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samedi 11 avril 2026

2ème dimanche de Pâques A - 12 avril 2026

 Quand Dieu nous dit son amour, il fait miséricorde.



(Icône religieuse : Jésus Miséricorde, année sainte - Boutique)




 

            C’est curieux comme certaines paroles de Jésus peuvent vous marquer à un moment donné de votre existence, alors que jamais auparavant, elles ne vous avaient intrigués. En trente-quatre ans de sacerdoce, c’est la première fois que je bute sur cette affirmation de Jésus dans l’évangile : Recevez l’Esprit Saint. A qui vous remettrez ses péchés, ils seront remis ; à qui vous maintiendrez ses péchés, ils seront maintenus. Ce n’est pas tant la phrase qui me choque, que le moment où elle est dite : le soir du premier jour de la semaine, soit pour nous le dimanche de Pâques ! Pourquoi dire cela à ce moment précis ? Quand même : tu es mort ignominieusement ; tu es ressuscité glorieusement ; et ta deuxième parole à tes Apôtres, c’est : à qui vous remettrez ses péchés… ? Personnellement, je trouve cela bizarre. A moins que…

            A moins que cela soit pour redire le sens profond de ces événements ; à savoir que Jésus est mort et ressuscité justement pour cela, pour le pardon des péchés ! Le Vendredi Saint ne serait donc pas un accident de l’Histoire, mais le dénouement de toute l’Histoire de l’humanité sous l’emprise du péché depuis la chute originelle. Nous ne l’avions pas compris au soir du Vendredi Saint, pris que nous étions par notre révolte et notre sidération de la mort de l’Innocent, du seul Juste. Au pied de la croix, à hauteur d’homme, c’est le péché qui a gagné. Au pied de la croix, à hauteur du démon, c’est lui qui a gagné. Jésus, l’empêcheur de pécher en rond, n’est plus ! A Jésus qui, du haut de la croix, disait : Père, pardonne-leur : ils ne savent pas ce qu’ils font (Lc 23,34), le Père répond le jour de Pâques : va leur annoncer que les hommes sont pardonnés. Et comme désormais Jésus va vivre auprès de son Père, il confie cette mission à ses Apôtres ; d’où le don de l’Esprit Saint et cette parole sur le pardon des péchés. Et je comprends alors, en tant que ministre de la Réconciliation, qu’il faut que les Apôtres pardonnent plutôt largement, puisque Jésus lui-même sur la croix n’a pas voulu la condamnation de ses bourreaux. La parole de pardon est première sur la parole du refus du pardon. Cela nous renvoie aussi à la réponse de Jésus à Pierre qui l’interrogeait justement pour savoir si sept fois était la bonne mesure pour pardonner à quelqu’un : Je ne te dis pas jusqu’à sept fois, mais jusqu’à soixante-dix fois sept fois, c'est-à-dire une perfection, un accomplissement du pardon en toutes circonstances. En fait, ce que Jésus annonce ainsi à ses disciples, c’est que quand Dieu nous dit son amour, il nous fait miséricorde. Et comme Dieu ne peut pas faire autre chose que de nous aimer, il nous fait miséricorde à tous les coups. Son cœur divin est plus grand que le plus grand de nos péchés, et notre misère sera toujours fondue dans son cœur, anéantie par son cœur aimant.

            Alors me vient une autre raison pour justifier cette parole de Jésus sur le pardon au soir de Pâques. Elle concerne l’ensemble des Apôtres. En leur demandant de remettre les péchés aux hommes, il leur fait comprendre qu’ils sont les premiers pardonnés par Dieu, pardonnés de leur lâcheté, de leur abandon, de leur reniement, et si Judas n’était pas allé se pendre, il aurait été pardonné de sa trahison. Parce que nul ne peut remettre les péchés à quelqu’un, s’il n’a pas d’abord fait, dans sa chair, l’expérience d’avoir été pardonné totalement. Nous ne savons pas vraiment ce qu’est le pardon avant d’avoir compris ce que c’est d’avoir été pardonné par Dieu pour notre propre péché. C’est une expérience à vivre intimement avant de pouvoir donner le pardon à quelqu’un. Seul celui qui est sans péché, c'est-à-dire Jésus, peut remettre les péchés abondamment. Pour notre part, nous devons d’abord avoir éprouvé notre faiblesse, notre condition de pécheur et la grâce de la miséricorde absolue de Dieu à notre égard, pur pouvoir espérer être capable de pardonner maladroitement. Tout prêtre doit particulièrement s’en souvenir quand il entend des confessions, pour exercer le pardon non pas à sa mesure d’homme, mais bien in persona Christi capitis, en français en la personne du Christ Tête de son Eglise. C’est bien le pardon de Dieu qu’il donne et non le sien ; il ne peut donc pas être avare dans sa manière de le donner, puisque Dieu n’est pas avare de pardon. Le prêtre ne pardonne pas parce qu’il serait lui-même sans péché, mais parce que le Christ qui est sans péché agit en lui et à travers lui, et que le prêtre est lui-aussi pardonné par Jésus, complètement.

            Enfin, je comprends mieux la présence de cette parole au soir de Pâques, en me rappelant que le sacrement qui nous fait tous participer à la mort et à la résurrection de Jésus, c’est le sacrement du baptême, donné… pour le pardon des péchés. Le baptême est le premier sacrement du pardon pour celui qui le reçoit. C’est l’affirmation que beaucoup de chrétiens ont du mal à comprendre quand il s’agit du baptême d’un nouveau-né, qui ne connaît encore rien du bien et du mal. C’est l’affirmation qui, pour moi, donne le plus de force au baptême des bébés. Nous leur rappelons qu’ils sont humains comme nous, dès leur premier jour sur terre ; puisqu’ils sont humains, ils ont en eux la capacité à faire le bien et la capacité à faire le mal. Les baptiser, c’est leur donner l’Esprit Saint, qui nous permet de lutter en nous contre le fameux péché des origines, ce péché qui a entraîné la chute de nos premiers parents, et qui leur faisait croire qu’ils pouvaient être leur propre Dieu. Puisque notre baptême est notre Pâques, notre passage de la mort à la vie à suite de Jésus mort et ressuscité, il fallait que Jésus prononce cette parole sur la rémission des péchés au soir de Pâques pour que nous l’entendions mystérieusement quand l’eau coulerait sur nous, nous lavant déjà de ce premier péché inhérent à notre condition humaine. Dès le premier jour de notre vie chrétienne, Dieu nous dit ainsi sa miséricorde infinie qui nous fait vivre dans le souffle de son Esprit. Voyez comme Dieu est bon, lui qui a tout prévu pour nous faire comprendre son cœur miséricordieux.

            En ce dimanche de la Divine Miséricorde, remercions Dieu de nous aimer ainsi, et demandons-lui la grâce de toujours savoir confier notre misère à son cœur aimant. Ainsi nous ressentirons les effets de sa miséricorde et nous pourrons être d’authentiques acteurs de réconciliation et de paix. Puisque Dieu est miséricordieux, nous pourrons sans honte et sans crainte noyer en lui notre misère ; son cœur fera le reste. Amen.

 

samedi 25 octobre 2025

30ème dimanche ordinaire C - 26 octobre 2025

C'est lui qui était devenu un  homme juste.



(Source : Icône La Parabole du Publicain et du Pharisien - icônes religieuses)



 

 

            En ce temps-là, à l’adresse de certains qui étaient convaincus d’être justes… Jésus dit la parabole que voici. Vous l’aurez remarqué, j’ai volontairement omis le passage qui parle du mépris des autres pour que nous ne puissions pas dire que nous ne sommes pas comme ça, nous. Nous ne méprisons personne, nous sommes tous des gens de bien, ce qui nous fait croire que nous avons notre place auprès de Dieu assurée. Le Dieu juste et bon ne pourra pas nous la refuser. C’est là qu’il nous faut bien comprendre le sens de cette parabole du pharisien et du publicain. Et particulièrement la conclusion qu’en tire Jésus.

