Bienvenue sur ce blog !

Ce blog voudrait vous permettre de vivre un chemin spirituel au rythme de la liturgie de l'Eglise catholique.

Les méditations s'appuient soit sur les textes bibliques quotidiens, soit sur la prière de l'Eglise.

Puisque nous sommes tous responsables de la foi des autres, n'hésitez pas à laisser vos commentaires.

Nous pourrons ainsi nous enrichir de la réflexion des autres.







Affichage des articles dont le libellé est Mort. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Mort. Afficher tous les articles

samedi 21 mars 2026

5ème dimanche du Carême A - 22 mars 2026

 Répétition générale ?




(Icône russe, La résurrection de Lazare)


 

            Vous avez le droit d’être légitimement choqué par l’attitude de Jésus qui, à l’annonce de la maladie de Lazare, non seulement ne se précipite pas à son chevet, mais semble faire exprès de prolonger son séjour de deux jours et d’attendre l’annonce de la mort de son ami ; et qui plus est, se réjouit de n’avoir pas été là. Mais passé le choc, il vous faut entendre la raison invoquée par Jésus lui-même : à cause de vous, pour que vous croyiez. C’est donc à cause de nous qu’il a tardé, à cause de notre manque de foi, ou pour le dire plus positivement, pour renforcer notre foi. Se pose alors la question suivante : pourquoi, en vue de quoi, Jésus doit-il renforcer la foi de ses disciples, et donc notre foi ?


            
La principale raison vient de l’incompréhension par les disciples du discours que leur tient Jésus. Jean s’en fait l’écho quand il rapporte les paroles de Jésus : « Lazare, notre ami, s’est endormi ; mais je vais le tirer de ce sommeil. » Les disciples lui dirent alors : « Seigneur, s’il s’est endormi, il sera sauvé. » Jésus avait parlé de la mort ; eux pensaient qu’il parlait du repos du sommeil. Les disciples ne comprennent pas plus les métaphores de Jésus que ses paraboles. Plusieurs fois, Jésus a dû les expliquer. Pour cette métaphore du sommeil, il devra être plus clair. Mais même quand il l’est, ils ne comprennent pas bien. Jésus leur dit ouvertement : « Lazare est mort, et je me réjouis de n’avoir pas été là, à cause de vous, pour que vous croyiez. Mais allons auprès de lui ! » Thomas, appelé Didyme (c'est-à-dire Jumeau) dit aux autres disciples : « Allons-y, nous aussi, pour mourir avec lui ! » Il est sympa, Thomas, mais il oublie un détail : la mort n’est pas romantique, ce n’est pas un acte joyeux par nature. Cette incompréhension du discours de Jésus peut vite se transformer en incompréhension de sa mission et de sa vie. Les événements que nous célèbrerons durant la Semaine Sainte qui approche, en témoignent largement. Ne comprenant pas Jésus, ne comprenant pas ses discours ou le sens de sa vie et de sa mission, les disciples peuvent avoir une foi trop fragile, trop superficielle, et se montrer incapables d’affronter les événements à venir, Jésus marchant désormais résolument vers Jérusalem, vers sa propre mort. Alors oui, peut-être fallait-il que Lazare meure juste avant ses événements pour que leur foi en soit plus profonde. Et la nôtre par la même occasion.

            Vue sous cet angle particulier, la mort de Lazare, tout en restant un moment douloureux pour ses sœurs et ses amis, dont Jésus lui-même, peut sembler comme une grande répétition, ou à tout le moins comme un message clair au sujet de ce qui va arriver à Jésus quand il sera cloué en croix et mis au tombeau. En rendant Lazare à la vie et à ses sœurs, Jésus ne vient pas rendre la mort romantique, ou facile à vivre. Il vient affirmer qui il est, d’où il vient. C’est le prophète Ezéchiel qui avait pourtant averti son peuple, jadis, quand il rapportait la parole du Seigneur. Ainsi parle le Seigneur Dieu : Je vais ouvrir vos tombeaux et je vous en ferai remonter, ô mon peuple, et je vous ramènerai sur la terre d’Israël. Vous saurez que Je suis le Seigneur, quand j’ouvrirai vos tombeaux et vous en ferai remonter. Je mettrai en vous mon esprit et vous vivrez. Les morts qui ressuscitent, c’est le signe par excellence de la venue du Seigneur au milieu de son peuple. Avec la résurrection de Lazare, les disciples ne sont pas invités à croire que la mort, ce n’est rien, qu’elle ne doit pas nous affecter ; Jésus lui-même se mit à pleurer en se rendant au tombeau de son ami. Jésus ne demande pas aux siens, à nous, d’être inhumains devant la mort ; il nous invite à voir au-delà de la mort, à comprendre que la mort n’est plus le dernier mot de la vie des hommes. Et voir plus loin que la mort demande un acte de foi. Si tu crois, tu verras la gloire de Dieu. Saint Irénée de Lyon, au IIIème siècle dira : La gloire de Dieu, c’est l’homme vivant, et la vie de l’homme, c’est la vision de Dieu. C’est cette compréhension qui manque encore aux disciples de Jésus et que la mort de Lazare doit leur enseigner. Dieu ne se réjouit pas de la mort des hommes ; il envoie son Fils Jésus pour les libérer de la mort, et Jésus réalise cela par le don de sa propre vie sur la croix, c'est-à-dire par l’acceptation de sa propre mort. La mort et la réanimation de Lazare doivent apprendre aux disciples à « gérer » la mort de Jésus, à voir plus loin que la croix, à voir plus loin que le scandale de la mort de l’Innocent. Jésus est venu délier l’homme des bandelettes qui le retiennent dans la mort. Il est venu vaincre la mort, une fois pour toutes. Beaucoup de Juifs ne s’y sont pas trompés : ils crurent en lui.

            A la question de savoir si les disciples ont compris l’enseignement de Jésus, ne répondons pas trop vite pour nous. La théologie de salon est facile. Mais c’est devant le cercueil tout juste fermé d’un être aimé qu’il nous faut être capable de croire encore. C’est devant la tombe fraichement refermée sur un cher disparu qu’il faut être capable de dire comme Marthe : Oui, Seigneur, je le crois : tu es le Christ, le Fils de Dieu, tu es celui qui vient dans le monde. C’est quand la mort nous touche de très près que notre foi doit se montrer forte pour nous aider à surmonter l’épreuve du deuil. La foi ne rend pas le deuil facile ; elle permet de l’appréhender et de voir plus loin. Remercions Lazare et Jésus de cette répétition grandeur nature, et prions Dieu de faire grandir encore notre foi en Jésus, vainqueur de la mort. Nous en aurons besoin au pied de la croix. Nous en aurons besoin quand la mort frappera à notre porte. Amen.

samedi 26 juin 2021

13ème dimanche ordinaire B - 27 juin 2021

 Quand nous allons à la rencontre de Jésus...



(Fille de Jaïre, site internet Sagesse orthodoxe)



        Je voudrais commencer par remercier les personnes qui ont préparé cette messe pour avoir conservé les textes du dimanche et n’avoir pas cédé à la facilité de les remplacer, en ce jour où nous célébrons des premières communions, par des textes eucharistiques ou par des textes qui « seraient plus adaptés aux enfants », si toutefois de tels textes existent. Vous nous rappelez que nous ne sommes pas propriétaires de la Parole de Dieu, que le dimanche on ne choisit pas, mais on reçoit ce que Dieu veut nous dire. Et voyez-vous, si je considère la messe comme le moment où je vais à la rencontre de Jésus, les textes entendus conviennent très bien, puisque les lectures nous rappellent quelques fondamentaux et l’Evangile nous donne à voir des personnes qui vont à la rencontre de Jésus.

            Rapidement les fondamentaux (ce qu’on ne peut pas ignorer quand on est croyant) qui nous sont rappelés dans les deux lectures. Celle du Premier Testament d’abord nous redit que Dieu n’a pas fait la mort. Il faut entendre cela et le croire vraiment, parce que cela nous dit aussi que nous, les humains, nous-ne-sommes-pas-faits-pour-la-mort ; nous ne sommes pas faits pour quitter la vie. Au contraire, Dieu nous a fait pour que nous venions à la Vie, il nous a fait naître et nous fait renaître en Jésus, par notre baptême. Ne l’oublions jamais : notre destinée, c’est la Vie en plénitude, la Vie vraie, pas cette espèce de vie raccourcie que nous connaissons depuis plus d’un an maintenant, pas une vie confinée, pas une vie sans relation. Chaque fois que vous venez à la messe, vous venez à la Vie, vous venez accueillir, dans la Parole et dans le Pain, la Vie même de Dieu.

