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Ce blog voudrait vous permettre de vivre un chemin spirituel au rythme de la liturgie de l'Eglise catholique.

Les méditations s'appuient soit sur les textes bibliques quotidiens, soit sur la prière de l'Eglise.

Puisque nous sommes tous responsables de la foi des autres, n'hésitez pas à laisser vos commentaires.

Nous pourrons ainsi nous enrichir de la réflexion des autres.







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samedi 21 mars 2026

5ème dimanche du Carême A - 22 mars 2026

 Répétition générale ?




(Icône russe, La résurrection de Lazare)


 

            Vous avez le droit d’être légitimement choqué par l’attitude de Jésus qui, à l’annonce de la maladie de Lazare, non seulement ne se précipite pas à son chevet, mais semble faire exprès de prolonger son séjour de deux jours et d’attendre l’annonce de la mort de son ami ; et qui plus est, se réjouit de n’avoir pas été là. Mais passé le choc, il vous faut entendre la raison invoquée par Jésus lui-même : à cause de vous, pour que vous croyiez. C’est donc à cause de nous qu’il a tardé, à cause de notre manque de foi, ou pour le dire plus positivement, pour renforcer notre foi. Se pose alors la question suivante : pourquoi, en vue de quoi, Jésus doit-il renforcer la foi de ses disciples, et donc notre foi ?


            
La principale raison vient de l’incompréhension par les disciples du discours que leur tient Jésus. Jean s’en fait l’écho quand il rapporte les paroles de Jésus : « Lazare, notre ami, s’est endormi ; mais je vais le tirer de ce sommeil. » Les disciples lui dirent alors : « Seigneur, s’il s’est endormi, il sera sauvé. » Jésus avait parlé de la mort ; eux pensaient qu’il parlait du repos du sommeil. Les disciples ne comprennent pas plus les métaphores de Jésus que ses paraboles. Plusieurs fois, Jésus a dû les expliquer. Pour cette métaphore du sommeil, il devra être plus clair. Mais même quand il l’est, ils ne comprennent pas bien. Jésus leur dit ouvertement : « Lazare est mort, et je me réjouis de n’avoir pas été là, à cause de vous, pour que vous croyiez. Mais allons auprès de lui ! » Thomas, appelé Didyme (c'est-à-dire Jumeau) dit aux autres disciples : « Allons-y, nous aussi, pour mourir avec lui ! » Il est sympa, Thomas, mais il oublie un détail : la mort n’est pas romantique, ce n’est pas un acte joyeux par nature. Cette incompréhension du discours de Jésus peut vite se transformer en incompréhension de sa mission et de sa vie. Les événements que nous célèbrerons durant la Semaine Sainte qui approche, en témoignent largement. Ne comprenant pas Jésus, ne comprenant pas ses discours ou le sens de sa vie et de sa mission, les disciples peuvent avoir une foi trop fragile, trop superficielle, et se montrer incapables d’affronter les événements à venir, Jésus marchant désormais résolument vers Jérusalem, vers sa propre mort. Alors oui, peut-être fallait-il que Lazare meure juste avant ses événements pour que leur foi en soit plus profonde. Et la nôtre par la même occasion.

            Vue sous cet angle particulier, la mort de Lazare, tout en restant un moment douloureux pour ses sœurs et ses amis, dont Jésus lui-même, peut sembler comme une grande répétition, ou à tout le moins comme un message clair au sujet de ce qui va arriver à Jésus quand il sera cloué en croix et mis au tombeau. En rendant Lazare à la vie et à ses sœurs, Jésus ne vient pas rendre la mort romantique, ou facile à vivre. Il vient affirmer qui il est, d’où il vient. C’est le prophète Ezéchiel qui avait pourtant averti son peuple, jadis, quand il rapportait la parole du Seigneur. Ainsi parle le Seigneur Dieu : Je vais ouvrir vos tombeaux et je vous en ferai remonter, ô mon peuple, et je vous ramènerai sur la terre d’Israël. Vous saurez que Je suis le Seigneur, quand j’ouvrirai vos tombeaux et vous en ferai remonter. Je mettrai en vous mon esprit et vous vivrez. Les morts qui ressuscitent, c’est le signe par excellence de la venue du Seigneur au milieu de son peuple. Avec la résurrection de Lazare, les disciples ne sont pas invités à croire que la mort, ce n’est rien, qu’elle ne doit pas nous affecter ; Jésus lui-même se mit à pleurer en se rendant au tombeau de son ami. Jésus ne demande pas aux siens, à nous, d’être inhumains devant la mort ; il nous invite à voir au-delà de la mort, à comprendre que la mort n’est plus le dernier mot de la vie des hommes. Et voir plus loin que la mort demande un acte de foi. Si tu crois, tu verras la gloire de Dieu. Saint Irénée de Lyon, au IIIème siècle dira : La gloire de Dieu, c’est l’homme vivant, et la vie de l’homme, c’est la vision de Dieu. C’est cette compréhension qui manque encore aux disciples de Jésus et que la mort de Lazare doit leur enseigner. Dieu ne se réjouit pas de la mort des hommes ; il envoie son Fils Jésus pour les libérer de la mort, et Jésus réalise cela par le don de sa propre vie sur la croix, c'est-à-dire par l’acceptation de sa propre mort. La mort et la réanimation de Lazare doivent apprendre aux disciples à « gérer » la mort de Jésus, à voir plus loin que la croix, à voir plus loin que le scandale de la mort de l’Innocent. Jésus est venu délier l’homme des bandelettes qui le retiennent dans la mort. Il est venu vaincre la mort, une fois pour toutes. Beaucoup de Juifs ne s’y sont pas trompés : ils crurent en lui.

            A la question de savoir si les disciples ont compris l’enseignement de Jésus, ne répondons pas trop vite pour nous. La théologie de salon est facile. Mais c’est devant le cercueil tout juste fermé d’un être aimé qu’il nous faut être capable de croire encore. C’est devant la tombe fraichement refermée sur un cher disparu qu’il faut être capable de dire comme Marthe : Oui, Seigneur, je le crois : tu es le Christ, le Fils de Dieu, tu es celui qui vient dans le monde. C’est quand la mort nous touche de très près que notre foi doit se montrer forte pour nous aider à surmonter l’épreuve du deuil. La foi ne rend pas le deuil facile ; elle permet de l’appréhender et de voir plus loin. Remercions Lazare et Jésus de cette répétition grandeur nature, et prions Dieu de faire grandir encore notre foi en Jésus, vainqueur de la mort. Nous en aurons besoin au pied de la croix. Nous en aurons besoin quand la mort frappera à notre porte. Amen.

samedi 14 mars 2026

4ème dimanche du carême A - 15 mars 2026

Il n'a rien demandé, mais il a tout eu.







 

            Les miracles de Jésus, dans les évangiles, se suivent et ne se ressemblent pas, quand bien même c’est la même maladie qui est traitée. L’aveugle-né, dont Jean nous relate la rencontre avec Jésus, n’a rien demandé, mais a tout reçu : la guérison, les soucis, la révélation. Et tout cela à cause d’une question des disciples qui interrogent Jésus : Rabbi, qui a péché, lui ou ses parents, pour qu’il soit né aveugle ?

Un mot rapide sur le côté provocateur de la question et sur la représentation qu’elle donne de Dieu ! D’abord, quand cet homme aurait-il pu pécher puisqu’il est aveugle de naissance ? Si sa santé est le résultat d’un acte de sa part, il l’aurait donc commis dans le sein maternel, peut-être en jouant trop avec le cordon ombilical ? Ou alors dès sa naissance, en dilatant trop le col de l’utérus ? Messieurs les Apôtres, soyons sérieux un instant ; il n’a pas pu pécher pour être aveugle de naissance ! Quant à ses parents, depuis les prophètes Jérémie et Ezéchiel, nous savons que chacun est responsable de ses propres actes ; le proverbe qui affirme que les parents ont mangé des raisins verts et les dents des enfants en ont été agacées, n’a plus cours. S’ils ont péché, Dieu ne se venge pas sur leur fils ! Quelle horreur cela serait d’ailleurs. Quiconque agirait ainsi ne mériterait pas d’être appelé Dieu ! Ceci étant précisé, revenons à cet homme.

La première chose que je note, c’est qu’il n’a rien demandé. Sans doute ne sait-il même pas que Jésus passe devant lui. Jean écrit ceci, et seulement ceci : En ce temps-là, en sortant du Temple, Jésus vit sur son passage un homme aveugle de naissance. S’engage le dialogue avec ses disciples puis : Cela dit, il cracha à terre et, avec la salive, il fit de la boue ; puis il appliqua la boue sur les yeux de l’aveugle, et lui dit : « Va te laver à la piscine de Siloé ». L’aveugle y alla donc (comment, on ne sait pas), et il se lava ; quand il revient, il voyait. Quel contraste avec la guérison de Bartimée qui crie vers Jésus à en casser les oreilles de la foule ! Cet homme ne sait pas que Jésus est là, il ne crie pas, il n’attend rien. Il est juste là, comme tous les jours, probablement, sauf que ce jour-là, Jésus passe et le voit, et le guérit, sans rien lui demander, pas même la permission ! Jésus passe au milieu des hommes en faisant le bien, parce qu’il est le Bien incarné, envoyé par Dieu. C’est simple, c’est efficace. Et c’est là que les ennuis commencent !

