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samedi 24 janvier 2026

3ème dimanche ordinaire A - 25 janvier 2026 (Clôture de la semaine de prière pour l'unité des chrétiens)

 « Il y a un seul corps et un seul Esprit, de même que votre vocation vous a appelés à une seule espérance » (Éphésiens 4,4) - 

Homélie donnée lors de la célébration oecuménique de ce dimanche. Les lectures sont : Is 58, 6-11 ; Ps 97 ; Ep4, 1-13 ; Jean 12, 31-36.




Tableau d'Arcabas




 

            Il y a un seul corps et un seul Esprit, de même que votre vocation vous a appelés à une seule espérance (Éphésiens 4,4). C’est ce verset de l’épitre aux Ephésiens qui a été retenu par celles et ceux qui proposent, au niveau mondial, le livret de la célébration œcuménique pour cette année, et dont la nôtre s’inspire largement. Il est extrait du passage que nous avons entendu en deuxième lecture et qui est comme une feuille de route pour tous les disciples de Jésus Christ, appelés à se conduire d’une manière digne de [leur] vocation. Découvrons-la ensemble.

        Paul définit ainsi l’art de vivre chrétien : ayez beaucoup d’humilité, de douceur et de patience, supportez-vous les uns les autres avec amour ; ayez soin de garder l’unité dans l’Esprit par le lien de la paix. L’unité vient à la fin, non pas qu’elle ne serait pas importante, mais parce qu’elle n’est pas possible sans que le reste ne soit pleinement vécu. Quand l’humanité manque d’humilité, l’unité n’est pas possible parce qu’il y aura toujours quelqu’un pour s’estimer supérieur aux autres et tendre ainsi à s’imposer et à dominer. Nous ne voyons que trop bien ce que cela donne en politique : des élus incapables de s’entendre, ne cherchant que leur propre intérêt au détriment de l’intérêt de tous. Et à plus grande échelle, un chef d’état étranger avec des velléités expansionnistes qui ne se soucie guère du bien et de la volonté des peuples dont il convoite les terres. L’orgueil (qui est justement absence d’humilité) semble remettre la guerre au goût du jour. Et il n’y a rien de plus contraire à l’unité que les conflits armés. 

            Il en est de même pour la douceur et la patience. Sans elles, pas d’unité possible. Cela se vérifie souvent en contexte ecclésial. Une certaine rudesse dans le gouvernement, dans la manière d’exposer ses opinions lors de réunions pastorales, ou pire de se répandre dans la presse, trop heureuse de se faire le relai de nos dissensions, ne favorise guère l’unité. La polémique ne vise qu’à opposer, diviser, stigmatiser. Et l’impatience pastorale n’est pas davantage source d’unité. Nous pouvons estimer que les choses ne vont pas assez vite, qu’il faudrait être plus prophétique, oser et s’affranchir de certaines doctrines ; cela n’amènera pas l’unité. Bien au contraire !

            Le dernier trait de l’art de vivre chrétien est tout aussi indispensable à la construction d’une unité véritable et pas seulement de façade. Il s’énonce ainsi : supportez-vous les uns les autres avec amour. Nous pouvons comprendre le verbe supporter dans ces deux acceptions françaises. Nous supporter les uns les autres dans un esprit sportif, pour que chacun donne le meilleur de lui-même au service de la réussite de toute l’Eglise ; mais aussi nous supporter, c'est-à-dire nous tolérer, accepter que l’autre, celui qui me dérange, celui qui est différent, qui pense et croit autrement, ait le droit d’exister aussi. Parce que si nous rêvons d’un monde ou d’une Eglise où tout le monde est identique, l’unité ne sera jamais possible puisque l’uniformité aura pris le pas sur elle. Et il n’y a rien de plus dissemblable qu’unité et uniformité. Là où l’unité libère et fait grandir, l’uniformité enferme et rapetisse. 

            Quand le disciple du Christ est humble, doux, patient, encourageant pour les autres, alors l’unité peut advenir et se vivre. Elle n’est pas de notre fait ; elle est un don que Dieu fait aux hommes qui vivent comme Paul le recommande. Elle découle naturellement de notre art de vivre et est comme le couronnement de celui-ci par Dieu lui-même. Ne pensons pas que nous vivrons d’unité sans le Christ qui est UN avec son Père. Il y a un seul Corps et un seul Esprit. Il y a un seul Seigneur, une seule foi, un seul baptême, un seul Dieu et Père de tous, au-dessus de tous, par tous et en tous. L’unité est un acte de foi. Si je ne la crois pas possible, elle n’adviendra jamais. Elle n’est donc pas un slogan à proclamer, un doudou ecclésial pour nous donner bonne conscience une fois par an. Elle est ce que Dieu veut, ce que Dieu nous offre. Ne pas accueillir ce don de Dieu revient à ne pas accueillir Dieu lui-même. 

            Cet art de vivre que Paul recommande, il ne l’a pas inventé. Le passage du prophète Isaïe nous montre qu’il est un appel de Dieu, un désir profond de Dieu que le prophète rappelle à son peuple qui a oublié Dieu, qui a oublié les pauvres, qui a oublié la justice. Si tu fais disparaître de chez toi le joug, le geste accusateur, la parole malfaisante, si tu donnes à celui qui a faim ce que toi tu désires, et si u combles les désirs du malheureux, ta lumière se lèvera dans les ténèbres et ton obscurité sera lumière de midi. L’art de vivre du croyant au Dieu révélé éclaire tous les peuples pour que l’unité dépasse les frontières du peuple de Dieu et gagne toute la terre. Cet art de vivre et l’unité qui en découle manifestent la présence de Dieu dans notre vie. Le Seigneur sera toujours ton guide. 

            Jean nous rappelle alors qu’au fondement de cet art de vivre, il n’y a pas une morale, mais une personne, le Christ lui-même. Elevé de terre, il attire à [lui] tous les hommes. Il est la lumière qui fait de ceux et celles qui croient en lui des fils de lumière. Ce que nous sommes, ce que nous vivons lorsque nous vivons en disciples du Christ, jette sur le monde la lumière même du Christ vivant. L’unité devient alors le marqueur même de notre appartenance au Christ, un chaînon de notre ADN chrétien. Soyez un comme le Père et moi nous sommes UN. Elle est un signe qui dit Dieu, qui manifeste Dieu au milieu de nous. Vous comprendrez pourquoi il est bon de nous retrouver, chrétiens de confessions différentes ; vous comprendrez aussi pourquoi le faire une seule fois dans l’année est vraiment le minimum syndical dont nous ne pouvons nous contenter. 

Remercions celles et ceux qui portent cette attention particulière dans la vie de nos communautés respectives. Ils sont les prophètes et les témoins dont nos Eglises ont besoin pour répondre mieux à l’appel de Dieu à vivre unis comme des frères. Le psaume 132 (133) le proclame : Oui, il est bon, il est doux pour des frères de vivre ensemble et d'être unis ! On dirait un baume précieux, un parfum sur la tête, qui descend sur la barbe, la barbe d'Aaron, qui descend sur le bord de son vêtement. On dirait la rosée de l'Hermon qui descend sur les collines de Sion. C'est là que le Seigneur envoie la bénédiction, la vie pour toujours. Que notre célébration nous inspire d'être artisans d'unité. Amen.


samedi 8 novembre 2025

Dédicace de la Basilique du Latran - 9 novembre 2025

Vous êtes la maison que Dieu construit. 




(Chaire papale- Saint Jean de Latran)



 

            Vous êtes une maison que Dieu construit. Cette affirmation de Paul, dans sa première lettre aux Corinthiens, dit bien la réalité de l’Eglise, peuple rassemblé par Dieu en une seule et même famille, une seule et même maison. En ce jour où nous célébrons la dédicace (l’anniversaire de la consécration) de la basilique du Latran, à Rome, il est bon de nous souvenir que nous sommes tous, par notre baptême, membre d’un même corps, membre d’un même édifice.

