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Ce blog voudrait vous permettre de vivre un chemin spirituel au rythme de la liturgie de l'Eglise catholique.

Les méditations s'appuient soit sur les textes bibliques quotidiens, soit sur la prière de l'Eglise.

Puisque nous sommes tous responsables de la foi des autres, n'hésitez pas à laisser vos commentaires.

Nous pourrons ainsi nous enrichir de la réflexion des autres.







dimanche 25 octobre 2026

30ème dimanche ordinaire A - 25 octobre 2026

 Le petit truc qui cloche !





Chagall, Moïse recevant les tables de la Loi



 

Maître, dans la Loi, quel est le grand commandement ? La question peut sembler simple, à priori ; elle n’a rien de compliqué, elle ne comporte pas d’expression difficile à comprendre, ni de mots à double sens. Elle veut bien dire ce qu’elle énonce, ce que nous comprenons tous : les pharisiens, particulièrement attachés à la Loi, veulent, à défaut d’un classement des plus de trois cents commandements, au moins savoir celui qui est le plus grand, le premier, bref celui dont on ne peut absolument pas se passer. La réponse de Jésus est tout aussi limpide, même si sa réponse comporte une double référence, là où n’en était demandé qu’une seule : Tu aimeras le Seigneur ton Dieu… tu aimeras ton prochain… Mais si tout, la question et la réponse, est aussi simple, pourquoi cette page d’évangile me laisse un goût de pas très clair, une impression qu’il y a un petit truc qui coche ? 

Je ne reproche pas aux pharisiens d’avoir posé la question de façon aussi nette, ni à Jésus d’y avoir répondu de manière aussi limpide. Sans doute cette page d’évangile nous évite-t-elle de nous poser toujours cette même question, voire trop de questions ! Sans aucun doute, elle a rendu, et rend encore service à de nombreux croyants. Tout le monde veut savoir ce qu’il faut faire absolument, ce qu’il faut faire parce que c’est important, et ce qui peut être fait en plus, mais qui ne serait pas grave si cela n’était pas fait ou si cela était tout simplement oublié. Bref, nous voulons tous une religion de la simplicité, parfaitement claire, qui évite de nous poser trop de questions. Tu fais ceci, tu évites cela, et tu finiras au paradis, assurément, c’est garanti sur facture. Une religion simple, facile à vivre, qui ne soit pas un embêtement de plus, mais un truc bien huilé, qui glisse tout seul et surtout ne demande aucun effort. Et c’est là qu’il y a, selon moi, un petit truc qui cloche ! Ce petit truc, c’est la manière dont les pharisiens, et beaucoup de croyants encore, considèrent la religion. Pour poser la question franchement : la religion est-elle un truc à faire ?  La religion relève-t-elle du permis / défendu ? 

L’Apôtre Paul, pharisien de formation, a abordé dans la lettre aux Romains et dans la lettre aux Galates la question fondamentale de la Loi dans son rapport à la Foi. Et il dit ceci en Galates (Ga 3, 24) : Ainsi, la Loi, comme un guide, nous a menés jusqu’au Christ pour que nous obtenions de la foi la justification. Il explique que la Loi était temporaire, utile jusqu’à la venue du Christ, mais qu’à partir du moment où Jésus a accompli son œuvre de salut, la Loi est devenue seconde, puisque son but était de nous mener à ce jour, de nous mener au Christ. Le petit truc qui cloche dans l’évangile de ce jour et dans l’esprit de beaucoup de gens, c’est qu’ils font de la religion une morale, c'est-à-dire un ensemble de choses à faire ou à ne pas faire, selon que ces choses soient bien ou mal. Comme la Loi, la morale pour moi est seconde ; ce qui prime, c’est ce que je crois, c’est la foi. Pour le dire autrement, c’est de ce que je crois que va découler ce que je fais. Le seul fait que des gens puissent se dire croyants non pratiquants vient de ce petit truc qui cloche, de cette réduction de la religion à une morale. Pour respecter des règles morales, pas la peine de venir à ‘église le dimanche. Je fais ça dans mon coin. Mais si la religion est plus qu’une morale, si elle est bien une rencontre à vivre avant d’être des règles à respecter, alors la communauté devient primordiale pare qu’elle est le lieu de la rencontre avec le Christ. Là, dans l’eucharistie célébrée, je rencontre le Christ dans la Parole proclamée, dans le Pain et le Von consacré et dans le frère côtoyé. La messe est le lieu privilégié de l’approfondissement de la foi parce que j’y rencontre le Christ sous ces trois révélations : la Parole, le pain eucharistique et le frère à aimer. La messe, comme la foi, ce n’est pas un truc à faire, c’est une réalité à vivre. 

C’est toujours dommageable de réduire la religion à une morale. D’abord parce que cette réduction ne nous permet pas de rencontrer en vérité Jésus, notre Sauveur. La religion réduite à une morale nous rappelle ce qui est permis et ce qui est défendu, ce qu’il faut faire et ce qu’il faut éviter de faire. Cela vous donne à minima des personnes scrupuleuses pour qui les choses à faire devront être faites et bien faites sous peine de finir en enfer ; à maxima, cela donne des terroristes qui vont chercher à éliminer, au nom d’un Dieu qu’ils n’ont pas pris le temps de rencontrer, ceux et celles qui ne vivent pas les mêmes règles qu’eux. C’est toujours catastrophique pour les scrupuleux, parce qu’ils ne vivent pas vraiment la foi tellement ils sont pris dans l’accomplissement de toutes les règles ; c’est toujours catastrophique pour les terroristes parce qu’ils sont enfermés dans ces règles et ne voient plus que Dieu est amour et miséricorde et que la mort lui déplaît. Jésus, en liant le commandement de l’amour de Dieu et de l’amour du frère, nous a libérés de l’emprise de la Loi pour nous renvoyer vers la Vie, pour nous renvoyer vers la rencontre. Rencontrer Dieu, rencontrer le frère pour aimer l’un et l’autre, ce n’est pas quelque chose à faire, c’est une expérience à vivre. Et lorsque nous vivons avec Dieu, et lorsque nous vivons avec les frères que Dieu place sur notre route, nous devenons vraiment libres, nous devenons vraiment vivants. Lorsque nous vivons avec Dieu, lorsque nous vivons avec les frères qu’il met sur notre route, nous n’avons plus à nous préoccuper de ce qu’il faut faire : il nous suffit de vivre vraiment, c'est-à-dire d’être pleinement présent à Dieu et aux frères. C’est notre présence réelle à Dieu et aux frères et sœurs en humanité qui fait jaillir et grandir l’amour qui se traduira dans un art de vivre. 

