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samedi 21 février 2026

1er dimanche de carême A - 22 février 2026

 Connaître le bien et le mal ?




Jérôme BOSCH, le jardin d'Eden, 1503

 



            Voici donc revenu le temps du carême et avec lui, les grands textes bibliques qui nous invitent à sonder nos reins et nos cœurs pour en débusquer le mal et y tracer un chemin de conversion. Quarante jours nous sont offerts pour entendre à frais nouveaux la Parole de Dieu et la laisser agir en nous. La première étape nécessaire pour suivre ce chemin de conversion, c’est la lutte contre le mal qui réside en nous d’abord.

            Au temps de la Genèse, lorsque le monde allait encore selon le plan de Dieu, un seul interdit : ne pas toucher aux fruits de l’arbre de la connaissance du bien et du mal. Tout le reste était possible ; tous les autres arbres à fruits disponibles. Nous pourrions penser que c’est là un petit sacrifice à faire, et que vraiment, un seul interdit devant la profusion de la création divine, c’était peu de chose et pas si compliqué à réaliser. Mais voilà, à y regarder de près le fruit de cet arbre justement devait être savoureux, il était agréable à regarder, il était désirable, cet arbre, puisqu’il donnait l’intelligence. C’est toujours étonnant et consternant de constater que ce qui est permis semble fable et sans goût, alors que l’interdit semble désirable, agréable, savoureux. C’est comme si le mal avait un attrait particulier. Il suffit d’ailleurs de feuilleter un journal. Je m’effraie toujours devant la quantité de faits divers violents, en particulier ceux qui ont pour auteurs des mineurs. Avons-nous échoué collectivement à juguler la violence, à faire comprendre que le bien est préférable, toujours, et que la nature humaine n’a pas été créée pour pencher vers le mal ? N’avons-nous toujours pas compris le sens de cet interdit premier, qui posait comme un absolu de ne pas toucher à l’arbre du milieu du jardin, celui justement de la connaissance du bien et du mal ?

            Cet interdit, contrairement à la parole du serpent dans la Genèse, n’empêchait pas l’homme d’être comme Dieu, puisque Dieu nous a fait à son image et à sa ressemblance. Il nous empêchait simplement de prendre la place de Dieu en lui laissant le soin de définir, à lui seul et pour tous, ce qui est le bien et ce qui est le mal. Car quand chacun décide de ce qui est bien et de ce qui est mal, l’humanité va à la catastrophe, parce que ce qui est bien pour moi peut être jugé mauvais par un autre. Interdire de consommer les fruits de cet arbre de la connaissance du bien et du mal, c’était interdire à tous et à chacun de se faire le juge de ce qui était bien ou mal. C’était marquer le refus clair que le bien et le mal deviennent relatifs, laissés à l’appréciation de chacun, selon des intérêts particuliers, divergeant presque nécessairement des intérêts des autres. Si Dieu se réserve cette connaissance, c’est pour que tous les hommes regardent comme bien le Bien, et comme mal, le Mal. Une même norme pour tous, fixée par le même référent : Dieu, et seulement Dieu, ce Dieu qui avait tout créé par sagesse et avec amour.

            Si le malin échoue à séduire Jésus et à l’entraîner à sa suite, c’est parce que Jésus est vrai Dieu, tout en étant vrai homme. L’Esprit Saint agissant en lui, il peut déjouer les pièges du diable. Il a pour unique mesure le bien défini par Dieu, son Père, et non pas un bien relatif défini par son adversaire. Quand Dieu reste la référence ultime, aucune tentation ne porte de fruits, aucune déviation du bien n’est possible, quand bien même l’adversaire en présenterait une version tronquée. Celui qui marche avec Dieu, sait faire la différence entre le bien et le mal ; celui qui marche avec Dieu et laisse son Esprit le conduire, sait choisir le bien et non seulement rejeter le mal, mais le vaincre aussi. Définitivement. Le diable le quitte, parce qu’il n’a pas de prise sur lui.

            Nous ne sommes qu’humains, vous et moi, mais nous marchons vers notre accomplissement, vers le Royaume où Dieu nous attend et où nous serons à nouveau totalement à son image et sa ressemblance. Et si le péché domine encore sur nous à cause de la faute de nos premiers parents, nous savons aussi, nous qui reconnaissons en Jésus, le Messie de Dieu, qu’il est venu couvrir la multitude de nos fautes et nous offrir le salut. Si la mort a frappé la multitude par la faute d’un seul, combien plus la grâce de Dieu s’est-elle répandue en abondance sur la multitude, cette grâce qui est donnée en un seul homme, Jésus Christ. Paul nous rappelle ainsi que la faute d’un seul a entraîné le péché de la multitude ; et les péchés de la multitude nous ont valu la grâce d’un seul, Jésus, le Sauveur.

Nos premiers parents n’ont pas su accepter l’interdit unique qui les gardait à l’image et à la ressemble de Dieu ; ne soyons pas ceux qui aujourd’hui n’acceptent pas le salut offert par le Fils unique de Dieu pour nous rendre cette image et cette ressemblance avec lui. Ecoutons sa Parole vivante, laissons l’Esprit reçu à notre baptême agir en nous ; et nous vaincrons, avec le Christ, celui qui veut nous maintenir loin de Dieu, loin du royaume, loin de la vie à laquelle Dieu nous appelle. Il n’est jamais trop tard pour choisir Dieu ; il n’est jamais trop tard pour choisir sa vie. Que ce carême soit le temps d’un nouveau départ, d’un nouveau Oui au Dieu de l’Alliance et de la Vie. Amen.

samedi 12 août 2023

19ème dimanche ordinaire A - 13 août 2023

 Confiance ! c'est moi ; n'ayez plus peur !


 

 

 



          Toutes les crises que nous pouvons connaître ont un point commun : le manque de confiance ! Après le rapport de la CIASE, la plupart des journaux soulignait le déficit de confiance en l’Eglise et en sa capacité de se réformer. Les crises politiques et économiques sont souvent le résultat d’un manque de confiance dans l’avenir ; les indices ne sont pas bons, on ne voit pas comment en sortir, et en politique comme en économie, tout déraille. Et je ne parle pas du manque de confiance dans la police dans certains quartiers voire dans certains milieux sociaux ! La confiance est difficile à gagner et très facile à perdre. 

          Jésus n’échappe pas à ce phénomène, nous le voyons dans l’évangile de ce dimanche. Il vient de nourrir la foule au désert, il renvoie tout le monde, y compris ses disciples, pour prendre le temps d’un cœur à cœur avec son Père, dans la prière. Comme ses disciples avaient pris la barque pour le précéder sur l’autre rive à sa demande, il se trouve là, seul. Comme il doit les rejoindre, on aurait pu imaginer qu’il prendrait une autre barque, au petit matin, lorsque les pêcheurs sortiraient pour leur travail. Mais non, pourquoi faire aussi simple ? Matthieu note sobrement dans son évangile : Vers la fin de la nuit, Jésus vint vers eux en marchant sur la mer. Il écrit cela comme une évidence, comme si cela était quelque chose qui se faisait couramment ! Pas besoin d’être dans la barque avec les disciples pour être, comme eux, bouleversés. N’oublions pas que la barque était battue par les vagues, car le vent était contraire. Dans ces conditions, prendre Jésus pour un fantôme, c’est encore bien gentil. Beaucoup n’hésitent pas à dire aujourd’hui que c’est une fable, une belle histoire à dormir debout, quand ils ne tournent pas tout bonnement le signe donné par Jésus en dérision : moi aussi je pourrais le faire pour peu qu’on me dise où sont les gros cailloux ! La bonne blague ! Pourtant, l’invitation à la confiance que Jésus adresse à ses disciples, et à nous aujourd’hui, montre bien que ce n’est pas une belle histoire, que le signe a bien eu lieu et qu’il nous dit beaucoup de Jésus et de nous. 

          Il nous dit de Jésus qu’il est plus fort que le mal qu’il écrase de son talon. N’oublions pas que, dans la bible, la mer est le lieu où réside les forces du mal, celles qu’on ne contrôle pas. Ce signe de Jésus, outre le fait qu’il n’est pas banal, n’est pas davantage innocent. En appelant ses disciples à la confiance en lui qui peut tout, il les appelle à reconnaître en lui celui qui est plus fort que le mal. Il le montrera de manière plus éclatante encore dans sa mort et sa résurrection, lorsque sa victoire sur le mal sera totale. Le signe posé aujourd’hui est un avant-goût de cette victoire. Si les disciples n’ont pas confiance en Jésus après ce petit signe, comment auront-ils confiance en lui lorsqu’il leur apparaîtra, ressuscité ! Pierre, qui a toujours de bonnes idées, se dit qu’il peut en faire autant, si Jésus le lui demande : Seigneur, si c’est bien toi, ordonne-moi de venir vers toi sur les eaux. Ce que Jésus ne manque pas de faire : Viens ! Et il marche, du moins tant qu’il ne remarque pas la force du vent, tant qu’il ne se laisse pas envahir par le mal qui se déchaine. C’est quand il prend peur qu’il commence à enfoncer. 

