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Ce blog voudrait vous permettre de vivre un chemin spirituel au rythme de la liturgie de l'Eglise catholique.

Les méditations s'appuient soit sur les textes bibliques quotidiens, soit sur la prière de l'Eglise.

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vendredi 3 avril 2026

Vendredi Saint - 3 avril 2026

 Quand Dieu nous dit son amour, il accepte la mort de son Fils unique.







 

            Depuis le dimanche des Rameaux, nous accompagnons Jésus à Jérusalem. Nous avons vécu avec lui son dernier repas pendant lequel il nous a dit l’amour de Dieu pour nous à travers deux signes : celui du pain et du vin partagés et celui du lavement des pieds. Quand Dieu nous dit son amour, il s’offre et nous sert. Peut-être avons-nous même veillé une partie de la nuit avec lui. Nous voici, toujours avec lui, pour vivre l’impensable : l’arrestation, le procès et la mort de l’Innocent. Pourquoi ? Parce qu’il nous aime ! Oui, quand Dieu nous dit son amour, il accepte la mort de son Fils unique.

            Lorsque nous perdons un proche, nous prenons le temps de relire sa vie, nous nous remémorons les bons moments, nous oublions les moins bons. Quand la mort frappe à la porte, souvent tout est pardonné. En relisant la vie de Jésus, force est de constater qu’il n’y a rien à pardonner ; toute sa vie ne fut qu’amour, miséricorde, don, pardon. Rien ne laissait présager qu’il puisse un jour être arrêté, jugé et condamné à mort. La lecture de la Passion selon Jean démontre bien l’inconsistance des accusations. Lorsqu’un des serviteurs du grand-prêtre Hanne le gifle, Jésus interroge : Si j’ai mal parlé, montre ce que j’ai dit de mal. Mais si j’ai bien parlé, pourquoi me frappes-tu ? Sa question reste sans réponse et par dépit, on l’envoya, toujours ligoté, au grand prêtre Caïphe. Et de chez Caïphe au Prétoire, devant Pilate, le seul qui puisse prononcer la peine de mort. Jusque-là, aucun motif de condamnation n’a été trouvé. Quand Pilate les interroge, la seule raison invoquée pour la comparution de Jésus est : S’il n’était pas un malfaiteur, nous ne t’aurions pas livré cet homme. Mais aucune démonstration de culpabilité. Pilate lui-même en conviendra : Je ne trouve en lui aucun motif de condamnation. Alors pourquoi est-il condamné quand même ? Pourquoi le scandale de la croix ?

            La réponse nous a été donné par le prophète Isaïe. Nous pouvons relire son livre à la lumière du mystère de Pâques et comprendre que ce qu’il annonce, c’est Jésus qui le vit, qui l’incarne. C’est à cause de nos révoltes qu’il a été transpercé, à cause de nos fautes qu’il a été broyé… le Seigneur a fait retomber sur lui nos fautes à nous tous… il s’est dépouillé lui-même jusqu’à la mort, et il a été compté avec les pécheurs, alors qu’il portait le péché des multitudes et qu’il intercédait pour les pécheurs. En clair, c’est à cause nous, à cause de toi, à cause de moi que Jésus est mort en croix. Ce mystère de l’amour donné librement, gratuitement c’est à cause de nous ; c’est pour nous, pour notre salut. Parce que nous ne vivons pas toujours de l’Alliance que Dieu nous propose, parce que le péché, tapi dans notre vie, surgit et détruit, parce que notre amour est inconsistant, Dieu fait preuve de bonté, de grâce, de miséricorde et d’amour pour sauver notre vie et notre avenir. A nous qui avons si souvent rompu son Alliance, il montre la voie de la fidélité ; à nous qui nous laissons envahir par la haine, il montre le chemin de l’amour ; à nous qui succombons si souvent à la rancune, il montre le chemin du pardon. Dieu accepte le sacrifice de son Fils unique pour que toute sa création puisse être sauvée. Par le passé, au temps de Noé, Dieu avait refait sa création après avoir lavé la terre par les grandes eaux du déluge. Il s’était engagé à ne jamais recommencer. Pour sauver l’homme, il fallait à Dieu affronter la mort et la vaincre définitivement. C’est le sacrifice de Jésus sur la croix qui va réaliser cette grande œuvre de Dieu. Puisque l’humanité est incapable de se sauver, il a accepté que son Fils affronte la mort et le péché. Au pied de la croix, nous pouvons légitimement penser que c’est là un échec. Jésus, l’Innocent, est mort. Les hommes ont parlé, la foule a crié : Crucifie-le ! Crucifie-le ! Et Dieu s’est tu !

Le silence assourdissant de Dieu marque encore chaque année notre liturgie du Vendredi Saint. Il est le silence de la sidération, le silence de ceux et celles qui ne comprennent plus et à qui il manque les mots de la révolte. Il nous faut accepter ce silence de Dieu ; il nous faut partager ce silence si nous croyons avec Pilate qu’il fallait relâcher Jésus ; il nous faut accepter ce silence et attendre la parole que Dieu prononcera définitivement. Nous avons tué son Fils ; restera-t-il sans répondre ? Nous avons tué son Fils ; refusera-t-il la vengeance ? Ce silence est notre seul espoir. Peut-être que le choix des soldats de ne pas profaner davantage ce corps meurtri en lui brisant les jambes, nous vaudra un sursis. Peut-être que l’attitude de Joseph d’Arimathie et de Nicodème qui vont l’ensevelir dignement, selon la coutume juive, nous vaudra-t-il le début d’un pardon. Pour l’heure, nous n’en savons rien. Entrons dans ce silence de Dieu et comptons sur sa miséricorde. Qui sait ? Peut-être quelque chose de neuf adviendra-t-il de ce scandale. Amen.

samedi 15 mars 2025

2ème dimanche de Carême C - 16 mars 2025

 Au coeur de toute vie chrétienne, le Christ qui se révèle à nous.



