacun un frère que Dieu nous donne, et non un adversaire ou un concurrent.

            Si la liturgie semble faire aujourd’hui l’éloge de la faiblesse et de la pauvreté, c’est parce que Dieu a pris le parti des petits et des pauvres, reconnaissant en eux l’humanité qui peut repartir d’un bon pied, l’humanité qui comprend la solidarité, l’humanité qui sait vivre la fraternité. Dieu est et doit rester le seul tout-puissant, parce que sa toute-puissance ne se mesure pas en régiments et en armes, mais en amour et en pardon. Sur ce terrain-là, il est imbattable ; c’est sur ce terrain-là qu’il construit son monde nouveau où il nous attend. C’est vers ce monde-là qu’il nous faut marcher, résolument. Amen.