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samedi 11 avril 2026

2ème dimanche de Pâques A - 12 avril 2026

 Quand Dieu nous dit son amour, il fait miséricorde.



(Icône religieuse : Jésus Miséricorde, année sainte - Boutique)




 

            C’est curieux comme certaines paroles de Jésus peuvent vous marquer à un moment donné de votre existence, alors que jamais auparavant, elles ne vous avaient intrigués. En trente-quatre ans de sacerdoce, c’est la première fois que je bute sur cette affirmation de Jésus dans l’évangile : Recevez l’Esprit Saint. A qui vous remettrez ses péchés, ils seront remis ; à qui vous maintiendrez ses péchés, ils seront maintenus. Ce n’est pas tant la phrase qui me choque, que le moment où elle est dite : le soir du premier jour de la semaine, soit pour nous le dimanche de Pâques ! Pourquoi dire cela à ce moment précis ? Quand même : tu es mort ignominieusement ; tu es ressuscité glorieusement ; et ta deuxième parole à tes Apôtres, c’est : à qui vous remettrez ses péchés… ? Personnellement, je trouve cela bizarre. A moins que…

            A moins que cela soit pour redire le sens profond de ces événements ; à savoir que Jésus est mort et ressuscité justement pour cela, pour le pardon des péchés ! Le Vendredi Saint ne serait donc pas un accident de l’Histoire, mais le dénouement de toute l’Histoire de l’humanité sous l’emprise du péché depuis la chute originelle. Nous ne l’avions pas compris au soir du Vendredi Saint, pris que nous étions par notre révolte et notre sidération de la mort de l’Innocent, du seul Juste. Au pied de la croix, à hauteur d’homme, c’est le péché qui a gagné. Au pied de la croix, à hauteur du démon, c’est lui qui a gagné. Jésus, l’empêcheur de pécher en rond, n’est plus ! A Jésus qui, du haut de la croix, disait : Père, pardonne-leur : ils ne savent pas ce qu’ils font (Lc 23,34), le Père répond le jour de Pâques : va leur annoncer que les hommes sont pardonnés. Et comme désormais Jésus va vivre auprès de son Père, il confie cette mission à ses Apôtres ; d’où le don de l’Esprit Saint et cette parole sur le pardon des péchés. Et je comprends alors, en tant que ministre de la Réconciliation, qu’il faut que les Apôtres pardonnent plutôt largement, puisque Jésus lui-même sur la croix n’a pas voulu la condamnation de ses bourreaux. La parole de pardon est première sur la parole du refus du pardon. Cela nous renvoie aussi à la réponse de Jésus à Pierre qui l’interrogeait justement pour savoir si sept fois était la bonne mesure pour pardonner à quelqu’un : Je ne te dis pas jusqu’à sept fois, mais jusqu’à soixante-dix fois sept fois, c'est-à-dire une perfection, un accomplissement du pardon en toutes circonstances. En fait, ce que Jésus annonce ainsi à ses disciples, c’est que quand Dieu nous dit son amour, il nous fait miséricorde. Et comme Dieu ne peut pas faire autre chose que de nous aimer, il nous fait miséricorde à tous les coups. Son cœur divin est plus grand que le plus grand de nos péchés, et notre misère sera toujours fondue dans son cœur, anéantie par son cœur aimant.

            Alors me vient une autre raison pour justifier cette parole de Jésus sur le pardon au soir de Pâques. Elle concerne l’ensemble des Apôtres. En leur demandant de remettre les péchés aux hommes, il leur fait comprendre qu’ils sont les premiers pardonnés par Dieu, pardonnés de leur lâcheté, de leur abandon, de leur reniement, et si Judas n’était pas allé se pendre, il aurait été pardonné de sa trahison. Parce que nul ne peut remettre les péchés à quelqu’un, s’il n’a pas d’abord fait, dans sa chair, l’expérience d’avoir été pardonné totalement. Nous ne savons pas vraiment ce qu’est le pardon avant d’avoir compris ce que c’est d’avoir été pardonné par Dieu pour notre propre péché. C’est une expérience à vivre intimement avant de pouvoir donner le pardon à quelqu’un. Seul celui qui est sans péché, c'est-à-dire Jésus, peut remettre les péchés abondamment. Pour notre part, nous devons d’abord avoir éprouvé notre faiblesse, notre condition de pécheur et la grâce de la miséricorde absolue de Dieu à notre égard, pur pouvoir espérer être capable de pardonner maladroitement. Tout prêtre doit particulièrement s’en souvenir quand il entend des confessions, pour exercer le pardon non pas à sa mesure d’homme, mais bien in persona Christi capitis, en français en la personne du Christ Tête de son Eglise. C’est bien le pardon de Dieu qu’il donne et non le sien ; il ne peut donc pas être avare dans sa manière de le donner, puisque Dieu n’est pas avare de pardon. Le prêtre ne pardonne pas parce qu’il serait lui-même sans péché, mais parce que le Christ qui est sans péché agit en lui et à travers lui, et que le prêtre est lui-aussi pardonné par Jésus, complètement.

            Enfin, je comprends mieux la présence de cette parole au soir de Pâques, en me rappelant que le sacrement qui nous fait tous participer à la mort et à la résurrection de Jésus, c’est le sacrement du baptême, donné… pour le pardon des péchés. Le baptême est le premier sacrement du pardon pour celui qui le reçoit. C’est l’affirmation que beaucoup de chrétiens ont du mal à comprendre quand il s’agit du baptême d’un nouveau-né, qui ne connaît encore rien du bien et du mal. C’est l’affirmation qui, pour moi, donne le plus de force au baptême des bébés. Nous leur rappelons qu’ils sont humains comme nous, dès leur premier jour sur terre ; puisqu’ils sont humains, ils ont en eux la capacité à faire le bien et la capacité à faire le mal. Les baptiser, c’est leur donner l’Esprit Saint, qui nous permet de lutter en nous contre le fameux péché des origines, ce péché qui a entraîné la chute de nos premiers parents, et qui leur faisait croire qu’ils pouvaient être leur propre Dieu. Puisque notre baptême est notre Pâques, notre passage de la mort à la vie à suite de Jésus mort et ressuscité, il fallait que Jésus prononce cette parole sur la rémission des péchés au soir de Pâques pour que nous l’entendions mystérieusement quand l’eau coulerait sur nous, nous lavant déjà de ce premier péché inhérent à notre condition humaine. Dès le premier jour de notre vie chrétienne, Dieu nous dit ainsi sa miséricorde infinie qui nous fait vivre dans le souffle de son Esprit. Voyez comme Dieu est bon, lui qui a tout prévu pour nous faire comprendre son cœur miséricordieux.

            En ce dimanche de la Divine Miséricorde, remercions Dieu de nous aimer ainsi, et demandons-lui la grâce de toujours savoir confier notre misère à son cœur aimant. Ainsi nous ressentirons les effets de sa miséricorde et nous pourrons être d’authentiques acteurs de réconciliation et de paix. Puisque Dieu est miséricordieux, nous pourrons sans honte et sans crainte noyer en lui notre misère ; son cœur fera le reste. Amen.

 

dimanche 24 juillet 2022

17ème dimanche ordinaire C - 24 juillet 2022

 D'Abraham, le courageux à Jésus, l'audacieux.



(Marc CHAGALL, Abraham et les trois anges, 


                Si jamais nous ne l’avions pas encore compris, les lectures de ce jour devraient achever de nous en convaincre : la Bible ne parle que d’une chose : de l’immense amour de Dieu pour nous. Le but de l’humanité, si elle avait besoin d’un but clair dans sa vie, est de découvrir la puissance et la grandeur de cet amour que Dieu lui porte. Ceci fait, elle devra choisir entre courage et audace, entre une attitude d’ami de Dieu et une attitude de Fils de Dieu. 

            L’extrait du Livre de la Genèse nous raconte la suite de la rencontre entre Abraham et ses visiteurs aux chênes de Mambré. L’annonce de la naissance d’un fils n’était donc pas le seul motif de cette visite. Une autre mission attend ces hommes : voir si la conduite [de Sodome et Gomorrhe] correspond à la clameur venue jusqu’au Seigneur. Quelque chose dysfonctionne là-bas, et il s’agit de comprendre quoi. Il n’est pas dit, à ce moment-là de l’histoire, que Dieu menace de détruire ces villes. Il envoie ces hommes vérifier une rumeur, une clameur. Abraham comprend cependant qu’il se joue quelque chose de plus grand qu’une simple inspection. Remarquez comme sa proximité avec Dieu le rend capable de comprendre la gravité de la situation. Il est le premier à s’approcher de Dieu pour évoquer le pire : Vas-tu vraiment faire périr le juste avec le coupable ? Peut-être y a-t-il cinquante justes dans la ville. Vas-tu vraiment les faire périr ? Ne pardonneras-tu pas à toute la ville à cause des cinquante justes qui s’y trouvent ? Remarquez aussi qu’Abraham n’envisage pas simplement de permettre aux cinquante justes éventuels de quitter la ville ; quelle que soit le motif de la clameur au sujet de Sodome et Gomorrhe, c’est la ville qu’Abraham veut sauver, pas juste les cinquante : Ne pardonneras-tu pas à toute la ville ? 

