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Ce blog voudrait vous permettre de vivre un chemin spirituel au rythme de la liturgie de l'Eglise catholique.

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jeudi 2 avril 2026

Jeudi Saint - 2 avril 2026

 Quand Dieu nous dit son amour, il s’offre et nous sert !





(Le lavement des pieds, Oeuvre de Soeur Mercédès, 2006, Abbaye Notre-Dame des Neiges)


 



 

            Le Triduum pascal qui s’ouvre ce soir est l’occasion pour nous de mesurer l’immense amour de Dieu pour nous ; chacun de nous peut dire, l’immense amour de Dieu pour moi. C’est le cœur de la foi chrétienne que nous célébrons ; c’est le cœur de la foi qui rejoint chacun là où il en est de sa vie. Je voudrais inviter chacun à vivre ces jours saints comme le concernant personnellement, et non seulement comme un souvenir du passé, de ce que Dieu, en Jésus, a fait jadis pour l’humanité, mais bien de ce que Dieu réalise encore pour lui, aujourd’hui, ici et maintenant. Et interrogeons-nous chacun : que fait Dieu aujourd’hui pour me dire son immense amour pour moi ? La célébration de la messe en mémoire de la Cène du Seigneur nous dit deux choses que le Christ réalise toujours et encore pour chacun : il s’offre et nous sert.

            Oui, le Christ s’offre à nous, totalement, intégralement, dans son Corps livré et dans son Sang versé. C’est certainement ce qu’il fait de plus fort pour nous. En s’offrant à nous, il se rend authentiquement présent à notre vie. Un peu de pain, un peu de vin suffisent, et par les mains d’un prêtre, le Christ est là ! C’est l’éternel miracle de l’Eucharistie qui rassemble et construit la communauté croyante. Chaque dimanche, que dis-je ? chaque jour, je peux rencontrer le Christ qui s’offre à moi dans un bout de pain et un peu de vin consacrés. Trois fois rien pour une Alliance vivante, éternelle, scellée avec moi, avec chacun qui reconnaissent ainsi la présence du Ressuscité, selon ce qu’il a lui-même dit et institué. Paul s’en est fait l’écho dans la deuxième lecture : La nuit où il était livré, le Seigneur Jésus prit du pain, puis, ayant rendu grâce, il le rompit, et dit : « Ceci est mon corps, qui est pour vous. Faites cela en mémoire de moi. » Après le repas, il fit de même avec la coupe, en disant : « Cette coupe est la nouvelle Alliance en mon sang. Chaque fois que vous en boirez, faites cela en mémoire de moi. » Le pain et le vin consacrés sont le corps et le sang du Christ, donné, livré pour nous, pour chacun. C’est le plus grand mystère de notre foi qui nous dit une chose importante au-delà de ce signe. Il nous dit que, puisque le Christ se donne en partage, nous devons à notre tour apprendre le partage ; le partage de nos biens, mais aussi le partage de notre vie. Comment rester indifférent à l’autre qui croise ma vie alors que le Christ ne cesse de se donner à moi dans l’Eucharistie partagée ? Comment puis-je demander au Christ de se donner à moi si, en retour, je n’accepte pas de me donner aux autres, à tout autre qui croise ma vie ? L’immense amour de Dieu qui se manifeste dans ce don total du Christ, se propage par moi à tous les hommes de bonne volonté, quand je partage un peu de mon bien, un peu de ma vie, un peu de l’amour dont Dieu m’aime. Je viens communier pour puiser là la force d’être un authentique disciple du Christ qui s’offre au monde, et non pas pour garder Jésus pour moi tout seul, dans le secret de mon cœur.

            Le Christ s’offre à nous dans l’Eucharistie, et il s’offre pour mieux nous servir. L’autre geste de Jésus, c’est ce lavement des pieds dont parle l’évangile de Jean. Le geste d’un esclave envers son maître et envers les invités de son maître, pour chasser la poussière et la fatigue du chemin. Avec le partage, le service devient l’autre grand marqueur du croyant, le grand marqueur du disciple véritable. Si moi, le Seigneur et le Maître, je vous ai lavé les pieds, vous aussi, vous devez vous laver les pieds les uns aux autres.  Vous avez bien entendu : vous devez et non pas vous pouvez, ou ce serait bien que vous le fassiez vous aussi. Non, vous devez. Cela ne souffre aucune discussion et ne supporte la recherche d’aucune échappatoire. Quelqu’un qui ne sert pas, n’a pas totalement compris encore l’enseignement du Christ dont la propre vie est l’illustration et la mise en œuvre. Jésus nous dit par toute sa vie : Tu veux être le premier ? Sers ! Tu veux être le plus grand ? Sers ! Tu veux être mon frère ? Sers ! Tu veux faire la volonté de mon Père ? Sers ! Le seul pouvoir qui existe dans l’Eglise, c’est le pouvoir du service permanent. Jésus avait déjà averti ses disciples quand il leur disait : Restez en tenue de service, votre ceinture autour des reins, et vos lampes allumées (Lc 12, 35). Ce soir, en prenant la place du serviteur, la condition de serviteur, le Christ élève le service au rang de la chose la plus noble, la plus grande que nous puissions jamais faire. De ce Maître incomparable, apprenons cet art qui consiste à servir. Et plus nous estimons notre place élevée dans ce monde, plus nous devons nous mettre en tenue de service. Plus grand est notre pouvoir, plus grand est notre devoir de servir pour ne jamais être tenté d’écraser l’autre, pour ne jamais être tenté d’humilier l’autre, pour ne jamais être tenté par l’orgueil de croire que ce sont les autres qui me doivent service et obéissance.

S’offrir et servir : voilà ce que l’amour de Dieu fait pour nous, pour chacun. Nous offrir et servir à notre tour, voilà ce que l’amour de Dieu nous propose comme chemin pour que notre monde devienne plus humain. Quand Dieu se fait homme pour s’offrir et servir les hommes, il nous indique la voie de notre sainteté : nous offrir et servir comme lui, avec la même passion et le même désir de conduire tous les hommes au Royaume où Dieu nous attend. Que le Christ offert et reçu en cette Eucharistie libère en nous la force du service de Dieu et des frères et sœurs qu’il place sur notre route. Amen. 


jeudi 17 avril 2025

Jeudi Saint - 17 avril 2025

 Au coeur de toute vie chrétienne, il y a l'Eucharistie, sacrement de l'amour offert.



(Photo personnelle)



Le triduum pascal s’ouvre avec cette célébration qui nous rassemble au soir de ce jeudi pour commémorer l’institution de l’Eucharistie, sacrement de l’amour offert par Jésus à ses disciples pour la première fois. Nous sommes-nous trop habitués à ce sacrement pour en mesurer toute la grandeur et toutes les implications dans notre vie quotidienne ?

Il peut paraître surprenant que, pour nous parler de l’institution de l’Eucharistie, l’Eglise n’ait pas fait le choix de prendre le début du texte de la Passion. Elle a préférée nous faire entendre le témoignage le plus ancien que nous ayons dans les Ecritures, celui de Paul, qui rapporte aux chrétiens de Corinthe son expérience. Frères, moi, Paul, j’ai moi-même reçu ce qui vient du Seigneur, et je vous l’ai transmis : la nuit où il était livré, le Seigneur Jésus prit du pain, puis, ayant rendu grâce, il le rompit, et dit : « Ceci est mon corps, qui est pour vous. Faites cela en mémoire de moi. » Après le repas, il fit de même avec la coupe, en disant : « Cette coupe est la nouvelle Alliance en mon sang. Chaque fois que vous en boirez, faites cela en mémoire de moi. » Ce seul fait me fait comprendre que pour donner le goût de l’Eucharistie à quelqu’un, il faut que les chrétiens en témoignent, qu’ils puissent dire à quelqu’un qui veut le devenir, que l’Eucharistie n'est pas juste un rite de l’Eglise, mais bien quelque chose que le Christ nous a laissé et demandé de refaire en mémoire de lui. Cette expérience est tout, sauf machinale. Elle est une expérience vivante, qui fait vivre parce qu’elle nous entraîne dans une proximité, une intimité jamais égalée avec le Christ. C’est tout Jésus qui est offert, donné, livré pour notre vie. Ce n’est pas un souvenir, mais un viatique, une nourriture pour notre route quotidienne à la rencontre du Christ et des frères et sœurs en humanité qu’il met sur notre route. Celui qui participe pleinement à l’Eucharistie est comme saisi dans une communion qui va au-delà de ce qui est imaginable. Là, dans le geste du pain et du vin partagés, je reçois le Christ et avec lui, je reçois l’humanité entière comme autant de frères et sœurs. Ma communion au Corps et au Sang du Christ m’oblige à une communion avec celles et ceux qui font le même geste que moi. Celui qui reçoit le Christ ne peut rester indifférent au sort de celles et ceux qui croisent sa route. La vie du Christ que j’accueille, me renvoie vers la vie de mes frères et sœurs en humanité auprès desquels je dois témoigner de celui qui me fait vivre en offrant sa vie. Le Christ me rend participant à son repas, certes, mais aussi à son sacrifice pour le salut du monde. A cause de cela, je ne peux pas garder le Christ pour moi.