            La lecture de l’apôtre Paul ensuite nous a redit le don généreux de notre Seigneur Jésus Christ. C’est l’autre fondamental de notre foi qui est comme la garantie du premier fondamental que je viens de rappeler. Dieu n’a tellement pas fait la mort (premier fondamental) qu’il a envoyé Jésus pour affronter la mort (deuxième fondamental). C’est un cadeau que Jésus nous fait, un cadeau généreux. Il a offert sa vie gratuitement pour que nous puissions partager la vie de Dieu. Il est mort (alors qu’il est la Vie) pour que nous puissions vivre alors que nous étions comme morts à cause de notre péché. Et ce don généreux doit entraîner chez nous un élan au partage. Ceux qui ont trop doivent partager avec ceux qui n’ont pas assez. Il ne s’agit pas de déshabiller Paul pour habiller Pierre. L’Apôtre le dit bien : il ne s’agit pas de vous mettre dans la gêne en soulageant les autres, il s’agit d’égalité. Autrement dit, venir vers Jésus, c’est adopter un style de vie, une manière d’être qui soit à la hauteur du cadeau que Jésus nous fait, une manière de vivre qui soit à la hauteur de la vie de Dieu.

            Les fondamentaux étant rappelés, nous pouvons alors découvrir comment et pourquoi, dans l’Evangile entendu, les gens viennent vers Jésus. Nous verrons successivement Jaïre, le chef de synagogue, la femme qui avait des pertes de sang, et les proches de Jaïre. De Jaïre, nous apprenons qu’il est chef de synagogue (je dirais qu’il est croyant-pratiquant) et que sa fille est très malade, au point qu’elle va mourir si Jésus ne fait rien. Il vient vers Jésus avec assurance, il connaît les bonnes manières (il tombe à ses pieds, il supplie). Ce qu’il veut, c’est que sa fille soit sauvée, autrement dit qu’elle vive. Il reconnaît donc que Jésus vient de Dieu qui n’a pas fait la mort. Il reconnaît que Jésus est son dernier recours possible. Et Jésus se met en chemin pour répondre à la demande, pour manifester la gloire de Dieu qui est pour la Vie. En chemin, ils sont retardés par une femme. Elle est malade depuis douze ans, elle a des pertes de sang. Elle a essayé les traitements de nombreux médecins, mais aucun n’a réussi à la guérir. Elle aussi veut être sauvée. Pas guérie, mais sauvée. En effet, sa maladie l’empêchait de pratiquer sa religion. Perdant du sang, elle était considérée impure. Elle était devenue, malgré elle, une croyante non pratiquante. Ce qu’elle cherche, au-delà de la guérison, c’est bien le salut, c'est-à-dire pouvoir vivre de nouveau la vie normale des membres du peuple que Dieu s’est choisi. C’est bien sa participation à la vie de Dieu qui est en cause. Est-ce qu’elle a oublié, en douze années, les bonnes manières des croyants ? Ou est-ce qu’elle a simplement honte d’être impure et ne veut pas, par un geste public, rendre Jésus impur ? Toujours est-il qu’elle « vole » en quelque sorte sa guérison. Elle vient, par derrière, avec une grande foi : si je parviens à toucher seulement son vêtement, je serai sauvée. Elle pensait s’en sortir, ni vu ni connu ; mais Jésus a senti qu’une force était sortie de lui. Il a senti que quelqu’un a bénéficié de quelque chose qu’il n’a pas demandé. Il cherche à savoir : Qui a touché mes vêtements ? Quand vous êtes pressés de toutes parts dans une foule, voilà une question incongrue ! Comment savoir ? Prise de peur, la femme se dénonce et avoue tout. Jésus ne la condamne pas : il confirme par sa parole le salut et la guérison obtenus : Ma fille, ta foi t’a sauvée. Va en paix et sois guérie de ton mal. Dieu n’a pas fait la mort, il a envoyé Jésus pour offrir son salut, sa vie aux hommes qui en avaient besoin.

            Restent alors les gens de la maison de Jaïre, parce que tout cela, ça a mis Jésus en retard, la fille de Jaïre est morte et on vient le lui dire. Ecoutons bien ce qu’ils disent : Ta fille vient de mourir. A quoi bon déranger encore le Maître ? Je comprends leur question de deux manières. Première manière : puisque ta fille est morte, ce n’est plus la peine de déranger Jésus ; il ne peut plus rien, l’histoire de ta fille s’arrête là. Ils ont oublié que Dieu n’a pas fait la mort et surtout, ils n’ont pas encore reconnu que Jésus vient de Dieu. Pleins de gens, affrontés à des difficultés, réagissent pareil : Dieu ne peut plus rien pour moi. Ils laissent la mort gagner leur vie. Il n’y a pas de jugement à porter ; il faut juste en être conscient. Il nous arrive à tous d’oublier que Dieu n’a pas fait la mort et que donc, il peut toujours quelque chose pour nous. C’est pour nous le rappeler qu’il y a, dans la célébration de la messe, la prière universelle qui nous fait confier à Dieu les situations où nous ne pouvons plus rien, mais en étant sûrs que Lui peut toujours quelque chose. Il y a une deuxième manière de comprendre la question des proches de Jaïre : à quoi bon déranger encore le Maître ? C’est la manière des gens qui non seulement ont oublié que Dieu n’a pas fait la mort, mais qui en plus pensent que c’est une perte de temps de se tourner vers Dieu. Une manière de dire : ta fille est morte, pourquoi tu t’embêtes encore avec lui ? Ils ne croient pas que Jésus peut encore quelque chose pour elle. Il n’est qu’un homme, un beau parleur, et tout ce qu’il pourra dire n’y changera rien. Dans cette deuxième interprétation, ils refusent de croire que Jésus est plus fort que la mort ; ils refusent de croire que Jésus est la Vie véritable. Ce sont des croyants en Dieu qui, face à l’épreuve, ont perdu la foi. Tout est fini, ne me parlez plus de Dieu ! Quand Jésus, parvenu chez Jaïre, affirme : l’enfant n’est pas morte, elle dort, ce sont eux qui se moquent de lui.

            Vous qui allez faire votre première des communions, approchez-vous de Jésus à la manière de Jaïre ou à la manière de cette femme. Tous les deux savent que Jésus peut quelque chose pour eux. Tous les deux savent que la Vie se trouve en Jésus. Quand on sait cela, quand on sait que la Vie est en Jésus, qu’elle vient de lui et qu’elle demeure en lui, alors on vient vers lui souvent. Aujourd’hui, ce n’est que votre première communion. Première veut dire qu’il y en aura une deuxième, une troisième… et la deuxième communion, ce n’est pas ni la profession de foi, ni la confirmation. La deuxième communion, c’est dimanche prochain ; la troisième, le dimanche d’après… au point que rapidement, vous ne saurez plus à la combientième communion vous serez. Ce que je vous demande, c’est à la fois de ne pas prendre la communion par habitude, et en même temps de ne pas perdre l’habitude de la prendre. Jésus vous attend chaque dimanche ; la communauté des croyants établie sur les villages de notre communauté de paroisses vous attend chaque dimanche. Venez comme Jaïre avec assurance ; venez comme cette femme malade avec beaucoup de discrétion ; venez comme vous êtes ! Jésus vous accueillera toujours, Jésus vous offrira toujours sa vie. L’eucharistie n’est pas une récompense pour enfant sage, ce n’est pas la médaille du bon croyant. L’eucharistie, c’est le pain des forts, de ceux qui sont forts dans leur foi ; mais c’est aussi le pain d’effort, le pain que Dieu nous donne pour nous redonner la force de croire en lui, toujours et encore, pour que nous ne perdions jamais l’assurance qu’il peut toujours quelque chose pour nous. Le pain pour l’effort qui nous reste à faire en vue de répondre généreusement au don généreux que Jésus nous fait.