(Luca GIORDANO, La Transfiguration, 1685, Gallerie degli Uffizi, Florence, Italie)




Un autre grand classique du Carême, quelle que soit l’année liturgique : l’évangile de la Transfiguration de Jésus. Celui qui avec nous et pour nous combat le mal, se révèle à nous dans toute sa gloire. La version que donne Luc de cet épisode comporte quatre différences par rapport à la relation de l’événement par Matthieu et Marc. 

La première originalité de Luc, c’est le contexte : Jésus prit avec lui Pierre, Jean et Jacques, et il gravit la montagne pour prier. Cette précision de la prière ne se trouve qu’en Luc. Là où l’on pourrait penser en Matthieu et Marc que Jésus emmène trois de ces disciples pour en faire les témoins de cette transfiguration, Luc nous dit que le but premier, c’était d’aller prier sur la montagne. Pendant qu’il priait, l’aspect de son visage devint autre… La révélation de Jésus, tel qu’il est dans toute sa gloire, se fait dans la prière. C’est donc possible pour nous aussi, de contempler la gloire du Christ lorsque nous prions. Mieux, c’est quand nous prions que nous approchons du Christ dans toute sa gloire. Ce lieu de contact qu’est la prière, nous permet de mieux comprendre qui est Jésus en réalité. 

La deuxième particularité de Luc, c’est de nous dire de quoi Jésus parlait avec Moïse et Elie. Ils parlaient de son départ qui allait s’accomplir à Jérusalem. Est-ce là, dans cette rencontre sur la montagne de la Transfiguration, que Jésus puisera les explications qu’il donnera aux disciples d’Emmaüs, au soir de Pâques quand, sur la route, partant de Moïse et de tous les Prophètes, il leur interpréta, dans toute l’Écriture, ce qui le concernait ? Rien ne le dit, rien ne le contredit ! Et j’aime à croire que là, dans cette révélation de sa gloire, auprès de Moïse et d’Elie, Jésus puise aussi le courage qui lui sera nécessaire pour affronter cette dernière étape de sa vie terrestre : les événements de Jérusalem qui conduiront à sa mise en croix et à sa mort. Cela me rend Jésus moins romantique et plus humain : tout Fils de Dieu qu’il est, il a besoin d’être fortifié, renforcé par ces figures de la foi que sont Moïse et Elie, pour affronter l’ultime combat, celui pour lequel il est venu dans le monde. Cet échange singulier entre Jésus, Moïse et Elie, nous fait comprendre aussi que nous ne pouvons pas rejeter ce que nous appelons l’Ancien Testament au prétexte que Jésus est venu et qu’un Nouveau Testament a été écrit. Jésus se révèle aussi à nous dans la lecture et la méditation de ces textes plus anciens qui portent en germe sa présence au milieu des hommes.

La troisième particularité de Luc, c’est que ce sont les disciples qui font le choix de garder le silence sur ce qu’ils ont vu et entendu et en ces jours-là, ils ne rapportèrent à personne rien de ce qu’ils avaient vu. Ils nous montrent ainsi qu’ils ont saisi par eux-mêmes qu’il faudra attendre le bon moment pour parler de cette expérience unique aux autres ; aujourd’hui n’est pas ce moment. Ils ont aussi mesuré la confiance que Jésus leur a fait quand il les a emmenés pour ce temps si particulier. Ils nous apprennent à nous tous qu’il n’est pas toujours bon d’exposer à la vue et au su de tous, les expériences spirituelles que nous pouvons faire. Jésus se révèle quelquefois à nous dans des moments particuliers de notre histoire, et ces moments n’appartiennent qu’à nous. Si Jésus n’a emmené que Pierre, Jean et Jacques, c’est peut-être qu’il a estimé que ceux-là étaient en mesure de comprendre et de garder pour eux ce qu’ils ont vécu avec lui. 

Peut-être que c’est en cela que réside alors la dernière différence de Luc. Lorsque vous lisez la version de Matthieu et de Marc, vous comprenez que lorsqu’il ne reste plus que Jésus seul, avec eux, ils redescendent immédiatement rejoindre les autres. C’est dans cette descente que Jésus leur Jésus leur impose le silence. Chez Luc, il vous faudra ouvrir votre bible (parce que ce n’est pas dit dans le texte entendu aujourd’hui) pour découvrir qu’ils ne redescendent de la montagne que le lendemain. Ils ont eu non seulement une expérience spirituelle unique, mais ils ont eu toute la nuit pour en parler avec Jésus. Vous imaginez cela ? Toute une nuit pour discuter de ce qu’ils viennent de vivre ? Peut-être Pierre avait-il finalement dressé des tentes comme il le suggérait au moment où Moïse et Elie s’éloignaient de Jésus. Je vois là un rappel qu’il nous faut profiter de ces moments où Jésus se révèle à nous, et ne pas trop vite passer à autre chose. Ceux qui ont déjà vécu une semaine de retraite ou d’adoration au Mont Sainte Odile, savent de quoi je veux parler. Il y a, dans les dernières heures de ces moments, une douce euphorie, un grand contentement de ce qui a été vécu et le désir que cela se poursuive. Il nous faut toujours redescendre dans la vie ordinaire, mais doucement, sans précipitation. 

