Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant !
Il y a quelque chose de paradoxal
dans l’évangile de ce dimanche. Jésus interroge ses disciples sur ce que les
gens disent de lui, puis sur ce que les disciples ont compris de lui, avant de
leur interdire d’en parler aux autres. Comme si ce que Pierre affirme avec
force est trop dangereux pour les autres.
Tout commence avec cette simple
question : Au dire des gens, qui est le Fils de l’homme ?
Petit sondage express ou brève évaluation des connaissances, si vous préférez. Les
gens, c'est-à-dire tous ceux qui ont croisé la route de Jésus et de sa
troupe, ont-ils vraiment compris quelque chose à Jésus, à son message, à ses
actes ? Les trois réponses données par les disciples démontrent que non.
La figure du Fils de l’homme, personne ne l’applique à Jésus. Les gens lui
préfèrent Jean le Baptiste, Elie, Jérémie ou l’un des prophètes. Autrement
dit, des gens du passé, récent ou lointain, mais du passé. A croire que la
figure du Fils de l’homme est dépassée ; une survivance d’un autre âge. Et
d’une certaine manière, c’est normal. On interrogerait des gens d’aujourd’hui,
qui ne sont pas au milieu de nous sur Jésus, nous aurions sans doute aussi des
réponses un peu exotiques. Entre la figure du grand sage et du guérisseur, les
réponses couvriraient sans doute une large palette. Jésus, c’est un vieux
personnage, dont certains doutent même qu’il ait seulement existé, quand bien
même de nombreuses études s’accordent à le reconnaître. L’homme Jésus a existé,
c’est un fait.
Après ce premier sondage sur un
large panel, Jésus resserre sa cible : Et vous (c'est-à-dire vous
qui êtes avec moi chaque jour), que dites-vous ? Vous aurez
remarqué au passage que Jésus ne commence pas par dire à ses disciples que les
gens ont tort, qu’ils se trompent dans les réponses apportées à la question
initiale : Qui est le Fils de l’homme ? Il ne reprend pas même
sa question initiale en faisant de grands gestes, pointant vers lui, pour que
les disciples additionnent un plus un pour trouver deux. Et la logique aurait
suggéré qu’à ce deuxième tour, les disciples répondent à ce que sous-entendait
Jésus dans sa question première : pour nous, le Fils de l’homme, c’est
toi ! Non, Jésus pose une autre question, qui oriente clairement
vers lui : pour vous, qui suis-je ? Quand on fait un sondage,
quand bien même on ressert le panel, on ne change pas radicalement la question.
Mais ce n’est pas grave, et Pierre, qui semble répondre (selon son habitude) du
tac au tac, prononce ces mots devenus célèbres : Tu es le Christ, le
Fils du Dieu vivant ! A-t-il compris sa réponse ? A-t-il mesuré
l’énormité qu’il vient d’énoncer ? Jésus nous rassure : certes, il
proclame Pierre heureux, mais il lui dit en même temps qu’il n’y a pas
de quoi fanfaronner. Un souffleur est passé par là : Ce n’est pas la
chair et le sang qui t’ont révélé cela, mais mon Père qui est aux cieux. Autant
dire que pour l’instant, ce ne sont que des mots d’un autre (Dieu) qui auront à
devenir réalité comprise pour les disciples. Et nous savons que cela prendra du
temps. Revenez dimanche prochain ; vous aurez la suite immédiate de
l’évangile et vous comprendrez. Je ne vais pas spolier aujourd’hui ! A
chaque dimanche, sa découverte ; c’est bien suffisant !