          Et c’est là que l’évangile dit des choses de nous, les disciples du Seigneur. Il nous dit que tant que nous regardons Jésus, tant que nous l’écoutons, nous pouvons tout, nous pouvons faire reculer le mal. Mais lorsque nous prenons peur devant le mal, le mal gagne, et nous enfonçons, parce que nous avons perdu de vue Jésus et sa puissance. Observez ce que dit Matthieu quand Jésus gagne la barque avec Pierre tout détrempé : Quand ils furent montés dans la barque, le vent tomba. Quand Jésus est là, le mal disparaît. Se pose alors pour nous la seule question qui vaille : avons-nous suffisamment confiance en Jésus pour croire qu’il est avec nous toujours ? Avons-nous suffisamment confiance en Jésus pour croire que la barque de l’Eglise comme la barque de notre vie n’est jamais vide de sa présence et qu’elles peuvent, chacune, affronter les vagues de la vie ? Avons-nous suffisamment confiance en Jésus pour ne jamais avoir peur lors des crises que nous pouvons traverser ? Avons-nous suffisamment confiance en Jésus ? Si, avec les disciples, nous reconnaissons qu’il est le Fils de Dieu, qu’avons-nous à craindre ? 

          La confiance repose toujours sur une expérience. Je sais que je peux avoir confiance en quelqu’un parce qu’il me l’a démontré. Jésus nous l’a montré quand il s’est livré pour notre salut. Que pourrait-il faire de plus pour gagner notre confiance ? Que devrait-il faire de plus ? Puisque Jésus a tout donné en se donnant lui-même, peut-être la balle de la confiance est-elle maintenant vraiment dans notre camp ? Saurons-nous la saisir et croire qu’avec Jésus, tout nous est possible ? Saurons-nous la saisir et croire qu’avec Jésus, nous pouvons faire taire le mal dans notre vie et autour de nous ? Puisque Jésus a tout donné en se donnant, c’est à nous maintenant de ne plus avoir peur ; c’est à nous de faire confiance, absolument. Celui qui vit en Jésus et qui laisse Jésus vivre en lui, ne connaît plus la peur parce qu’il participe déjà à la victoire de Jésus sur le mal et la mort. Faisons-lui confiance et nous en ferons l’expérience chaque jour. Faisons-lui confiance et toute notre vie sera transformée, transfigurée. Amen.

dimanche 20 juin 2021

12ème dimanche ordinaire B - 20 juin 2021

 Silence, tais-toi !



(Vitrail de Guido NINCHERI, Jésus calmant la tempête, Eglise Saint Léon, Westmount, Montréal, Québec)


                Silence, tais-toi ! Voilà une parole prononcée avec autorité qui réalise ce qu’elle dit : Le vent tomba, il se fit un grand calme. Il n’y a véritablement que Jésus qui puisse prononcer une telle parole et la voir suivie d’effet. Mais sans doute est-ce courir trop vite à la conclusion et faut-il ne pas oublier le reste de l’histoire. 

            Le reste de l’histoire, c’est d’abord Jésus qui a passé la journée à enseigner la foule : la parabole du blé semé et qui lève seul sans que l’homme ne sache vraiment comment, la parabole de la graine de moutarde et de nombreuses paraboles semblables. C’était l’Evangile de dimanche dernier. Nous pouvons comprendre que Jésus soit fatigué ; nous pouvons comprendre qu’il ait envie d’un peu de calme et qu’il invite ses disciples à quitter ce lieu pour l’autre rive. Nous pouvons comprendre aussi que Jésus s’endorme dans la barque : son humanité a pris le dessus ; il a beau être Fils de Dieu, il n’en est pas moins fatigué. Ce qui ne cesse de m’étonner, c’est la réaction des Apôtres au milieu de la tempête. Ils réveillent Jésus et lui disent : Maître, nous sommes perdus ; cela ne te fait rien ? Après avoir entendu l’enseignement de Jésus, après l’avoir suivi depuis quelques temps déjà, comment peuvent-ils encore croire que ce qui arrive aux hommes indiffère Jésus ? Le cela ne te fait rien est hors de propos. Soit ils savent que Jésus saura faire quelque chose pour eux, et il est bon alors qu’ils le réveillent. Soit ils pensent que déjà tout est perdu et demander à Jésus ce qu’il en pense ne sert à rien. Le réveiller est même cruel en ce sens qu’il me semble préférable de mourir dans son sommeil en ne se rendant compte de rien, que d’être réveiller par les autres pour finir comme eux, pleinement conscient de ce qui arrive. La Parole de Jésus à ses disciples, après que la mer se soit calmée, semble me donner raison : Pourquoi êtes-vous si craintifs ? N’avez-vous pas encore la foi ?

            Cette dernière question me dit bien que, dans la foi, nous pouvons tout. Nous n’avons pas à craindre le sommeil de Jésus ; nous n’avons pas à craindre que notre sort lui indiffère. Quand Jésus est dans la barque, quand bien même il y serait endormi, ceux qui sont dans la barque avec lui sont bien gardés. Tout ce que démontre cet épisode, c’est que les disciples de Jésus n’ont pas encore vraiment compris qui il est. Ils ne cessent d’ailleurs de s’interroger à son sujet : Qui est-il donc, celui-ci, pour que même le vent et la mer lui obéissent ? A ceux qui se posent cette question, une démonstration a été faite, une réponse a été donnée : il est celui qui a autorité sur les forces du Mal, la mer étant le lieu où réside les forces du Mal. Allez donc essayer de calmer une tempête comme Jésus pour comprendre cette identification entre la mer et le lieu où réside le Mal. 

            Silence, tais-toi !  Cet ordre de Jésus, suivi des effets que nous connaissons, doit nous convaincre que Jésus est toujours avec nous et qu’il est vainqueur des puissances du Mal. Là où est Jésus, le Mal recule. Là où est Jésus, le Mal n’a plus de pouvoir. Disciples de Jésus depuis notre baptême, nous sommes des porteurs du Christ. Disciples de Jésus depuis notre baptême, nous pouvons dire que Jésus est avec nous, présent dans notre vie, même si quelquefois nous le mettons en sommeil. Le Mal doit donc reculer dans notre propre vie d’abord. Il ne saurait y avoir de place pour Jésus et pour les forces du Mal en même temps dans notre vie. Ou bien nous sommes à Jésus, ou bien nous sommes au Mal. Ou bien nous appartenons au monde ancien, ou bien nous appartenons au monde nouveau. C’est à nous de poser ce choix, à nous de redire que nous reconnaissons cette présence de Jésus au cœur de notre vie. Mais ne nous laissons pas impressionner et dominer par le Mal pour ensuite dire à Jésus : tu as vu ? et tu ne fais rien ? ça ne te dérange pas ? tout va bien ? 

            Silence, tais-toi !  Cette parole, nous pouvons nous la dire à nous-mêmes lorsque nous nous sentons dériver vers le Mal, être dominés par le Mal quand bien-même nous avons l’assurance de la présence de Jésus dans notre vie. Si nous croyons que Dieu, en Jésus, a fait sa demeure en nous, nous devons croire aussi que la puissance de résister au Mal est en nous aussi. Jésus n’abandonne aucun de ceux qu’il reconnaît comme disciple. La barque de notre vie, il y est dedans, avec nous. La barque de l’Eglise, il y est dedans, avec nous tous. Ne le croyons ni endormi, ni indifférent à nos vies, à nos épreuves. Crions vers lui, oui, mais pas pour lui reprocher une indifférence supposée, mais pour lui dire notre foi en sa puissance sur le Mal et la Mort. Il est mort pour tous, nous a rappelé Paul dans sa seconde lettre aux Corinthiens. Comment, après un tel sacrifice, pourrait-il dire à un seul d’entre nous : tu ne m’intéresses plus ? Soyons sérieux ! Prenons notre foi au sérieux et le vent et la mer qui agitent notre vie et la vie de l’Eglise, s’apaiseront. Amen.

samedi 20 février 2021

1er dimanche de Carême B - 21 février 2021

 Ne pas renoncer mais sublimer : quand Dieu s'y met en premier ! 