            La « morale » de l’histoire, Jésus la formule ainsi : Je vous le déclare : quand ce dernier (c'est-à-dire le publicain qui se tenait à distance) redescendit dans sa maison, c’est lui qui était devenu un homme juste. Que s’est-il passé ? Il s’est passé que Jésus a regardé les deux personnages de son histoire, celui qui se croit juste parce qu’il n’est pas comme les autres hommes – ils sont voleurs, injustes, adultères – alors que lui jeûne deux fois par semaine et verse le dixième de tout ce qu’il gagne. Il fait des choses bonnes, forcément, il est bon, forcément il est juste. L’autre, le publicain, lui se tenait à distance et n’osait même pas lever les yeux vers le ciel (il n’ose pas regarder Dieu en face), mais il se frappait la poitrine, en disant : « Mon Dieu, montre-toi favorable au pécheur que je suis ! » Il reconnaît qu’il a besoin de Dieu. Et Dieu, fidèle à son habitude, le reconnaît juste. Ecoutez Ben Sirac le Sage : La prière du pauvre traverse les nuées. Ecoutez le psaume 33 qui a répondu à la première lecture : Le Seigneur entend ceux qui l’appellent : de toutes leurs angoisses, il les délivre… Pas de châtiment pour qui trouve en lui son refuge. Nous avons beau faire quantité de choses que nous estimons belles et bonnes ; il n’en est pas moins vrai que ce n’est pas à nous d’estimer qu’elles nous ouvriront les faveurs de Dieu. Dieu seul est juge ; Dieu seul voit le fond des cœurs. Lui seul rend juste, non pas à cause de nos actes, mais à cause de ce qu’il y a au fond de notre cœur.

            Cette parabole nous remet devant cette évidence. Dieu juge selon sa justice, qui n’est pas – heureusement – celle des hommes. Cela ne veut pas dire qu’il ne faut rien faire de bien et de bon. Mener une vie bonne, selon l’évangile, est utile pour nous et pour le monde. Parce que cela rend le monde plus beau, plus fraternel, et qu’il en a bien besoin le monde, en ce moment, de gens fraternels qui aiment le beau et le bien. Ce que cette parabole veut nous dire, c’est qu’il ne faut pas nous reposer sur ces choses bonnes que nous faisons, mais sur Dieu seul. C’est à lui seul qu’il faut faire confiance, et non pas à nos actes. C’est sur lui seul que nous pouvons compter, et non pas sur nous-mêmes. Si nous comptons sur nos propres forces, nous n’irons pas bien loin ; nous n’irons surtout pas au paradis. Nos petits poignets, même musclés, n’ouvriront aucune porte. Seul l’amour présent en nos cœurs peut ouvrir une porte. Seul notre désir de voir Dieu malgré notre faiblesse, malgré nos limites, peut nous ouvrir la porte qui mène au Père. Seul notre attachement au Christ et à sa Parole de vérité nous conduira sûrement là où Dieu nous attend. Les « J’ai fait ceci, donc j’ai droit à cela » ne nous mèneront nulle part. Reconnaître que nous avons souvent échoué à aimer comme Dieu le demande et compter encore sur sa miséricorde, voilà qui saura parvenir au cœur de Dieu ; il exercera la miséricorde que nous attendons de lui, il aimera encore et nous délivrera de ce qui nous retient loin de lui.

            La parabole que Jésus raconte est au fond une parabole qui nous invite à faire confiance absolument et uniquement au jugement de Dieu. Surtout quand nous portons sur nous un jugement sévère. Laissons Dieu nous regarder avec ses yeux et son cœur et non pas avec nos yeux et notre cœur. Osons croire en sa miséricorde ; osons faire confiance à son amour de toujours. Il ne nous en aimera que davantage. C’est cela le salut ; être aimé infiniment par Dieu quand bien même nous estimons ne plus être aimables. C’est ce que Paul explique dans sa lettre aux Romains et que je vous laisse en méditation (Rm 8, 31-35.37-39) : Que dire de plus ? Si Dieu est pour nous, qui sera contre nous ? Il n’a pas épargné son propre Fils, mais il l’a livré pour nous tous : comment pourrait-il, avec lui, ne pas nous donner tout ? Qui accusera ceux que Dieu a choisis ? Dieu est celui qui rend juste : alors, qui pourra condamner ? Le Christ Jésus est mort ; bien plus, il est ressuscité, il est à la droite de Dieu, il intercède pour nous : alors, qui pourra nous séparer de l’amour du Christ ? la détresse ? l’angoisse ? la persécution ? la faim ? le dénuement ? le danger ? le glaive ? Mais, en tout cela nous sommes les grands vainqueurs grâce à celui qui nous a aimés. J’en ai la certitude : ni la mort ni la vie, ni les anges ni les Principautés célestes, ni le présent ni l’avenir, ni les Puissances, ni les hauteurs, ni les abîmes, ni aucune autre créature, rien ne pourra nous séparer de l’amour de Dieu qui est dans le Christ Jésus notre Seigneur. Que cette parole reste gravée en nous et renforce en nous l’espérance du salut offert par Dieu. Amen.

  

samedi 5 octobre 2024

27ème dimanche ordinaire B - 06 octobre 2024

 Le mariage, une question d'amour.




(Marc CHAGALL, Le cantique des cantiques)




 

            Je ne le fais que très rarement, mais aujourd’hui me semblait un bon jour pour le faire : je n’ai lu que la version brève de l’évangile proposé pour ce dimanche, pour donner tout son poids à l’enseignement de Jésus sur le mariage. Certains peuvent penser que cet enseignement est difficile à entendre depuis que la société civile, au moment de la Révolution française, a facilité les choses en matière de divorce. Pourtant, je crois que cet enseignement reste d’actualité pour l’immense majorité des couples. Les exceptions, dont on voudrait qu’elles n’arrivent jamais – violences conjugales, mise en danger d’un des membres du couple, …  – appellent, avec raison, une réponse différente, parce que dans ces cas précis, il s’agit de préserver la vie. Pour les cas ordinaires et simples, la réponse de Jésus reste d’actualité. 

            Une fois encore, les adversaires de Jésus veulent le mettre à l’épreuve, avec cette question simple d’apparence : Est-il permis à un homme de renvoyer sa femme ? Vous remarquerez immédiatement que l’inverse n’est pas imaginé par ces hommes qui s’adressent à Jésus. C’est une vieille habitude que nous pouvons constater dans d’autres passages de la vie de Jésus, notamment lorsqu’ils lui amènent une femme accusée d’adultère et que manque singulièrement celui avec qui elle l’aurait été ! Comme souvent, Jésus les renvoie à leur catéchisme : Que vous a prescrit Moïse ? Quand on cherche une réponse, la première chose à faire est de revenir à la Loi. Ben justement, répondent-ils, Moïse a permis de renvoyer sa femme à condition d’établir un acte de répudiation. Se pose alors la question suivante : s’ils connaissent la réponse, pourquoi poser la question ? Il n’y a pas plusieurs interprétations possibles de la Loi. Comment espèrent-ils piéger Jésus avec leur question ? S’attendent-ils à ce que Jésus disqualifie Moïse ? 

            Jésus est bien plus subtil que cela. Plutôt que de disqualifier le premier et le plus grand de tous les prophètes, Jésus précise pourquoi Moïse a permis cela : à cause de la dureté de vos cœurs ! Moïse connaissait son peuple, qu’il qualifiait souvent, lors de ces entretiens avec Dieu, de peuple à la nuque raide ! Quand l’homme est mauvais, dur, méchant, il fallait permettre l’acte de répudiation pour que l’épouse n’ait pas à souffrir d’un mari devenu insupportable. Mais il ne l’a certainement pas imaginé pour que l’homme puisse changer de femme comme de tunique ! Pour Moïse, le mariage n’est pas juste un contrat entre deux personnes, contrat qu’on pourrait rompre à la moindre occasion. Jésus le précise à sa manière en renvoyant au projet initial de Dieu, que nous avons réentendu en première lecture. Au commencement de la création, rappelle Jésus, Dieu les fit homme et femme. A cause de cela, l’homme quittera son père et sa mère, il s’attachera à sa femme, et tous deux deviendront une seule chair. Nous sommes au-delà des sentiments qui peuvent s’évanouir, au-delà de l’attraction physique qui peut disparaître. Nous sommes là dans un acte d’alliance qui lie deux personnes de la même manière que l’Alliance lie Dieu et l’humanité. Jésus vient redire à ses adversaires que le mariage, c’est sérieux et qu’il n’est pas possible de s’y engager légèrement. 

            Que cela soit une leçon pour l’Eglise et pour nous tous. Puisque le mariage est un signe de l’Alliance que Dieu veut vivre avec chacun de nous, que personne ne s’y engage trop vite ; que l’Eglise ne bénisse pas trop vite. Depuis quelques années, nous demandons une préparation qui va bien au-delà du simple choix des chants et des lectures pour la célébration. Mais peut-être faudra-t-il faire un pas de plus, proposé déjà en son temps par le futur Benoît XVI. Il faisait le constat que beaucoup de jeunes qui demandent le mariage à l’église sont éloignés de la foi. Or, pour vivre ce sacrement, la foi est indispensable. Aussi proposait-il de marier moins vite et d’oser proposer un autre type de célébration qui reconnaisse la réalité d’un couple en construction, sans que cela soit le signe sacramentel dans sa totalité, avec toutes ses conséquences. Les personnes qui préparent au mariage font ce qui est possible pour faire réfléchir les futurs couples à leur engagement, mais ils ne peuvent pas savoir ce qui se passe dans le cœur et dans l’esprit de celles et ceux qu’ils accompagnent. Et quelquefois, des choses difficiles ne se révèlent qu’après le mariage. Il nous faut beaucoup de prudence et de discernement avant, beaucoup de miséricorde et de compréhension après. L’idéal que Jésus rappelle est toujours bon ; la question est : est-ce que tout le monde est capable de le vivre ? C’est une question qu’un sentiment trop fort et une envie trop pressante de se marier peuvent évacuer ou empêcher d’émerger. 