Au cœur de toute vie chrétienne, il y a le Christ qui se révèle à nous et qui nous appelle à prendre du temps avec lui, à l’écart, sur la montagne, dans la prière. Ce temps de carême est un temps privilégié pour faire une retraite au cœur même de notre vie quotidienne pour approfondir notre relation avec lui, pour fréquenter davantage les Ecritures et comme le dit la voix qui se fait entendre, pour l’écouter. Puissions-nous nous préparer à la rencontre avec le Ressuscité en relisant nos Ecritures Saintes et en comprenant mieux celui qu’elles nous révèlent : le Fils que [Dieu s’est] choisi. Amen.


vendredi 29 mars 2024

Passion du Seigneur - 29 mars 2024

 De Jésus à nous : une Alliance nouvelle et éternelle scellée dans le sang du Juste.





(Dali, Le Christ dit de Saint Jean de la Croix, Détail)



 

 

            Il est toujours impressionnant, le silence qui marque l’entrée en liturgie le Vendredi Saint, d’autant plus que nous vivons dans un monde de bruit qui a le silence en horreur, de rumeurs d’autant plus fortes qu’elles nient l’évidence de la vérité, et du bruit des canons dans tant de lieux de notre monde. Faire silence, se taire et contempler… voilà qui convient bien au moment où meurt en croix le Juste pour le salut des pécheurs. 

            Et pourtant, il n’avait pas commis de violence, on ne trouvait pas de tromperie dans sa bouche. Quand le bruit est plus fort que la vérité, quand le mal triomphe du Juste, cette abomination dénoncée par le prophète Isaïe devient possible. Et l’homme qui cherche, l’homme qui essaie de comprendre, ne le peut plus. Pourquoi Dieu a-t-il permis cela ? Même le Juste condamné garde le silence. N'y a-t-il rien d’autre à faire que de subir la force des forts, le mal des méchants ? A vue humaine, tout cela montre l’injustice triomphante contre laquelle nous nous sentons impuissants ; à vue humaine, tout cela montre que Dieu lui-même semble contre le petit et le Juste. Nous pourrions lister ici la longue litanie des injustices faites en notre monde, en ce vingt-et-unième siècle ; mais cela ne nous donnerait que le dégoût de notre humanité. 

            Puisque, à vue humaine, nous semblons être dans une impasse, peut-être faut-il alors changer notre regard ; peut-être nous faut-il consentir à entrer dans les vues de Dieu. A priori, cela ne change pas grand-chose : un innocent est tué à la place des coupables. Ce qui change, quand nous entrons dans les vues de Dieu, c’est l’intention derrière le geste. Aussi terrible que cela puisse paraître à énoncer, Dieu a permis cela pour que les hommes puissent vivre. Aussi terrible que cela puisse paraître à énoncer, Dieu a permis qu’un seul meurt pour tout le peuple. A vue humaine, nous assistons au triomphe du mal ; à vue divine, nous assistons à la destruction du mal lui-même ; à vue divine, nous assistons à la fin d’un monde et à la naissance de quelque chose de radicalement nouveau : une vie libérée du mal ; une vie qui n’a pas de fin ; une vie où la vérité triomphe. Pour l’heure, nous n’avons que la vision de la croix dressée ; mais cette vision est parcellaire. L’œuvre de Dieu pour le salut du monde, si elle passe par la mort en croix du Juste, ne s’arrête pas là. Dans le monde voulu par Dieu, le Juste triomphe. Dans le monde voulu par Dieu, le mal n’a plus de place. Dans le monde voulu par Dieu, la vie est éternelle. 

            Devant Jésus en croix, gardons le silence qui fut d’abord le sien lors de son procès. Rien ne sert de vouloir expliquer le mystère du salut ; il nous faut entrer dedans, à la manière de Jésus, dans l’obéissance à la volonté de Dieu qui est volonté de salut et de vie pour tous les hommes. Devant la croix, contemplons l’Alliance nouvelle et éternelle, scellée dans le sang du seul Juste, celui que Dieu lui-même a envoyé dans le monde, pour sauver ce monde livré au bruit, à l’injustice, à la fureur. Devant la croix, gardons le silence, mais souvenons-nous de ce que Jésus lui-même disait à ses disciples : il fallait que le Fils de l’homme souffre beaucoup, qu’il soit rejeté par les anciens, les grands prêtres et les scribes, qu’il soit tué, et que, trois jours après, il ressuscite (Mc 8, 31). Une parole alors incomprise par ses amis. Nous, devant la croix dressée, nous comprenons que la première partie vient de s’achever ; rendez-vous dans trois jours, et nous comprendrons tout. Enfin ! Amen.

dimanche 20 juin 2021

12ème dimanche ordinaire B - 20 juin 2021

 Silence, tais-toi !



(Vitrail de Guido NINCHERI, Jésus calmant la tempête, Eglise Saint Léon, Westmount, Montréal, Québec)


                Silence, tais-toi ! Voilà une parole prononcée avec autorité qui réalise ce qu’elle dit : Le vent tomba, il se fit un grand calme. Il n’y a véritablement que Jésus qui puisse prononcer une telle parole et la voir suivie d’effet. Mais sans doute est-ce courir trop vite à la conclusion et faut-il ne pas oublier le reste de l’histoire. 