            A vous qui communierez pour la première fois, comme à nous tous ici rassemblés qui communions depuis plus longtemps, je voudrais dire en conclusion : ne nous moquons pas de Jésus quand nous nous approchons de lui. Ce pain consacré et partagé, devenu son Corps et son Sang livrés, c’est tout pour nous ; c’est notre plus grand trésor. Rien n’a plus d’importance pour le prêtre que je suis que ce Pain rompu et livré. Quand je le tiens dans mes mains, c’est Jésus que je tiens dans mes mains. Quand je le partage, c’est Jésus que je vous partage, Jésus qui est ma vie, Jésus qui veut être votre vie. Ne vous moquez pas de lui : accueillez-le, en sachant que c’est Jésus qui vient enrichir votre vie par la pauvreté de ce signe du pain partagé. Ce n’est rien, un morceau de pain, et pourtant, il est toute notre vie, ce morceau de pain. Il est Jésus qui se livre à nous par amour. Ne l’oublions jamais. Amen.

samedi 8 août 2020

19ème dimanche ordinaire A - 09 août 2020

 Quand Jésus marche sur l'eau...




            

          Il est bon quelquefois de se souvenir pour qui un auteur écrit ; cela permet d’entrer encore mieux dans son œuvre et de la comprendre davantage. Matthieu, quand il rédige son évangile, s’adresse à des chrétiens venant du monde juif, d’où son attention aux pratiques de la religion juive. Il veut montrer, à travers son œuvre, que Jésus est le nouveau Moïse, en mieux, en ce sens qu’il va plus loin, qu’il accomplit parfaitement la Loi. Nous en avions un bel exemple au chapitre cinq de l’évangile, celui qui commence par les Béatitudes et se poursuit par un long discours rythmé par ce refrain : On vous a dit… et bien, moi je vous dis… L’évangile de dimanche dernier n’échappait pas à cette comparaison, puisqu’il nous montrait Jésus nourrissant la foule à partir de cinq pains et deux poissons, établissant un parallèle avec le passage de la manne dans l’Ancien Testament, où l’on voit le peuple conduit par Moïse être nourri quotidiennement par ce don mystérieux. L’évangile d’aujourd’hui va lui-aussi dans ce même sens. 

            Il faut nous souvenir ici du geste libérateur posé par Moïse : il est celui qui a libéré son peuple de l’esclavage qu’il connaissait en Egypte, et par-delà ce geste, dans une compréhension spirituelle, celui qui a libéré son peuple du Mal symbolisé par ce pays oppresseur. Souvenons-nous un instant comment cela s’est fait. Il y a eu les dix plaies d’Egypte pour amener le Pharaon à comprendre son intérêt à laisser partir ce peuple. Il y a surtout eu le passage de la Mer Rouge, Moïse ayant écarté les eaux pour que le peuple puisse passer à pied sec, avant que les eaux ne se referment pour engloutir l’armée d’Egypte. C’est un geste fondateur, libérateur, qui affirme la puissance de ce Dieu au nom duquel Moïse agit. Il y a, dans cet acte dont nous faisons mémoire chaque année au cours de la nuit pascale, l’affirmation que le Dieu qui libère est le Dieu qui donne la vie, le Dieu qui s’oppose au Mal, le Dieu plus fort que le Mal. L’Egypte incarnait ce Mal par sa domination sévère sur le peuple issu de Joseph, autrefois admiré pour avoir sauvé l’Egypte et son peuple de la famine. 

            Dans l’évangile de Matthieu, nous assistons à un nouveau signe sur l’eau, posé par Jésus. Jésus n’écarte pas l’eau de la mer sur laquelle la barque des Apôtres est secouée, mais il marche sur l’eau et calme la tempête. Jésus fait mieux que Moïse, une fois de plus. Il est temps de rappeler maintenant que, dans la Bible, la mer représente le lieu où résident les forces du Mal pour bien comprendre les gestes de Moïse et de Jésus. En écartant les eaux pour que le peuple passe à pieds secs, Moïse écartait momentanément le Mal, le danger, et le peuple s’est retrouvé sur l’autre rive en sécurité, pendant que l’armée de Pharaon s’y noyait, entraînée par le mal qu’elle voulait faire au peuple que Dieu a libéré. Dans l’évangile, Jésus marche sur l’eau ; il écrase le Mal de son talon ; il s’en montre le plus fort, annonçant déjà sa victoire finale sur le Mal et la Mort quand il sera dressé sur la croix. Et quand il est enfin dans la barque, le vent cesse, la mer se calme. Le lieu où résident les forces du Mal n’est plus un obstacle à la mission des Apôtres dès lors que Jésus est avec eux. Autrement dit, le Mal ne peut rien contre les disciples qui vivent avec Jésus. Ils bénéficient de la victoire du Christ sur le Mal, ils sont forts, avec Jésus ; ils sont vainqueurs avec Jésus. 

            Nous en avons une preuve lumineuse avec Pierre. Voyant que c’était Jésus, il prit la parole : Seigneur, si c’est bien toi, ordonne-moi de venir vers toi sur les eaux. Jésus lui dit : Viens ! Pierre descendit de la barque et marcha sur les eaux pour aller vers Jésus. Mais, voyant la force du vent, il eut peur et, comme il commençait à enfoncer, il cria : Seigneur, sauve-moi ! Que se passe-t-il ? Tant que Pierre garde Jésus en ligne de mire pour avancer vers lui, il marche sur l’eau, il domine le Mal, il domine ses peurs. Mais dès qu’il est plus attentif au vent, dès que Jésus n’est plus le premier dans sa pensée, il prend peur et il coule. La force nécessaire pour lutter contre le Mal, pour marcher sur la Mer, nous l’avons tous en Jésus, s’il est bien au cœur de notre vie. Tant qu’il est au centre de notre vie, le Mal ne peut rien contre nous, puisqu’il a définitivement vaincu le Mal sur la croix. Dès lors que d’autres choses deviennent centrales, dès lors que nos peurs reprennent le dessus, nous prenons le risque d’être engloutis par le Mal, nous coulons, comme Pierre, comme une pierre. Il nous faut alors crier vers Jésus pour qu’il nous en tire à bras fort. Nous retrouvons cela sur toutes les icônes de la fête de Pâques ; elles nous montrent Jésus, franchissant les eaux de la Mort pour tirer Adam du séjour des morts, et après lui toute l’humanité. Il ne donne pas sa main à Adam, mais il le tire vers lui, le saisissant au poignant, dans un geste souverain, presque autoritaire, parce que oui, Jésus a autorité sur le Mal et la Mort ; Jésus est plus fort qu’eux, il sauve son peuple, le peuple de Dieu, non pas en écartant le Mal temporairement comme l’avait fait jadis Moïse, mais en écrasant le Mal, en le piétinant, définitivement. 

            Telle est l’œuvre de Jésus, l’œuvre qu’il réalise pour nous, l’œuvre à laquelle il nous associe puisque, identifiés à lui par le baptême (passage par l’eau, faut-il le rappeler), nous avons à combattre le Mal d’abord dans notre vie, puis autour de nous. Il n’y a pas de chrétien qui puisse se dispenser de ce combat primordial ; il n’y a pas de chrétien qui puisse dire : ce combat n’est pas le mien. Laissons-nous rejoindre par Jésus, gardons les yeux fixés sur Lui, et nous tiendrons notre part dans ce combat contre le Mal et la Mort. C’est notre fierté de disciples du Christ. C’est la mission de tous ceux qui veulent vivre de l’Esprit du Ressuscité. Amen.

 

            

    

(Tableau de Philipp Otto Runge, Saint Pierre marchant sur les eaux, 1806, Kunsthalle, Hambourg)

 

samedi 6 avril 2019

05ème dimanche de Carême C - 07 avril 2019

Non pas une condamnation, mais une libération !




Et toi, qu’en dis-tu ? Cinq mots pour provoquer Jésus à se prononcer sur la Loi et sur Dieu.  Cinq mots qui peuvent aboutir à la condamnation d’une femme à la lapidation, uniquement pour piéger Jésus ! Il faut vraiment que la haine à l’égard de Jésus soit grande pour que des hommes en arrivent à de telles extrémités. Une vie pour en piéger et en abattre une autre ! Ne nous y trompons pas : c’est bien de cela qu’il s’agit : à quoi l’homme est-il prêt pour en discréditer ou en abattre un autre ? Heureusement que celui à qui s’adresse cette question n’est pas seulement homme : il est de Dieu, vient de Dieu et son seul souci est de parler juste de Dieu, de parler juste au nom de Dieu.

