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samedi 20 juin 2026

12ème dimanche ordinaire A - 21 juin 2026

 Fais-moi voir la revanche que tu leur infligeras.





(Marc CHAGALL, Le prophète Jérémie, 1968, Musée national Marc Chagall, Nice)



 

            Fais-moi voir la revanche que tu leur infligeras ! J’ai beaucoup d’affection pour le jeune Jérémie, mais là, je trouve qu’il y va un peu fort. Qu’il se confie à Dieu pour qu’il veille sur lui, c’est une chose somme toute normale pour un prophète. Qu’il demande à Dieu d’être l’acteur de sa revanche, ça fait un peu désordre. Essayons de comprendre et de voir comment Dieu a répondu à cette demande.

            Le jeune Jérémie n’a pas de chance, il faut le reconnaître. Il doit annoncer des catastrophes à ce peuple qui refuse de voir qu’il est engagé sur un chemin de perditions et qui refuse de se convertir. Ce n’est pas pour rien qu’il reçoit le sobriquet : l’Epouvante-de-tous-côtés. Que voulez-vous : quand tout semble aller bien, personne n’aime entendre qu’en fait tout va mal, que le pays traverse une crise profonde et que l’ennemi, tapi à la porte, va finalement vaincre. Nous pouvons comprendre la difficulté que le prophète a à se faire entendre et comprendre. Les efforts à faire, les précautions à prendre, le style de vie à changer, c’est pour les autres, jamais pour nous. C’était vrai au temps de Jérémie, c’est encore vrai de nos jours. Il suffit d’écouter les hommes et les femmes politiques, chez nous et ailleurs, ne serait-ce que sur la question du réchauffement climatique. Aucun consensus sur rien d’ailleurs : ni sur la réalité des faits, ni sur les solutions à apporter.  Et je pourrais prolonger la liste à l’infini ! Comme personne n’aime les temps de crise, tout le monde se cache derrière son petit doigt et continue comme avant, traitant les autres de prophètes de malheur, d’incapables ou d’incompétents. Entrent en jeu alors les lobbies pour tenter d’infléchir les uns et les autres et de les gagner à leur cause. Jérémie en était conscient : Tous mes amis guettent mes faux pas, ils disent : « Peut-être se laissera-t-il séduire… nous réussirons et nous prendrons sur lui notre revanche ».

Nous comprenons alors mieux que Jérémie reprenne leur vocabulaire dans sa prière pour que Dieu prenne pour lui sa revanche. Mais, ce n’est pas tellement pas Dieu d’être revanchard ! Peut-il seulement envisager pareille chose ? Environ 200 ans avant Jérémie, Zacharie, fils du prêtre Joad, aura cette parole terrible, mais tellement plus juste, à l’attention de ce même peuple : Puisque vous avez abandonné le Seigneur, le Seigneur vous abandonne (2 Ch 24, 20). Dieu ne se venge pas, il n’a pas de revanche à prendre ; il constate. Le peuple ne veut pas de Dieu ; il en a le droit. Dieu ne s’imposera pas à lui. Il laisse son peuple tranquille, faire sa vie, ses expériences. Que Dieu ne s’impose pas, ne signifie pas pour autant que Dieu n’aime plus son peuple. Au contraire, c’est parce qu’il l’aime, qu’il ne s’impose pas à lui ; c’est parce qu’il l’aime, qu’il le laisse libre de ses choix. Jérémie sait cela ; mais on peut comprendre qu’il implore la revanche de Dieu pour reprendre les mots mêmes de ses adversaires : faites attention qu’il ne vous arrive pas ce que vous souhaitez obtenir contre moi, puisque moi j’ai remis ma cause à Dieu, celui qui peut tout.

            Environ deux mille cinq cents ans après Jérémie, je peux pourtant affirmer que Dieu a eu sa revanche. Elle est en permanence sous nos yeux, quelquefois autour de nos cous ou accrochées dans nos maisons. La revanche de Dieu, ce n’est pas la punition ou la destruction de son peuple ; la revanche de Dieu, c’est la croix, le sacrifice de son Fils unique pour que les hommes cessent de se détourner et comprennent – enfin – à quel point ils sont aimés par lui. Puisque les prophètes ont échoué, la Parole même de Dieu est venue dans le monde en Jésus. C’est le don gratuit de Dieu, donné en Jésus Christ, comme le rappelle Paul dans sa lettre aux chrétiens de Rome. Dieu tient sa revanche dans le mystère de la croix, qui devient source du salut pour tous les hommes qui reconnaissent dans ce signe dressé l’immense amour de Dieu pour tous les hommes, et pas seulement pour son peuple. La croix est devenue pour tous le signe dressé de l’amour sans cesse offert par Dieu à l’humanité. Nous avions rejeté son Fils en le faisant mourir sur la croix ; Dieu lui a donné de vaincre la croix pour faire gagner la vie. Quand Dieu prend sa revanche sur nous, il ne nous punit pas ; il corrige notre manière de comprendre et de voir les choses. Quand Dieu prend sa revanche sur nous, sur le mal dont nous sommes capables, il nous oppose son amour qui est de toujours et pour toujours. Quand Dieu prend sa revanche sur nous, il nous dit qu’il n’existe pas de péché assez grand que nous puissions faire qui l’empêcherait de nous aimer. Quand Dieu prend sa revanche sur nous, il nous aime tout simplement ; il nous aime absolument.

            Alors oui, avec Jérémie, je forme le vœu que Dieu fasse voir et comprendre la revanche qu’il nous a infligée à tous. Je forme le vœu que l’amour de Dieu soit connu et reconnu par tous. Je forme le vœu que nous ayons le courage d’accueillir cet amour pour en vivre toujours mieux avec tous ceux que Dieu met sur notre route. Amen.

dimanche 31 mai 2026

Trinité A - 31 mai 2026

 Le mystère chrétien d’un Dieu Un en Trois





(Source : Trinité - Théophane le Grec)



 

 

            Dans le dialogue avec des jeunes musulmans, le mystère de la Trinité reste une incompréhension totale, les musulmans nous reprochant d’être polythéistes, c'est-à-dire de croire en plusieurs dieux. La Trinité défiant la logique mathématique apprise dès le plus jeune âge (1+1+1= 3), comment faire comprendre que nous croyons bien en un seul Dieu qui se révèle en Trois personnes différentes (1+1+1=1) ? Un détour par les premiers chrétiens pourra être éclairant.