(©️ Fresque de Aurelio LUINI, Les animaux entrant dans l'arche, vers 1555, 
Monastère Maggiore, église San Mauricio, Milan)



            Ne pas renoncer, mais sublimer ! Telle était l’invitation qui nous était adressée au Mercredi des Cendres, à notre entrée en Carême. En ces temps difficiles, où nous subissons renoncement après renoncement depuis un an, je proposais de ne pas en rajouter, mais de considérer un changement de perspective. Regardons ce carême non comme un temps pendant lequel nous perdons quelque chose, mais comme un temps pour gagner, pour regagner la ressemblance avec Dieu que le péché nous a fait perdre. En ce premier dimanche de Carême, l’histoire de Noé, dont nous avons entendu un extrait de sa conclusion, nous montre que Dieu lui-même se met à sublimer son existence. 

            L’histoire de Noé, vous la connaissez sans doute. Le monde, créé bon par Dieu, s’est corrompu au point que Dieu s’est fâché comme jamais. Du mal, il y en eut déjà : la chute d’Adam, qui avait contrarié Dieu et qui aboutit à l’expulsion de nos premiers parents du Jardin d’Eden ; il y eut ensuite, plus grave, le meurtre d’Abel par Caïn. Dieu n’était pas content, content, mais il a quand même protégé Caïn, en interdisant que l’on portât la main sur lui. Partant de là, j’essaie d’imaginer alors ce qu’ont bien pu faire les hommes et les bêtes pour que Dieu soit fâché, fâché, fâché au point de décider de tout casser ce qu’il avait fait ! Bon, pas vraiment tout puisqu’il aura trouvé Noé, seul homme juste au milieu de toute cette corruption. Il va le charger de construire une arche et de préserver sept couples de toutes les bêtes pures, et un couple de toutes les bêtes impures. Et quand l’arche est construite et bien remplie, c’est la grande lessive : la terre est lavée par les eaux du déluge pendant quarante jours.  A la sortie de l’arche, Dieu établit une alliance avec Noé et sa descendance. Et c’est par cette alliance que Dieu sublime sa divinité en s’engageant à ne plus se venger de la sorte. Lorsque je rassemblerai les nuages au-dessus de la terre, et que l’arc apparaîtra au milieu des nuages, je me souviendrai de mon alliance qui est entre moi et vous, et tous les êtres vivants : les eaux ne se changeront plus en déluge pour détruire toute chair. L’engagement de Dieu est ferme ; il ne se laissera plus aller à une colère telle que tout serait à nouveau détruit. Et pour être bien sûr de se souvenir de cette alliance, il place un signe, l’arc dans le ciel. Chaque fois que je vois un arc-en-ciel, je ne peux m’empêcher d’être heureux pour nous et fier du Dieu que je sers ; nous avons échappé à sa colère, il s’est montré fidèle à son alliance. 

            Certains penseront peut-être que Dieu avait bien raison de se fâcher ainsi et de tout détruire en préservant le seul juste qu’il ait trouvé. Il est vrai que ceux-là voudraient quelquefois faire comme Dieu avant le déluge : remettre un peu d’ordre, que diable ! Ne voyez-vous pas que tout va à vau-l’eau ; il serait temps que quelqu’un y remettre bon ordre ! Ce sont souvent les mêmes qui punissent leurs enfants d’avoir détruit leurs jeux parce que rien ne se passe comme prévu. Vous savez, ce gamin en colère qui renverse le plateau de jeu parce qu’il perd, ou qui détruit ses belles constructions en lego parce que vous lui avez demandé de partager avec son frère ou sa sœur ! Quand on est petit, ce n’est pas bien et mérite punition ; mais quand on est grand ou qu’on est Dieu, ce serait acceptable !? La colère n’est jamais acceptable ; c’est sans doute pour cela qu’elle a rang de péché capital. Pour sublimer notre humanité, pour la rendre belle à la ressemblance de Dieu, il nous faut, comme lui, laisser là notre colère, avoir notre petit arc-en-ciel pour ne pas entrer dans une fureur meurtrière. Si vous voulons retrouver la ressemblance avec Dieu que nous avons perdu, il nous faut laisser toute idée de colère, toute idée de vengeance. Il nous faut entrer dans un processus de recréation permanente qui permette à la vie de triompher toujours. 

            L’Apôtre Pierre, dans sa première lettre, explique le déluge comme une préfiguration du baptême. C’est toujours de l’eau qui coule, mais elle ne détruit plus celui sur qui elle coule ; elle le sauve par Jésus, mort et ressuscité. Quel beau renversement ! Quelle belle sublimation ! Ce qui a servi jadis à détruire, à ôter la vie, cela maintenant donne la vie. Ce Jésus, mort et ressuscité pour notre vie, est celui par qui nous pouvons retrouver la ressemblance avec Dieu, celui qui nous entraîne à sa suite sur les chemins de la vie véritable. Il est celui qui nous ouvre à la vie même de Dieu. Oui, avec Jésus, nous ne perdons rien ; avec Jésus, nous gagnons, nous gagnons tout, nous gagnons la vie, et la vie éternelle. Avec Jésus, mort et ressuscité, nous pouvons résister à l’Adversaire qui veut nous entraîner au Mal, comme il avait jadis tenté, sans succès, Jésus au désert. Avec Jésus, mort et ressuscité, à qui nous sommes configurés par le baptême, nous sommes vainqueurs du Mal et de la Mort. Avec Jésus, mort et ressuscité, nous n’avons plus à craindre.  N’est-ce pas une bonne nouvelle ? 

            Mercredi dernier, Jésus nous donnait le nécessaire pour la route du Carême qui nous mène à Pâques : aumône, prière et jeûne. Aujourd’hui, il nous dit que le Mal peut être vaincu dès lors que lui, Jésus, est présent dans notre vie. Il accomplit ainsi la promesse de Dieu de se souvenir toujours de son Alliance avec Noé : la vie ne sera plus détruite, elle sera toujours sublimée, toujours rendue plus belle et plus forte. Le baptême est le sacrement de cette vie plus belle et plus forte, de cette vie avec Dieu pour que le Mal recule, pour que le Mal perde et que les hommes gagnent. A l’appel de Jésus, croyons à l’Evangile et convertissons-nous. Amen.

samedi 8 août 2020

19ème dimanche ordinaire A - 09 août 2020

 Quand Jésus marche sur l'eau...




            

          Il est bon quelquefois de se souvenir pour qui un auteur écrit ; cela permet d’entrer encore mieux dans son œuvre et de la comprendre davantage. Matthieu, quand il rédige son évangile, s’adresse à des chrétiens venant du monde juif, d’où son attention aux pratiques de la religion juive. Il veut montrer, à travers son œuvre, que Jésus est le nouveau Moïse, en mieux, en ce sens qu’il va plus loin, qu’il accomplit parfaitement la Loi. Nous en avions un bel exemple au chapitre cinq de l’évangile, celui qui commence par les Béatitudes et se poursuit par un long discours rythmé par ce refrain : On vous a dit… et bien, moi je vous dis… L’évangile de dimanche dernier n’échappait pas à cette comparaison, puisqu’il nous montrait Jésus nourrissant la foule à partir de cinq pains et deux poissons, établissant un parallèle avec le passage de la manne dans l’Ancien Testament, où l’on voit le peuple conduit par Moïse être nourri quotidiennement par ce don mystérieux. L’évangile d’aujourd’hui va lui-aussi dans ce même sens. 

            Il faut nous souvenir ici du geste libérateur posé par Moïse : il est celui qui a libéré son peuple de l’esclavage qu’il connaissait en Egypte, et par-delà ce geste, dans une compréhension spirituelle, celui qui a libéré son peuple du Mal symbolisé par ce pays oppresseur. Souvenons-nous un instant comment cela s’est fait. Il y a eu les dix plaies d’Egypte pour amener le Pharaon à comprendre son intérêt à laisser partir ce peuple. Il y a surtout eu le passage de la Mer Rouge, Moïse ayant écarté les eaux pour que le peuple puisse passer à pied sec, avant que les eaux ne se referment pour engloutir l’armée d’Egypte. C’est un geste fondateur, libérateur, qui affirme la puissance de ce Dieu au nom duquel Moïse agit. Il y a, dans cet acte dont nous faisons mémoire chaque année au cours de la nuit pascale, l’affirmation que le Dieu qui libère est le Dieu qui donne la vie, le Dieu qui s’oppose au Mal, le Dieu plus fort que le Mal. L’Egypte incarnait ce Mal par sa domination sévère sur le peuple issu de Joseph, autrefois admiré pour avoir sauvé l’Egypte et son peuple de la famine. 