            Le reste de l’histoire, c’est d’abord Jésus qui a passé la journée à enseigner la foule : la parabole du blé semé et qui lève seul sans que l’homme ne sache vraiment comment, la parabole de la graine de moutarde et de nombreuses paraboles semblables. C’était l’Evangile de dimanche dernier. Nous pouvons comprendre que Jésus soit fatigué ; nous pouvons comprendre qu’il ait envie d’un peu de calme et qu’il invite ses disciples à quitter ce lieu pour l’autre rive. Nous pouvons comprendre aussi que Jésus s’endorme dans la barque : son humanité a pris le dessus ; il a beau être Fils de Dieu, il n’en est pas moins fatigué. Ce qui ne cesse de m’étonner, c’est la réaction des Apôtres au milieu de la tempête. Ils réveillent Jésus et lui disent : Maître, nous sommes perdus ; cela ne te fait rien ? Après avoir entendu l’enseignement de Jésus, après l’avoir suivi depuis quelques temps déjà, comment peuvent-ils encore croire que ce qui arrive aux hommes indiffère Jésus ? Le cela ne te fait rien est hors de propos. Soit ils savent que Jésus saura faire quelque chose pour eux, et il est bon alors qu’ils le réveillent. Soit ils pensent que déjà tout est perdu et demander à Jésus ce qu’il en pense ne sert à rien. Le réveiller est même cruel en ce sens qu’il me semble préférable de mourir dans son sommeil en ne se rendant compte de rien, que d’être réveiller par les autres pour finir comme eux, pleinement conscient de ce qui arrive. La Parole de Jésus à ses disciples, après que la mer se soit calmée, semble me donner raison : Pourquoi êtes-vous si craintifs ? N’avez-vous pas encore la foi ?

            Cette dernière question me dit bien que, dans la foi, nous pouvons tout. Nous n’avons pas à craindre le sommeil de Jésus ; nous n’avons pas à craindre que notre sort lui indiffère. Quand Jésus est dans la barque, quand bien même il y serait endormi, ceux qui sont dans la barque avec lui sont bien gardés. Tout ce que démontre cet épisode, c’est que les disciples de Jésus n’ont pas encore vraiment compris qui il est. Ils ne cessent d’ailleurs de s’interroger à son sujet : Qui est-il donc, celui-ci, pour que même le vent et la mer lui obéissent ? A ceux qui se posent cette question, une démonstration a été faite, une réponse a été donnée : il est celui qui a autorité sur les forces du Mal, la mer étant le lieu où réside les forces du Mal. Allez donc essayer de calmer une tempête comme Jésus pour comprendre cette identification entre la mer et le lieu où réside le Mal. 

            Silence, tais-toi !  Cet ordre de Jésus, suivi des effets que nous connaissons, doit nous convaincre que Jésus est toujours avec nous et qu’il est vainqueur des puissances du Mal. Là où est Jésus, le Mal recule. Là où est Jésus, le Mal n’a plus de pouvoir. Disciples de Jésus depuis notre baptême, nous sommes des porteurs du Christ. Disciples de Jésus depuis notre baptême, nous pouvons dire que Jésus est avec nous, présent dans notre vie, même si quelquefois nous le mettons en sommeil. Le Mal doit donc reculer dans notre propre vie d’abord. Il ne saurait y avoir de place pour Jésus et pour les forces du Mal en même temps dans notre vie. Ou bien nous sommes à Jésus, ou bien nous sommes au Mal. Ou bien nous appartenons au monde ancien, ou bien nous appartenons au monde nouveau. C’est à nous de poser ce choix, à nous de redire que nous reconnaissons cette présence de Jésus au cœur de notre vie. Mais ne nous laissons pas impressionner et dominer par le Mal pour ensuite dire à Jésus : tu as vu ? et tu ne fais rien ? ça ne te dérange pas ? tout va bien ? 

            Silence, tais-toi !  Cette parole, nous pouvons nous la dire à nous-mêmes lorsque nous nous sentons dériver vers le Mal, être dominés par le Mal quand bien-même nous avons l’assurance de la présence de Jésus dans notre vie. Si nous croyons que Dieu, en Jésus, a fait sa demeure en nous, nous devons croire aussi que la puissance de résister au Mal est en nous aussi. Jésus n’abandonne aucun de ceux qu’il reconnaît comme disciple. La barque de notre vie, il y est dedans, avec nous. La barque de l’Eglise, il y est dedans, avec nous tous. Ne le croyons ni endormi, ni indifférent à nos vies, à nos épreuves. Crions vers lui, oui, mais pas pour lui reprocher une indifférence supposée, mais pour lui dire notre foi en sa puissance sur le Mal et la Mort. Il est mort pour tous, nous a rappelé Paul dans sa seconde lettre aux Corinthiens. Comment, après un tel sacrifice, pourrait-il dire à un seul d’entre nous : tu ne m’intéresses plus ? Soyons sérieux ! Prenons notre foi au sérieux et le vent et la mer qui agitent notre vie et la vie de l’Eglise, s’apaiseront. Amen.

vendredi 2 avril 2021

Vendredi Saint - 02 avril 2021

 Pour rendre notre vie plus belle, le Christ s'offre en sacrifice.