            C’est du côté de la Syrie qu’il convient d’aller et de relire saint Ephrem le Syriaque (vers 306-373), qui expliquait ce mystère à partir d’une image, celle du soleil. Il suffit, aujourd’hui encore, de demander à un enfant de dessiner un soleil. Spontanément, il réalisera un cercle plus ou moins parfait d’où partent des rayons. Vous l’interrogez ensuite sur ce que réalise le soleil : il éclaire et il réchauffe. Et vous avez tous les éléments pour expliquer la Trinité, si tant est qu’on puisse expliquer un mystère. Le soleil, c’est un astre, une lumière, une chaleur. L’astre vous ne pouvez le regarder en face : il vous éblouirait. La Bible nous enseigne que nul ne peut voir Dieu face à face sans mourir. Ce n’est que dans le Royaume, à la fin des temps, que nous contemplerons Dieu dans toute sa gloire. Mais, de même que le soleil ne peut se contempler que dans ses effets (lumière et chaleur), de même Dieu ne peut vraiment se comprendre que par Jésus dans l’Esprit Saint. Nos rayons du soleil qui descendent sur terre et nous éclairent, sont une belle image du Christ, descendu en notre monde pour nous éclairer sur la volonté de Dieu et le désir de Dieu d’une Alliance nouvelle et éternelle avec l’humanité. Et la chaleur que répand le soleil et qui nous est agréable est une belle image pour parler de l’Esprit Saint qui a réchauffé le cœur des Apôtres à partir de Pâques (notre cœur n’était-il pas brûlant en nous ?) et qui permet à nos relations humaines et à notre relation à Dieu de n’être pas gelées. L’astre, les rayons de lumière et la chaleur qu’il répand sont trois éléments distincts du même soleil. Personne n’aurait l’idée de parler de trois soleils différents : celui qui est haut dans le ciel et qu’on ne peut regarder en face, celui qui éclaire et celui qui réchauffe. De même, les chrétiens ne parlent-ils pas de trois dieux, le Père en son Royaume que nos ne voyons pas, le Fils qui est descendu nous éclairer, et l’Esprit Saint qui réchauffe notre foi, mais bien d’un seul Dieu qui se révèle à eux en trois personnes, distinctes, mais infiniment unies.

            Ce Dieu Trinité est à l’œuvre dans notre monde. Son projet est et reste un projet d’amour pour tous. Dieu a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils unique. Rien n’est plus urgent à comprendre que cet amour de Dieu pour nous tous. C’st parce qu’il nous aime, qu’il a donné son Fils unique. C’et parce qu’il nous aime, qu’il nous a donné l’Esprit Saint pur que, chaque jour, nous puissions vivre l’Evangile de Jésus Christ. Ce Dieu Père que nus ne verrons qu’à la fin des temps, comment le servir ? Les enfants vous diront : en le priant, en allant à la messe. C’est juste pour une part. mais il faudra leur faire découvrir que c’est d’abord par le frère que l’on voit qu’on sert le mieux le Dieu qu’on ne voit pas. Tout l’enseignement de Jésus, Fils de Dieu, nous oriente vers les autres, vers les plus petits. Toute l’œuvre de l’Esprit Saint consiste à nous mettre en mouvement vers ces hommes et ces femmes que Dieu met sur notre route, pour qu’avec eux, nous construisions un monde plus humain, plus aimant, plus respectueux… qui nous mettra en route vers le Royaume où Dieu nous attend, si nous faisons le choix de vivre avec lui. Dieu nous aime, c’est une certitude. Il nous aime tous et chacun, d’un amour sans limite ; c’est une réalité de notre foi. Mais il nous laissera toujours libres de le choisir… ou pas ! Celui qui a été éclairé par l’enseignement de Jésus et qui, par l’Esprit Saint en a reçu une compréhension juste, sait que le chemin le plus court vers le Père reste le frère et la sœur à aimer, quand bien même cela nous est difficile. L’Esprit Saint nous y aidera, je n’ai aucun doute à ce sujet. Dieu nous aime tellement qu’il s’est donné entièrement à nous en Jésus et dans l’Esprit Saint pour que rien ne nous tienne éloigné de lui et pour que grandisse notre désir de le servir à travers ceux que nous rencontrons. Nous portons tous le Christ en nous, qui nous oriente vers son Père et que l’Esprit Saint nous fait discerner.
 

            Célébrer la Trinité, c’est donc célébrer cet amour qui existe en Dieu, Père, Fils et Esprit Saint, amour que se répand en nous et que nous avons à répandre largement autour de nous. Puisque Dieu est amour en lui-même, nous ne pouvons qu’être amour pour lui être unis. C’est cela le mystère d’un Dieu Trinité ; c’est cela le mystère de l’amour de Dieu répandu pour que les hommes aiment Dieu en s’aimant les uns les autres. En christianisme, Dieu est Un en Trois pour que nous puissions être en lui par le service de nos frères et sœurs en humanité. Dieu, les autres et moi, l’autre Trinité pour nous faire comprendre Dieu Père, Fils et Esprit Saint. Amen.


dimanche 24 mai 2026

Pentecôte - 24 mai 2026

 Quand Dieu nous dit son amour, il nous donne son Esprit.



 

 




            Nous voici donc au terme du temps pascal avec la solennité de la Pentecôte qui nous fait célébrer non pas l’Esprit Saint, mais le don de l’Esprit à la jeune communauté qui croit en Jésus mort et ressuscité. Tout au long du temps pascal, nous avons vu ce que Dieu fait pour nous pour nous dire son amour. Au terme de ce parcours, Dieu nous dit son amour en nous donnant son Esprit. Et ce n’est pas juste un détail de l’Histoire ; c’est un moment fondateur.