Remarquez aussi le motif utilisé par Abraham pour faire fléchir Dieu : Loin de toi de faire une chose pareille ! Faire mourir le juste avec le coupable, traiter le juste de la même manière que le coupable, loin de toi d’agir ainsi. Celui qui juge toute la terre n’agirait-il pas selon le droit ? Il renvoie Dieu à sa sainteté, il renvoie Dieu à sa miséricorde, il renvoie Dieu à son sens de la justice. Puisqu’il est le Très-Haut, le Très Saint, le Très Miséricordieux, le Très Juste, il ne saurait s’humilier à faire quelque chose qui lui porterait atteinte ! Qui voudrait d’un Dieu qui ne soit pas saint ? Qui voudrait d’un Dieu qui ne soit pas miséricordieux ? Qui voudrait d’un Dieu qui ne soit pas Juste ? Dieu se range aux arguments d’Abraham : Si je trouve cinquante juste dans Sodome, à cause d’eux je pardonnerai à toute la ville. Abraham ne semble pas satisfait de la réponse ; il ose un marchandage courageux avec Dieu : Peut-être, sur les cinquante justes, en manquera-t-il cinq : pour ces cinq-là, vas-tu détruire toute la ville ? Il abaisse la limite qu’il avait initialement indiquée, modestement d’abord (peut-être en manquera-t-il cinq !), puis, le courage aidant toujours un peu plus, deux fois par tranche de cinq, et trois fois par tranche de dix, jusqu’à cette ultime réponse de Dieu : Pour dix, je ne détruirai pas. Abraham n’ira pas plus bas ; il estime qu’il a effectué son travail ; il a plaidé, il sait qu’il doit s’arrêter là. Aller plus loin serait manquer de respect à Dieu ; aller plus loin serait manquer de considération pour la Sainteté de Dieu ; aller plus loin serait considérer sans prix la Miséricorde de Dieu, aller plus loin serait déprécier la Justice de Dieu. Abraham ne portera pas atteinte à son amitié avec Dieu. Il savait quand commencer les négociations ; il sait aussi quand les finir. 

            Il faudra à l’humanité des siècles pour qu’un autre reprenne les négociations et aille là où Abraham n’avait pas osé : Et s’il n’y en avait qu’un, de Juste ? Ce négociateur-là, Dieu lui-même l’a envoyé. C’est Jésus, son Fils, le seul Juste, qui s’est livré pour les pécheurs que nous sommes. Abraham avait achevé à dix ; Jésus se présentera seul devant Dieu, sur la croix, pour le salut de l’humanité entière. Ce que l’ami ne pouvait faire, seul le Fils pouvait l’accomplir. Seul le Fils de Dieu pouvait dire à Dieu : si tu veux sauver l’humanité, prends-moi ! Si tu veux sauver l’humanité, ne sacrifie ni ta Sainteté, ni ta Miséricorde, ni ta Justice, mais sacrifie-moi ! Ecoutez bien ce que dit Paul aux Colossiens : Dieu vous a donné la vie avec le Christ : il nous a pardonné toutes nos fautes. Il a effacé le billet de la dette qui nous accablait en raison des prescriptions légales pesant sur nous : il l’a annulé en le clouant à la croix. Un, livré et cloué à la croix pour tous, pour que tous puissent vivre par un. C’est tout le sens du baptême que nous recevons : Dans le baptême, vous avez été mis au tombeau avec le Christ et vous êtes ressuscités avec lui par la foi en la force de Dieu qui l’a ressuscité d’entre les morts. Le courage de l’ami Abraham lui avait permis de sauver Lot et sa famille ; l’audace du Fils Jésus lui a permis de sauver l’humanité entière, pas seulement celle de son époque, mais tous les hommes, à travers le temps et l’histoire, jusqu’à ce que l’Histoire soit pleinement accomplie et que Dieu soit tout en tous. 

            Devant Dieu, avons-nous pour nos frères et sœurs en humanité le courage d’Abraham ou oserons-nous avoir l’audace de Jésus, l’audace des Fils de Dieu que nous sommes par notre baptême ? Ce serait déjà bien d’avoir le courage d’Abraham et d’oser demander à Dieu ce que nous estimons juste et pour nos frères et sœurs en humanité et pour la sainteté de Dieu. Mais avoir l’audace d’un Fils, c’est croire qu’il n’y a pas de péché assez grand que Dieu ne saurait pardonner, qu’il n’y a rien d’assez fou que Dieu ne saurait réaliser par amour pour les hommes. Avoir l’audace d’un Fils, c’est croire que Dieu peut tout, que sa Miséricorde est inépuisable et que son Amour est infini. Avoir l’audace d’un Fils, c’est croire que nous pouvons tout demander à Dieu et qu’il nous l’accordera. Osons demander à Dieu ; il accordera. Osons chercher auprès de Dieu ; nous trouverons en lui. Osons frapper à sa porte ; il nous ouvrira. Parce que depuis le sacrifice de Jésus sur la croix, quand Dieu regarde les hommes, il voit son Fils, il voit Jésus et son amour pour nous. 

            L’eucharistie qui nous rassemble nous fait faire mémoire de ce sacrifice unique de Jésus sur la croix. La communion au Corps et au Sang du Christ nous unit à Jésus et le rend présent à notre vie. Laissons-le venir à nous ; laissons-le transformer notre vie. Et nous serons, comme lui, des Fils audacieux, portant au cœur le salut de tous les hommes, qu’ils soient puissants ou misérables, croyants ou non. L’amour que Dieu nous porte, acceptons-le et portons-le à tous. Amen.

samedi 2 avril 2022

5ème dimanche de Carême C - 03 avril 2022

 Faire route avec Jésus pour apprendre le pardon.



(Gustave Doré, Jésus et la femme adultère)


            Nous voici déjà rendu au dernier dimanche du temps de Carême, le prochain étant le dimanche des Rameaux qui nous introduira à la grande Semaine Sainte, ultime préparation aux fêtes pascales. Ce dernier dimanche nous adresse une invitation singulière ; il nous propose de faire route avec Jésus pour apprendre de lui le pardon, vous savez cette chose si difficile à comprendre et à vivre quelquefois. 

            Quand nous croisons Jésus dans l’évangile de Jean aujourd’hui, nous le croisons seul. Il semble bien que ses disciples ne soient pas là. Il était au mont des Oliviers ; il revient au Temple, dès l’aurore, quand pointe le jour. Et c’est là que des scribes et des pharisiens lui amènent une femme qu’on avait surprise en situation d’adultère. Voyez déjà la prévenance de Jésus et la délicatesse dont il fera preuve tout au long de cet épisode singulier. Il ne leur fait pas remarquer la fausseté de leur démarche ; il ne les interroge pas sur l’homme qui manque, car après tout, un adultère, c’est comme une valse : ça se danse à deux jusqu’à preuve du contraire. Il les laisse venir, il les écoute, mais il ne répond pas tout de suite. Il se baisse et du doigt, il écrivait sur la terre. Ne nous mettons pas martel en tête pour savoir ce qu’il a écrit. Si d’aventure la femme l’avait lu, elle a dû le taire. Nous pouvons comprendre que, par cette attitude insolite, Jésus veut d’abord inviter ses opposants à la réflexion. Veulent-ils vraiment une réponse à cette mascarade de justice ? Comment peuvent-ils seulement présenter un dossier aussi mal bouclé que celui-là ? La délicatesse de Jésus leur laisse une occasion de se racheter, de reconnaître que tout ceci ne concerne pas tant cette femme, mais bien Jésus qu’ils veulent mettre à l’épreuve. Mais, comme on persistait à l’interroger, Jésus se redressa et leur dit : ‘Celui d’entre vous qui est sans péché, qu’il soit le premier à lui jeter une pierre ’. Et Jésus de reprendre ses écrits sur la terre. Autant dire, que celle-là, ils ne l’ont pas vu venir, mais ils ont dû la sentir passer puisque, eux, après avoir entendu cela, s’en allaient un par un, en commençant par les plus âgés. Encore cette délicatesse de Jésus qui leur fait comprendre, sans s’énerver, la bonne attitude à avoir. Qui es-tu pour juger sévèrement ton frère ? 