            Si l’Eglise ne doit pas bénir trop vite, elle doit aussi s’abstenir de condamner trop rapidement ce qui ne se sentent pas ou plus le courage de continuer. Si elle doit toujours favoriser la réconciliation quand elle est possible, elle ne doit pas enfermer dans des situations qui se révèlent dangereuses pour l’un des membres du couple. Le droit de l’Eglise prévoit la séparation des corps. La miséricorde doit toujours permettre de sauver une vie. Dieu veut le bonheur et la vie pour tous, même pour celles et ceux qui sont mariés. C’est ce que Jésus nous dit quand il nous renvoie au commencement. Au commencement, Dieu nous aime et il nous aimera toujours, malgré nos échecs, malgré nos chutes. Avec Dieu, tout est une question d’amour, toujours. Amen.

samedi 18 novembre 2023

33ème dimanche ordinaire A - 19 novembre 2023

 Risquer avec Dieu.




 (La Parabole des Talents, Andrei MIRONOV)

 

 

 

          

            Comme aurait dit Coluche en son temps : c’est l’histoire d’un mec qui part en voyage… Nous n’allons pas la refaire ; nous n’allons pas la réécrire ; la parabole de Jésus, nous l’avons tous entendu. Elle peut laisser un goût amer, faisant l’éloge de ceux qui réussissent, sans trop d’effort en apparence et condamnant celui qui n’a rien fait… de mal. Car enfin, à part une peur avouée doublée d’un peu de paresse, nous ne pouvons pas lui reprocher grand-chose. Il nous ressemble tellement, n’est-ce pas. 

            Comme lui, nous ne faisons rien de mal, en tous les cas, pas le mal dans ses grandes largeurs, pas le mal qui se poursuit devant les tribunaux. Mais est-ce suffisant de ne pas faire de mal pour être quelqu’un de bien ? La parabole répond, me semble-t-il, assez clairement : non ! Il ne suffit pas de ne pas faire de mal, sauf à prendre Dieu pour un comptable ! Tu m’as donné tant, je te dois donc tant : Voici. Tu as ce qui t’appartient ! Si nous prenons Dieu pour un comptable, ne nous étonnons pas qu’il réagisse en comptable : il fallait mettre l'argent à la banque ! Si nous prenons Dieu pour un surveillant, ne nous étonnons pas qu’il se comporte comme un garde-chiourme, éternellement insatisfait de notre comportement. A la fin des temps, nous rencontrerons le Dieu que nous nous serons construits ! Si tu veux rencontrer le Dieu de tout amour, commence par comprendre qu’il ne suffit pas de ne pas faire de mal pour être un gars ou une fille bien. Commence par comprendre qu’entre faire le mal et faire le bien, il y a toute une gamme d’actions, tout un champ de possibles. Ne pas faire le mal ne signifie pas encore que je fais bien ; cela signifie juste que j’ai renoncé au mal. Mais Jésus nous demande plus : il nous demande de viser le bien, pour nous et surtout pour les autres. Et cela demande plus que juste renoncer au mal ; cela demande de s’engager, cela demande de risquer, cela demande de se bouger. Cela demande de vivre ! 

            Dans la parabole, c’est ce qu’ont fait les deux premiers serviteurs, ceux qui avaient reçu une somme de cinq talents pour le premier, et une somme de deux talents pour le deuxième. Nous ne savons pas ce qu’ils ont fait pour doubler chacun la somme qui leur a été donnée ; nous savons juste qu’ils les ont risquées et qu’elles ont doublé. Ce qu’ils ont fait, comment ils s’y sont pris, n’a que peu, voire pas d’importance. Ce qui importe, c’est qu’ils ont osé ; ce qui importe, c’est qu’ils ne se sont pas senti les gardiens du dépôt qui a été fait chez eux ; ils l’ont considéré comme leur appartenant. Cela leur a permis, je pense, de prendre quelques risques. Ils ont risqué ce qu’ils ont considéré leur bien, ils ont gagné. A son retour, le maître donne raison à cette interprétation. Il ne demande pas à ses serviteurs de rendre ce qu’ils ont reçu ; il leur demande juste de rendre compte de leur gestion. Il ne reprend rien, il laisse tout, et promet plus encore : Très bien, serviteur bon et fidèle, tu as été fidèle pour peu de choses, je t’en donnerai beaucoup ; entre dans la joie de ton Seigneur. Le seul à qui il reprend, c’est le troisième, qui se voit qualifier de serviteur mauvais et paresseux, lui qui s’est contenté de creuser la terre et cacher l’argent de son maître. Et ce que le maître reprend, il le donne à celui qui a déjà beaucoup : Enlevez-lui donc son talent et donnez-le à celui qui en a dix. A ne rien risquer, nous ne gagnerons rien ; à ne rien risquer, nous perdrons tout. Certes, il n’a rien fait de mal ; mais il a fait pire en ne faisant rien ; il a fait pire en ayant peur de ce maître qui lui avait confié son bien. Il a fait pire en ayant peur de ce maître qui lui avait fait confiance, à la mesure de ses possibilités. Il n’a eu qu’un seul talent non parce que son maître le pensait incapable ; il n’a eu qu’un talent parce que son maître savait que cela, un talent, il saurait le gérer, cela correspondait à ses capacités. En ne faisant pas confiance au maître qui lui faisait confiance, en ne se faisant pas confiance à lui-même, il s’est abîmé lui-même, il s’est jugé lui-même. Il a caché son talent dans les ténèbres de la terre, au fond d’un trou ; il finira dans les ténèbres extérieures, là il y aura des pleurs et des grincements de dents. Sa peur lui fera grincer des dents ou claquer des dents éternellement. 

             La leçon de cette parabole est double, selon moi. Elle est d’abord un appel à ne pas imaginer Dieu à notre mesure, à ne pas fantasmer Dieu ; c’est le meilleur moyen de nous tromper sur lui. Il est temps de quitter nos représentations de Dieu qui surveille, de Dieu qui note, de Dieu qui se venge. Si nous ne le faisons pas, comme je l’ai déjà dit, c’est ce Dieu-là que nous rencontrerons. Mais si nous comprenons enfin que notre Dieu est Dieu de miséricorde et d’amour, alors quand bien même nous aurions perdu une part de ce qu’il nous a confié, son amour sera plus grand que notre perte, sa miséricorde plus large que nos erreurs. Ce qui nous mène à la deuxième leçon de la parabole : nous pouvons risquer les talents que Dieu nous confie parce que lui-même risque en misant sur nous. Il risque avec nous, il risque pour nous en livrant son Fils sur la croix. Puisque Dieu est avec nous, qui sera contre nous ? Puisque Dieu prend le risque de compter sur nous, prenons le risque de compter sur son amour et sur sa miséricorde. Quand Dieu est compris comme celui qui aime infiniment et pardonne infiniment, il ne peut pas décevoir l’homme ! Dieu est amour ; Dieu est miséricorde : il est temps que nous le comprenions pour que nous puissions vivre notre vie, forts de cet amour, sûrs de ce pardon. Amour et miséricorde sont chemins de vie et de joie éternelle. Amen. 

samedi 19 août 2023

20ème dimanche ordinaire A - 20 août 2023

 Les dons gratuits de Dieu et son appel sont sans repentance.


(Souche de Jessé, Icône) 

 

 

            Que les peuples, Dieu, te rendent grâce ; qu’ils te rendent grâce tous ensemble. Ce verset du psaume 66, mesurons-nous bien ce qu’il a de « révolutionnaire » ? Ecris à une époque où les peuples divers avaient tous leurs dieux propres, distincts de ceux des voisins, voici un psaume qui ose risquer une affirmation de l’universalité du Dieu d’Israël, le Dieu d’un peuple particulier. Pourtant, quelques siècles plus tard, lorsque Jésus croise la route d’une Cananéenne qui vient lui demander de l’aide pour sa fille, on ne peut pas vraiment dire que ce risque soit assumé : Je n’ai été envoyé qu’aux brebis perdues de la maison d’Israël. Cela sonne durement à nos oreilles. Quelqu’un, fût-il Jésus, peut-il ainsi « nationaliser » Dieu et dire que les autres ne le concernent pas ? 