             Quand Dieu donne son Esprit, il nous dit d’abord qu’il est avec nous toujours, l’Esprit Saint étant sa manière d’être présent à notre monde depuis que son Fils est retourné auprès de son Père. Ce don est la suite logique de toute l’histoire de Jésus, venu dans le monde redire aux hommes la proximité de Dieu et son attention à notre monde. C’est une ancienne habitude de Dieu de regarder notre monde et de se rendre présent à la vie de ceux qui croient en lui. L’Alliance avec Moïse n’avait-elle pas commencé par cette parole de Dieu : J’ai vu la misère de mon peuple, j’ai entendu ses cris sous les coups des gardes. Avec Jésus, Dieu lui-même est entré dans le monde, s’est fait proche comme jamais en prenant notre humanité. Le Christ ressuscité étant entré dans sa gloire, l’Esprit Saint nous est donné pour que cette présence soit ininterrompue. Dieu ne peut pas abandonner l’humanité qu’il a sauvé par la mort de son Fils. Il s’est lié à nous pour toujours et le don de l’Esprit est comme le sceau de cette union. Avec la force de l’Esprit, nous sommes rendus capables d’assumer la présence de Dieu, de la laisser nous transformer, de nous attacher à Jésus et de vivre son Evangile. L’Esprit reçu nous rend capable de discerner la volonté de Dieu, de le reconnaître comme notre Père et de reconnaître Jésus comme notre Seigneur. Personne n’est capable de dire : « Jésus est Seigneur » sinon dans l’Esprit Saint.

            Le don de l’Esprit est aussi le signe que Dieu veut l’Eglise comme le lieu où le salut en Jésus est annoncé. Le fait que les peuples nombreux, rassemblés à Jérusalem pour la fête juive de la Pentecôte, entendent chacun dans son propre dialecte les Apôtres qui parlaient, témoigne bien que le salut n’est pas réservé aux Apôtres et à ceux qui se convertissent à Jérusalem, mais qu’il est bien pour tous. Le don de l’Esprit fait exploser les frontières naturelles de l’Eglise (le peuple juif dont Jésus est issu) pour englober tous les peuples de la terre. En ce sens, nous pourrions dire que la mission d’un Paul de Tarse vers les nations païennes est déjà présente en germe dans cette Bonne Nouvelle entendue et comprise par chacun dans sa langue propre. Tous nous entendons parler dans nos langues des merveilles de Dieu. En Dieu, par le ministère de Jésus et par le don de l’Esprit Saint, il n’y a plus d’étrangers, il n’y a que des frères et des sœurs rachetés par le Christ, invités à vivre avec tous la Bonne Nouvelle. Accueillir l’Esprit revient à accueillir l’humanité dans sa totalité et refuser de ne parler et ne vivre qu’avec ceux et celles qui ont les mêmes origines que nous. Le don de l’Esprit Saint, sans rien enlever à ce qui fait de nous êtres uniques, nous rend pourtant semblables en ce sens qu’il nous fait frères et sœurs en Christ, mort et ressuscité pour le salut de tous. Et c’est l’honneur de l’Eglise d’être le lieu qui rassemble les enfants de Dieu dispersés.

             La merveilleuse séquence de la Pentecôte nous a fait chanter l’œuvre de l’Esprit dans notre vie. Il est celui qui nous dispense les dons de Dieu, la lumière de nos cœurs, notre consolateur, notre repos, notre réconfort. Il est celui qui lave en nous ce qui est souillé, baigne ce qui est aride, guérit ce qui est blessé. Nous retrouvons ici l’affirmation de Jésus dans l’Evangile : A qui vous remettrez les péchés, ils seront remis. Il n’est pas de vie chrétienne qui ne soit une vie dans la force de l’Esprit Saint. Ce serait nous illusionner gravement que de croire que nous pouvons, par nos seules forces et notre seule volonté, marcher à la suite du Christ, à la rencontre de Dieu, sans l’aide de l’Esprit Saint. Il est à notre vie croyante ce que l’oxygène est à notre vie humaine : indispensable, parce qu’il est le souffle de Dieu qui nous anime et nous fait vivre. Il est celui qui nous fait respirer Dieu à chaque instant. Il est le don ultime de qui vont jaillir toutes les grâces et toute la connaissance de Dieu. Il nous pousse à faire le bien et à rejeter le mal. Nous devons tout à ce don.

            En ce jour de la Pentecôte, demandons à Dieu de renouveler en nous ce don de l’Esprit, pour que notre baptême en reçoive une nouvelle jeunesse ; qu’il creuse en nous la soif de Dieu et le désir de vivre avec lui aujourd’hui et toujours. Amen.


dimanche 17 mai 2026

7ème dimanche de Pâques A - 17 mai 2026

 Quand Dieu nous dit son amour, il nous dit que nous sommes à lui.





(Icône copte du 6ème/7ème siècle, le Christ et Abba Mena, Musée du Louvre - antiquité égyptienne)




 

 

            Que personne d’entre vous n’ait à souffrir comme meurtrier, voleur, malfaiteur, ou comme agitateur. Mais si c’est comme chrétien, qu’il n’ait pas de honte, et qu’il rende gloire à Dieu pour ce nom-là. Cette parole de Pierre a le mérite d’être claire. Elle nous rappelle qu’il y a un art de vivre chrétien qui ne considère jamais le mal comme une option possible. Notre titre de gloire, c’est d’être appelé chrétien, c'est-à-dire appartenant au Christ. Pierre se situe bien ainsi dans l’enseignement de son Maître, tel que nous l’avons entendu dans l’Evangile.

            La prière de Jésus au soir de sa mort est pour ses disciples. Jésus sait qu’ils risquent de défaillir, qu’ils ne seront pas très courageux face aux événements de la Passion. Il s’adresse donc à son Père, pour eux. Dans cette prière, il nous rappelle un point de notre foi très important que nous pouvons résumer ainsi : Quand Dieu nous dit son amour, il nous dit que nous sommes à lui. Ce n’est rien de très nouveau, j’en conviens. Le psaume 138 exprime déjà quelque chose de cette idée quand il fait dire au psalmiste : Tu me devances et me poursuis, tu m'enserres, tu as mis la main sur moi. Comment dire mieux que nous sommes à Dieu, lui qui met sa main sur nous ? Jésus s’inscrit pleinement dans ce mouvement quand il confie ses disciples à son Père : Je prie pour eux : ce n’est pas pour le monde que je prie, mais pour ceux que tu m’as donnés, car ils sont à toi. Tout ce qui est à moi est à toi, et ce qui est à toi est à moi. En devenant disciples du Christ par notre baptême, c’est bien comme fils du Père éternel que nous sommes reconnus. S’attacher au Christ, c’est s’attacher à Dieu. C’est reconnaître l’unité fondamentale qui existe entre le Père et le Fils. C’est le Père qui a suscité pour Jésus des disciples (ceux que tu m’as donnés) ; c’est le Fils qui les rend au Père avant sa Passion, car seul le Père pourra leur donner la force de surmonter cette épreuve ; seul le Père pourra les ouvrir à la nouveauté de la résurrection de son Fils unique qui marche vers sa mort.