            Dans l’évangile de Matthieu, nous assistons à un nouveau signe sur l’eau, posé par Jésus. Jésus n’écarte pas l’eau de la mer sur laquelle la barque des Apôtres est secouée, mais il marche sur l’eau et calme la tempête. Jésus fait mieux que Moïse, une fois de plus. Il est temps de rappeler maintenant que, dans la Bible, la mer représente le lieu où résident les forces du Mal pour bien comprendre les gestes de Moïse et de Jésus. En écartant les eaux pour que le peuple passe à pieds secs, Moïse écartait momentanément le Mal, le danger, et le peuple s’est retrouvé sur l’autre rive en sécurité, pendant que l’armée de Pharaon s’y noyait, entraînée par le mal qu’elle voulait faire au peuple que Dieu a libéré. Dans l’évangile, Jésus marche sur l’eau ; il écrase le Mal de son talon ; il s’en montre le plus fort, annonçant déjà sa victoire finale sur le Mal et la Mort quand il sera dressé sur la croix. Et quand il est enfin dans la barque, le vent cesse, la mer se calme. Le lieu où résident les forces du Mal n’est plus un obstacle à la mission des Apôtres dès lors que Jésus est avec eux. Autrement dit, le Mal ne peut rien contre les disciples qui vivent avec Jésus. Ils bénéficient de la victoire du Christ sur le Mal, ils sont forts, avec Jésus ; ils sont vainqueurs avec Jésus. 

            Nous en avons une preuve lumineuse avec Pierre. Voyant que c’était Jésus, il prit la parole : Seigneur, si c’est bien toi, ordonne-moi de venir vers toi sur les eaux. Jésus lui dit : Viens ! Pierre descendit de la barque et marcha sur les eaux pour aller vers Jésus. Mais, voyant la force du vent, il eut peur et, comme il commençait à enfoncer, il cria : Seigneur, sauve-moi ! Que se passe-t-il ? Tant que Pierre garde Jésus en ligne de mire pour avancer vers lui, il marche sur l’eau, il domine le Mal, il domine ses peurs. Mais dès qu’il est plus attentif au vent, dès que Jésus n’est plus le premier dans sa pensée, il prend peur et il coule. La force nécessaire pour lutter contre le Mal, pour marcher sur la Mer, nous l’avons tous en Jésus, s’il est bien au cœur de notre vie. Tant qu’il est au centre de notre vie, le Mal ne peut rien contre nous, puisqu’il a définitivement vaincu le Mal sur la croix. Dès lors que d’autres choses deviennent centrales, dès lors que nos peurs reprennent le dessus, nous prenons le risque d’être engloutis par le Mal, nous coulons, comme Pierre, comme une pierre. Il nous faut alors crier vers Jésus pour qu’il nous en tire à bras fort. Nous retrouvons cela sur toutes les icônes de la fête de Pâques ; elles nous montrent Jésus, franchissant les eaux de la Mort pour tirer Adam du séjour des morts, et après lui toute l’humanité. Il ne donne pas sa main à Adam, mais il le tire vers lui, le saisissant au poignant, dans un geste souverain, presque autoritaire, parce que oui, Jésus a autorité sur le Mal et la Mort ; Jésus est plus fort qu’eux, il sauve son peuple, le peuple de Dieu, non pas en écartant le Mal temporairement comme l’avait fait jadis Moïse, mais en écrasant le Mal, en le piétinant, définitivement. 

            Telle est l’œuvre de Jésus, l’œuvre qu’il réalise pour nous, l’œuvre à laquelle il nous associe puisque, identifiés à lui par le baptême (passage par l’eau, faut-il le rappeler), nous avons à combattre le Mal d’abord dans notre vie, puis autour de nous. Il n’y a pas de chrétien qui puisse se dispenser de ce combat primordial ; il n’y a pas de chrétien qui puisse dire : ce combat n’est pas le mien. Laissons-nous rejoindre par Jésus, gardons les yeux fixés sur Lui, et nous tiendrons notre part dans ce combat contre le Mal et la Mort. C’est notre fierté de disciples du Christ. C’est la mission de tous ceux qui veulent vivre de l’Esprit du Ressuscité. Amen.

 

            

    

(Tableau de Philipp Otto Runge, Saint Pierre marchant sur les eaux, 1806, Kunsthalle, Hambourg)

 

samedi 18 mai 2019

05ème dimanche de Pâques C - 19 mai 2019

Finissons de rêver, commençons par aimer !



         Est-il possible que nos rêves deviennent un jour réalité ? Lorsque nous annonçons un monde plus beau, plus juste, plus fraternel, est-ce seulement de l’utopie ? Sont-ce là des paroles bienfaisantes pour mieux supporter un monde qui semble de plus en plus difficile et dur ? Un monde selon le cœur de Dieu, est-ce vraiment possible ? En écoutant les visions que Saint Jean nous livre tout au long de ce temps de Pâques à travers le livre de l’Apocalypse, ce sont ces questions qui me viennent à l’esprit et que je voudrais méditer avec vous aujourd’hui.


Relisons ensemble l’extrait du livre de l’Apocalypse qui constituait notre deuxième lecture. J’ai vu un ciel nouveau et une terre nouvelle, car le premier ciel et la première terre s’en étaient allés, et, de mer, il n’y en avait plus. C’est le rêve que je fais souvent en lisant le journal ou en entendant à la radio la liste trop longue des massacres, des morts, des catastrophes en tous genres. Un nouveau monde enfin débarrassé du Mal, des hommes nouveaux définitivement débarrassés de la capacité à faire le mal, parce que la source du mal aurait disparu. A travers le temps et l’histoire, les hommes ont sans cesse cherché ce nouveau monde. N’est-ce d’ailleurs pas le nom qui a été donné jadis à l’Amérique par ceux qui fuyaient l’Europe et les persécutions religieuses après la Réforme ? Lorsque Jean voit le monde à venir, c’est bien ainsi qu’il le voit d’abord : refait à neuf, comme au premier jour de la Création, tel que Dieu l’a voulu, sans aucune trace de mal. De mer, il n’y en a plus, nous dit Jean, annonçant par-là l’éradication du mal. La mer, rappelons-le, était pour les anciens, le lieu où résidaient les forces indomptables, non maîtrisables du mal. 


Jean a bien conscience qu’un tel monde ne peut pas être l’œuvre des seuls hommes. Ce monde est offert, il vient d’auprès de Dieu. Voilà bien une conviction forte que je partage avec lui : le renouvellement de notre monde ne se fera pas sans Dieu ; il ne se fera pas non plus sans des hommes selon le cœur de Dieu. Jean l’affirme très clairement : il demeurera avec eux, et ils seront ses peuples, et lui-même, Dieu avec eux, sera leur Dieu. Il reprend ce qu’annonçait jadis le prophète Jérémie. Lorsque Dieu reviendra, il redonnera sa loi aux hommes, mais il ne l’écrira plus sur des tables de pierre ; elle sera gravée au fond du cœur de chaque homme. Pour Jérémie, c’est ainsi que le mal disparaîtra parce que les hommes connaîtront Dieu et son projet d’amour, intimement. Pour Jean, Dieu consolera l’humanité : Il essuiera toute larme de leurs yeux, et la mort ne sera plus, et il n’y aura plus ni deuil, ni cri, ni douleur. Ce n’est qu’en acceptant Dieu dans leur vie, que les hommes se débarrasseront définitivement du Mal. N’oublions pas que pour l’Apôtre, Dieu est amour. Là où est Dieu, il ne peut donc plus y avoir de mal. Ce renouvellement, nous le voyons à l’œuvre dans les premières communautés chrétiennes à travers le récit que nous en proposent les Actes des Apôtres. L’annonce de la Bonne Nouvelle, l’amour de Dieu prêché à toutes les nations, entraînent la conversion du cœur de ceux qui reçoivent la parole des Apôtres. Des Eglises naissent ; l’Evangile se répand dans le monde païen. Le rêve devient peu à peu réalité : un monde plus fraternel prend vie ! 


Le secret de ce renouvellement, c’est d’abord la mort et la résurrection du Christ. Sans l’événement de la Pâque, sans la victoire du Christ sur la mort, le mal et le péché, rien n’aurait été possible. Mais ce n’est pas la seule force de conversion. En fait, l’évangile nous livre le grand secret, celui qui a permis à Jésus lui-même de vaincre tout ce qui s’oppose à Dieu. Ce secret, c’est l’amour ! L’amour de Dieu pour chaque homme qui a permis ce geste de salut ! L’amour des hommes pour Dieu aussi. Mais le secret profond, c’est l’amour des hommes pour leur semblable. Ce secret, c’est le Christ lui-même qui l’a confié à ses amis au soir de sa mort. Donné à ce moment précis, le commandement de l’amour prend toute sa force car il est la parole ultime d’un homme qui sait qu’il va mourir, et qui ne laisse à ses proches que ce qui est vraiment important. L’amour qu’il nous demande de vivre n’est pas un simple amour humain. Il nous demande d’aimer comme lui aime, comme lui va aimer lorsqu’il sera en croix ! Comme je vous ai aimés, vous aussi, aimez-vous les uns les autres. Et voilà qu’au commandement de l’amour est joint le mode d’emploi : tu aimes vraiment lorsque ton amour s’appuie sur l’amour de Dieu. Tu aimes vraiment, lorsque ton amour imite l’amour de Dieu. L’amour de Dieu est patience, bonté, pardon, ouverture aux autres, acceptation de l’autre tel qu’il est. L’amour de Dieu est don total.


