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dimanche 5 mai 2024

6ème dimanche de Pâques B - 5 mai 2024

Jésus est ressuscité : il nous commande d'aimer.



(Icône dite de l'amitié)


 

 

            Plus nous avançons dans le temps pascal, plus nous comprenons l’impact de la résurrection de Jésus dans notre vie. Chaque dimanche de Pâques apporte une nouvelle révélation qui découle directement de l’œuvre de salut accomplie par Jésus quand il a accepté de livrer sa vie sur la croix. L’enseignement de ce sixième dimanche de Pâques peut nous laisser perplexe puisqu’il se résume tout entier dans le dernier verset de l’évangile entendu : Voici ce que je vous commande : c’est de vous aimer les uns les autres. 

            Nous avons le droit d’être perplexe, car qu’y a-t-il de plus opposé que commandement et aimer ! Peut-on commander à quelqu’un d’aimer un autre ? Peut-on s’obliger à l’amour ? Si nous réduisons l’amour à un sentiment, alors non, nous ne pouvons pas commander à quelqu’un d’aimer un autre. Les sentiments ne se commandent pas et ne s’imposent pas. Qu’est-ce qui fait que Roméo tombe amoureux de Juliette alors que tout aurait dû les séparer ? Nous n’en savons rien et nous n’en saurons jamais rien. Les ressorts des sentiments humains sont un grand mystère. Il n’y a pas de raison au fait que j’aime untel et que je déteste profondément tel autre. Et je crois que Jésus lui-même ne pourra rien changer à l’amour sentiment, tel que nous le ressentons. D’ailleurs, je crois de plus en plus que le commandement d’aimer n’a rien à voir avec mes sentiments. Il se situe au-delà ; c’est un amour différent. Jésus lui-même nous le fait comprendre, me semble-t-il quand il nous dit un peu plus haut dans le même texte entendu : Aimez vous les uns les autres COMME je vous ai aimés. Ce « Comme » change tout ; il nous sort du sentimentalisme pour nous faire entrer dans l’amour tel qu’il existe en Dieu. En nous invitant à aimer comme lui aime, Jésus nous sort de notre manière d’aimer pour nous faire entrer dans la manière d’aimer de Dieu lui-même. Et cela change tout. D’une part, comme je l’ai déjà dit, cela sort l’amour des sentiments humains ; et d’autre part, cela fait de l’amour un don, un cadeau que Dieu nous fait et dont il nous livre le mode d’emploi. Avec un amour à la hauteur de l’amour de Dieu lui-même, je deviens capable de ne plus tenir compte des étiquettes que je colle facilement sur les gens. Avec un amour à la hauteur de l’amour de Dieu pour moi, je deviens capable d’aimer comme seul Dieu m’a aimé. Avec un amour à la hauteur de l’amour de Dieu pour moi, j’aime radicalement, absolument, gratuitement, sans condition et sans regret. Je deviens capable d’aimer en vérité. 

            Nous avons vu cet amour à l’œuvre dans les Actes des Apôtres, tout au long du temps pascal. Et nous le voyons encore à l’œuvre quand Pierre est capable de dépasser sa manière d’envisager le monde : les bons, ceux qui aiment Dieu, et les autres, les infréquentables parce qu’ils n’aiment pas le même Dieu. Ne croyez pas qu’il soit allé chez le Centurion Corneille par plaisir. Il a obéi à un ordre de Dieu. De lui-même, jamais il n’aurait fait ce déplacement. Corneille est un romain, un païen, un envahisseur, un ennemi. Il n’a rien pour lui plaire ; il a tout pour être détesté, à tout le moins tout ce qu’il faut pour ne pas être fréquenté. Des amis comme Corneille, Pierre n’en veut pas ; il n’en a pas besoin. Et pourtant, Pierre est bien obligé de se rendre compte que sa manière de penser est fausse. S’il veut être un authentique disciple de Jésus, il ne peut pas continuer à penser comme il l’a fait jusqu’à présent. Il doit penser comme Dieu ; et il le dit : En vérité, je le comprends, Dieu est impartial : il accueille, quelle que soit la nation, celui qui le craint et dont les œuvres sont justes. Dieu ne colle pas d’étiquette sur les gens ; il ne les classe pas ; il n’a pas de chouchou. Il aime tous les hommes. Pierre, et ceux qui l’accompagnaient vont en avoir une preuve éclatante. Pierre parlait encore quand l’Esprit Saint descendit sur tous ceux qui écoutaient la Parole… Pierre dit alors : « Quelqu’un peut-il refuser l’eau du baptême à ces gens qui ont reçu l’Esprit Saint tout comme nous ? » Si Dieu lui-même manifeste clairement qu’il aime celui que j’ai évité jusqu’à présent, puis-je vraiment me dire du côté de Dieu et ne pas aimer celui que Dieu aime ? 

            Saint Jean, dans sa première lettre, est lumineux à ce sujet : Bien-aimés, aimons-nous les uns les autres puisque l’amour vient de Dieu. Celui qui aime est né de Dieu et connaît Dieu. Celui qui n’aime pas n’a pas connu Dieu, car Dieu est amour. Et plus loin, il nous dit ce que c’est qu’aimer : voici en quoi consiste l’amour : ce n’est pas nous qui avons aimé Dieu, mais c’est lui qui nous a aimés, et il a envoyé son Fils en sacrifice de pardon pour nos péchés. Aimer, si je fais confiance à Jean, c’est reconnaître que Dieu nous aime en premier, tous. Aimer l’autre, c’est reconnaître que Dieu l’aime ; et si donc je connais Dieu, je ne peux qu’aimer à mon tour cet autre que Dieu aime. Aimer, c’est reconnaître à chaque homme, à chaque femme, à chaque enfant la dignité d’être aimé de Dieu. De ceci découle une obligation pour nous, chrétiens. Elle consiste à toujours parler de Dieu de telle sorte que ceux qui nous entendent aient envie d’aimer plus. Tout discours sur Dieu qui ne donne pas envie d’aimer plus, n’est pas un discours sur Dieu acceptable. Et si nous entendons un tel discours sur Dieu, un discours qui invite les hommes à s’opposer, à s’exclure, à se rejeter plutôt qu’à s’aimer, il nous faut le dénoncer et il faut surtout apprendre aux plus faibles dans la foi à courir, et à courir vite, pour s’éloigner aussi loin que possible de tels discours. Dieu ne sera jamais la caution de nos exclusions ; Dieu ne sera jamais la caution du rejet de l’étranger ; Dieu ne sera jamais la caution de nos conflits et de nos guerres. Et quiconque enseignerait malgré tout des choses de ce genre, s’opposerait à Dieu, car Dieu est amour.