C’est bien cette connaissance fine de Dieu et de l’homme que possède Jésus qui va sauver cette femme. En premier lieu, il refuse d’entrer dans la polémique avec les pharisiens. Son souci ne semble pas d’abord de prendre la défense de la femme – cela lui serait facile, la Loi disant que les deux adultères doivent être lapidés : personne ne commet un adultère tout seul ! Or où est l’homme ? – Non, son premier souci me semble être la défense de Dieu, l’interprétation juste de la Loi de Dieu. Il ne condamne ni la femme à cause de son péché, ni les pharisiens à cause de leur mauvaise foi. Et s’il ne prononce pas une seule fois le nom de Dieu, toute son attitude pourtant ne parle que de lui. A la question des pharisiens, il répond par une attitude surprenante : il se baisse (il s’abaisse) et dessine sur le sol. Comme pour dire : cette affaire ne concerne pas Dieu, c’est pourquoi je me mets à la hauteur d’un homme. Mais puisqu’une réponse est attendue, Jésus se redresse, se met à la hauteur de Dieu, à la hauteur du Ressuscité pour annoncer, de manière surprenante son jugement : Celui d’entre vous qui est sans péché, qu’il soit le premier à lui jeter une pierre ! C’est une affaire humaine qui se doit d’être réglée par les humains ; mais puisque vous voulez que Dieu s’en mêle, que ceux qui sont « purs de tout péché » se chargent d’appliquer la sentence. Eux seuls pourraient juger la femme. Qui, ayant péché lui-même, pourrait condamner cette femme sans se condamner lui-même ? Jésus semble dire aux hommes que ce qui est grave, ce n’est pas l’espèce de péché commis ici ; ce qui est grave, c’est le péché, quel qu’il soit. Celui qui a commis, ne serait-ce qu’une petite entrave à la Loi, s’est disqualifié lui-même pour juger cette femme. D’ailleurs, personne ne s’y trompe puisqu’ils s’en vont tous, les uns après les autres, les plus âgés en premier ! Devant Dieu, il n’y a pas de petits péchés et de grands péchés ; il n’y a pas de péché mignon : il n’y a que le péché, dans toute sa laideur, qui nous éloigne de Dieu. Dieu ne s’intéresse pas à nos péchés ; mais il s’intéresse à notre désir de le rencontrer, lui. La parabole du fils prodigue que nous avons entendu dimanche dernier nous le redisait déjà. Et voilà Jésus, seul avec la femme. Il n’a pas eu besoin de renvoyer ses détracteurs, ils se sont renvoyés eux-mêmes. Il ne va pas condamner la femme, mais la renvoyer dans sa vie de femme avec cette seule demande : Va, et désormais ne pèche plus ! Ce que Jésus condamne, c’est le péché et non ceux qui commettent le péché. Il nous redit ainsi qu’il est bien celui qui vient nous rendre notre liberté : Va ! Ne s’intéressant qu’à l’humanité, ne posant sur elle que le regard de Dieu lui-même, il peut nous détacher de notre péché et nous permettre de repartir dans la vie, libres de toute attache au Mal. 


En agissant ainsi, Jésus ne fait qu’accomplir de manière parfaite la Loi au nom de laquelle les autres voulaient condamner cette femme. Relisez Isaïe ! Après l’exil qu’Israël avait interprété comme un châtiment envoyé par Dieu à cause des infidélités du peuple, Dieu lui-même invite les hommes à ne plus se souvenir du passé. Non pas à ne plus se souvenir de ce que l’amour de Dieu a réalisé pour eux (ce peuple que je me suis façonné redira ma louange), mais à ne plus se souvenir du péché qui les a éloignés de Dieu. Ne regardez pas sans cesse en arrière ; voici que je fais une chose nouvelle, ce que l’ancienne traduction liturgique rendait ainsi : voici que je fais un monde nouveau, un monde dans lequel il ne se fera plus rien de mal, un monde dans lequel toute la création chantera la louange de Dieu (même les chacals). N’est-ce pas ce monde nouveau que Jésus est venu inaugurer ? En renvoyant cette femme dans une vie libérée du péché, libérée du jugement des autres, ne la fait-il pas entrer déjà dans cette nouveauté ? 


L’appel de Paul dans la seconde lecture nous ouvre aussi à cette chose nouvelle que Dieu crée pour nous. En connaissant toujours mieux le Christ, oubliant ce qui est en arrière (c'est-à-dire notre vie soumise au péché), et lancé vers l’avant (c'est-à-dire vers cette chose nouvelle que Dieu fait pour nous), nous pouvons courir vers le but en vue du prix auquel Dieu nous appelle là-haut dans le Christ Jésus : une vie nouvelle, libre du péché, la vie même de Dieu, la sainteté retrouvée. L’énergie nécessaire pour tenir la distance dans cette course de fond nous vient du Christ, d’une connaissance (c'est-à-dire d’une intimité) toujours plus grande avec lui. Plus nous nous attacherons au Christ, plus nous nous éloignerons du péché, parce que la puissance du Christ agira en nous. Puisqu’il s’est relevé d’entre les morts, il nous libèrera de toutes les puissances de mort. C’est avec lui que nous courrons l’épreuve jusqu’au bout ; c’est avec lui que nous vaincrons. 


Le temps du Carême est ce temps où nous est donnée la grâce d’une plus grande connaissance du Christ ; c’est aussi le temps où nous est proposée la grâce du sacrement qui nous libère du péché et de la mort. N’hésitons pas à nous en approcher ; n’hésitons pas à laisser Dieu jeter un regard d’amour sur notre passé pour nous tirer vers notre avenir. Et nous aussi, nous ressusciterons avec le Christ. Amen.



(Tableau : La femme adultère, Lioba artisanat - www.lioba-artisanat.com)  

samedi 30 juin 2018

13ème dimanche ordinaire B - 01er juilet 2018

Nous confessons un Dieu-pour-la-vie !







Qui n’a jamais douté ? Qui n’a jamais été tenté d’accuser Dieu de tous les maux, ou d’avoir mal fait sa création puisque tant d’imperfections y subsistent ? L’accusation n’est pas nouvelle. Elle a traversé tous les temps, toutes les générations. Elle a pris, avec l’horreur des camps de concentration au siècle dernier, et avec l’horreur des attentats de ces dernières années, une vigueur nouvelle, d’autant plus que leurs auteurs se réclament de Dieu ! Si Dieu existe, pourquoi a-t-il permis cela ? 

            L’homme de la Bible ne nie pas cette question. Il est, sans doute, le premier à se débattre avec la question du mal et de la souffrance. Au fur et à mesure qu’il s’approche de son Dieu et le découvre, s’affine aussi sa réponse à cette question. Il y a longtemps, alors qu’on ne parlait pas encore de Jésus Christ, après la terrible épreuve de l’exil, un sage écrira dans la Bible : Dieu n’a pas fait la mort… Il tentait, à sa manière, de redire à ses compatriotes, une affirmation essentielle concernant le Dieu des Pères, le Dieu de l’Alliance. Il n’est pas possible que Dieu ait créé l’homme pour que celui-ci soit malheureux sur terre. Il n’est pas permis de croire en un tel Dieu ! 

            La longue histoire du peuple hébreu nous indique plusieurs fois que Dieu marche aux côtés de l’homme. La révélation du nom divin à Moïse insiste sur cette présence de Dieu à la vie des hommes. Je suis celui qui je serai, ce que l’on peut traduire par : Je suis celui dont tu auras besoin selon ce que tu vis. Il n’y a pas de manière plus précise de dire la présence de Dieu à son peuple que celle-ci : quand tu auras besoin de moi, tu verras qui je suis ! Une telle révélation est possible dès lors que nous nous plaçons dans la perspective de l’Alliance, la seule perspective valable, parce qu’elle met en présence non pas un dominant et un dominé, mais deux partenaires qui s’engagent également l’un envers l’autre. Dieu s’engage envers l’homme en lui promettant sa présence ; l’homme s’engage envers Dieu en l’assurant de sa louange. Vous pouvez parcourir l’Ancien Testament dans n’importe quel sens ; vous en arriverez toujours à ce constat : « tant que l’homme est fidèle à l’alliance, il connaît un temps de prospérité ; dès que l’homme se tourne vers les idoles, il sombre dans la folie et les tourments ».