            Vous êtes une maison que Dieu construit. La basilique du Latran est le premier signe visible de cette maison que Dieu construit, parce qu’elle est la cathédrale du Pape en tant qu’évêque de Rome. Au fronton de la basilique sont écrits ces mots : Mère et tête de toutes les églises de la ville et du monde. Autrement dit, tout part de là ; tout existe à cause de cette Mère et tête. Même nos petites paroisses de la campagne alsacienne n’existent que parce qu’existe saint Jean de Latran. Certes, ce n’est pas l’évêque de Rome qui a ouvert ou construit nos églises, mais en étant le premier parmi ses pairs (primus inter pares), en ayant la responsabilité de nommer les évêques, l’occupant des lieux permet à la foi catholique de se répandre, de se structurer, de vivre et de faire vivre. Depuis l’empereur Constantin, qui a fait don à l’Eglise du domaine pour y construire la basilique, le baptistère et le palais, jusqu’à nous, c’est de là, de ce lieu symbolique et structurant, que tout est parti, que tout part encore. Si elle est la mère de toutes les églises, cette basilique est la basilique de chaque croyant, le lieu d’où la foi se dit, se transmet et se répand dans le monde entier. C’est pour cela que l’anniversaire de cette cathédrale, et de celle-là exclusivement, est célébrée dans le monde entier, permettant à chaque catholique de célébrer son attachement à l’Eglise catholique et apostolique. La basilique est dédiée à deux Jean : saint Jean le Baptiste, celui qui a annoncé la venue du Messie (Voici l’Agneau de Dieu) et saint Jean l’Evangéliste, celui qui a révélé dans son Evangile que le Verbe s’est fait chair. De cette basilique ne cesse de résonner ces deux paroles de ces amis de Jésus pour que le monde reconnaisse dans le Verbe fait chair, l’Agneau immolé qui porte le salut au monde.

            Vous êtes une maison que Dieu construit. Attachons-nous maintenant à comprendre ce que ce verset signifie pour nous, concrètement. Si nous sommes une maison que Dieu construit, nous sommes chacun un élément essentiel à cette construction et nous ne pouvons donc pas simplement nous en retirer. Imaginez-vous un instant ce que serait votre maison si, pendant que vous êtes réunis ici, vos fenêtres décidaient qu’elles ne faisaient plus partie de votre maison et la quittaient ?  Il y ferait rapidement plus froid avec la météo que nous connaissons ces derniers jours. Il en est de même pour notre Eglise. Il y fait plus froid quand des membres décident qu’ils peuvent être croyants sans être de l’Eglise, sans être attachés à leur Mère et tête. Elle est aussi moins belle quand manquent les visages de celles et ceux qui se sont éloignés. Elle est peut-être plus uniforme, mais moins harmonieuse parce qu’il en manque des voix. A l’heure où beaucoup pensent que l’uniformité doit être de rigueur, la fête de la dédicace du Latran nous rappelle que l’harmonie est plus importante. Les voix différentes ne sont pas des voix discordantes, mais des voix qui éclairent autrement l’unique Parole révélée par les deux Jean tutélaires de la basilique. Chacun y a sa place parce que chacun est appelé par Dieu à être de cette maison qu’il construit. Aujourd’hui, son Esprit rassemble l’Eglise, rassemble les croyants pour qu’ils soient cette œuvre d’unité voulue par Dieu. Une Eglise sans croyant n’est qu’une coquille vide ; un croyant sans Eglise n’est qu’un homme sans terroir, sans enracinement. L’Eglise que Dieu rassemble n’est pas une collection de bâtiments de styles différents, mais une collection d’hommes et de femmes qui se reconnaissent frères et sœurs malgré leurs différences d’origine, d’opinion, d’approches liturgiques, d’expériences spirituelles. Ce qui nous unis, c’est l’appel unique de Dieu adressé à chacun dans sa singularité et dans son originalité. Si vous avez visité un jour saint Jean de Latran, vous avez pu aimer ou pas son style architectural et ses dorures ; mais vous avez nécessairement reconnus son harmonie et sa capacité à dire quelque chose du mystère de cette Eglise que Dieu appelle et construit. Là tout est à sa place, tout concourt à l’harmonie, la sérénité et la beauté qui nous parlent de Dieu et de son amour pour nous qu’il appelle en sa maison.

            Vous êtes une maison que Dieu construit. Ayons une conscience toujours plus grande de cet appel à être une partie de cette maison et que notre place y est unique et irremplaçable. Personne ne peut prendre la place qu’un autre laisse libre. Nous pourrions appliquer à l’Eglise ce proverbe qui dit : un être vous manque et la terre est dépeuplée. Oui, un croyant vous manque et l’Eglise est dépeuplée. Prions Dieu de renouveler en nous l’Esprit de notre baptême, l’Esprit qui continue de construire son Eglise, pour qu’elle soit belle et harmonieuse, accueillante pour tous, Mère aimante pour chacun, tête qui nous entraine toujours mieux à la suite du Christ qu’elle a mission d’annoncer et de servir. Amen.  

samedi 10 mai 2025

4ème dimanche de Pâques C - 11 mai 2025

 Pâques, l'expérience de l'unité retrouvée.





 

            Christ est ressuscité, alléluia ! Ce cri est le moyen le plus sûr, le plus efficace de dire le mystère de Pâques. Celui qui était mort, désormais il est vivant. Et nous voyons, dimanche après dimanche, ce que Pâques signifie. Ce cri du premier jour de la semaine, nous devons en comprendre toutes les conséquences pour notre vie, ou alors le mystère de Pâques ne nous concerne pas et Jésus est mort pour rien. Pâques, c’est un cri, c’est une rencontre, c’est un amour qui s’ajuste à nous. Ce quatrième dimanche de Pâques vient nous dire que Pâques, c’est aussi l’expérience de l’unité retrouvée.

             Jésus l’affirme dans l’évangile de Jean : Le Père et moi, nous sommes UN. Il aura l’occasion, lors de son grand discours au soir de sa mort d’expliquer aux Apôtres la portée de cette affirmation. Pour faire simple, rien de ce que dit ou fait Jésus n’a son origine en-dehors de sa relation à son Père. Ecouter Jésus, c’est écouter Dieu. Voir Jésus, c’est voir Dieu. Vivre avec Jésus, c’est vivre avec Dieu. Il n’y a pas l’ombre d’un écart entre le Père et le Fils. Le Fils fait et dit ce que demande le Père ; le Père approuve ce que dit et fait le Fils. Ne cherchez pas à les séparer, vous n’y réussirez pas. Par sa résurrection, Jésus, en nous faisant entrer dans la vie divine, nous fait entrer aussi dans cette unité. Si nous sommes frères et sœurs de Jésus par la foi, nous sommes fils et filles de Dieu par la même foi. Notre art de vivre doit dire désormais quelque chose de cette unité que nous partageons avec le Père et le Fils. Il faut bien écouter Jésus quand il dit : Mes brebis écoutent ma voix ; moi, je les connais, et elles me suivent… Mon Père, qui me les a données, est plus grand que tout, et personne ne peut les arracher de la main du Père. Le pape Léon XIV qui vient de nous être donné le proclame à sa manière quand il dit dans son premier discours : Dieu nous aime tous, et le mal ne prévaudra pas, comprenons bien : le mal ne gagnera pas ! Il ne peut pas gagner parce que par sa mort et sa résurrection, le Christ nous a définitivement fait entrer dans cette unité qui existe en Dieu.

             Dans les Actes des Apôtres, nous voyons petit à petit comment cette unité, qui est en Dieu, s’étend à toute l’humanité au fur et à mesure que les Apôtres ouvrent leur prédication à tous ceux et celles qui veulent entendre leur parole et se laissent toucher par elle, quand bien même ils ne sont pas du peuple premier que Dieu s’est choisi. Pierre le rappelle dans son discours, et nous ferions bien de prendre ce discours pour nous. Parce que l’Eglise n’a pas remplacé la Synagogue et que le reproche que Pierre fait aux Juifs de son temps, il pourrait sans doute le refaire à nous aujourd’hui. Le commandement que le Seigneur nous a donné est le même : J’ai fait de toi la lumière des nations pour que, grâce à toi, le salut parvienne jusqu’aux extrémités de la terre. Nous portons, avec nos pères dans la foi que sont les Juifs, la responsabilité de dire Dieu aux hommes. Notre baptême nous en donne mission. Vivre cette unité qui vient de Dieu, et accueillir dans cette unité, c’est le sens même de la mission de l’Eglise, et donc de la mission de chaque baptisé. Comme le disait en son temps le pape François, nous ne pouvons pas être les douaniers de la foi, nous devons être les hérauts de l’Evangile. Ce n’est pas quand une vie est enfin ajustée à Dieu, qu’il faut dorénavant lui parler de l’Evangile. Mais c’est parce que nous parlons et nous vivons de l’Evangile, que nos vies, et les vies de ceux qui nous voient et nous écoutent, peuvent s’ajuster à Dieu. Jésus peut affirmer qu’il est Un avec Dieu parce qu’il ne cesse de dire la Bonne Nouvelle du Salut. Dans les Actes des Apôtres, ceux qui entendent Pierre ne sont pas dans la joie parce qu’il leur dit qu’ils ont une vie parfaite, mais parce qu’ils entendent une parole : en entendant cela, les païens étaient dans la joie et rendaient gloire à la parole du Seigneur. C’est parce qu’ils entendent cette Bonne Nouvelle qu’ils deviennent croyants.