            Quand ils sont tous partis, et qu’il ne reste là que Jésus et la femme, Jésus se redresse et s’adresse à elle : Femme, où sont-ils donc ? Personne ne t’a condamnée ? A la réponse négative de la femme, Jésus reprend : Moi non plus, je ne te condamne pas. Va, et désormais ne pèche plus. Remarquez encore la délicatesse de Jésus. Il ne gronde pas la femme en mettant le doigt sur le mal qu’elle a fait et lui rappelant la loi qu’elle a oublié. Il lui dit qu’il n’est pas venu condamner, mais inviter à la conversion : Moi non plus, je ne te condamne pas, va et désormais ne pèche plus. Il ne lui dit pas non plus que ce n’est pas grave, ce qu’elle a fait. Il lui enjoint de ne pas recommencer, autrement dit de bien vivre désormais selon cette loi de Dieu. Il remet finalement de l’amour et de la miséricorde là où il n’y avait plus qu’application rigoriste de la loi. Il remet surtout de la justice, là où il n’y avait qu’injustice. Pourquoi chercher à condamner la femme alors que l’homme, tout aussi coupable, échapperait au jugement ? 

Le pardon, c’est cela : mettre de l’amour et de la miséricorde là où il y a du mal et remettre de la justice là où il y a de l’injustice. Le pardon invite à dépasser la faute, à ne pas identifier le pécheur à son péché. Le pardon invite chacun à se souvenir qu’il n’est pas meilleur que les autres et que s’il veut appliquer la rigueur de la loi aux autres, il devra accepter que cette même rigueur s’applique à lui, qui n’est pas davantage sans péché. Le pardon invite à la conversion : l’appel à ne pas recommencer est indissociable du pardon ; il doit être pris au sérieux si nous ne voulons pas nous moquer de celui qui nous pardonne. Le pardon, c’est tout le contraire de : on efface tout et on recommence. Justement, on ne recommence pas, on change, on devient meilleur. Cela est possible parce que nous ne sommes pas condamnés ; cela est possible parce que le pardon nous libère effectivement de notre mal. Par le pardon reçu, n’étant plus identifié au mal que nous commettons, nous pouvons changer, nous pouvons nous convertir, nous pouvons ne pas recommencer. Nous pouvons vivre mieux ! Le pardon donné rend heureux et celui qui le donne et celui qui le reçoit parce que quelque chose de neuf est possible pour les deux. Celui qui pardonne se libère tout autant du mal qui lui a été fait, qu’il libère celui qui lui a fait du mal. Le premier redevient maître de son histoire en pouvant sortir de sa position de victime ; le second peut se reconstruire en étant sorti de sa position de méchant. Par le pardon, l’agresseur et l’agressé retrouvent leur égale dignité humaine. Peut-être est-ce pour cela qu’il est si difficile à donner : parce que, agressé, nié dans ma dignité humaine, je ne veux pas considérer comme humain celui qui m’a fait tant souffrir. 

La délicatesse de Jésus est toute divine ; le seul Juste refuse de condamner. Le seul Juste offre le pardon qui ne peut venir que de Dieu. Le seul Juste anticipe déjà ce qu’il réalisera par la croix : le salut de l’homme, sa libération de tout mal, la proclamation du pardon accordé par Dieu à ceux qui se convertissent, à ceux qui marchent avec Jésus pour abandonner toute forme de mal. Accueillons cette leçon ; accueillons surtout le pardon qui nous est offert par le Christ. Quand, au cœur de la nuit pascale, le célébrant nous interrogera sur notre volonté de renoncer au Mal, nous pourrons répondre en vérité : J’y renonce. Amen.

samedi 12 septembre 2020

24ème dimanche ordinaire A - 13 septembre 2020

 Tous débiteurs ?



(Dessin de Coolus, Le Lapin bleu)



            Ben Sirac avait prévenu : Celui qui se venge éprouvera la vengeance du Seigneur. Jésus enfonce le clou : C’est ainsi que mon Père du ciel vous traitera, si chacun de vous ne pardonne pas à son frère du fond du cœur. La messe est dite : il nous faut donc pardonner, il n’y a pas le choix, sous peine de ne pas être pardonné en retour par Dieu. Pour ne pas être pris en défaut, soyons au clair avec les signes qui montreront que nous savons pardonner. 

            Le premier signe nous est donné par Ben Sirac : c’est le renoncement nécessaire à la rancune et à la colère, faute de quoi nous serons poussés à nous venger. Rancune et colère peuvent sembler séduisantes quand du mal nous est fait ; mais elles sont vénéneuses et nous conduisent à notre perte. La colère est un mal qui ronge ; selon Ben Sirac, Dieu lui-même ne peut guérir ce mal si nous l’entretenons. Quant à la rancune, elle est un obstacle au pardon puisqu’elle nous fait ressasser sans cesse le mal commis à notre égard. Rancune et colère sont les barreaux de la prison dans laquelle nous nous enfermons, si nous leur cédons. La vengeance qu’elles appellent n’apporte rien de bon, jamais.  

            Le deuxième signe nous est encore indiqué par le Sage. C’est la fidélité aux commandements, dont il faut toujours se rappeler l’introduction : Ecoute, Israël… je suis le Seigneur ton Dieu qui t’ai fait sortir du pays d’Egypte, de la maison d’esclavage. La fidélité aux commandements s’inscrit dans le geste libératoire de Dieu envers son peuple. Sur les bords de la Mer Rouge, nous sommes devenus les débiteurs de Dieu qui a libéré son peuple de l’esclavage. Nous qui nous reconnaissons de son peuple, nous pouvons dire que Dieu nous a rendus libres, une fois pour toute. C’est une dette perpétuelle. Et durant la longue marche au désert, il nous a montré le chemin quotidien de cette liberté. Le respect de ses commandements n’est pas une contrainte, mais une libération de nos côtés sombres, libération des esclavages auxquels nous consentons : désir de possession, désir de puissance, désir d’être notre propre Dieu. L’écoute de sa Parole et le respect de sa Loi nous remettent constamment à notre juste place face à Dieu, face aux autres. Rancune, colère, jalousie sont « soignées » par notre engagement à vivre de cette Loi fondamentale. 

            Le troisième signe que nous savons pardonner est la reconnaissance indiquée par Paul dans sa lettre aux Romains du fait que nous vivons pour le Seigneur. Ceci est propre aux chrétiens. Vivre pour le Christ, c’est reconnaître d’abord qu’il a livré sa vie pour nous. Si la libération d’Egypte était une dette perpétuelle, que dire de celle que le Christ a contracté pour nous ? Elle est inextinguible, parce que son amour pour nous est inextinguible. Comment, devant la croix, refuser de pardonner, alors même qu’elle nous montre le prix de notre pardon par Dieu. Il a fallu que Jésus s’offre sur la croix pour que nous soyons pardonnés par Dieu. Qui pense pouvoir rembourser cette dette immense ? Qui pense que la croix vaut moins pour lui que le mal qu’un frère a pu commettre à son encontre ? Si nous pensons que nous sommes les créanciers de nos frères, la croix nous rappelle que nous sommes d’abord les débiteurs de Dieu. Nous sommes ce serviteur prostré aux pieds de son roi, l’implorant de toutes ses forces : Prends patience envers moi, et je te rembourserai tout. Nous sommes ce serviteur que le maître laisse repartir en lui remettant sa dette. Nous ne pourrons jamais la rembourser ; nous ne pourrons jamais égaler le geste du maître. Mais nous pouvons nous en approcher. Nous pouvons faire ce que ce serviteur n’a pas su ou voulu faire : remettre les pauvres dettes de nos frères puisque Dieu nous a remis notre immense dette. Nous pouvons nous montrer dignes de ce geste d’amour ; nous pouvons nous considérer comme débiteur de l’amour de Dieu. A ceux qui refusent d’être les débiteurs de l’amour de Dieu, Jésus annonce déjà le jugement qui sera prononcé : dans sa colère, son maître le livra aux bourreaux jusqu’à ce qu’il eût remboursé tout ce qu’il devait. Vivre pour le Seigneur, c’est vivre de son amour ; vivre pour le Seigneur, c’est faire rayonner cet amour autour de nous. L’amour est le puissant levier du pardon. Sans amour, pas de pardon possible. Sans pardon, pas d’amour possible. Tout est lié ! 

            Débiteurs éternels devant Dieu, ne laissons pas nos querelles humaines devenir des obstacles à l’amour de Dieu pour nous. Ne laissons pas nos querelles humaines remettre en cause le pardon que le Christ nous a chèrement obtenu. Pardonnons pour être pardonnés ; aimons comme nous sommes aimés : passionnément, infiniment. C’est l’invitation que le Christ nous adresse aujourd’hui pour notre salut. Qu’il en soit ainsi. Amen. 


samedi 8 février 2020

5ème dimanche ordinaire A - 09 février 2020

Un cadre et beaucoup de souplesse.