           

 (l'encart qui suit n'a été donnée que dans la paroisse où je présidais les premières communions)

 

            Les enfants, dans un instant, vous allez recevoir pour la première fois Jésus, présent dans le pain rompu et partagé. Vous ne le recevez pas parce que vous êtes meilleurs que les autres ; vous le recevez parce que vous voulez grandir encore dans l’amour que Jésus a pour vous. Vous le recevez pour apprendre à aimer de l’amour même dont Jésus vous aime. Il ne vous aime pas parce que vous êtes beaux ou gentils ; il vous aime, comme vous êtes, avec vos qualités et vos défauts, parce qu’il ne peut pas faire autre chose que de vous aimer. C’est parce qu’il vous aime infiniment qu’il est mort sur la croix. Il vous aimera toujours. En se donnant à vous dans ce pain partagé, il vous donne aussi la force d’aimer comme lui seul vous aime. Pour grandir dans son amour, revenez souvent communier à ce Pain des forts, ce pain qui nous rend forts, qui est aussi un pain d’effort, un pain qui nous aide à faire et à vivre toujours mieux, un pain qui nous aide à faire et à vivre comme Jésus. 

         Et vous parents, aidez vos enfants à aimer et à vivre comme Jésus, en leur permettant cette rencontre unique dans l’eucharistie, pas seulement aujourd’hui, mais chaque dimanche que Dieu nous donne de vivre. Prenez le temps de vivre cette rencontre avec eux autant qu’il vous est possible de le faire. Si jamais vous deviez penser que Dieu vous en veut parce que vous n’étiez pas aussi fidèles que cela à ce rendez-vous, ne craignez rien : Dieu vous aime, vous aussi, avec vos qualités et vos défauts. Il sait que vos vies peuvent être quelquefois compliquées, que vous ne faites pas non plus tout ce que vous auriez envie de faire. C’est pour cela qu’il vous donne rendez-vous amoureux chaque dimanche, pour vous donner à vous aussi, la force de grandir dans son amour et la force de vivre de sa vie. C’est une chance extraordinaire qui nous offerte à tous !

 

 

            Il n’y a rien d’autre à enseigner, il n’y a rien d’autre à retenir que cette affirmation centrale de l’évangéliste Jean : Dieu est amour ! En disant cela, nous disons toute notre foi. En vivant cela, nous vivons toute notre foi. Alors oui, si nous sommes disciples du Christ, nous n’avons pas d’autre choix que de nous obliger à l’amour, nous n’avons pas d’autre choix que de nous obliger à reconnaître en chacun de celles et de ceux qui croisent notre route la présence de l’amour de Dieu. Puisque Dieu les aime, nous ne pouvons que les aimer. Il n’y a pas d’autre choix. L’eucharistie qui nous rassemble est bien le sacrement de l’amour sans cesse renouvelé de Dieu pour nous, le sacrement qui nous donne la force d’aimer comme Dieu nous aime, puisque dans le pain consacré, c’est la vie et l’amour du Ressuscité que nous accueillons. Manger ce pain, c’est nous obliger à une vie d’amour à la hauteur de l’amour que représente ce sacrifice unique du Christ pour nous. Le seul risque que nous prenons en venant le dimanche à l’eucharistie, c’est le risque de voir notre amour grandir infiniment. Dans un monde de plus en plus difficile et incertain, voilà qui devrait nous stimuler et nous réjouir. Amen.

 

  

samedi 28 octobre 2023

30ème dimanche ordinaire A - 29 octobre 2023

 Quand on n'a que l'Amour...



(Jacques BREL, Quand on n'a que l'amour. Source chaine YouTube Jaouad Saber Official) 



 

 

            Quand on n’a que l’Amour…chantait Jacques BREL en 1956. Qui ne connaît cette chanson ? Qui est capable de l’écouter sans se dire : mais bien sûr, il a raison ! Pour le chrétien que je suis, il se fait ainsi l’écho lointain de ce prédicateur qui parcourait la Galilée, la Judée et la Samarie et qui parlait lui-aussi d’amour, je veux parler de Jésus. Quand une nouvelle fois les pharisiens veulent le mettre à l’épreuve, en l’interrogeant sur la Loi pour savoir quel est le grand commandement, ne leur répond-t-il pas en substance : vous n’aurez que l’amour ? L’amour de Dieu et l’amour des autres, comme une seule et même réalité. 

            Quand on n’a que l’Amour… Comment se fait-il, après tant de prédications sur le sujet, que cet amour ne soit pas encore totalement entré dans nos mœurs ? Comment se fait-il que, même entre chrétiens, nous soyons encore capables de nous déchirer ? Comment se fait-il qu’entre membres d’une même communauté croyante, nous soyons encore capables de discordes et de conflits ? Comment se fait-il qu’au sein d’une même famille humaine, nous soyons quelquefois capables de nous déchirer pour des choses bassement matérielles ? N’avons-nous donc pas l’amour ? N’avons-nous donc pas encore compris que tout va mieux, que tout est plus simple, que tout est plus beau… quand nous aimons ? 

            Quand on n’a que l’Amour… A moins que ce ne soit notre conception de l’amour qui soit faussée. Peut-être que nos querelles viennent justement de ce que nous aimons, mais pas les mêmes choses. Peut-être que nos oppositions naissent de ce que nous aimons, mais que nous n’aimons pas l’essentiel. Nous aimons des choses, nous aimons des idées, nous aimons l’idée de l’amour elle-même, mais nous n’aimons pas les autres, qui n’aiment pas les mêmes idées, qui n’aiment pas les mêmes choses, qui n’aiment pas les mêmes personnes… Faudrait-il alors renoncer à aimer ? Ou bien n’aimer que ceux qui nous aiment ? Nous avons déjà entendu Jésus sur la question quand, lors de son sermon sur la montagne, il nous invitait à aimer nos ennemis, comme la marque authentique de notre désir de le suivre Lui, la Source de l’Amour véritable. Ne nous disait-il pas alors : si vous n’aimez que ceux qui vous aiment, quelle récompense méritez-vous ? Les publicains eux-mêmes n’en font-ils pas autant ? Il concluait sa relecture de la Loi par ces mots : Vous donc, vous serez parfaits comme votre Père céleste est parfait (voir homélie du 7ème dimanche ordinaire A). 