             Nous avons encore une belle image de ce mystère de Pâques comme expérience de l’unité retrouvée dans le livre de l’Apocalypse. Ceux-là viennent de la grande épreuve ; ils ont lavé leurs robes, ils les ont blanchies par le sang de l’Agneau. C’est pourquoi ils sont devant le trône de Dieu, et le servent, jour et nuit, dans son sanctuaire. Celui qui siège sur le Trône établira sa demeure chez eux. Peut-on mieux dire l’unité que par cette image de Dieu qui habite chez nous ? C’est le mystère de Pâques, le mystère du sang répandu de l’Agneau, qui fait cela. Ce n’est pas en vain que l’Eglise affirme que le mystère de Pâques est au cœur de notre foi. De lui, tout découle : notre foi, notre art de vivre avec Dieu, notre art de vivre avec les autres en qui Dieu est présent. L’unité des croyants, et par-delà l’unité du genre humain, n’est donc ni une lubie, ni un luxe, ni un détail : elle est un marqueur du disciple authentique du Christ, qui a livré sa vie pour tous les hommes, afin qu’ils croient et se convertissent, c'est-à-dire qu’ils ajustent leur vie à l’œuvre de Dieu.

             L’eucharistie qui nous rassemble est sacrement d’unité parce qu’elle nous fait manger au même pain, boire à la même coupe. Communier, c’est aussi dire par un acte simple (partager le Corps du Christ) que nous voulons vivre l’unité. Que l’eucharistie de ce dimanche renouvelle ce désir d’unité et notre capacité à le vivre concrètement. Amen.


samedi 25 janvier 2025

26 janvier 2025 - 3ème dimanche ordinaire C

 Crois-tu cela ?

(Homélie donnée lors de la célébration oecuménique célébrée aujourd'hui dans notre communauté)



(Icône de Nicée, source Wikipédia)





    Crois-tu cela ? En cette année où les chrétiens célèbrent le 1700ème anniversaire du Concile de Nicée qui a défini les mots de la foi chrétienne, c’est le mot d’ordre retenu pour la semaine de prière pour l’unité des chrétiens. Comme nous l’avons entendu dans l’introduction de cette célébration, c’est la question de Jésus à Marthe qui pleure la mort de son frère Lazare. 

        Crois-tu cela ? Lorsque Marthe accueille Jésus qui arrive enfin, elle semble reprocher à celui-ci d’avoir pris le chemin des écoliers plutôt que d’accourir sans délai lorsqu’il a été prévenu de la maladie de son ami : Si tu avais été là, mon frère ne serait pas mort. Sans doute espérait-elle un geste, une de ces guérisons dont Jésus a le secret. Après tout, Jésus fait presque partie de la famille ; ils l’ont reçu à leur table ; ils ont droit à quelques égards, non ? Jésus ne s’offusque pas de la question et pose une affirmation surprenante : Je suis la résurrection et la vie. Ceux qui croient en moi, même s’ils meurent, vivront, et quiconque vit et croit en moi ne mourra jamais. Il faut oser poser cette affirmation ; il faut oser l’entendre aussi. Et la reconnaître pour vrai. D’où la question de Jésus : Crois-tu cela ? Nous pouvons décliner cette unique question en une multitude d’autres. Crois-tu que je sois plus qu’un ami pour vous ? Crois-tu que je sois plus qu’un prophète ? Crois-tu que je sois plus qu’un grand homme ? Crois-tu que je sois la résurrection et la vie, c'est-à-dire que je viens bien de Dieu, et que je partage avec lui la vie en plénitude ? Cette question unique à Marthe va comme hanter les premiers chrétiens ; elle nous hante, ou devrait nous hanter encore. 

        Crois-tu cela ? Cela fait 1700 ans que les chrétiens ont défini les mots de la foi qui les rassemblent encore aujourd’hui. Ils sont plus forts que nos séparations, plus forts que nos divergences théologiques. Ils sont les mots qui nous font vivre. Cet anniversaire nous renvoie au début d’une période marquée par la foi chrétienne. Ils jaillissent après des années d’enfouissement et de persécution. Ils jaillissent de la Parole de Dieu après des querelles internes pour savoir comment parler justement du mystère de l’Incarnation et du mystère de la Rédemption. Jésus est-il vrai Dieu et vrai homme ? Jésus ne serait-il pas plutôt un grand homme qui a joué à Dieu ? Et si Jésus est réellement Fils de Dieu comme il l’affirme, comment Dieu peut-il mourir sur une croix ? Jésus n’était-il pas plutôt un homme envahi par l’Esprit de Dieu, mais dont l’Esprit s’est retiré avant qu’il ne meure, Dieu ne pouvant pas mourir ? Les querelles sont nombreuses à l’aube de la libération de notre foi, et les querelles qui suivront des siècles plus tard nous semblent alors futiles. Elles ont pourtant donné naissance à des Eglises diverses qui proclament les mêmes mots de la foi que ceux définis à Nicée. 

        Crois-tu cela ? La question n’est pas formulée ainsi au soir du huitième jour après Pâques, lorsque Jésus apparaît une nouvelle fois à ses disciples, cette fois en présence de Thomas. Pendant huit jours, les dix autres disciples ont essayé de le convaincre, de l’amener à la foi en Jésus mort et ressuscité. Mais Thomas, n’ayant pas fait comme eux l’expérience de le rencontrer ; Thomas, n’ayant pas comme eux reçu l’Esprit Saint que Jésus avait soufflé sur eux, Thomas donc résiste : Si je ne vois pas dans ses mains la marque des clous, si je ne mets pas mon doigt dans la marque des clous, si je ne mets pas la main dans son côté, non, je ne croirai pas ! Tout ce qu’il demande, c’est de voir comme eux, c'est-à-dire de faire la même expérience qu’eux. Il veut croire, mais à sa manière, à ses conditions, comme les Dix ont cru, à leur manière à la vue des signes. Ne le blâmons pas, Thomas ; nous sommes comme lui. Nous voudrions des preuves, des signes, au moins une prière exaucée de temps en temps pour vérifier que nous ne parlons pas à un tombeau vide ! 

        Crois-tu cela ? C’est la question qui nous est posée par trois fois, lors de chaque nuit pascale, lorsque nous renouvelons la foi de notre baptême. Peut-être avons pris l’habitude de répondre machinalement à ces questions, parce que la liturgie de l’Eglise prévoit que nous disions, comme un seul homme : Je crois. Il faudrait alors que l’anniversaire du Concile de Nicée soit l’occasion de reprendre chez nous, calmement, ce beau texte qui définit la foi des chrétiens et que nous proclamerons ensemble dans un instant. Les catholiques le connaissent bien en latin, puisque c’est le texte que nous proclamons lorsque nous chantons notre foi dans cette langue liturgique. Mais le dire en français devient presque impossible. Je l’ai tenté une fois sur cette communauté de paroisses ; j’ai reçu les critiques les plus vives qui soient, me demandant de justifier l’utilisation de ce texte bizarre et pourtant vénérable. C’est tout juste si l’on ne me reprochait pas de changer la foi de l’Eglise, alors que c’est ce texte qui la définit le mieux. 

        Crois-tu cela ? Ce n’est ni une question pour catholique, ni une question pour protestant, ni une question pour orthodoxe ou anglican ou pour une espèce singulière de chrétiens que nous aurions du mal à reconnaître. C’est la question adressée à tout disciple du Christ, et la réponse à cette question doit être un signe de reconnaissance pour tous ses disciples, sous quelque latitude qu’ils vivent. Je peux voyager n’importe où dans le monde ; si ce texte est proclamé, enseigné, reconnu, je suis chez moi au milieu de ceux qui le disent. Quiconque dit ces mots est chez lui, chez nous. Il est de notre famille, même si son cousin le plus éloigné dans le temps, celui par qui lui a été donné la foi, est Luther si je suis catholique ou n’est pas Luther si je suis protestant. Nous ne partageons peut-être pas la même Eglise, mais nous partageons le même Dieu. N’est-ce pas cela qui importe le plus après tout ? 

        Crois-tu cela ? Si après tant d’années, tant de querelles et tant de déchirures, l’Eglise ne s’est pas effondrée, c’est que Jésus, celui qui la tient et qui y est présent, est bien ce qu’il a affirmé à Marthe. Il est la résurrection et la vie. Il l’est pour les croyants que nous sommes ; il l’est pour nos Eglises qui trouvent en lui, et en lui seulement, le chemin de la réconciliation parfaite, qui est le chemin de la vie parfaite. La foi en Dieu Père, Fils et Esprit Saint vaut plus que les Eglises qui l’enseignent et la confessent. La foi en Dieu Trinité qui nous fait vivre est plus forte que les querelles qui nous séparent encore. Par la grâce de Dieu, un long chemin a été entrepris pour retrouver une pleine communion ; mesurons ces efforts et poursuivons le chemin. A l’heure où le monde moderne semble avoir tiré un trait sur Dieu, nous ne pouvons que reprendre ces mots de Nicée qui nous font chrétiens ; les reprendre, les comprendre, les vivre et les transmettre. Ayons conscience qu’unis dans la diversité, nous vivrons ; mais séparés, enfermés dans nos Eglises respectives, nous mourrons. Tous.