            La critique est facile qui consiste à dire : Voyez ce Dieu ; dès que l’on se détourne de lui, on ne connaît que peine et misère ! Il faudrait cependant veiller à ne pas inverser les rôles. Qui a tourné le dos à qui ? Dieu est-il responsable des libertés que prend l’homme ? Dieu devrait-il assumer et endosser les responsabilités de mes actes à moi ? L’auteur du livre de la sagesse a bien compris la question du mal et de la mort. En réaffirmant avec force sa foi – Dieu n’a pas fait la mort ! il nous redit en même temps que la mort, c’est notre jalousie qui l’a faite entrer dans le monde. La liberté de l’homme, que Dieu a voulu lui laisser, suppose que l’homme peut se détourner du projet d’amour de Dieu et vouloir autre chose que ce que Dieu veut pour lui. La liberté humaine comporte la liberté de faire le mal. Et le devoir de l’assumer !

            Lorsque nous retrouvons Jésus dans l’Evangile de Marc en ce dimanche, nous le voyons faire œuvre de vie. Lui, le Fils unique de Dieu, venu dans le monde révéler le véritable visage de Dieu, ne ménage pas sa peine auprès des malades, des souffrants de toutes sortes. Et pour montrer que Dieu est toujours rangé du côté du plus faible, et pour dire aux hommes que Dieu n’a pas fait la mort, il affirme sa puissance sur ces forces de mort en rendant la vie à une enfant, à quelqu’un qui a la vie devant soi et qui doit encore la mener à son terme. Il annonce par ce geste, bien sûr, qu’il est plus fort que la mort, et qu’un jour, il ira battre la mort sur son propre terrain. L’heure n’est pas venue de le dire clairement ; mais il fallait, dès maintenant, dire aux hommes que Dieu continue de marcher aux côtés de son peuple, que Dieu n’abandonne pas ceux qui lui ont fait confiance. Lève-toi, lui dit-il ! Fais ce pourquoi tout homme est fait : vis ! 

            En lisant la presse, qu’elle soit locale ou internationale, on peut quelquefois douter et s’interroger sur le pourquoi de tant de haine, de tant d’actes barbares. Il nous faut tourner notre questionnement vers nous-mêmes. Que faisons-nous pour changer les choses ? Prier ? Ce n’est pas si mal, mais c’est loin d’être suffisant. A quoi cela sert-il de prier pour la paix là-bas, si je ne suis pas capable d’un acte fraternel ici, dans ma famille ou sur mon lieu de travail ? A quoi cela sert-il de prier pour que cesse la faim là-bas, si je ne suis pas capable d’un geste charitable avec celui qui n’a rien, ici dans nos rues, dans nos quartiers ? Dieu n’agira pas dans le monde sans notre aide. Dieu n’interviendra pas si je ne lui prête pas mes mains et mon cœur pour venir en aide à ceux en ont besoin. La toute puissance de Dieu est battue en brèche par la liberté de l’homme, car Dieu n’ira jamais contre sa création. Témoin du Dieu vivant, je le deviens lorsque je suis capable de le rendre présent au monde à travers ce que je fais, ce que je vis. Du chemin reste à faire pour que le monde puisse croire enfin que notre Dieu nous accompagne, qu’il est Dieu-pour-la-vie ! 
 
            Je te le dis : lève-toi ! Aujourd’hui, ces mots sont pour chacun de nous. Lève-toi et vis, fais ce pour quoi je t’ai créé ; donne au monde le témoignage de l’amour que j’ai pour lui à travers l’amour que tu sauras lui manifester. N’épargne pas ta peine ; donne ton amour à pleines mains car mon amour est infini, mon amour est pour la vie, pour toute vie. AMEN
 
(Dessin de M. Leiterer)

vendredi 30 mars 2018

Vendredi Saint - 30 mars 2018

Quand Dieu meurt...







Des questions me taraudent lorsque je lis les événements de la Passion : toute cette mise en scène a-t-elle portée les fruits attendus par ceux qui ont déclenché ce drame ? Le grand-prêtre et son Conseil ont-ils dormi du sommeil du juste cette nuit-là ?  Et nous, dormirons-nous mieux de savoir que Dieu est mort sur la croix ? Aurons-nous un sentiment de plus grande liberté maintenant que l’empêcheur de croire en rond n’est plus là pour nous rappeler que l’Alliance de Dieu nous engage et nous oblige ? Quand l’homme se débarrasse de Dieu, sa vie est-elle meilleure ?  

            Certains l’ont cru à travers l’histoire ; certains croient même que Dieu serait l’empêcheur de vivre, l’empêcheur de s’épanouir, l’empêcheur d’être libre. Il faut que l’homme chasse Dieu de sa vie, qu’il le relègue aux oubliettes de son histoire, qu’il le range au rayon « exotisme dépassé et inutile » de ses musées. Ils pensent même que l’homme ne sera pleinement adulte qu’une fois libéré de cette figure tutélaire encombrante. Ne pouvant pas prouver Dieu rationnellement, ils rejettent l’idée même de Dieu et de tout ce qui va avec. L’homme pourrait se sauver lui-même si toutefois il avait besoin d’être sauvé.  

            Les événements de la Passion que nous venons d’écouter nous montrent un homme, Jésus, rejeté, abandonné, livré. Pour ses accusateurs, il n’est qu’un homme qui s’est pris pour Dieu. Au nom de Dieu, il faut l’éliminer ! Il faut protéger Dieu de toute atteinte extérieure. Comme si Dieu avait besoin des hommes pour cela ! Ils sont convaincus de leur bon droit ; ils sont convaincus d’agir en faveur de Dieu, pour préserver leur religion, pour préserver leur peuple. Ils mêlent Dieu à une sombre histoire de jalousie en pensant le servir ainsi. En fait, ils se servent de Dieu ; à tel point qu’ils ne comprennent pas qu’en mettant cet homme à mort, c’est Dieu lui-même qu’ils font mourir. Et pas uniquement parce que Jésus est Fils de Dieu. Non, ils font mourir Dieu parce qu’ils se servent de lui et détournent le droit et la justice. Si le procès avait été juste, cet homme, Jésus, aurait été libéré. Pilate lui-même ne reconnaît-il pas qu’il n’y a aucun motif de condamnation à mort ? Même s’ils ne reconnaissent pas en Jésus celui que Dieu a envoyé dans le monde pour le sauver, ils font mourir Dieu parce qu’ils se servent de lui au lieu de le servir. C’est la grande tentation de l’homme. Il ne veut pas d’un Dieu qui le hisserait à sa hauteur ; il accepte juste un Dieu qu’il peut rapetisser à hauteur d’homme pour que surtout Dieu ne le dérange pas.

            Quand l’homme ne laisse plus Dieu être Dieu, quand l’homme se fait un Dieu à sa taille, quand l’homme ne sert plus Dieu, alors arrive ce que nous avons contemplé lors de la Passion : les criminels sont préférés aux justes, le mensonge est préféré à la vérité, la liberté de faire ce que je veux est préférée à la vraie liberté : celle que Dieu me donne quand il m’offre d’entrer en alliance avec lui. Quand l’homme ne laisse plus Dieu être Dieu, alors Dieu meurt… et l’homme est livré à lui-même, c’est-à-dire au pire qu’il y a en lui. N’y a-t-il donc plus d’espoir ?  

            Quand Jésus meurt en croix, c’est certes Dieu qui meurt, mais Dieu qui s’est livré lui-même à la mort en acceptant cette parodie de justice, en allant jusqu’au bout du chemin des hommes, en allant jusque-là, sur le bois de la croix. Il aurait certes pu sauver l’homme autrement, mais il a voulu affronter le Mal et la Mort, obstacles ultimes au règne de l’Amour et de la Vie véritable. Si l’homme apprend à regarder, il verra dans ces événements de la Passion plus que la mise à mort d’un gêneur. Si l’homme apprend à regarder, il verra dans la croix l’arbre de vie plus fort que l’instrument du supplice. Si l’homme apprend à regarder, il verra que, s’il a voulu se servir de Dieu, c’est Dieu en fait qui servait l’homme et son salut tout au long de ce procès, de cette agonie et dans cette mort. Les gestes du Jeudi Saint prennent leur force dans cette croix dressée, dans ce corps souffrant : voici le corps, voici le sang réellement versé pour le salut du monde. Si l’homme sait regarder et patienter, il verra la puissance de vie qui est en Dieu. Pour l’heure, il y a ceux qui se réjouissent : l’histoire Jésus est terminée ; et il y a ceux qui pleurent un fils, un maître, un ami.  