Cette question de Jésus, même si
Pierre a laissé à la postérité la réponse juste, demande malgré tout que chacun
y réponse personnellement. Régulièrement, comme pour mieux montrer que la foi
chrétienne perd du terrain, des instituts de sondage interrogent les chrétiens
sur leur foi. Et les réponses ne sont pas toujours à la hauteur de celle de
Pierre. Même pour certains baptisés, Jésus est juste un grand homme,
éventuellement un sage spirituel, mais Fils du Dieu vivant, vous n’êtes
pas sérieux ! Quant à dire qu’il est ressuscité, comme disaient les Grecs
à Paul lors de son passage à Athènes : sur cette question, tu
repasseras. Ce qui est certain, c’est que nous ne pouvons pas faire l’économie
de cette question : pour moi, qui est Jésus ? Et il serait bon que
nous la reprenions souvent : qui est Jésus pour moi, aujourd’hui ? Elle
est salutaire, cette question, parce qu’elle nous permet d’être au clair, de
mesurer les progrès ou les difficultés que nous rencontrons dans notre vie de
foi. Elle est salutaire parce qu’elle fait de Jésus, non pas un personnage de
l’Histoire, mais notre contemporain. Qui est Jésus pour toi aujourd’hui ?
Dans ce moment de grande joie que tu vis, dans ce passage à vide que tu
traverses, dans cette épreuve qui te met à genoux, qui est Jésus ? Et vous
comprenez alors que la réponse n’est jamais simple à formuler, et qu’elle n’est
jamais exprimée tout-à-fait de la même manière. Je voudrais que Jésus soit
toujours le même pour moi, mais je dois honnêtement reconnaître que, selon ce
que je vis, la formulation de ma réponse sera différente. Parce que notre
réponse à cette question ne peut pas juste être une réponse apprise au
catéchisme. Ce sera toujours la réponse que Dieu nous révèlera dans le moment
que nous vivrons. Cela est vrai depuis que Dieu a révélé son nom à Moïse, jadis
au buisson ardent. Je suis qui je suis, que l’on peut aussi traduire
par : je suis qui je serai, autrement dit : tu verras bien qui
je suis selon ce que tu auras à vivre.
Ce
nom de Dieu, et le fait que notre réponse à la question de Jésus puisse
différer selon les époques de notre vie, confirme que la promesse faite par
Jésus au jour de l’Ascension est vraie : Je suis avec vous, tous les
jours, jusqu’à la fin des temps. Que notre réponse puisse varier, ne
signifie pas que Jésus change, mais que la perception que j’ai de lui, que
l’expérience que je fais de sa présence à ma vie, change. C’est la même
expérience que nous faisons dans nos rapports humains. Dire à quelqu’un que
nous l’aimons quand tout va bien et que le ciel est bleu, c’est une chose. Le
lui dire quand tout va mal, que les tensions et les difficultés nous éloignent
l’un de l’autre, c’en est une autre. Vous comprenez alors pourquoi je vous ai
dit que cette question était à reprendre régulièrement. Combien d’hommes et de
femmes n’ont aucun mal à affirmer leur foi quand tout est simple, mais lâchent
tout à la première difficulté ? J’ai fait confiance à Jésus, j’ai cru en
lui, et regarde où cela m’a mené ! Dans le bonheur et dans les
épreuves, dans la santé et dans la maladie, il nous faut consentir à dire à
Jésus qui il est pour nous, pour pouvoir vivre dans la fidélité notre foi en
lui, pour pouvoir vivre encore et toujours de sa présence aimante et attentive.
Et
vous, que dites-vous ? Pour vous, qui suis-je ? La réponse de
Pierre, que nous pouvons faire apprendre aux enfants et aux catéchumènes, ne
sera leur réponse que lorsqu’ils auront fait véritablement l’expérience toute
personnelle de la rencontre avec Jésus, celui qui était mort et qui est vivant,
ressuscité dans la gloire de Dieu. D’où l’ordre donné aux disciples de ne
dire à personne que c’était lui le Christ. Ce n’est pas quelque chose qui
se dit d’abord ; c’est quelque chose qui se vit. Il nous faut passer la
Pâques avec Jésus pour comprendre véritablement les mots de Pierre, les mots du
Père. Ecoutons, et donnons à entendre Dieu qui parle aux hommes, pour qu’après
Pierre, avec nous, ils puissent confesser que Jésus est le Christ, le Fils
du Dieu vivant. Amen.