            Quand on n’a que l’Amour… Un évêque vénérable d’Hippone et Docteur de l’Eglise, Augustin, prêchait au temps pascal ainsi : Aime et fais ce que tu veux. J’aime cette parole, non pas parce qu’elle nous dégagerait de toute Loi, mais elle nous redit, comme Jésus dans l’évangile de ce dimanche, qu’il n’y a pas d’autre voie que la voie de l’amour, et de l’amour du prochain. Il ne s’agit pas, dans la pensée d’Augustin, de faire ce que j’aime, mais de faire par amour ce qui doit être fait pour l’autre. Ecoutons la suite de son homélie qui peut s’entendre aussi comme une prière : « Ce court précepte t'est donné une fois pour toutes : Aime et fais ce que tu veux. Si tu te tais, tais-toi par Amour, si tu parles, parle par Amour, si tu corriges, corrige par Amour, si tu pardonnes, pardonne par Amour. Aie au fond du cœur la racine de l'Amour : de cette racine, rien ne peut sortir de mauvais. Voici ce qu’est l’Amour ! Voici comment s’est manifesté l’Amour de Dieu pour nous : il a envoyé son Fils unique dans le monde, afin que nous vivions par Lui. Voici ce qu’est l’Amour : ce n’est pas nous qui avons aimé Dieu, c’est Lui qui nous a aimés le premier » (1 Jn 4, 9-10). Ce n’est pas nous qui L’avons aimé les premiers, mais Il nous a aimés, afin que nous L’aimions. Ainsi soit-il. » Il ne s’agit donc pas d’être laxiste, mais d’avoir au cœur même de notre agir le principe de l’amour tel qu’il est en Dieu lui-même. La Loi de la charité ne dispense pas d’appliquer les autres lois, elle en est l’accomplissement : De ces deux commandements dépend toute la Loi, ainsi que les Prophètes, dit Jésus dans l’Evangile. C’est bien ainsi qu’il faut comprendre l’adage d’Augustin. Aie au fond du cœur la racine de l’amour : de cette racine, rien ne peut sortir de mauvais. Saint Augustin lui-même précisera sa pensée en donnant l’exemple d’un père qui corrige son fils alors que son kidnappeur le caresse. Tout le monde préfère les caresses à la correction, fût-elle fraternelle. Et pourtant dit Augustin :  si l’on considère ceux qui sont à l’origine des actions on comprend que c'est l'amour qui corrige, et la méchanceté qui caresse ; les actions humaines ne peuvent être comprises que par leur racine dans l’amour. Toutes sortes d'actions peuvent sembler bonnes sans nécessairement procéder de l'amour. C’est notre amour, quand il est à l’image de l’amour que Dieu nous porte, qui donne sa valeur à nos actions ; c’est l’amour qui donne sa valeur à la Loi. C’est l’amour qui donne sa valeur à notre vie. 

            [Quand on n’a que l’Amour… Chère Alma, toi qui entres aujourd’hui dans la grande famille des disciples de Jésus, je te souhaite de ne vivre que par cet amour. Tu es le fruit de l’amour de tes parents. Apprends à aimer par eux ; apprends à aimer à la source même de l’Amour, Dieu, qui fait de toi sa fille bien-aimée aujourd’hui. Et si un jour quelqu’un te parle de Dieu de manière à ne pas te conduire à aimer plus, fuis-le et cours aussi loin et aussi vite que tu peux. Car Dieu n’est qu’amour et il est Celui qui nous apprend à aimer vraiment.] 

            Quand on n’a que l’Amour… Faut-il vraiment poursuivre encore ? Je vais conclure en citant sainte Thérèse de l’Enfant Jésus et de la Sainte Face, à qui le pape François vient de consacrer une exhortation apostolique. Il nous rappelle quelques paroles de la Sainte la plus aimée par les chrétiens et les non chrétiens. Par exemple, ses mots gravés dans sa cellule : Jésus est mon seul amour ; nous devons les faire nôtres, pour que ce soit son amour qui nous inonde et que nous puissions comme Thérèse, lui rendre amour pour amour. Quand on n’a que l’Amour… nous pouvons comme Thérèse trouver notre vocation et nous écrier : Dans le cœur de l’Eglise, ma Mère, je serai l’Amour. Amen.

samedi 30 octobre 2021

31ème dimanche ordinaire B - 31 octobre 2021

 Deux pour le prix d'un, vraiment ?




                
                S’il est une page d’évangile connue par la plupart, pour ne pas dire par tous les chrétiens, c’est bien celle que nous venons d’entendre ce matin en réponse à la question posée par un scribe : Quel est le premier de tous les commandements ? Et parce que cette page est très connue, nous prenons chaque fois le risque de ne pas vraiment l’écouter, et le risque plus grand encore de n’en pas écouter le commentaire. Je connais, je n’ai rien à apprendre de plus ! C’est aussi ce que je pensais en préparant cette homélie. Mais quelle erreur de ma part ! 

            La version que nous avons entendue est celle de Marc. Et elle possède une différence essentielle à mes yeux des versions de Matthieu et de Luc. Cette différence réside dans l’intention du scribe. Chez Matthieu et Luc, l’intention de celui (ou ceux) qui pose la question à Jésus est clairement d’embarrasser Jésus. Autrement dit, ce serait là une question piège. Parmi les six-cent-treize commandements de la Loi, quel est celui qui a la primauté sur les autres ? Quand l’homme réduit la foi à un ensemble de règles, il est presque normal qu’il s’interroge sur celui qu’il faut absolument respecter. Et selon votre sensibilité, la réponse diffèrera d’un homme à un autre. L’embarras recherché de la part des adversaires de Jésus devient évident : selon la réponse apportée, ils pourraient facilement lui dire qu’il a tout faux ! Chez Marc, il n’est pas question d’embarrasser le Maître. Au contraire, le scribe, ayant entendu la conversation de Jésus avec les Sadducéens, voyant que Jésus avait bien répondu, s’avança vers lui pour lui demander : Quel est le premier de tous les commandements ? Voilà un homme qui reconnaît la sagesse de Jésus et qui ose poser une question qui sans doute le travaille depuis un moment. Il s’adresse à Jésus, non pour l’embarrasser, mais pour trouver une réponse à son propre questionnement. Puisqu’il a bien répondu à ses interlocuteurs précédents, sans doute pourra-t-il lui répondre aussi bien. Il nous faut oser pareillement interroger Jésus sur ce qui est essentiel, ne serait-ce que pour ne pas le perdre de vue. Nous avons pu constater, en ce mois d’octobre, ce que cela donne quand on perd de vue l’essentiel. C’est toujours catastrophique ! Cela signifie aussi que c’est cet essentiel qu’il nous faut toujours retrouver en cas de crise, car là se trouve notre salut. 