Et c’est là que nous pouvons comprendre pourquoi l’Evangile de ce soir est celui du lavement des pieds, parce que justement il nous renvoie les uns vers les autres. Comprenez-vous ce que je viens de faire pour vous ? Vous m’appelez “Maître” et “Seigneur”, et vous avez raison, car vraiment je le suis. Si donc moi, le Seigneur et le Maître, je vous ai lavé les pieds, vous aussi, vous devez vous laver les pieds les uns aux autres. C’est un exemple que je vous ai donné afin que vous fassiez, vous aussi, comme j’ai fait pour vous. C’est une variation du : Faites cela en mémoire de moi. Il n’y a pas que la communion sacramentelle au Corps et au Sang du Christ qui est chemin de notre Salut, notre autoroute vers le ciel comme se plaisait à l’appeler Carlo ACUTIS. Il y a aussi le service concret du frère et de la sœur que je ne choisis pas, mais que Dieu met sur ma route, qui est chemin de mon salut. Rappelez-vous ce que dit Jésus dans la parabole du jugement dernier : Ce que vous avez fait à l’un de ces petits qui sont mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait. Venez, les bénis de mon Père… De même que nous ne pouvons pas renoncer à l’Eucharistie, signe de l’amour livré pour les hommes, nous ne pouvons pas renoncer au lavement des pieds, signe de l’amour continué et partagé concrètement dans notre vie. Il fait aussi grandir l’Eglise parce qu’il la rappelle à son essentiel : elle est fondée pour servir le Christ et servir les hommes. Nous n’avons pas à choisir entre célébrer l’Eucharistie et servir nos frères et sœurs en humanité. C’est une seule et même réalité. Communier à l’Eucharistie sans nous tourner vers nos frères et sœurs en humanité, reviendrait à confisquer le don de Dieu pour notre petite personne. Servir les frères sans nous nourrir de l’Eucharistie reviendrait à nous priver de la source même de notre action et transformerait l’Eglise en organisation humanitaire sans référence à l’amour livré sur la croix. Dans les deux cas, c’est le salut du monde qui est compromis car l’amour du Christ ne serait plus offert à tous. 

Au cœur de cette nuit, retrouvons le goût de ce sacrement fait par l’Eglise et qui fait l’Eglise. Il est l’aliment du salut offert pour que nous soyons forts dans le Christ, lui qui a su admirablement servir son Père et servir l’humanité qu’il a embrassée dans sa propre vie. Soyons des témoins de ce sacrement de l’amour offert pour tous. Accueillons le salut qu’il nous offre et osons le proposer au monde qui cherche un sens à l’existence. Faisons cela en mémoire de Jésus qui donne sa vie pour tous. Amen. 


jeudi 28 mars 2024

Messe de la Cène du Seigneur - 28 mars 2024

 De Jésus à nous : une Alliance nouvelle qui nous invite à l'action de grâce et à la charité.





 

 

            Nous voici réunis au début de la nuit pour vivre avec Jésus la Cène, le repas de la Pâque juive qui, ce soir, va prendre une nouvelle dimension, une nouvelle signification. L’agneau immolé par nos frères ainés dans la foi en mémoire de la sortie d’Egypte cède la place à Jésus, l’Agneau immolé, Corps livré et Sang versé en rémission des péchés. Ce repas qui nous rassemble dans la joie devient le repas au cours duquel Jésus se livre à nous, devenant ainsi, par son obéissance, l’offrande parfaite, réalisée une fois pour toutes, pour le salut de tous les hommes, ceux du temps de la vie terrestre de Jésus, mais aussi la foule immense qui suivra dans le temps et l’Histoire. Ce soir, nous ne fêtons pas un anniversaire ; ce soir, Jésus nous invite à sa table, nous offrant le pain et le vin, signe de cette Alliance nouvelle et éternelle qu’il signe de sa vie. Ce soir, Jésus refait pour nous les gestes qui diront à jamais sa présence au monde et son salut offert à tous ceux qui croient en son Nom. 

            La première lecture de cette célébration unique nous a rappelé le contexte historique dans lequel Jésus inscrit son œuvre de salut. C’est bien la Pâque, c'est-à-dire le passage du Seigneur qui vient libérer son peuple, que nous célébrons. La deuxième lecture, plus ancien témoignage de l’institution de l’Eucharistie, nous a remis en mémoire les paroles de Jésus sur le pain et le vin, ainsi que son ordre clair : Faites cela en mémoire de moi. Nus ne pouvons pas faire autrement, si nous sommes disciples du Christ, que de célébrer, non seulement ce soir, mais chaque dimanche, ce sacrement, signe de la présence réelle de Jésus à son Eglise. Puisque ce soir Jésus se livre pour notre salut, puisque ce soir, il nous dit de refaire ces mêmes gestes en mémoire de lui, comment ne pas répondre à cette demande amoureuse par une présence réelle de notre part à ce sacrement, qui est la source et le sommet de notre foi. Source, puisque Jésus nous le donne pour inaugurer l’Alliance nouvelle – tout part de là ; sommet, parce qu’il n’y a rien de plus grand, pas d’amour plus grand que ce don que le Christ fait de sa vie, parce qu’il nous aime, parce qu’il nous veut avec lui, pour toujours – tout notre chemin à la suite de Jésus, nous mène à ce sacrement. A lui qui est réellement présent dans le Pain et le Vin partagé, soyons réellement présent, de tout notre être, pour lui dire que nous l’aimons comme il nous aime. L’Alliance nouvelle que Jésus inaugure ce soir nous invite à l’action de grâce et à la reconnaissance de ce que Dieu fait pour nous. 

            Reste l’évangile qui nous dit un autre moment de ce dernier repas de Jésus avec ses disciples, le lavement des pieds. Geste qui peut nous sembler étrange et dépassé, nos chaussures et nos routes goudronnées nous évitant la poussière du chemin. Il y a bien longtemps que nous n’accueillons plus nos hôtes en leur versant de l’eau sur les pieds pour les rafraîchir et nettoyer leurs pieds après une marche en sandales sur des chemins de terre. Comme pour le pain et le vin, Jésus donne un sens nouveau à ce geste ; le sens de l’amour gratuit, du service inconditionnel du prochain. Comme pour l’eucharistie, il nous dit : c’est un exemple que je vous ai donné afin que vous fassiez, vous aussi, comme j’ai fait pour vous. La charité n’est donc pas une option, un truc en plus à faire quand j’en ai le temps et/ou l’envie. La charité, c’est l’autre signe visible que nous sommes disciples du Christ qui s’est livré pour notre salut. L’eucharistie appelle la charité, en ce sens que nous recevons là le Christ vivant qui nous renvoie vers nos frères ; la charité prolonge l’eucharistie, en ce sens qu’elle transmet au monde par notre attention aux plus petits l’amour que le Christ nous porte. Coupée de l’eucharistie, la charité devient pur activisme sans lien avec l’amour premier, l’amour que Dieu porte à tous. Coupée de l’eucharistie, la charité se réduit à une simple solidarité, que je choisis de vivre ou pas. La charité n’est pas un choix, elle est un élan vital, une sortie de nous, poussée par l’eucharistie. 