Comment évangéliser ? Comment rendre le Christ présent ? Comment donner envie de le suivre ? La liturgie de ce dimanche propose des réponses qui peuvent se résumer dans l’enseignement de Jésus à ses disciples (et non à la foule) : Vous êtes le sel de la terre… Vous êtes la lumière du monde. Tout est dit, et en même temps tout reste à faire. Parce qu’il n’y a pas une seule manière d’être lumière ou sel. Comment être sel et lumière dépendra du lieu où vous êtes, du moment où vous êtes, des personnes que vous rencontrez. C’est une question d’adaptabilité, de souplesse. Mais si les circonstances peuvent influer sur notre manière d’être sel et lumière, il n’en subsiste pas moins un cadre de départ. 

Ce cadre, le prophète Isaïe le donnait déjà à ses contemporains. N’oublions pas que la vocation d’Israël est d’être lumière qui attire à Dieu toutes les nations de la terre. Ce qu’il dit à son peuple est donc encore valable pour nous. Son enseignement est simple et concret : il est composé de deux volets. Le premier nous tourne vers les autres :  Partage ton pain avec celui qui a faim, accueille chez toi les pauvres sans abri, couvre celui que tu verras sans vêtement, ne te dérobe pas à ton semblable. Le second nous tourne vers nous-même, et nous appelle à une constante conversion : Fais disparaître de chez toi le joug (comprenons ce qui opprime l’autre), le geste accusateur, la parole malfaisante : voilà comment ta lumière se lèvera dans les ténèbres. Il ne s’agit pas seulement de bien agir avec ceux qui ont moins de chance que nous ; il s’agit aussi de chasser le Mal de notre vie, de refuser de le propager par une parole perfide ou des gestes qui enferment. C’est certainement plus compliqué parce que cela demande un travail sur nous-mêmes, une attention plus grande à nous-mêmes, à nos réactions, à nos émotions. Nous sommes souvent lestes à les dénicher chez les autres ; mais le prophète nous dit que c’est de notre vie qu’il faut chasser gestes méchants et paroles malfaisantes. Nous ne pouvons pas être lumière tant que nos actes et nos paroles excluront, blesseront, rejetteront, quand bien même nous aurions été blessés. D’où l’importance du pardon à demander et à accorder ; car personne ne peut se contenter d’un : « oh vous savez, c’est lui ; ce n’est pas grave s’il vous a insulté ou s’il parle mal de vous ; il est comme ça ! » Et je me rends compte alors d’une double réalité : je m’empêche moi-même d’être lumière du monde et sel de la terre en cédant au mal ; mais les autres aussi peuvent m’empêcher de l’être en m’enfermant dans l’image qu’ils se font de moi et qu’ils m’empêchent de décoller. Nous sommes responsables les uns des autres, nous sommes collectivement responsables d’être lumière du monde et sel de la terre. 

Paul donne un autre aspect de ce cadre que le prophète a commencé à poser : c’est l’humilité nécessaire pour présenter Jésus Christ. C’est dans la faiblesse, craintif et tout tremblant, que je me suis présenté à vous. Peut-être justement parce nous sommes responsables les uns des autres. Je ne dois ni imposer mon Dieu, ni attendre d’être parfait pour parler de lui ; je risquerai de n’en parler jamais. L’humilité me permet de me situer en vérité devant Dieu et devant les autres. Je peux alors entrer en conversation avec le monde, sans chercher à le convaincre. Témoigner n’est pas imposer, ni vouloir à tout prix convertir. Dieu seul convertit les cœurs par sa puissance et son Esprit. Je peux juste donner à voir ce qu’il fait déjà dans une vie d’homme, la mienne. Et je peux voir aussi tout ce qu’il lui reste à accomplir en moi ; d’où l’humilité nécessaire. 

Nous ne pouvons pas renoncer à être lumière du monde et sel de la terre. Il nous faut sans cesse demander la grâce de l’être plus, de l’être mieux. Et si notre péché et nos limites obscurcissent nos vies, souvenons-nous du pardon à célébrer. Dieu fera rejaillir la lumière dans nos vies ; il redonnera goût à notre sel. Ne nous empêchons pas de le redevenir ; n’empêchons pas les autres de le redevenir en les enfermant dans leurs limites et dans leurs faiblesses. Nous nous affadirions du même coup. Amen.




(Dessin de Jean-Yves DECOTTIGNIES, in Mille dimanches et fêtes, éd. Les presses d'Ile de France)

samedi 5 octobre 2019

27ème dimanche ordinaire C - 06 octobre 2019

Dimanche du judaïsme.







Ce dimanche, situé entre le nouvel an juif et la fête de Yom Kippour, est pour nous, chrétiens, le dimanche du judaïsme, qui doit « nous rappeler nos racines juives et nous faire prendre conscience de la mission spirituelle du peuple juif appelé à sanctifier le nom de Dieu ». Nous pouvons nous réjouir avec eux et les porter dans notre prière, en ces jours où ils revivent de manière particulièrement forte le pardon, la conversion du cœur et la joie d’être réconcilié en Dieu. La succession des fêtes (Roch Hachana, Yom Kippour et Souccoth) doit nous interpeler également dans notre rapport à Dieu, à son Alliance et à notre fidélité à celle-ci. 

Le prophète Habacuc, que nous avons entendu en première lecture, pose avec acuité la question du Mal, principal obstacle à la foi. Combien de temps, Seigneur, vais-je appeler, sans que tu entendes ? Crier vers toi : « Violence ! », sans que tu sauves ? Pourquoi me fais-tu voir le mal et regarder la misère ? Devant moi, pillage et violence ; dispute et discorde se déchainent. Cette expérience n’est propre ni au prophète, ni au peuple juif. Elle est nôtre à bien des moments de notre existence. Beaucoup de nos contemporains, ne sachant réduire cette énigme, font le choix d’abandonner. Si Dieu ne répond pas, c’est peut-être parce qu’il n’existe pas, disent-ils. Entendre cette lecture d’Habacuc, à ce moment particulier du calendrier de nos frères ainés dans la foi, nous permet de trouver dans ces fêtes un début de réponse. La fête de Roch Hachana (le nouvel an juif, qui a été célébré du soir du 29 septembre au soir du 01er octobre) nous fait nous souvenir que Dieu est bon, qu’il a donné la création dont on célèbre l’anniversaire ; mais elle nous rappelle aussi que l’homme a sans cesse à se purifier et à demander pardon, à Dieu et à son prochain, pour le mal commis. Cela montre bien que le mal vient du cœur de l’homme. En même temps qu’il célèbre les dons faits par Dieu dans sa création, il entre dans un temps de purification pour correspondre toujours plus à ce que Dieu attend de lui. Le pardon et la réconciliation avec Dieu et le prochain, célébrés lors de Yom Kippour (du 08 octobre au soir au 09 octobre au soir) ne sont pas alors un moment d’humiliation, mais un temps de grâce et de salut. En demandant pardon, l’homme permet à Dieu de rendre la création, y compris l’humanité, telle qu’il l’avait faite. D’où la joie de la fête de Souccoth qui suit (du 13 octobre au soir au 22 octobre au soir) : quand Dieu pardonne, l’homme est libéré, réconcilié, comme jadis au temps de l’Exode, après la sortie d’Egypte. L’homme sait qu’il pourra toujours compter sur Dieu. 

A ceux qui s’interrogent sur le Mal, une triple réponse est donc donnée : Souviens-toi que Dieu est bon ; purifie-toi et pardonne ; réjouis-toi de ce que Dieu a fait pour toi. Que ce soit Habacuc que nous avons entendu, ou n’importe lequel des prophètes de la Première Alliance, le message est le même. C’est de la fidélité à l’Alliance de Dieu que vient le salut. C’est Dieu qu’il faut servir ; c’est Dieu qu’il faut écouter ; c’est Dieu qu’il faut suivre. Chrétiens, nous ferons un pas de plus en incluant Jésus, dans le processus, comme nous le faisait chanter un cantique de mon enfance : Dieu fait de nous, en Jésus Christ, des hommes libres : tout vient de lui, tout est pour lui, qu’il nous délivre ! La foi de Jésus, qui est celle du peuple juif, devient pour nous foi en Jésus, ce qui nous est propre. Les promesses faites par les prophètes, nous croyons que Jésus les a accomplies. Il est, pour nous, la source du salut pour tous les hommes ; il est celui qui a réconcilié, par son sang, tous les hommes avec Dieu. Il n’y a plus, selon le mot de Paul, ni Juifs, ni païens, ni esclave ni homme libre, ni l’homme ni la femme, mais tous, vous ne faites plus qu’un en Jésus Christ. En Jésus, né juif par Marie, mort juif, ressuscité dans la puissance de l’Esprit Saint, la vocation d’Israël d’être lumière menant toutes les nations à la connaissance du Dieu unique et vrai, est devenue réalité. Nous devons remercier le peuple choisi par Dieu pour sa fidélité à l’Alliance première ; nous devons le remercier d’avoir engendré Jésus, qui par une fidélité parfaite nous vaut d’être incorporé au peuple saint, et sauvé par le don de sa vie sur la croix. 