            Reconnaître que nous sommes au Père, cela a des conséquences très concrètes dans notre manière de croire. Cela concerne d’abord notre manière de nous adresser à lui. Jésus nous a appris à le faire très précisément : Quand vous priez, dites : Notre Père… Dès ce moment-là, Jésus nous invitait à nous situer dans un rapport de filiation à Dieu. En nous reconnaissant mutuellement fils et filles de Dieu, nous reconnaissons que nous sommes tous à Dieu, nous sommes tous frères et sœurs en Christ. Dieu est notre Père parce que Jésus, son Fils, que nous avons suivi librement, nous a confiés à Lui et nous a appris à nous adresser à Lui avec ces mots simples : Notre Père.

Reconnaître que nous sommes à Dieu, c’est aussi reconnaître qu’il nous aime infiniment, puisqu’il nous accepte comme ses enfants. Malgré nos faiblesses, malgré notre péché, Dieu nous rend dignes de lui, ne refusant pas le don que le Jésus lui fait. Et il faut relever ici le moment où ce don est fait par Jésus à son Père ; c’est bien au moment où Jésus marche vers sa mort, qu’il lui confie ses disciples, et à travers eux, celles et ceux qui, grâce à eux, croiront en lui quand il aura vaincu la mort.

Reconnaître que nous sommes à Dieu, c’est reconnaître, selon la parole de Paul aux Romains (8, 35.37-39), que rien ne peut nous séparer de lui. Alors, qui pourra nous séparer de l’amour du Christ ? la détresse ? l’angoisse ? la persécution ? la faim ? le dénuement ? le danger ? le glaive ? Mais, en tout cela nous sommes les grands vainqueurs grâce à celui qui nous a aimés. J’en ai la certitude : ni la mort ni la vie, ni les anges ni les Principautés célestes, ni le présent ni l’avenir, ni les Puissances, ni les hauteurs, ni les abîmes, ni aucune autre créature, rien ne pourra nous séparer de l’amour de Dieu qui est dans le Christ Jésus notre Seigneur. Dans nos moments de grandes joies, comme dans nos plus grandes détresses, n’oublions pas que nous sommes à Dieu, et que rien ne peut changer cela. Et quand bien même l’homme décidait de se détourner volontairement de Dieu, cela n’empêcherait pas celui-ci de l’en aimer davantage, et de guetter son retour. 

Être à Dieu, être dans la main de Dieu, est ce qui nous arrive de mieux. Cela ne signifie pas que nous ne connaîtrons jamais d’épreuves, mais que nous avons en lui celui qui veille sur nous et qui nous accompagne toujours. Le projet de Dieu pour chacun de nous est toujours un projet de vie et de bonheur. En affirmant que nous sommes à lui, nous reconnaissons sa présence à notre vie, quels que soient les moments vécus. En affirmant que nous sommes à lui, nous reconnaissons que notre désir le plus profond, c’est de vivre pour lui et avec lui, pour toute éternité. En affirmant que nous sommes à lui, nous reconnaissons notre désir d’être sauvés vraiment, car en lui seul est notre salut. Soyons plus que jamais fiers d’être chrétiens ; soyons plus que jamais fiers d’être à Dieu.  Amen.

samedi 9 mai 2026

6ème dimanche de Pâques A - 10 mai 2026

Quand Dieu nous dit son amour, il nous promet un Défenseur.








 

            Se souviennent-ils de la rencontre entre Jésus et la Samaritaine, venue puiser de l’eau au puits de Jacob lorsque Philippe parcourt la région en proclamant le Christ ? Leurs cœurs sont-ils brûlants de foi pour que Philippe soit capable de poser autant de signes ? Beaucoup de possédés étaient délivrés des esprits impurs qui sortaient en poussant de grands cris. Beaucoup de paralysés et de boiteux furent guéris. En entendant cela, comment ne pas faire le rapprochement avec ce que Jésus nous dit dans l’Evangile : Le Père vous donnera un autre Défenseur qui sera pour toujours avec vous.

Ce Défenseur, ce n’est pas Philippe, c’est l’Esprit Saint qui se manifeste à travers lui. Ce n’est pas diminuer l’œuvre de Philippe que de le dire, bien au contraire. C’est le signe que Philippe, comme l’était Etienne, diacre lui-aussi, était rempli de l’Esprit Saint, et qu’il laissait l’Esprit parler et agir à travers lui. Philippe ne s’attribue aucun mérite. Il fait son travail de disciple du Christ ; il annonce le Christ. Quand le Christ est annoncé, quand le Christ est accueilli, l’Esprit peut travailler, l’Esprit peut libérer la vie de tout ce qui l’entrave. Chaque disciple connaît l’Esprit, car l’Esprit est en chaque disciple. Pour authentifier l’œuvre accomplie en Samarie, Pierre et Jean y sont envoyés ; ils prièrent pour les Samaritains afin qu’ils reçoivent l’Esprit Saint. Il n’y a pas de disciples sans Esprit Saint. C’est la promesse de Jésus qui s’accomplit. Sa mort, sa résurrection et son Ascension que nous célèbrerons bientôt, ne sont pas un abandon, mais bien toutes choses nécessaires à notre salut et à notre vie de foi. Pour recevoir l’Esprit Saint, il faut la foi au Christ, mort et ressuscité pour notre vie ; pour vivre cette foi, il faut accueillir le don de l’Esprit Saint, présence de Dieu en notre vie, qui rend toutes choses possibles.

La promesse d’un Défenseur, faite par Jésus dans l’Evangile de ce dimanche, n’est donc pas un hochet destiné à nous consoler au pied de la croix ; elle est la preuve que Dieu nous aime, qu’il nous veut vivant et qu’il nous donne les moyens de cette vie éternelle qu’il nous offre dans le sacrifice de son Fils unique. Si Philippe est capable de réaliser tous ces signes, c’est parce que l’Esprit Saint l’accompagne et devance les Apôtres eux-mêmes. L’amour de Dieu pour nous reste premier. Il est la source de notre foi et non le résultat de celle-ci. C’est parce que Dieu nous aime, que nous pouvons croire en lui, et non parce que nous croyons en lui que Dieu nous aime. La présence de l’Esprit Saint, signe de l’amour de Dieu pour nous, est manifesté par les guérisons ; cette présence fait naître la foi qui sera confirmée par les Apôtres.