            Des siècles plus tard encore, la question se posera dans l’autre sens, quand les chrétiens seront devenus majoritaires. Le Dieu d’Israël, dont les chrétiens disent qu’il a envoyé son Fils unique Jésus dans le monde pour le sauver, peut-il désormais se détourner de ce peuple qu’il avait choisi jadis, au motif que quelques-uns ont entraîné la condamnation et la mort de ce Fils de Dieu ? Quelqu’un peut-il dire : puisque vous avez tué le Fils de Dieu, on vous le prend, on le christianise et il vous rejette ? Peut-on annexer le Dieu d’un autre sous prétexte que ce quelqu’un n’a pas compris ou pas reconnu Dieu à l’œuvre dans le monde ? Dieu ne serait-il qu’un jouet dans les mains des hommes, qui se le refilent ou se l’attribuent au gré des circonstances de leur histoire ? Ce serait faire peu de cas des hommes ; ce serait surtout faire peu de cas de Dieu lui-même. 

            Peut-être la réponse est-elle dans la bouche de Paul quand il affirme dans sa lettre aux Romains : Les dons gratuits de Dieu et son appel sont sans repentance. Pour mémoire, et selon mon dictionnaire, le repentir c’est l’acte de reconnaitre que j’ai fait quelque chose de mal, que je le regrette et que je vais réparer autant que possible. Paul nous dit donc clairement que Dieu n’a rien fait de mal, ni n’a à regretter le fait d’avoir appelé le peuple d’Israël à être son peuple particulier. Et l’émergence du groupe des disciples du Christ, n’est pas la réparation d’une disqualification du peuple juif. Dieu ne regrette pas d’avoir choisi un peuple particulier pour être lumière des nations. Et nous devons toujours tenir ce peuple en haute estime pour la mission qui est la sienne. Le Nouveau Testament ne remplace pas le Premier Testament ; l’Eglise ne chasse pas la Synagogue. Par notre manière d’être avec les autres, ne soyons pas les premiers à faire regretter à Dieu notre existence ! 

            Cette affirmation de Paul : Les dons gratuits de Dieu et son appel sont sans repentance, s’applique bien au peuple juif. Non seulement, Dieu ne regrette pas son choix, mais dit Paul, sa miséricorde s’étendra à eux aussi, quand Dieu fera de tous les peuples un seul peuple. Ils ne sont pas moins croyants que nous parce qu’ils n’ont pas reconnu le Christ. Paul affirme même que Dieu a enfermé tous les hommes dans le refus de croire pour faire à tous miséricorde.  Ainsi aucun peuple ne pourra se dire supérieur à un autre, parce que chacun aura bénéficié de la même miséricorde de Dieu. 

            Ceci doit nous réconforter lorsque nous constatons que nous ne correspondons pas toujours à ce que Dieu attend de nous. Pécheurs nous le sommes tous ; cela ne signifie pas que Dieu nous rejette ! Nous avons tous des moments où notre foi est faible et des moments où notre foi est forte. Cela ne signifie pas que nous sommes moins bons ou meilleurs que les autres. Cela ne signifie surtout pas que Dieu nous aime plus ou moins, selon que notre foi soit forte ou faible. Cela signifie juste que nous avons plus fortement ou moins fortement besoin de sa miséricorde. Nous avons besoin que Dieu soit miséricordieux lorsque nous sommes forts dans la foi ; nous avons besoin que Dieu soit plus miséricordieux quand nous sommes faibles dans la foi. Nous avons besoin de la miséricorde de Dieu, tout simplement. Et lorsque Dieu l’accorde, il ne le regrette pas. Comme il ne regrette pas de nous avoir intégrés à son peuple, nous qui autrefois refusions de croire. Comme il ne regrette pas de nous avoir intégrés à son Eglise, quand nous ne vivons pas exactement l’Evangile de Jésus Christ. 

            Puisque les dons gratuits de Dieu et son appel sont sans repentance de sa part, ils ne devraient pas être un objet de jalousie ou d’opposition de notre part. Réjouissons-nous de ce que Dieu parle aux hommes, à tout homme. Réjouissons-nous de ceux qui le suivent avec nous. Réjouissons-nous de ceux qui le suivent sur un autre chemin que nous. Si nous croyons bien que Dieu parle aux hommes de manières variées, pourquoi croirions-nous qu’il n’y a qu’un chemin, le nôtre tant qu’à faire, pour le suivre ? Ce qui compte, ce n’est pas comment je marche à la suite du Christ ; ce qui compte, c’est que, pour que je puisse marcher à sa suite, Dieu m’aie fait miséricorde. Ce qui compte c’est que toujours encore les dons gratuits de Dieu et son appel soient sans repentance, et que je ne donne pas à Dieu de motif de regretter de m’avoir appelé. Ce qui compte finalement, c’est que ses dons gratuits et son appel nous conduisent tous au Royaume où il nous attend pour faire de nous un seul peuple, le peuple de ceux qui auront répondu à son appel et goûté avec profit à ses dons gratuits. Amen.

samedi 22 octobre 2022

30ème dimanche ordinaire C - 23 octobre 2022

 De grâce, laissons le jugement à Dieu !





            Qu’est-ce qui ne va pas dans l’évangile de ce dimanche ? Qu’est-ce qui est choquant ? Est-ce la prière du pharisien qui étale ses mérites devant Dieu ? Est-ce le fait que le publicain, collecteur d’impôts, donc collaborateur de l’occupant romain, soit déclaré juste plutôt que le pharisien qui respecte pourtant scrupuleusement la Loi de Dieu ? Pour moi, rien de tout cela n’est choquant. Ce qui est choquant, c’est la raison pour laquelle Jésus raconte cette parabole. Et la raison, la voici : certains étaient convaincus d’être des justes et méprisaient les autres. Voilà ce qui est choquant selon moi. 

Comment pouvons-nous mépriser quelqu’un ? Comment pouvons-nous croire que nous vaudrions plus que les autres, ou que quelqu’un vaut moins que nous ? Ne sommes-nous pas tous égaux ? Ne sommes-nous pas tous faits de la même pâte ? Le mépris des autres, ajouté à la croyance que le groupe auquel nous appartenons vaut plus que les autres, a conduit à l’esclavage, au racisme, à la déportation de nos frères et sœurs juifs et autres (tziganes, homosexuels…) lors de la deuxième guerre mondiale ; et cela conduit aujourd’hui à une nouvelle guerre aux portes de l’Europe, pour ne prendre que notre continent. Les discussions qui vont s’ouvrir sur la fin de vie ne risquent-elles pas aussi de reproduire ce même travers, en identifiant des vies qui ne vaudraient plus d’être vécues et auxquelles nous pourrions alors mettre fin, sans nous sentir coupables, sous couvert d’un droit à mourir dans la dignité ? Le mépris de l’autre exclut ; le mépris de l’autre tue, même si ce n’est que socialement. C’est toujours dramatique. 

La réponse à cette attitude choquante est pourtant simple quand on est croyant : elle consiste à laisser Dieu, et lui seul, être l’unique juge en la matière, au moment qu’il aura fixé. N’écrivons pas l’histoire des hommes plus vite que Dieu. Le temps du jugement viendra ; mais ce temps ne nous appartient pas ; le jugement ne nous appartient pas. Voyez les deux hommes de la parabole ; à la fin de l’histoire, le juste n’est pas celui qu’on aurait cru au début. Dans la bonne société, le match pharisien contre publicain était clairement en faveur du pharisien. Ce qu'il dit des autres, il ne le fait pas, nous pouvons le croire sur parole. Il n’est ni voleur, ni injuste, ni adultère. Il jeûne bien deux fois par semaine et verse bien le dixième de tout ce qu’il gagne. Un homme parfait aux yeux de sa société. Il a tout pour lui, au contraire du publicain, dont le seul métier – collecteur d’impôts – le disqualifie aux yeux de son peuple, puisque sa fonction l’oblige à collaborer avec l’occupant romain. En d’autres temps, on en a tondu ou fusillé pour moins que ça. Et pourtant dit Jésus : Quand ce dernier (le publicain donc) redescendit dans sa maison, c’est lui qui était devenu un homme juste, plutôt que l’autre (le pharisien donc). Pourquoi cette différence de regard ? Parce que Dieu ne regarde pas comme nous. Il ne dit pas que ce que vit le pharisien est mauvais ; il dit que l’attitude du publicain, aux yeux de Dieu, est plus juste, plus ajusté à ce que Dieu attend des hommes. 