Vous comprenez que nous nous pouvions faire, ni ne pourrons jamais faire l’impasse sur ce temps si précieux pour nos frères ainés dans la même foi. La méditation de leur fidélité à la foi de nos pères communs doit susciter notre propre fidélité à la foi de notre baptême. Rendons grâce à Dieu pour ce qu’il réalise pour nous, réaffirmons notre désir de lutter contre le Mal par une vie toujours plus donnée à Dieu, et réjouissons-nous d’être sauvés par pure grâce, simplement parce que Dieu est bon, parce que Dieu est grand, parce que Dieu est saint et qu’il nous aime, aujourd’hui et toujours. Amen.

(image internet, site https://www.myjewishlearning.com/article/shalom )






samedi 30 mars 2019

04ème dimanche de Carême C - 31 mars 2019

Qui est Dieu pour nous ?







Qui est Dieu pour nous ? Cette question, pour banale qu’elle semble être, est bien la question que doivent affronter tous les catéchumènes qui demanderont le baptême au cours de la nuit de Pâques. Et nous-mêmes, croyants de longues dates, devons régulièrement reprendre cette interrogation puisque nous aussi, nous serons invités à renouveler la foi de notre baptême au cours de la grande nuit qui nous mènera au matin de Pâques. Il serait quand même dommage de ne répondre que par habitude aux questions qui nous seront posées dans trois semaines. La liturgie de ce dimanche nous apporte un élément de réponse, en affirmant avec force une marque essentielle du Dieu de l’Alliance : notre Dieu est miséricorde, autrement dit, il est un Dieu qui pardonne, toujours et encore par amour.


Qui est Dieu pour nous ? La parabole du fils prodigue répond avec une particulière finesse à cette question, en soulignant la fois la patience de Dieu, sa tendresse pour l’humanité pécheresse et sa capacité à dépasser le mal. Au fils qui revient après une vie de débauche, il ne fait aucun reproche. Au contraire, il lui remet des sandales aux pieds – signe qu’il est un homme libre – un anneau au doigt – lui rendant ainsi toute sa place dans la famille alors qu’il réclamait une place d’ouvrier – et un vêtement de fête – signe de la joie qu’il a, lui le Père, d’accueillir à nouveau son fils, revenu à la vie. Au fils aîné qui se révolte devant l’attitude de ce père qu’il ne comprend pas, il fait une invitation à entrer dans sa joie. Cette parabole est un petit bijou théologique, et vous aurez beau la relire ou la réentendre tous les ans, vous y découvrirez toujours plus combien Dieu aime, combien Dieu pardonne. 


Qui est Dieu pour nous ? Ayant entendu cette parabole, nous serions tentés de dire, peut-être un peu par habitude, que Dieu est celui qui pardonne à ceux qui se tournent vers lui. C’est vrai : mais je crois de plus en plus que Dieu pardonne même déjà avant le retour du fils. Je crois que le fils est pardonné dès le moment de son départ de la maison. Que voulez-vous ? Ce père aime, et il ne saurait tirer un trait sur l’existence de ce fils qui semble perdu, parti avec son héritage. Le retour du fils n’en devient pas pour autant moins nécessaire. Parce que si le Père pardonne dès le départ, il faudra que le fils rentre, revienne vers son père, pour éprouver la joie du pardon. Nous ne pourrons donc jamais faire l’économie du retour vers Dieu, pensant que de toute manière nous sommes pardonnés. Notre retour à Dieu nous permet d’accueillir ce pardon que Dieu offre sans cesse, avec largesse. A quoi cela servirait-il de croire en Dieu qui pardonne, si jamais je ne compte accueillir son pardon dans ma vie ? A quoi cela servirait-il que Dieu soit miséricordieux, si je n’ai pas besoin de sentir cette miséricorde à l’œuvre dans ma propre existence ? Le retour du fils nous permet de vérifier que la miséricorde de Dieu n’est pas une belle idée, mais une vérité à l’œuvre. Nous ne sommes pas dans la catégorie des belles histoires à raconter aux enfants, lorsque nous parlons de la tendresse, de l’amour et de la miséricorde de Dieu pour chacun d’entre nous. Nous sommes dans la réalité de ce que Dieu est vraiment, authentiquement, pour nous.  Dieu ne saurait être Dieu s’il n’était pas miséricorde. 


Qui est Dieu pour nous ? Le développement de notre liturgie de ce dimanche nous apprend aussi que notre Dieu est un Dieu qui se révèle. Nous n’avons pas à chercher Dieu : il se montre à nous. Il est celui qui vient à notre rencontre. Dans la liturgie de l’Eglise, cela est bien manifesté par ce temps de parole où nous lisons les textes sacrés, l’histoire d’amour entre Dieu et son peuple dans le premier testament, mais aussi le don du Fils unique, et les conséquences pour nous d’un tel don dans le second testament. Il y a là, peut-être, la raison majeure de l’obligation dominicale que Benoît XVI avait rappelé en son temps dans son document sur l’eucharistie intitulé Le sacrement de l’amour. Nous sommes invités de manière pressente à participer au repas de l’amour chaque dimanche, justement parce que Dieu s’y révèle tel qu’il est. Beaucoup de nos contemporains pensent qu’il suffit de mener une vie droite et de prier dans le secret de son cœur pour être chrétien. C’est sans nul doute utile et nécessaire, mais c’est aussi absolument insuffisant. Répondre avec fidélité, semaine après semaine, à l’invitation de Dieu lui-même à le rencontrer avec d’autres, me permet de ne pas me tromper sur Dieu, m’évite de me faire de lui une fausse image, basée sur mon unique sentiment. En venant à la messe, j’entends Dieu me dire qui il est pour moi, et le nom de Dieu révélé à Moïse dans les lectures de dimanche dernier, prend alors tout son sens : Je suis qui je suis, disait la voix de Dieu dans le buisson ardent à Moïse. C'est-à-dire, je suis celui que je serai pour toi selon les circonstances de ta vie. Ou encore, je suis celui qui se révèlera à toi selon ce que tu auras besoin de savoir de moi. Nous sentons bien déjà que nous ne possédons pas Dieu, que nous ne connaissons, et que nous ne connaîtrons, jamais tout de lui avant de le rencontrer nous-mêmes, face à face dans la joie du Royaume. Dieu est celui qui est toujours à découvrir. Et si c’est bien du même Dieu que nous parlons tous, malgré nos âges et nos vies différentes, nous en parlons tous différemment, simplement parce que Dieu ne se révèle pas pareillement à des enfants qu’à des ados ou des adultes. Dieu respecte trop chacun de vous pour ne pas vous accompagner dans ce qui fait la particularité de votre vie. 


Qui est Dieu pour nous ? Si nous regardons bien les deux fils de la parabole, nous comprenons vite qu’il est celui qui nous invite à toujours dépasser ce que nous croyons de lui, à ne jamais nous installer dans une image préfabriquée. Dieu est celui qui nous attend sur la route, mais qui se révèle toujours différent. Et si vous croyez avoir mis la main sur lui, assurez-vous bien qu’il ne soit pas déjà ailleurs, vous invitant à avancer plus loin pour le découvrir encore. Le plus jeune fils, au moment où la faim le tenaille, ne voit en son père que celui qui peut le nourrir au prix de sa propre déchéance : Je ne suis plus digne d’être appelé ton fils. Traite-moi comme l’un de tes ouvriers. Il n’imagine pas un instant qu’il puisse être pardonné sans dommage, pardonné simplement par amour, sans que le Père ne se venge. Quant au second fils, celui que tout le monde imagine gentil et bien disposé, il ne se rend pas compte qu’il a une relation faussée à son père.  Lorsqu’il s’adresse à lui, il ne lui parle pas comme un fils parle à son père, mais bien comme un ouvrier : Je n’ai jamais transgressé tes ordres ! Il se révèle momentanément incapable de partager la joie de son père, parce que sa relation à lui n’est pas basée sur des liens filiaux. Il ne se sait pas fils jusqu’au bout des ongles ! Il ne se sent plus frère de celui qui est parti dilapider la fortune familiale. Il n’a jamais rien fait d’autre que de travailler pour son père : comment pourrait-il se sentir fils ? Il faut toute la tendresse et tout l’amour du Père pour, peut-être, réussir à lui faire comprendre qu’il est aimé grandement et pareillement. La parabole n’est pas achevée : nous ne savons donc pas si ce deuxième fils a fait lui-aussi son retour vers son Père ! Nous ne pouvons que croire qu’il s’est laissé, lui-aussi, aimer d’un amour inconditionnel. 