Le premier souci qui se pose est de savoir si c’est bien lui ou pas.  Les uns disaient : « c’est lui. » Les autres disaient : « Pas du tout, c’est quelqu’un qui lui ressemble. » De tout le récit rapporté par Jean, cet homme n’a d’ailleurs pas de nom. Il est successivement un homme aveugle de naissance, puis l’aveugle, ensuite celui qui se tenait là pour mendier, ou après sa guérison l’ancien aveugle, votre fils, son disciple, et enfin celui qui est tout entier dans le péché depuis sa naissance. Mais son nom n’est pas mentionné. Il est chacun de nous qui un jour rencontre Jésus et voit sa vie chamboulée, éclairée d’un nouveau jour. Oui, cet aveugle de naissance, c’est chacun de nous lorsque nous réalisons que Jésus a traversé notre vie, sans que nous n’ayons rien demandé. Et lorsque nous nous laissons faire par Jésus, nous sommes le même qu’avant, et plus vraiment le même, au point que les autres peuvent vérifier dans notre vie la réalité de cette rencontre : nous étions aveugles, loin de Jésus, et soudain, nous voyons et nous le confessons : Je crois, Seigneur. 

Le second souci vient des autres, de ceux qui croient croire, qui croient tout savoir sur Dieu, mais qui à la fin des fins, sont incapables de reconnaître que Dieu est passé au milieu de son peuple. Voilà bien qui est étonnant : vous ne savez pas d’où il est, et pourtant il m’a ouvert les yeux… Si lui n’était pas de Dieu, il ne pourrait rien faire. La réponse de ceux-là à l’homme guérit est cinglante : ils le jetèrent dehors. Ils sont incapables de se réjouir pour lui ; ils sont incapables de rendre grâce à Dieu pour ce signe dont les prophètes eux-mêmes disaient qu’il signerait la venue du Messie. C’est jour de sabbat, et le jour de sabbat, Dieu ne se déplace pas au milieu des hommes, même pour faire le bien ; le jour du sabbat, Dieu se repose, c’est bien connu ! Quand l’esprit est à ce point fermé, les hommes voyants deviennent aveugles. 

            C’est une rencontre singulière que celle de l’aveugle de naissance avec Jésus. Elle est riche d’enseignement et d’avertissement. Dieu passe, toujours et encore, dans la vie des hommes. Dieu fait, toujours et encore, le bien pour les hommes. Mais ce ne sont pas toujours ceux qu’on pense les plus religieux qui le reconnaissent en premier, ou qui sont seulement capables de le reconnaître. Que ce temps du carême lave notre regard, qu’il nous apprenne à voir à nouveau la présence de Dieu au milieu des hommes ; qu’il nous donne de lui rendre grâce pour son œuvre de salut. Nous ne voudrions pas passer à côté de la croix sans le voir et le reconnaître. Nous ne voudrions pas être jetés dehors au moment même où il nous ouvre son Royaume. Amen.   

dimanche 8 mars 2026

 Le Seigneur est-il au milieu de nous ?





 

            Nous approchons de la mi-carême déjà, et la liturgie nous donne de rencontrer le peuple libéré d’Egypte, errant dans le désert, soumis à la soif. Une épreuve de plus, pour purifier ce peuple à la nuque raide, qui alterne entre bonheur d’avoir été libéré et regret de ne plus être en Egypte. Et revient aujourd’hui encore, cette question mainte fois posée : Le Seigneur est-il au milieu de nous, oui ou non ?

            Qui d’entre nous ne s’est jamais posé la question ? Lorsque je lis la presse ou les réseaux sociaux, la question revient souvent ces derniers temps. Entre les guerres qui semblent se multiplier à travers le monde et les agressions, en France, d’élèves et de professeurs par des élèves de plus en plus jeunes, la question me semble légitime. Le Seigneur est-il au milieu de nous, oui ou non ? Et sa question jumelle : si oui, pourquoi permet-il cela ? Le mal, sous toutes ses formes, est, a été et restera toujours l’énigme majeure qui peut nous faire refuser l’existence de Dieu. Sommes-nous dès lors condamnés au doute à mesure que les drames se multiplient ? N’y a-t-il aucune issue, aucune espérance possible ? Comment comprendre Paul quand il affirme : l’espérance ne déçoit pas ? Certes, il la fonde sur l’amour que Dieu a répandu dans nos cœurs. Mais quand il ne semble plus y avoir d’amour, l’espérance disparaît-elle ? La réponse se trouve dans une autre lettre de Paul, la première aux Corinthiens, quand il dit avec force que l’amour ne passera jamais, comprenons bien qu’il ne disparaîtra jamais. Nous pouvons ne plus le voir, ne plus être capable de le discerner à l’œuvre, mais l’amour ne passera jamais de mode. Il suffit d’un seul pour aimer, toujours et encore, pour que l’amour soit sauvé, pour que le monde soit sauvé. Qui sauve une vie, sauve l’humanité, proclame le Talmud. Et ceci n’est possible que parce que l’amour du bien est à l’œuvre, et la détestation du mal solidement ancrée en celui qui décide que toute vie est importante. N’est-ce pas ce que Jésus nous apprend dans sa manière d’être avec chacun de ceux qu’il rencontre ? N’est-ce pas ce que Jésus nous révèle dans son Evangile ? N’est-ce pas ce qu’il a fait pour nous en offrant sa vie pour la multitude dont nous sommes ? N’est-ce pas ce que fait l’Eglise lorsqu’elle célèbre le sacrement du baptême ? La preuve que Dieu nous aime (et donc accessoirement qu’il est au milieu de nous), c’est que le Christ est mort pour nous alors que nous étions encore pécheurs.

            Mais alors pourquoi ce sentiment d’abandon formulé par le peuple dans le désert ? Pourquoi cette impression dans notre propre existence ? Peut-être est-ce une question de regard, d’écoute et de confiance ! Voyez la Samaritaine qui vient au puits de Jacob au moment où Jésus lui-même s’y repose. Quand Jésus engage la conversation pour obtenir un verre d’eau, elle ne voit en lui qu’un Juif qui ne fréquente pas les Samaritains, c’est là chose connue, et elle sait le lui rappeler à sa manière. Mais Jésus ne s’offusque pas. Il va petit à petit déplacer le regard de cette femme, et le réorienter sur sa propre vie, jusqu’à la révéler à elle-même, tout en se révélant à elle. Serais-tu plus grand que notre père Jacob ? Puis : Seigneur, je vois que tu es un prophète… pour arriver à cette question : Ne serait-il pas le Christ ? Ce changement de regard est possible pour la Samaritaine parce qu’elle se met à l’écoute de celui qui a eu l’audace de lui demander un verre d’eau. Elle ne se referme pas, elle accepte la conversation, même quand elle se fait difficile. Changement de regard, écoute attentive, et voilà notre femme qui rentre au village prévenir les siens et les inviter à la même expérience : Venez voir un homme qui m’a dit tout ce que j’ai fait. Je mesure là, la confiance retrouvée de cette femme. Elle ose ameuter tout un village sur une simple conversation avec un membre de ce peuple ennemi héréditaire. Elle a compris ce que tout son village comprendra, et que nous sommes invités à comprendre à notre tour : en Jésus, le Seigneur est au milieu de nous. Tous les habitants du village le confesseront : Ce n’est plus à cause de ce que tu nous as dit que nous croyons : nous-mêmes, nous l’avons entendu, et nous savons que c’est vraiment lui le Sauveur du monde. De la question du peuple errant dans le désert, nous arrivons à une profession de foi lumineuse de tout un village.

Alors, le Seigneur est-il au milieu de nous, oui ou non ? Pour les Samaritains, le doute n’est pas permis. Oui, il est là, en Jésus. Il leur a suffi d’accepter l’invitation de la femme à venir écouter. Ils ont vu, ils ont entendu, ils font désormais confiance à celui qu’ils ont accueilli et écouté deux jours durant. Devant l’actualité morose et anxiogène de ces derniers jours, nous pouvons nous aussi, accueillir dans notre vie la parole de Jésus qui éclaire et libère. Avec les Samaritains, nous pouvons reconnaître que le Seigneur est au milieu de nous et qu’il est le Sauveur du monde. L’ayant écouté, confions-lui ce monde et croyons qu’il peut toujours quelque chose pour nous, qu’il peut toujours quelque chose pour ceux et celles qui souffrent. Notre compassion et notre charité seront pour eux le premier signe que le Seigneur est au milieu d’eux aussi et qu’il vient les sauver. Amen.

samedi 21 février 2026

1er dimanche de carême A - 22 février 2026

 Connaître le bien et le mal ?




Jérôme BOSCH, le jardin d'Eden, 1503

 



            Voici donc revenu le temps du carême et avec lui, les grands textes bibliques qui nous invitent à sonder nos reins et nos cœurs pour en débusquer le mal et y tracer un chemin de conversion. Quarante jours nous sont offerts pour entendre à frais nouveaux la Parole de Dieu et la laisser agir en nous. La première étape nécessaire pour suivre ce chemin de conversion, c’est la lutte contre le mal qui réside en nous d’abord.