Là il me faut alors préciser, sans tarder, que Dieu n’attend pas de nous du misérabilisme (oh Seigneur, vois comme je ne suis pas bien du tout ; ce n’est d’ailleurs pas ce que fait le publicain), ni que nous n’étalions devant lui que nos défauts. Ce qu’il attend de nous, c’est que nous soyons vrais devant lui, sans nous comparer aux autres. Ecoutez ce que disait Ben Sirac le Sage : Le Seigneur est un juge qui se montre impartial envers les personnes. Il ne défavorise pas le pauvre. Il ne méprise pas la supplication de l’orphelin. Le publicain, dans son attitude toute faite de contrition, sera écouté, parce qu’il a besoin du regard favorable de Dieu sur sa vie pour sortir de sa condition de pécheur : Mon Dieu, montre-toi favorable au pécheur que je suis ! Ecoutons encore Ben Sirac : Celui dont le service est agréable à Dieu est bien accueilli, sa supplication parviendra jusqu’au ciel. C’est le pharisien qui aurait dû se souvenir de ce passage de l’Ecriture. Car nul doute que son service (son jeûne et son partage) est agréable à Dieu ; mais il a du mépris pour les autres hommes qui ne sont pas aussi bien que lui, qui sont comme ce publicain. Et surtout, il n’attend rien de Dieu ; il ne fait aucune demande ! Comme les hommes de son temps, Dieu voit et apprécie ce que ce pharisien fait de positif (jeûne et partage) ; mais il entend aussi le mépris affiché envers ceux qui ne sont pas et ne font pas comme le pharisien. Celui qui se place au-dessus des autres devant Dieu ne peut pas être reconnu comme un homme juste. 

Ecoutez Paul, pharisien, fils de pharisien, dans sa lettre à Timothée. On pourrait croire qu’il se vante en disant tout ce qu’il a bien fait : J’ai mené le bon combat, j’ai achevé ma course, j’ai gardé la foi. Je n’ai plus qu’à recevoir la couronne de justice. Il ne fait que dire ce qui est vrai, comme le pharisien de la parabole. Mais, à sa différence, il ne méprise personne, il ne dit pas qu’il est le seul à avoir fait ainsi. Ecoutez-le bien : Le Seigneur, le juste juge, me la remettra (la couronne de justice) en ce jour-là, et non seulement à moi, mais aussi à tous ceux qui auront désiré avec amour sa Manifestation glorieuse. Et concernant ses adversaires, il ne demande ni leur défaite, ni leur anéantissement : La première fois que j’ai présenté ma défense, personne ne m’a soutenu : tous m’ont abandonné. Que cela ne soit pas retenu contre eux. Une demande adressée à Dieu qui sera entendue et exaucée. Bien que pharisien, vivant sa foi avec ardeur et sérieux, Paul sera reconnu comme un homme juste. Sa prière est ajustée à sa vie ; sa prière est ajustée à sa foi en Dieu qui a envoyé son Fils pour sauver les pécheurs : d’où sa demande envers ceux qui l’ont abandonné. 

Le pharisien de la parabole n’a pas vu son attitude ne pas être reconnu juste parce qu’il est pharisien, mais parce que ni son regard, ni sa prière ne sont ajustées au Dieu qu’il sert ; il n’a pas besoin de Dieu ; son refuge, ce sont ses actes de piété. Le publicain n’est pas reconnu juste parce qu’il est publicain, il est reconnu juste parce que sa prière est ajustée au Dieu auquel il s’adresse ; c’est le Dieu qui prend pitié, le Dieu qui invite à la conversion, le Dieu juste qui juge avec justice. Comme le psalmiste, il a su reconnaitre en Dieu le Seigneur qui rachètera ses serviteurs ; il se souvient qu’il n’y a pas de châtiment pour qui trouve en Dieu son refuge. Faisons de même, ajustons-nous à la justice et à la bonté de Dieu ; plaçons notre confiance en lui sans renoncer à vivre conformément à notre foi, sans orgueil et sans mépris pour ceux qui ont plus de difficulté. Et surtout, de grâce, laissons Dieu, et lui seul, être notre juge et celui de toute l’humanité. Nous nous en sortirons tous bien mieux. Amen.

samedi 10 septembre 2022

24ème dimanche ordinaire C - 11 septembre 2022

 Comprendre Dieu pour devenir plus humain.





            Il m’a été fait miséricorde. Cette affirmation de Paul, chaque croyant au Christ peut la reprendre à son compte. Nous ne sommes pas meilleurs que Paul, n’ayant pas besoin de miséricorde ; nous ne sommes pas moins dignes que Paul de bénéficier de la miséricorde de Dieu. Au contraire, la miséricorde de Dieu est la même pour tous ; celui qui nous vaut cette miséricorde est le même pour tous : c’est le Christ Jésus venu dans le monde pour sauver les pécheurs. Je rajouterai : tous les pécheurs. Aucun de nous n’est indigne de la miséricorde de Dieu. Sachant cela, pourquoi est-ce que je ressens comme un malaise à l’écoute des lectures de ce dimanche ? 

            J’aime bien la première lecture, et je reconnais que je suis même assez d’accord avec Dieu au départ. Le peuple qu’il a sorti d’Egypte s’est détourné de lui. Entendez sa colère légitime quand il envoie Moïse vers ce peuple à la nuque raide. Va, descends, car ton peuple s’est corrompu… ils se sont fait un veau en métal fondu et se sont prosternés devant lui. Ils lui ont offert des sacrifices en proclamant : ‘Israël, voici tes dieux, qui t’ont fait monter du pays d’Egypte. Passe encore, à la limite, que le peuple ne reconnaisse pas l’œuvre de Dieu. Mais qu’il le représente par un veau, un ruminant ; je serai moi-aussi très en colère ! Remarquez bien comment Dieu parle de ce peuple. Il dit à Moïse non pas ‘mon peuple que j’ai fait monter du pays d’Egypte’, mais ton peuple que tu as fait monter du pays d’Egypte. Puisque le peuple s’est détourné de Dieu, Dieu se détourne du peuple ; ce peuple n’est plus le sien. Il faut toute la diplomatie de Moïse pour que le Seigneur renonce au mal qu’il avait voulu faire à son peuple. L’intercession de Moïse a porté son fruit et, paradoxe, c’est Dieu qui se convertit, c’est Dieu qui fait le choix du bien contre le mal. 

            Si je comprends assez bien la colère de Dieu, si je comprends aussi son revirement après la plaidoirie de Moïse, j’ai plus de mal avec l’enseignement de Jésus qui porte pourtant sur la même question : celle de la miséricorde que Dieu fait à tout homme. La parabole de la pièce perdue ne me pose pas de souci. Sans doute ferais-je pareil si je venais à perdre l’équivalent d’une pièce d’argent : grand ménage et bonheur de la retrouver. En revanche, je n’irais peut-être pas jusqu’à faire la fête avec les voisins. Ça peut vite coûter cher, une fête ! A quoi bon faire le grand ménage pour retrouver une pièce, si c’est pour la dépenser lors d’une fête après l’avoir retrouvée ? Mais bon admettons ! La joie de retrouver quelque chose de valeur peut pousser à vouloir faire la fête. La conclusion de la parabole confirme cette joie, qui est celle de Dieu quand un seul homme se tourne vers Dieu : Il y a de la joie devant les anges de Dieu pour un seul pécheur qui se convertir. 

            La parabole de la brebis perdue me pose plus de problème ; je la trouve même choquante à vue humaine. Enfin, soyons sérieux deux minutes, voulez-vous ! Qui d’entre vous, ayant cent brebis et en perdant une, laisse les quatre-vingt-dix-neuf autres dans le désert, pour aller chercher celle qui est perdue ? Une contre quatre-vingt-dix-neuf : fait-elle vraiment le poids ? La balance bénéfices / risques est clairement en faveur de l’abandon de celle qui est perdue et qui peut-être n’est même plus en vie ! Je vous rappelle que le troupeau est dans un désert, et qu’un désert, c’est hostile ! Il y a des bêtes sauvages dans un désert. Ce n’est pas le meilleur endroit pour laisser un troupeau sans protection. Non, le mieux, c’est de renforcer la surveillance autour des quatre-vingt-dix-neuf qui restent et de faire le deuil de la centième. Tant pis pour elle ! Eh bien, nous dit Jésus, Dieu ne réfléchit pas comme cela. Pour Dieu, la centième est tout aussi importante, si ce n’est plus, que toutes les autres. Il part à sa recherche, et quand il l’a retrouvée, il la prend sur ses épaules, tout joyeux. Il la traite mieux que toutes les autres. Quand on raconte cette parabole à quelqu’un qui s’est éloigné de Dieu, la personne comprend instantanément que tel est toujours l’amour de Dieu pour elle. Et nous aimons bien nous dire, quand nous nous reconnaissons pécheurs, que Dieu vient à notre recherche, à notre secours et qu’il est tout heureux de nous retrouver. D’ailleurs vous aurez noté l’optimisme de Jésus qui ne dit pas : « s’il la retrouve », mais bien quand il l’a retrouvée : il est sûr de la retrouver et en plus quand il croise une brebis égarée, il la reconnaît, il sait que c’est la sienne et non celle d’un autre troupeau.  