C’est cette présence de l’Esprit Saint en nous que Pierre demande à ses lecteurs de vivre quand il les invite à présenter à tout moment une défense devant quiconque leur demande de rendre raison de l’espérance qui est en eux. Et nous voyons là que Dieu fait bien les choses. L’Esprit Saint nous précède toujours, car nul ne peut dire Jésus Christ est Seigneur sans l’Esprit Saint. Comme tous les dons de Dieu, l’Esprit nous précède. Mais il nous revient de le mettre en œuvre, ou à tout le moins de ne pas être un obstacle à son action. C’est lui qui met sur nos lèvres les mots de la foi ; c’est lui qui nous permet d’en rendre témoignage avec douceur et respect. Car de même que l’Esprit ne s’impose pas à nous, de même n’avons pas à l’imposer, ni à imposer notre foi à quiconque. Si Dieu nous laisse libre de croire en lui, qui sommes-nous pour obliger d’autres à faire ce que nous avons fait librement ? L’amour ne s’impose pas ; il se propose et se vit. 

Avec l’Esprit Saint, tout est question d’amour. Pour nos frères orientaux, il est l’amour qui unit le Père et le Fils. Jésus confirme cette interprétation de l’Esprit Saint quand il nous dit dans l’évangile aujourd’hui : Celui qui reçoit mes commandements et les garde, c’est celui-là qui m’aime ; et celui qui m’aime, sera aimé de mon Père ; moi aussi, je l’aimerai, et je me manifesterai à lui. Seule la présence de l’Esprit Saint nous faire comprendre et aimer les commandements de Dieu ; seule la présence de l’Esprit Saint nous fait sentir et répandre la bonne odeur du Christ autour de nous. A mesure que nous approchons de la fin du temps pascal, demandons à Dieu de rendre vivante et agissante en nous la présence de son Esprit Saint ; demandons-lui d’aimer comme il nous aime, et notre monde en sera renouvelé. Amen.

jeudi 2 avril 2026

Jeudi Saint - 2 avril 2026

 Quand Dieu nous dit son amour, il s’offre et nous sert !





(Le lavement des pieds, Oeuvre de Soeur Mercédès, 2006, Abbaye Notre-Dame des Neiges)


 



 

            Le Triduum pascal qui s’ouvre ce soir est l’occasion pour nous de mesurer l’immense amour de Dieu pour nous ; chacun de nous peut dire, l’immense amour de Dieu pour moi. C’est le cœur de la foi chrétienne que nous célébrons ; c’est le cœur de la foi qui rejoint chacun là où il en est de sa vie. Je voudrais inviter chacun à vivre ces jours saints comme le concernant personnellement, et non seulement comme un souvenir du passé, de ce que Dieu, en Jésus, a fait jadis pour l’humanité, mais bien de ce que Dieu réalise encore pour lui, aujourd’hui, ici et maintenant. Et interrogeons-nous chacun : que fait Dieu aujourd’hui pour me dire son immense amour pour moi ? La célébration de la messe en mémoire de la Cène du Seigneur nous dit deux choses que le Christ réalise toujours et encore pour chacun : il s’offre et nous sert.

            Oui, le Christ s’offre à nous, totalement, intégralement, dans son Corps livré et dans son Sang versé. C’est certainement ce qu’il fait de plus fort pour nous. En s’offrant à nous, il se rend authentiquement présent à notre vie. Un peu de pain, un peu de vin suffisent, et par les mains d’un prêtre, le Christ est là ! C’est l’éternel miracle de l’Eucharistie qui rassemble et construit la communauté croyante. Chaque dimanche, que dis-je ? chaque jour, je peux rencontrer le Christ qui s’offre à moi dans un bout de pain et un peu de vin consacrés. Trois fois rien pour une Alliance vivante, éternelle, scellée avec moi, avec chacun qui reconnaissent ainsi la présence du Ressuscité, selon ce qu’il a lui-même dit et institué. Paul s’en est fait l’écho dans la deuxième lecture : La nuit où il était livré, le Seigneur Jésus prit du pain, puis, ayant rendu grâce, il le rompit, et dit : « Ceci est mon corps, qui est pour vous. Faites cela en mémoire de moi. » Après le repas, il fit de même avec la coupe, en disant : « Cette coupe est la nouvelle Alliance en mon sang. Chaque fois que vous en boirez, faites cela en mémoire de moi. » Le pain et le vin consacrés sont le corps et le sang du Christ, donné, livré pour nous, pour chacun. C’est le plus grand mystère de notre foi qui nous dit une chose importante au-delà de ce signe. Il nous dit que, puisque le Christ se donne en partage, nous devons à notre tour apprendre le partage ; le partage de nos biens, mais aussi le partage de notre vie. Comment rester indifférent à l’autre qui croise ma vie alors que le Christ ne cesse de se donner à moi dans l’Eucharistie partagée ? Comment puis-je demander au Christ de se donner à moi si, en retour, je n’accepte pas de me donner aux autres, à tout autre qui croise ma vie ? L’immense amour de Dieu qui se manifeste dans ce don total du Christ, se propage par moi à tous les hommes de bonne volonté, quand je partage un peu de mon bien, un peu de ma vie, un peu de l’amour dont Dieu m’aime. Je viens communier pour puiser là la force d’être un authentique disciple du Christ qui s’offre au monde, et non pas pour garder Jésus pour moi tout seul, dans le secret de mon cœur.

            Le Christ s’offre à nous dans l’Eucharistie, et il s’offre pour mieux nous servir. L’autre geste de Jésus, c’est ce lavement des pieds dont parle l’évangile de Jean. Le geste d’un esclave envers son maître et envers les invités de son maître, pour chasser la poussière et la fatigue du chemin. Avec le partage, le service devient l’autre grand marqueur du croyant, le grand marqueur du disciple véritable. Si moi, le Seigneur et le Maître, je vous ai lavé les pieds, vous aussi, vous devez vous laver les pieds les uns aux autres.  Vous avez bien entendu : vous devez et non pas vous pouvez, ou ce serait bien que vous le fassiez vous aussi. Non, vous devez. Cela ne souffre aucune discussion et ne supporte la recherche d’aucune échappatoire. Quelqu’un qui ne sert pas, n’a pas totalement compris encore l’enseignement du Christ dont la propre vie est l’illustration et la mise en œuvre. Jésus nous dit par toute sa vie : Tu veux être le premier ? Sers ! Tu veux être le plus grand ? Sers ! Tu veux être mon frère ? Sers ! Tu veux faire la volonté de mon Père ? Sers ! Le seul pouvoir qui existe dans l’Eglise, c’est le pouvoir du service permanent. Jésus avait déjà averti ses disciples quand il leur disait : Restez en tenue de service, votre ceinture autour des reins, et vos lampes allumées (Lc 12, 35). Ce soir, en prenant la place du serviteur, la condition de serviteur, le Christ élève le service au rang de la chose la plus noble, la plus grande que nous puissions jamais faire. De ce Maître incomparable, apprenons cet art qui consiste à servir. Et plus nous estimons notre place élevée dans ce monde, plus nous devons nous mettre en tenue de service. Plus grand est notre pouvoir, plus grand est notre devoir de servir pour ne jamais être tenté d’écraser l’autre, pour ne jamais être tenté d’humilier l’autre, pour ne jamais être tenté par l’orgueil de croire que ce sont les autres qui me doivent service et obéissance.