            De Jésus à nous, l’Alliance nouvelle est invitation à l’action de grâce (c’est la traduction du mot Eucharistie) et à la charité. Le disciple de Jésus qui pense que parce qu’il va à la messe, il n’a pas besoin de s’occuper des pauvres a autant tort que celui qui pense que, parce qu’il s’occupe des pauvres, il n’a pas besoin d’aller à la messe. Au cours de la même nuit, au cours du même repas, Jésus nous a demander de faire les deux (eucharistie et charité) en mémoire de lui. C’est notre fidélité à Jésus qui se joue là ; c’est notre crédibilité de disciples de Jésus qui est challengé. Rencontrons Jésus là où il nous attend toujours : à sa table et auprès de ses frères. Amen.

jeudi 6 avril 2023

Jeudi Saint - 06 avril 2023

 Jésus, le Serviteur.




(Tableau de Sieger KÖDER, Le lavement des pieds)



 

            Il ne fait aucun doute que la figure qui parle le mieux de Jésus en ce soir du Jeudi Saint est la figure du Serviteur. L’évangile du lavement des pieds en est l’illustration parfaite. Jésus, « le Maître et le Seigneur » a pris le vêtement du service et a posé un geste familier à son époque, mais réservé à un esclave : s’abaisser devant quelqu’un pour lui laver les pieds. 

            Ce geste, il l’a posé pour être un exemple pour ses disciples. Quand Jésus leur sera enlevé, ils auront à découvrir, qu’à leur tour, ils doivent se faire serviteurs de leurs frères et sœurs en humanité. Si donc moi, le Seigneur et le Maître, je vous ai lavé les pieds, vous aussi, vous devez vous laver les pieds les uns aux autres. C’est un exemple que je vous ai donné afin que vous fassiez, vous aussi, comme j’ai fait pour vous. Nous ne pouvons donc pas échapper à cette attitude fondamentale qui nous met les uns et les autres au service. Cette attitude est d’abord une attitude profondément ministérielle. Aucun ministère ne saurait se comprendre comme un pouvoir dans l’Eglise, et quand cela fut fait, ce fut toujours une erreur qui a coûté cher à l’Eglise. Aucun évêque, aucun prêtre, aucun diacre, aucun laïc au service de l’Eglise n’est autre chose qu’un serviteur du Christ et de ses frères. Il est important que nous nous en souvenions. Et quand je dis « nous », je ne pense pas seulement aux personnes précédemment citées, mais aussi au peuple de Dieu, qui doit avoir pour eux une juste considération. Il est de bon ton de dénoncer le cléricalisme ces derniers temps ; mais il ne naît pas seulement du fait d’un mauvais positionnement des clercs et des laïcs engagés dans un service d’Eglise. Il naît aussi et surtout par le regard que les autres portent sur eux. Combien d’hommes et de femmes, croyants ou non, sont capables de porter aux ministres de l’Eglise la même considération qu’ils portent à quelqu’un qui n’exercent pas un service d’Eglise ? Demandez aux prêtres combien de personnes de leur entourage ont changé leur manière d’être avec eux sitôt qu’ils étaient ordonnés. 

            Cette attitude de service qui est au fondement de tout ministère n’est pas réservé au rapport qu’ils entretiennent avec les fidèles. C’est une attitude à avoir avec tous, croyants ou non. Servant l’Eglise, nous servons l’humanité dans sa totalité, humanité dont nous devons avoir le souci, et particulièrement le souci de son salut. Si le lavement des pieds est sans contexte le geste le plus fort qui nous rappelle ce devoir de servir, l’Eucharistie que le Christ institue en ce soir, est tout autant un appel au service. Toute eucharistie nous met en tenue de service, que nous soyons ministres de l’Eglise ou participants à l’eucharistie. Tous, nous célébrons les mystères du salut ; tous, nous sommes bénéficiaires de sa Parole, tous nous accueillons son Corps livré, tous nous sommes pareillement renvoyés vers ce qui fait notre vie. Et si les prêtres ont reçu le « pouvoir » de rendre le Christ présent par l’imposition de leurs mains et les paroles sacramentelles qui accompagnent ce geste sur le pain et le vin, c’est encore pour servir Dieu et leurs frères et sœurs. 

            Célébrer l’eucharistie, c’est célébrer le Christ qui nous sert, le premier. La table où nous sommes invités ce soir, est sa table. Le pain et le vin servis sont les signes de sa présence éternelle au milieu de nous. Je suis au milieu de vous comme celui qui sert, nous dit-il en chaque eucharistie. Notre propre service n’est qu’agitation s’il n’est pas appuyé sur le service du Christ en faveur de l’humanité. Notre devoir de service vient de ce service premier du Christ. Comment, en effet, nous dire disciples du Christ sans vivre authentiquement cette parole qu’il nous laisse ce soir : Faites ceci en mémoire de moi ? Si nous comprenons l’eucharistie comme le sacrement du service, alors célébrer l’eucharistie, c’est se mettre en tenue et en attitude de service. Il n’y a pas d’autre possibilité pour nous. Le Faites ceci en mémoire de moi et le afin que vous fassiez comme j’ai fait pour vous, signifient la même chose : l’impérieuse nécessité pour tout disciple du Christ d’être un serviteur à l’image de Jésus LE Serviteur. Le beau geste du lavement des pieds que les prêtres sont invités à refaire au cours de cette liturgie est malheureusement souvent omis parce qu’il ne se trouve personne pour accepter de se laisser faire ainsi. Or, l’attitude de serviteur commence par cette acceptation que je ne maîtrise pas toujours tout. Se laisser laver les pieds demande également un authentique sens du service, pour que la communauté dans son ensemble comprenne dans ce geste posé par le prêtre et reçu par quelques fidèles, que nous sommes un peuple de serviteurs. L’attitude de Pierre - Tu ne me laveras pas les pieds, non, jamais ! - est bien souvent la nôtre quand on nous propose de participer à ce rite pourtant parlant et marquant. Pour Pierre comme pour nous, c’est une occasion manquée d’entrer dans l’esprit de service du Christ. 

            Jésus, le Serviteur, commence ce soir son ultime chemin de service sur notre terre. Il a tout donné puisqu’il s’est donné. Et il s’est donné par amour : Jésus, ayant aimé les siens qui étaient dans le monde, les aima jusqu’au bout. Et nous nous souvenons alors que nous avons appris dans notre enfance que l’eucharistie était le sacrement de l’amour. Amour et service, une même réalité, tant il est vrai que celui qui n’aime pas, ne sert pas, et que celui qui ne sert pas, n’aime pas vraiment. Entrons dans ce mystère d’un Dieu qui sert l’homme par amour et à notre tour, prenons la tenue de service, aimons la tenue de service, pour la gloire de Dieu et le salut du monde. Amen.

vendredi 15 avril 2022

Jeudi Saint - 14 avril 2022

 Faire route avec Jésus sur le chemin du service.


(Sieger KÖDER, Le lavement des pieds)


        C’est un exemple que je vous ai donné afin que vous fassiez, vous aussi, comme j’ai fait pour vous. Cette affirmation de Jésus vient clore le rite du lavement des pieds, ne nous laisse aucune échappatoire : le service sera notre style de vie, le service sera notre marque de fabrique. Pour être bien clair, un chrétien qui ne sert pas est un chrétien qui ne sert à rien. Le service, ce n’est pas « si je veux » ; le service, ce n’est pas « quand je n’aurai rien d’autre à faire ». Le service, c’est ici et maintenant, à chaque instant. 