Qui est Dieu pour nous ? Je ne peux pas répondre pour vous à cette question. Aucun croyant ne peut faire l’économie d’une bonne réflexion sur cette question, ancrée dans la prière. Notre liturgie nous dira encore que Dieu est bien ce Père miséricordieux que nous pouvons prier avec un cœur d’enfant et un esprit vraiment filial. Elle nous redira que notre Dieu veut notre bonheur et qu’il nous offre sa bénédiction chaque jour. Je peux simplement vous dire qu’il est celui qui vous attend, qui veut faire alliance avec chacun de vous, particulièrement. Je peux aussi vous dire que vous n’aurez jamais fini de le découvrir ; c’est pour cela que je vous encourage à le découvrir encore. Laissez-vous approcher de lui puisqu’il vient à votre rencontre en Jésus Christ ; laissez-le vous parler chaque dimanche dans l’Eucharistie ; laissez-le vous accompagner chaque jour dans votre vie. Prêtez l’oreille de votre cœur ; Dieu vous appelle, Dieu vous attend, Dieu vous envoie. Que ce dimanche vous donne le goût de poursuivre sa découverte, et que ces jours de carême vous permettent une vraie rencontre avec celui qui vous aime et vous relève. Amen.


(Giorgio de Chirico, Le fils prodigue, 1922, Museo del Novecento, Milan)

dimanche 24 février 2019

07ème dimanche ordinaire C - 24 février 2019

Jésus Christ et Shakespeare : même combat !






Dites-moi franchement : est-ce que cela vous donne envie d’être chrétien (ou de rester chrétien) quand vous entendez l’évangile de ce jour ? Avez-vous vraiment envie de toujours tendre l’autre joue, de toujours faire le premier pas après une dispute, de toujours céder le pas à celui qui vous veut du mal ? Chaque fois que je lis cette page, j’ai l’impression d’entendre le monde entier rire : encore un naïf qui croit qu’à force d’amour on peut changer le monde et les hommes ! 

Pourtant, nous voulons bien y croire, à l’amour, dans sa version romantique. Comment expliquer autrement qu’une des pièces de Shakespeare la plus jouée au théâtre, la plus adaptée au cinéma, soit justement une pièce qui nous parle d’amour et de haine : Roméo & Juliette ? Je vous en parle parce que je trouve qu’il y a là un même combat qui est mené par Jésus et par Shakespeare : démonter le mécanisme de l’amour et de la haine. Shakespeare le faisait à travers deux familles au destin lié qui aimaient se détester ; Jésus l’a fait bien avant lui, entre autres dans cette page d’évangile, invitant ceux qui le suivent à se démarquer des autres hommes par une perfection dans l’amour. 
 
Reconnaissons-le d’emblée : comme les autres, les chrétiens ont du mal à aimer, même ceux qui les aiment. Là, je prends volontiers le contre-pied de Jésus qui semble nous dire que c’est facile d’aimer ceux qui nous aiment. La vie nous apprend tous les jours que ce n’est pas aussi évident. L’amour n’est jamais facile. Car aimer quelqu’un, suppose être capable de demeurer dans l’amour même quand cela va mal ; aimer quelqu’un, suppose de l’aimer malgré les déceptions que l’autre peut provoquer en moi. En dehors de la patience et d’un amour à renouveler quotidiennement, je ne vois pas de solution. Un tel amour est exigeant, crucifiant : le Christ, le premier, nous en a donné l’exemple. L’amour peut mener à la mort. Que les allergiques au discours religieux relisent Roméo & Juliette : mêmes causes, mêmes effets ! 

Comme les autres, les chrétiens n’ont pas à se laisser marcher sur les pieds. On a souvent voulu faire croire qu’au nom de l’amour, il fallait tout endurer, y compris l’injustice, y compris les coups (tendez l’autre joue à celui qui vous frappe !). Les chrétiens seraient-ils des moutons qui se laissent tondre sans rien dire ? Les chrétiens laisseraient-ils faire l’injustice sans réagir ? C’est oublier un peu vite tous ces croyants qui, au long de notre histoire, se sont levés pour dire NON à la violence, NON à l’injustice, et qui se sont battus, parfois contre leur propre camp, pour que l’homme, tout homme, soit respecté ! Pensons au Dominicain Bartolomé de Las Casas qui défendit la dignité des peuples de l’Amérique du Sud en pleine période de la colonisation. 

Plus que les autres, les chrétiens sont invités à être témoin de l’Amour, témoin de ce Dieu qui nous a fait pour la vie, témoin de ce Dieu qui a tout donné par amour pour nous. Notre amour n’est pas meilleur que les autres, il a peut-être simplement la chance de s’appuyer sur l’unique amour de Dieu pour tous les hommes. Ainsi, en prenant exemple sur le Christ, nous pouvons renforcer notre amour. Pour nous, Dieu est la source de tout amour ; nous savons que nous pouvons nous appuyer sur lui pour renverser les montagnes de haine qui opposent les hommes. Frère Laurent, dans Roméo & Juliette l’avait oublié : il a préféré manier les poudres et le mensonge (faire croire à la mort de Juliette) pour faire vivre un amour qui semblait impossible. S’il s’était souvenu, ne serait-ce qu’un instant, qu’il était le témoin de l’Amour, il serait monté lui-même au front, au lieu d’envoyer à une mort certaine l’amour naissant de deux adolescents. 

Témoins de l’Amour véritable, les chrétiens sont, plus que d’autres, appelés à être aussi témoin du pardon. Les premiers, ils doivent renoncer à rendre le mal pour le mal ; les premiers, ils doivent briser le cycle de la violence. C’est cela tendre l’autre joue : trouver l’attitude qui désarmera l’adversaire et lui fera cesser sa violence. Regardons le Christ. Lorsqu’il est mis en accusation, il est frappé par le serviteur du grand prêtre. Que fait-il alors ? Il ne tend pas l’autre joue : il demande simplement : « Pourquoi me frappes-tu ? Montre ce que j’ai dit de mal ». Un mot suffit quelquefois pour briser la violence. Encore faut-il en avoir le courage et la volonté. 

Être témoin du pardon, c’est aussi ne pas désespérer de l’homme, ne pas l’enfermer dans le mal qu’il m’a fait. C’est croire finalement qu’il peut devenir meilleur, que le mal ne se transmet pas de génération en génération dans une famille. Les Montaigu et les Capulet l’ont compris trop tard. La haine qui les opposait, et qui a entraîné la mort de leurs enfants, qui peut me dire ce qui l’a déclenché ? Dans nos villages, il arrive que des familles se déchirent encore aujourd’hui pour des histoires qui ont concerné leurs arrière-grands-parents ! Le motif de la discorde est oublié depuis longtemps, mais pas la haine ! Elle ronge le cœur des descendants depuis des générations et l’on ne voit pas bien pourquoi cela s’arrêterait. On a toujours fait comme ça ! Croyants, nous ne pouvons pas nous résoudre à ce genre d’explication. Croyants, nous ne pouvons pas permettre que perdure la haine et ses conséquences. Il nous faut choisir : la haine ou le Christ ! Ou, pour ceux qui préfèrent Shakespeare : Tybalt ou Roméo ! 

Témoin de l’amour, témoin du pardon : où en sommes-nous de notre foi en Dieu qui nous aime, de notre foi en l’homme, image et ressemblance de Dieu ? En 2001, ils étaient nombreux, ceux qui chantaient : « aimer, c’est ce qu’il y a de plus beau, c’est ce qu’il y a de plus grand, aimer, c’est payer le prix, donner un sens à sa vie ». Sont-ce là juste les mots d’un spectacle ou une réalité qui nous remue au plus profond ? Pouvons-nous entendre le Christ nous dire aujourd’hui qu’il faut aimer, y compris nos ennemis, ceux qui nous maudissent, ceux qui nous calomnient sans nous sentir provoqués à dépasser les limites de l’amour humain pour entrer dans l’amour divin ? Il est plus que temps, pour notre monde, que se lèvent des hommes et des femmes passionnés par l’amour et le pardon ; il est plus que temps que tous les chrétiens vivent d’un amour et d’un pardon contagieux, pour le bonheur et le salut du monde. AMEN.