S’offrir et servir : voilà ce que l’amour de Dieu fait pour nous, pour chacun. Nous offrir et servir à notre tour, voilà ce que l’amour de Dieu nous propose comme chemin pour que notre monde devienne plus humain. Quand Dieu se fait homme pour s’offrir et servir les hommes, il nous indique la voie de notre sainteté : nous offrir et servir comme lui, avec la même passion et le même désir de conduire tous les hommes au Royaume où Dieu nous attend. Que le Christ offert et reçu en cette Eucharistie libère en nous la force du service de Dieu et des frères et sœurs qu’il place sur notre route. Amen. 


samedi 25 octobre 2025

30ème dimanche ordinaire C - 26 octobre 2025

C'est lui qui était devenu un  homme juste.



(Source : Icône La Parabole du Publicain et du Pharisien - icônes religieuses)



 

 

            En ce temps-là, à l’adresse de certains qui étaient convaincus d’être justes… Jésus dit la parabole que voici. Vous l’aurez remarqué, j’ai volontairement omis le passage qui parle du mépris des autres pour que nous ne puissions pas dire que nous ne sommes pas comme ça, nous. Nous ne méprisons personne, nous sommes tous des gens de bien, ce qui nous fait croire que nous avons notre place auprès de Dieu assurée. Le Dieu juste et bon ne pourra pas nous la refuser. C’est là qu’il nous faut bien comprendre le sens de cette parabole du pharisien et du publicain. Et particulièrement la conclusion qu’en tire Jésus.

            La « morale » de l’histoire, Jésus la formule ainsi : Je vous le déclare : quand ce dernier (c'est-à-dire le publicain qui se tenait à distance) redescendit dans sa maison, c’est lui qui était devenu un homme juste. Que s’est-il passé ? Il s’est passé que Jésus a regardé les deux personnages de son histoire, celui qui se croit juste parce qu’il n’est pas comme les autres hommes – ils sont voleurs, injustes, adultères – alors que lui jeûne deux fois par semaine et verse le dixième de tout ce qu’il gagne. Il fait des choses bonnes, forcément, il est bon, forcément il est juste. L’autre, le publicain, lui se tenait à distance et n’osait même pas lever les yeux vers le ciel (il n’ose pas regarder Dieu en face), mais il se frappait la poitrine, en disant : « Mon Dieu, montre-toi favorable au pécheur que je suis ! » Il reconnaît qu’il a besoin de Dieu. Et Dieu, fidèle à son habitude, le reconnaît juste. Ecoutez Ben Sirac le Sage : La prière du pauvre traverse les nuées. Ecoutez le psaume 33 qui a répondu à la première lecture : Le Seigneur entend ceux qui l’appellent : de toutes leurs angoisses, il les délivre… Pas de châtiment pour qui trouve en lui son refuge. Nous avons beau faire quantité de choses que nous estimons belles et bonnes ; il n’en est pas moins vrai que ce n’est pas à nous d’estimer qu’elles nous ouvriront les faveurs de Dieu. Dieu seul est juge ; Dieu seul voit le fond des cœurs. Lui seul rend juste, non pas à cause de nos actes, mais à cause de ce qu’il y a au fond de notre cœur.

            Cette parabole nous remet devant cette évidence. Dieu juge selon sa justice, qui n’est pas – heureusement – celle des hommes. Cela ne veut pas dire qu’il ne faut rien faire de bien et de bon. Mener une vie bonne, selon l’évangile, est utile pour nous et pour le monde. Parce que cela rend le monde plus beau, plus fraternel, et qu’il en a bien besoin le monde, en ce moment, de gens fraternels qui aiment le beau et le bien. Ce que cette parabole veut nous dire, c’est qu’il ne faut pas nous reposer sur ces choses bonnes que nous faisons, mais sur Dieu seul. C’est à lui seul qu’il faut faire confiance, et non pas à nos actes. C’est sur lui seul que nous pouvons compter, et non pas sur nous-mêmes. Si nous comptons sur nos propres forces, nous n’irons pas bien loin ; nous n’irons surtout pas au paradis. Nos petits poignets, même musclés, n’ouvriront aucune porte. Seul l’amour présent en nos cœurs peut ouvrir une porte. Seul notre désir de voir Dieu malgré notre faiblesse, malgré nos limites, peut nous ouvrir la porte qui mène au Père. Seul notre attachement au Christ et à sa Parole de vérité nous conduira sûrement là où Dieu nous attend. Les « J’ai fait ceci, donc j’ai droit à cela » ne nous mèneront nulle part. Reconnaître que nous avons souvent échoué à aimer comme Dieu le demande et compter encore sur sa miséricorde, voilà qui saura parvenir au cœur de Dieu ; il exercera la miséricorde que nous attendons de lui, il aimera encore et nous délivrera de ce qui nous retient loin de lui.