Ecoutons à nouveau Paul dans sa lettre aux Thessaloniciens que nous avons lu ce matin : vous-mêmes, vous nous avez imités en accueillant la Parole avec la joie de l’Esprit Saint. L’élan missionnaire dont notre Eglise a besoin ne consiste pas à rappeler la Loi de Dieu, ni le droit canonique ; il consiste à permettre toujours et encore la rencontre de Dieu et du frère, que le Christ a lié en signe de l’amour véritable. Il n’y a pas d’amour des hommes qui ne repose sur l’amour éternel de Dieu ; il n’y a pas d’amour de Dieu possible sans l’amour constant de celles et ceux qui croisent notre route. Apprenons à toujours aimer Dieu en rencontrant nos frères ; apprenons à toujours aimer nos frères en rencontrant Dieu. Amen. 


dimanche 18 octobre 2026

 Pourquoi voulez-vous me mettre à l'épreuve ?






 

            C’est un drôle de moment que celui que Matthieu rapporte dans son évangile et que l’Eglise propose à notre méditation aujourd’hui. Le piège est tellement grossier que je ne comprends même pas comment les adversaires de Jésus ont pu penser, ne serait-ce qu’une seule seconde, qu’il tomberait dedans.

Tout commence par cette obsession des pharisiens de prendre Jésus au piège en le faisant parler. Ils n’ont clairement pas compris qui est Jésus, et surtout pas qu’il est la Parole incarnée de Dieu. Sinon comment comprendre qu’ils veulent le prendre en piège en le faisant parler ? Peut-on faire dire à Dieu des paroles contre sa Loi ? Jamais ! Contre son peuple ? Des prophètes de l’Ancien testament l’ont fait, sans grand succès ; l’anéantissement de Jérusalem et la déportation à Babylone ont bien eu lieu. Ce que les pharisiens ne comprennent pas, c’est qu’avec Jésus, Dieu lui-même inaugure une nouvelle stratégie qui consiste à parler directement au cœur de chacun de sorte que se réalise la prophétie de Jérémie :  Ils n’auront plus à instruire chacun son compagnon, ni chacun son frère en disant : « Apprends à connaître le Seigneur ! » Car tous me connaîtront, des plus petits jusqu’aux plus grands – oracle du Seigneur (Jr 31, 34). A travers l’enseignement de Jésus, à travers ses actes, chacun peut connaître en direct la parole de Dieu, sa volonté pour tous les hommes. Quand l’homme s’enferme dans ses raisonnements, sûr d’avoir raison contre tout le monde, il ne peut aboutir qu’à une impasse. La flatterie des émissaires des pharisiens sur la piété de Jésus et la véracité de son enseignement n’y changeront rien. S’ils croyaient sincèrement à ce qu’ils ont dit de lui, ils auraient constaté par eux-mêmes la vacuité de leur question-piège : est-il permis, oui ou non, de payer l’impôt à César, l’empereur ? Comme si Dieu n’avait rien de mieux à faire que de s’occuper de nos impôts ! Jésus leur répond vertement : Hypocrites ! pourquoi voulez-vous me mettre à l’épreuve ? Sa réponse définitive est devenue proverbiale : à César, ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu. Voilà qui va clouer le bec des pharisiens pour un temps, sans pour autant les dissuader de chercher à se débarrasser de lui dès qu’une occasion favorable se présentera.

De cet épisode, je voudrais que nous méditions la question de Jésus : pourquoi voulez-vous me mettre à l’épreuve ? Avons-nous bien fini de faire perdurer cette attitude propre aux adversaires de Jésus ? Sommes-nous vaccinés contre cette tentation ? Car ne nous y trompons pas : cette attitude des pharisiens nous guette tous. Elle nous guette quand nous considérons Jésus comme celui qui doit répondre à toutes nos demandes. J’ai besoin de quelque chose ; je demande à Jésus ; il doit m’exaucer ! N’a-t-il pas dit : Demandez et vous recevrez ? Je ne dis pas qu’il faut renoncer à la prière de demande ; je dis que nous devons la purifier.  Elle nous guette encore lorsque nous faisons de Jésus le grand magicien qui fera disparaître toutes les peines et les misères du monde. C’est cette question formulée à la hâte devant les situations difficiles : pourquoi Jésus (ou Dieu) ne fait-il rien ? Pourquoi n’intervient-il pas ? Le monde serait mieux sans misère, sans guerre, sans catastrophe en tout genre. Jésus n’a jamais dit qu’il serait notre assurance vie, mais le chemin qui nous mènera à la vie véritable. C’est à nous de le suivre, et non l’inverse ! Cette attitude des pharisiens nous guette enfin lorsque nous voulons un Dieu à notre mesure, un Dieu rapetissé qui entre dans notre compréhension parce que c’est trop compliqué pour nous de comprendre ce que Dieu attend de nous. Comme jadis aux pharisiens, Jésus nous adressera la même réponse : à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu. Une manière de nous dire de ne pas mêler Dieu à toutes nos affaires, et de ne pas oublier pourquoi Dieu est présent à notre vie. Nous pouvons entendre le : à César ce qui est à César, comme une invitation à nous saisir nous-mêmes de tout ce qui concerne notre vie ici-bas : la guerre, la paix, les impôts, les injustices, nos petits soucis du quotidien, c’est à nous de nous en occuper. Nous pouvons demander à Jésus de nous aider à y voir plus clair, mais c’est à nous d’agir, sans oublier de rendre à Dieu ce qui revient à Dieu : notre foi et notre espérance. Nous n’avons pas à nous évader du monde, mais à y agir avec un esprit missionnaire et un cœur pétri de charité. 