Il faut sans doute toute une vie humaine pour bien comprendre ce que le Christ nous demande dans ce commandement de l’amour. Il faut sans doute toute une vie humaine pour aimer comme le Christ aime. Mais cela ne signifie pas que c’est chose impossible. Dieu ne nous demande jamais rien qui ne soit possible. La preuve, des saints ont vécu un tel amour ; et ils sont nombreux. Ils ont réussi parce qu’ils ont véritablement accueilli dans leur vie la puissance de vie et d’amour du Ressuscité. Que cette Eucharistie ouvre nos cœurs au Ressuscité et nous donne de vivre son Amour pour tous les hommes. Ainsi le monde saura que nous sommes véritablement ses disciples. Ainsi nous pourrons commencer la construction de ce monde plus juste que nous attendons et espérons. Finissons de rêver, commençons (enfin) par aimer comme le Christ nous a aimés ! Amen.


(Tableau de Sieger KÖDER, La nouvelle Jérusalem)

samedi 30 juin 2018

13ème dimanche ordinaire B - 01er juilet 2018

Nous confessons un Dieu-pour-la-vie !







Qui n’a jamais douté ? Qui n’a jamais été tenté d’accuser Dieu de tous les maux, ou d’avoir mal fait sa création puisque tant d’imperfections y subsistent ? L’accusation n’est pas nouvelle. Elle a traversé tous les temps, toutes les générations. Elle a pris, avec l’horreur des camps de concentration au siècle dernier, et avec l’horreur des attentats de ces dernières années, une vigueur nouvelle, d’autant plus que leurs auteurs se réclament de Dieu ! Si Dieu existe, pourquoi a-t-il permis cela ? 

            L’homme de la Bible ne nie pas cette question. Il est, sans doute, le premier à se débattre avec la question du mal et de la souffrance. Au fur et à mesure qu’il s’approche de son Dieu et le découvre, s’affine aussi sa réponse à cette question. Il y a longtemps, alors qu’on ne parlait pas encore de Jésus Christ, après la terrible épreuve de l’exil, un sage écrira dans la Bible : Dieu n’a pas fait la mort… Il tentait, à sa manière, de redire à ses compatriotes, une affirmation essentielle concernant le Dieu des Pères, le Dieu de l’Alliance. Il n’est pas possible que Dieu ait créé l’homme pour que celui-ci soit malheureux sur terre. Il n’est pas permis de croire en un tel Dieu ! 

            La longue histoire du peuple hébreu nous indique plusieurs fois que Dieu marche aux côtés de l’homme. La révélation du nom divin à Moïse insiste sur cette présence de Dieu à la vie des hommes. Je suis celui qui je serai, ce que l’on peut traduire par : Je suis celui dont tu auras besoin selon ce que tu vis. Il n’y a pas de manière plus précise de dire la présence de Dieu à son peuple que celle-ci : quand tu auras besoin de moi, tu verras qui je suis ! Une telle révélation est possible dès lors que nous nous plaçons dans la perspective de l’Alliance, la seule perspective valable, parce qu’elle met en présence non pas un dominant et un dominé, mais deux partenaires qui s’engagent également l’un envers l’autre. Dieu s’engage envers l’homme en lui promettant sa présence ; l’homme s’engage envers Dieu en l’assurant de sa louange. Vous pouvez parcourir l’Ancien Testament dans n’importe quel sens ; vous en arriverez toujours à ce constat : « tant que l’homme est fidèle à l’alliance, il connaît un temps de prospérité ; dès que l’homme se tourne vers les idoles, il sombre dans la folie et les tourments ».

            La critique est facile qui consiste à dire : Voyez ce Dieu ; dès que l’on se détourne de lui, on ne connaît que peine et misère ! Il faudrait cependant veiller à ne pas inverser les rôles. Qui a tourné le dos à qui ? Dieu est-il responsable des libertés que prend l’homme ? Dieu devrait-il assumer et endosser les responsabilités de mes actes à moi ? L’auteur du livre de la sagesse a bien compris la question du mal et de la mort. En réaffirmant avec force sa foi – Dieu n’a pas fait la mort ! il nous redit en même temps que la mort, c’est notre jalousie qui l’a faite entrer dans le monde. La liberté de l’homme, que Dieu a voulu lui laisser, suppose que l’homme peut se détourner du projet d’amour de Dieu et vouloir autre chose que ce que Dieu veut pour lui. La liberté humaine comporte la liberté de faire le mal. Et le devoir de l’assumer !

            Lorsque nous retrouvons Jésus dans l’Evangile de Marc en ce dimanche, nous le voyons faire œuvre de vie. Lui, le Fils unique de Dieu, venu dans le monde révéler le véritable visage de Dieu, ne ménage pas sa peine auprès des malades, des souffrants de toutes sortes. Et pour montrer que Dieu est toujours rangé du côté du plus faible, et pour dire aux hommes que Dieu n’a pas fait la mort, il affirme sa puissance sur ces forces de mort en rendant la vie à une enfant, à quelqu’un qui a la vie devant soi et qui doit encore la mener à son terme. Il annonce par ce geste, bien sûr, qu’il est plus fort que la mort, et qu’un jour, il ira battre la mort sur son propre terrain. L’heure n’est pas venue de le dire clairement ; mais il fallait, dès maintenant, dire aux hommes que Dieu continue de marcher aux côtés de son peuple, que Dieu n’abandonne pas ceux qui lui ont fait confiance. Lève-toi, lui dit-il ! Fais ce pourquoi tout homme est fait : vis ! 

            En lisant la presse, qu’elle soit locale ou internationale, on peut quelquefois douter et s’interroger sur le pourquoi de tant de haine, de tant d’actes barbares. Il nous faut tourner notre questionnement vers nous-mêmes. Que faisons-nous pour changer les choses ? Prier ? Ce n’est pas si mal, mais c’est loin d’être suffisant. A quoi cela sert-il de prier pour la paix là-bas, si je ne suis pas capable d’un acte fraternel ici, dans ma famille ou sur mon lieu de travail ? A quoi cela sert-il de prier pour que cesse la faim là-bas, si je ne suis pas capable d’un geste charitable avec celui qui n’a rien, ici dans nos rues, dans nos quartiers ? Dieu n’agira pas dans le monde sans notre aide. Dieu n’interviendra pas si je ne lui prête pas mes mains et mon cœur pour venir en aide à ceux en ont besoin. La toute puissance de Dieu est battue en brèche par la liberté de l’homme, car Dieu n’ira jamais contre sa création. Témoin du Dieu vivant, je le deviens lorsque je suis capable de le rendre présent au monde à travers ce que je fais, ce que je vis. Du chemin reste à faire pour que le monde puisse croire enfin que notre Dieu nous accompagne, qu’il est Dieu-pour-la-vie ! 
 
            Je te le dis : lève-toi ! Aujourd’hui, ces mots sont pour chacun de nous. Lève-toi et vis, fais ce pour quoi je t’ai créé ; donne au monde le témoignage de l’amour que j’ai pour lui à travers l’amour que tu sauras lui manifester. N’épargne pas ta peine ; donne ton amour à pleines mains car mon amour est infini, mon amour est pour la vie, pour toute vie. AMEN
 
(Dessin de M. Leiterer)

jeudi 29 mars 2018

Jeudi Saint - 29 mars 2018

La force d'une vie livrée.






            La célébration qui nous réunit en ce soir est indéniablement marquée par les événements qui se sont déroulés ces derniers jours à Trèbes. Comment ne pas voir dans l’acte du lieutenant-colonel Beltrame, qui a donné sa vie pour sauver celle d’une femme qui lui était inconnue, comme une image du geste du Christ que nous commémorons en chacune de nos eucharisties ? Comment, à l’évocation de ce courage, ne pas entendre  au creux de notre mémoire cet extrait de chants religieux qui convient si bien au Jeudi Saint qui nous rassemble : ma vie, nul ne la prend, mais c’est moi qui la donne ?

Si nous avions oublié la force de l’acte posé par Jésus en ces heures qui précèdent sa mort, si le temps écoulé depuis nous avait fait oublier que nous étions concernés par ce don, et qu’à notre tour, nous pouvions nous trouver en situation de faire de même, voilà que cette vie échangée dans un magasin de Trèbes nous le rappelle cruellement. Ce que nous célébrons en chacune de nos eucharisties n’est pas romantique ; ce que nous célébrons en chacune de nos eucharisties, ce n’est pas ordinaire, ni banal. Ce que nous célébrons en chacune de nos eucharisties, c’est ce don absolu de la vie d’un homme innocent livré aux mains des coupables que nous sommes. Ce que nous célébrons en chacune de nos eucharisties, c’est l’amour plus fort que la peur, l’amour plus fort que la mort. Ce que nous célébrons en chacune de nos eucharisties, c’est le don de Dieu qui se livre totalement, parce qu’il nous aime, alors même que nous n’avions rien fait pour le mériter.