            Au temps de la Genèse, lorsque le monde allait encore selon le plan de Dieu, un seul interdit : ne pas toucher aux fruits de l’arbre de la connaissance du bien et du mal. Tout le reste était possible ; tous les autres arbres à fruits disponibles. Nous pourrions penser que c’est là un petit sacrifice à faire, et que vraiment, un seul interdit devant la profusion de la création divine, c’était peu de chose et pas si compliqué à réaliser. Mais voilà, à y regarder de près le fruit de cet arbre justement devait être savoureux, il était agréable à regarder, il était désirable, cet arbre, puisqu’il donnait l’intelligence. C’est toujours étonnant et consternant de constater que ce qui est permis semble fable et sans goût, alors que l’interdit semble désirable, agréable, savoureux. C’est comme si le mal avait un attrait particulier. Il suffit d’ailleurs de feuilleter un journal. Je m’effraie toujours devant la quantité de faits divers violents, en particulier ceux qui ont pour auteurs des mineurs. Avons-nous échoué collectivement à juguler la violence, à faire comprendre que le bien est préférable, toujours, et que la nature humaine n’a pas été créée pour pencher vers le mal ? N’avons-nous toujours pas compris le sens de cet interdit premier, qui posait comme un absolu de ne pas toucher à l’arbre du milieu du jardin, celui justement de la connaissance du bien et du mal ?

            Cet interdit, contrairement à la parole du serpent dans la Genèse, n’empêchait pas l’homme d’être comme Dieu, puisque Dieu nous a fait à son image et à sa ressemblance. Il nous empêchait simplement de prendre la place de Dieu en lui laissant le soin de définir, à lui seul et pour tous, ce qui est le bien et ce qui est le mal. Car quand chacun décide de ce qui est bien et de ce qui est mal, l’humanité va à la catastrophe, parce que ce qui est bien pour moi peut être jugé mauvais par un autre. Interdire de consommer les fruits de cet arbre de la connaissance du bien et du mal, c’était interdire à tous et à chacun de se faire le juge de ce qui était bien ou mal. C’était marquer le refus clair que le bien et le mal deviennent relatifs, laissés à l’appréciation de chacun, selon des intérêts particuliers, divergeant presque nécessairement des intérêts des autres. Si Dieu se réserve cette connaissance, c’est pour que tous les hommes regardent comme bien le Bien, et comme mal, le Mal. Une même norme pour tous, fixée par le même référent : Dieu, et seulement Dieu, ce Dieu qui avait tout créé par sagesse et avec amour.

            Si le malin échoue à séduire Jésus et à l’entraîner à sa suite, c’est parce que Jésus est vrai Dieu, tout en étant vrai homme. L’Esprit Saint agissant en lui, il peut déjouer les pièges du diable. Il a pour unique mesure le bien défini par Dieu, son Père, et non pas un bien relatif défini par son adversaire. Quand Dieu reste la référence ultime, aucune tentation ne porte de fruits, aucune déviation du bien n’est possible, quand bien même l’adversaire en présenterait une version tronquée. Celui qui marche avec Dieu, sait faire la différence entre le bien et le mal ; celui qui marche avec Dieu et laisse son Esprit le conduire, sait choisir le bien et non seulement rejeter le mal, mais le vaincre aussi. Définitivement. Le diable le quitte, parce qu’il n’a pas de prise sur lui.

            Nous ne sommes qu’humains, vous et moi, mais nous marchons vers notre accomplissement, vers le Royaume où Dieu nous attend et où nous serons à nouveau totalement à son image et sa ressemblance. Et si le péché domine encore sur nous à cause de la faute de nos premiers parents, nous savons aussi, nous qui reconnaissons en Jésus, le Messie de Dieu, qu’il est venu couvrir la multitude de nos fautes et nous offrir le salut. Si la mort a frappé la multitude par la faute d’un seul, combien plus la grâce de Dieu s’est-elle répandue en abondance sur la multitude, cette grâce qui est donnée en un seul homme, Jésus Christ. Paul nous rappelle ainsi que la faute d’un seul a entraîné le péché de la multitude ; et les péchés de la multitude nous ont valu la grâce d’un seul, Jésus, le Sauveur.

Nos premiers parents n’ont pas su accepter l’interdit unique qui les gardait à l’image et à la ressemble de Dieu ; ne soyons pas ceux qui aujourd’hui n’acceptent pas le salut offert par le Fils unique de Dieu pour nous rendre cette image et cette ressemblance avec lui. Ecoutons sa Parole vivante, laissons l’Esprit reçu à notre baptême agir en nous ; et nous vaincrons, avec le Christ, celui qui veut nous maintenir loin de Dieu, loin du royaume, loin de la vie à laquelle Dieu nous appelle. Il n’est jamais trop tard pour choisir Dieu ; il n’est jamais trop tard pour choisir sa vie. Que ce carême soit le temps d’un nouveau départ, d’un nouveau Oui au Dieu de l’Alliance et de la Vie. Amen.

vendredi 18 avril 2025

Vendredi Saint - 18 avril 2025

Au coeur de toute vie chrétienne, il y a le Christ qui meurt pour nous. 







        Que célébrons-nous aujourd’hui ? Un accident de l’Histoire ? Quelque chose qui aurait pu, voire aurait dû être évité ? Lorsque l’on relit la longue histoire des chrétiens, il est un fait difficile à ignorer : la mort de Jésus passe mal ! De nombreuses hérésies ont cherché à contourner la mort de Jésus, car Dieu ne peut pas mourir ; le Christ, l’Oint de Dieu, ne peut pas être mort ; un autre a pris sa place au dernier moment, mystérieusement. Or, au cœur de toute vie chrétienne, il y a pourtant bien le Christ qui meurt pour nous. 

        Nous ne pouvons pas juste évacuer ce vendredi parce que ce qui se joue là est injuste, incroyable, pas raisonnable. Nous ne pouvons pas faire comme si ce n’était qu’un mauvais moment à passer en attendant l’essentiel : la résurrection. Non, il nous faut pleinement accepter, réellement accepter qu’aujourd’hui, en Jésus, Dieu meurt pour nous, Dieu meurt par amour pour nous. C’est tout le drame d’un Judas Iscariote qui ne peut accepter que celui qu’il a reconnu comme étant le Messie et qu’il a suivi durant trois ans de sa vie, ne puisse pas prendre le pouvoir et se montrer puissant. L’annonce de la mort de Jésus, son refus d’être un Messie à hauteur d’homme, vont le mener à la trahison. C’est le drame d’un Pierre qui n’assume pas le chemin que Jésus a choisi de suivre, celui de l’obéissance et de l’amour parfait. Lorsqu’il est interrogé sur son appartenance au groupe des disciples, il renie ; rien à voir avec celui qui va être condamné. C’est le drame des chefs du peuple, de Hanne et Caïphe, qui, pour se débarrasser d’un gêneur vont le mener à la mort, en refusant l’évidence : celui-ci est Fils de Dieu. L’idée même que Dieu puisse s’abaisser et se livrer aux hommes, acceptant le chemin douloureux qui mène au Golgotha, parce qu’il les aime et veut leur salut, est absurde au point qu’il est plus facile pour beaucoup de dire tout simplement que Dieu n’existe pas. Comment vivre en pensant que Dieu a donné sa vie pour toi ? Comment vivre en pensant que tu es peut-être responsable de la mort de Dieu ? 

        Faire l’impasse sur le vendredi saint ou le minimiser, c’est refuser le projet de Dieu pour l’humanité. Faire l’impasse sur le vendredi saint, c’est refuser de croire que Dieu est tout-puissant et plus puissant que la mort même. Faire l’impasse sur le vendredi saint, c’est croire qu’il n’y a pas d’issue à nos misères, à nos trahisons, à notre péché. Si Dieu ne meurt pas, il n’y a pas de résurrection possible. Si Dieu ne descend pas aux enfers, il n’y a pas de libération de la mort et du péché possible pour l’homme. C’est parce qu’il affronte la mort qu’il peut la vaincre. C’est parce qu’il descend au séjour des morts, qu’il peut en ramener l’homme. C’est parce qu’il s’abaisse, qu’il peut se relever et s’élever. C’est parce qu’il s’humilie, qu’il peut rendre à l’homme sa dignité. 

        La croix dressée est le signe d’un échec. Non pas de l’échec de Dieu, mais de l’échec de l’homme à se sauver lui-même. Seule la mort de l’Envoyé de Dieu peut apporter aux hommes le salut. Ce que Jésus a fait pour nous, personne ne l’a fait avant lui et personne ne le refera après lui. En se donnant entièrement, il a tout donné, il a donné l’amour le plus grand et le plus puissant possible. C’est cet amour qui nous vaut la vie. C’est cet amour qui nous vaut le salut. C’est cet amour qui peut remettre de la vie là où il n’y a que la mort. C’est cet amour qui peut remettre de l’espérance là où il n’y a qu’angoisse et désespérance. C’est cet amour qui peut remettre de l’amour là où il n’y a que de la haine. Nous ne comprendrons peut-être pas vraiment l’utilité de ce jour, mais nous pouvons en rendre grâce à Dieu, parce que ce jour marque le début de quelque chose de nouveau. Au pied de la croix, nous ne voyons peut-être qu’échec, souffrance et désolation. Jésus y voit un avenir possible. C’est pourquoi il confie au disciple bien-aimé sa mère. J’aime à croire que c’est dans cet échange rare et profond – Femme, voici ton fils ; voici ta mère – que Jean a appris à prendre de la hauteur et à regarder le monde et les événements avec le regard de Jésus dressé sur la croix. Au pied de la croix, il n’y a que peine et misère ; sur la croix, au-dessus des hommes, il y a le regard d’amour de Dieu sur ce monde qui le rejette et qui a, plus que jamais, besoin d’être aimé, malgré le mal et la souffrance qu’il provoque. 