 

 

 

 

dimanche 10 juin 2018

10ème dimanche ordinaire B - 10 juin 2018

La volonté de Dieu et l'Eucharistie comme moyens de résistance.







Seigneur, source de tout bien, réponds sans te lasser à notre appel : inspire-nous ce qui est juste, aide-nous à l’accomplir. L’oraison de ce dimanche, dans sa simplicité, nous met dans une attitude spirituelle fondamentale : l’humilité devant Dieu, nous faisant reconnaître qu’Il est la source de tout bien et que sans lui nous ne saurions être vraiment justes. En priant ainsi, nous reconnaissons que nous avons besoin de Dieu. 

Dans la première lecture entendue, ce besoin a été mis à mal. Nous sommes encore au commencement, vous savez, ce moment où Dieu avait tout créé, et qu’il avait placé l’homme au sommet de sa création. Il lui avait tout donné, sauf l’arbre de la connaissance du Bien et du Mal. C’était le seul interdit. Mais voilà, ce qui est interdit est bien souvent désirable. Plutôt que d’écouter Dieu, l’homme s’est écouté lui-même ; pas la peine d’accabler d’Eve pour cela. L’un et l’autre portent la même faute ; l’un et l’autre ont pareillement transgressé l’ordre de Dieu. L’un et l’autre se sont retirés, cachés devant Dieu, n’assumant pas les conséquences de leur transgression ; l’un et l’autre ont cherché quelqu’un sur qui se défausser. Que va faire Dieu ? Il punit celui qui a engendré tout ce Mal en déformant le visage de Dieu, en déformant la Parole de Dieu. Cette punition est éternelle parce qu’il n’y a pas de pardon possible pour cela. Comme chaque créature, le serpent connaissait Dieu, mais il a menti à son sujet entrainant l’homme et la femme sur un chemin de défiance et de rébellion. Le Mal est entré dans le monde ; le Mal est entré dans le cœur de l’homme. Pourtant, Dieu annonce au serpent : Je mettrai une hostilité entre toi et la femme, entre ta descendance et sa descendance : celle-ci te meurtrira la tête, et toi, tu lui meurtriras le talon. Le Mal, dans ce qu’il a de plus fondamental, ne fait pas partie des familiers de l’homme : il y a une hostilité entre les deux, hostilité voulue par Dieu. Mieux encore, l’humanité, confrontée au Mal, pourra l’écraser, lui meurtrir la tête, dit le texte biblique. Le péché de l’homme et de la femme, bien que sanctionné à son tour, sera pardonné ; celui du serpent sera définitif. 

Nous avons une explication de cela dans l’évangile, quand Jésus parle du péché contre l’Esprit Saint [qui] n’aura jamais de pardon. Ce n’est pas une contradiction dans le discours de Jésus, mais la conséquence logique de ce péché qui vient à dire de Dieu des choses qui ne sont pas vraies. Le péché contre l’Esprit, nous en avons une belle illustration dans notre page d’Evangile : il tient dans ce verset : Il est possédé par Béelzéboul ; c’est par le chef des démons qu’il expulse les démons. Jésus a montré qu’il venait de Dieu en faisant marcher un paralysé, en expulsant des démons, et pourtant, ces adversaires l’insultent en attribuant au Mal lui-même les pouvoirs qu’il tient de Dieu. Ils font à leur tour ce que faisait le serpent au jardin d’Eden : ils travestissent l’œuvre de Dieu, ils transforment le Bien en Mal ; ils faussent l’échelle des valeurs ; ils accusent Jésus d’être possédé par un esprit impur. Ils provoquent les hommes à se méfier de Dieu et de son envoyé, Jésus. Tout est pardonnable, sauf cela. 

Quel rempart avons-nous alors contre ce péché impardonnable ? Comment éviter d’être ainsi condamné ? Jésus dans l’Evangile proclamé en ce dimanche, et la liturgie dans sa prière de ce dimanche, nous éclairent. La réponse de Jésus, nous l’avons entendu : elle est celle adressée à la foule qui lui signale que sa famille est là, qui le cherche : Celui qui fait la volonté de Dieu, celui-là est pour moi un frère, une sœur, une mère. En restant fidèle à Dieu, malgré les difficultés rencontrées, il n’y a pas de risque de se tromper sur Dieu. Celui qui fait la volonté de Dieu sait discerner le Bien du Mal ; celui qui fait la volonté de Dieu, sait reconnaître Dieu à l’œuvre : il ne risquera pas de confondre Dieu avec l’Adversaire. Celui qui fait la volonté de Dieu est un familier de Jésus. La réponse de la liturgie, nous l’entendrons après la communion : c’est l’eucharistie elle-même, notre communion au Corps et au Sang du Christ qui agit en nous, nous libère de nos penchants mauvais et oriente notre vie vers le bien. Autrement dit, le meilleur remède, c’est Jésus lui-même, et le fait pour nous de reconnaître qu’en lui, Dieu nous donne tout, Dieu nous donne de vaincre définitivement le Mal. En Jésus, nouvel Adam, Dieu écrase définitivement le Mal et le détruit. Comment pourrions-nous aujourd’hui dire que cela n’a pas eu lieu ? Comment pourrions-nous dire, devant tant d’amour manifesté, que Jésus est possédé ? Comment pourrions-nous ne pas reconnaître, dans le pain et le vin partagés, la vie offerte du Christ pour notre salut ? 

La liturgie de ce dimanche nous remet face à ce qui est essentiel : l’œuvre d’amour de Dieu pour nous. Œuvre à laquelle nous pouvons nous raccrocher quand le Mal est à notre porte. Œuvre de laquelle nous recevons la vie, la force et le courage de suivre Jésus. De lui, nous apprenons la volonté de Dieu ; avec lui, nous pouvons l’accomplir. L’eucharistie que nous célébrons nous fait chanter à Dieu notre reconnaissance pour tout ce qu’il fait pour nous. Armés de sa volonté et forts du Pain de l’eucharistie, entrons en résistance : que notre désir de Dieu soit contagieux. Qu’à travers nous, les hommes puissent découvrir le visage véritable de Dieu et la grandeur de son œuvre d’amour pour tous les hommes. Amen.

 
(Dessin de M. Leiterer)
 

 

 

 

dimanche 17 septembre 2017

24ème dimanche ordinaire A - 17 septembre 2017

Et pourtant, il faudra bien lui pardonner si nous voulons être pardonnés !






Franchement, y a-t-il quelqu’un pour l’aimer, cet homme à qui un roi remet une fortune seulement parce qu’il aura supplié un peu ? Enfin pourquoi est-ce à lui que cela arrive et pas à nous ? Vraiment, nous ne l’aimons définitivement pas. D’ailleurs, nous pensons tous qu’il l’aura bien cherché et l’aura bien mérité sa punition lorsque Jésus arrive à la fin de sa parabole. C’est justice qu’il soit livré au bourreau jusqu’à ce qu’il ait tout remboursé. Où irions-nous si des hommes comme lui n’étaient jamais punis ? Cela lui apprendra à ne pas faire bénéficier les autres d’un peu de la chance qu’il aura eu. Non mais ! 
 
Il est juste, ce roi qui condamne : c’est ce que nous pensons tous lorsque Jésus termine sa parabole. Dans un monde dur, il se préoccupe du petit, de celui qui est exploité. Il remet un peu d’équité et un peu d’éthique dans un monde de brut. C’est si rare dans le monde des grands. Et on se met à rêver : nous en voudrions un, fait dans le même moule, pour nous gouverner et remettre un peu de bon sens dans un monde qui s’affole. Mais est-il vraiment juste ce roi ? Au début de la parabole, il veut régler ses comptes avec ses serviteurs (pas très engageant) ; puis il ordonne que cet homme soit vendu avec sa femme et ses enfants et tous ces biens (pas très catholique comme comportement), avant de finalement de se reprendre et de remettre la dette (c’est mieux). Mais au final, c’est la colère qui revient et il règle ses comptes avec cet homme avec sévérité. Sommes-nous sûrs de vouloir d’une girouette qui commence par remettre une dette et qui revient ensuite sur sa parole ? Bon, dans la parabole, cela semblait évident qu’il fallait agir ainsi, mais que serait notre monde si ceux qui le gouvernent se laissent aller à la colère et remettent sans cesse en cause leur décision ? Non, cela ne fait pas très sérieux ; cela semble même dangereux. Il faut quelqu’un qui soit sûr de lui, qui décide et qui se tienne à ce qu’il a décidé. Pas quelqu’un qui se laisse gouverner par ses sentiments ! Non mais ! 
 