        Crois-tu cela ? La réponse de Marthe est limpide : Oui, Seigneur, je crois que tu es le Messie, le Fils de Dieu, celui qui vient dans le monde. Elle lui vaut de retrouver, pour un temps, ce frère mort, mais rendu à la vie pour que la gloire de Dieu soit reconnue à l’œuvre en Jésus. Lorsque Thomas est interpellé par Jésus : Cesse d’être incrédule, sois croyant, celui-ci répond par cette profession de foi qu’aucun autre disciple n’avait faite jusque-là : Mon Seigneur et mon Dieu ! Il faudra presque trois cents ans pour que cette première profession de foi se développe et précise pour tous qui est Dieu, qui est Jésus Christ, qui est l’Esprit Saint. Sans rien perdre de la fraîcheur et de la simplicité des mots de Thomas, poursuivons l’œuvre des premiers Pères conciliaires et approfondissons notre foi. La connaissant mieux, nous l’estimerons davantage ; l’estimant mieux, nous la vivrons davantage ; la vivant mieux, nous la partagerons au plus grand nombre, en parole et en acte. Ainsi le monde pourra croire et parvenir à la vie éternelle. Amen. 


samedi 11 mai 2024

7ème dimanche de Pâques - 12 mai 2024

Jésus est ressuscité ; il nous donne tout ce qui est en lui.



 

 

 

            Nous sommes dans ce moment particulier du temps pascal, entre l’Ascension – le retour de Jésus vers son Père – et la Pentecôte -le don de l’Esprit Saint. Certains pourraient croire que c’est là un petit dimanche coincé entre deux solennités ; un petit moment d’attente. Les textes retenus par l’Eglise pour ce dimanche nous prouve qu’il n’en est rien ; ils nous montrent au contraire que Jésus, celui qui est ressuscité, nous donne tout ce qui est en lui. 

            L’évangile entendu fait partie du discours de Jésus, au soir du jeudi saint. Jésus livre ses dernières paroles à ses disciples et prient pour eux. Sa prière est d’abord une prière pour l’unité de ses disciples : Père Saint, garde mes disciples unis dans ton nom pour qu’ils soient uns, comme nous-mêmes. C’est une prière importante à quelques heures du procès et de la mort de Jésus. Il ne faudrait pas, qu’en plus de la mort de leur Maître, les disciples se déchirent entre eux. Et reconnaissons qu’il y aurait de quoi : entre celui qui trahit, celui qui renie et tous ceux qui s’enfuient, si quelqu’un voulait chercher un responsable à la mort de Jésus, les candidats ne manqueraient pas, et les occasions de se taper dessus pas davantage. La prière de Jésus pour l’unité des siens est donc justifiée et plus que pertinente. Mais l’unité ne doit pas juste être une unité de façade ; elle est le signe que ce que vivent les disciples est bien ce que Dieu vit en lui-même : qu’ils soient un, comme nous-mêmes. Ils ne sont pas seulement appelés à survivre comme groupe à leur Maître ; ils sont appelés, à travers leur vie, à témoigner de la vie qui est en Dieu. 

            La prière de Jésus va encore plus loin. Une lecture attentive nous fait comprendre que par cette prière, Jésus veut tout donner de lui à ses disciples : l’unité qui est celle que Jésus vit avec son Père, mais aussi sa joie (je parle ainsi pour qu’ils aient en eux ma joie et qu’ils en soient comblés), la parole qu’il tient de son Père (je leur ai donné ta parole) et même sa sainteté (Sanctifie-les dans la vérité… Pour eux je me sanctifie moi-même, afin qu’ils soient, eux aussi, sanctifiés dans la vérité). Il nous offre tout cela en s’offrant sur le bois de la croix. Dans le sacrifice du Christ sur la croix, se trouve notre unité, notre joie, notre sainteté, bref toute notre vie de disciples de Jésus Christ. Tu veux être un disciple de Jésus Christ ? Contemple la croix et reconnais que Jésus t’a tout donné en se livrant à la mort pour toi. De la croix naissent les disciples ; de la croix naît l’Eglise. 

            Nous comprenons alors mieux le souci de Pierre, dans les Actes des Apôtres, de reconstituer le collègue apostolique tel que Jésus l’avait constitué : douze membres, douze apôtres qui ont accompagné Jésus depuis le début jusqu’à son ascension. Il faut donc que l’un d’entre eux devienne, avec nous, témoin de sa résurrection. Puisque par la croix, Jésus nous a tout donné, il faut que son Evangile, sa mort et sa résurrection, soit annoncé à tous les hommes par ceux que Jésus lui-même a choisi. Puisqu’il manque un Apôtre, il faut le remplacer et c’est Jésus lui-même qui est invoqué pour qu’il désigne à nouveau celui qui rejoindra le collège des Apôtres. L’Eglise n’a cessé de faire ainsi depuis, en appelant les évêques à la charge apostolique. 

            Vous le savez bien : l’Evangile du Christ, ce n’est pas seulement un enseignement à retransmettre. L’Evangile du Christ, c’est une parole à vivre. C’est saint Jean qui nous le rappelle dans la deuxième lecture. Bien-aimés, puisque Dieu nous a tellement aimés, nous devons, nous aussi, nous aimer les uns les autres. Puisque nous avons accueilli l’Evangile du Christ grâce à l’amour que Dieu nous porte, nous devons transmettre cet Evangile avec le même amour. Parler de Jésus, annoncer Jésus, c’est parler d’amour, c’est annoncer l’amour. Vous pouvez tourner les choses comme vous voulez, vous arriverez toujours au même résultat : Dieu est amour. Tout est dit en ces trois mots de notre foi ; tout est vécu de notre foi quand nous vivons de cet amour. L’amour est la marque des disciples authentiques du Christ, et de la présence de Dieu en nos vies : si nous nous aimons les uns les autres, Dieu demeure en nous. Si vous lisez en entier le chapitre quatre de cette première lettre de Jean, vous lirez ceci à la fin : Si quelqu’un dit : « J’aime Dieu », alors qu’il a de la haine contre son frère, c’est un menteur. En effet, celui qui n’aime pas son frère, qu’il voit, est incapable d’aimer Dieu, qu’il ne voit pas. Et voici le commandement que nous tenons de lui : celui qui aime Dieu, qu’il aime aussi son frère. Nous n’avons pas le choix d’aimer ou non à partir du moment où nous nous disons disciples ou amis du Seigneur. Aimer chacun de ceux que Dieu met sur notre route s’impose à nous comme une évidence. Je le disais déjà la semaine dernière : aimer, ce n’est pas du sentimentalisme, mais reconnaître que chaque être humain porte en lui la dignité de fils et de fille de Dieu. A partir de là, je ne peux pas faire de distinction entre les personnes, parce que Dieu lui-même est impartial, et ne fait pas de distinction entre les personnes. Je ne peux qu’aimer tous ceux et toutes celles que Dieu reconnaît comme son enfant. L’autre n’est pas mon frère ou ma sœur parce que je le reconnais comme tel après un processus plus ou moins long et compliqué ; non, l’autre est mon frère ou ma sœur parce que Dieu le reconnaît, comme il me reconnaît, comme son enfant. L’amour de Dieu pour nous ne peut devenir en nous qu’amour pour tous, à la manière de Dieu. Parler de Dieu, c’est parler d’amour. Croire en Dieu, c’est croire en l’amour, car Dieu est amour. 


             Il n’y a qu’une chose à répandre pour faire connaître le Christ : c’est l’amour. Il n’y a qu’une chose à vivre pour vivre du Christ : c’est l’amour. Paul le redira à sa manière quand il explique aux chrétiens de Corinthe que l’amour ne passera jamais ! Et il a bien raison. L’amour sera toujours à la mode ; l’amour sera toujours d’actualité. Et ce n’est pas parce que notre monde connaît, en de trop nombreux endroits, les ténèbres de la guerre, que l’amour doit être oublié. Bien au contraire, plus le monde se déchire, plus les chrétiens sont invités à être témoins de ce que l’amour réalise quand il est vécu à la manière de Dieu. Ne renonçons pas à aimer, sous peine de renoncer à témoigner et à croire en Dieu. Dieu est amour : c’est la seule parole à dire ; c’est la seule parole à vivre toujours. Amen. 

samedi 28 mai 2022

7ème dimanche de Pâques C - 29 mai 2022

 Faire route avec les disciples pour apprendre la vie chrétienne.