            La parabole que Jésus raconte est au fond une parabole qui nous invite à faire confiance absolument et uniquement au jugement de Dieu. Surtout quand nous portons sur nous un jugement sévère. Laissons Dieu nous regarder avec ses yeux et son cœur et non pas avec nos yeux et notre cœur. Osons croire en sa miséricorde ; osons faire confiance à son amour de toujours. Il ne nous en aimera que davantage. C’est cela le salut ; être aimé infiniment par Dieu quand bien même nous estimons ne plus être aimables. C’est ce que Paul explique dans sa lettre aux Romains et que je vous laisse en méditation (Rm 8, 31-35.37-39) : Que dire de plus ? Si Dieu est pour nous, qui sera contre nous ? Il n’a pas épargné son propre Fils, mais il l’a livré pour nous tous : comment pourrait-il, avec lui, ne pas nous donner tout ? Qui accusera ceux que Dieu a choisis ? Dieu est celui qui rend juste : alors, qui pourra condamner ? Le Christ Jésus est mort ; bien plus, il est ressuscité, il est à la droite de Dieu, il intercède pour nous : alors, qui pourra nous séparer de l’amour du Christ ? la détresse ? l’angoisse ? la persécution ? la faim ? le dénuement ? le danger ? le glaive ? Mais, en tout cela nous sommes les grands vainqueurs grâce à celui qui nous a aimés. J’en ai la certitude : ni la mort ni la vie, ni les anges ni les Principautés célestes, ni le présent ni l’avenir, ni les Puissances, ni les hauteurs, ni les abîmes, ni aucune autre créature, rien ne pourra nous séparer de l’amour de Dieu qui est dans le Christ Jésus notre Seigneur. Que cette parole reste gravée en nous et renforce en nous l’espérance du salut offert par Dieu. Amen.

  

samedi 13 septembre 2025

La Croix glorieuse - 14 septembre 2025

 Une expression paradoxale ou une réalité ?





(Tableau d'Arcabas)



 

            La croix glorieuse : n’est-ce pas là une curieuse expression, voire un paradoxe ? Comment un instrument de torture et de mort peut-il être appelé « glorieux » ? Aurions-nous perdu le sens de la décence la plus élémentaire ? A vue seulement humaine, la question se pose effectivement ; mais pour celui qui croit au Christ, mort et ressuscité, cette expression a du sens, et la croix, source d’humiliation et de mort dans l’empire romain, devient source de vie éternelle.

             La liturgie de cette fête nous a fait prier ainsi au début de notre eucharistie : Seigneur Dieu, tu as voulu qu’en acceptant la croix, ton Fils unique sauve l’humanité ; nous t’en prions : fais qu’ayant connu dès ici-bas ce mystère, nous obtenions au ciel les fruits de la rédemption. En une seule phrase tout est dit, tout devient clair. Et d’abord que c’est un grand mystère ! Pouvons-nous comprendre que quelqu’un accepte de mourir en croix pour notre salut ? Quelqu’un qui ne nous a pas connu, comme nous pouvons nous connaître les uns les autres ! Ne faudrait-il pas, pour comprendre réellement ce mystère, nous acceptions nous-mêmes de mourir douloureusement pour des étrangers, pour des gens qui nous auraient reniés, trahis ? Aurions-nous fait ce que le Christ a accepté de faire pour nous ? Je n’en suis pas sûr. Mais ce que dont je suis sûr, c’est que le Christ l’a fait pour moi, pour vous, pour la multitude comme le disent les paroles de la consécration. Jésus, le Fils unique de Dieu, a accepté la croix pour nous sauver. Réaliser cela, c’est réaliser aussi combien il nous a aimés à ce moment-là, et combien il nous aime toujours. Parce que voyant cette humanité, pour le salut de laquelle il est mort, continuer à se battre, à vivre loin de lui, à lui rendre si mal l’amour qu’il nous a donné, il n’est jamais revenu sur son désir de nous sauver. Jamais il ne nous a dit : dis donc, j’ai accepté la croix pour que tu sois sauvé, et c’est en vivant ainsi que tu me remercies ? Son amour livré sur la croix nous reste acquis à jamais ! C’est pour moi un mystère encore plus grand, moi à qui il arrive de regretter le bien fait. Cet amour livré un jour pour toutes les générations passées, présentes et à venir, ouvre le ciel à ceux qui croient un tel amour possible, à ceux qui croient en l’œuvre de salut accomplie par Jésus.

             La préface de la fête, au début de la prière eucharistique, « enfoncera le clou » si j’ose dire, en chantant l’œuvre que Dieu accomplit par son Fils. Il a permis que, de ce drame d’un fils livré et mort en croix, la vie surgisse à nouveau là où la mort a pris naissance. A ceux qui pourraient s’interroger sur ce que Dieu a fait au moment où son Fils acceptait la croix, la réponse jaillit dans la prière. Nous rendrons grâce à Dieu aujourd’hui car il a attaché au bois de la croix le salut du genre humain permettant ainsi par le Christ, que l’Ennemi, victorieux sur le bois [comprenons de la croix], fût à son tour vaincu sur le bois. Dieu a laissé faire son amour et a poussé cet amour jusqu’au bout. Puisque Jésus a accepté la croix, il transformera la croix en y faisant mourir l’Ennemi avec son Fils. Ainsi quand il rendra justice à l’amour du Fils pour son peuple en le ressuscitant, le monde sera délivré de l’Ennemi, définitivement vaincu sur le bois de la croix. Là où l’Ennemi semblait triompher, l’amour s’est montré plus rusé, plus puissant, définitivement vainqueur. Aucune manifestation d’amour ne sera jamais plus définitivement effacée par l’Ennemi. En Jésus, mort et ressuscité, l’Amour est vainqueur, l’Amour est plus fort. C’est peut-être la grande leçon pour nous de cette fête de la croix glorieuse. Ce signe de mort, devenu, par l’amour d’un seul pour tous, signe de vie, nous indique que la vraie vie est dans l’amour seulement. Celui qui veut vivre vraiment, qu’il commence par aimer simplement. Alors le Christ pourra le conduire à la gloire de la résurrection puisqu’il l’a racheté par le bois de la croix qui fait vivre. Nous vivons tous grâce à la croix du Christ ; nous aimerons tous à cause de la croix du Christ. Comme il nous a aimés, nous devons aimer ; c’est le commandement qu’il a laissé à ceux qui se disent ses disciples. Est-il seulement possible de ne pas répondre à un amour qui s’est livré tout entier, jusqu’à la mort, pour notre vie ? Est-il seulement possible de ne pas aimer à notre tour quand nous sommes aimés ainsi ?

             A ceux qui s’interrogeraient encore pour savoir qui est Dieu pour nous aimer ainsi, il n’est donné que le signe de la croix du Christ. Là réside la preuve que Dieu nous aime. Là réside la puissance de son amour. Là réside notre vie pour toute éternité. Elle est glorieuse, la croix qui nous sauve par l’obéissance du Fils et par l’amour de Dieu. Elle a vaincu la mort, elle nous ouvre les portes de la vie grâce à celui qui l’a acceptée pour nous dire son amour absolu. Levons les yeux vers elle et contemplons le prix versé pour notre salut. Amen.

jeudi 14 août 2025

Assomption de la Bienheureuse Vierge Marie - 15 août 2025

 Il se souvient de son amour.