            La réponse de Jésus sonne alors comme un deux en un : l’interlocuteur voulait un commandement, Jésus lui en donne deux. Mais peut-on vraiment réduire la réponse de Jésus à une offre commerciale : parce que c’est toi, parce que ta recherche est sincère, je t’en offre un deuxième, en cadeau ? Deux pour le prix d’un ou un avec deux faces ? Il faut nous plonger dans la Première lettre de Jean pour trouver la seule interprétation possible de la réponse de Jésus. C’est bien un seul commandement qui possède deux faces, deux mouvements. Les versets vingt et vingt-et-un du chapitre quatre de cette première lettre de l’Apôtre que Jésus aimait dit ceci : Si quelqu’un dit : ‘J’aime Dieu’ et qu’il déteste son frère, c’est un menteur ; celui qui n’aime pas son frère qu’il voit, ne saurait aimer Dieu qu’il ne voit pas. Oui, voilà le commandement que nous avons reçu de Lui : que celui qui aime Dieu aime aussi son frère. Nous ne pouvons pas séparer ce double mouvement de l’unique obligation d’aimer. Pour un chrétien qui croit que Dieu s’est fait homme en Jésus, et que Jésus est vrai Dieu et vrai homme, cela est encore plus impossible que pour tout autre homme, croyant en Dieu ou non. Nul ne saurait dire : J’aime Jésus, vrai Dieu, parce qu’il nous sauve par sa mort et sa résurrection ; mais Jésus vrai homme, cela m’est impossible ! Son habitude de s’adresser à tous les hommes, même aux étrangers, même aux pires pécheurs, ses discours par lesquels il nous demande d’aimer nos ennemis, de tendre l’autre joue à celui qui nous frappe… cela est inaudible, cela est impossible à vivre ! Laissons tomber l’homme, ne prenons que le Dieu ! Ben non, pas possible. De même que tu ne peux pas séparer Dieu et l’homme en Jésus, de même tu ne peux pas séparer l’Amour que tu portes à Dieu de l’Amour que tu dois porter aussi aux hommes, à tout homme que Dieu met sur ta route. Le scribe qui interrogeait ne s’y trompe pas : Fort bien Maître, tu as dit vrai ! Comme le souligne Matthieu dans sa version, toute la Loi et les prophètes sont contenus dans ce double mouvement d’un unique Amour. Ce n’est même pas une invention de Jésus ; c’est juste la répétition du catéchisme en une réponse bien concentrée, bien calibrée. Vous pouvez relire, durant les longues soirées d’hiver qui s’installent, tout le Premier Testament pour vous en rendre compte. 

            En redisant à ce scribe ce qui est fondamental et incontournable, Jésus s’adresse aussi à chacun de ces disciples ; il nous adresse cette réponse aujourd’hui. A chacun de décider ce qu’il en fait ; mais pour être disciple du Christ, même et surtout en ce temps de crise à l’intérieur de l’Eglise, c’est à ce commandement à double mouvement qu’il nous faut revenir. Nous ne pourrons jamais en faire l’économie ; nous ne pourrons jamais nous en affranchir. Dieu est l’Unique et il n’y en a pas d’autre que lui. L’aimer de tout son cœur, de toute son intelligence, de toute sa force, et aimer son prochain comme soi-même, vaut mieux que toute offrande d’holocaustes et de sacrifices. Si nous nous en tenons à cela, plus aucun abus, d’aucune sorte, ne devient possible. A ceux qui croient cela et qui cherchent à le vivre sincèrement, il est donné à entendre la parole dernière de Jésus à ce scribe : Tu n’es pas loin du Royaume de Dieu. Amen. 

samedi 12 septembre 2020

24ème dimanche ordinaire A - 13 septembre 2020

 Tous débiteurs ?



(Dessin de Coolus, Le Lapin bleu)



            Ben Sirac avait prévenu : Celui qui se venge éprouvera la vengeance du Seigneur. Jésus enfonce le clou : C’est ainsi que mon Père du ciel vous traitera, si chacun de vous ne pardonne pas à son frère du fond du cœur. La messe est dite : il nous faut donc pardonner, il n’y a pas le choix, sous peine de ne pas être pardonné en retour par Dieu. Pour ne pas être pris en défaut, soyons au clair avec les signes qui montreront que nous savons pardonner. 

            Le premier signe nous est donné par Ben Sirac : c’est le renoncement nécessaire à la rancune et à la colère, faute de quoi nous serons poussés à nous venger. Rancune et colère peuvent sembler séduisantes quand du mal nous est fait ; mais elles sont vénéneuses et nous conduisent à notre perte. La colère est un mal qui ronge ; selon Ben Sirac, Dieu lui-même ne peut guérir ce mal si nous l’entretenons. Quant à la rancune, elle est un obstacle au pardon puisqu’elle nous fait ressasser sans cesse le mal commis à notre égard. Rancune et colère sont les barreaux de la prison dans laquelle nous nous enfermons, si nous leur cédons. La vengeance qu’elles appellent n’apporte rien de bon, jamais.  

            Le deuxième signe nous est encore indiqué par le Sage. C’est la fidélité aux commandements, dont il faut toujours se rappeler l’introduction : Ecoute, Israël… je suis le Seigneur ton Dieu qui t’ai fait sortir du pays d’Egypte, de la maison d’esclavage. La fidélité aux commandements s’inscrit dans le geste libératoire de Dieu envers son peuple. Sur les bords de la Mer Rouge, nous sommes devenus les débiteurs de Dieu qui a libéré son peuple de l’esclavage. Nous qui nous reconnaissons de son peuple, nous pouvons dire que Dieu nous a rendus libres, une fois pour toute. C’est une dette perpétuelle. Et durant la longue marche au désert, il nous a montré le chemin quotidien de cette liberté. Le respect de ses commandements n’est pas une contrainte, mais une libération de nos côtés sombres, libération des esclavages auxquels nous consentons : désir de possession, désir de puissance, désir d’être notre propre Dieu. L’écoute de sa Parole et le respect de sa Loi nous remettent constamment à notre juste place face à Dieu, face aux autres. Rancune, colère, jalousie sont « soignées » par notre engagement à vivre de cette Loi fondamentale. 