Le disciple du Christ doit être pleinement unifié, à l’aise dans le monde dans lequel il vit, et pleinement à l’aise avec le Dieu qu’il sert. Dans sa prière, il porte le monde devant Dieu ; dans sa manière de vivre, il porte Dieu au monde. C’est ma manière de comprendre le thème de ce dimanche qui clôt la semaine missionnaire mondiale : Unis dans le Christ, unis dans la mission. Parce que cette mission, nous la portons tous ensemble, nécessairement ; de même que nous portons le Christ en nous, tous ensemble. Ce n’est pas à un chrétien en particulier d’aller au monde ; ce n’est pas à un chrétien en particulier d’accueillir le Christ. Ce serait encore une manière de mettre le Christ à l’épreuve que de le croire. Avec Jésus, unis entre nous, portons Dieu au monde ; avec Jésus, unis entre nous, portons le monde à Dieu. Tous ensemble pour le bien de tous. Amen.

samedi 10 octobre 2026

28ème dimanche ordinaire A - 11 octobre 2026

 Les invités ne viennent pas, sérieux ?




(Les noces de l'Agneau, miniature, Trinity College, Cambridge, 13ème siècle, 
source : Bible.image.fr)




 

            Quelles étranges histoires que les deux paraboles que Jésus nous raconte aujourd’hui ! Un roi célèbre les noces de son fils et les invités ne viennent pas ! Un roi donne un grand banquet de noces et remarque que l’un des invités ne s’est pas préparé pour l’événement ! Il est venu aux noces comme il serait allé au McDo, c'est-à-dire comme il est, sans beau vêtement. Difficile à croire, et pourtant ! Pourtant, n’est-ce pas ce que nous faisons lorsque nous ne répondons pas, ou répondons en traînant des pieds à l’invitation que le Seigneur nous fait de participer à son repas ? Car oui, sans vouloir jouer au père la morale, ces paraboles sont pour nous, pour nous avertir de ce qui pourrait arriver si nous ne sommes pas prêts le moment venu. 

            Ces paraboles, pourtant, ne nous parlent pas de la messe du dimanche et de toutes les bonnes excuses qui n’en sont pas et que nous trouvons quelquefois pour ne pas y aller. Même si je reconnais que chaque dimanche, l’eucharistie est comme une grande répétition de ce repas que Dieu préparera pour tous les peuples, sur sa montagne, la liturgie de ce dimanche ayant réuni dans un même moment la lecture de la prophétie d’Isaïe et les paraboles de Jésus, il nous faut envisager que ce repas des noces est bien l’ultime repas auquel Dieu invitera toutes les nations à la fin des temps, quand le Christ reviendra dans sa gloire. C’est le repas de l’accomplissement de notre espérance et de notre foi. Car ne l’oublions pas, nous sommes invités, au bout de l’histoire, à rencontrer Dieu face-à-face pour vivre avec lui définitivement. Ce sera assurément un jour de grande joie. Mais nous ne pouvons pas, nous ne devons pas attendre le dernier moment pour nous y préparer ; dès cette vie, il nous faut y penser et y travailler.  Le vêtement des noces, c’est ici-bas, dès maintenant, que nous le tissons. Alors certes, nous ne connaissons ni le jour, ni l’heure auquel tout devra être prêt ; mais ce jour est suffisamment important pour que le moment venu, nous ne nous confondions pas en excuses stupides : il faut que j’aille m’occuper de mon champ ou de mon commerce ! Je ne peux pas, j’ai aqua-poney ! Le repas des noces de l’Agneau ne souffrira d’aucun retard, d’aucune excuse ; c’est le repas d’une vie, le repas de la vie éternelle. Invités, nous ne saurons nous y rendre que toutes affaires cessantes. Si un dimanche ordinaire je peux éventuellement trouver une bonne excuse pour ne pas venir à la messe, sans conséquence autre que mon absence à la communauté, le jour de ce repas-là, il n’en faudra aucune et notre vêtement devra être prêt !