            Dieu est donc mort sur la croix ! Mais pour ceux qui ont provoqué cette mort, qu’est-ce qui a changé ? L’occupant romain est toujours là ; ils ne sont pas plus libres qu’avant. Ils ne seront pas davantage plus tranquilles : ils ont fait libérer un séditieux. Et pour nous, qu’est-ce que cela va changer ? En quittant cette église, que ferons-nous de ce Jésus qui a donné sa vie pour nous ? Cette célébration aura-t-elle été une parenthèse dans notre journée ou marquera-t-elle le début de quelque chose de neuf dans notre vie ? Laisserons-nous Dieu là, bien fixé sur la croix, ou le prendrons-nous avec nous dans notre quotidien ? Allons-nous nous servir de lui ou commencer à le servir pour qu’enfin le monde change ? Plus que jamais résonnent ces paroles laissées par Dieu à son peuple au désert : Je mets devant toi la vie et la mort, le bonheur et le malheur : choisis ! Amen.

(Enluminure de Frère Jacques)

samedi 1 avril 2017

05ème dimanche de Carême A - 02 avril 2017

Je vais ouvrir vos tombeaux et je vous en ferai remonter.





Je vais ouvrir vos tombeaux et je vous en ferai remonter. Cette parole de Dieu n’est pas donné par Jésus, mais par son prophète Ezéchiel. Celui-ci commence son ministère à un moment crucial de l’histoire d’Israël, un peu avant la prise de Jérusalem et la ruine du Temple. Autant dire que l’espérance est déjà morte ; les places fortes d’Israël sont tombées, une partie de la population déportée, une autre exilée. La situation du peuple est difficile, mais cette parole permet de retrouver un début d’espérance, elle laisse entrevoir un avenir malgré le présent sombre. 
 
Je vais ouvrir vos tombeaux et je vous en ferai remonter. Il faudra du temps encore avant que cette promesse ne soit réalisée. Presque cinq siècles ! Pour nous chrétiens, seul Jésus de Nazareth, Fils de Dieu fait homme, parviendra à la réaliser dans sa propre vie de manière définitive. Il indiquera la voie à tous les hommes qui cherchent un sens à leur vie, qui s’interrogent sur le pourquoi de la mort et qui veulent trouver une issue à cette énigme qui fait souffrir les hommes. Lorsque nous le rencontrons aujourd’hui, il pose un geste plus que prophétique ; il va révéler aux hommes que le projet d’amour de Dieu pour les hommes est bien un projet de vie ; il va révéler aux hommes la puissance de l’amour de Dieu pour nous ; il va révéler aux hommes que la mort ne fait pas partie de ce projet d’amour. Il fallait la mort de Lazare pour que cette « leçon » soit donnée aux hommes, d’où le retard de Jésus à l’appel de Marthe et Marie. Il fallait la mort de Lazare pour que les hommes comprennent aussi la compassion de Jésus pour tous ces hommes qui souffrent. La mort de son ami et la détresse des sœurs le touchent au plus profond ; Jésus fut pris d’émotion, il fut bouleversé… il se mit à pleurer. Dieu fait homme assume totalement l’aventure humaine ; Dieu fait homme partage les sentiments et les souffrances des hommes. Sa divinité n’en fait pas un surhomme ; sa divinité ne l’éloigne pas des hommes, bien au contraire. 
 
Je vais ouvrir vos tombeaux et je vous en ferai remonter. Cette annonce faite par Ezéchiel est donc assumée et réalisée par Jésus, d’abord pour son ami Lazare, ensuite pour que la foi des hommes soit éveillée, stimulée et enfin pour que la gloire de Dieu soit reconnue. Lazare, viens dehors ! Ces simples mots suffisent, avec la confiance de Marthe et de Marie en celui qu’elles reconnaissent comme le Christ. Et Lazare sort de son tombeau ! Jésus manifeste ainsi, à tous ceux qui connaissent les annonces prophétiques qu’il est bien celui que Dieu envoie. Les morts qui ressuscitent ne font-ils pas partie des signes de la présence du Messie au milieu des hommes ? Comment se fait-il que les hommes alors ne le reconnaissent pas tous quand ce signe se réalise ? Est-ce que, comme lors de la guérison de l’aveugle-né, il y aurait là une inversion des rôles ? Les morts sortent des tombeaux, mais les vivants semblent y être plongés et enfermés ! Bien sûr, Jean signale que beaucoup de Juifs, qui avaient vu ce que Jésus avait fait, crurent en lui. Mais pour combien de temps ? N’oublions pas que Jésus marche vers Jérusalem, lieu de son procès, de sa condamnation et de sa mort ! 
 
Je vais ouvrir  vos tombeaux et je vous en ferai remonter. Cette prophétie d’Ezéchiel, accomplie par Jésus, veut aujourd’hui encore stimuler notre foi et relancer notre espérance. Jésus vient nous sortir de nos tombeaux, il vient nous ouvrir à la vie en plénitude, la vie qui ne finit pas. Ce qu’il fit pour Lazare n’est qu’une pâle copie de ce qu’il réalise en nous par notre baptême : il nous fait vivre pour toujours en Dieu. Ce n’est pas une promesse, c’est une réalité. Laissons-là nos bandelettes, laissons les suaires de nos doutes : Jésus éveille notre foi, Jésus réveille notre espérance, Jésus nous entraîne à la vie. Osons donc vivre, et vivre en grand, avec lui, pour toujours. Amen.       

(Dessin de Mr Leiterer)

samedi 4 juin 2016

10ème dimanche ordinaire C - 05 juin 2016

Seul compte l'Evangile pour faire découvrir Dieu !





Que me veux-tu, homme de Dieu ? Tu es venu chez moi pour rappeler mes fautes et faire mourir mon fils ! C’est un double drame que vit le prophète Elie lorsqu’il est apostrophé ainsi par la veuve de Sarepta. Drame de la perte d’un enfant qui, même s’il n’est pas le sien, le fait compatir à la douleur de la mère et drame de la perte du sens de Dieu, manifesté dans cette invective. Pourtant, le prophète avait déjà montré à cette femme et à son fils le visage tendre et miséricordieux de Dieu, qui prend soin de son peuple, soin des petits qui attendent tout de lui. C’est bien cette veuve et son fils, chez qui le prophète s’était arrêté pour manger en plein temps de famine, qui avaient vu leur sac de farine et leur jarre d’huile ne point s’épuiser. Dieu récompensait ainsi l’acte miséricordieux de cette femme qui avait accepté de partager avec le prophète le peu qui lui restait pour vivre. Est-il possible qu’un tel Dieu, qui prend soin de récompenser un acte bon puisse aussi punir pour une faute supposée et même pas exprimée ? Est-il possible seulement que le Dieu dont le prophète est le porte-parole puisse ainsi faire mourir l’innocent en compensation de quelque acte ? 
 
Devant la souffrance et la détresse du monde, beaucoup de nos contemporains ont condamné et rejeté Dieu, coupable de non-intervention face à l’insupportable. Il n’est pas question pour moi de les condamner, mais de chercher à comprendre ce qui, dans nos enseignements et nos attitudes, a pu laisser croire à quelqu’un que Dieu agissait envers nous comme un comptable, un juge et un bourreau. Qu’avons-nous oublié dans notre prédication, dans nos catéchèses pour que des hommes et des femmes du XXIème siècle pensent encore que Dieu peut se venger, que Dieu peut se réjouir de la mort de l’innocent ou du malheur des peuples ?  Qu’aurions-nous dû dire ou faire pour que Dieu soit enfin reconnu comme le Dieu de la vie, le Dieu pour la vie ? 
 
Il semblerait que le prophète partage l’interrogation de cette femme. Prenant la dépouille de l’enfant, il la porta dans sa chambre en haut de la maison et l’étendit sur son lit. Puis il invoqua le Seigneur : Seigneur, mon Dieu, cette veuve chez qui je loge, lui veux-tu du mal jusqu’à faire mourir son fils ? Mais il ne se laisse pas perdre en conjecture : par trois fois, il s’étendit sur l’enfant en invoquant le Seigneur : Seigneur, mon Dieu, je t’en supplie, rends la vie à cet enfant ! Je sens à la fois le désespoir du prophète devant cette mort soudaine et la foi la plus profonde en Dieu qui peut tout, en Dieu souffle de vie. L’enfant reprend souffle, revient à la vie. Et écoutez bien ce que dit la mère : Maintenant, je sais que tu es un homme de Dieu, et que, dans ta bouche, la parole de Dieu est véridique. Pourtant, le prophète n’a rien dit à ce moment-là à la femme, si ce n’est l’évidence : Regarde, ton fils est vivant ! Il ne lui a pas fait de grand traité de théologie sur Dieu, sur son amour, sur le sens de la souffrance ou que sais-je encore ! Il a pris part à sa souffrance et a fait confiance à son Dieu.
 