Maintenant que la parabole est démontée, que reste-t-il ? Qu’en tirons-nous ? Car enfin, quand Jésus raconte une parabole, c’est toujours pour nous édifier. Et là, j’avoue qu’il m’inquiète davantage qu’il ne m’édifie. Ai-je envie que Dieu soit comme ce roi ? Oui, si je suis le petit exploité, celui que personne n’écoute. Non, si je me rends compte que je pourrais quelquefois être comme cet homme qui a du mal à remettre les dettes aux autres. Je sais qu’il y a des personnes que je n’aime pas et que j’ai donc du mal à pardonner. Je connais mes limites. J’ai beau savoir l’immense amour de Dieu pour moi, j’ai beau savoir sa miséricorde sans limite, je sais que je ne suis pas toujours à la hauteur ni de cet amour, ni de cette miséricorde. Suis-je donc d’avance condamné ? 
 
La parabole a été racontée par Jésus en réponse à une question sur le pardon : Lorsque mon frère commettra des fautes contre moi, combien de fois dois-je lui pardonner ? La réponse de Jésus est sans appel : il faut toujours pardonner sous peine d’être traité par Dieu comme cet homme à qui une grande somme a été remise et qui se montre incapable de remettre une peccadille. La justice de Dieu est proportionnelle à notre propre justice. Nous aurons toujours plus à nous faire pardonner par Dieu que ce que les hommes auraient à se faire pardonner par nous. Si nous voulons être pardonnés, nous devons pardonner. Dieu nous pardonne parce qu’il nous aime ; nous devons pardonner, non parce que nous aimons, mais parce que nous sommes aimés infiniment. L’amour que Dieu nous porte doit rejaillir en pardon pour les autres ou il n’y aura pas de place pour nous dans le Royaume. La miséricorde que Dieu nous accorde doit rejaillir sur les autres ou il n’y aura pas de place pour nous dans le Royaume. Rappelons-nous les paroles du Sage de la Première Alliance : Si un homme nourrit de la colère contre un autre homme, comment peut-il demander à Dieu la guérison ? S’il n’a pas de pitié pour un homme, son semblable, comment peut-il supplier pour ses péchés à lui ? 
 
Entendant Ben Sirac le Sage, il me vient alors une question : cet homme de la parabole que nous n’aimons pas beaucoup, faudra-t-il lui pardonner aussi ? La sentence prononcée laisse entrevoir une espérance : le maître le livra au bourreau jusqu’à ce qu’il eût remboursé tout ce qu’il devait. Cela laisse entendre, me semble-t-il, qu’une fois la chose faite et l’argent remboursé, il faudra bien lui pardonner. La justice n’annule pas le besoin de pardon. Et le pardon ne suppose pas qu’il faille aimer la personne d’abord. Mais le pardon donné peut entraîner l’amour à sa suite. N’attendons pas d’aimer pour pardonner, mais pardonnons pour apprendre à aimer. Si nous vivons de l’amour que Dieu nous porte, nous apprendrons de lui le pardon. Le psalmiste nous l’a fait chanter : le Seigneur n’est pas pour toujours en procès, [il]ne maintient pas sans fin ses reproches, car il est tendresse et pitié, lent à la colère et plein d’amour. Apprenons cela de lui, pour vivre avec lui pour toute éternité. Amen.

samedi 8 juillet 2017

14ème dimanche ordinaire A - 09 juillet 2017

Prenez sur vous mon joug, devenez mes disciples.





Alors que viennent de commencer officiellement les vacances d’été pour les enfants et les jeunes scolaires, voici que l’Evangile proclame : Venez à moi, vous tous qui peinez sous le poids du fardeau, et moi, je vous procurerai le repos. C’est bien une invitation à nous reposer que nous Jésus nous adresse, mais pas une invitation à ne rien faire. Les vacances en Jésus, ce n’est pas les doigts de pieds en éventail à attendre que le temps passe… Une double attitude caractérise celui qui se repose en Jésus. 
 
D’abord, prendre sur lui le joug de Jésus. Quiconque a pu observer une paire de bœufs ou de chevaux tirer un attelage ou labourer un champ, aura pu constater que le joug, c’était tout sauf léger ! C’est une vraie contrainte ! Comment alors Jésus peut-il nous demander de porter un joug ? C’est qu’il ne s’agit pas de n’importe joug, mais celui-là même que Jésus nous propose de porter. Certains l’identifient à l’amour. L’invitation à se reposer près de Jésus serait alors une invitation à aimer comme Jésus aime. Facile, pensez-vous ? N’oubliez pas que l’amour recommandé par Jésus ne s’adresse pas uniquement à ceux qui nous aiment, mais aussi à notre ennemi, à celui qui nous veut et nous fait du Mal. C’est un amour absolu qui va jusqu’au pardon infini, soixante-dix-sept fois sept fois. Il s’agit bien d’un amour à l’image de l’amour de Jésus qui ira jusqu’à pardonner à ses bourreaux ! Est-ce facile de porter un tel joug ? Je laisse chacun juge de la chose. Ce qui est certain, c’est que cet amour-là vient de Dieu ; il nous est offert pour que nous le portions au cœur même de notre monde. Jésus l’a porté avant nous ; il lui a permis de franchir les portes de la mort ; il lui a permis de ressusciter et de vivre. A défaut de sembler léger, ce joug est efficace et il rend la vie plus légère. 
 
La seconde lecture nous a permis aussi d’identifier ce joug comme étant l’Esprit Saint. Frères, vous n’êtes plus sous l’emprise de la chair, mais sous celle de l’Esprit, puisque l’Esprit de Dieu habite en vous. L’Esprit Saint est un don qui nous saisit tout entier. Il ne s’agit donc pas seulement de l’accueillir mais de le laisser vivre en nous, voire de vivre désormais à travers lui. Car l’Esprit est bien notre vie. Si, par l’Esprit, vous tuez les agissements de l’homme pécheur, vous vivrez ! C’est à la fois simple parce que tout est donné ; mais c’est aussi à la fois bien compliqué ; il s’agit après tout de tuer en nous l’homme pécheur. Et reconnaissons-le, quelquefois, nous l’aimons bien cet homme pécheur ; nous aimons bien nos péchés mignons. Nous sommes un peu comme la bonne du curé que chantait jadis Annie Cordy : J’voudrais bien, mais j’peux point !  Comme si vivre sous l’emprise de l’Esprit Saint relevait d’un autre monde. Eh bien, figurez-vous que c’est à cela que Jésus nous appelle : à vivre d’un esprit nouveau pour construire un monde nouveau, un monde plus reposant parce que débarrassé de notre capacité à faire le Mal, parce que débarrassé de notre capacité à tout détruire. Un monde nouveau où tout ne sera que paix, amour, vérité, justice, liberté, égalité et fraternité, pour tous et pour toujours. 
 
En nous invitant à prendre sur nous son joug, Jésus nous propose finalement de devenir ses disciples, c’est-à-dire de marcher à sa suite pour apprendre de lui. Il est celui qui a parfaitement vécu l’amour en toute chose et avec chacun. Il a accueilli chacun de ceux qui s’adressaient à lui ; il est allé chercher ceux qui étaient tenus éloignés ; il a guéri, pardonné, relevé, sauvé tant d’hommes et de femmes à travers le temps et l’Histoire. Jamais il ne s’épuise ; toujours il est à l’œuvre. Devenir son disciple, c’est apprendre de Jésus comment vivre vraiment. Devenir son disciple, c’est apprendre de lui comment laisser son Esprit vivre à travers nous. Jésus a donc raison de nous dire que son joug est facile et son fardeau léger. Il en parle en connaissance de cause ; il ne cesse de porter ce fardeau avec nous. Amoureux du monde, il veut continuer à l’aimer à travers nous. Sauveur du monde, il nous propose de participer à son œuvre de salut. Prendre sur nous son joug, c’est vivre par Jésus, avec Jésus et en Jésus tous les jours de notre vie, jusqu’à la fin des temps.  
 
Comprenez-vous maintenant pourquoi nous pouvons nous reposer en Jésus tout en prenant sur nous son joug ? Parce que Jésus le porte avec nous, lui qui l’a porté bien avant nous. Il a vaincu tous les obstacles en sa mort et sa résurrection. Il est le premier celui qui a vaincu l’esprit du monde. Il est le premier et le seul à proposer un monde vraiment nouveau, fait pour l’homme sauvé, pour l’homme qui veut aimer et se laisser aimer. Laissez-vous donc séduire par ce monde proposé par Jésus ; il n’est pas une utopie. Laissez-vous séduire par l’invitation de Jésus à devenir son disciple ; c’est une vraie proposition d’Alliance pour la vie et le bonheur. Laissez-vous séduire par Jésus ; il est le seul Sauveur, le seul qui nous aime, le seul qui nous fait vivre. Amen.
 
(Dessin de Mr Leiterer)