            Un indice supplémentaire que le repas des noces est le repas de la fin des temps, c’est l’insertion du meurtre des serviteurs par certains des premiers invités. Quand viendra le temps de ce dernier repas, viendra aussi le temps du dernier combat, celui qui nous fera choisir Dieu ou l’adversaire de Dieu. Il nous faut être conscient que l’adversaire fera tout pour nous gâcher ce repas, pour nous en tenir éloigné. Cette vigilance, comme notre préparation, commence ici et maintenant. Le baptême que nous avons reçu a marqué le premier jour de notre engagement dans ce combat, la profession de foi baptismale le dit très clairement. Elle est composée d’une triple renonciation (renonciation au péché, à ce qui conduit au mal et à Satan qui est l’auteur du péché) à laquelle répond une triple proclamation de la foi (nous croyons en Dieu le Père, en Jésus, le Fils unique qui a livré sa vie pour nous sauver de la mort, et en l’Esprit Saint qui nous fait vivre en Eglise). Nous renonçons au mal en choisissant Dieu le Père ; nous renonçons à ce qui conduit au mal en suivant Jésus, le chemin vers la vie éternelle ; nous renonçons à Satan, l’auteur du péché en accueillant l’Esprit Saint qui est l’auteur en nous des fruits de la grâce. Si l’eucharistie est comme une répétition hebdomadaire du repas des noces de l’Agneau, nos petits combats quotidiens contre le mal, pour plus de fraternité, plus de liberté, plus de vérité, sont comme une répétition de ce combat ultime qui scellera notre choix définitif de Dieu. La colère du roi de la parabole et l’envoi de ses troupes [pour faire] périr les meurtriers sont une annonce du combat ultime dont nous parle le livre de l’Apocalypse, combat lors duquel le mal sera définitivement écrasé pour que soit établie la Jérusalem nouvelle dans laquelle il n’y aura plus de mer (M.E.R.), lieu où, dans la bible, réside les forces du mal. 

            Loin de vouloir nous faire la morale, ces paraboles de Jésus et la prophétie d’Isaïe, nous parlent d’abord de l’amour de Dieu pour tous les peuples, de Dieu qui prépare un festin de viandes succulentes et de vins décantés, dans un monde d’où il aura fait disparaître le voile de deuil qui enveloppe tous les peuples et le linceul qui couvre toutes les nations. Ces paraboles nous parlent de Dieu qui nous prévient ainsi parce qu’il ne veut pas perdre un seul de ses enfants qu’il a invités généreusement et gratuitement, parce qu’il veut que tous aient leur vêtement de noce. Rendons grâce à Dieu pour sa prévenance à notre égard ; rendons grâce à Dieu pour l’œuvre accomplie pour nous par Jésus ; rendons grâce à Dieu pour le don de son Esprit Saint. Il a tout fait pour nous rendre prêts ; à nous maintenant d’exercer de manière juste notre liberté et notre reconnaissance, et nous serons heureux de ce repas préparé et partagé avec la multitude des sauvés. Amen.

           

samedi 3 octobre 2026

27ème dimanche ordinaire A - 4 octobre 2026

 La pierre qu'ont rejetée les bâtisseurs.

(Prédication donnée en la paroisse de Bitschhoffen, en Alsace, à l'occasion de leur fête patronale)









 

            La pierre qu’ont rejetée les bâtisseurs est devenue la pierre d’angle (Ps 117, 22). Ce passage du psaume 117 (118), cité par Jésus lui-même dans l’évangile de ce dimanche, a toujours été attribué par les chrétiens au Christ qui, en livrant sa vie sur la croix, est devenu cette pierre rejetée. Et la parabole de ce dimanche, que cette citation conclut, est une annonce évidente de son procès et de sa mort. Mais avant de parler de sa Passion, cette parabole nous parle de Dieu, des hommes et des rapports entre les deux.

            Il ne fait de doute pour personne que ce propriétaire qui a planté une vigne et qui a tout fait pour qu’elle porte du fruit, c’est Dieu. Le rapprochement évident avec le chant de la vigne du prophète Isaïe, entendu en première lecture, renforce cette interprétation. Nous n’avons pas le temps de relire les trois premiers chapitres du livre de la Genèse qui nous parlent de la création et de la chute de nos premiers parents ; je vous invite à le faire dans la journée. Mais quand nous lisons ces textes, nous comprenons la bonté de Dieu qui a créé le monde et qui a placé l’homme au sommet de sa création. Nous comprenons aussi la déception de Dieu quand il constate que l’homme et la femme qu’il a créés, n’ont pas tenu leur part de l’alliance qui leur était proposée. Ils ont mangé du fruit de l’arbre de la connaissance du bien et du mal, seul fruit défendu de toute la création. Dans la parabole, nous voyons Dieu confier sa vigne à des vignerons. Nous pouvons les identifier de deux manières : si nous considérons la vigne comme la totalité de la création, les vignerons seront l’humanité qui en a reçu la garde ; si nous considérons la vigne comme le peuple que Dieu s’est choisi (en accord avec le chant de la vigne d’Isaïe), alors les vignerons sont les responsables de ce peuple, censés le guider et le garder dans l’Alliance avec Dieu, afin qu’il porte de bons fruits. Dans les deux cas, l’humanité a échoué à rendre à Dieu les fruits qu’il en attendait.

Au regard de la création, nous constatons hélas d’année en année, les méfaits et les conséquences dramatiques de la mauvaise gestion par l’homme des ressources de la terre. Nul ne peut honnêtement prétendre que la crise climatique et environnementale, que nous subissons tous avec plus de force chaque année, soit un bon fruit à remettre à Dieu. Les vignerons qui se saisirent des serviteurs, frappèrent l’un, tuèrent l’autre, lapidèrent le troisième, existent toujours, quelquefois au plus haut niveau de responsabilité. Ce sont tous ceux qui nient l’évidence même de la mauvaise gestion et de la réalité de ses conséquences. Puisque le 4 octobre l’Eglise célèbre Saint François d’Assise, et la fin du temps pour la création, il me semblait important de souligner aussi cette interprétation possible de la parabole.