(Chemin de croix de Francis Schneider, 12ème station, église de Fort-Louis (67), 
photo de Bernard Wittmann et Jean-Michel Duband)



        C’est un paradoxe que nous célébrons aujourd’hui. Ce Jésus, qui voulait rendre la vie des hommes plus belle, s’offre en sacrifice sur la croix. Comment des hommes peuvent-ils se réjouir de la mort d’un innocent ? Comment des hommes peuvent-ils obtenir une vie plus belle en se livrant à l’abject ? Et pourtant… 

            Pourtant, le prophète Isaïe l’avait annoncé : Par suite de ses tourments, il verra la lumière, la connaissance le comblera. Le juste, mon serviteur, justifiera les multitudes, il se chargera de leurs fautes. Caïphe avait donc raison lorsqu’il prophétisait avant la Passion : Vous n’y comprenez rien, vous ne voyez pas quel est votre intérêt :il vaut mieux qu’un seul homme meure pour le peuple, et que l’ensemble de la nation ne périsse pas ? Pourquoi faut-il toujours que quelqu’un meurt pour que les hommes comprennent ? Pourquoi faut-il toujours que quelqu’un meurt, pour que les hommes changent ? Pourquoi faut-il toujours que quelqu’un meurt ? 

            L’auteur de la Lettre aux Hébreux tente une réponse : Le Christ, pendant les jours de sa vie dans la chair, offrit, avec un grand cri et des larmes, des prières et des supplications à Dieu qui pouvait le sauver de la mort, et il fut exaucé en raison de son grand respect. Bien qu’il soit le Fils, il apprit par ses souffrances l’obéissance et, conduit à sa perfection, il est devenu pour tous ceux qui lui obéissent la cause du salut éternel. Mais cette réponse est-elle satisfaisante pour Marie et Jean qui se tiennent au pied de la croix ? Est-elle satisfaisante pour celles et ceux qui ont cru en lui ? Il faudra du temps pour qu’une telle réponse jaillisse et soit audible. Ce n’est pas le jour même de la mort que vous pouvez proclamer cela aux proches de l’innocent mis à mort. Non, en ce jour difficile, où l’homme ne comprend plus rien à l’homme, la seule attitude qui vaille est de se tenir là, devant la croix, aux côtés de Marie et de Jean. En ce jour difficile, où l’homme ne comprend plus rien à Dieu, la seule attitude qui vaille, c’est le silence, pour espérer entendre encore, entendre à nouveau la voix de Dieu qui parle dans le silence de notre cœur. 

            Il nous faut accepter, humblement, que Jésus se livre en sacrifice pour que notre vie devienne plus belle, sans chercher à comprendre tout de suite comment cela est possible. Il faut méditer ces événements, comme Marie l’a toujours fait pour tous ces événements qui concernaient son fils Jésus. Il nous faut accepter, comme Jésus lui-même avait accepté au moment de son arrestation : La coupe que m’a donnée le Père, vais-je refuser de la boire ? Nous pouvons faire comme Pilate qui, bien que dépassé par les événements et manipulé par la foule, proclame malgré tout, la vérité qu’il aura saisi de ce procès, en faisant placer cet écriteau au sommet de la croix : Jésus le Nazaréen, roi des Juifs. Cela ne change peut-être rien aux faits qui viennent de se dérouler, mais la vérité est toujours bonne à prendre ; elle permettra de réfléchir, quand les cœurs seront apaisés, et que d’autres événements, tout aussi incompréhensibles, auront lieu. 

            Il nous faut accepter, humblement, et croire que Jésus se livre en sacrifice pour que notre vie devienne plus belle. Il nous faut accepter humblement, et vivre de telle sorte que ce sacrifice ne fut pas vain. Ce que Jésus nous offre dans sa mort, il faut une vie pour le comprendre. Ce que Jésus nous offre dans sa mort, il faut une vie pour l’accepter toujours mieux. Levons les yeux vers celui que nous avons livré à la mort ; gardons le silence ; et demandons à Dieu de mieux saisir encore son projet de salut pour nous. Il veut notre vie plus belle ; la croix dressée nous en montre désormais le chemin. Amen.

dimanche 16 septembre 2018

24ème dimanche ordinaire B - 16 septembre 2018

N'allons pas trop vite en besogne !






Il faut avoir une vue d’ensemble sur l’Evangile de Marc pour comprendre à quel point le passage d’évangile que nous venons d’entendre est singulier et important. En fait, il est le moment clé de l’œuvre de Marc, celui vers qui tend toute la première partie et qui déclenche la seconde. Et nous sommes mis en demeure, tout comme les disciples aujourd’hui, de dire ce que nous avons compris de Jésus, à ce moment précis de l’histoire, et invités à entendre ce que Jésus dit de lui et de son avenir. 

Si, en rentrant chez vous, vous prenez votre bible et parcourez l’évangile de Marc en entier, vous verrez que tous les signes que Jésus a posés jusque là devaient permettre à Pierre de faire sa profession de foi : Tu es le Christ. Et si vous vous souvenez du début de l’Evangile de Marc, vous comprendrez que cette affirmation de Pierre reprend l’affirmation de l’évangéliste faite dans le titre même de son œuvre : Commencement de l’Evangile de Jésus, Christ, Fils de Dieu. En fait, comme dans l’excellente série Columbo, nous savons tout dès le début. Marc dit clairement qui est ce Jésus dont va parler son œuvre, comme un épisode de Columbo commence toujours par nous montrer le meurtrier. Le but des épisodes de la série policière est le même que le but de Marc dans son évangile : faire comprendre à celui qui regarde ou qui lit, comment on arrive à découvrir par l’expérience, par la déduction, ce qui est évident dès le départ. Dans la série policière, nous relevons avec l’inspecteur à l’imperméable tous les indices qui vont finir par pointer du doigt le coupable, comme dans l’Evangile, nous découvrons avec les Apôtres tous les indices qui vont mener Pierre à affirmer : Tu es le Christ dans un premier temps, avant de nous le faire comprendre totalement au pied de la croix et de pouvoir l’affirmer avec le centurion romain : Vraiment, celui-ci était Fils de Dieu !  