Le martyre de Saint Etienne, 





          Nous voici déjà dans la dernière semaine de Pâques. Nous avons vécu ce temps avec les disciples, qui ont eu à traduire en art de vivre l’originalité de ceux qui ont choisi d’embarquer le Christ, mort et ressuscité, dans leur existence. Au-delà des considérations théologiques et des belles idées sur Dieu, croire au Ressuscité doit changer quelque chose à notre quotidien ; sinon, pourquoi faire ce choix ? Pourquoi dire que Jésus est ma vie, si ma vie justement n’en est pas affectée ? Faisons donc route avec les disciples et apprenons avec eux la vie chrétienne. 
 

          Un premier point qu’il nous faut alors souligner pour caractériser la vie chrétienne, c’est l’unité. Jean nous le dit dans son évangile : Que tous soient un, comme toi, Père, tu es en moi, et moi en toi. Une communauté chrétienne dans laquelle il n’y a pas d’unité n’est pas vraiment une communauté chrétienne. Paul s’en fera largement l’écho dans ses différentes lettres aux communautés qu’il a fondées. Qu’il y ait des courants ou des sensibilités différentes, c’est une chose ; que cela nous divise, c’en est une autre, pas du tout admissible. Notre unité découle de l’unité qui existe en Dieu même. Qu’ils soient un en nous, eux aussi, pour que le monde croie que tu m’as envoyé. L’unité est un marqueur de la foi ; elle entrainera la foi de ceux qui nous regarde vivre.  

          Un deuxième point qui caractérise la vie chrétienne, c’est cette espérance dont parle Jean à la fin du livre de l’Apocalypse : l’espérance du retour du Christ. Un retour qu’il faut oser demander : L’Esprit et l’Epouse disent : ‘Viens !’ Celui qui entend, qu’il dise : ‘Viens !’ L’attente du retour du Christ ne peut pas être juste une belle idée ; c’est quelque chose que nous devons avoir à cœur, quelque chose que nous désirons de toutes les fibres de notre être. Cette espérance nous pousse à vivre notre aujourd’hui en étant tendu vers demain, ce moment où le Christ se manifestera à nouveau dans toute sa gloire. Nous ne pouvons pas vraiment croire à ce retour et souhaiter en même temps qu’il soit repoussé le plus tard possible. Nous devons aspirer à voir ce jour et œuvrer pour que ce règne de Dieu se réalise ici et maintenant. Certains disent que le Christ reviendra quand le monde sera prêt. Je veux bien, mais que faisons-nous pour rendre le monde apte à accueillir celui qui doit venir ? Nous retrouvons ici l’importance de l’art de vivre à développer, dans notre vie, mais aussi autour de nous.  

          Ce qui nous amène au troisième point, qui nous est enseigné par Etienne dans le passage des Actes que nous avons entendu. Le chrétien est quelqu’un qui témoigne de sa foi. Etienne le fait admirablement durant son trop court ministère de diacre, non pas parce qu’il meurt, mais parce qu’il ne cesse de proclamer sa foi même quand le danger est proche. Le premier sens du mot martyr, c’est celui-là : être témoin. Nous n’en retenons souvent que le second : celui qui meurt à cause du Christ. Etienne, par sa vie et sa mort, nous rappelle que le second sens peut, quelquefois, découler du premier. Mais l’inverse n’est pas vrai ! Vous pouvez passer de martyr-témoin à mort-martyr. Mais être mort ne fait jamais de vous un témoin. Il nous faut donc vivre notre foi, pleinement, et en de rare cas en accepter les conséquences sans les rechercher. Nos martyrs ne sont pas martyrs parce qu’ils sont morts, mais parce qu’ils ont témoigné jusqu’au bout extrême. Ne gardons pas notre foi en poche avec un mouchoir dessus. Osons la dire, osons la montrer. La laïcité bien comprise n’est pas le terreau qui nous en empêche ; elle est le terreau qui nous le permet, au milieu d’autres qui croient autrement ou qui ne croient pas, et qui ont le droit de le dire aussi.  

          Un art de vivre commun à développer au nom de l’unité qui est en Dieu, une espérance à faire advenir, un témoignage à assurer : voilà ce que les disciples du Christ nous apprennent en matière de vie chrétienne. C’est ce que nous vivons déjà en chaque eucharistie ; c’est ce que nous avons à vivre entre deux eucharisties, forts du Pain que nous aurons partagé. Puisse chacune de nos eucharisties nous permettre de vivre toujours plus en chrétiens, engagés en Eglise, engagés dans notre monde, pour que le Règne de Dieu devienne réalité. Amen.   

samedi 21 mai 2022

6ème dimanche de Pâques C - 22 mai 2022

 Faire route avec les disciples pour apprendre à dépasser nos conflits.




Icône des Apôtres Pierre, Jacques et Paul, source internet 
http://saint-paul-apotre.paroisse-immaculee-conception.fr/



            La liturgie ne nous permet pas de lire des chapitres entiers des textes bibliques. Le passage du livre des Actes que nous avons entendu est un résumé à gros coups de crayon du chapitre 15 du livre qui aborde pourtant un moment essentiel de la vie de la jeune communauté réunie dans la foi au Christ ressuscité, et une question fondamentale posée à cette même communauté, question qui aurait pu conduire à l’éclatement de celle-ci. La dispute peut nous sembler aujourd’hui complètement dépassée et pourtant, je ne suis pas sûr qu’elle ne se pose plus à nous. 

            Ce qui est en jeu, dans le débat de l’assemblée de Jérusalem, ce n’est rien de moins que la foi de cette communauté. Le premier voyage missionnaire de Paul a été un succès. De nombreux païens sont venus à la foi au Christ vivant. Au lieu de s’en réjouir, certains ont estimé qu’il leur manquait quelque chose d’essentiel : la circoncision, qui n’ayant pas été faite laisse un petit bout de chair de trop. Comprenez-vous : ces convertis-là ne sont pas juifs d’origine ; ils ne sont pas comme le Christ qu’ils confessent désormais ; ils ne sont pas comme les Apôtres, tous juifs de naissance. Si la foi au Christ est bien l’aboutissement de la foi juive, ne faut-il pas que ces païens en passent par là et qu’on leur coupe ce petit bout de chair qu’ils ont en trop ? Les bons connaisseurs de Paul auront reconnu là un thème favori de la pensée de Paul : seule la foi au Christ sauve. Il n’y a besoin de rien d’autre. Et puisque la Loi n’a pas permis au peuple élu de se préserver du péché, il y a là bien le signe que la circoncision est devenue caduque. Pour d’autres, au contraire, il n’y a pas à tergiverser : il faut respecter la Loi, toute la Loi, pour découvrir qu’elle s’accomplit en Jésus, mort et ressuscité. L’assemblée de Jérusalem réunit les deux parties ; une décision est attendue, non pour déclarer un vainqueur et un vaincu, mais pour sauvegarder l’unité de la communauté croyante. Parce que l’enjeu est bien celui-là : l’unité de tous !

             Dans le passage entendu, nous n’avons que le début du chapitre 15 qui donne le contexte qui va mener à la convocation de cette assemblée et la décision finale prise. Pourtant, le processus est tout aussi important. Une assemblée se réunit à Jérusalem, autour des Apôtres et des Anciens. Il y a d’abord un discours de Pierre qui renvoie à l’expérience qu’il a eu avec le Centurion Corneille, officier de l’armée d’occupation qui avait reçu l’Esprit Saint avant même d’être baptisé. Dans son argumentaire, il place d’emblée la question au niveau théologique. Ecoutez plutôt ce qu’il dit : Maintenant, pourquoi donc mettez-vous Dieu à l’épreuve en plaçant sur la nuque des disciples un joug que nos pères et nous-mêmes n’avons pas eu la force de porter ? Oui, nous le croyons, c’est par la grâce du Seigneur Jésus que nous sommes sauvés, de la même manière qu’eux. Après ce discours, c’est Paul et Barnabé qui vont exposer tous les signes et les prodiges que Dieu avait accomplis grâce à eux parmi les nations. Vous aurez noté que c’est bien Dieu qui agissait à travers eux ; c’est bien Dieu qui a converti les cœurs des païens. Enfin, c’est Jacques qui prend la parole. Certains voient en lui l’opposant principal de Paul. Pourtant, il aura cette parole surprenante : j’estime qu’il ne faut pas tracasser ceux qui, venant des nations, se tournent vers Dieu, mais écrivons-leur de s’abstenir des souillures des idoles, des unions illégitimes, de la viande non saignée et du sang. Entendez-le bien : il ne faut pas tracasser ceux qui se tournent vers Dieu. Qu’importe finalement qu’ils soient juifs comme Jésus et nous, ses Apôtres, ou pas, dit Jacques. Reconnaissant l’œuvre de Dieu en eux, il invite à respecter le choix de Dieu et donc de ne pas tracasser les nouveaux venus. Le pape François ne dit pas autre chose quand il nous invite à ne pas jouer aux douaniers, rendant impossibles pour certains l’accès à Dieu et aux sacrements de l’Eglise. La position de Jacques deviendra le corps de la décision prise. Il faut remarquer ici l’audace qui ouvre cette décision : L’Esprit Saint et nous-mêmes avons décidé… Ce n’est pas juste une décision humaine qui est rendue ; l’Esprit Saint, autrement dit Dieu lui-même, est acteur de cette décision. Puisqu’il a appelé les païens à la foi, les Apôtres reconnaissent qu’ils ne peuvent pas s’y opposer. D’où juste trois interdits logiques : s’abstenir des viandes offertes aux idoles (choisir le Christ, c’est les refuser) ; s’abstenir du sang (le sang est à Dieu, il est le siège de la vie : ne vous prenez pas pour Dieu donc) et s’abstenir des unions illégitimes (n’allez pas contre l’ordre voulu par Dieu à la Création). Rien de plus que cela.