            Il y a une question qui me revient sans cesse quand j’entends ce texte. Je vous la livre : pourquoi cette brebis s’est-elle perdue ? N’avait-elle plus envie de faire partie du troupeau ? Ou est-ce le troupeau qui l’a perdue, qui ne voulait plus d’elle ? Quand on parle de miséricorde, il est bon de se poser ces questions. Qu’est-ce qui fait que l’un de nous veuille se perdre ? Qu’est-ce qui fait que nous ayons si peu de miséricorde et que nous acceptions de perdre l’un de nous ? Avons-nous déjà contribué à perdre quelqu’un qui ne nous convenait pas ? Dieu qui fait miséricorde, c’est Dieu qui nous redit que chacun est important à ses yeux, et qu’il ne nous revient pas d’exclure. En cherchant la brebis égarée, qu’elle se soit égarée volontairement parce que le troupeau lui devenait insupportable, ou que nous l’ayons égarée parce qu’elle nous devenait insupportable, en la cherchant donc, Dieu rétablit la justice et nous redit à chacun : tu as du prix à mes yeux, et il m’est insupportable que tu ne sois plus avec le troupeau. Agissant ainsi, il nous invite à faire de même pour que nous devenions toujours plus humains. Nous ne le deviendrons qu’en cherchant toujours à mieux comprendre Dieu et sa manière d’agir envers nous. Nous devenons plus humains lorsque nous acceptons les différences ; nous devenons plus humains lorsque nous acceptons celui qui nous insupporte ; nous devenons plus humain lorsque nous faisons le choix de rester avec les autres plutôt que de les quitter parce qu’ils nous sont insupportables. Nous devenons plus humains en comprenant comment Dieu agit pour nous et en faisant de même pour tous nos frères et toutes nos sœurs en humanité. 

Nous sommes tous le troupeau d’une brebis perdue ; nous sommes tous la brebis perdue d’un troupeau. Acceptons que Dieu soit miséricordieux avec nous et avec les autres. Nous ne sommes ni meilleurs, ni pires qu’eux. Nous serions tous privés de la gloire de Dieu si nous ne consentions à accueillir son pardon ; nous serions tous privés de la gloire de Dieu s’il n’avait envoyé son propre Fils pour notre salut. Réjouissons-nous avec Lui pour chaque conversion à sa grâce, que ce soit la nôtre ou celle de celui qui nous insupporte le plus. Nous grandirons en humanité ; nous grandirons en sainteté. C’est la seule chose qui compte. Amen.

samedi 19 septembre 2020

25ème dimanche ordinaire A - 20 septembre 2020

 Mes pensées ne sont pas vos pensées...






(Tableau de Nicolaes Cornelisz Moyaert, Les ouvriers de la dernière heure, Pays-Bas, XVIIème siècle)




          Parmi toutes les difficultés que l’homme peut rencontrer avec Dieu, il en est une qui tient une place particulière parce qu’elle est, au fond, fondamentale : celle de la représentation que nous nous faisons de Dieu. Entre le Dieu que l’Eglise nous présente, ce que l’on comprend de lui et ce que l’on rêve de lui, il y a souvent une large palette, pleine de toutes les couleurs possibles selon que l’on soit de bonne ou de mauvaise humeur, selon qu’il fasse beau ou gris, selon que l’on soit optimiste ou pessimiste… Le prophète Isaïe le résume assez bien dans ce verset entendu en première lecture : Mes pensées ne sont pas vos pensées, et vos chemins ne sont pas mes chemins. 

            Ne nous illusionnons pas : nous avons tous, à un moment ou à un autre de notre histoire, rêvé Dieu. Comme ce serait bien si Dieu était ceci ou cela, s’il faisait ainsi plutôt que comme cela. Les divers courants qui traversent une religion ne sont pas seulement l’expression de sensibilités liturgiques différentes. A y regarder de près, il faut bien convenir que souvent est en cause aussi une manière de représenter Dieu, de parler de lui. Un exemple assez prégnant aujourd’hui concerne la manière d’inviter les gens à la confession : vous aurez ceux qui ne parleront que de péchés, de leur gravité et de la nécessité de les débusquer tous et un par un, et ceux qui vous parleront d’abord de la miséricorde de Dieu. Selon que vous entendrez l’un ou l’autre, vous aurez l’impression de ne pas avoir à faire au même Dieu ; vous aurez d’un côté le Dieu que l’homme ne peut jamais satisfaire et pour qui l’homme est une déception permanente et de l’autre, vous aurez celui qui pardonne sans fin au point qu’on peut se demander s’il ne se fait pas un peu avoir avec son côté bisounours. Et je me rends compte alors de la difficulté qu’il y a à parler de Dieu à une assemblée qui est composée d’hommes, de femmes, quelquefois d’enfants, si divers dans leur parcours, dans leur évolution, au point que je me demande s’il faut tout simplement encore parler de lui. Renoncer à en parler n’est pourtant pas une option. Il nous faut parler de Dieu ; il nous faut le présenter aux hommes. 

            La première lecture et l’évangile de ce dimanche nous invitent alors à le faire en prenant Dieu comme il est, à laisser Dieu être le Dieu qu’il veut être. A l’appel d’Isaïe, allons à la recherche de Dieu tant qu’il se laisse trouver. Mais cherchons-le en laissant là nos catégories, nos schémas de pensée car autant le ciel est élevé au-dessus de la terre, autant mes chemins sont élevés au-dessus de vos chemins, et mes pensées, au-dessus de vos pensées, dit le Seigneur. Autrement dit, accueillons Dieu tel qu’il se révèle à nous, en nous souvenant du nom qu’il avait révélé jadis à Moïse : Je suis qui je suis, c'est-à-dire je suis celui dont tu auras besoin selon les circonstances de ta vie. Ou encore laisse-moi être pour toi celui que je t’estimerai nécessaire. Laisse-moi être Dieu, quoi ! Une belle manière de nous dire que nous ne pouvons, et nous ne devons pas, mettre la main sur Dieu. Dire à Dieu ce qu’il doit être pour nous, c’est déjà ne plus le laisser être Dieu à sa manière ; c’est déjà en faire une idole. 

            La parabole que Jésus raconte nous montre un maître de domaine qui va employer des ouvriers au petit matin. Il fixe avec eux un salaire qu’ils estiment justes (une pièce d’argent pour la journée de travail) puisqu’ils vont se mettre à son service. Et voilà que le maître du domaine recommence son embauche vers neuf heures, vers midi, vers trois heures et enfin une dernière fois vers cinq heures, à une heure de la fin de journée. La promesse de ce maître à tous ces autres embauchés est de leur donner ce qui est juste, sans autre précision de montant. Quand vient le temps de payer tout ce monde, il donne à chacun la même chose, qu’importe le temps qu’ils aient passé dans la vigne. La réaction des premiers embauchés, payés curieusement en dernier, ne se fait pas attendre. En recevant leur pièce d’argent, ils s’estiment lésés alors qu’ils sont les seuls qui avaient un contrat clair qu’ils ont accepté. Ils ont eu ce qui avait été acté le matin. Leur révolte vient du fait que le maître du domaine a jugé bon de donner à tous ce qu’il n’a défini qu’avec les premiers. Aurions-nous été les premiers que nous aurions sans doute réagi de la même manière. Nous estimons tous que celui qui travaille plus doit gagner plus. Souvenons-nous juste des réactions qu’a pu susciter la proposition d’un salaire universel faite par un candidat aux élections présidentielles. 