Ce n’est pas pour rien que le jeudi saint est le jour de la fête du sacerdoce. En célébrant la première messe de l’histoire de l’humanité et en donnant le signe du lavement des pieds au cours du même repas, invitant ses disciples à refaire le premier geste en mémoire de lui et à faire le second comme il a fait pour eux, Jésus lie très clairement les deux à la figure du disciple que Jésus a choisi et appelé à le suivre d’une manière toute particulière. Le premier des serviteurs n’est autre que le pape lui-même, et à sa suite tous ceux qui ont reçu le sacrement de l’ordre. La vie d’un prêtre, quel qu’il soit, est d’abord une vie offerte, une vie de service. Son unique pouvoir est celui de pouvoir servir tout homme qui croise sa route. Ce faisant, il rend présent le Christ, serviteur des hommes à travers le temps et l’Histoire. Quand le prêtre fait ce qu’il est censé faire – servir ses frères dans la charité, c’est le Christ qui sert ces mêmes hommes, dans sa charité, à travers lui. Et ce n’est pas parce que certains ont perverti le sens de cette belle expression qu’il faut renoncer, pour le prêtre, à agir au nom du Christ, unique tête de son peuple. Si le prêtre ne rend plus le Christ présent et agissant au milieu de son peuple, à travers sa propre vie et à travers les sacrements qu’il préside, alors le prêtre ne sert plus à rien. 

Ce que je viens d’énoncer de la figure du prêtre ne doit pas laisser croire que les disciples du Christ non ordonnés sont dispensés du service. Le service n’est pas un caractère ministériel, il est un caractère attaché à notre être chrétien. Si le pape utilise, pour se désigner, l’expression serviteur des serviteurs de Dieu, c’est bien pour rappeler qu’il est le premier, non pas des prêtres, mais de tous les chrétiens qui forment l’Eglise, à servir. Nous sommes tous, par notre baptême, à l’image du Christ, prêtre, prophète et roi. Nous avons tous à imiter le Christ en vertu de notre baptême qui fait de nous tous des autres Christ. La manière de servir ne sera pas identique puisqu’elle sera propre à chaque état de vie ; mais la notion de service est la même pour tous. Et ce service ne concerne pas seulement nos identiques, c'est-à-dire les autres chrétiens catholiques ; le service auquel nous sommes appelés concerne tous les hommes, et particulièrement les petits. Faut-il rappeler ici l’évangile de saint Matthieu au chapitre vingt-cinq (le jugement dernier) : ce que vous avez fait à l’un de ces petits qui sont mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait. Ce qui est visé dans cette page d’évangile, c’est bien le service de celui qui a faim ou soif, le service de celui qui est nu, étranger, malade ou en prison. Et ce service, c’est tout autre chose que de le renvoyer chez lui ! 

Alors oui, suivre le Christ peut sembler difficile quelquefois, exigeant toujours. Les jours saints que nous vivons ne cessent de nous le rappeler. Mais le service de tout homme et de tout l’homme, restera toujours le moyen le meilleur de témoigner de lui, de répandre sa charité et de faire œuvre de salut. Et n’en déplaise à certains de ceux qui veulent gouverner la France, l’Eglise est toujours à sa place quand elle rappelle le primat de la charité qui nous oblige à ne pas laisser l’étranger à nos frontières. L’Eglise est même à sa juste place lorsqu’elle dénonce les velléités de certains à fermer les frontières, à repousser les étrangers, et à persister à les désigner comme responsables de tous les maux qui nous accablent. Au nom du devoir de servir qui lui incombe, un chrétien ne saurait se ranger derrière de telles attitudes, ni soutenir telle manière de penser. A l’exemple de notre Seigneur et Maître, faisons comme il a fait pour nous : servons, sans distinction. Amen.

jeudi 1 avril 2021

Jeudi Saint - 01er avril 2021

Pour rendre notre vie plus belle, Dieu se fait serviteur.




(Le Lavement des pieds, Miniature de O. Khizanetsi - Matenadaran, Erevan - 1330,
reproduite par Nelda VETTORAZZO, Les principales fêtes chrétiennes, Centro Russia Ecumenica, 2007)




             Nous y voilà donc rendus, à ces fêtes pascales que nous avons préparé durant quarante jours. Nous y voilà donc rendus, à ce temps où Dieu lui-même vient rendre notre vie plus belle. Et reconnaissons que cela commence plutôt bien, puisque, ce soir, Dieu nous invite à son repas.

            C’est une vieille habitude de Dieu que d’inviter les hommes à manger ! Qu’y a-t-il de plus réjouissant que de se retrouver autour d’une même table pour un temps de partage, de fraternité ? Nous le sentons bien depuis plus d’un an maintenant, alors que les lieux de restauration, lieux de rencontres et de partage, nous sont interdits. Nous le sentons bien depuis plus d’un an maintenant, alors que, même en famille, les rassemblements festifs sont limités. Les repas de fête font partie intégrante de la vie des hommes, de leur bonne santé psychologique, et pour les croyants, de leur bonne santé spirituelle. Quand Dieu invite les hommes à table, c’est pour leur redonner la liberté ! Quand Dieu invite les hommes à table, c’est pour célébrer le bonheur retrouvé ! Quand Dieu invite les hommes à table, c’est pour rendre leur vie plus belle ! 

            C’était vrai au temps de Moïse avec ce repas pris à la hâte, la ceinture aux reins, les sandales aux pieds, le bâton à la main, prêts à partir sur un ordre de Dieu. Tout, dans l’ordonnancement de ce repas, indique son caractère particulier et festif. Car même s’il est pris en toute hâte, il reste le signe du passage de Dieu dans la vie des hommes. Ce n’est pas un repas égoïste, mais un repas partagé ! Ce n’est pas un repas fait juste pour nous rassasier, mais un repas plein de signes et de symboles, à revivre annuellement, pour ne jamais oublier que Dieu sert le bonheur et la vie de son peuple. Vous mangerez en toute hâte : c’est la Pâque du Seigneur. Je traverserai le pays d’Egypte, cette nuit-là… contre tous les dieux de l’Egypte j’exercerai mes jugements : je suis le Seigneur. Le sang sera pour vous un signe, sur les maisons où vous serez. Je verrai le sang, et je passerai : vous ne serez pas atteints par le fléau dont je frapperai le pays d’Egypte.  A ceux qui trouveraient que ce repas est quand même un peu sanguinaire (Je frapperai tout premier-né au pays d’Egypte, depuis les hommes jusqu’au bétail), nous rappellerons que Dieu avait envoyé son serviteur Moïse pour négocier la libération pacifique de son peuple, mais que le cœur endurci de Pharaon n’avait pas fait réussir ce projet. Quand Dieu se met au service du bonheur et de la vie de son peuple, rien ne peut se mettre en travers de sa route, surtout pas le mal. 

            C’est à un repas toujours que Jésus invite ses disciples, la veille de sa mort, pour sceller une nouvelle Alliance. Un repas au cours duquel il se livre lui-même, il se fait lui-même nourriture pour son peuple. Ceci est mon corps, qui est pour vous… Cette coupe est la nouvelle Alliance en mon sang. Faites cela en mémoire de moi. Un repas que les disciples du Christ ont célébré fidèlement chaque dimanche depuis ce soir-là ; un repas qui nous fait participer aux noces de l’Agneau ; un repas qui est un avant-goût du bonheur que nous connaîtrons lorsque nous vivrons totalement en Dieu ; un repas qui nous donne la vie ; un repas au goût de liberté ; un repas qui célèbre le cœur de notre foi : chaque fois que vous mangez ce pain et que vous buvez cette coupe, vous proclamez la mort du Seigneur, jusqu’à ce qu’il vienne. 