            Le troisième signe que nous savons pardonner est la reconnaissance indiquée par Paul dans sa lettre aux Romains du fait que nous vivons pour le Seigneur. Ceci est propre aux chrétiens. Vivre pour le Christ, c’est reconnaître d’abord qu’il a livré sa vie pour nous. Si la libération d’Egypte était une dette perpétuelle, que dire de celle que le Christ a contracté pour nous ? Elle est inextinguible, parce que son amour pour nous est inextinguible. Comment, devant la croix, refuser de pardonner, alors même qu’elle nous montre le prix de notre pardon par Dieu. Il a fallu que Jésus s’offre sur la croix pour que nous soyons pardonnés par Dieu. Qui pense pouvoir rembourser cette dette immense ? Qui pense que la croix vaut moins pour lui que le mal qu’un frère a pu commettre à son encontre ? Si nous pensons que nous sommes les créanciers de nos frères, la croix nous rappelle que nous sommes d’abord les débiteurs de Dieu. Nous sommes ce serviteur prostré aux pieds de son roi, l’implorant de toutes ses forces : Prends patience envers moi, et je te rembourserai tout. Nous sommes ce serviteur que le maître laisse repartir en lui remettant sa dette. Nous ne pourrons jamais la rembourser ; nous ne pourrons jamais égaler le geste du maître. Mais nous pouvons nous en approcher. Nous pouvons faire ce que ce serviteur n’a pas su ou voulu faire : remettre les pauvres dettes de nos frères puisque Dieu nous a remis notre immense dette. Nous pouvons nous montrer dignes de ce geste d’amour ; nous pouvons nous considérer comme débiteur de l’amour de Dieu. A ceux qui refusent d’être les débiteurs de l’amour de Dieu, Jésus annonce déjà le jugement qui sera prononcé : dans sa colère, son maître le livra aux bourreaux jusqu’à ce qu’il eût remboursé tout ce qu’il devait. Vivre pour le Seigneur, c’est vivre de son amour ; vivre pour le Seigneur, c’est faire rayonner cet amour autour de nous. L’amour est le puissant levier du pardon. Sans amour, pas de pardon possible. Sans pardon, pas d’amour possible. Tout est lié ! 

            Débiteurs éternels devant Dieu, ne laissons pas nos querelles humaines devenir des obstacles à l’amour de Dieu pour nous. Ne laissons pas nos querelles humaines remettre en cause le pardon que le Christ nous a chèrement obtenu. Pardonnons pour être pardonnés ; aimons comme nous sommes aimés : passionnément, infiniment. C’est l’invitation que le Christ nous adresse aujourd’hui pour notre salut. Qu’il en soit ainsi. Amen. 


lundi 16 avril 2018

03ème dimanche de Pâques B - 15 avril 2018

Si l'un de nous vient à pécher...





Je vous écris cela pour que vous évitiez le péché. Ainsi commence la deuxième lecture de ce dimanche. Ce qui précède cette affirmation, ce n’est pas l’extrait de la première lettre de Jean que nous avions entendu dimanche dernier (et qui était tiré du chapitre 5). Non, ce qui précède cette affirmation de Jean, c’est le début de sa lettre et plus immédiatement cette autre citation : Si nous disons que nous sommes sans péché, nous faisons de lui [de Dieu] un menteur, et sa parole n’est pas en nous. Il conclut ainsi un long développement sur la fidélité de Dieu et sur notre communion avec Dieu. Cette fidélité de Dieu s’exprime dans le sacrifice du Christ ; notre communion avec Dieu s’exprime quant à elle par l’accueil de sa Parole dans notre vie.  

Il peut sembler étrange, voire contradictoire, que les disciples du Christ commentent encore des péchés. Le Christ n’a-t-il pas offert sa vie en sacrifice pour les péchés des hommes ? Si la résurrection de Jésus ouvre bien la voie à notre propre résurrection, sa vie sans péché n’a jamais empêché l’homme d’être soumis encore à ce même péché. Nous ne sommes pas encore comme Jésus, même si nous avons accueilli sa vie en nous au moment de notre baptême ! Il faudrait certes tendre vers une vie sans péché ; la résurrection du Christ nous en donne les moyens. Mais la chair est faible, et le péché que nous voudrions éviter, nous le faisons quand même. Même saint Paul reconnaît que le bien qu’il voudrait faire, il n’y arrive pas et le Mal qu’il voudrait éviter, il le fait quand même. Il nous faut donc accepter comme une donnée inhérente à notre humanité le fait que nous soyons pécheur et que nous avons besoin de quelqu’un pour nous sauver, pour nous libérer du Mal. Le début de notre salut est dans la reconnaissance de notre état premier. Comment Jésus pourrait-il nous guérir si nous ne reconnaissons pas notre Mal ? Comment Jésus pourrait-il sauver ceux qui ne croient pas avoir besoin d’être sauvés ? 

Que se passe-t-il alors si l’un de nous commet un péché ? Jean est clair : si cela devait arriver, nous avons un défenseur devant le Père : Jésus Christ, le Juste. Autrement dit, Jésus, l’homme sans péché, n’est pas notre accusateur, mais notre avocat, celui qui interviendra en notre faveur. Il l’a fait sur la croix en offrant sa vie : c’est lui qui, par son sacrifice, obtient le pardon de nos péchés. Jésus sera pour toujours entre Dieu et nous. Sa croix sera pour toujours le signe du pardon que Dieu nous accorde, à cause de son Fils Jésus. Il n’y a pas à craindre Jésus ; il y a à garder ses commandements. Nous avons déjà découvert dimanche dernier que garder les commandements signifiait pour le croyant aimer Dieu et son prochain. Jean nous fait faire un pas de plus en affirmant que garder les commandements revient aussi à connaître Jésus. Celui qui dit : ‘Je le connais’, et qui ne garde pas ses commandements, est un menteur : la vérité n’est pas en lui. Jean lie la connaissance de soi, la garde des commandements et le salut. Est sauvé celui qui, se reconnaissant pécheur, garde malgré-tout, les commandements. Ayant Jésus comme avocat, il ne peut qu’être sauvé.  