Au regard du peuple que Dieu s’est choisi, avec Jésus, il nous faut désormais dépasser l’interprétation du chant de la vigne. Nous pouvons considérer toute l’humanité comme la vigne plantée par Dieu. Et les vignerons seront alors les chefs spirituels, quelle que soit leur religion, et les chefs temporels, quel que soit le pays et les orientations politiques, qui n’ont pas toujours su guider ce peuple dans les voies de la sagesse et de la fidélité à l’alliance entre Dieu et les hommes. Tous les pays, toutes les religions, ont eu leurs martyrs, hommes et femmes qui ont osé s’élever contre les tyrannies et les excès, le non-respect des droits fondamentaux de tout humain, ou qui ont eu à subir l'innommable de la part de ceux et celles qui avaient autorité sur eux. Les serviteurs frappés, lapidés, tués, sont nombreux à travers le temps et l’histoire pour avoir osé simplement rappeler les droits de Dieu, les droits des hommes et des femmes opprimés. Aujourd’hui encore, il en existe, hélas. Martyrs à cause de leurs opinions politiques, martyrs à cause de leur foi. Nous ne pouvons pas, nous ne devons pas nous habituer à égrener leurs noms, avec la conviction que nous ne pouvons rien faire contre.

La parabole parle de la conviction du maître de la vigne que les vignerons respecteront [son] fils. Il n’en fut rien ; comme les serviteurs avant lui, ils se saisirent de lui, le jetèrent hors de la vigne et le tuèrent. Pour les chrétiens, ce fils, c’est Jésus qui sera trainé hors de Jérusalem et mis à mort. Celui qui était la Parole de Dieu, les chefs du peuple et du Temple l’ont fait taire, définitivement. Quand Dieu devient trop évident, quand Dieu est perçu non comme celui qui invite à la conversion, mais comme l’empêcheur de vivre comme l’homme le veut, il faut le supprimer. Est-ce que cela a arrêté le massacre ? Nous constatons aujourd’hui encore, que même la mort du fils unique, n’a rien changé. Dieu, pour certains, est toujours à dégager, à ridiculiser, et ceux qui le servent fidèlement ne peuvent connaître que le même sort. Au mieux, ce sont de doux rêveurs ; au pire, les contradicteurs d’un monde qui n’a plus de sens commun et qui se donne des repères qui changent au gré des modes et des envies. Ils ont beau les transformer en lois, ces repères nouveaux n’en deviennent pas nécessairement moraux, surtout lorsqu’ils méprisent les faibles et qu’ils prétendent changer le sens même de la vie humaine et de sa dignité infinie. Le Pape Léon l’a rappelé avec force et détermination lors de son voyage en France.

Vos ancêtres ont donné à votre communauté paroissiale comme patron et modèle, Saint Maurice. Il fut le chef de la légion thébaine, dans l’armée romaine. Il est mis à mort vers 286, avec d’autres soldats chrétiens, pour avoir refusé de renoncer au Christ. Il a été ainsi identifié au fils unique, livré à la mort à cause de ce qu’il tenait pour vrai au sujet de Dieu et des hommes. Il a refusé, avec ses compagnons, de reconnaître l’empereur comme Dieu, refusant que des hommes s’attribuent un rang et des honneurs qui ne leurs reviennent pas. Il vous oblige ainsi, autour de votre curé, à toujours rendre compte de votre foi et de votre espérance avec courage, et à témoigner d’une charité réelle envers tous, en particulier envers les petits. Maurice, dans son refus de renier sa foi, a suivi l’enseignement de Paul dans sa lettre aux Philippiens : Tout ce que vous avez appris et reçu, ce que vous avez vu et entendu, mettez-le en pratique. Et le Dieu de la Paix sera avec vous. Ce n’est pas en prenant la place de Dieu, mais en tenant sa place propre, et en suivant l’Evangile du Christ qui nous invite à l’amour de Dieu et de nos frères et sœurs en humanité, que l’homme trouve la paix véritable. Puisse le courage de Maurice et de ses compagnons nous inspirer et nous entraîner à cette fidélité absolue à Celui qui a donné sa vie pour nous : le Christ Sauveur. Amen.

dimanche 27 septembre 2026

26ème dimanche ordinaire A - 27 septembre 2026

 Faire la volonté du Père.





(Dessin de M. Leiterer, avec son aimable autorisation)

 





            J’aime quand Jésus raconte une histoire parce qu’elle nous fait toujours réfléchir autrement, prendre de la distance et de la hauteur. Les paraboles ne sont pas des contes pour faire un cours de morale à des enfants indisciplinés ; elles énoncent une situation par rapport à laquelle j’aurai à me prononcer, pour moi. Pas en disant, ce que j’ai fait jusqu’à présent, c’était bien ou mal, mais en décidant, pour mon avenir, ce qui est préférable, ce qui entrainera un mieux. La parabole des deux fils appelés à travailler à la vigne de leur père et l’ajout sur l’enseignement de Jésus au sujet de Jean le Baptiste, en témoigne. 

            L’histoire n’a rien de compliqué et ressemble à beaucoup de nos histoires personnelles. Un père a deux fils et une vigne qui demande des soins. Il dit au premier : va travailler aujourd’hui à la vigne. La réponse est immédiate : Je ne veux pas. Mais ensuite, s’étant repenti, il y alla. Le père dit la même chose au second fils qui répond : Oui, Seigneur ! mais il n’y alla pas. Je suis sûr que chacun a pu identifier des situations dans lesquelles il était tantôt le fils qui dit non mais qui fait quand même, et tantôt le fils qui dit oui, mais qui ne fait pas. Ce n’est pas une leçon de morale, ce sont des faits. Avec des conséquences plus ou moins graves, j’en conviens, selon ce qui était demandé et fait ou pas fait. Mais c’est une autre histoire ! La preuve, la question que Jésus pose à ses auditeurs une fois la parabole racontée : Lequel des deux a fait la volonté du père ? La réponse est évidente pour tous : le premier. Et vous constatez que Jésus n’insiste pas plus : il ne dit pas : faites pareil, faites toujours la volonté du père. La parabole est donnée pour nous faire réfléchir individuellement : est-ce que je fais toujours la volonté du Père ? Dans tous les aspects de ma vie ? Dans chaque rencontre ? A chaque instant de ma vie ? Il serait présomptueux, dans mon propre cas, de répondre d’un oui rapide et de passer à autre chose.