        La grande prière universelle qui va suivre sera l’occasion d’ouvrir notre prière à toutes et à tous, quelle que soit leur foi, quelles que soient leur misère ou leurs difficultés. C’est parce que nous croyons que sur la croix Jésus offre le salut à tous les hommes, que nous portons toute l’humanité dans la prière, sachant que Dieu ne peut rester sourd à nos appels et qu’il peut toujours quelque chose pour chacun. Puis nous marcherons vers la croix de notre Sauveur, pour la reconnaître comme la source de notre salut et nous adorerons celui qui nous l’offre. Enfin nous partagerons son Corps livré pour qu’il vienne dilater notre cœur et notre vie à la mesure de son amour. Sur la croix, nous pouvons faire mourir nos manques de fraternité, nos manques de charité. Que ce vendredi devienne la certitude de l’amour de Dieu pour nous, lui qui n’a pas refusé son propre Fils pour effacer notre indignité et nous recevoir comme ses enfants. Amen. 


jeudi 17 avril 2025

Jeudi Saint - 17 avril 2025

 Au coeur de toute vie chrétienne, il y a l'Eucharistie, sacrement de l'amour offert.



(Photo personnelle)



Le triduum pascal s’ouvre avec cette célébration qui nous rassemble au soir de ce jeudi pour commémorer l’institution de l’Eucharistie, sacrement de l’amour offert par Jésus à ses disciples pour la première fois. Nous sommes-nous trop habitués à ce sacrement pour en mesurer toute la grandeur et toutes les implications dans notre vie quotidienne ?

Il peut paraître surprenant que, pour nous parler de l’institution de l’Eucharistie, l’Eglise n’ait pas fait le choix de prendre le début du texte de la Passion. Elle a préférée nous faire entendre le témoignage le plus ancien que nous ayons dans les Ecritures, celui de Paul, qui rapporte aux chrétiens de Corinthe son expérience. Frères, moi, Paul, j’ai moi-même reçu ce qui vient du Seigneur, et je vous l’ai transmis : la nuit où il était livré, le Seigneur Jésus prit du pain, puis, ayant rendu grâce, il le rompit, et dit : « Ceci est mon corps, qui est pour vous. Faites cela en mémoire de moi. » Après le repas, il fit de même avec la coupe, en disant : « Cette coupe est la nouvelle Alliance en mon sang. Chaque fois que vous en boirez, faites cela en mémoire de moi. » Ce seul fait me fait comprendre que pour donner le goût de l’Eucharistie à quelqu’un, il faut que les chrétiens en témoignent, qu’ils puissent dire à quelqu’un qui veut le devenir, que l’Eucharistie n'est pas juste un rite de l’Eglise, mais bien quelque chose que le Christ nous a laissé et demandé de refaire en mémoire de lui. Cette expérience est tout, sauf machinale. Elle est une expérience vivante, qui fait vivre parce qu’elle nous entraîne dans une proximité, une intimité jamais égalée avec le Christ. C’est tout Jésus qui est offert, donné, livré pour notre vie. Ce n’est pas un souvenir, mais un viatique, une nourriture pour notre route quotidienne à la rencontre du Christ et des frères et sœurs en humanité qu’il met sur notre route. Celui qui participe pleinement à l’Eucharistie est comme saisi dans une communion qui va au-delà de ce qui est imaginable. Là, dans le geste du pain et du vin partagés, je reçois le Christ et avec lui, je reçois l’humanité entière comme autant de frères et sœurs. Ma communion au Corps et au Sang du Christ m’oblige à une communion avec celles et ceux qui font le même geste que moi. Celui qui reçoit le Christ ne peut rester indifférent au sort de celles et ceux qui croisent sa route. La vie du Christ que j’accueille, me renvoie vers la vie de mes frères et sœurs en humanité auprès desquels je dois témoigner de celui qui me fait vivre en offrant sa vie. Le Christ me rend participant à son repas, certes, mais aussi à son sacrifice pour le salut du monde. A cause de cela, je ne peux pas garder le Christ pour moi.

Et c’est là que nous pouvons comprendre pourquoi l’Evangile de ce soir est celui du lavement des pieds, parce que justement il nous renvoie les uns vers les autres. Comprenez-vous ce que je viens de faire pour vous ? Vous m’appelez “Maître” et “Seigneur”, et vous avez raison, car vraiment je le suis. Si donc moi, le Seigneur et le Maître, je vous ai lavé les pieds, vous aussi, vous devez vous laver les pieds les uns aux autres. C’est un exemple que je vous ai donné afin que vous fassiez, vous aussi, comme j’ai fait pour vous. C’est une variation du : Faites cela en mémoire de moi. Il n’y a pas que la communion sacramentelle au Corps et au Sang du Christ qui est chemin de notre Salut, notre autoroute vers le ciel comme se plaisait à l’appeler Carlo ACUTIS. Il y a aussi le service concret du frère et de la sœur que je ne choisis pas, mais que Dieu met sur ma route, qui est chemin de mon salut. Rappelez-vous ce que dit Jésus dans la parabole du jugement dernier : Ce que vous avez fait à l’un de ces petits qui sont mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait. Venez, les bénis de mon Père… De même que nous ne pouvons pas renoncer à l’Eucharistie, signe de l’amour livré pour les hommes, nous ne pouvons pas renoncer au lavement des pieds, signe de l’amour continué et partagé concrètement dans notre vie. Il fait aussi grandir l’Eglise parce qu’il la rappelle à son essentiel : elle est fondée pour servir le Christ et servir les hommes. Nous n’avons pas à choisir entre célébrer l’Eucharistie et servir nos frères et sœurs en humanité. C’est une seule et même réalité. Communier à l’Eucharistie sans nous tourner vers nos frères et sœurs en humanité, reviendrait à confisquer le don de Dieu pour notre petite personne. Servir les frères sans nous nourrir de l’Eucharistie reviendrait à nous priver de la source même de notre action et transformerait l’Eglise en organisation humanitaire sans référence à l’amour livré sur la croix. Dans les deux cas, c’est le salut du monde qui est compromis car l’amour du Christ ne serait plus offert à tous. 

Au cœur de cette nuit, retrouvons le goût de ce sacrement fait par l’Eglise et qui fait l’Eglise. Il est l’aliment du salut offert pour que nous soyons forts dans le Christ, lui qui a su admirablement servir son Père et servir l’humanité qu’il a embrassée dans sa propre vie. Soyons des témoins de ce sacrement de l’amour offert pour tous. Accueillons le salut qu’il nous offre et osons le proposer au monde qui cherche un sens à l’existence. Faisons cela en mémoire de Jésus qui donne sa vie pour tous. Amen. 


samedi 12 avril 2025

Dimanche des Rameaux et de la Passion C - 13 avril 2025

 Au cœur de toute vie chrétienne, il y a Jésus, « Celui qui vient au nom du Seigneur ».




(image trouvée sur internet)




Nous inaugurons, en ce dimanche, la dernière semaine du temps de Carême, la grande semaine sainte, qui nous donnera de vivre les grands moments de la fin de la vie terrestre de Jésus. Ce sera l’occasion pour nous de nous unir quotidiennement davantage à celui qui est au cœur de notre foi, Jésus, celui qui vient au nom du Seigneur. En ce premier jour de la semaine, nous avons comme un résumé de toute la semaine à venir, riche en émotions, en rebondissements et en occasion de se prononcer personnellement : suis-je proche de Jésus ou pas ? Est-ce que je le reconnais pour ce qu’il est ou est-ce que je veux un Jésus à ma façon, à ma portée. 

Tout commence plutôt bien, l’évangile proclamé en introduction de la célébration s’en est fait l’écho. Jésus entre à Jérusalem, acclamée par les foules présentes dans la ville pour les fêtes de la Pâque juive. Béni soit celui qui vient, le Roi, au nom du Seigneur. Paix dans le ciel et gloire au plus haut des cieux ! Est-ce vraiment ce que croit cette foule ou quelqu’un a-t-il lancé la phrase reprise ensuite par la foule comme un seul homme ? L’effet de groupe peut avoir ce résultat. Remarquons que Jésus ne s’en offusque pas ! Et à ceux qui lui demandent d’intervenir fermement – Réprimande tes disciples – il répond : Si eux se taisent, les pierres crieront. La vérité sur Jésus, sur son rapport à Dieu, ne peut plus être cachée maintenant. Son heure est venue ; cette semaine qui s’ouvre n’en marque que les premiers instants. A ceux qui, malgré les signes et les enseignements de Jésus, ont voulu rester aveugles et sourds, il est dit clairement et publiquement qu’ils ont eu tort. Le moment est venu où la vérité ne peut plus être tue. La foule, sans doute sans mesurer pleinement les implications de son chant, proclame qui est Jésus réellement : celui qui vient au nom du Seigneur Dieu. Avec la foule, nous pouvons nous réjouir ; avec la foule, nous pouvons acclamer Jésus qui entre à Jérusalem.