Si l’un de nous vient à pécher, il n’y a pas à s’affoler, ni à désespérer. Nous avons toujours la possibilité d’être sauvé par Jésus, mort et ressuscité pour notre vie. Attachons-nous à lui, attachons-nous à sa Parole, attachons-nous à son amour. Et nous vivrons, dès aujourd’hui et pour toujours. Amen.

(Dessin de M. Leiterer)

samedi 28 octobre 2017

30ème dimanche ordinaire A - 29 octobre 2017

L'amour, vieille rengaine ou marqueur du croyant ?







Et voilà, on nous parle encore d’amour ! Il fut un temps, pas si lointain et sans doute pas complètement oublié, où l’on pouvait croire que la religion se réduisait à cela : aimer ! Certains ont même pu faire le reproche aux chrétiens de savoir bien en parler, mais d’être très peu efficace en amour dès qu’il s’agissait de passer à la pratique. Ils prêchent l’amour et c’est aux autres de le vivre ! Comme si les chrétiens étaient de ceux qui répètent à l’envie : aimez-nous ! N’en déplaise à ceux qui trouvent que cela fait trop, une fois encore la liturgie nous invite à méditer l’ordre du Christ : Aime Dieu ! Aime ton prochain ! 
 
Remarquons d’emblée que l’amour n’est pas une invention du Christ. Jésus n’a rien dit d’original en demandant à ses disciples d’aimer Dieu. Il n’a rien dit d’original quand il a demandé aux hommes d’aimer le prochain. Tout cela est déjà largement contenu dans la Loi et les prophètes, comme nous le rappelle le passage du livre de l’Exode que nous avons entendu en première lecture. Certes, ceux qui ont été très attentifs pourront signaler ici que le mot « amour » ne figure pas dans l’extrait proclamé. C’est vrai ! Mais il est comme inscrit en filigrane dans chaque ligne. Il est un traité de l’amour en acte, de l’amour au quotidien. Tu n’exploiteras pas l’immigré, tu ne l’opprimeras pas. Vous n’accablerez pas la veuve et l’orphelin… Si tu prêtes de l’argent à un pauvre parmi tes frères, tu n’agiras pas envers lui comme un usurier… Si tu prends en gage le manteau de ton prochain, tu le lui rendras avant le coucher du soleil… Ce n’est pas d’amour passion dont il s’agit ici, mais de cet amour essentiel, primordial, qui me fait respecter l’autre, qui me fait considérer l’autre comme un frère ; cet amour essentiel et primordial qui rend la vie possible, fraternelle, supportable. Que serions-nous sans cet amour primordial ?
 
L’auteur du livre de l’Exode souligne que Dieu lui-même justifie toutes ces demandes par le fait qu’Israël a été un immigré au pays d’Egypte. Il renvoie son peuple à cette expérience vécue là, d’être à peine toléré, suspecté de noirs desseins contre l’Egypte, pour être enfin exploité, réduit à l’esclavage. Sans doute aurait-il aimé à ce moment-là que les égyptiens manifestent un peu de cet amour primordial nécessaire envers eux. Il n’en fut rien. Il a fallu l’intervention de Dieu pour que la libération soit possible, pour que la justice soit rétablie. Et Dieu de prévenir son peuple : si tu accables [les petits], j’écouterai leur cri. Ma colère s’enflammera et je vous ferai périr par l’épée. Cet amour primordial, a minima, est nécessaire pour vivre devant Dieu. Dieu prévient l’homme : ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu’il te fasse ! L’amour primordial commence avec cette prise de conscience. 
 
Il semblerait que les pharisiens aient oublié ce principe quand, cherchant à piéger Jésus, ils l’interrogent sur la Loi : Quel est le grand commandement ? Il est vrai qu’il y avait le choix parmi les 613 que les docteurs de la Loi avaient décompté. Retiendrait-il une prescription morale ? ou plutôt une prescription cultuelle ? ou davantage une prescription juridique ? La réponse de Jésus se situe alors dans la droite ligne des prophètes Michée, Isaïe et Amos qui avaient réduit la liste, respectivement à trois pour Michée (pratique la justice, aime la miséricorde, marche humblement avec ton Dieu), deux pour Isaïe (Observe ce qui est droit, pratique ce qui est juste) et un pour Amos Cherchez moi et vous vivrez), avant qu’Habaquq ne les fonde tous sur un principe : Le juste vivra par sa foi (Rabbi Simlaï, Talmud de Babylone, Traité Makkot, 23b). La réponse de Jésus, ce sont ces deux commandements qui se fondent en un seul, tant il est difficile de vivre l’un sans l’autre : Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de tout ton esprit. Tu aimeras ton prochain comme toi-même. La réponse de Jésus devient la quintessence de toute la Loi : De ces deux commandements dépend toute la Loi, ainsi que les Prophètes. L’amour est donc bien l’irréductible de la foi, l’absolu incontournable de la foi. Saint Jean, celui qui nous a révélé que le nom de Dieu était Amour, l’affirmera à sa manière lorsqu’il écrira dans sa première lettre : Si quelqu’un dit : ‘J’aime Dieu’ et qu’il déteste son frère, c’est un menteur : celui qui n’aime pas son frère qu’il voit, ne saurait aimer Dieu qu’il ne voit pas (1 Jn 4, 20). 
 
A ceux qui pensaient pouvoir s’affranchir du devoir d’aimer chacun de ceux que Dieu met sur sa route, il est redit avec force que l’homme ne peut se lasser d’aimer. Tout est dit dans l’Amour, tout est vécu dans l’Amour que Dieu nous donne de vivre. Tout devient supportable dans cet Amour qui vient de Dieu. L’Amour n’est pas une vieille rengaine, mais le marqueur du disciple authentique du Christ. Ce n’est pas d’un amour humain que nous devons vivre ; c’est de l’Amour même de Dieu. Et c’est dans l’Amour qui nous vient de Dieu que nous pouvons aimer chacun, même ceux qui nous insupportent. Apprenons donc du Christ à aimer comme Dieu aime. Et pour cela, laissons-nous aimer de Dieu, infiniment, passionnément ! Amen.

(Dessin de M. Leiterer)

dimanche 10 juillet 2016

15ème dimanche ordinaire C - 10 juillet 2016

Un renversement de perspective.