 

            Faire route avec les disciples pour apprendre à dépasser nos conflits revient à nous mettre à l’écoute de Dieu. C’est lui le juge de paix dans nos communautés ; c’est lui qui nous montrera où est le vrai, le bon, le juste. C’est lui aussi qui nous donnera de nous écouter en vérité. Il ne s’agit pas, entre deux camps, de définir qui dit vrai, qui dit faux ; il s’agit de reconnaître où Dieu veut nous conduire et le suivre, lui. Ainsi l’unité de la communauté croyante sera préservée, parce que c’est bien Dieu qui la mène et non les hommes qu’il choisit. Devant les choix que nous aurons à faire pour l’avenir de nos communautés, laissons nos préférences, nos idées toutes faites et bien arrêtées, et écoutons ce que l’Esprit dit aux Eglises. Nous pourrons alors maintenir l’unité de nos communautés et dire en vérité à notre tour : L’Esprit Saint et nous-mêmes avons décidé… Amen.

samedi 15 mai 2021

7ème dimanche de Pâques - 16 mai 2021

 Un disciple du Christ, c'est quelqu'un qui...





            Nous voici rendu au septième et dernier dimanche de Pâques. L’occasion de mesurer le chemin parcouru depuis la sainte nuit de laquelle a jailli le cri qui fonde notre foi : Christ est ressuscité, alléluia ! Nous avons, avec les Apôtres, découvert ce mystère d’un Dieu vainqueur de la Mort, d’un Dieu qui fait triompher la vie (2ème et 3ème dimanche). Nous avons entendu l’enseignement du Christ vivant, et nous pouvons désormais le reconnaître comme le seul Pasteur de son peuple (4ème dimanche). Nous l’avons entendu nous inviter à rester fixés à lui, comme le sarment à la vigne (5ème dimanche) ; à garder ses commandements comme preuve de notre attachement à sa Parole (6ème dimanche) ; sans oublier notre devoir de témoigner de lui (Ascension).  Arrivés au terme de la route, avant que la Pentecôte n’inaugure une nouvelle étape, nous pouvons essayer de résumer désormais ce que doit être la vie d’un disciple du Christ. Les lectures de ce dimanche se prêtent bien à l’exercice. 

            La première lecture nous donnait à entendre ce passage des Actes qui voit Matthias rejoindre le collège des Apôtres en remplacement de Judas. Ce n’est pas une simple anecdote que nous raconte Luc, mais bien le premier acte officiel de Pierre qui remplit ainsi la mission que Jésus lui a confiée. Avant même la Pentecôte, Pierre fait naître l’idée de ce que nous appelons l’Eglise. Ces cent-vingt personnes assemblées qui, dans la prière, reconstituent le groupe des Douze voulu par Jésus, mettent sur les rails la communauté des croyants. Le disciple du Christ est quelqu’un qui vit en Eglise, qui prie en Eglise, qui décide en Eglise. Pierre donne les critères du discernement (il y a des hommes qui nous ont accompagnés durant tout le temps où le Seigneur a vécu parmi nous… Il faut donc que l’un d’entre eux devienne, avec nous, témoin de sa résurrection), mais il ne décide pas seul ; chacun a une voix, chacun participe (on tira au sort). C’est la première marque du disciple du Christ ; il ne peut pas dire que le sort de la communauté lui indiffère. 

            Si je continue dans l’ordre des lectures, nous devons, avec saint Jean, reconnaître que le disciple du Christ est un aimé et un aimant. Aimé infiniment par Dieu, il doit aimer à son tour : puisque Dieu nous a tellement aimés, nous devons, nous aussi, nous aimer les uns les autres. C’est une affirmation qui ne souffre pas de contestation. Il n’y a pas d’autre choix possible. C’est le seul choix pour être à la hauteur de l’amour que Dieu nous porte. Et même si notre amour peut sembler imparfait face à l’amour de Dieu pour nous, nous devons aimer, à tout le moins essayer d’aimer comme nous sommes aimés. L’amour que Dieu nous porte transfigurera notre pauvre amour pour en faire un amour aussi fort que le sien. L’amour est un autre signe que nous sommes à Dieu, que nous vivons du Christ, lui qui, par amour, a donné sa vie sur une croix. Dieu est amour : qui demeure dans l’amour demeure en Dieu, et Dieu demeure en lui. Dieu ne peut résider là où il n’y a pas d’amour. 

             L’Evangile nous donne alors une autre marque du croyant au Christ ressuscité. C’est quelqu’un qui a à cœur l’unité des croyants en Dieu. La grande prière de Jésus au soir du Jeudi Saint que nous rapporte Jean, se termine sur cette demande de l’unité. Père saint, garde mes disciples unis dans ton nom… pour qu’ils soient un, comme nous-mêmes. Il n’y a pas pire contre-témoignage que la désunion parce que la désunion est toujours le fait d’un manque d’amour, donc d’un manque de vivre en présence de Dieu. Il nous faut entendre cette demande d’unité pour la communauté à laquelle nous appartenons et au-delà, pour l’Eglise tout entière, et même pour tous ceux qui se disent être du Christ. Et il nous faut la prendre au sérieux. Il n’est pas possible de se dire disciples du Christ sans chercher à vivre et à faire vivre cette unité. 

            Il est un autre trait du croyant que Jésus indique dans l’Evangile quand il dit : Je ne prie pas pour que tu les retires du monde, mais pour que tu les gardes du Mauvais. Le disciple du Christ n’est pas désincarné, il ne doit pas chercher à vivre sur une île déserte à l’abri du monde. Il doit vivre dans le monde, mais sans se laisser égarer par l’esprit du monde. C’est dans le monde tel qu’il est que nous devons vivre notre foi, comme une différence qui rend fort, comme un atout qui rend sage, comme un levier efficace contre le Mal. Mais nous ne pouvons pas nous laisser « contaminer » par l’esprit mondain dont parle souvent le Pape François, cet esprit qui nous ferme les yeux sur la misère du monde, cet esprit qui nous ferait choisir le puissant contre le faible, le riche contre le pauvre. Le croyant doit être un signe de contradiction qui fait voir plus loin, plus haut, plus juste. Sa boussole, ce ne sont pas les petits arrangements entre amis, mais la Parole du Dieu vivant et vrai, qui ne lui appartient pas et qu’il doit transmettre telle qu’il l’a reçue. 

            A écouter les textes de ce jour, nous pouvons affirmer que le croyant doit vivre en ayant les pieds sur terre, le cœur ouvert et offert au monde, et la tête tournée vers le ciel. De cette tension naît sa passion pour le monde et pour Dieu. Et notre eucharistie en est le signe le plus beau : là nous sortons du monde pour une rencontre avec Dieu ; nous lui offrons ce monde et il nous renverra vers ce monde pour y témoigner de son amour pour nous et pour tous. Ainsi nous devenons toujours plus ces autres Christ, trait d’union entre Dieu et les hommes qui ne le connaissent pas encore. Amen.

samedi 23 janvier 2021

03ème dimanche ordinaire B - 24 Janvier 2021

 Une Parole qui nous entraîne à l'unité.