            Dès lors que nous imaginons que Dieu est celui qui nous rétribue pour nos actions, il faut que la rétribution soit juste à vue humaine. Ainsi le croyant le plus pieux, le plus ancien, le plus fidèle devrait avoir une meilleure place que celui qui vient de se convertir. Il est encore courant, dans certaines de paroisses, de croire que les gens croyants et pratiquants ont droit, par exemple, à la présence de la chorale pour des funérailles ou pour un mariage, alors que les autres, ceux que l’on ne voit jamais ou si peu, pourraient s’en passer. On me l’a fait comprendre ainsi au début de mon ministère : notre chorale ne chante que les mariages des familles de choristes. Et je pourrais multiplier les exemples de ce genre… Il y a des gens pour croire que, parce qu’ils sont engagés dans la paroisse, parce qu’ils vont à la messe tous les dimanches… ils ont droit à plus de la part de Dieu que le commun des mortels qui ne fait qu’assister à la messe de temps en temps. Nous avons nos valeurs, nos échelles de valeurs, et Dieu, s’il est juste, doit s’y conformer. Les ouvriers de la première heure récriminaient contre le maître du domaine : « Ceux-là, les derniers venus, n’ont fait qu’une heure, et tu les traites à l’égal de nous, qui avons enduré le poids du jour et la chaleur ! » 

            Heureusement pour nous, Dieu n’est pas le trésorier payeur général que nous imaginons souvent. Dieu est Dieu, à la manière de Dieu, et non à la manière des hommes. Heureusement aussi que Dieu ne se soucie pas de son image, mais uniquement de sa justice, de sa miséricorde et par-dessus tout, il se soucie de nous, il se soucie de l’homme, de tous les hommes, de tout l’homme. Rien de ce qui fait notre vie ne lui est indifférent : ni nos joies, ni nos peines, ni nos réussites, ni nos échecs. A chacun, quelle que soit sa vie, il propose la même chose : une alliance d’amour appuyée sur sa miséricorde infinie. Il n’y a pas d’autre contrat ; il n’y a pas d’autre rétribution. Dieu nous paie en amour et en miséricorde. Et c’est bien ainsi ; et c’est mieux ainsi pour nous. Ce que nous avons à rechercher, ce n’est pas le strapontin 3628 au paradis parce qu’il est plus proche de Dieu que le 10625. Ce que nous avons à chercher, c’est l’amour de Dieu pour nous ; ce qu’il nous donne d’expérimenter, c’est sa miséricorde à notre égard. Les ayant trouvé et expérimenté, nous serons alors invités à les vivre à notre tour avec nos frères et sœurs en humanité. Entendons bien la parole du maître à l’un des serviteurs de la première heure : Mon ami (noter l’intimité du mot), je ne suis pas injuste envers toi. N’as-tu pas été d’accord avec moi pour un denier ? Prends ce qui te revient, et va-t’en. Je veux donner au dernier venu autant qu’à toi : n’ai-je pas le droit de faire ce que je veux de mes biens ? Ou alors ton regard est-il mauvais parce que moi, je suis bon ? Qui est assez fou pour dire à Dieu comment il doit être Dieu ? Qui est assez fou pour dire à Dieu que la manière qu’il a d’être Dieu pour nous ne peut pas être la même que celle qu’il a pour d’autres ? 

            Laissons-là nos imaginaires sur Dieu. Laissons Dieu être Dieu à sa manière. Il ne nous en aimera que davantage. Laissons-le exercer sa miséricorde comme il l’entend et non comme nous la pratiquons entre nous. Il pourrait toujours se trouver quelqu’un qui estimerait que nous méritons moins d’amour et moins de miséricorde que lui ; s’il avait une place plus grande dans le cœur de Dieu que nous, nous serions perdus. Laissons à Dieu la possibilité d’être Dieu, pour tous et chacun à sa manière ; laissons l’amour de Dieu et sa miséricorde s’exercer envers nous selon nos besoins, sans nous préoccuper de la manière dont il les exercent pour les autres. Si nous croyons que Dieu est Unique, croyons aussi que son amour et sa miséricorde pour nous sont uniques. Et puisque ce sont les hommes qui sont différents, acceptons que cet amour et cette miséricorde uniques soit exercés de manière différente, pour répondre au mieux aux besoins de chacun. C’est ainsi que notre Dieu unique se veut Dieu pour tous. Amen.

samedi 15 août 2020

20ème dimanche ordinaire A - 16 août 2020

 La Cananéenne, Isaïe, saint Paul : même message, même combat.




(Jésus et la Cananéenne, icône du Patriarcat orthodoxe de Roumanie, Source internet)


          Ne faisons pas comme les disciples ; n’accablons pas cette femme qui poursuit Jésus et ses amis de ses cris pour que quelque chose se passe pour elle et son enfant. Ne faisons pas davantage comme ceux qui disent que l’Ancien Testament est dépassé depuis la venue de Jésus : ce que le prophète Isaïe proclame, nous concerne encore aujourd’hui. Ne faisons pas enfin comme si nous étions désormais les meilleurs ; entendons bien ce que Paul nous partage dans sa lettre aux Romains. Entrons dans chaque parole prononcée ce matin et accueillons-les comme autant de bonnes nouvelles pour nous aujourd’hui. La Cananéenne, Isaïe et Paul, c’est même message, même combat. 

            N’accablons pas cette femme qui crie après Jésus. Elle veut une guérison pour sa fille. Les disciples sont agacés parce qu’elle leur casse les oreilles. Cela doit cesser, d’où leur demande adressée à Jésus : Renvoie-la car elle nous poursuit de ses cris. Vous comprenez, elle ne fait pas partie de leur groupe, elle n’est même pas juive ; c’est une étrangère ! Et Jésus semble aller dans ce sens quand il affirme : Je n’ai été envoyé qu’aux brebis perdues de la maison d’Israël. Pire encore juste après :  Il n’est pas bien de prendre le pain des enfants et de le jeter aux petits chiens. Rude, l’intervention. Jésus nous avait habitués à mieux, à plus de compassion, à plus de miséricorde ! Raison de plus pour nous de ne pas accabler cette femme désespérée, d’autant plus qu’elle est des nôtres, elle est nous. Car, à moins que vos ancêtres lointains n’aient été juifs au temps de Jésus, elle est bien de notre camp, elle parle pour nous. Loin de l’accabler, il nous faut la remercier parce que son intervention nous ouvre une espérance, son intervention nous ouvre la porte du salut : Oui, Seigneur, mais justement, les petits chiens mangent les miettes qui tombent de la table de leurs maîtres. Quelle foi admirable est ainsi exprimée. Non seulement elle ne s’offusque pas à cause de la parole de Jésus, mais elle la retourne à son avantage. Elle ne veut rien qui ne soit pas pour elle ; mais elle peut bien profiter de ce que les autres n’ont pas voulu. Si les brebis perdues d’Israël ont laissé Jésus s’en aller vers les régions de Tyr et de Sidon, vers ces régions étrangères, pourquoi les habitants de ces régions ne profiteraient-ils pas de celui qui arrive ainsi chez eux ? Pourquoi ne l’accueilleraient-ils pas ? Pourquoi ne pourraient-ils pas reconnaître Jésus pour ce qu’il est ? Jésus ne s’y trompe pas : il y a là une foi puissante qui est exprimée. Que tout se fasse pour cette femme comme elle veut. A l’heure même, sa fille fut guérie, nous dit sobrement saint Matthieu. 

            Je ne sais pas si cette femme avait lu le prophète Isaïe, mais nous l’avons entendu. Et c’est bien de nous qu’il parlait lorsqu’il prophétisait ainsi : les étrangers qui se sont attachés au Seigneur pour l’honorer… je les conduirai à ma montagne sainte, je les comblerai de joie… Longtemps avant Jésus Christ, le prophète rappelait ainsi la vocation d’Israël d’être lumière pour les nations païennes, et la réalité de cette vocation : elle est effective, des peuples peuvent se convertir en regardant vivre le peuple choisi. Il nous faut bien entendre toute la prophétie de ce jour. Elle commence par ces mots : Observez le droit, pratiquez la justice. Voilà dit clairement ce que doit vivre le peuple choisi pour être fidèle à sa vocation ; mais voilà aussi annoncé ce que doivent vivre les étrangers qui se sont attachés au Seigneur. Le droit et la justice sont signe de cet attachement au Dieu de l’Alliance ; ils sont le chemin qui conduit à la montagne sainte. Que nous entendions ce texte dans les conditions mêmes dans lesquelles il a été prononcé (à savoir nous ne faisions pas partie à l’époque du peuple élu sauf à vivre dans cette région) ou que nous l’entendions avec un regard chrétien sur un texte qui ne l’est pas (à savoir que l’Eglise peut être comprise comme une incarnation de ce peuple que Dieu s’est choisi par la nouvelle Alliance signée dans le sang de Jésus), quelle que soit notre lecture donc, nous n’échapperons pas au devoir de justice, nous n’échapperons pas à l’obligation d’observer le droit. Les dix commandements et toute la Loi ne sont pas abolis, mais accomplis en Jésus. Nous devons être d’autant plus rigoureux dans l’observation de la Loi, dans la pratique de la justice. Je vous renvoie au discours de Jésus sur la montagne en Matthieu chapitre 5 : Vous avez appris qu’il a été dit aux ancêtres… et bien moi, je vous dis… 