Cet épisode, doublé dans la liturgie de ce dimanche par l’évangile dans lequel Jésus à son tour rend un fils unique à une veuve, veut renforcer en nous la certitude que Dieu est autre que ce que nous croyons. Il ne se réjouit pas de nos souffrances, il n’en est pas la source. Le Dieu dont le prophète Elie porte la parole, le Dieu de Jésus Christ des siècles plus tard, le Dieu que nous célébrons aujourd’hui en cette eucharistie, est le Dieu de la vie. La messe qui nous rassemble en est le signe le plus flagrant. Dieu lui-même nous a accueillis et nous a libérés de nos fautes : c’est bien le sens du rite pénitentiel à chacun de nos rassemblements ; puis il nous livre sa parole pour que nous puissions vivre et tenir dans ce monde qui est le nôtre, ni pire, ni plus simple qu’autrefois ; tout à l’heure, il nous partagera le pain de l’eucharistie, sacrement de son Fils livré sur la croix par amour pour nous. En Jésus, Dieu nous a tout donné, y compris sa propre vie pour que plus jamais nous ne soyons embarrassés par la mort. La vie éternelle n’est pas une promesse : elle est réalité dans le sacrement du baptême qui nous identifie au Christ, nous incorpore à lui au point que Paul a pu écrire : si nous mourons avec lui [le Christ], avec lui nous vivrons ! Notre vie, que nous tenons de Dieu, n’est pas faite seulement pour vivre sur cette terre ; notre vie est faite pour aujourd’hui, pour ici-bas, et pour demain, quand Dieu nous réunira dans la joie de son Royaume. 
 
Dans les nombreux courriels reçus cette semaine, s’en trouvait un qui collectionnait des paroles d’enfants. En voici l’une d’elle dans son contexte : La grand-mère vient de mourir et tout le monde est triste. Claire va voir son grand-père avec un grand sourire et lui dit : " T'as de la chance toi ! T'es si vieux que tu vas mourir bientôt et tu seras le premier à la revoir " (Claire 5 ans). Du haut de ces cinq ans, Claire n’a-t-elle pas compris ce que nous avons tant de mal à concevoir, à savoir que la vie ne finit jamais, et que la mort, si elle fait souffrir ceux qui restent, est d’abord un passage, une ouverture sur la vie ? Olivier Clément a écrit : L’homme est de la terre mais il est aussi du ciel. Il pèse son poids de terre mais aussi son poids d’infini. L’homme s’ouvre sur la vie profonde. L’homme est secrètement ouvert sur l’invisible. Des générations l’ont su, l’ont expérimenté… Nous avons laissé dépérir nos facultés de contemplation au profit de facultés de travail et de calcul, de maîtrise rationnelle du monde physique… ‘Aimer quelqu’un, a écrit Gabriel Marcel, c’est lui dire : tu ne mourras pas.’ En Jésus Christ, voilà ce que nous pouvons dire aux hommes : la mort est vaincue, le Christ est ressuscité, mon frère, tu es vivant – à jamais ! 
 
Voilà réaffirmé le souffle de la foi chrétienne, la force de vie que Dieu offre à celles et à ceux qui accueillent son Fils dans leur existence. Voilà ce qu’avait pressenti le prophète Elie ; voici ce qu’a accompli Jésus, pour toujours. Nous ne pourrons jamais le taire. C’est la seule chose à dire pour donner de Dieu le juste visage. Ce n’est pas une invention humaine. Ce n’est pas non plus d’un homme que nous l’avons reçu ou appris. C’est l’Evangile révélé par Jésus Christ. Rien d’autre ne compte ; rien d’autre n’a d’importance. Amen.

(Gustave DORE, Elie ressuscite le fils de la veuve de Sarepta)

samedi 27 juin 2015

13ème dimanche ordinaire B - 28 juin 2015

Parler de Dieu en temps de guerre !




Avons-nous encore le droit de parler au nom de Dieu après les événements de ces jours-ci ? Vendredi, en un seul jour, dans trois pays différents, des fous de Dieu ont sali son nom, déshonoré toutes les religions et terrifié l’humanité. Comment peut-on s’en prendre ainsi, et de manière aussi barbare, à des innocents ? Comment peut-on semer ainsi la terreur au nom de Dieu ? Comme beaucoup sans doute, je m’interroge : que fait Dieu ? Pourquoi permet-il ainsi que se répande la terreur ? Pourquoi n’intervient-il pas quand son nom est corrompu par les hommes ? J’en veux à ces hommes qui rendent difficile la mission de parler de Dieu et en son nom, de manière juste. En ce temps de guerre qui ne dit pas son nom, il me faut pourtant encore et toujours parler de Dieu. 
 
Il convient donc, et de manière urgente, de redonner de Dieu une image juste. Et l’auteur du livre de la Sagesse nous y aide aujourd’hui. Dieu n’a pas fait la mort, écrit-il de manière assurée, il ne se réjouit pas de voir mourir les êtres vivants. Comme je voudrais que les hommes entendent cela et le méditent profondément. Dieu n’a pas fait la mort : cela signifie que tout ce qui a trait à la mort n’est pas du côté de Dieu. Celui qui répand la terreur, celui qui tue, ne peut en aucun cas prétendre le faire au nom de Dieu. La mort est à l’opposé du projet d’amour qu’il porte depuis les origines pour l’humanité. 
 
Si Dieu n’a pas fait la mort, cela signifie que l’homme n’est pas fait pour la mort. Ce n’est pas dans le projet de Dieu que l’homme meurt. L’homme est fait pour vivre, pour partager la vie même de Dieu, pour toujours. La mort ne peut jamais être le dernier mot de l'histoire d’un homme, parce que Dieu appelle tous les hommes à la vie en plénitude, pour toute éternité. Seul le refus de Dieu peut conduire à la mort éternelle ; seul le refus de Dieu peut conduire l’homme à l’irréparable, à donner la mort. 
 
Il faut donc rappeler aussi que l’homme, créé par Dieu qui n’a pas fait la mort, n’est pas fait pour elle, pas plus que l’homme n’est fait pour donner la mort. Nul ne peut retirer la vie à un autre, pour quelque motif que ce soit. La vie est sacrée parce qu’elle vient de Dieu, et elle se doit d’être protégée envers et contre tout, envers et contre tous. Ceux qui croient qu’ils donnent la mort pour plaire à Dieu se trompent, comme se trompent ceux qui croient qu’on peut donner une belle mort à quelqu’un qui souffre. Il n’est pas du côté de Dieu, d’aucun Dieu, celui qui donne la mort ; il n’est pas du côté de Dieu, d’aucun Dieu, celui qui répand la terreur en son nom. La mort n’est jamais belle, ni glorieuse ; toujours elle doit être combattue ; toujours on doit lui opposer la vie. Dieu n’a pas fait la mort parce qu’il veut la vie pour l’homme, pour tous les hommes : il les a tous créés pour qu’ils subsistent, nous dit encore le livre de la Sagesse. Certes, il nous faut accepter de quitter ce monde passager pour partager pleinement la vie de Dieu et sa gloire ; mais cette mort inéluctable n’est qu’un passage vers plus de vie. Elle n’est pas suppression de vie, elle n’est pas massacre gratuit, elle n’est pas vengeance. Quand Dieu nous invite à quitter cette terre, c’est pour nous appeler à sa vie. 
 
Dieu n’a pas fait la mort. Le Christ en témoigne par sa propre vie, par son enseignement, par ses actes. Regardez ce qu’il fait pour la fille de Jaïre qui est à la dernière extrémité. Il la relève, il la fait revivre. Il la fait participer à cette force de vie qui est en lui. Elle devient ainsi le signe que le projet de Dieu que l’homme vive est bien toujours d’actualité, et que Jésus est venu pour donner un visage à ce projet. Il est, lui, Jésus, la vie de Dieu qui nous est donnée, la vie de Dieu qui va s’offrir en sacrifice pour nous obtenir la vie en plénitude. Dans chacune de nos eucharisties, nous faisons mémoire de ce don ultime de Jésus à notre humanité et nous goûtons à cette vie lorsque nous communions au corps et au sang du Christ, offerts pour la multitude de ceux qui croient en lui. Quand nous nous approcherons pour communier, souvenons-nous bien que c’est là, dans ce pain rompu, toute la vie de Dieu qui est donnée pour notre vie. C’est toute la vie de Dieu qui nous est donnée pour que nous l’assimilions. C’est toute la vie de Dieu qui est donnée pour que les hommes enfin comprennent que Dieu n’a pas fait la mort, mais qu’avec nous et pour nous il la combat. 
 