            Ce repas que Jésus offre à ses disciples est aussi le repas du service. Nous l’avons entendu dans l’Evangile de Jean. Et même si ce soir, nous ne pouvons pas, à cause des normes sanitaires, vivre ce moment intense du lavement des pieds, le signe du service reste une exigence de ce repas. En Jésus, Dieu sert son peuple ; en Jésus, Dieu fait de son peuple un peuple de serviteurs. Notre rôle est de servir Dieu et les hommes. De servir le bonheur et la vie des hommes. Dieu sert la vie de son peuple en s’abaissant jusqu’à prendre la place du dernier des serviteurs. Même Dieu ne peut servir la vie de son peuple et se plaçant au-dessus de celui-ci. Pour notre vie, pour notre bonheur, Dieu s’anéantit. Et Jésus l’affirme : c’est un exemple que je vous ai donné afin que vous fassiez, vous aussi, comme j’ai fait pour vous. Nous ne pouvons pas, si nous voulons avoir part à la vie du Christ, nous affranchir de cet impératif du service, de cet impératif de l’anéantissement de nos sentiments de puissance et de domination. Nous ne pouvons servir la vie et le bonheur des hommes que dans l’humilité et dans l’abaissement. A ceux qui servent ainsi Dieu et leurs frères est promis le partage de la gloire de Dieu. 

            Quand Dieu nous invite à son repas, c’est toujours pour nous permettre de nous rapprocher de lui. Ce repas n’est pas une récompense ; il est le moyen sûr de rencontrer Dieu. Dans ce repas, Dieu se livre dans la Parole et le Pain, tous deux partagés largement pour le salut du monde. Soyons fidèles à ce rendez-vous ; soyons fidèles à suivre l’exemple du Christ ; servons Dieu et nos frères, pour leur vie et leur bonheur, comme Dieu lui-même nous sert, pour notre vie et notre bonheur. Amen.  

mercredi 8 avril 2020

Jeudi Saint - 09 avril 2020

Dieu nous apprend son amour.






En ce soir du Jeudi Saint, où nous célébrons le dernier repas de Jésus et l’institution de l’Eucharistie comme signe de la présence de Jésus, mort et ressuscité, au milieu de son peuple, convenait-il de célébrer l’Eucharistie alors que le monde est presque entièrement confiné et le rassemblement, signe de la communauté chrétienne, interdit ? Est-ce normal pour les prêtres du monde entier de célébrer l’Eucharistie seul, sans peuple ? Certains y ont vu, sur les réseaux sociaux, la négation publique de la réforme voulue par le Pape François et un renforcement du cléricalisme, les prêtres étant (presque) les seuls à communier réellement, les laïcs devant se contenter d’une communion de désir. 

Bien qu’ayant personnellement beaucoup de difficultés à célébrer seul, je me plie pourtant à cette discipline de porter devant Dieu, dans le mémorial du sacrifice de son Fils, mes frères et sœurs en humanité, mes frères et sœurs dans la foi pour ceux qui sont croyants. Je suis peut-être seul dans l’église, mais avec moi, il y a tous ceux que le Christ m’a confié par l’Eglise ; avec moi, il y a tous ceux qui me sont chers ; avec moi, il y a tous ceux qui souffrent sur un lit d’hôpital et tous ceux qui les soignent. Et lorsque je communie, je n’avale pas l’hostie comme un gamin qui aurait chapardé un gros et bon gâteau pour le manger à l’abri du regard des autres, fier d’être le seul à goûter à ce plaisir. Je communie au Christ pour y trouver la force d’être prêtre encore, au service d’une communauté qui ne peut plus manifester son existence autrement que par l’union de prière. Je ne saurais confiner le Christ dans le tabernacle ; je ne saurais m’abstenir de le rendre toujours et encore présent pour que ceux et celles qui croient en Lui, sachant l’Eucharistie célébrée, ne se sentent pas abandonnés par l’Amour même. 

Oui, ce soir, puisque tous les prêtres du diocèse célèbrent l’Eucharistie à la même heure et que nos paroissiens en ont été informés, je communierai avec la certitude d’avoir rendu l’amour de Dieu présent dans le cœur de tous ceux et celles qui s’unissent à nous dans la prière. Ce soir, plus que jamais, m’apparaît l’impérieuse nécessité de célébrer ce don laissé par le Christ et par lequel Dieu nous apprend son amour. Ce soir, plus que jamais, il me faut refaire ces gestes en mémoire de Lui ; ce soir, plus que jamais, il me faut apprendre de Dieu son amour qui va jusqu’au don de Jésus sur la croix pour que nous puissions être sauvés. Je ne le fais pas par cléricalisme, ni avec la satisfaction de pouvoir faire quelque chose que la plupart ne peuvent faire ; je le fais avec cette douleur de l’absence du peuple de Dieu, mais aussi avec le sentiment réel de poser ainsi une pierre dans la lutte contre tout ce que cette crise sanitaire peut engendrer, à commencer par la solitude. Jamais la communion des saints n’est autant devenue une réalité pour moi. Souvenons-nous que « les saints », c’était l’appellation que Paul lui-même utilisait pour parler de ses frères dans la foi (voir début de la lettre aux Romains par exemple). 

Ce soir donc je célèbre l’eucharistie physiquement seul dans l’église paroissiale parce que je ne peux pas garder pour moi l’amour que Dieu a manifesté au monde ; ce soir, parce que prêtre, le Christ se sert de moi pour redire à tous ses disciples de quel amour il les aime, comme il l’a fait jadis au Cénacle ; il n’y avait que ses plus proches, non pas parce qu’ils étaient meilleurs que les autres (souvenons-nous que Pierre reniera, Judas trahira, et presque tous les autres s’enfuiront), mais parce qu’il les a choisis, appelés à sa suite et qu’il leur confie ce soir son grand secret : il offre sa vie par amour pour tous les hommes ; et ceux qui sont là, il les charge de le redire, il les charge de le rendre présent chaque fois qu’ils referont ces gestes et rediront ces paroles sur le pain et le vin. Et pour qu’ils n’oublient jamais que c’est par amour qu’ils doivent eux-aussi le refaire, il leur donne un autre geste, celui du lavement des pieds, pour qu’ils comprennent bien que ce n’est pas un pouvoir qu’il leur confie, mais un service, une mission. Ils exerceront, et nous les prêtres aujourd’hui, le sacerdoce comme un service de leurs frères et de Dieu. Comment pourrions-nous nous abstenir de ce service au soir-même où l’Eglise se souvient de cette première fois ? 

Ce soir, par le geste du lavement des pieds et par l’institution de l’Eucharistie, Dieu nous apprend son amour, un amour toujours à vivre, un amour toujours à partager. N’est-ce pas la première chose qu’il nous faut vivre en ces temps de crise où l’homme découvre sa faiblesse, où l’homme souffre, où l’homme se sent seul et abandonné ? Il n’y a que l’amour qui nous aide à ne pas désespérer. L’Eucharistie en est le plus beau et le plus grand signe. Je l’offre ce soir pour vous tous à qui je m’unis, pour vous tous qui vous unissez à moi. Faisons cela en mémoire de Lui. Amen.



(Tableau d'Arcabas, La fraction du pain, trouvé sur internet)


mercredi 17 avril 2019

Jeudi Saint - 18 avril 2019

Cessons d'être des chrétiens médiocres !





            Ce jeudi saint sera sans doute le plus triste de mes vingt-sept ans de sacerdoce. Triste parce que marqué par la crise que traverse l’Eglise, crise liée aux comportements déviants de certains prêtres. Même s’ils sont peu nombreux au regard du nombre de prêtres à travers le monde, ils sont toujours de trop et entachent sérieusement et durablement la réputation de tous les prêtres. Triste aussi parce que, pour une fois, je ne ferai pas de lavement de pieds. Il paraît que ce n’est pas possible ici, les adultes étant peu enclins à se laisser faire ; quant à le faire avec des enfants, la crise, mentionnée plus haut, aura eu vite fait d’éveiller méfiance et soupçon chez certains. J’ai donc renoncé à poser le geste, mais pas à en parler.


