La pierre qu'ont rejetée les bâtisseurs.
(Prédication donnée en la paroisse de Bitschhoffen, en Alsace, à l'occasion de leur fête patronale)
La pierre qu’ont rejetée les bâtisseurs est devenue la pierre d’angle (Ps 117, 22). Ce passage du psaume 117 (118), cité par Jésus lui-même dans l’évangile de ce dimanche, a toujours été attribué par les chrétiens au Christ qui, en livrant sa vie sur la croix, est devenu cette pierre rejetée. Et la parabole de ce dimanche, que cette citation conclut, est une annonce évidente de son procès et de sa mort. Mais avant de parler de sa Passion, cette parabole nous parle de Dieu, des hommes et des rapports entre les deux.
Il ne fait de doute pour personne
que ce propriétaire qui a planté une vigne et qui a tout fait pour qu’elle
porte du fruit, c’est Dieu. Le rapprochement évident avec le chant de la vigne
du prophète Isaïe, entendu en première lecture, renforce cette interprétation. Nous
n’avons pas le temps de relire les trois premiers chapitres du livre de la
Genèse qui nous parlent de la création et de la chute de nos premiers parents ;
je vous invite à le faire dans la journée. Mais quand nous lisons ces textes,
nous comprenons la bonté de Dieu qui a créé le monde et qui a placé l’homme au
sommet de sa création. Nous comprenons aussi la déception de Dieu quand il
constate que l’homme et la femme qu’il a créés, n’ont pas tenu leur part de l’alliance
qui leur était proposée. Ils ont mangé du fruit de l’arbre de la connaissance
du bien et du mal, seul fruit défendu de toute la création. Dans la parabole, nous
voyons Dieu confier sa vigne à des vignerons. Nous pouvons les identifier de
deux manières : si nous considérons la vigne comme la totalité de la
création, les vignerons seront l’humanité qui en a reçu la garde ; si nous
considérons la vigne comme le peuple que Dieu s’est choisi (en accord avec le
chant de la vigne d’Isaïe), alors les vignerons sont les responsables de ce
peuple, censés le guider et le garder dans l’Alliance avec Dieu, afin qu’il
porte de bons fruits. Dans les deux cas, l’humanité a échoué à rendre à Dieu les
fruits qu’il en attendait.
Au regard de la création, nous constatons hélas d’année en année, les méfaits et les conséquences dramatiques de la mauvaise gestion par l’homme des ressources de la terre. Nul ne peut honnêtement prétendre que la crise climatique et environnementale, que nous subissons tous avec plus de force chaque année, soit un bon fruit à remettre à Dieu. Les vignerons qui se saisirent des serviteurs, frappèrent l’un, tuèrent l’autre, lapidèrent le troisième, existent toujours, quelquefois au plus haut niveau de responsabilité. Ce sont tous ceux qui nient l’évidence même de la mauvaise gestion et de la réalité de ses conséquences. Puisque le 4 octobre l’Eglise célèbre Saint François d’Assise, et la fin du temps pour la création, il me semblait important de souligner aussi cette interprétation possible de la parabole.
Au regard du peuple que Dieu s’est choisi, avec Jésus, il nous faut désormais dépasser l’interprétation du chant de la vigne. Nous pouvons considérer toute l’humanité comme la vigne plantée par Dieu. Et les vignerons seront alors les chefs spirituels, quelle que soit leur religion, et les chefs temporels, quel que soit le pays et les orientations politiques, qui n’ont pas toujours su guider ce peuple dans les voies de la sagesse et de la fidélité à l’alliance entre Dieu et les hommes. Tous les pays, toutes les religions, ont eu leurs martyrs, hommes et femmes qui ont osé s’élever contre les tyrannies et les excès, le non-respect des droits fondamentaux de tout humain, ou qui ont eu à subir l'innommable de la part de ceux et celles qui avaient autorité sur eux. Les serviteurs frappés, lapidés, tués, sont nombreux à travers le temps et l’histoire pour avoir osé simplement rappeler les droits de Dieu, les droits des hommes et des femmes opprimés. Aujourd’hui encore, il en existe, hélas. Martyrs à cause de leurs opinions politiques, martyrs à cause de leur foi. Nous ne pouvons pas, nous ne devons pas nous habituer à égrener leurs noms, avec la conviction que nous ne pouvons rien faire contre.
La parabole parle de la conviction du maître de la vigne que les vignerons respecteront [son] fils. Il n’en fut rien ; comme les serviteurs avant lui, ils se saisirent de lui, le jetèrent hors de la vigne et le tuèrent. Pour les chrétiens, ce fils, c’est Jésus qui sera trainé hors de Jérusalem et mis à mort. Celui qui était la Parole de Dieu, les chefs du peuple et du Temple l’ont fait taire, définitivement. Quand Dieu devient trop évident, quand Dieu est perçu non comme celui qui invite à la conversion, mais comme l’empêcheur de vivre comme l’homme le veut, il faut le supprimer. Est-ce que cela a arrêté le massacre ? Nous constatons aujourd’hui encore, que même la mort du fils unique, n’a rien changé. Dieu, pour certains, est toujours à dégager, à ridiculiser, et ceux qui le servent fidèlement ne peuvent connaître que le même sort. Au mieux, ce sont de doux rêveurs ; au pire, les contradicteurs d’un monde qui n’a plus de sens commun et qui se donne des repères qui changent au gré des modes et des envies. Ils ont beau les transformer en lois, ces repères nouveaux n’en deviennent pas nécessairement moraux, surtout lorsqu’ils méprisent les faibles et qu’ils prétendent changer le sens même de la vie humaine et de sa dignité infinie. Le Pape Léon l’a rappelé avec force et détermination lors de son voyage en France.
Vos
ancêtres ont donné à votre communauté paroissiale comme patron et modèle, Saint
Maurice. Il fut le chef de la légion thébaine, dans l’armée romaine. Il est mis
à mort vers 286, avec d’autres soldats chrétiens, pour avoir refusé de renoncer
au Christ. Il a été ainsi identifié au fils unique, livré à la mort à cause de ce
qu’il tenait pour vrai au sujet de Dieu et des hommes. Il a refusé, avec ses
compagnons, de reconnaître l’empereur comme Dieu, refusant que des hommes s’attribuent
un rang et des honneurs qui ne leurs reviennent pas. Il vous oblige ainsi, autour
de votre curé, à toujours rendre compte de votre foi et de votre espérance avec
courage, et à témoigner d’une charité réelle envers tous, en particulier envers
les petits. Maurice, dans son refus de renier sa foi, a suivi l’enseignement de
Paul dans sa lettre aux Philippiens : Tout ce que vous avez appris et
reçu, ce que vous avez vu et entendu, mettez-le en pratique. Et le Dieu de la
Paix sera avec vous. Ce n’est pas en prenant la place de Dieu, mais en
tenant sa place propre, et en suivant l’Evangile du Christ qui nous invite à l’amour
de Dieu et de nos frères et sœurs en humanité, que l’homme trouve la paix
véritable. Puisse le courage de Maurice et de ses compagnons nous inspirer et
nous entraîner à cette fidélité absolue à Celui qui a donné sa vie pour nous :
le Christ Sauveur. Amen.