Le temps des vacances qui s’ouvre nous invite à un changement de perspective. Voici que ce qui fait l’essentiel de nos occupations quotidiennes est mis de côté pour un temps de repos bien mérité. Et même lorsque l’on choisit de ne pas partir, notre rythme de vie change. Nous arrivons même quelquefois à reconsidérer les choses de la vie. La liturgie de ce dimanche semble ne pas échapper à cette règle. Avec Moïse, avec Jésus, nous sommes invités à un autre regard. 
Le premier regard à changer, c’est celui de notre rapport avec Dieu par la prière. Souvent, des gens me disent : je ne prie pas parce que je ne sais pas quoi dire à Dieu. Comme si l’essentiel de nos relations reposait sur les paroles que nous pouvons prononcer. Moïse, lorsqu’il s’adresse à son peuple, vient nous dire qu’avant de parler à Dieu, il faut apprendre à l’écouter : Ecoute la voix du Seigneur ton Dieu, en observant ses commandements et ses décrets. Je dois donc plus me préoccuper de ce que Dieu me dit et moins penser à ce que je vais bien pouvoir lui dire. L’écoute de Dieu est nécessaire et indispensable pour bien comprendre ce que Dieu attend de moi, pour découvrir le projet d’amour qu’il porte pour moi. Il ne s’agit pas de se lancer dans un activisme irréfléchi, mais de bien entendre ce que Dieu veut pour ensuite pouvoir le réaliser. Parce que l’écoute de Dieu n’est pas passive ; écouter Dieu, ce n’est pas rester assis à ne rien faire, mais porter en soi (dans ta bouche et dans ton cœur) la Parole de Dieu afin de pouvoir en vivre et la vivre. Dieu ne me parle pas pour faire de belles phrases, mais pour me mettre en route, pour que j’avance à sa rencontre par la rencontre de celles et ceux qu’il met sur mon chemin. 
Le second regard à changer, c’est dans ma manière de me situer par rapport aux autres. Le docteur de la loi qui vient vers Jésus s’interroge à juste titre sur ce qu’il convient de faire avoir en héritage la vie éternelle. La question est importante, ou du moins devrait l’être pour chaque croyant. Il s’agit bien de ne pas rater sa vie à faire des choses inutiles pour se rendre compte au dernier moment que j’ai oublié l’essentiel. La réponse de Jésus renvoie l’homme vers ce qu’il sait de la Parole de Dieu, vers ce qu’il croit avoir compris de ce que Dieu lui demande : Dans la Loi, qu’y a-t-il d’écrit ? Et comment lis-tu ? Et le docteur de la Loi de reprendre ce qui est essentiel pour lui : Tu aimeras le Seigneur ton Dieu… et ton prochain comme toi-même. La conclusion de Jésus s’impose d’elle-même : Tu as répondu correctement. Fais ainsi et tu vivras. Tout aurait pu s’arrêter là. L’essentiel a été dit. Mais cela ne semble pas suffire à notre homme. Il relance la discussion de façon surprenante :  Qui est mon prochain ?  Je ne sais pas bien ce qu’il attend de Jésus à ce moment-là : veut-il savoir si tous les hommes sont à aimer, ou si on peut effectuer un tri parmi eux : ceux qui sont aimables et ceux qui le sont moins ? Toujours est-il qu’à question surprenante, réponse surprenante. Avec la parabole du bon samaritain, Jésus ne dit pas à l’homme qui l’interroge qui est son prochain, mais il lui demande de se faire le prochain des autres. Un renversement inouï. Ne te demande pas qui est ton prochain, mais de qui tu dois te faire le prochain ! Il n’est plus possible de classer ceux que nous rencontrons : ils sont tous, ceux dont je dois me faire proche. Celui qui croise ma route, s’il a besoin de moi, je dois m’en faire le prochain. 
Va, et toi aussi, fais de même. Cette dernière parole de Jésus au docteur de la Loi qui l’interrogeait, est pour nous tous. Nous ne pouvons plus nous dérober. Disciples du Christ, nous sommes le prochain de tout homme qui croise notre vie, parce que tout homme a été pris dans l’amour de Jésus et sauvé par lui sur la croix. Je ne peux pas défaire ce que l’amour de Dieu a fait pour chaque homme. Je ne peux qu’assumer, avec sa grâce, le salut offert à tous. Je ne peux que, à l’image de Jésus, me faire le prochain des opprimés et des affligés. Ma parole et mes actes doivent annoncer au monde que Dieu est vraiment un Père et qu’il prend soin de tous ses enfants (Prière eucharistique 4 pour diverses circonstances).  A ceux qui se demandaient ce qu’ils pourraient bien faire de ce temps de vacances, voici une belle réponse : ne vivons pas nos vacances en passant à côté des autres sans les voir ; nous pourrions rater une rencontre avec le Christ. Amen.

samedi 7 mars 2015

03ème dimanche de Carême B - 08 mars 2015

Dieu fait alliance : il fait de nous un peuple libre !




Qu’est-ce qui fait d’un rassemblement de gens un peuple ? Dans la Bible, c’est simple, un peuple, c’est un chef, une loi, une terre. La terre, Dieu l’a promise ; ceux qu’il a fait sortir d’Egypte à bras fort, il les y conduit. Une Loi, ce sont les dix commandements que nous avons entendu en première lecture ; elle est le cadre de l’Alliance que Dieu conclut avec les hommes. Un chef : le peuple en a un depuis qu’il a accepté de le suivre hors d’Egypte. Ce n’est pas Moïse, c’est Dieu lui-même. C’est lui qui est à l’origine de tous les signes qui auront fait plier Pharaon, Roi d’Egypte, qui ne voulait pas laisser partir ceux que Moïse réclamait au nom de son Dieu. 
 
Depuis le Mercredi des Cendres, nous découvrons l’alliance que Dieu veut faire avec nous. Nous avons vu que cette alliance est alliance pour la vie et alliance pour la joie de l’homme. Elle est aussi alliance qui fait de tous ceux qui la suivent un seul peuple, le peuple que Dieu se donne. Le don de la Loi ne se veut pas un acte d’aliénation ; il ne s’agit pas d’enfermer le peuple dans un carcan légaliste. Au contraire, cette loi est donnée pour poursuivre l’œuvre de libération entreprise avec la sortie d’Egypte. C’est l’obsession éternelle de Dieu. Libérer l’homme de tout ce qui l’entrave, de tout ce qui le tient loin de Dieu. 
 