            Je crains que ce geste, beau et fort, n’ait jamais vraiment été compris. Déjà Jésus avait dû vaincre les réticences de Pierre, réagissant violemment lorsque Jésus se présente devant lui, à genoux, tablier à la ceinture, bassin et linge à la main. Tu ne me laveras pas les pieds ; non, jamais ! S’il avait bien compris le geste, il n’a pas compris pourquoi Jésus le posait à ce moment-là de son existence. Nous sommes à quelques heures de son arrestation, de son jugement et de sa mort. Et c’est bien là qu’il prend tout son sens. L’évangéliste Jean, lorsqu’il nous parle du dernier repas de Jésus, ne le fait pas comme les autres. Il n’y a pas chez lui d’institution de l’Eucharistie ; il n’y a pas chez lui les gestes et les paroles au sujet du pain et du vin, devenant son Corps et son Sang livrés pour que nous ayons la vie. Il y a, chez Jean, ce geste du lavement des pieds, l’institution de ce que l’on a appelé le sacrement du frère qui est toujours à servir à la manière dont le Christ a servi les hommes. La messe, c’est bien et c’est nécessaire : c’est pour cela que nous relisons et le livre de l’Exode qui nous rappelle le sens de la Pâque juive, et l’extrait de la première lettre de Paul aux chrétiens de Corinthe, qui est le texte le plus ancien qui nous parle des gestes et paroles de Jésus, au soir de sa mort, sur le pain et le vin, donnant à la Pâque juive un sens plus fort encore. C’est toujours la fête de la libération, mais elle se fait désormais par Jésus, l’Agneau immolé une fois pour toutes afin que tous les hommes puissent vivre. C’est ce sacrifice que nous commémorons à chaque eucharistie, en proclamant notre foi en Jésus, mort et ressuscité, dont nous attendons le retour dans la gloire.


            Hélas, une médiocrité de la pensée a rapidement entraîné une double médiocrité des actes. D’abord, oubliant le texte de Jean, nous avons fait des prêtres des êtres à part, plus sacrés que consacrés, parce qu’ils avaient ce « pouvoir » de rendre Jésus présent dans le pain et le vin de l’eucharistie, oubliant que c’est Jésus lui-même qui se rend présent. Cette première médiocrité des actes en a entraîné une autre, de la part de certains de ceux qui avaient ainsi été portés aux nues. Ils ont abusé l’Eglise en abusant les plus faibles ! Ils ont abusé d’un pouvoir qui n’était pas le leur, mais dont ils devaient être les serviteurs. Et cette double médiocrité des actes entraîne à nouveau, aujourd’hui, une médiocrité de la pensée qui fait que les hommes se méfient désormais des prêtres, au point de voir le mal dans le plus noble geste qu’ils puissent poser : celui de s’abaisser devant les petits pour les servir à travers le lavement des pieds. Nous, prêtres, témoignons ainsi que notre place est bien là, à genoux, à servir le petit et le faible, et non pas à mettre le faible et le petit à genoux devant nous pour nous servir. Se méfiant des prêtres, les hommes ne réfléchissent plus ; ne réfléchissant plus, ils n’aiment plus ; n’aimant plus, ils font gagner Satan, qui ne se réjouit jamais autant que quand l’amour recule, voire disparaît. Quelle belle occasion nous avons manqué ce soir de comprendre et ce beau geste, et la place du sacerdoce dans l’Eglise de Jésus Christ. Quelle tristesse d’en être arrivé là !


            Comment nous en sortir ? En apprenant, prêtres et fidèles laïcs, l’obéissance au Christ, qui nous a dit, en ces deux gestes présentés dans les lectures de ce Jeudi Saint, de faire cela en mémoire de lui, comme lui a fait pour nous. Nous nous en sortirons en approfondissant toujours plus l’enseignement de Jésus pour comprendre mieux à quoi il nous invite. Nous nous en sortirons en quittant cette méfiance qui pourrit la vie à tout le monde, qui empêche d’avancer, qui empêche d’aimer. Cessons d’être des disciples médiocres ! Devenons ce que le Christ attend de nous : des frères qui s’aiment, des frères qui se respectent, des frères qui se mettent ensemble au service des plus faibles et des plus petits. Amen.


(Tableau de Duccio di Buoninsegna, Le lavement des pieds, 1310, Musée de l'Opera del Duomo, Sienne)

jeudi 29 mars 2018

Jeudi Saint - 29 mars 2018

La force d'une vie livrée.






            La célébration qui nous réunit en ce soir est indéniablement marquée par les événements qui se sont déroulés ces derniers jours à Trèbes. Comment ne pas voir dans l’acte du lieutenant-colonel Beltrame, qui a donné sa vie pour sauver celle d’une femme qui lui était inconnue, comme une image du geste du Christ que nous commémorons en chacune de nos eucharisties ? Comment, à l’évocation de ce courage, ne pas entendre  au creux de notre mémoire cet extrait de chants religieux qui convient si bien au Jeudi Saint qui nous rassemble : ma vie, nul ne la prend, mais c’est moi qui la donne ?

Si nous avions oublié la force de l’acte posé par Jésus en ces heures qui précèdent sa mort, si le temps écoulé depuis nous avait fait oublier que nous étions concernés par ce don, et qu’à notre tour, nous pouvions nous trouver en situation de faire de même, voilà que cette vie échangée dans un magasin de Trèbes nous le rappelle cruellement. Ce que nous célébrons en chacune de nos eucharisties n’est pas romantique ; ce que nous célébrons en chacune de nos eucharisties, ce n’est pas ordinaire, ni banal. Ce que nous célébrons en chacune de nos eucharisties, c’est ce don absolu de la vie d’un homme innocent livré aux mains des coupables que nous sommes. Ce que nous célébrons en chacune de nos eucharisties, c’est l’amour plus fort que la peur, l’amour plus fort que la mort. Ce que nous célébrons en chacune de nos eucharisties, c’est le don de Dieu qui se livre totalement, parce qu’il nous aime, alors même que nous n’avions rien fait pour le mériter.

Qui n’a pas été saisi par un sentiment de reconnaissance envers lui et envers ces hommes et ces femmes qui ont fait de notre sécurité leur métier en apprenant le geste courageux de cet officier vendredi ? Qui n’a pas été saisi d’émotion en apprenant sa mort ? Ce sont ces mêmes sentiments qui devraient nous animer ce soir alors que nous faisons mémoire de ce dernier repas de Jésus avec ses disciples ! Reconnaissance pour sa vie livrée une fois pour toutes afin que les hommes, ceux de son époque, et tous ceux qui suivraient jusqu’à la fin des temps, ne connaissent plus la peur d’être livré au Mal et à la Mort ! Emotion profonde devant cette mort qui nous vaut la vie ! La messe qui nous rassemble n’est pas le repas des amis de Jésus ; elle est le repas où Dieu convoque tous ceux et celles pour qui Jésus a donné sa vie afin qu’à leur tour, ils apprennent, dans les petites choses du quotidien le plus souvent, mais aussi dans le don réel de leur vie quelquefois, à ne pas se satisfaire du Mal, à oser s’élever contre les injustices, à oser prendre la défense du petit maltraité, persécuté, exploité. Le don de Jésus, dans son Corps et dans son Sang, nous oblige !

Ce n’est pas un hasard si les deux gestes rapportés par les évangélistes sont le lavement des pieds et le signe de l’eucharistie : Ceci est mon Corps, ceci est mon Sang, livrés pour vous. Tout est contenu là : le don absolu de Dieu qui livre sa vie pour notre vie et le renvoi vers le frère toujours à servir, toujours à protéger. Comment pourrions-nous avoir part avec le Christ en ignorant sa présence dans chacun être humain qu’il place sur notre route ? Comment pourrions-nous avoir part avec le Christ en sacrifiant encore aux forces de mort qui détruisent notre humanité et donc notre sainteté ? Comment quelqu’un pourrait-il avoir part au Royaume en détruisant la vie par haine de celui qui est différent, par haine de celui qui croit autrement, par haine tout simplement ? Pour tuer le Mal, il ne faut pas tuer l’autre, il faut commencer par tuer le Mal qui nous ronge de l’intérieur. Pour tuer le Mal, il ne faut pas tuer l’autre, il faut commencer par oser s’élever contre tout homme qui a perdu le sens du bien. Pour tuer le Mal, il ne faut pas tuer l’autre, il faut oser s’élever contre quiconque ne sait plus respecter autrui. Pour tuer le Mal, il ne faut pas tuer l’autre, il faut oser s’élever contre celui qui propage des discours de haine. Pour tuer le Mal, il faut ne plus s’habituer à sa présence ; il faut ne plus dire qu’on n’y peut rien ! Jésus, le premier, en offrant sa vie, nous a dit qu’il était possible d’affronter et de vaincre le Mal ; Jésus, en nous invitant au service des hommes, nous a montré la route à suivre. Un homme courageux nous a montré la semaine passée que cette route était la seule à suivre. Nous ne construirons pas un monde meilleur en détournant les yeux. Nous ne construirons pas un monde meilleur en nous taisant. Nous ne construirons pas un monde meilleur en refusant le combat contre toute forme de Mal. Il n’y a pas de petit Mal et de grand Mal : il n’y a que le Mal, toujours à combattre.