            Une lecture un peu rapide de l’évangile de Matthieu pourrait laisser croire qu’avec l’histoire des publicains et des prostituées qui nous précèdent dans le royaume de Dieu, Jésus est passé à autre chose. Mais il n’en est rien. C’est toujours de la volonté de Dieu, accomplie ou pas, qu’il est question. Et l’enseignement de Jésus semble se faire sévère. Personne ne veut entendre, ne peut entendre, que les pécheurs publics le précèdent dans le royaume de Dieu ; alors imaginez la réaction des grands prêtres et des anciens du peuple. Si d’aventure la parabole ne les avait pas amenés à réfléchir, les réactions des uns et des autres au ministère de Jean le Baptiste, soulignées par Jésus, n’auront pas manqué de les atteindre. Matthieu soulignera, une parabole plus tard que, en entendant les paraboles de Jésus, les grands prêtres et les pharisiens avaient bien compris qu’il parlait d’eux. Ils doivent bien reconnaître, en leur for interne, que Jésus a raison et qu’ils ne se sont même pas repentis plus tard pour croire à la parole de Jean le Baptiste, alors que les publicains et les pécheurs y ont cru. Ce n’est pas un jugement, c’est un fait ! Et Jésus ne les condamne pas pour cela ; sans doute même espère-t-il qu’ayant ouverts les yeux, ils se convertissent maintenant, alors qu’ils ont plus grand que Jean le Baptiste en face d’eux. Pour Matthieu, c’est peine perdue, lui qui conclura cet enseignement de Jésus par ces mots : Tout en cherchant à l’arrêter, ils eurent peur des foules, parce qu’elles le tenaient pour un prophète. Leur attitude démontre que nous pouvons nous croire « spécialistes » de la volonté de Dieu et être parfaitement incapables de l’accomplir. Et par sa parabole et son enseignement, Jésus nous dit avec force qu’il n’est jamais trop tard pour accomplir cette volonté, que la repentance est toujours possible, et que Dieu ne rejette pas celui qui a dit non d’abord mais qui a fait ensuite. Cela vaut pour les pécheurs, cela vaut pour ceux qui se croient meilleurs.

            Ce n’est pas une leçon de morale que Jésus nous propose, mais plutôt un wake up call, un appel à nous réveiller, à observer, à être attentif à ce que Dieu dit au monde aujourd’hui. Le voyage du Pape Léon en France et ses discours sur la foi, les personnes fragiles, la fin de vie, la laïcité, l’éducation comme vecteur essentiel pour construire la paix, l’engagement en Eglise et dans le monde… font partie de ces moments où Dieu dit sa volonté, son chemin de salut. La manière, les lieux, les moments pour y répondre nous appartiennent ; mais nous ne pourrons pas dire un jour que nous ne savions pas. Dieu parle haut et fort à travers Léon ; il ne s’agit pas seulement de l’entendre, il s’agit de l’écouter maintenant et d’agir avec tous les hommes et toutes les femmes de bonne volonté. Il n’y a pas de bon parti, de bonne communauté ; il n’y a que des hommes et des femmes qui se révèlent capables de faire la volonté du Père, ou pas. Amen.

samedi 19 septembre 2026

25ème dimanche ordinaire A - 20 septembre 2026

 C'est ainsi que les derniers seront premiers, et les premiers seront derniers.









 

            Ce n’est pas juste, hein ? Les derniers, qui n’ont presque rien fait, reçoivent autant que les premiers qui ont enduré le poids du jour et la chaleur ! Comment est-il possible d’accepter cela ? Si nous regardons cela avec nos repères très humains, ben non, ce n’est pas juste. Mais personne n’a dit qu’il faut regarder cela avec des yeux humains ! N’oublions pas que c’est Jésus qui parle, et qu’il nous raconte une fois de plus une parabole pour que nous comprenions une réalité mystérieuse.

Ce qu’il veut nous faire comprendre, ce n’est pas une règle économique, mais la réalité du royaume des Cieux, cet endroit que nous ne voyons pas, mais auquel nous aspirons ! Et pour comprendre cette réalité nouvelle, il nous faut quitter nos pensées et nos chemins pour suivre ceux du Seigneur. Dieu s’était adressé jadis ainsi à son prophète Isaïe : Mes pensées ne sont pas vos pensées et vos chemins ne sont pas mes chemins. Autant le ciel est élevé au-dessus de la terre, autant mes chemins sont élevés au-dessus de vos chemins, et mes pensées, au-dessus de vos pensées. Autrement dit, nous ne pouvons pas écouter une parabole à hauteur d’homme. Pour bien comprendre, il nous faut déjà regarder le monde et écouter Jésus à hauteur de Dieu. Et cette parabole précisément nous demande de laisser là nos jugements et nos critères humains pour embrasser le jugement et les critères de Dieu lui-même. Et croyez-moi, c’est bien mieux ainsi, pour nous tous. Il suffit d’écouter l’avertissement final de Jésus : C’est ainsi que les derniers seront premiers, et les premiers seront derniers. A vue humaine, nous sommes tous le dernier de quelqu’un, comme nous sommes tous le premier d’un autre.