Il n’y a qu’à relire les Ecritures du Premier Testament pour s’en rendre compte. Le seul but de Dieu, c’est d’entrer en alliance avec l’homme, d’avoir un vis-à-vis qui lui ressemble et à qui il puisse offrir, par grâce, les richesses de son amour. La Loi donnée par Dieu dans le désert visait à simplifier cette relation d’alliance et à en fixer le cadre. L’homme, selon les dix paroles données à Moïse, « ne gardera qu’un Dieu, celui qui lui a manifesté tendresse et miséricorde en le sortant d’Egypte ; il renoncera aux formules magiques, il se délivrera de toute contrainte un jour par semaine et honorera ceux dont il tient la vie. L’homme manifestera ainsi qu’il n’a la maîtrise ni de Dieu, ni de son travail, ni de ses parents, mais qu’il a reçu une liberté, une foi, un travail, une terre ». L’homme n’est pas sa propre origine et l’alliance vient justement le lui rappeler. 
 
Les autres commandements établissent les règles nécessaires à toute vie sociale : interdit du vol, de l’adultère, du meurtre. Ainsi sera préservée la vie du groupe. Rompre un seul interdit, revient à casser l’harmonie voulue par Dieu, et donc à briser gravement et durablement l’alliance. En agissant ainsi, l’homme s’éloignerait de ce qui le rend semblable à Dieu : la capacité d’aimer et d’agir par amour. 
 
Les dernières paroles introduisent un nouveau terme entre Dieu et l’homme : le prochain. Déjà se retrouvent unis le respect de Dieu et le respect de tout homme, union que Jésus reprendra à son compte dans le double commandement de l’amour. Il est ainsi attesté que Jésus ne vient pas changer la religion, mais la porter à son terme, en réalisant l’alliance ultime que rien ne pourra plus défaire. 
 
Ces dix paroles visent donc bien la liberté de l’homme : sa liberté individuelle, mais aussi sa liberté sociale : en vivant selon ces paroles, l’homme se découvrira vraiment libre. Le Dieu qui l’a sorti d’Egypte la lui garantit : il l’appelle à cette liberté. Voilà qui devrait rassurer ceux qui pensent que la religion est l’opium du peuple. Le Dieu de l’alliance est celui qui nous libère. Il en fait lui-même le rappel avant de donner sa Loi. Je suis le Seigneur ton Dieu, qui t’ai fait sortir du pays d’Egypte, de la maison d’esclavage. Puisqu’il nous a sorti de l’esclavage du péché, pourquoi voudrait-il nous y faire retourner ? Nous sommes le peuple que Dieu s’est donné ; nous sommes à son image et à sa ressemblance : libres, souverainement libres. Amen.
 
(Dessin de Coolus, Le blog du lapin bleu)

samedi 12 février 2011

06ème dimanche ordinaire A - 13 février 2011

Si tu le veux...



Si tu le veux, tu peux observer les commandements. On pourrait croire, un peu vite, que tout est dit de nos relations avec Dieu dans cette phrase extraite de notre première lecture. Pourtant, cette affirmation de Ben Sirac le Sage n’est pas aussi anodine que cela. Elle me semble même paradoxale. En fait, elle a quelque chose de libérant et de terrifiant en même temps.

Si tu le veux, tu peux observer les commandements. C’est une liberté qui m’est offerte. Rien ne m’oblige ! Si tu veux… tu peux… Personne ne saurait me contraindre. Je suis libre face aux commandements de Dieu. Une lecture trop rapide pourrait faire croire que je peux donc faire mon marché et choisir les commandements que je voudrais respecter et laisser ceux qui me déplaisent. A l’époque de Ben Sirac, il existe une telle multitude de petits commandements annexes (plus de 600) que personne ne peut les connaître vraiment tous. Si j’en oublie un au passage, ce n’est pas si grave : il me suffira d’invoquer cet argument : Si tu le veux. Je ne suis pas sûr que Ben Sirac visait un relativisme de la Loi de Dieu. Sa proposition se situait plutôt en amont : si tu veux vivre la Loi, vis-la ; si tu ne veux pas, laisse-la. La Loi n’est pas un marché où l’on prend ce que l’on veut. C’est la Loi et toute la Loi ou ce n’est pas la Loi. Ce que Jésus traduira dans l’Evangile par cette phrase : Quand vous dites « oui », que ce soit un « oui », quand vous dites « non », que ce soit un « non ». Tout ce qui est en plus vient du Mauvais. La liberté qui m’est offerte au départ est une liberté qui m’engage. L’homme croyant n’est ni une girouette, ni un culbuto !

Et c’est là que l’on comprend ce que cette affirmation de Ben Sirac a de terrifiant : si je choisis la Loi et que je suis incapable de la respecter totalement, qu’adviendra-t-il ? Mon « oui » peut-il devenir un « non », ou mieux un « peut-être » ? Jésus est clair : oui, c’est oui ; non, c’est non. La liberté qui m’est offerte n’est donc pas un droit à faire n’importe quoi, n’importe quand. La liberté qui est offerte est une liberté initiale, la liberté de choisir un mode de vie, la vie ou la mort, l’eau ou le feu. Il faut choisir un chemin, et le reste suivra, le reste sera donné.

Quand Jésus parle de la Loi, il la relit de manière sévère, à tel point qu’il est légitime de s’interroger qui peut encore la respecter : plus le droit à la colère, ni à l’insulte, pas même un regard d’envie sur quelqu’un ! En fait, ce qui compte pour Jésus, c’est que notre rapport à la Loi dépasse celui des scribes et des pharisiens, dépasse le légalisme forcené. N’oublions pas que Jésus a réinterprété toute la Loi dans un unique commandement qui surpasse tout : Aime Dieu et ton prochain. Dans l’amour, rien ne se fait de mal. Il a dit aussi : ce que tu veux que les autres fassent pour toi, fais-le pour eux ! Voilà deux paroles qui me permettent de poser le choix initial, en toute liberté, avec la certitude que mon « oui » restera un « oui ». Je n’ai plus à craindre d’oublier de respecter un commandement ; dès lors que j’aime vraiment, je suis juste ; dès lors que j’aime, je mets en application la Loi de Dieu.

Si tu le veux, tu peux observer les commandements ! Si tu le veux, tu peux aimer. Il suffit de tourner ton regard vers Jésus Christ. Il te montre le chemin de l’amour véritable ; il te montre le chemin de la Loi parfaite. Et comme se plaisait à dire Saint Augustin : Aime, et fais ce que tu veux !





(Dessin de Coolus, Blog du lapin bleu, voir mes liens)