Qui n’a pas été saisi par un sentiment de reconnaissance envers lui et envers ces hommes et ces femmes qui ont fait de notre sécurité leur métier en apprenant le geste courageux de cet officier vendredi ? Qui n’a pas été saisi d’émotion en apprenant sa mort ? Ce sont ces mêmes sentiments qui devraient nous animer ce soir alors que nous faisons mémoire de ce dernier repas de Jésus avec ses disciples ! Reconnaissance pour sa vie livrée une fois pour toutes afin que les hommes, ceux de son époque, et tous ceux qui suivraient jusqu’à la fin des temps, ne connaissent plus la peur d’être livré au Mal et à la Mort ! Emotion profonde devant cette mort qui nous vaut la vie ! La messe qui nous rassemble n’est pas le repas des amis de Jésus ; elle est le repas où Dieu convoque tous ceux et celles pour qui Jésus a donné sa vie afin qu’à leur tour, ils apprennent, dans les petites choses du quotidien le plus souvent, mais aussi dans le don réel de leur vie quelquefois, à ne pas se satisfaire du Mal, à oser s’élever contre les injustices, à oser prendre la défense du petit maltraité, persécuté, exploité. Le don de Jésus, dans son Corps et dans son Sang, nous oblige !

Ce n’est pas un hasard si les deux gestes rapportés par les évangélistes sont le lavement des pieds et le signe de l’eucharistie : Ceci est mon Corps, ceci est mon Sang, livrés pour vous. Tout est contenu là : le don absolu de Dieu qui livre sa vie pour notre vie et le renvoi vers le frère toujours à servir, toujours à protéger. Comment pourrions-nous avoir part avec le Christ en ignorant sa présence dans chacun être humain qu’il place sur notre route ? Comment pourrions-nous avoir part avec le Christ en sacrifiant encore aux forces de mort qui détruisent notre humanité et donc notre sainteté ? Comment quelqu’un pourrait-il avoir part au Royaume en détruisant la vie par haine de celui qui est différent, par haine de celui qui croit autrement, par haine tout simplement ? Pour tuer le Mal, il ne faut pas tuer l’autre, il faut commencer par tuer le Mal qui nous ronge de l’intérieur. Pour tuer le Mal, il ne faut pas tuer l’autre, il faut commencer par oser s’élever contre tout homme qui a perdu le sens du bien. Pour tuer le Mal, il ne faut pas tuer l’autre, il faut oser s’élever contre quiconque ne sait plus respecter autrui. Pour tuer le Mal, il ne faut pas tuer l’autre, il faut oser s’élever contre celui qui propage des discours de haine. Pour tuer le Mal, il faut ne plus s’habituer à sa présence ; il faut ne plus dire qu’on n’y peut rien ! Jésus, le premier, en offrant sa vie, nous a dit qu’il était possible d’affronter et de vaincre le Mal ; Jésus, en nous invitant au service des hommes, nous a montré la route à suivre. Un homme courageux nous a montré la semaine passée que cette route était la seule à suivre. Nous ne construirons pas un monde meilleur en détournant les yeux. Nous ne construirons pas un monde meilleur en nous taisant. Nous ne construirons pas un monde meilleur en refusant le combat contre toute forme de Mal. Il n’y a pas de petit Mal et de grand Mal : il n’y a que le Mal, toujours à combattre.

Chrétiens, nous recevons le Corps et le Sang livrés du Christ comme une nourriture qui nous rend forts et capable d’affronter toute forme de Mal. En accueillant Jésus dans le Pain et le Vin eucharistique, c’est la vie du Christ que nous accueillons ; c’est la vie du Christ que nous laissons agir en nous pour qu’elle rende actuelle pour nous la libération du Mal. A la suite du Christ, entrons dans ce combat avec courage et détermination. Que plus jamais le Mal ne passe par nous. Amen.  

(Armia El Katcha, Le lavement des pieds, icône copte, publié par France catholique n° 3578)
 

 

 

 

samedi 12 novembre 2016

33ème dimanche ordinaire C - 13 novembre 2016

Cela vous amènera à rendre témoignage !




Le moins qu’on puisse dire, c’est que le tableau dépeint par Jésus n’est guère réjouissant : Temple détruit, catastrophes en tous genres, persécution… Il y a des dimanches où l’évangile semble bien loin de la bonne nouvelle qui est censée nous faire vivre. Et pourtant, au milieu de ce tableau bien sombre, il y a un impératif qui nous est rappelé et une bonne nouvelle qui nous est annoncée. 
 
L’impératif, c’est le témoignage : cela vous amènera à rendre témoignage. Il est rappelé justement quand Jésus parle des persécutions qui attendent les croyants. Un drôle de moment me direz-vous. Et pourtant, cela n’est-il pas le rappel que, pour le croyant, tout est occasion de témoigner de celui qui nous fait vivre : le Christ, qui le premier a livré sa vie ? Nous pouvons donc vivre les épreuves d’une vie comme une occasion de montrer que notre vie est orientée vers un bien supérieur et que notre espérance sera toujours plus forte. Se lamenter devant les épreuves d’une vie n’a jamais permis de les surmonter. Parler de celui qui nous fait vivre, témoigner de notre espérance, voilà qui donne une coloration particulière aux épreuves traversées. Voilà surtout ce qui peut nous donner la force de les surmonter. Notre foi n’est pas tant faite pour nous éviter les difficultés d’une vie que pour nous permettre de les vaincre. Si quelqu’un cherchait une raison pour se décider à croire en Dieu, en voilà une qui me semble bonne ! La foi nous ouvre ainsi un horizon que nul obstacle ne pourrait nous empêcher d’atteindre puisque nous marchons vers cet horizon à la suite du Christ. S’il a livré sa vie pour nous, n’oublions jamais que Dieu l’a ressuscité, faisant de lui notre chemin vers la vie éternelle. En lui, nous avons déjà notre victoire sur le Mal et la Mort. Plus rien ne peut nous faire peur. 
 
Et c’est là que vient se greffer la bonne nouvelle de ce dimanche : c’est moi qui vous donnerai un langage et une sagesse à laquelle tous vos adversaires ne pourront ni résister ni s’opposer. Comprenez-vous bien ce qu’il affirme ainsi ? Jésus nous dit que lui-même nous assistera. Le témoignage que nous lui rendons vient de lui. Les mots de notre espérance, les mots de notre foi, c’est lui qui nous les donne. Notre assurance dans l’épreuve vient de lui. Comment mieux dire sa présence à nos côtés, y compris dans les moments difficiles ? Si cela n’est pas une bonne nouvelle, que vous faut-il ? Devant les épreuves, devant les catastrophes, le croyant peut puiser en Christ la force d’affronter l’adversité, la force de résister au Mal, et l’espérance que rien n’est fini de l’homme, la certitude que le Mal et la Mort n’auront jamais le dernier mot. Ils ne l’ont pas eu quand le Christ était en croix ; ils ne l’auront pas maintenant qu’il est ressuscité et qu’il est vivant en nous. Certes, l’épreuve est et reste un moment difficile à passer, mais le croyant la vit avec le Christ, celui qui a vaincu la mort même. Qui pourrait nous vaincre si nous restons fidèles ? Personne ! 
 
Nous vivons une époque curieuse et terriblement troublée. Nous ne manquons pas de raison de désespérer de l’homme. Les conflits ne manquent pas. Les élections américaines ont plongé le monde dans la stupeur et nous ne savons pas ce que nous réserveront les nôtres dans six mois. L’invitation du Christ à témoigner de lui conserve toute sa pertinence.  Alors gardons les yeux fixés sur Lui. Gardons sa Parole au cœur pour que jamais les mots nous manquent pour lui rendre témoignage. Redonnons au monde une espérance, redonnons au monde un sens, redonnons au monde le Christ. Il est pour tous les hommes source de salut et de vie, aujourd’hui et toujours. Amen.

vendredi 12 août 2016

20ème dimanche ordinaire C - 14 août 2016

Vive les olympiades de la foi !
 
 


Rio a beau être éloigné, nul n’ignore que s’y déroulent en ce moment les jeux olympiques d’été. Peut-être y a-t-il même parmi vous des veilleurs, attendant avant impatience la retransmission en direct des épreuves auxquelles participent vos champions favoris. Si j’en parle ce matin, c’est parce que l’auteur de la lettre aux Hébreux utilise l’image du sport pour nous inviter à renouveler notre vie de foi. Nous pourrions, en cette année olympique, décider de vivre quelque chose de l’esprit de ces jeux, non pas pour nous opposer les uns aux autres, ni même mesurer notre foi, mais pour vivre notre foi comme une grande épreuve, une course d’endurance, ou une épreuve de lutte pour reprendre la lettre aux Hébreux. 
 