Quelle est alors cette réalité du royaume des Cieux que Jésus veut nous faire comprendre aujourd’hui ? Elle comporte deux dimensions importantes. La première, c’est que, devant ce royaume des Cieux, nous sommes tous égaux. Dans le royaume, pas de faveur au titre de notre ancienneté ; pas de faveur au titre du temps passé à travailler pour lui. Que ce soit un jour ou une heure, c’est pareil. Dieu ne fait pas de différence entre les personnes. Ce qui importe, c’est de s’être engagé à travailler à la vigne du Seigneur ; au bout la récompense est la même : nous serons aimés d’un même amour. Les parents font-ils une différence entre leur aîné et le petit dernier ? En aiment-ils l’aîné davantage que le dernier venu sous prétexte qu’il est avec eux depuis bien plus longtemps ? Ou l’aiment-ils soudain moins parce qu’ils ont fait le choix d’accueillir un autre enfant ? Y a-t-il un parent qui ait dit à son premier enfant : Tu comprends, tu as épuisé le capital d’amour que nous avions pour toi ; comme nous voulons aimer encore, il nous faut un autre enfant ? Le capital d’amour de Dieu envers l’humanité est inépuisable. Et il est le même pour tous. Nous pouvons entendre ainsi la réponse du maître du domaine à celui qui se sent lésé : Je veux donner au dernier venu autant [d’amour] qu’à toi : n’ai-je pas le droit de faire ce que je veux de [mon amour] ?

Certains pourraient penser alors qu’il vaut mieux profiter de la vie avant de s’engager à travailler à la vigne ; si c’est pour avoir la même chose, pourquoi se précipiter ? C’est la deuxième dimension de l’enseignement de Jésus. Les derniers venus n’ont pas attendus sur la place la fin du jour pour venir enfin travailler à la vigne. Ils n’ont pas esquivé le travail. Il se trouve juste, et l’un d’eux le dit au maître du domaine, qu’ils sont restés là, toute la journée, sans rien faire parce que personne ne les a embauchés. Mais sitôt appelés par le maître du domaine, sitôt ils sont au travail. Ce ne sont pas des tire-au-flanc ou des profiteurs ; ce sont juste des personnes qui n’ont entendu l’appel à travailler que maintenant, avant la fin du jour. Tous les hommes n’ont pas entendu l’appel de Dieu à travailler avec lui dès potron-minet. Ce n’est ni la faute de Dieu, ni la faute des hommes. Dieu appelle en permanence, la parabole le montre bien à travers les nombreuses sorties du maître du domaine. Mais pour que les hommes répondent, il faut que la rencontre se fasse. Plutôt que de jalouser les derniers venus, les derniers convertis, il nous faut nous réjouir d’être plus nombreux à travailler à la vigne du Seigneur. Les nouveaux convertis n’enlèvent rien aux baptisés de longue date. Ce qui compte, c’est ce qui les unit désormais : ils vont travailler ensemble à la même vigne pour la même et unique récompense : vivre en présence de Dieu pour toute éternité. Que vouloir de plus ?

C’est en ce sens qu’il faut encore comprendre le dernier verset de cet évangile ; il ne dit pas les derniers seront premiers, et les premiers seront derniers. Il dit : C’est ainsi que… celui qui a rejoint en dernier sera traité de la même manière que celui qui est venu en premier, et vice-versa. Le C’est ainsi que renvoie à la parabole qu’il ne faut jamais oublier quand on cite ce dernier verset. Jésus ne dit pas que les uns seront promus et les autres dégradés. Il dit : comme cela est démontré dans cette parabole, tous sont traités de la même manière, qu’ils aient été premiers ou derniers. Dieu ne fait pas de différence, il aime chacun pareil. Cela devrait nous réconforter et nous réjouir tous. Amen.

samedi 12 septembre 2026

24ème dimanche ordinaire A - 13 septembre 2026

 Combien de fois faut-il pardonner ? 





(Dessin de Jean-Yves DECOTTIGNIES, in Mille dimanches et fêtes A, éd. Les presses d'Ile de France)




 

            Dimanche dernier, les textes bibliques parlaient déjà tous du péché et du pardon. Jésus avait enseigné à ses disciples l’obligation du pardon. Il leur donnait la marche à suivre si du mal nous a été fait. Souvenez-vous : Si ton frère a commis un péché contre toi, va lui faire des reproches seul à seul… S’il ne t’écoute pas, prends avec toi une ou deux personnes… Sil refuse de les écouter, dis-le à l’assemblée de l’Eglise. L’évangile de ce dimanche est la suite immédiate de cet enseignement de Jésus et on le doit à une question posée par Pierre.

             La question de Pierre est simple, et je suis sûr qu’elle nous a tous traversé l’esprit un jour ou l’autre. Lorsque mon frère commettra des fautes contre moi, combien de fois dois-je lui pardonner ? Il nous montre qu’il a bien intégré la nécessité de pardonner enseignée par Jésus quelques temps auparavant ; mais il veut une précision supplémentaire que je traduirai volontiers ainsi : à partir de quel moment je me fais avoir par celui qui me fait du mal à répétition, quand bien même je lui ai pardonné. Ou pour dire les choses autrement : le pardon que je dois donner inconditionnellement, n’est-il pas un pousse-au-crime, un encouragement à recommencer si cela dépasse un certain nombre de fois ? Et Pierre de poser une limite : Jusqu’à sept fois ? Limite qui n’est pas un hasard ; le chiffre sept dans la Bible souligne la perfection, la plénitude et l’accomplissement de l’œuvre divine, comme on peut le voir dans le récit de la création : Le septième jour, Dieu avait achevé l’œuvre qu’il avait faite. Il se reposa, le septième jour, de toute l’œuvre qu’il avait faite (Gn 2,2). Comme si Pierre demandait à Jésus s’il fallait atteindre cette perfection qui n’est qu’en Dieu, ou s’il pouvait arrêter avant. Aucun être humain n’a envie de se faire avoir ; aucun être humain n’aime se voir tourné en ridicule par celui qui ne partage pas ses standards. Pardonner, pour Pierre, et pour beaucoup d’entre nous, ça a (ou ça devrait avoir) des limites ! Parce qu’en fait, le mal fait devrait avoir des limites. Pour beaucoup de nos contemporains, pardonner est un signe de faiblesse, un refus de poser des limites claires qu’un bon coup de poing aurait l’avantage de poser bien plus clairement !

