Il n'a rien demandé, mais il a tout eu.
Les miracles de Jésus, dans les évangiles, se suivent et ne se ressemblent pas, quand bien même c’est la même maladie qui est traitée. L’aveugle-né, dont Jean nous relate la rencontre avec Jésus, n’a rien demandé, mais a tout reçu : la guérison, les soucis, la révélation. Et tout cela à cause d’une question des disciples qui interrogent Jésus : Rabbi, qui a péché, lui ou ses parents, pour qu’il soit né aveugle ?
Un mot rapide sur le côté provocateur de la question et sur la représentation qu’elle donne de Dieu ! D’abord, quand cet homme aurait-il pu pécher puisqu’il est aveugle de naissance ? Si sa santé est le résultat d’un acte de sa part, il l’aurait donc commis dans le sein maternel, peut-être en jouant trop avec le cordon ombilical ? Ou alors dès sa naissance, en dilatant trop le col de l’utérus ? Messieurs les Apôtres, soyons sérieux un instant ; il n’a pas pu pécher pour être aveugle de naissance ! Quant à ses parents, depuis les prophètes Jérémie et Ezéchiel, nous savons que chacun est responsable de ses propres actes ; le proverbe qui affirme que les parents ont mangé des raisins verts et les dents des enfants en ont été agacées, n’a plus cours. S’ils ont péché, Dieu ne se venge pas sur leur fils ! Quelle horreur cela serait d’ailleurs. Quiconque agirait ainsi ne mériterait pas d’être appelé Dieu ! Ceci étant précisé, revenons à cet homme.
La première chose que je note, c’est qu’il n’a rien demandé. Sans doute ne sait-il même pas que Jésus passe devant lui. Jean écrit ceci, et seulement ceci : En ce temps-là, en sortant du Temple, Jésus vit sur son passage un homme aveugle de naissance. S’engage le dialogue avec ses disciples puis : Cela dit, il cracha à terre et, avec la salive, il fit de la boue ; puis il appliqua la boue sur les yeux de l’aveugle, et lui dit : « Va te laver à la piscine de Siloé ». L’aveugle y alla donc (comment, on ne sait pas), et il se lava ; quand il revient, il voyait. Quel contraste avec la guérison de Bartimée qui crie vers Jésus à en casser les oreilles de la foule ! Cet homme ne sait pas que Jésus est là, il ne crie pas, il n’attend rien. Il est juste là, comme tous les jours, probablement, sauf que ce jour-là, Jésus passe et le voit, et le guérit, sans rien lui demander, pas même la permission ! Jésus passe au milieu des hommes en faisant le bien, parce qu’il est le Bien incarné, envoyé par Dieu. C’est simple, c’est efficace. Et c’est là que les ennuis commencent !
Le premier souci qui se pose est de savoir si c’est bien lui ou pas. Les uns disaient : « c’est lui. » Les autres disaient : « Pas du tout, c’est quelqu’un qui lui ressemble. » De tout le récit rapporté par Jean, cet homme n’a d’ailleurs pas de nom. Il est successivement un homme aveugle de naissance, puis l’aveugle, ensuite celui qui se tenait là pour mendier, ou après sa guérison l’ancien aveugle, votre fils, son disciple, et enfin celui qui est tout entier dans le péché depuis sa naissance. Mais son nom n’est pas mentionné. Il est chacun de nous qui un jour rencontre Jésus et voit sa vie chamboulée, éclairée d’un nouveau jour. Oui, cet aveugle de naissance, c’est chacun de nous lorsque nous réalisons que Jésus a traversé notre vie, sans que nous n’ayons rien demandé. Et lorsque nous nous laissons faire par Jésus, nous sommes le même qu’avant, et plus vraiment le même, au point que les autres peuvent vérifier dans notre vie la réalité de cette rencontre : nous étions aveugles, loin de Jésus, et soudain, nous voyons et nous le confessons : Je crois, Seigneur.
Le second souci vient des autres, de ceux qui croient croire, qui croient tout savoir sur Dieu, mais qui à la fin des fins, sont incapables de reconnaître que Dieu est passé au milieu de son peuple. Voilà bien qui est étonnant : vous ne savez pas d’où il est, et pourtant il m’a ouvert les yeux… Si lui n’était pas de Dieu, il ne pourrait rien faire. La réponse de ceux-là à l’homme guérit est cinglante : ils le jetèrent dehors. Ils sont incapables de se réjouir pour lui ; ils sont incapables de rendre grâce à Dieu pour ce signe dont les prophètes eux-mêmes disaient qu’il signerait la venue du Messie. C’est jour de sabbat, et le jour de sabbat, Dieu ne se déplace pas au milieu des hommes, même pour faire le bien ; le jour du sabbat, Dieu se repose, c’est bien connu ! Quand l’esprit est à ce point fermé, les hommes voyants deviennent aveugles.
C’est une rencontre singulière que celle de l’aveugle de naissance avec Jésus. Elle est riche d’enseignement et d’avertissement. Dieu passe, toujours et encore, dans la vie des hommes. Dieu fait, toujours et encore, le bien pour les hommes. Mais ce ne sont pas toujours ceux qu’on pense les plus religieux qui le reconnaissent en premier, ou qui sont seulement capables de le reconnaître. Que ce temps du carême lave notre regard, qu’il nous apprenne à voir à nouveau la présence de Dieu au milieu des hommes ; qu’il nous donne de lui rendre grâce pour son œuvre de salut. Nous ne voudrions pas passer à côté de la croix sans le voir et le reconnaître. Nous ne voudrions pas être jetés dehors au moment même où il nous ouvre son Royaume. Amen.
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