Les mots de Pierre ne lui viennent pas à la bouche par hasard. Ils s’imposent à lui, après tout ce qu’il a vu et entendu. Et c’est normal, parce que tout l’évangile de Marc tourne autour de cette question : Qui est Jésus ? En lisant cet évangile, le lecteur est provoqué par cette question à chaque page. Et chaque fois que quelqu’un (même les démons) éclaire la réponse à la question, Jésus ordonne le silence. Et nous comprenons aujourd’hui pourquoi ce silence est imposé : parce qu’il n’est pas encore temps de révéler qui est Jésus. La réponse véritable ne peut pas jaillir après un enseignement, ni même après un miracle de Jésus. La réponse véritable ne peut jaillir qu’à la fin de sa vie, au pied de la croix. Observez ce qui se passe dans l’épisode de ce dimanche : Pierre proclame que Jésus est le Christ ; et il a raison. Mais quand Jésus annonce pour la première fois sa Passion, Pierre se mit à lui faire de vifs reproches. Il n’est pas possible pour lui que le Christ, l’Envoyé de Dieu, souffrît la Passion ! C’est totalement hors de propos ! Sa réaction est naturelle. Il n’a pas compris l’ordre de se taire que Jésus a donné sitôt sa profession de foi posée. Ce que Pierre a affirmé, personne ne peut le comprendre de manière juste à ce moment précis de l’histoire. Et nous ne devons pas, dans un premier temps, lire cette page autrement que comme un premier lecteur qui ne connaît rien à Jésus, ni comprendre plus que ce qu’à compris Pierre à l’époque. Pour bien méditer cette page, il nous faut oublier, durant le temps de compréhension du texte, que nous connaissons la fin de l’histoire de Jésus. Marc nous invite à avancer avec les Douze dans la découverte de Jésus.  

Si nous allons trop vite, nous ne pourrons pas saisir vraiment ce que Jésus dit quand il commence à enseigner qu’il fallait que le Fils de l’homme souffre beaucoup, qu’il soit rejeté par les anciens, les grands prêtres et les scribes, qu’il soit tué, et que trois jours après, il ressuscite. Nous le savons parce que nous vivons après Pâques. Mais pour quelqu’un qui commence à découvrir qui est Jésus, pour quelqu’un pour qui Pâques ne représente encore rien, les affirmations de Jésus, à ce moment précis de l’histoire, sont d’une violence et d’une nouveauté inouïe ! Qui peut sincèrement imaginer à ce moment-là que celui qui a fait tant de bien, posé tant de miracles et parle aussi bien de Dieu, qui peut raisonnablement penser qu’il sera mis à mort à cause de cela par ses adversaires ? Qu’il ait des adversaires, c’est une chose : tout homme qui a quelques idées a forcément contre lui ceux qui ont les mêmes mais n’ont pas osé les exprimer, plus ceux qui ont les idées contraires et se sentent mis en danger, sans compter l’immense majorité de ceux qui sont sans opinion et se laissent retourner par celui qui crie le plus fort. Mais de là à se faire tuer, quand même ! Nous vivons dans un monde civilisé, c’est bien connu. En annonçant pour la première fois sa Passion, Jésus vient nous dire qu’il y a un horizon plus grand que les miracles qu’il pose et l’enseignement qu’il donne. Tout cela doit nous mener à accompagner Jésus jusqu’au bout, jusqu’à la croix, parce que c’est là, et seulement là, que tout prendra sens. Il nous faut accepter la violence des mots de Jésus et accepter humblement de le suivre pour ne pas faire de lui le gourou d’un groupe religieux de plus. Si nous voulons vraiment reconnaître en lui le Sauveur du monde, il nous faudra, comme Pierre et ses compagnons, entrer dans les pensées de Dieu, et non rester dans celles des hommes. 

La moitié du chemin est faite puisque nous sommes au point de bascule : nous avons les premiers éléments pour comprendre que Jésus est du côté de Dieu, entièrement, définitivement. Avec Pierre, nous pouvons affirmer au sujet de Jésus qu’il est le Christ. Il nous faut maintenant entrer dans la compréhension de notre affirmation, et nous ne pourrons pas le faire si nous refusons que Dieu ouvre nos oreilles ; nous ne pourrons pas le faire si nous gardons Jésus à hauteur d’homme. Il nous faut accepter toutes les conséquences de notre affirmation et suivre Jésus là où Dieu lui-même le conduit, même si nous ne comprenons pas tout. Ce n’est pas le moment de philosopher sur Jésus ; c’est le moment de le suivre encore, dans la confiance et l’humilité, sûrs que nous n’avons pas encore tout compris et que Dieu lui-même a encore beaucoup de choses à nous apprendre sur son dessein de salut. Amen.

(Dessin de M. Leiterer)

 

 

jeudi 2 avril 2015

La Passion de notre Seigneur - Vendredi Saint 03 avril 2015

Une Alliance à peine inaugurée et déjà terminée ?




Est-ce que cela valait la peine d’inaugurer une nouvelle Alliance si c’est pour qu’elle finisse aussi vite et de manière aussi tragique ? Une croix dressée, un homme crucifié : est-ce donc tout ce qui nous est donné à voir, après les signes de l’Eucharistie et du lavement des pieds ? 
 