Les sportifs, j’entends par là ceux qui ne se contentent pas de transpirer devant un écran ou dans les gradins d’un stade, les sportifs pratiquants donc, savent que nul ne devient champion sans effort. Il faut bien du travail, de la persévérance, de l’abnégation et une dose de sacrifice pour arriver à se dépasser, pour être le meilleur. Le sport a cette capacité de nous pousser dans nos retranchements, de nous faire dépasser nos limites, pour aller plus vite, plus haut, et être le plus fort, selon la devise des jeux olympiques modernes : Citius, Altius, Fortius. Cette devise n’est d’ailleurs pas de Pierre de Coubertin, mais de son ami et conseiller Henri DIDON, prêtre dominicain, proviseur d’un lycée catholique. Il l’a fait broder sur le drapeau de son école pour encourager ses élèves à se dépasser à l’occasion de rencontres sportives qui opposaient les élèves du lycée catholique à des élèves des lycées publics. Ces trois mots : Citius, Altius, Fortius, sont une invitation à donner le meilleur de soi-même et vivre ce dépassement comme une victoire. Il ne s’agit pas d’être le premier toujours, mais bien de cheminer vers ses limites et tendre vers l’excellence (Wikipédia). Une attitude que ne renierait en rien l’auteur de la lettre aux Hébreux. 
 
Débarrassés de ce qui nous alourdit – en particulier du péché qui nous entrave si bien –, courons avec endurance l’épreuve qui nous est proposée, les yeux fixés sur Jésus. Tout est là : citius : courons ; altius : débarrassés de ce qui nous alourdit ; fortius : avec endurance. Mais l’épreuve dont il parle n’est pas une course dans un stade, c’est l’épreuve de la foi. Citius : aller plus vite, courir vers le Christ, parce qu’il y a urgence à se convertir, urgence à faire le choix du Christ ; Jésus nous le rappelle lui-même dans l’évangile. Il exprime bien son impatience à voir se réaliser le salut de tous : Je suis venu apporter un feu sur la terre, et comme je voudrais qu’il soit déjà allumé !  Altius : comment nous élever vers Dieu si le péché nous retient au sol, plongés dans notre fange ? Il nous faut viser plus haut, porter notre regard au-delà de nos envies terrestres, pour nous élever vers la volonté de Dieu pour nous. Il faut faire fondre la graisse de nos péchés mignons et garder nos yeux fixés sur Jésus, lui qui a été élevé sur la croix pour nous conduire à Dieu. Si nous ne gardons pas en ligne de mire Jésus, mort et ressuscité, qui siège à la droite du trône de Dieu, nous nous effondrerons lamentablement. Oui, notre regard doit être levé vers le Christ, levé vers ces réalités d’en-haut auxquelles nous sommes destinés. Fortius : être toujours plus forts, ne pas se relâcher. Nous savons bien que, dans la vie de foi, si on s’installe, on retombe. La lutte contre le péché n’est jamais finie. Si nous ne sommes pas attentifs, si nous ne sommes pas comme l’homme fort dont parle Jésus dans une de ses paraboles, l’adversaire survient et envahit notre maison. Nous devons vivre dans la force de Dieu, la force de l’Esprit Saint, pour vaincre dans ce combat spirituel. 
 
A ceux qui se décourageraient en chemin, trouvant qu’aller plus vite, plus haut et être toujours plus fort, c’est irraisonnable, je voudrais rappeler cette autre devise olympique qui n’est pas non plus de Pierre de Coubertin, mais d’Ethelbert TALBOT, évêque de Pennsylvanie : l’essentiel n’est pas de gagner mais de participer. Il a utilisé cette formule dans son homélie lors de la messe olympique des jeux de Londres en 1908 (Wikipédia). C’est une autre belle devise pour ceux qui s’engagent dans une vie spirituelle, parce qu’elle nous rappelle que la victoire, c’est le Christ seul qui nous l’obtient. Mais nous devons participer à sa vie, participer à la lutte contre le Mal, dès ici et maintenant. Et lorsque nous tombons, eh bien nous nous relevons, et nous recommençons à aller plus vite, plus haut, plus fort, participant encore et toujours à la vie du Christ, l’essentiel de notre existence, lui qui est à l’origine et au terme de la foi. En cet été olympique, engageons-nous dans une olympiade de la foi, non pour gagner une médaille, mais la vie éternelle. Amen.

samedi 13 février 2016

01er dimanche de Carême C - 14 février 2016

L'acte premier de la miséricorde : entrer en combat.






Vous souvenez-vous de la prière d’ouverture de la messe du mercredi des Cendres ? Pas nécessairement mot à mot, mais dans ses grandes lignes ? Elle nous parlait d’entrainement au combat spirituel. Elle laissait clairement entendre que le croyant ne pouvait pas se soustraire à ce combat fondamental. Et aujourd’hui, pour commencer notre première semaine de Carême, la liturgie nous montre Jésus livrant ce combat. Il doit donc y avoir quelque chose de vrai dans l’affirmation de la prière de l’Eglise : nous avons bien un combat spirituel à mener. En ce jubilé de la miséricorde, nous pouvons même dire que ce combat spirituel est l’acte premier, l’acte fondateur de toute miséricorde. 
Regardez notre monde ; les journaux nous étalent page après page le résultat d’une humanité qui semble avoir renoncé à ce combat. Que ce soit en politique, en économie, ou tout simplement dans notre vie ordinaire, c’est bien le Mal qui semble triompher. D’état d’urgence en lois particulières visant à déchoir de leur nationalité ceux que nous n’avons pas su intégrer ou gérer, sans même parler de la difficulté à faire une place en Europe à ces peuples que nous avons condamné à la guerre par souci de profits ou par lâcheté, ce qui triomphe, c’est la peur, le rejet de l’autre, la violence, la méfiance, la stigmatisation… Nos sociétés égoïstes semblent surprises par la violence de la réponse apportée par certains. Au terrorisme intellectuel de certains gouvernants qui nous bercent d’illusions intégrationnistes répond le terrorisme par les armes qui n’a fait que trop de victimes. De jeunes français, en manque de repère et d’espoir, prennent les armes et se retournent contre cette société qui semble les avoir abandonnés et qui, telle les statues représentant la justice, se voile la face devant ses propres errements et ses propres ratés. Plutôt que de vouloir comprendre pour lutter efficacement contre les causes de ces violences soudaines, nous faisons des lois qui vont renforcer ces sentiments de rejet. Quand la violence de lois mal ficelées répond à la violence des armes, c’est plutôt mal parti. 
Le Mal, nous en faisons tous l’expérience dans notre vie. Il y a le Mal que nous faisons et le Mal que l’on nous fait. C’est le même, n’en doutez pas. Nous ne sommes pas plus légitimes que d’autres à faire le Mal. Le Mal est un raté de notre vie, une réponse toujours mauvaise aux pires situations que nous pouvons affronter. Ce Mal, nous devons l’affronter et le vaincre, plutôt que de le répandre en y cédant à notre tour. L’Evangile de ce premier dimanche de Carême nous montre que ce combat est non seulement possible, mais qu’en plus nous pouvons le remporter, sans être des surhommes, sans déployer plus de Mal encore. Mais nous ne pourrons le vaincre qu’en le prenant à sa racine, qui est souvent en nous. 
Regardons bien Jésus. Celui qu’il affronte, c’est l’auteur du Mal, le diviseur, le démon, le diable : qu’importe le nom que vous lui donnez. Ce Mal qu’il affronte, ce sont nos grandes tentations : le pouvoir, la toute-puissance, l’idolâtrie, la mise à l’épreuve de Dieu lui-même. C’est finalement le désir secret qui nous habite tous à un moment ou à un autre de notre vie d’être plus que les autres, de dominer les autres. Jésus ne vainc pas le Mal parce qu’il est le Fils de Dieu ; dans le désert, il ne pose aucun acte de puissance divine. Il fait ce que chacun d’entre nous peut faire : répondre au Mal et le refuser grâce à la vérité que nous procure la Parole de Dieu. Saint Léon le Grand écrit dans un de ses sermons (sermon 39) : Nous voyons le Seigneur vaincre l’ennemi, non pas en usant de sa puissance, mais en s’appuyant sur les enseignements de la Loi. Il honore ainsi l’homme davantage et châtie plus durement son adversaire : ce n’est pas dans sa divinité, mais dans son humanité même, qu’il inflige une défaite à l’ennemi du genre humain. Il a affronté ce combat pour que nous combattions à notre tour ; il a vaincu pour que nous remportions la victoire (…). Pas de foi sans épreuves, pas de lutte sans un adversaire, et sans affrontement, pas de victoire ! Notre vie ici-bas se passe au milieu des embûches et des batailles. Pour ne pas être surpris, il faut veiller et pour vaincre, il faut combattre. 
Si nous voulons vivre ce jubilé de la miséricorde de manière profitable, il nous faudra nécessairement livrer ce combat. Parce que la miséricorde elle-même est un combat à livrer. Et ce combat, nous devons d’abord le livrer contre nous-mêmes, contre ce qui nous tire vers le côté obscur de l’homme, vers sa capacité, vers notre capacité, à faire le Mal. C’est peut-être d’abord à nous-mêmes que nous devons faire miséricorde en luttant contre notre ignorance (c’est là une des œuvres de miséricorde !), en luttant contre nos peurs, en luttant contre cette facilité et cette fascination que nous avons pour le Mal. Le bad boy a un côté plus attirant que le chevalier servant ; c’est regrettable, mais c’est ainsi ! L’interdit est plus séduisant que la loi ; c’est regrettable, mais c’est ainsi ! Même nos péchés semblent être « plus mignons » que la sainteté ; c’est regrettable, mais c’est ainsi ! Oui, le combat spirituel est bien l’acte premier de quiconque veut apprendre la miséricorde, parce que le plus grand Mal n’est jamais celui que l’on subit, mais celui que l’on fait. C’est donc bien en lui-même que tout homme doit lutter d’abord contre le Mal. Et il peut le faire, comme Jésus, avec sa part d’humanité qui le raccroche encore à Dieu et à sa Loi d’amour. Jésus ne fait que citer la Loi divine pour vaincre temporairement son adversaire. Un jour viendra où il le vaincra définitivement. Ce sera paradoxalement au moment même où le Mal sera convaincu d’avoir définitivement gagné, le Fils de Dieu ayant été cloué sur une croix. 
Se faire miséricorde à soi-même, c’est peut-être porter sur soi le regard même de Dieu, qui toujours nous redit son amour pour nous et la valeur que nous avons pour lui. Nous sommes, chacun, unique aux yeux de Dieu ! Regarder humblement sa vie, repérer les zones d’ombre qui la traverse, et oser appeler Dieu à l’aide, voilà pour moi le début de la miséricorde. Si je n’ai pas expérimenté la miséricorde de Dieu à mon égard, comment puis-je apprendre à faire miséricorde à ceux que Dieu place sur ma route ? Au début du Carême, demandons à Dieu cette grâce de savoir nous faire miséricorde. Sachant porter sur nous le regard même de Dieu, nous serons davantage capables de porter sur nos frères et sœurs en humanité ce même regard de Dieu. Nous découvrirons alors en l’autre non un ennemi à abattre, mais un frère à aimer, un frère à aider, un frère à qui manifester la miséricorde de Dieu. Amen.