Si tout commence bien, il nous faut reconnaître aussi que tout fini mal. La liturgie de ce dimanche ne nous laisse pas sur cette liesse populaire. Elle nous montre aussi comment la même foule va, quelques jours plus tard, appeler à la mort de celui qu’elle vient d’acclamer. Elle change vite d’opinion, la foule ; c’est même sa plus grande caractéristique. Elle est manipulable, prête à croire n’importe quelle pseudo vérité proclamée par le plus fort en gueule, plutôt que de se rallier à celui qui est la vérité. C’était vrai jadis, c’est encore pire aujourd’hui, à l’heure des influenceurs multiples sur les réseaux sociaux. Les tweets ont remplacé les cris, mais le principe est le même. Celui qui parle le plus fort supprime ce qui n’est pas conforme à sa pensée ; il ne laisse plus l’autre exister ; tout le monde doit penser pareil. 

Est-ce que cela change Jésus ? Est-ce que cela change qui il est ? Non, il est et sera pour toujours celui qui vient au nom du Seigneur. De même qu’il ne se laisse pas embarquer lors de son entrée à Jérusalem à réclamer une royauté que pourtant la foule lui reconnaît, de même il ne criera pas au scandale ou au complot quand ses adversaires connaîtront leur heure et viendront l’arrêter, le juger, le condamner et l’exécuter. Jésus n’est pas venu pour être populaire ; il n’est pas venu pour plaire ; il est venu pour faire ce pour quoi son Père l’a envoyé : sauver le monde de la mort et du péché en offrant sa vie en sacrifice d’expiation. Nous ne pourrons jamais faire l’impasse sur cette réalité. Jésus n’est pas venu pour ressusciter ; il est venu pour offrir sa vie pour le salut du monde. La résurrection, c’est l’acte de Dieu qui valide le don de son Fils unique et l’établit comme Christ et Seigneur pour toute éternité. C’est la manière de Dieu le Père de dire à son Fils : Toi, mon enfant, tu es toujours avec moi, et tout ce qui est à moi est à toi.  Ou encore de lui dire : Serviteur bon et fidèle, entre dans ma joie. Ceux qui attendaient un signe de Dieu au moment du procès ou de la crucifixion pour mettre un terme à ce procès d’opérette, vont découvrir qu’après l’heure de Jésus et après l’heure des adversaires de Jésus, il y a l’heure de Dieu, et cette heure ne finit pas ; et cette heure ne sera suivit d’aucune autre heure. En validant l’œuvre de son Fils par sa résurrection, Dieu étend ce salut à tous ceux qui désormais croiront que Jésus est celui qui est venu en son nom. Nous participons à cette heure de Dieu chaque fois que nous nous battons pour plus de vie ; nous participons à cette heure de Dieu quand nous nous battons pour plus de justice, plus de fraternité, plus de paix à cause de Jésus, venu offrir le salut au monde. 

Au cœur de toute vie chrétienne, il y a Jésus, celui qui est venu au nom du Seigneur. Au cœur de toute vie chrétienne, il y a cette exigence d’approfondir notre connaissance du Christ ; je rappelle à toutes fins utiles que, dans la bible, connaître, c’est déjà aimer. Notre grande semaine sainte veut nous amener à ceci : un plus grand amour de Jésus parce que nous connaîtrons mieux son œuvre de salut pour nous, collectivement et individuellement. Que nous le suivions de loin ou que nous le suivions de plus près, la seule chose qui compte en cette semaine, c’est de le suivre et de comprendre que Jésus ne sera jamais Dieu à notre manière, mais à la manière de celui qui l’a envoyé. Heureusement pour nous ! Amen. 



samedi 29 mars 2025

4ème dimanche de Carême C - 30 mars 2025

 Au coeur de toute vie chrétienne, un Dieu qui nous apprend à être fils.





(Arcabas, Le fils prodigue)





De dimanche en dimanche, nous progressons sur notre route de carême et nous approfondissons le cœur de notre vie chrétienne. Après le nécessaire combat contre le mal, après le Christ qui se révèle à nous dans toute sa gloire, après avoir compris que Dieu nous appelle et prend soin de nous, l’évangile de ce dimanche nous fait comprendre qu’au cœur de toute vie chrétienne, il y a Dieu qui nous apprend à être fils. Et il le fait à travers cette parabole qui nous parle d’un père et de ses deux fils. Une histoire de famille, comme toutes nos histoires de famille.

Tous les parents peuvent avoir fait cette expérience dont parle Jésus. Dès qu’il y a un enfant, deux voies s’ouvrent devant lui. Soit il suit la voie de ses parents, soit il prend un autre chemin. Sera-t-il plus l'enfant de ses parents parce qu’il leur obéit en tout ? Sera-t-il moins l’enfant de ses parents parce que soudain, il prend une voie autre, que peut-être eux désapprouvent ? C’est cet éternel classique des relations entre les parents : quand l’enfant est bien sage et réussi, ce sera mon enfant. Quand l’enfant n’en fait qu’à sa tête, c’est l’enfant du conjoint qui fait sa crise. Mon fils a réussi ; ton fils a encore fait une bêtise. Pour ne pas sembler sexiste, je rassure tout le monde : cela marche pareil avec les filles ! Dans la parabole de ce dimanche, il n’y a pas de mère ; le père ne peut s’en prendre qu’à lui-même. Comprenons donc cette histoire aujourd’hui, avec en arrière fond cette question : lequel des deux est davantage le fils de son père ? 

Commençons alors avec le plus jeune. Il exige de son père la part de fortune qui [lui] revient … en principe après la mort de son père ! Ce n’est pas une avance sur héritage qu’il demande, mais bien tout l’héritage alors que le père vit encore, et apparemment en bonne santé. Aime-t-il son père ? Sans doute, au moins un peu. Ce qui est certain, c’est qu’il ne réalise pas la portée de sa demande. J’y reviendrai dans un instant. Le père donne ce qui est demandé, et le fils s’en va, dilapidant sa fortune en menant une vie de désordre. Je vous laisse imaginer sa vie, le concept de désordre étant variable d’une personne à l’autre. Ce que nous pouvons comprendre, c’est que cela ne se passe pas bien. Quand il n’y a plus d’argent, il n’y a plus non plus de nourriture, non pas qu’il ne puisse plus en acheter, mais il se trouve qu’une grande famine survint. Quand on n’a pas de chance, on n’a pas de chance. Les astres semblent s’aligner contre lui. Plus d’argent, plus de nourriture, plus d’amis, ceux-là mêmes qui ont certainement profité de sa fortune quand elle existait. Le ventre grommelant, il va rentrer en lui-même. L’homme réfléchit mieux le ventre vide, semble-t-il ! Toujours est-il que les gargouillis de l’estomac lui font souvenir de la maison de son père et du fait que les ouvriers là-bas ne manquent de rien. Son plan est simple : rentrer, manifester quelques regrets et demander à réintégrer les lieux comme ouvrier, la possibilité d’être toujours fils lui semblant irréaliste. Et c’est ce qu’il fait ! 

Il me faut revenir alors sur un détail que j’ai déjà évoqué : ce fils ne se rend pas compte de ce qu’il a demandé à son père au début de l’histoire. Et le père, j’en suis désolé, ne semble pas avoir davantage réfléchi aux conséquences de la demande de son jeune fils, qu’il honore séance tenante. Nous savons du père qu’il est plutôt aisé. Il a des ouvriers qui travaille pour lui. C’est un propriétaire terrien, qui a du bétail. Nous le savons parce que son fils aîné travaille dans ses champs, et le père fera tuer le veau gras au retour du loustic. Pour donner la moitié de son bien, il a forcément dû vendre une partie de ses terrains ou de ses bêtes. Le jeune fils et le père ont-ils réfléchi au nombre d’ouvriers qu’il faudrait licencier pour réaliser avant l’heure la demande du plus jeune ? Car enfin, si vous avez moitié moins de terrain et de bêtes, il vous faut moins d’ouvriers pour en assurer la gestion ! Quel père inconséquent, non, de répondre ainsi, sans discuter, à une demande pour le moins irréfléchie, aux conséquences lourdes pour d’autres ! Et en plus, il fait la fête quand le gamin revient ! Heureusement pour chacun de nous que ce père soit aussi peu raisonnable avec son jeune fils ! 