             La réponse de Jésus alors ne cesse de me surprendre : Je ne te dis pas jusqu’à sept fois, mais jusqu’à soixante-dix fois sept fois. Puisque les chiffres et les nombres ont un sens dans la bible, il nous faut comprendre alors d’où Jésus sort ce soixante-dix et ce qu’il peut bien signifier. Il ne peut s’agir d’une simple multiplication mathématique, encore que cela ferait déjà beaucoup puisqu’on arriverait à 490 fois, nombre qui témoignerait déjà d’une grande patience ou qui risque de démontrer justement ce que je disais il y a un instant : une bonne réplique ou un bon coup dans la figure, c’est plus efficace pour faire comprendre qu’il y a des limites à tout. Nous comprenons bien qu’avec Jésus, ce n’est pas aussi simple ! Il faut relire le Psaume 89 (90) pour trouver une explication. Il nous fait prier ainsi : Le nombre de nos années ? soixante-dix, quatre-vingts pour les plus vigoureux ! Autrement dit, soixante-dix est la durée de vie biblique proverbiale. Le nombre d’années qu’on nous accorde normalement pour accomplir notre mission sur terre (Israël et le secret du nombre 70 - Aish.fr Monde Juif, Découvrir Israël, Page D'accueil, Israel, Yom Haatsmaout). Autant dire qu’il nous faudra pardonner toute notre vie ; c’est juste pour rappeler à ceux qui ont dépassé cet âge vénérable qu’ils n’en sont pas pour autant dispensés de pardonner encore et toujours. Et Jésus de poursuivre avec une parabole, celle du débiteur impitoyable, à qui une énorme dette avait été remise, mais qui s’est trouvé incapable de faire de même pour l’un de ses débiteurs qui ne lui devait qu’une somme ridicule au regard de la dette qu’il venait de se voir effacer. Cent pièces d’argent contre soixante millions de pièces d’argent : son débiteur ne lui devait que  de l’argent de poche alors que lui, sa vie n’aurait pas suffi à tout rembourser. Si je pars sur la base d’une vie accomplie bibliquement, soit 70 ans, et que je divise les soixante millions de pièces d’argent par ce nombre, il devrait trouver 857 142,85 pièces d’argent par année de vie. On s’accordera sur le fait qu’il n’était pas un nouveau-né quand il a contracté cette dette et qu’il avait donc moins de temps pour rembourser, et donc mécaniquement plus de pièces à trouver ! Mettons qu’il ait eu trente ans, il lui restait bibliquement 40 ans à vivre, soit 1,5 millions de pièces d’argent à trouver chaque année. Quand je vous dis que les cent pièces d’argents, c’est de l’argent de poche à côté, vous pouvez me croire ! A l’audition de la parabole, nous sommes tous légitimement révoltés par l’attitude de ce débiteur impitoyable qui envoie en prison quelqu’un qui ne lui devait que de la petite monnaie alors que lui s’était vu remettre une dette énorme, irremboursable comme les chiffres le montrent.

             Vous l’aurez noté au passage : la parabole de Jésus ne parle pas du nombre de fois qu’il nous faut pardonner ; elle nous parle du pardon inlassable du roi – comprenons bien de Dieu – qui ne refuse jamais son pardon à qui le lui demande. Demander pardon, c’est bien ce qu’avait fait l’ingrat quand le roi ordonna de le vendre, avec sa femme, ses enfants et tous ses biens parce qu’il n’avait pas de quoi rembourser. Prends patience envers moi, disait-il, et je te rembourserai tout.  Le roi s’était laissé prendre, le laissa partir et lui remit sa dette. En clair, pas de rééchelonnement de la dette, mais bien plus rien à rembourser. Mais quand son compagnon a utilisé les mêmes mots envers lui (Prends patience envers moi, et je te rembourserai), il refusa et le fit jeter en prison. La miséricorde dont le roi avait fait preuve envers lui, il n’a pas su, ou n'a pas voulu, en faire bénéficier son compagnon. L’enseignement de Jésus est limpide : refuser de pardonner à ceux qui commettent des fautes contre nous, alors que Dieu nous pardonne inlassablement les fautes que nous commettons contre lui, voilà qui est indigne du pardon reçu et qui ne peut que mettre en colère Dieu lui-même. La réaction du roi de la parabole ne se fait pas attendre quand il a vent de ce scandale : le débiteur impitoyable, il le livra aux bourreaux jusqu’à ce qu’il eût remboursé tout ce qu’il devait. Et Jésus de conclure : C’est ainsi que mon Père du ciel vous traitera, si chacun de vous ne pardonne pas à son frère du fond de son cœur, comprenons : sans qu’il ne subsiste de rancœur.

Combien de fois faut-il pardonner ? Telle était la question de Pierre. La réponse de Jésus est aussi simple à énoncer que le fût la question de son Apôtre : face à la source inépuisable de miséricorde que Dieu déverse sur nous quand nous le lui demandons, il nous faut transmettre des gouttes de la miséricorde reçue à ceux qui nous le demandent. Toujours ! C’est le prix de notre salut ! Faire modestement pour les autres ce que Dieu fait généreusement pour nous. Il n’y a pas d’autre voie. Amen.