(Dessin de Jean-Yves DECOTTIGNIES, in Mille dimanches et fêtes, Année C, éd. Les Presses d'Ile de France)


samedi 21 février 2015

01er dimanche de Carême B - 22 février 2015

Dieu fait alliance avec l'homme pour qu'il vive !





Voici que moi, j’établis mon alliance avec vous. Après le déluge, c’est en ces termes que Dieu s’adresse à Noé et, à travers lui, à toute l’humanité. Pour bien comprendre cette déclaration de paix entre Dieu et l’humanité, il faut relire le début de l’aventure qui devait unir à jamais Dieu, le créateur et l’homme, sa créature. Le livre de la Genèse, dont ce passage est extrait, ne veut pas dire l’historicité des événements ; il vient en donner une interprétation religieuse, pour ne pas dire mystique. Et qu’apprenons-nous ? Que Dieu a créé le monde et tout ce qui y vit ; qu’il a placé l’homme au sommet de sa création ; que bien vite l’homme s’est laissé submerger par le mal ; que ce mal a fini par engloutir toute la terre. C’est bien ainsi qu’il nous faut comprendre le déluge. Non pas tant comme une punition divine, que comme le constat que l’homme s’est laissé submerger par le mal, à l’image de cette terre dévastée par les flots. Et lorsque le mal submerge l’homme, tout est détruit, dévasté de l’intérieur. Nous en avons eu assez de preuve depuis le début de l’année et jusqu’à ces jours derniers. Il n’y a pas besoin d’un déluge pour détruire l’humanité. La bêtise de l’homme y suffit amplement. 
 
Au milieu de ce mal qui prolifère, il en est un pourtant qui n’est pas comme les autres. Un qui semble avoir gardé le sens du bien et de la justice : Noé. Grâce à lui, l’humanité ne va pas à sa perte ; grâce à lui, quelque chose de neuf sera possible. Une nouvelle humanité sortira vainqueur du déluge ; une nouvelle humanité qui ne se laissera pas envahir par le mal. Il y a ainsi toujours quelqu’un qui peut sauver le tout ; quelqu’un qui, par sa fidélité à l’alliance première, permettra à la vie de gagner et de continuer son œuvre. Elle a bien raison la sagesse quand elle dit : qui sauve une vie, sauve l’humanité entière ! Un seul homme de bien peut en sauver beaucoup ; un seul homme de bien  peut faire triompher la vie ! 
 
L’alliance que Dieu conclut avec Noé est identique à l’alliance originelle : l’homme retrouve sa place prépondérante dans la création. Il lui revient de faire en sorte que la vie continue, Dieu s’engageant à ne plus laisser le mal détruire le monde comme ce fut le cas au moment du déluge. Un signe est donné pour rappeler cette alliance : un arc dans le ciel ! 
 
Lorsque bien plus tard, l’Apôtre Pierre relit cette histoire, il vient nous dire qu’elle annonçait un autre signe de Dieu : le sacrement du baptême, signe par lequel l’homme s’engage dans la voie du salut à la suite du Ressuscité. Avec cette différence toutefois que ce n’est plus un déluge d’eau qui sauve le monde, mais bien la mort et la résurrection du Christ, dont le baptême devient le moyen efficace d’y participer dans la foi. Celui qui est baptisé, affirme l’Eglise, est plongé dans les eaux de la mort pour en ressortir vivant, à la suite du Christ Sauveur, Christ Ressuscité, vainqueur de la mort et du péché. Par le baptême, Dieu fait alliance, non plus avec l’humanité en général, mais avec chacun de ceux qui le demandent et qui accueillent dans la foi et dans la joie, le sacrement du salut. Il est donc nécessaire de s’engager personnellement envers Dieu, dans son Eglise. Il n’y a rien d’automatique dans le salut. Il ne suffit pas d’être bien né, il ne suffit même pas d’être bien catholique : il faut encore vouloir être sauvé et le montrer à travers une vie conforme à l’Evangile.
 
Revenons-en à l’alliance établie entre Dieu et les hommes. Que ce soit l’alliance avec Noé, ou plus tard celle avec Moïse, ou plus tard encore l’alliance dont nous participons en Christ, ce qui la caractérise, c’est ce mouvement en faveur de la vie. Dieu fait alliance avec l’homme pour qu’il vive, et qu’il vive heureux et libre, tant qu’à faire ! Cette seule constatation aurait dû préserver l’humanité de jamais charger Dieu de tous les maux de la terre. Le Dieu de la Bible n’a rien à voir avec un Dieu vengeur ; il n’a rien à voir avec ces dieux de la mythologie sans cesse entrain de jouer avec les hommes. Le Dieu qui fait alliance avec l’homme a choisi de faire de lui le partenaire de sa création. Il choisit de faire de l’homme son égal, lui qu’il a créé à son image et à sa ressemblance. Voilà quelque chose dont nous devrions nous souvenir, et pas seulement quand nous voulons partir en guerre ! Nous sommes faits à l’image et à la ressemblance de Dieu ; en Jésus, nous sommes reconnus comme ses fils et ses filles. Nous avons donc une responsabilité particulière vis-à-vis du reste de la création. Nous avons une responsabilité particulière vis-à-vis de tout homme, et particulièrement de celui qui ne connaît pas encore le Dieu qui fait alliance, le Dieu qui invite à la vie. 
 
En proclamant notre foi, dimanche après dimanche, nous nous engageons dans cette alliance en faveur de la vie. Elle nous oblige à l’amour, elle nous oblige au pardon, elle nous oblige à la paix, en toutes circonstances. S’engager envers Dieu, avec une conscience droite, c’est faire progresser la vie, c’est faire régner la justice, c’est promouvoir le bien, c’est inventer les chemins du pardon. Ce sont les seuls chemins qui permettent à la vie de grandir et de s’épanouir. Ils seront notre traduction de l’Alliance que Dieu fait avec tout homme, pour qu’il vive à jamais. Amen.
 
(Dessin de Coolus, Blog du lapin bleu)