Parlons donc du fils ainé. Quand il revint [des champs] et fut près de la maison, il entendit la musique et les danses. Appelant un des serviteurs, il s’informa de ce qui se passait. Pas besoin d’être grand psychologue pour comprendre qu’il se mit en colère, et qu’il refusait d’entrer. C’est donc le père qui sort. Et nous découvrons, et le père sans doute aussi, que cet ainé ne se considère pas vraiment comme fils, mais plutôt comme ce que veut devenir le plus jeune : un ouvrier. Il y a tant d’années que je suis à ton service sans avoir jamais transgressé tes ordres, et jamais tu ne m’as donné un chevreau pour festoyer avec mes amis. Mais, quand ton fils que voilà est revenu après avoir dévoré ton bien avec des prostituées, tu as fait tuer pour lui le veau gras ! Remarquez bien le vocabulaire : Je suis à ton service, sans transgresser tes ordres, ton fils et non pas mon frère ! Pas plus que son jeune frère, il ne se considère comme fils de son père. Ne se considérant pas fils, il ne peut pas appeler frère cet autre qui est revenu. C’est le père inconséquent qui va renouer tous les fils. Il l’a fait pour le jeune fils en lui faisant remettre une bague au doigt et des sandales aux pieds, symboles des hommes libres, et en organisant ce banquet. Il le fait pour son aîné, en lui disant : Toi, mon enfant, tu es toujours avec moi, et tout ce qui est à moi est à toi. Il fallait festoyer et se réjouir ; car ton frère que voilà était mort, et il est revenu à la vie ; il était perdu, et il est retrouvé ! Il remet de la filiation et de la fraternité là où il y avait une compréhension erronée des rapports familiaux. 

Ce que ce père fait pour ses deux fils, il le fait pour chacun de nous. Il nous apprend à être vraiment fils et filles de Dieu. Car dans cette grande famille que nous formons, il y a quelquefois une compréhension erronée du sens de la famille. Le jeune fils, c’est nous quand nous considérons que ce n’est pas grave de ne pas rester dans la famille, que notre vie sera meilleure loin de la paroisse, que l’absence à la messe du dimanche n’est pas dramatique. D’ailleurs, ce n’est pas d’un Dieu Père dont nous avons envie dans ce cas-là, mais plutôt d’un Dieu qui satisfasse immédiatement tous nos caprices. Le fils aîné, ce sont tous ces chrétiens qui vont à la messe comme de bons petits soldats, parce qu’il faut, et qui attendent en retour quelque chose : un chevreau pour festoyer, une meilleure place au paradis, un peu plus de considération pour les prières que nous pouvons formuler, parce que nous, nous fournissons des efforts, nous sommes toujours là alors que, si nous avions su que le veau gras était tué pour notre retour, il y a longtemps que nous serions partis ! Il nous faut sortir de cette logique mortifère et retrouver le sens de la paternité divine et de la fraternité humaine. Si nous ne considérons pas Dieu comme notre Père commun, nous ne pourrons jamais nous reconnaître comme frères et sœurs. Comme chacun des fils de la parabole, nous avons à apprendre à devenir ce que nous sommes depuis notre baptême : fils et filles de Dieu, frères et sœurs en Jésus Christ. 

Avec le jeune fils, apprenons à nous défaire de cette pensée qui fait de Dieu un magicien qui doit répondre à nos envies. Avec le fils aîné, arrêtons de croire que nous pouvons faire des choses pour Dieu qui doit nous en récompenser en retour. Dieu est un Père qui se donne, qui respecte notre liberté, et qui toujours attend le retour de ses enfants, qu’ils soient comme le fils plus jeune ou comme le fils aîné. De Dieu n’exigeons rien, mais accueillons tout ce qu’il veut nous donner, à commencer par son amour sans limites et une fraternité à toute épreuve. Nous pourrons avancer dans la vie et construire un monde où tous les hommes seront à la fête avec Dieu. Amen. 


samedi 22 mars 2025

3ème dimanche de Carême C - 23 mars 2025

 Au coeur de toute vie chrétienne, un Dieu qui appelle et qui prend soin.




(Marc CHAGALL, Moïse et le buisson ardent, 
Source internet : Moïse Et Le Buisson Ardent 1966 Lithograph 22x17 by Marc Chagall - For Sale on Art Brokerage)





Je ne me lasserai jamais de ce beau texte du livre de l’Exode que nous avons entendu en première lecture. Il nous rend témoin d’une part de la préoccupation de Dieu pour son peuple, et d’autre part de l’appel que Dieu adresse à Moïse. Car la situation du peuple hébreu en Egypte a bien changé. Souvenez-vous : la famille de Jacob est arrivée en Egypte alors que l’un de ses fils, Joseph, était le bras droit de Pharaon. Par sa gestion droite et avisée, il avait permis à l’Egypte de traverser une période de longue famine ; des étrangers, dont la famille de Jacob, venaient même se ravitailler ici pour échapper à la mort. Mais, dit sobrement le livre de l’Exode (1,8) : Un nouveau roi vint au pouvoir en Égypte. Il n’avait pas connu Joseph. Et c’est la fin d’une période heureuse en Egypte, le début des travaux forcés, les coups de fouet des garde-chiourmes… 

Nous ne savons pas trop combien de temps a duré cette épreuve ; ce que nous savons, c’est que Dieu ne reste pas sourd aux appels de ceux qui crient vers lui.  J’ai vu, oui, j’ai vu la misère de mon peuple qui est en Égypte, et j’ai entendu ses cris sous les coups des surveillants. Oui, je connais ses souffrances. Je suis descendu pour le délivrer de la main des Égyptiens et le faire monter de ce pays vers un beau et vaste pays, vers un pays, ruisselant de lait et de miel. Et nous verrons tout au long du livre de l’Exode comment Dieu prend soin de ce peuple qu’il a décidé de délivrer et de mener sur une nouvelle terre. Nous pouvons voir encore aujourd’hui comment Dieu prend soin de nous.

        Ce que nous révèle encore le livre de l’Exode, c’est que Dieu a suscité Moïse. Il lui a parlé dans ce buisson ardent, l’a appelé et envoyé en mission : Je t’envoie chez Pharaon : tu feras sortir d’Égypte mon peuple, les fils d’Israël. Sans doute Dieu, tel un super héros, aurait-il pu se trouver une cape et venir lui-même affronter Pharaon. Mais cela aurait conduit Dieu à renoncer à la liberté de l’homme. Si Dieu se manifestait ainsi, l’homme n’aurait plus le choix de croire ; il ne serait plus libre. Dieu a donc choisi d’avoir besoin de l’homme pour réaliser son projet. Et quand l’homme est sollicité par Dieu, ne croyez pas que tout est simple. Je vous invite à relire les quatre premiers chapitres du livre de l’Exode. Vous verrez Moïse argumenter contre Dieu pour échapper à la mission que celui-ci veut lui confier : Je ne te connais pas ; s’ils me demandent ton nom, que répondrai-je ? Je ne sais pas parler, envoie quelqu’un d’autre, quelqu’un qui sera plus doué que moi… Bref, à chaque objection levée, une autre est exprimée, mettant à rude épreuve la patience de Dieu. Moïse finira toutefois par prendre le chemin de l’Egypte pour faire ce que Dieu attend de lui. 

        Ce qui s’est passé jadis est toujours d’actualité. Dieu veille sur nous ; Dieu entend nos cris, voit notre misère. Et toujours et encore, il suscite des hommes et des femmes pour aider l’humanité à traverser ses crises, à retrouver le sens de la justice, à retrouver le chemin vers Dieu, et donc vers les hommes pour qu’une véritable fraternité soit possible, et que justice et paix puissent s’embrasser à nouveau. Au cœur de notre foi, il doit y avoir cette certitude que Dieu veille, qu’il ne nous abandonne pas. Au cœur de notre foi, il doit y avoir cette certitude que Dieu appelle chacun de nous à quelque chose de beau et de grand pour le bien de tous. Nous n’aurons pas tous l’envergure et la mission d’un Moïse, mais tous nous avons quelque chose à faire pour que notre monde se porte mieux. La justice et la paix, ça commence chez nous, dans nos familles, sur nos lieux de travail, dans nos cours d’école… Et si tu n’as pas encore été confronté à ton buisson ardent, et découvert ce que Dieu attend de toi, ou que tu penses être trop jeune pour déjà faire quelque chose, ou trop vieux pour encore faire quelque chose, tu peux toujours prier pour ceux qui sont en première ligne. Dieu a besoin de chacun de nous pour travailler à son règne ; Dieu a besoin de chacun de nous pour bâtir la paix. 

        Je veux terminer mon propos en reprenant le beau nom de Dieu que celui-ci révèle à Moïse : Je suis qui je suis. Il nous dit que Dieu sera toujours celui dont nous aurons besoin à un moment donné de notre histoire. En effet, il peut aussi se traduire par Je suis qui je serai, nous assurant de la présence constante de Dieu à nos côtés, différent selon ce que nous traversons, mais toujours attentif, toujours à veiller sur nous. Il suffit de relire, dans l’Evangile de Jean, toutes les affirmations de Jésus commençant par : Je suis. Et vous comprendrez la richesse des variations de la présence de Dieu dans notre vie. Dans l’ordre cela donne :  Je suis le Pain de la Vie, Je suis la lumière du monde, Je suis la Porte, Je suis le bon berger, Je suis la résurrection, Je suis le chemin, la vérité et la vie, Je suis la vigne véritable, Je suis Roi. Autant d’occasion pour Jésus de préciser ce nom de Dieu. Autant d’images pour nous dire comment Dieu prend soin de nous. 

        Que notre Carême soit l’occasion de mieux connaître Dieu, de mieux connaître comment nous avons besoin de Dieu. Puissions-nous, à mieux connaître Dieu, nous laisser mieux envoyer par lui pour participer à son œuvre de salut pour tous les hommes. Dieu veut avoir besoin de toi pour dire et répandre son amour. Ecoute son appel, laisse-toi envoyer. Deviens ce figuier qui porte du fruit en abondance. Amen. 




samedi 15 mars 2025

2ème dimanche de Carême C - 16 mars 2025

 Au coeur de toute vie chrétienne, le Christ qui se révèle à nous.