Chrétiens, nous recevons le Corps et le Sang livrés du Christ comme une nourriture qui nous rend forts et capable d’affronter toute forme de Mal. En accueillant Jésus dans le Pain et le Vin eucharistique, c’est la vie du Christ que nous accueillons ; c’est la vie du Christ que nous laissons agir en nous pour qu’elle rende actuelle pour nous la libération du Mal. A la suite du Christ, entrons dans ce combat avec courage et détermination. Que plus jamais le Mal ne passe par nous. Amen.  

(Armia El Katcha, Le lavement des pieds, icône copte, publié par France catholique n° 3578)
 

 

 

 

jeudi 13 avril 2017

Jeudi Saint - 13 Avril 2017

Invités à un repas.







Les détails, tout est dans les détails, en cette semaine sainte. Dimanche, c’était l’ânesse et son ânon qui nous interpellaient ; aujourd’hui, c’est le repas auquel nous sommes invités qui doit faire sens pour nous. Car ce repas n’est pas n’importe quel repas. Il nous renvoie d’abord à ce fameux repas que nos frères ainés dans la foi avaient partagé au moment où Dieu venait les libérer. Souvenez-vous… 
 
Il y a longtemps, du temps où il avait décidé de libérer son peuple d’Egypte, Dieu invita les Juifs à un repas rapide, pris sur le pouce, la ceinture aux reins, le bâton à la main. Un repas vite fait : viandes rôties, pains non levés, herbes amères, pour marquer le début d’une ère nouvelle : le temps de la Pâque, le temps du passage de Dieu, le temps de la libération. Pressés de sortir de ce lieu d’esclavage qu’était l’Egypte, les Juifs n’avaient pas le temps de déployer porcelaine et cristal pour marquer ce grand jour. La libération se fera à la sauvette, et le repas de Dieu se réduira presque à un sandwich. Ils auront tout le temps de déployer les fastes lorsqu’ils célèbreront le souvenir de cette nuit, une fois libérés. Pour l’heure, il s’agit de se tenir prêt. Lorsque Dieu passera pour libérer son peuple, il faudra s’engouffrer dans cette brèche qu’il ouvrira, de peur que quelqu’un d’autre ne la referme. Il faudra être prêt à suivre le Libérateur. Il n’est plus temps de s’installer : Dieu attend déjà sur la route, au-dehors, au-devant…
 
Il en va de même pour nous ce soir. A table ! semble être le mot d’ordre de cette liturgie du Jeudi Saint. La raison profonde de notre présence, c’est bien l’appel du Christ à venir nous asseoir à sa table pour le repas d’adieu qu’il donne avant sa mort. Un de ces moments graves où il n’est plus temps de plaisanter. Saint Paul rappelle aux chrétiens de Corinthe le sérieux et les exigences de ce repas. Un repas simple et rapide (du pain et du vin) qui proclame la mort et la résurrection de Jésus dans l’attente de son retour dans la gloire. Un repas rapide qui nous interdit de nous installer, qui nous pousse à nous tourner vers nos frères, à l’image du Christ lavant les pieds de ses disciples. Ce geste de Jésus au soir du Jeudi Saint révèle le sens profond de la mort / résurrection de Jésus et de l’Eucharistie qui la commémore. Ce sens dévoilé, c’est le don de toute la vie pour le service des autres, pour le salut du monde. L’Eucharistie bien vécue est celle qui nous ouvre aux autres par le partage et le service. S’asseoir ensemble à la même table signifie bien porter le souci de tous ceux qui sont autour de nous et de ceux qui n’ont pu venir. La messe ne nous replie pas sur nous-mêmes, jamais. 
 
Ce repas que nous allons partager dans un instant est un repas rapide, un repas offert et non mérité. Ce n’est pas à cause de notre sainteté légendaire que nous sommes accueillis par le Christ, mais parce que le Christ a voulu que sa table soit ouverte à tous, surtout aux pécheurs. Il ne saurait y avoir d’exclus de la table de l’amour ! Les mets consommés (pain et vin devenus corps et sang du Christ) sont ceux-là mêmes qui nous donneront la force de vivre de la Bonne Nouvelle. Car il ne s’agit pas seulement de manger pour vivre ; il s’agit de manger pour agir ; il s’agit de manger pour témoigner. Témoigner que Dieu ouvre les bras à celles et ceux qui s’approchent de lui ; témoigner que l’homme est plus important que la loi et donc qu’aucune loi ne mérite qu’on lui sacrifie ne serait-ce qu’un homme ; témoigner que le pardon finit par vaincre toutes les violences ; témoigner que la miséricorde est la clé du bonheur ; témoigner que la grandeur de l’homme consiste à se courber pour être à la hauteur des petits, et que le service est l’unique façon d’être grand devant Dieu ; témoigner que Dieu ne demeure dans aucune église ni cathédrale, mais qu’il marche sur la terre des hommes ; témoigner enfin qu’il n’y a pas de pain ni de richesses qui ne doivent être partagés ! 
 
A ceux qui pensent que c’est là chose impossible à vivre, il faut rappeler que ce pain et ce vin offerts sont signes de la vie du Christ donnée, déchiquetée, écrasée afin d’éveiller la terre à un nouvel esprit.  Quand le Christ nous invite, en chaque eucharistie, à manger son corps et boire son sang, il nous invite d’abord à accueillir sa façon de vivre, à accueillir sa Bonne Nouvelle. Il nous nourrit de sa propre vie pour que nous soyons forts, pour que soyons des Christ à notre tour. En communiant, nous proclamons que sa mort n’a pas été inutile puisqu’aujourd’hui encore, sa vie se propage en nous et nous met en mouvement. Dans ce repas simple et rapide qui nous est toujours offert, laissons-nous configurer au Christ pour, comme saint Augustin aimait à le rappeler, devenir vraiment ce que nous recevons : le corps du Christ. Amen.

 
(Dessin de Mr Leiterer)

jeudi 24 mars 2016

Jeudi Saint - 24 mars 2016

Du monde des hommes au monde de Dieu : la gloire du service.





Souvenez-vous de ce que je vous disais dimanche : à la suite de Jésus, nous sommes invités à passer du monde des hommes au monde de Dieu. Toute la vie de Jésus n’a que ce seul but : nous entrainer avec lui à la rencontre de Dieu. C’est bien ce monde de Dieu qu’il a annoncé quand il parlait du Royaume. C’est bien à la hauteur de Dieu que Jésus veut élever l’homme. Ce soir, il nous indique la voie royale pour parvenir à ce monde. 
 
Le geste que Jésus pose envers ses disciples est un geste surprenant pour eux et proprement scandaleux. La réaction de Pierre est totalement justifiée. Mais pour le comprendre, il faut nous placer à cette époque et oublier un instant que nous vivons dans un monde différent aujourd’hui. Pour Pierre, Jésus, qui dépose son vêtement, prend un linge qu’il se noue à la ceinture et se met à laver les pieds des disciples, Jésus donc prend une place qui est indigne de lui, la place d’un esclave qui devait nettoyer les pieds de son maître quand il rentrait chez lui, ou des visiteurs qui arrivaient. Jésus s’abaisse bien au-dessous de sa condition. Pour Pierre, le disciple, voir son maître s’abaisser ainsi, est insupportable. C’est une humiliation qu’il ne comprend pas et n’accepte pas. Il faudra l’insistance de Jésus pour qu’il se laisse faire sans trop comprendre ce que fait Jésus : plus tard, tu comprendras. Et ce plus tard, ce n’est pas les quelques mots d’explication que Jésus livre immédiatement après ; ce plus tard, ce sera après Pâques, quand ce moment présent et surtout les moments encore à venir prendront sens. Là, immédiatement, ce n’est que le geste d’un fou qui ignore sa vraie place. S’abaisser jusqu’à prendre la dernière place, ce n’est quand même pas très glorieux. 
 