Devant la croix dressée, se révèle notre foi. Devant la croix dressée, tout prend sens ou tout s’écroule, selon que nous soyons capables d’interpréter les signes à la lumière des innombrables alliances que Dieu a conclues avec nous par le passé. Ce n’est pas pour rien que nous relisons le prophète Isaïe et l’annonce d’un serviteur de Dieu, serviteur souffrant, serviteur rejeté par tous, mais serviteur portant sur lui les nombreux péchés, les nombreuses souffrances de l’humanité. Déjà la théorie du bouc émissaire reprise par les autorités du Temple à la veille du procès de Jésus : il vaut mieux qu’un seul meurt pour tout le peuple, surtout si celui-là qui meurt, ce n’est pas nous. Insondable mystère d’un Dieu qui s’offre, qui offre sa vie pour racheter la nôtre. Non seulement les hommes rejettent le serviteur de Dieu, non seulement ils le condamnent, mais ils obtiennent en plus, par lui, la possibilité d’une vie marquée du sceau de l’éternité, s’ils savent lire et reconnaître le signe de la croix dressée. 
 
Comprendrons-nous jamais vraiment ce mystère de notre rédemption qui s’accomplit par la plus grande forfaiture que l’homme puisse commettre, la mort d’un innocent ? Comprendrons-nous jamais l’immense amour de Dieu pour nous qui va jusqu’à l’abaissement total, jusqu’à l’anéantissement pour que nous puissions vivre ? Il faut une vue profonde, un regard perçant, pour voir encore là, devant la croix, notre vie qui naît, notre vie qui reprend force, notre vie qui se voit offrir un nouvel avenir, une nouvelle liberté. 
 
Devant la croix, l’homme n’a, paradoxalement, plus à craindre la mort. Devant la croix, l’homme peut espérer une vie nouvelle, plus forte que la mort. Devant la croix, l’homme peut reconnaître que l’avenir s’ouvre à lui, non sans Dieu, mais avec Dieu justement, avec celui qu’il vient d’y faire mourir. Alors même que tout semble perdu, tout entre en germination. Ce corps déposé au tombeau est comme le grain semé ; il fallait qu’il meure pour que nous puissions découvrir la puissance de vie contenue en lui. 
 
Devant la croix, dressée entre terre et ciel, comme un trait d’union entre le monde des hommes et le monde de Dieu, il nous faut faire silence et accompagner tous ceux qui avaient mis leur espoir en celui qu’ils ont transpercé. Devant la croix, dressée entre terre et ciel, comme un cri lancé vers Dieu, il faut que le croyant espère en Dieu qui toujours entend le cri de notre prière. Si l’Alliance nouvelle annoncée dans le repas de l’Eucharistie est bien une Alliance éternelle, l’histoire ne peut s’achever là ; quelque chose doit arriver encore ; Dieu doit se manifester à nouveau. Jusqu’à présent, il est resté silencieux, trop silencieux. Que dira-t-il de l’homme ? Que dira-t-il de sa volonté de se débarrasser de ce fils unique devenu trop gênant ? Que dira Dieu ? Que fera Dieu ? 
 
Peut-être que tout est allé trop vite pour qu’il puisse agir ? Peut-être laisse-t-il aux hommes, à chacun de nous, le temps de réfléchir à ce que nous avons fait ? Car c’est bien nous qui l'avons conduit jusque-là ; c’est bien nous qui le re-crucifions chaque fois que nous sommes incapables de nous entendre, chaque fois que nous laissons le péché dominer notre vie, chaque fois que nous écrasons le petit et le faible, chaque fois que nous décidons que notre vie, c’est bien mieux sans Dieu. 
 
Hier au soir, nous ont été donnés deux signes : le pain et le vin  à partager en mémoire du Christ et le lavement des pieds comme un appel à servir sans cesse. Aujourd’hui, c’est une croix dressée et un tombeau dans lequel repose le corps du Seigneur qui sont mis devant nos yeux. Les rangerons-nous au rayon de nos désillusions ou les ferons-nous vivre ? Profitons du silence de ce vendredi pour y réfléchir, et peut-être qu’un miracle sera possible ! Qui sait si Dieu ne se manifestera pas encore ? Qui sait s’il n’a pas entendu ce cri lancé vers lui par la croix dressée ? Qui sait ? Peut-être que cette Alliance inaugurée la nuit passée et qui semble réduite à néant aujourd’hui, peut-être qu’elle est vraiment faite pour durer. Quelque chose aurait pu nous échapper. Si nous croyons que Dieu s’est engagé par ces signes, pourquoi ne pas faire nôtre la prière du psalmiste : soyons forts, prenons  courage, nous tous qui espérons le Seigneur. Celui qui n’a rien dit durant le procès a peut-être encore son mot à dire. Amen.

(Station du Chemin de Croix de l'église de Krautergersheim - Alsace)

vendredi 29 mars 2013

Vendredi Saint - 29 mars 2013

Croire quand Dieu se fait silence.

La liturgie du Vendredi Saint a ceci de particulier qu’elle commence et s’achève sur un silence. En fait, toute la liturgie de ce jour, pour riche qu’elle soit en symboles, textes et prières, est rythmée par ce silence qui, en ce jour précis, devient le silence de Dieu. Aujourd’hui, le Dieu qui s’est fait chair et parole en Jésus, choisit de se taire. Il ne dit plus un mot ! Il n’y a que le silence. 
 