(Luca GIORDANO, La Transfiguration, 1685, Gallerie degli Uffizi, Florence, Italie)




Un autre grand classique du Carême, quelle que soit l’année liturgique : l’évangile de la Transfiguration de Jésus. Celui qui avec nous et pour nous combat le mal, se révèle à nous dans toute sa gloire. La version que donne Luc de cet épisode comporte quatre différences par rapport à la relation de l’événement par Matthieu et Marc. 

La première originalité de Luc, c’est le contexte : Jésus prit avec lui Pierre, Jean et Jacques, et il gravit la montagne pour prier. Cette précision de la prière ne se trouve qu’en Luc. Là où l’on pourrait penser en Matthieu et Marc que Jésus emmène trois de ces disciples pour en faire les témoins de cette transfiguration, Luc nous dit que le but premier, c’était d’aller prier sur la montagne. Pendant qu’il priait, l’aspect de son visage devint autre… La révélation de Jésus, tel qu’il est dans toute sa gloire, se fait dans la prière. C’est donc possible pour nous aussi, de contempler la gloire du Christ lorsque nous prions. Mieux, c’est quand nous prions que nous approchons du Christ dans toute sa gloire. Ce lieu de contact qu’est la prière, nous permet de mieux comprendre qui est Jésus en réalité. 

La deuxième particularité de Luc, c’est de nous dire de quoi Jésus parlait avec Moïse et Elie. Ils parlaient de son départ qui allait s’accomplir à Jérusalem. Est-ce là, dans cette rencontre sur la montagne de la Transfiguration, que Jésus puisera les explications qu’il donnera aux disciples d’Emmaüs, au soir de Pâques quand, sur la route, partant de Moïse et de tous les Prophètes, il leur interpréta, dans toute l’Écriture, ce qui le concernait ? Rien ne le dit, rien ne le contredit ! Et j’aime à croire que là, dans cette révélation de sa gloire, auprès de Moïse et d’Elie, Jésus puise aussi le courage qui lui sera nécessaire pour affronter cette dernière étape de sa vie terrestre : les événements de Jérusalem qui conduiront à sa mise en croix et à sa mort. Cela me rend Jésus moins romantique et plus humain : tout Fils de Dieu qu’il est, il a besoin d’être fortifié, renforcé par ces figures de la foi que sont Moïse et Elie, pour affronter l’ultime combat, celui pour lequel il est venu dans le monde. Cet échange singulier entre Jésus, Moïse et Elie, nous fait comprendre aussi que nous ne pouvons pas rejeter ce que nous appelons l’Ancien Testament au prétexte que Jésus est venu et qu’un Nouveau Testament a été écrit. Jésus se révèle aussi à nous dans la lecture et la méditation de ces textes plus anciens qui portent en germe sa présence au milieu des hommes.

La troisième particularité de Luc, c’est que ce sont les disciples qui font le choix de garder le silence sur ce qu’ils ont vu et entendu et en ces jours-là, ils ne rapportèrent à personne rien de ce qu’ils avaient vu. Ils nous montrent ainsi qu’ils ont saisi par eux-mêmes qu’il faudra attendre le bon moment pour parler de cette expérience unique aux autres ; aujourd’hui n’est pas ce moment. Ils ont aussi mesuré la confiance que Jésus leur a fait quand il les a emmenés pour ce temps si particulier. Ils nous apprennent à nous tous qu’il n’est pas toujours bon d’exposer à la vue et au su de tous, les expériences spirituelles que nous pouvons faire. Jésus se révèle quelquefois à nous dans des moments particuliers de notre histoire, et ces moments n’appartiennent qu’à nous. Si Jésus n’a emmené que Pierre, Jean et Jacques, c’est peut-être qu’il a estimé que ceux-là étaient en mesure de comprendre et de garder pour eux ce qu’ils ont vécu avec lui. 

Peut-être que c’est en cela que réside alors la dernière différence de Luc. Lorsque vous lisez la version de Matthieu et de Marc, vous comprenez que lorsqu’il ne reste plus que Jésus seul, avec eux, ils redescendent immédiatement rejoindre les autres. C’est dans cette descente que Jésus leur Jésus leur impose le silence. Chez Luc, il vous faudra ouvrir votre bible (parce que ce n’est pas dit dans le texte entendu aujourd’hui) pour découvrir qu’ils ne redescendent de la montagne que le lendemain. Ils ont eu non seulement une expérience spirituelle unique, mais ils ont eu toute la nuit pour en parler avec Jésus. Vous imaginez cela ? Toute une nuit pour discuter de ce qu’ils viennent de vivre ? Peut-être Pierre avait-il finalement dressé des tentes comme il le suggérait au moment où Moïse et Elie s’éloignaient de Jésus. Je vois là un rappel qu’il nous faut profiter de ces moments où Jésus se révèle à nous, et ne pas trop vite passer à autre chose. Ceux qui ont déjà vécu une semaine de retraite ou d’adoration au Mont Sainte Odile, savent de quoi je veux parler. Il y a, dans les dernières heures de ces moments, une douce euphorie, un grand contentement de ce qui a été vécu et le désir que cela se poursuive. Il nous faut toujours redescendre dans la vie ordinaire, mais doucement, sans précipitation. 

Au cœur de toute vie chrétienne, il y a le Christ qui se révèle à nous et qui nous appelle à prendre du temps avec lui, à l’écart, sur la montagne, dans la prière. Ce temps de carême est un temps privilégié pour faire une retraite au cœur même de notre vie quotidienne pour approfondir notre relation avec lui, pour fréquenter davantage les Ecritures et comme le dit la voix qui se fait entendre, pour l’écouter. Puissions-nous nous préparer à la rencontre avec le Ressuscité en relisant nos Ecritures Saintes et en comprenant mieux celui qu’elles nous révèlent : le Fils que [Dieu s’est] choisi. Amen.


samedi 16 mars 2024

5ème dimanche de Carême B - 17 mars 2024

 De Jérémie à Jésus : une Alliance nouvelle et éternelle.





 

 

 

            Il n’est pas possible de relire les grandes alliances du Premier Testament sans entendre le prophète Jérémie annoncer la nouvelle alliance que Dieu établira avec son peuple. Ce texte magnifique, qui est pour moi le plus beau, nous emmène aux portes du Nouveau Testament et de l’Alliance nouvelle et éternelle scellée dans le sang du Christ. 

            Voici venir des jours où je conclurai avec la maison d’Israël et la maison de Juda une alliance nouvelle. Nous l’oublions trop souvent, mais il n’y avait là rien d’évident quand ces mots ont été prononcés pour la première fois. Le peuple allait vers sa ruine et sa disparition pour les soixante-dix ans à venir. Jérusalem sera rasée, le peuple déporté. Il en faut, de l’espérance, pour proclamer une nouvelle alliance au moment même où le peuple sera anéanti. Tout comme il faut du courage pour dire à ce peuple que ce qui va arriver est entièrement de sa faute : mon alliance, c’est eux qui l’ont rompue, alors que moi, j’étais leur maître – oracle du Seigneur. Mais plutôt que de tourner à nouveau le peuple vers son passé, Jérémie le tourne vers un avenir lointain que beaucoup de ses contemporains ne verront pas : Voici quelle sera l’alliance que je conclurai avec la maison d’Israël quand ces jours-là seront passés. Nous sentons déjà, dans cette simple annonce, que rien ne sera plus comme avant, et que cette alliance sera nouvelle, non seulement parce qu’elle marquera un nouveau commencement, mais parce qu’elle portera en elle une nouveauté radicale. Et cette nouveauté, la voici énoncée : Je mettrai ma Loi au plus profond d’eux-mêmes ; je l’inscrirai sur leur cœur. La Loi de Dieu ne sera plus extérieure à l’homme, inscrite sur des tables de pierre ; la Loi de Dieu sera notre intime, inscrite au fond du cœur de chacun. D’où cette idée que l’homme ne prendra plus ses grandes décisions avec sa seule raison, mais avec son cœur, c'est-à-dire avec Dieu qui réside au fond de son cœur. Et parce que Dieu établit désormais là sa demeure dans le cœur de tout homme, tous connaîtront le Seigneur, des plus petits jusqu’aux plus grands. Pour trouver Dieu, nul besoin de scruter le ciel : il suffit de rentrer en soi. Pour comprendre la volonté de Dieu, nul besoin de lire les entrailles d’animaux ; il suffit de regarder au fond de notre cœur. Dieu est là, qui attend d’être découvert ; Dieu est là, qui attend d’être écouté ; Dieu est là, qui attend d’être suivi. Cette alliance, nouvelle dans sa configuration, sera une alliance éternelle, parce que cette inscription de la Loi de Dieu dans le cœur de chacun, ne sera pas que pour une ou deux générations ; elle sera pour toujours. Tout humain qui vient au monde a cette Loi de Dieu inscrite en lui, aussi longtemps que le monde sera monde, aussi longtemps que Dieu sera Dieu. Je serai leur Dieu, et ils seront mon peuple. Quand tu trouves Dieu en toi, au fond de ton cœur, il n’y a pas à douter de cette affirmation. 