(Hortus deliciarum, Le prophète Jonas)



            Ce dimanche de l’année, coincé entre le 18 et le 25 janvier, est celui de la semaine de prière pour l’unité des chrétiens. Mais ce troisième dimanche du temps ordinaire est aussi, par la volonté du pape François, le dimanche de la Parole de Dieu. Parce qu’en matière de foi, nous avons le droit d’être gourmand, disons qu’aujourd’hui, c’est double dessert : nous prendrons le temps de mesurer l’importance de la Parole de Dieu sans nous priver pour autant de la prière pour l’unité de tous les chrétiens.

            Que ce soit dans l’histoire de Jonas, le prophète contrariant et contrarié, ou dans l’évangile de l’appel des premiers disciples, nous voyons la Parole de Dieu à l’œuvre. Et ce qui caractérise le mieux cette Parole, c’est qu’elle est parole qui appelle. Elle appelle Jonas à proclamer le message que Dieu donne ; elle appelle les Ninivites à la conversion ; elle appelle Simon et André ainsi que Jacques et Jean à suivre Jésus. Ce n’est jamais une parole en l’air. En ce sens, c’est une parole qui donne sens et qui fait sens. Elle donne du sens (c'est-à-dire du contenu) à nos vies et à nos actions et elle fait sens en indiquant le but de notre vie. La Parole de Dieu ne vient pas nous embêter ; elle vient nous rassurer, nous stimuler, nous rappeler que nous sommes faits pour Dieu et que Dieu est pour nous. Nous le voyons bien avec les Ninivites : grâce à la Parole de Dieu, notre existence peut changer. En entendant le prophète, ils ne se disent pas : quel prophète de malheur ! Non, ils se convertissent, sans délais, du plus grand au plus petit. Grâce à la Parole de Dieu, notre existence s’ouvre à une vie plus grande : voyant leur conversion, Dieu renonça au châtiment (à la destruction et à la mort). A ceux qui écoutent sa Parole, Dieu offre la vie véritable.

            Cette Parole qui donne sens et fait sens, invite aussi à ne jamais oublier l’autre, le frère, même s’il est différent. Jonas aurait bien voulu échapper à sa mission (lisez le livre entier et vous comprendrez) ; il aimait sans doute réellement son Dieu, mais les Ninivites l’insupportaient. Comment aurait-il pu aimer des gens qui en étaient venus à agacer Dieu lui-même au point que celui-ci avait décidé de les détruire ? Ils n’étaient pas comme Jonas, ces Ninivites ; pourquoi aurait-il eu le souci d’eux ? Simplement parce que Dieu lui-même a eu souci d’eux. Ne choisit-il pas d’avertir les Ninivites de ce qui pourrait arriver ? Ne choisit-il pas, en envoyant son prophète, de laisser une dernière chance, de parler plus fort pour être sûr d’être entendu ? Et c’est ce qui arrive ; la Parole retentit à peine, qu’aussitôt, les gens crurent en Dieu. De cette attitude fondamentale de Dieu qui ne veut perdre aucun de ceux qu’il a créés, naît notre responsabilité face à l’unité des chrétiens. Les « autres » chrétiens sont peut-être des gens bizarres pour nous, et nous sommes sans doute aussi bizarres pour eux, ils n’en sont pas moins nos frères et sœurs dans la foi. Nous ne pouvons pas manger à la même table, mais nous devons avoir à cœur une unité plus grande. Et quel meilleur lieu, quel meilleur moyen de nous unir que de relire ensemble cette Parole de Dieu, qui est la même pour tous ? Quel meilleur moyen de nous unir que cette Parole qui fait sens et donne sens à chacune de nos communautés ecclésiales ? La Parole de Dieu est notre trésor commun parce que nous croyons au même Dieu, au même Christ qui nous sauve par sa mort et sa résurrection. Nous suivons le même Christ qui appelle pareillement Simon et André et Jacques et Jean. Ils sont de la même corporation (pécheurs), mais pas de la même famille. Et pourtant, ils sont pareillement appelés. De même, catholiques, protestants, orthodoxes, évangéliques, nous sommes de la même corporation : les chrétiens ; mais pas de la même famille. Mais nous sommes tous appelés à suivre Jésus, le Christ, et à témoigner de lui. Cette mission commune est plus grande et plus importante que nos divisions. Notre Eglise, pour ne parler que de nous, ne doit pas se faire connaître elle ; elle doit faire connaître le Christ. C’est lui qui appelle, c’est lui qui donne la vie, c’est lui qui sauve ! 

            Nos différentes communautés, et nous-mêmes, nous pouvons faire comme Jonas, dans sa première réaction et fuir notre responsabilité : nous finirons comme lui dans le ventre d’un gros poisson. Nous pouvons aussi choisir d’écouter Dieu qui nous invite à la conversion et à construire patiemment l’unité. En travaillant ensemble la Parole de Dieu qui appelle toutes les nations, nous découvrirons personnellement et collectivement le projet d’amour et de salut de Dieu pour tous les hommes. Ainsi seulement serons-nous vivants et sauvés, pleinement unis au Christ ! Amen.

samedi 6 juin 2020

Sainte Trinité A - 07 juin 2020

Une fête pour redonner du sens à un monde en crise.








            Maintenant que les rassemblements des croyants sont à nouveau autorisés, même si c’est encore en nombre restreint, nous pouvons nous interroger sur cette période étrange que nous venons de vivre et tenter de comprendre mieux ce qui s’est joué durant ce temps pour les croyants en général, et pour les chrétiens en particulier. 

            Ce qui m’a le plus frappé, c’est la subite envie des hommes et des femmes de retrouver rapidement le chemin des lieux de culte. Car enfin, reconnaissons-le, nos contemporains ne sont pas vraiment, du moins en Europe, des coureurs d’Eglise. Qu’est-ce qui a ainsi mobilisé bien au-delà de notre cercle habituel pour un retour rapide du culte public dans une France tellement marqué par la laïcité, qu’elle entend bien faire de l’expression religieuse une dimension purement personnelle ? Si nous relisons l’histoire de ces derniers mois, il faut bien constater que ce ne sont pas nos évêques qui se sont mobilisés le plus. Le recours devant le Conseil d’Etat, ce sont des groupes de laïcs, voire des politiques, qui l’ont porté ; et une fois le jugement rendu, ce ne sont toujours pas les responsables religieux qui ont le plus sauté de joie. Certains en étaient même gênés, invitant encore à la plus grande des prudences, alors que le peuple de Dieu ne cessait de dire : enfin ! Enfin était reconnu ce besoin essentiel des hommes de se rassembler ; enfin était reconnu ce besoin essentiel des hommes de célébrer, de donner sens à ce qu’ils vivent. Enfin était reconnue l’importance de la dimension spirituelle de toute vie humaine, dimension justement niée lors de ces obsèques en catimini que de trop nombreuses familles ont connu en ce temps de confinement. 

            Si je parle de cela aujourd’hui, en cette fête de la Trinité, c’est parce que cette solennité toute chrétienne rejoint l’expérience de ces hommes et de ces femmes qui ont attendu de pouvoir se rassembler à nouveau, dans la joie et l’espérance d’un monde meilleur. Cette fête redonne du sens à un monde en crise. Ou pour le dire autrement, les chrétiens ont compris, durant ce temps de disette liturgique, que la foi chrétienne avait nécessairement une dimension communautaire parce que Dieu lui-même, s’il est Un et Unique, n’en est pas pour autant un isolé, ni un solitaire. En proclamant Dieu Trinité, les chrétiens disent fondamentalement que Dieu en lui-même est relation d’amour vitale. Qui dit relation, qui dit amour, dit nécessairement la pluralité des personnes engagées. Dieu n’étant ni solitaire, ni isolé, ceux qui croient en lui ne peuvent être ni solitaires, ni isolés. Dieu étant en lui-même relation d’amour, ceux qui croient en lui ne peuvent que vivre de cette relation et vivre cette même relation avec Dieu et avec les autres. Et une relation d’amour ne peut pas être durablement virtuelle. Quand l’Apôtre Jean affirme que Dieu a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils unique, il nous dit la réalité de l’œuvre de Dieu. Le Fils ne s’est pas livré virtuellement, mais réellement. De même, il n’est pas présent virtuellement dans la vie du croyant, mais réellement. Ce que proclame l’oraison de la messe de cette solennité, n’est pas davantage virtuel : Dieu notre Père a [bien] envoyé dans le monde [sa] Parole de vérité et [son] Esprit de sainteté. La Parole de Dieu n’est pas une parole virtuelle ; l’Esprit de sainteté n’est pas davantage un Esprit virtuel. Puisque Dieu est un, tout en étant Père et Fils et Saint Esprit, les croyants ne sauraient s’abstenir longtemps de participer à ce mouvement d’amour et d’unité en étant éloignés les uns des autres. Le besoin de rassemblement naît, me semble-t-il, de ce que nous disons de Dieu lui-même. Puisqu’il est, avec [son] Fils unique et le Saint Esprit, un seul Dieu, un seul Seigneur, dans la trinité des personnes et l’unité de leur nature (préface du jour), les croyants eux-mêmes ne peuvent faire qu’un, qu’en entrant à leur tour dans ce mouvement de diversité et d’unité. Les chrétiens n’adorent pas trois dieux, mais un seul, unique, qui est un Père qui nous livre sa Parole et son Esprit, autrement dit un Père qui se livre tout entier pour ses enfants. Et pour faire corps, les croyants ont besoin de se rassembler dans leur diversité pour vivre cette unité en Dieu, un et trine. La fête de la Trinité nous rappelle, plus que toute autre fête, que nous ne pouvons pas nous faire un Dieu à notre mesure, un Dieu pour nous tout seul, un Dieu tout personnel, mais que nous avons à nous retrouver, dans notre diversité, dans la célébration de ce Dieu unique qui nous aime tous. Le don de son Fils et le don de son Esprit Saint sont les signes de cet amour unique de Dieu pour chacun de nous, amour qui nous unit dans une même foi, partagée et célébrée ensemble.  