            Il n’y a donc pas de quoi prendre la grosse tête au prétexte que nous sommes chrétiens. Le fait de suivre Jésus ne nous rend pas meilleurs que le peuple de la première Alliance qui ne l’a pas reconnu, et Dieu ne s’est pas détourné d’eux. Paul le dit très fort dans la lettre aux Romains. Les dons gratuits de Dieu et son appel sont sans repentance. En clair, Dieu ne regrette pas cette première Alliance ; elle n’est pas annulée par l’Alliance faite en Jésus Christ, mort et ressuscité pour le salut de tous les hommes. Ces deux Alliances ont en commun d’être chacune le signe que Dieu fait miséricorde à son peuple. Chacune mène au salut pourvu qu’elle soit vécue honnêtement. Nos frères aînés dans la foi qui vivent dans le respect de la Loi donnée à Moïse parviendront au salut à cause de leur foi ; le chrétien qui vit l’Evangile de Jésus Christ parviendra au salut par sa foi ; les hommes de bonne volonté, qui ne connaissent ni Moïse, ni Jésus, mais qui vivent selon le droit et la justice, parviendront à la montagne sainte. Car aux uns comme aux autres, Dieu fait miséricorde ; Dieu fait miséricorde à l’homme juste ; Dieu fait miséricorde à celui qui observe le droit. Dieu fait miséricorde à ceux qui aiment, parce qu’au fondement de la Loi de Moïse, au fondement de l’Evangile de Jésus Christ, au fondement du droit et de la justice, il y a l’Amour. Celui qui vit la Loi de Moïse, aime Dieu et son prochain et est aimé de Dieu qu’il connaît par la révélation de cette première Alliance  ; celui qui vit de l’Evangile de Jésus Christ, aime Dieu et son prochain et est aimé de Dieu qu’il connaît par la révélation faite en Jésus Christ ; celui qui pratique le droit et la justice aime son prochain et est aimé de Dieu, même s’il ne connaît pas Dieu ; Dieu se révèlera à lui dans son Royaume. 

            Ayant ainsi mieux pénétrés la Bonne Nouvelle de ce dimanche, nous pouvons réentendre, mieux comprendre et faire nôtre vraiment la prière de ce dimanche entendue au début de la célébration : Pour ceux qui t’aiment, Seigneur, tu as préparé des biens que l’œil ne peut voir : répands en nos cœurs la ferveur de ta charité, afin que t’aimant en toute chose et par-dessus tout, nous obtenions de toi l’héritage promis qui surpasse tout désir, par Jésus, le Christ, notre Seigneur. Amen.

 

 


samedi 14 septembre 2019

24ème dimanche ordinaire C - 15 septembre 2019

Dieu est-il déraisonnable ?





Après avoir écouté la Parole de Dieu proposée par l’Eglise en ce 24ème dimanche du temps ordinaire, une question me vient : Dieu est-il bien raisonnable ? Car enfin, chacun des textes entendus, nous montre un Dieu qui est tout, sauf raisonnable. 

L’extrait du Livre de l’Exode en est un bon exemple. Moïse s’attarde sur la montagne avec Dieu, et le peuple, déjà, se détourne de la conduite attendue. C’est l’épisode bien connu du veau d’or qui entraîne la colère de Dieu, colère légitime s’il en est. Pourtant, est-ce raisonnable de se mettre en colère, en comptant secrètement sur la bonté de Moïse, pour l’apaiser ? Parce qu’ils se connaissent bien, ces deux-là, Moïse et Dieu, à force de discuter ensemble. Moïse sait l’amour de Dieu pour ce peuple qu’il a fait sortir du pays d’Egypte par [sa] grande force et [sa] main puissante, et il ne se gêne pas pour le lui rappeler. Et Dieu connaît son serviteur Moïse et son attachement à ce peuple qu’il a accepté de guider sous sa conduite. Ce petit jeu : Retiens-moi, je vais faire un malheur ! n’a d’autre raison d’être que de nous faire prendre conscience de tout ce que Dieu fait pour nous. C’est l’occasion pour Moïse de redire les merveilles que Dieu a faites pour ce peuple à la nuque raide ; c’est l’occasion pour Moïse de se situer lui-aussi, avec ce peuple, dans cette Alliance faite par Dieu avec Abraham, Isaac et Israël. Certes, Dieu pourrait faire surgir du désert un nouveau peuple après avoir détruit celui-ci ; mais n’y a-t-il pas plus de grandeur à pardonner et à continuer de travailler le cœur de ce peuple pour qu’il soit toujours plus acquis à Dieu ?  Je ne sais pas si Moïse est plus raisonnable que Dieu ; mais il est certainement, à ce moment de l’histoire, le plus raisonné. Et Dieu se rend aux arguments de son serviteur : il renonce au mal qu’il avait voulu faire à son peuple.

La leçon semble avoir portée. Lorsque nous relisons Paul dans sa lettre à Timothée, nous constatons l’amour permanent de Dieu pour les hommes, puisqu’il n’a pas hésité à envoyer le Christ Jésus dans le monde pour sauver les hommes. Mais est-ce bien raisonnable ? Est-ce raisonnable de demander le sacrifice du Fils aimant et aimé pour sauver ces hommes qui, comme le peuple que Moïse conduisait au désert, ont la nuque raide ? Mesurons-nous, dans le témoignage de Paul, l’immensité de l’amour de Dieu pour nous, amour manifesté dans la mort et la résurrection de Jésus ? Cet amour est-il bien raisonnable ? L’amour que Dieu porte à chacun de nous est-il raisonnable ? Heureusement que non, de notre point de vue, sinon nous serions encore à attendre un signe du salut. Sauvés, nous le sommes, par ce fils qui est venu dans le monde faire miséricorde même à ceux qui sont blasphémateurs, persécuteurs, violents. Il fait miséricorde même au pire des pécheurs pour donner un exemple à ceux qui devaient croire en lui. C’est sans doute déraisonnable, mais Dieu ne recule devant rien pour nous sauver.

Relisons alors les paraboles entendues dans l’évangile de Luc. Il est complètement déraisonnable celui qui laisse, dans le désert, ses quatre-vingt-dix-neuf brebis pour s’en aller chercher l’unique qui s’était perdue. Elles seraient à l’abri de la bergerie, je ne dis pas ; je pourrais comprendre. Mais les laisser, en plein désert, à la merci des bêtes sauvages, pour une qui n’a pas pu suivre, cela me semble déraisonnable. Et pourtant, c’est la conduite de Dieu à notre égard, chaque fois que nous nous éloignons du troupeau. Il vient nous rechercher, il vient nous prendre sur ces épaules, il n’a de cesse de nous retrouver.  Il est déraisonnable aussi ce père qui, pour accéder au souhait de son plus jeune, se défait de la moitié de ses biens, biens que ce fils s’empresse de dépenser à tort et à travers. Il est tout aussi déraisonnable lorsqu’il guette quotidiennement le retour de ce fils dépensier. Il est tout aussi déraisonnable, l’aîné nous le rappelle, lorsqu’il fait tuer le veau gras pour ce fils revenu. Mais il est tout aussi déraisonnable lorsqu’il reprend ce fils ainé qui ne comprend rien à son attitude et qui se révèle incapable de se réjouir avec ce père qui n’aura plus besoin de guetter chaque jour le retour du prodigue. Et pourtant, s’il ne l’était, déraisonnable, il n’y aurait pour nous aucun avenir, il n’y aurait pour nous aucune espérance. Car nous sommes cette brebis perdue, nous sommes ce fils plus jeune qui demande sa part d’héritage, nous sommes ce fils ainé, sûr de son bon droit à se mettre en colère contre son frère et contre son père. Et nous sommes tous, comme le rappelle si bien Paul, le premier des pécheurs à qui il est fait miséricorde.

Si Dieu n’était pas déraisonnable, nous ne serions pas sauvés. Si Dieu n’était pas déraisonnable, nous n’aurions pas d’autre alternative que d’être éternellement parfaits. Mais si Dieu est déraisonnable dans sa capacité à nous aimer, ne devenons pas déraisonnables à notre tour. L’immense amour de Dieu pour nous n’est pas un blanc-seing pour persévérer dans le mal. Entrons en chemin de conversion, apprenons de l’amour de Dieu à grandir dans cette sainteté et cette vie éternelle qu’il nous offre par la mort et la résurrection de Jésus. A l’amour déraisonnable de Dieu, répondons par une vie raisonnée, une vie à la mesure de cet amour. Nous contribuerons ainsi à la joie du ciel. Amen.

(Tableau de Sieger KÖDER, le Bon Pasteur)