            Des siècles plus tard, c’est en Jésus, mort et ressuscité, que cette Alliance nouvelle prendra toute la mesure de son éternité. Lui, le Fils de Dieu a pris sur lui non seulement notre humanité avec ce qu’elle a de plus beau et de plus noble, mais aussi notre humanité pécheresse, avec ce qu’elle a de plus sombre, de plus vil, pour que ce côté sombre soit anéanti alors même qu’il semblait triompher. L’auteur de la lettre aux Hébreux nous l’a fait entendre : le Christ offrit des prières et des supplications à Dieu qui pouvait le sauver de la mort, et il fut exaucé en raison de son grand respect. Bien qu’il soit le Fils, il a appris par ses souffrances l’obéissance et, conduit à sa perfection, il est devenu pour tous ceux qui lui obéissent la cause du salut éternel. Parce qu’il a accepté d’être le grain de blé tombé en terre et qui meurt, il porte beaucoup de fruits, il porte le salut de tous ceux qui croient en lui. Jésus, le Fils unique du Père, marche vers sa mort avec la conscience de s’offrir en sacrifice pour tous, à travers le temps et l’Histoire. L’Alliance nouvelle est éternelle, parce que ce sacrifice est nouveau et posé une fois pour toutes. De même que le péché d’un seul a entraîné la chute de tous, de même le sacrifice d’un seul a entraîné le salut de tous : et moi, dit Jésus, quand j’aurai été élevé de terre [sur la croix], j’attirerai à moi tous les hommes. D’où l’urgence pour l’Eglise d’annoncer le Christ, Jésus crucifié et mort pour tous, et Jésus ressuscité pour la vie éternelle de tous. Face à ce projet de salut pour tous les hommes, Jésus, le Fils unique du Père, ne peut se dérober. Il en va de la fidélité de Dieu à cette Alliance nouvelle annoncée jadis par Jérémie. Maintenant, mon âme est bouleversée. Que vais-je dire ? « Père, sauve-moi de cette heure » ? – Mais non ! C’est pour cela que je suis parvenu à cette heure-ci ! Père, glorifie ton nom ! En Jésus, se joue le combat entre l’homme et Dieu, le combat de notre salut. Il fait le choix de Dieu, le choix de la vie, même pour ses bourreaux ; il a fait le choix de notre vie. En Jésus, Dieu est présent ; en Jésus, tous deux, l’homme et Dieu, ne font qu’un. C’est ce à quoi nous sommes appelés, nous-aussi, à ne faire qu’un avec le Christ, à ne faire qu’un avec Dieu. Comme le disait Jean le Baptiste à ses disciples : il faut qu’il grandisse et que je diminue. L’homme ne se perd pas en laissant Dieu grandir en lui ; au contraire, il trouvera là, dans cet envahissement de sa vie par Dieu, sa vie véritable, son salut, et sa gloire éternelle. 

            A huit jours de la Semaine Sainte, accueillons cette Alliance nouvelle et éternelle. Donnons à Dieu la place qui lui revient dans notre cœur, qu’il reconnaisse en nous sa demeure et qu’il y reste toujours. A la suite du Christ, devenons ses fils et ses filles, grains de blé jetés en terre d’humanité pour porter beaucoup de fruits. Amen.

samedi 2 mars 2024

3ème dimanche de Carême B - 03 mars 2024

De Moïse à Jésus : une Alliance qui engage à la fidélité.




(Tableau de Chagall, Moïse recevant les tables de la Loi. 

 

 

 

 

            Il était inévitable, dans la relecture des grandes alliances que Dieu a passées avec l’humanité, de parler de l’Alliance faite avec Moïse. Le don de la Loi sur le Sinaï dépasse les alliances faites avec Noé et Abraham, au sens où cette nouvelle alliance ne concerne plus seulement une personne, mais tout un peuple. Une Loi fondamentale commune est bien un des marqueurs, avec la terre commune et un chef commun, de ce qui fait un peuple. 

Cette nouvelle alliance, si elle est formulée au singulier, concerne à la fois chacun pris dans son individualité, mais aussi chacun pris dans la totalité de ce peuple en formation. Le « Tu », c’est à la fois le peuple et chacun de ses membres. S’il y a une responsabilité individuelle devant la Loi que Dieu donne, il y a aussi une responsabilité collective. C’est déjà une manière de nous rendre responsable les uns des autres. Je ne peux pas simplement me dire : Je respecte la Loi de mon côté, je fais ma petite cuisine avec Dieu, mon petit salut à moi tout seul. Non, je fais partie d’un peuple, du peuple que Dieu s’est choisi, et à ce titre, je suis responsable aussi des autres et de leur manière de vivre avec Dieu. L’alliance que Dieu conclut avec Moïse s’étend à tout son peuple. C’est bien pour cela que Moïse, redescendant du Sinaï et constatant que le peuple avait fabriqué un veau d’or pour figurer ce Dieu libérateur, brisera les tables de la Loi plutôt que de les garder pour lui tout seul. C’est aussi pour cela que Moïse prendra si souvent la défense de ce peuple à la nuque raide alors que Dieu avait fait choix de le détruire en punition des trop nombreux péchés commis par le peuple et dans le peuple. Moïse avait bien compris, même si cela lui coûtait, que cette alliance engageait chacun individuellement et tous collectivement dans une fidélité envers Dieu. Au cœur de cette alliance, Dieu lui-même proclame sa fidélité jusqu’à la millième génération envers ceux qui l’aiment et observent ses commandements. L’alliance avec Moïse, parce qu’elle est pour tous et pour chacun, suppose que je sois attentif à mon frère et que je sois en mesure, fraternellement, de le remettre sur le droit chemin s’il s’en écarte. Les nombreux prophètes qui avertissent le peuple d’une destruction possible s’il ne revient pas vers Dieu, en témoignent selon moi. 

C’est cette même fidélité à l’alliance que Jésus défend lorsqu’il chasse les marchands du Temple. Il aurait pu se fendre d’une simple parole critique au sujet de la présence de ces marchands dans l’enceinte du Temple. Mais non ; au lieu de cela, il fit un fouet avec des cordes, et les chassa tous du Temple. Cela a dû marquer les esprits, pour sûr. Le geste qu’il pose ainsi, il ne le fait pas pour lui ; il le fait pour ces petits qui ne peuvent qu’être choqués par ces trafics ; il le fait pour rappeler à tous que le Temple, c’est la maison de Dieu, le signe de sa présence au milieu de son peuple. Le peuple doit en être conscient en tant que peuple choisi ; et chacun de ses membres doit en être conscient au point de se sentir concerné par ce qui se vit là. Tous ensemble, et chacun individuellement, auraient dû comprendre spontanément, pourquoi Jésus a posé ce geste violent. Mais force est de constater que certains s’accommodaient de ce trafic puisqu’ils interpellent Jésus : Quel signe peux-tu nous donner pour agir ainsi ? Autrement dit, de quel droit fais-tu cela ? Il le fait au nom du droit qu’à chacun, dans le peuple de Dieu, de reprendre son frère quand il est dans l’erreur. Ce qui fait que chacun aurait pu, chacun aurait dû réagir, et depuis longtemps, comme Jésus devant cette présence incongrue des marchands dans le Temple. Quand collectivement le peuple admet quelque chose qui est mal, le juste, perdu dans ce peuple, ne peut se taire, ne peut accepter et doit dénoncer, sous peine de se rendre complice de ce mal. Il ne doit être étonnant pour personne que Jésus, le Juste parmi les justes, remette les choses dans l’ordre qui convient au lieu. Il est ainsi fidèle à sa mission qui est d’inviter tous et chacun à la conversion. 

En relisant ces textes, nous sommes interrogés sur notre fidélité à l’alliance que Dieu a conclue avec nous en Jésus, mort et ressuscité. Comme l’alliance avec Moïse, cette nouvelle Alliance en son sang, appelle une fidélité personnelle de chaque croyant, mais aussi une fidélité de l’Eglise à sa mission, Eglise dont nous sommes membres. Quand quelque chose ne me plaît pas dans cette Eglise, je ne peux pas juste dire que l’Eglise, c’est les autres, comprenez le pape, les évêques, les prêtres et les diacres. Je ne peux pas dire : Jésus, oui ; l’Eglise, non. Je suis attaché à Jésus par l’Eglise qui me le fait connaître et qui essaie, malgré l’imperfection de ses membres, de témoigner de Lui, de son amour et de sa miséricorde. Nous sommes l’Eglise, pour reprendre ce titre qu’un groupe de chrétiens s’est donné. Oui, mais nous sommes l’Eglise dans chacun de ses aspects, les bons comme les mauvais. Nous sommes l’Eglise sainte, parce que Dieu est Saint et nous appelle à partager sa sainteté. Mais nous sommes aussi l’Eglise pécheresse parce que, collectivement et individuellement, nous ne sommes pas encore parfaits comme Dieu est parfait. Que l’écoute renouvelée de la Parole de Dieu et la communion à son Eucharistie nous donnent d’approfondir notre fidélité à Dieu… qui nous est toujours fidèle, que nous soyons saints ou pécheurs. Amen.