            Il me reste alors à faire un rêve, le rêve que ce que les croyants ont ainsi senti de la nécessité de se rassembler devienne réalité et que l’abondance revenue, ils ne reviennent pas à la situation d’avant et ne s’installent pas davantage dans les habitudes prises d’une messe virtuelle le dimanche. Le rassemblement dominical est de l’ordre du vital si nous ne voulons pas finir par célébrer chacun son petit Dieu personnel, inconnu des autres. Et si nos hommes politiques prenaient l’habitude de fréquenter quelque peu nos églises, ils ne les auraient sans doute pas fermées, mais simplement limitées. Des rassemblements à cinq milles, on peut en rêver, mais ils sont très loin de nos réalités. Quelques mesures de prudence et de distanciation physique auraient bien suffit, comme aujourd’hui, pour lutter contre la propagation du virus, sans engendrer peur, dépression et angoisse chez les plus fragiles, qui n’avaient même plus le secours de la religion pour trouver une espérance. Quand on enferme les gens chez eux, on les enferme dans leur fragilité en les coupant des autres, en les coupant de l’amour tellement nécessaire en temps de crise. Que le Dieu Trinité qui se donne à nous, nous accorde de nous donner à lui et aux autres, dans un unique mouvement d’amour. Nous pourrons ainsi retrouver la paix et l’espérance qui nous ont tant fait défaut. Amen.


(Colijn de COTER, La Sainte Trinité, (1510-1515), Musée du Louvre, Lens)

samedi 3 juin 2017

Pentecôte - 04 juin 2017

Ils étaient en pleine confusion parce que chacun d'eux entendait
dans son propre dialecte ceux qui parlaient.






Ils étaient en pleine confusion parce que chacun d’eux entendait dans son propre dialecte ceux qui parlaient. Cette phrase pourtant anodine exprime à elle seule toute la puissance de l’Esprit Saint et toute la nouveauté de cet événement du don de l’Esprit Saint. Pour bien comprendre, il nous faut revenir en arrière, à l’époque où, selon le livre de la Genèse, toute la terre avait la même langue et les mêmes mots (Gn 11, 1). Temps sans doute béni pour ceux qui n’aiment pas les langues étrangères. Temps maudit pourtant où l’homme se laisse aller à la tentation d’assurer l’unité de l’humanité par un impérialisme politico-religieux. Dieu va déjouer les plans des hommes en les dispersant à la surface du monde. Désormais l’homme devra trouver des terrains d’entente avec ceux qu’il ne comprend plus, ceux qui sont différents de lui, ceux qui parlent une autre langue. A bas l’uniformité ; vive la diversité ! Vive les chemins d’unité ! 
 
Ils étaient en pleine confusion parce que chacun d’eux entendait dans son propre dialecte ceux qui parlaient. Cet événement de la Pentecôte marque le renversement de cette situation créée par l’épisode de Babel. Les hommes ne parlent toujours pas la même langue et pourtant chacun peut entendre les merveilles de Dieu dans son propre dialecte. Et ils sont nombreux ; et ils sont divers : ils sont Parthes, Mèdes et Elamites, ils viennent de la Mésopotamie, de la Judée et de la Cappadoce, de la province du Pont et de celle d’Asie, de la Phrygie et de la Pamphile, de l’Egypte et des contrées de Lybie, ils sont Romains de passage, Juifs de naissance et convertis, Crétois et Arabes. Une belle diversité, une belle représentation de l’humanité dans sa diversité. Et pourtant, chacun d’eux entendait dans son propre dialecte ceux qui parlaient. C’est dire que la force de l’Esprit Saint n’abolit pas la frontière des langues, elle la dépasse. La diversité du genre humain est respectée. L’Esprit parle au cœur de chacun, car chacun est concerné par l’appel de Dieu à une vie autre. Et l’Esprit ne demande pas à l’un de devenir comme l’autre. Il invite tout homme à se laisser guider par Dieu. La seule normalité dans la vie de foi, c’est la vie sous la conduite de l’Esprit de Dieu et non l’acceptation plus ou moins forcée de règles de vie appartenant à telle ou telle société humaine au détriment de celles des autres. L’Esprit dit à chacun : tu es appelé à vivre selon l’Esprit de Dieu dans ton quotidien, avec ce que tu es, avec ce que tu deviendras, avec le pire et le meilleur qui sommeille en toi. Tu es une personne particulière, qui a du prix aux yeux de Dieu et non un numéro perdu dans une foule anonyme. Ta richesse, c’est ta différence. 
 
Oui, ils étaient en pleine confusion parce que chacun d’eux entendait dans son propre dialecte ceux qui parlaient. Aujourd’hui encore, nous sommes appelés à nous laisser surprendre par l’Esprit de Dieu, à recevoir son message dans notre propre langue, et à accepter qu’il puisse s’adresser à un autre que moi, différemment, d’une manière que je ne comprends pas. Vivre de l’Esprit de Pentecôte, c’est recevoir la différence de l’autre comme une grâce et non comme une atteinte à ma manière de vivre et de croire. Vivre de l’Esprit de Pentecôte, c’est regarder l’autre, l’étranger, comme un frère à aimer, même s’il n’entre pas dans les critères que je me suis fixé, même s’il ne correspond pas à ce que j’en attendais. Vivre de l’Esprit de Pentecôte, c’est vivre l’unité dans la richesse de la diversité de nos vies. C’est croire qu’un avenir commun est possible, malgré ou grâce à cette diversité et que celui qui m’est différent, ne m’est ni un ennemi, ni un indifférent. 
 
Saint Paul l’exprime de fort belle manière lorsqu’il prend la comparaison du corps pour exprimer sa foi en l’Eglise une mais diverse. Poursuivons juste de trois versets l’extrait de la première lettre aux Corinthiens entendu en ce dimanche : Aussi bien le corps n’est-il pas un seul membre mais plusieurs. Si le pied disait : « Parce que je ne suis pas la main, je ne suis pas du corps », il n’en serait pas moins du corps pour cela. Et si l’oreille disait : « Parce que je ne suis pas l’œil, je ne suis pas du corps », elle n’en serait pas moins du corps pour cela. Si tout le corps était œil, où serait l’ouïe ? Si tout le corps était oreille, où serait l’odorat ? (1 Co 12, 14-16). Oui, de même que le corps a besoin de tous ces membres aux fonctions variés, de même l’Eglise a-t-elle besoin d’une variété de membres aux fonctions diverses mais complémentaires. De même l’humanité a-t-elle besoin de ces différences et de ces richesses. 
 
Ils étaient en pleine confusion parce que chacun d’eux entendait dans son propre dialecte ceux qui parlaient. Ne minimisons pas l’importance de cette fête en la reléguant au rang de simple souvenir d’un temps passé. Ne sous-estimons pas la puissance de l’Esprit de Dieu. Aujourd’hui encore, il peut faire toute chose nouvelle ; aujourd’hui encore, il construit l’unité de son peuple, de son Eglise, dans la diversité des cultures qui la traversent, dans la diversité des personnes qui la composent. Ne demandons pas un retour à l’uniformité, mais prions pour que nous devenions capable d’accepter l’autre comme il est, sans vouloir le changer et le faire entrer dans nos critères à nous. Laissons-nous toucher par l’Esprit de Dieu : qu’il poursuive en nous, et à travers nous, l’œuvre commencée par les Apôtres. Que de plus en plus de nos contemporains puissent entendre les merveilles de Dieu, chacun dans son propre dialecte. AMEN.

(Image réalisée sur festisite.com)