Or, c’est justement là que Jésus veut emmener ses disciples : à comprendre qu’il y a gloire à servir. L’homme n’est grand pour Jésus que lorsqu’il se met au service des autres, ces autres étant d’abord et avant tout les plus petits. Car comprenez bien qu’il ne s’agit pas pour Jésus de se mettre au service des puissants qui pourront le récompenser en conséquence des services rendus. Le service dont parle Jésus, c’est le service de ceux qui ne peuvent rien rendre, le service de ceux qui vous seront toujours éternellement redevables. Ce sont ceux-là que Jésus nous invite à servir. C’est bien la dernière place, la place du plus humble, la place du plus petit, qui est la nôtre, qui est celle de tout disciple du Christ. Pour Jésus, le service est le chemin vers la gloire ; le service du frère pauvre, malade, prisonnier, étranger, exclu… est le chemin vers le monde de Dieu. Gardez toujours en mémoire l’évangile de saint Matthieu : ce que vous avez fait à l’un de ces petits qui sont mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait ! 
 
Au moment où nous accompagnons Jésus qui marche vers sa croix, laissons-nous faire par Jésus et apprenons de lui la gloire du service. Qu’à son exemple, nous ayons assez d’humilité pour passer le vêtement du service. Notre récompense, nous ne l’aurons pas des hommes, nous la tiendrons de Dieu quand il nous invitera à la joie du Royaume. Ce soir, contemplons et apprenons la gloire du service de notre Maître et Seigneur qui se fait petit pour nous attirer vers son Père. Amen.

(Le Lavement des pieds, Miniature de O. Khizanetsi - Matenadaran, Erevan - 1330, reproduite par Nelda VETTORAZZO, Les principales fêtes chrétiennes, Centro Russia Ecumenica, 2007)

jeudi 2 avril 2015

Sainte Cène - Jeudi Saint 02 avril 2015

Deux gestes, signes de l'Alliance nouvelle.





C’est jour de fête aujourd’hui et pourtant, il y a dans l’air un je-ne-sais-quoi de grave, quelque chose qui fait de cette fête une fête pas comme les autres et de ce soir, un soir à part. Ce soir, Jésus nous réunit en mémorial de ce dernier repas qu’il a pris avec ses disciples. Ce qu’il a fait jadis pour ses amis, il le fait encore pour nous ce soir, et ce faisant, nous invite à entrer dans cette Alliance nouvelle que Dieu a préparé pour nous et que Jésus va signer pour notre vie. 
 
Deux gestes marqueront à tous jamais ceux qui acceptent d’entrer en Alliance nouvelle avec Dieu. Ce sont les deux gestes que Jésus pose ce soir. A tout jamais, ils seront signes, pour les croyants, de ce à quoi ils sont appelés. Deux paroles de Jésus viennent définitivement lier les croyants à ces deux gestes et en faire des incontournables de la foi. Jésus en effet dit à ses disciples : Faites cela en mémoire de moi, en conclusion du premier geste, et il précise, à la fin du deuxième geste : C’est un exemple que je vous ai donné afin que vous fassiez, vous aussi, comme j’ai fait pour vous. Il est donc impossible, à qui se réclame du Christ, d’ignorer ces gestes et de ne pas les pratiquer. 
 
Le premier geste nous est rapporté par la bouche de Paul. Il est le premier qui a mis par écrit ce qu’il a reçu du Seigneur, et il l’a fidèlement transmis. Nous l’avons entendu dans la seconde lecture. C’est le geste que nous faisons chaque fois que nous sommes rassemblés pour la messe. Selon Matthieu, Marc et Luc, c’est le geste qu’il a laissé au cours de son repas. Ce geste s’inscrit dans une relecture du geste de Dieu lui-même quand il a libéré son peuple d’Egypte. Le rapprochement avec le livre de l’Exode entendu en première lecture le signifie bien. C’est un repas, durant lequel Jésus se livre tout entier, par son Corps et son Sang, pour que nous ayons la vie. Le rapprochement fait par la liturgie de ce Jeudi Saint avec le repas de la Pâque juive, nous dit bien que c’est un repas de libération, un repas au cours duquel nous sommes sauvés. Par son Corps et son Sang, c’est toute sa vie qu’il nous livre, qu’il nous offre, parce qu’il nous aime. Nous pouvons déjà puiser dans ce repas et le sens de son sacrifice à venir et la force de suivre Jésus, demain, lorsqu’il marchera librement vers sa mort. Tout est déjà donné ici ; et c’est donné pour toujours, une fois pour toutes ! Nous ne pouvons pas revenir sur ce don ; nous ne devons pas le sous-estimer ; nous devons pour toujours en faire mémoire afin que les hommes, à travers le temps et l’Histoire, puissent eux-aussi, s’ils le jugent utiles, accueillir ce don au cœur même de leur vie. Mesurons-nous toujours pleinement la puissance de ce don ? Mesurons-nous toujours pleinement ce qu’il change pour nous ? 
 
Dans l’Evangile de Jean, le dernier geste de Jésus est le lavement des pieds de ses disciples, suivi de l’invitation à faire de même. Ce geste est un geste d’esclave. C’est à l’esclave qu’il revient de laver les pieds des invités du maître de maison. C’est à l’esclave qu’il revient de s’abaisser pour ce service bien utile lorsque les déplacements se font sous la chaleur et dans la poussière, souvent à pied. Un geste qui procure bien-être à celui qui en bénéficie. Nous pouvons comprendre la réticence de Pierre ; pour lui, Jésus, c’est le Maître, c’est le Seigneur ! Comment peut-il s’abaisser ainsi ? Et pourtant, ce geste dit la même chose que celui du repas partagé. Il nous dit l’amour du Christ qui se livre, qui s’abaisse pour notre vie. C’est encore un geste de salut qu’il pose pour nous. En nous invitant à faire de même, c’est-à-dire à nous mettre au service les uns des autres, Jésus rappelle qu’il ne saurait être question de pouvoir au milieu de ses disciples, mais de service. Et le plus grand est celui qui sert le plus. Voilà qui nous renvoie à notre manière d’exercer notre charge en Eglise, quelle qu’elle soit ! Est-ce bien toujours l’esprit de service, l’esprit du Christ, qui anime toutes mes actions ? 
 
Ces deux gestes, le partage de l’eucharistie et le service des frères deviennent donc la marque de fabrique de l’authentique croyant au Christ. Il n’y a pas de choix à faire entre les deux ; ils sont à tenir ensemble, chacun renvoyant à l’autre. Le pain de l’Eucharistie m’oblige au service des frères et le service des frères trouve dans le pain de l’Eucharistie sa profondeur, son sens. La fraction du pain et le service du frère : deux signes de la présence de Jésus au milieu de son peuple ; deux signes de notre amitié avec le Christ ; deux signes qui disent notre foi mieux que des mots. Accueille le Christ en toi par le sacrement de l’Eucharistie ; rayonne de ce Christ reçu dans le service du frère. Voilà l’Alliance nouvelle scellée par Jésus. Voilà notre chemin de vie et de liberté. La route est ouverte par le Maître lui-même ; nous savons désormais comment le suivre : en faisant ceci (partage du pain eucharistique et service du frère) en mémoire de lui. Il est grand, mais il réside en ces simples choses, le mystère de la foi. Rappelons-le par toute notre vie. Amen.
 
(Dessin de Coolus, Blog du lapin bleu)