Dans les jours terribles que nous traversons, il n’est qu’une parole sur Dieu à faire connaître : celle qui lui rend justice, celle qui rappelle que Dieu est du côté de la vie, du côté des hommes donc. Dieu n’a pas fait la mort, il ne veut la mort de personne, mais la conversion de tous. Et il l’obtiendra, non par la peur de la mort ou de l’enfer, mais par l’amour qu’il ne cesse de nous témoigner et qu’il nous demande de vivre avec chacun, toujours et encore, que ce chacun soit croyant ou mécréant, blanc ou noir, homme ou femme, jeune ou vieux. L’amour sera toujours la seule parole autorisée sur Dieu, quand bien même les hommes se font la guerre. Amen.

(Dessin de Jean-Yves DECOTTIGNIES, in Mille dimanches et fêtes, Année B, éd. Les presses d'Ile de France)

jeudi 17 avril 2014

Vendredi Saint - 18 avril 2014

Un jour pour accompagner Dieu qui meurt.


Nous retrouvons aujourd’hui Jésus, là où nous l’avions laissé hier soir, au jardin du Mont des Oliviers. Peut-être l’avons-nous accompagné un temps dans la prière. L’heure est venue où il va être arrêté, jugé, maltraité, exécuté sur le bois de la croix comme un vulgaire criminel. La prophétie d’Isaïe, entendue en première lecture se réalise : Maltraité, il s’humilie, il n’ouvre pas la bouche : comme un agneau conduit à l’abattoir, comme une brebis muette devant les tondeurs, il n’ouvre pas la bouche. En ce vendredi, nous est donné un jour pour accompagner Dieu qui meurt. 
 
Voilà bien le scandale de ce jour. En nous débarrassant de Jésus, nous ne nous débarrassons pas seulement d’un homme, d’un gêneur, d’un empêcheur de tourner en rond ; non, en nous débarrassant de Jésus, nous nous débarrassons de Dieu lui-même, nous nous affranchissons de l’ultime gardien de nos vies. Nous consacrons l’illusion que pour être vraiment libre, il ne faut avoir ni Dieu, ni maître. Sur la croix, c’est la source même de notre vie qui meurt ; sur la croix, c’est la source même de notre liberté qui meurt. Désormais l’homme est livré à l’homme ; il n’y a plus de mesure à sa démesure. Plus rien ne retient l’homme, plus rien ne contient sa folie, plus rien ne l’empêche de sombrer dans l’injustice la plus crasse. Comme le dit si bien le prophète Isaïe : nous sommes tous errants comme des brebis, chacun suivant son propre chemin… Qui donc s’est soucié de son destin ? Quand l’homme est livré à lui-même, quand l’homme évacue Dieu de sa vie, il n’y a plus personne pour s’occuper de l’autre ; il n’y a plus personne pour dénoncer l’injustice ; il n’y a plus personne pour soutenir l’innocent. Nous pensions qu’il était châtié, frappé par Dieu, humilié. C’est surprenant, cette capacité qu’à l’homme d’évacuer Dieu de sa vie et de s’en servir pourtant encore pour justifier le Mal qui est fait aux autres. 
 
Devant ce scandale d’un Dieu mis à mort, évacué définitivement de la vie des hommes, il ne reste qu’une question, cruciale : celle de notre attitude. Comment accompagnons-nous cet événement ? Sommes-nous de ceux qui hurlent avec les loups ? C’est tellement facile et confortable, n’est-ce pas, de simplement se rallier au plus fort. Au moins, pendant qu’il s’occupe de celui qu’on assassine, il me laisse tranquille ! La lâcheté comme une assurance sur notre propre survie ! Pour un temps au moins. Sommes-nous plutôt de ceux qui, perdus dans la foule, suivent les événements de loin : pas vraiment concernés. Après tout, ce n’est qu’un innocent de plus qui est sacrifié sur l’autel des passions humaines. Pourquoi s’en émouvoir ? Cela changera quoi de donner de la voix pour le soutenir ? Il n’est déjà plus un homme : La multitude avait été consternée en le voyant, car il était si défiguré qu’il ne ressemblait plus à un homme… Qui aurait cru ce que nous avons entendu ? Oui, qui pourrait croire que l’homme se sépare de Dieu ? Qui pourrait croire que la créature se révolte ainsi contre son créateur, celui qui ne voulait que son bien, celui qui ne voulait que sa vie ? Dans cette foule, en partie hostile, en partie indifférente, il se trouve pourtant aussi des gens qui souffrent devant tant d’injustice, des gens qui osent aller jusqu’au bout, à côté de l’innocent. 
 
Voyez Jean et Marie, la mère de Jésus, ainsi que Marie Madeleine et la femme de Cléophas. Ils accompagnent simplement Jésus. Ils ne peuvent rien faire d’autre que d’être là, en silence, en révolte peut-être devant tant d’injustice, mais impuissants. Que peuvent-ils à quatre contre tout Jérusalem ? Rien. Alors ils restent simplement fidèles, ils vivent la passion du Fils de Dieu dans leur chair, dans leur âme. Leur vie est ravagée, mais ils soutiennent ce fils, cet ami, par leur présence silencieuse et aimante. Un peu de douceur dans un monde de brutes. Debout, près de la croix, ils nous rappellent que celui qui est là, suspendu au gibet, est un homme, un ami, un fils. Il n’est pas un vulgaire objet dont on se débarrasse. Il a une humanité puisqu’il a au moins  un homme et une femme qui se soucient de lui, jusqu’au bout. Il y a aussi Nicodème et Joseph d’Arimathie qui, une fois le drame terminé, viendront chercher le corps du condamné et lui rendre son humanité, sa dignité. Ils sont cette fleur espérance, fragile et pourtant si nécessaire pour aider l’humanité à se relever. 
 
En venant dans cette basilique aujourd’hui, avons-nous bien conscience que c’est Dieu que nous venons accompagner ? Ne vivons pas ce jour comme un moment de folklore, en simple spectateur. Vivons ce jour avec la conscience que c’est bien Dieu qui meurt en croix. Et qu’il meurt pour nous, pour moi, pour toi. Sa vie ne lui appartient plus ; elle devient nôtre si nous croyons qu’il s’est offert librement pour notre vie. Sur la croix s’accomplit le mystère annoncé hier soir dans le don de l’Eucharistie. Jésus s’est offert à cause de moi, pour moi. Sa vie qui l’abandonne, il me la donne pour que je puisse goûter à la vie de Dieu, aujourd’hui même. Ce n’est pas un événement du passé ; c’est aujourd’hui que Dieu meurt pour moi. C’est aujourd’hui que je dois me révéler, me positionner : soit avec la foule vociférant ou indifférente ; soit avec Marie, Jean et les quelques autres qui ont soutenu de leur présence celui en qui ils ont foi. Nous ne pouvons pas rester là, en spectateur d’un événement que nous rangeons dans le passé de notre histoire commune. Quand Dieu meurt, l’homme doit s’engager. 
 
La question posée dans la prophétie d’Isaïe : Qui donc s’est soucié de son destin ?, ne peut rester sans réponse de notre part. Si nous ne répondons pas, alors Dieu serait définitivement mort, et l’homme définitivement perdu. Si nous choisissons de rester, fidèles, au pied de la croix, conscients de notre impuissance mais riches de notre espérance, alors quelque chose pourrait bien changer dans le monde des hommes, alors le Mal pourrait ne pas avoir complètement gagné. Mais cela est une autre histoire, pour un autre jour. Pour l’instant, contemplons celui qui est élevé de terre et, dans le silence de notre cœur, rejoignons ceux dont nous nous sentons proches : la foule qui a chassé Dieu ou Marie et Jean qui ont choisi Dieu. Choisis ton avenir, choisis ta vie. Amen.  
 
(Chemin de croix de Francis SCHNEIDER, Eglise de Fort-Louis, Alsace, Jésus tombe pour la deuxième fois)