Que Dieu se taise, voilà qui devrait réjouir les hommes. Enfin libres, penseront certains. Si Dieu ne parle plus, c’est comme s’il n’existait plus ! Nous en sommes enfin débarrassés ! Les tenants d’une laïcité de combat qui s’apparente plus à un laïcisme étroit peuvent exulter ! Il se tait ; il n’a plus rien à dire ! C’est le triomphe de l’homme, l’homme seul maître à bord ; l’homme, seul Dieu après l’homme. Enfin l’homme est maître de son destin ; enfin l’homme se retrouve au centre de son univers. Quelle limite pourrait encore l’entraver ? Quel obstacle pourrait encore l’empêcher de se prendre pour le maître du monde ? 
 
Pour l’homme de foi, le silence de Dieu est moins réjouissant. Il aimait bien, le croyant, que Dieu s’adressât à lui, que Dieu conversât avec lui. Dieu était sa boussole, son confident, sa source d’inspiration pour toute sa vie. Si Dieu se tait, l’homme croyant a-t-il encore des raisons de croire ? Si Dieu se tait, cela ne signifie-t-il pas que le croyant s’est trompé ? Devant le silence de Dieu, le croyant s’interroge. En méditant la passion du Christ selon le témoignage de Jean, il s’apercevra alors que Dieu se tait d’abord parce qu’il n’est plus entendu. Il ne sert à rien que Dieu parle, puisque les hommes ne comprennent plus ce qu’il dit. Pilate en est l’exemple marquant. Ses repères ne sont pas ceux de Jésus : comment pourrait-il comprendre quelque chose à la royauté de Jésus ? Comment pourrait-il comprendre ce qu’est la vérité dont parle Jésus, lui qui n’entend que des mensonges au long de ce procès truqué ? En Jésus, en ce jour, Dieu se tait. Il ne parle plus avec des mots ; mais son silence n’est-il pas un cri dans la nuit des hommes ? Le silence de Dieu ne parle-t-il pas plus fort que tous les mots qu’il a pu dire ? C’est quand même curieux que l’homme se rende plus compte de l’apparente absence de Dieu à cause de son silence que de sa présence réelle lorsqu’il lui parle ! 
 
Dieu se tait, et l’homme semble abandonné à lui-même. Qui lui montrera désormais la route à suivre ? Ses sentiments ? Sa raison ? Ses humeurs ? On voit ce que cela donne lors de ce procès. Dieu se tait, et les hommes demandent la grâce d’un terroriste et la mort d’un innocent ! Ils sont beaux, les sentiments de l’homme ! Dieu se tait, et c’est le triomphe du Mal, de celui qui n’a eu de cesse de s’opposer à Dieu. Mais peut-être avait-il le droit d’avoir son jour, le Mal, ne serait-ce que pour lui donner l’illusion de la victoire en attendant qu’il soit abattu, une fois pour toute. Si Dieu se tait, c’est peut-être pour ne pas révéler sa stratégie, et remporter une victoire totale ! Car Dieu, en se faisant silence, n’abandonne pas l’homme : il accompagne l’homme dans sa souffrance ; il traverse avec lui l’épreuve, pour mieux l’en sauver. Le silence de Dieu n’est ni abandon, ni acceptation de la victoire Mal. Le silence de Dieu nous invite en fait à une foi renouvelée. 
 
Dieu se tait donc, et l’homme de foi est encore invité à croire. A croire malgré tout. Car Dieu ne peut pas se taire indéfiniment. N’est-ce pas ce que semble dire l’auteur de la lettre aux Hébreux ? Certes, Jésus, par obéissance, est allé jusqu’à la mort sur la croix. Mais cette obéissance silencieuse, en fait, était encore une parole de Dieu adressée aux hommes. A cause de cette obéissance, Jésus est devenu, pour tous ceux qui lui obéissent (ceux qui croient en lui), la cause du salut éternel. Ceux qui se réjouissaient du silence de Dieu, se sont réjouis trop vite. Ce silence, cette mort, ne sont pas le signe de la fin de l’histoire. Dieu se tait pour marquer une pause, une pause salutaire. Ce silence de Dieu doit aussi permettre à tout homme de parler, de se prononcer devant le signe de l’Innocent condamné et mis à mort. Qui est-il, pour toi, celui qui est élevé sur la croix ? Le Mal est-il l’horizon que tu te choisis ? Le silence de Dieu appelle une parole de l’homme, une parole de foi, une parole de vérité, une parole de vie. Pour que l’homme puisse dire sa foi, il faut bien que Dieu se taise un instant et entende la réponse de l’homme à toutes ces paroles prononcées, à tous ces actes posés par celui qu’il a envoyé. Dieu se tait, et l’homme peut soit rejoindre ceux qui nient jusqu’à l’évidence  - il ne fallait pas écrire : Roi des Juifs ; il fallait écrire : cet homme a dit : Je suis le roi des Juifs - ; soit accueillir en Marie, le dépôt de la foi, puisque Marie gardait tout, depuis le début, dans son cœur.
 
Dieu se tait ; mais il nous laisse sa mère en héritage. Avec elle, nous pouvons faire mémoire de tout ce que Jésus a dit et fait. Avec elle, nous pourrons refaire le chemin de Dieu vers l’homme et de l’homme vers Dieu. C’est le chemin d’une humanité libérée du Mal, le chemin d’une humanité solidaire, attentive aux besoins de tous. Dieu se tait, et avec Marie sa Mère, nous pouvons méditer tout cela dans le silence de notre cœur et le mettre en pratique dans notre quotidien. Dieu parlera à notre cœur et notre cœur connaîtra la paix et la joie. Amen.
 
(Tableau de Francis SCHNEIDER, Chemin de croix, Station 1ère, Jésus devant Pilate, Eglise de Fort-Louis, Bas-Rhin)