(Tableau de Francesco GRANACCI, Assomption de la Vierge Marie, 
réalisé entre 1517 et 1519, pour la chapelle des Médicis, 
église San Piero Maggiore, Florence)


 

            Chaque année, la fête de l’Assomption nous donne d’entendre le cantique de la Vierge qui chante l’œuvre de Dieu pour son peuple. Ce chant est repris par l’Eglise chaque jour dans l’office des vêpres. Il y a un verset qui m’intéresse particulièrement aujourd’hui alors que nous célébrons l’entrée de Marie dans la gloire de Dieu, parce qu’il nous souligne un aspect de l’œuvre de Dieu aussi bien qu’un aspect du caractère de Marie. Ce verset, c’est le suivant : il se souvient de son amour.

             Il suffit de lire l’intégralité du Magnificat pour découvrir l’œuvre de Dieu pour l’humanité et son amour privilégié pour les humbles, ceux qui le craignent et tout son peuple Israël. A qui voudrait approfondir cette découverte, il faudrait alors tourner les pages de la Bible pour découvrir les alliances successives de Dieu et comment toujours il se souvient de son amour. Même quand il décide de laver la terre à grandes eaux au moment du déluge, il se souvient encore de son amour et sauve Noé et les siens, ainsi que des représentants de toutes les espèces animales. Parvenu aux dernières pages de notre Bible, un chrétien ne pourrait que conclure qu’il n’y a pas de limite à l’amour de Dieu pour nous et que toujours, vraiment, il se souvient de son amour. Même quand les hommes ont osé l’impensable, à savoir la mise en croix de l’Innocent, Dieu encore fait preuve d’amour, non seulement en ressuscitant son Fils Jésus, mais aussi en permettant que ce sacrifice serve au salut de tous, à la fois ceux qui étaient témoins de cette tragédie et ceux qui viendraient à la vie dans les siècles à venir. Et nous voici, au premier quart du vingt-et-unième siècle, à bénéficier toujours et encore de ce salut, par le sacrifice unique du Christ, dont nous faisons mémoire en cette eucharistie. La fête de l’Assomption de Marie n’est pas que le signe de l’amour de Dieu pour son humble servante, mais pour nous tous. Ce qui advient de Marie nous concerne effectivement puisque c’est une annonce claire de ce qui nous attend : une vie d’éternité dans le Royaume de Dieu, non pas parce que nous l’aurions mérité, mais parce que Dieu se souvient de son amour et nous offre de vivre auprès de lui, avec son Fils, avec Marie, et la foule nombreuse de ceux que nous appelons les saints.

             En cette fête de l’Assomption, nous pouvons décliner ce il se souvient de son amour au féminin. Parce que Marie, à l’image de Dieu, s’est toujours souvenu de l’amour que Dieu lui a manifesté quand il l’a choisie pour être la Mère de son Fils. Voyez dans l’évangile de Luc cette mention faite plusieurs fois : Marie, cependant, retenait tous ces événements et les méditait dans son cœur. Elle ne perd rien de ce que l’amour de Dieu fait pour elle ; et elle s’en souviendra quand la jeune communauté croyante va grandir après Pâques. Elle transmettra ce qu’elle sait de son Fils, ce qu’elle a vécu avec lui pour que cela parvienne encore à nos oreilles aujourd’hui. Au terme de la vie terrestre de Marie, Dieu se souvient de son amour, se souvient de son humble servante, et l’appelle dans sa gloire sans qu’elle ait eu à connaître la dégradation du tombeau. Celle qui était sans péché et qui, par son oui, a rendu l’humanité capable d’accueillir Dieu, ne pouvait pas juste suivre le chemin ordinaire de notre humanité parvenue à son terme. Puisqu’elle a vécu toute sa vie dans le souvenir de l’amour de Dieu pour l’humanité, et qu’elle a permis à celle-ci de rencontrer face à face le Fils de Dieu, elle accèdera à la gloire de son Fils, sans passer par la tombe. Quand Dieu se souvient de son amour, de grandes choses sont possibles pour nous.

             Ce qui m’amène à vous proposer de faire un pas de plus. Nous avons vu qu’avec Marie, nous pouvions mettre cette phrase au féminin. Il nous faut maintenant envisager de la mettre aussi à la première personne : je me souviens de son amour. En tous les cas, nous devrions nous exercer à la vivre ainsi. Parce que si Dieu se souvient de son amour pour nous, il serait juste et bon que nous gardions mémoire de ce que l’amour de Dieu fait pour nous ; pas seulement en reprenant le Magnificat avec toute l’Eglise, mais en étant capables de l’illustrer par des moments de notre vie. Cela nous oblige à ne pas être des enfants ingrats qui profitent de l’amour de Dieu mais jamais n’en font mémoire. L’Eglise le fait à merveille dans sa prière, notamment à travers les préfaces qui ouvrent chacune de nos liturgies eucharistiques.  La préface, c’est cette prière que le prêtre dit au nom de l’assemblée et qui commence ainsi : Vraiment, il est juste et bon, pour ta gloire et notre salut, de t’offrir notre action de grâce, toujours et en tout lieu, Seigneur, Père très saint, Dieu éternel et tout-puissant. Si l’on prend les 74 préfaces proposées dans l’année, qu’on y ajoute celles des messes rituelles (ordinations, mariages, enterrements, les préfaces du missel des messes de la Vierge Marie) et quelques particulières, nous dépassons la centaine d’occasions de nous souvenir de l’amour de Dieu pour nous, puisque chaque préface nous fait chanter une merveille que Dieu fait pour nous par amour. Si la préface est réservée au prêtre pendant la messe, rien ne nous empêche de prendre l’habitude de prier avec ces beaux textes au long de l’année pour redire à Dieu que, s’il se souvient de son amour, nous aussi nous voulons nous en souvenir et le remercier de nous aimer autant.

             En prenant exemple sur Marie, qui chante les merveilles de l’amour de Dieu pour nous, apprenons à nous souvenir que Dieu nous aime. Apprenons à le remercier pour cet amour. Apprenons à noter les merveilles que Dieu fait concrètement pour nous. Cela ne fera peut-être jamais une préface officielle de la prière de l’Eglise ; mais ces souvenirs de ce que l’amour de Dieu fait pour nous aujourd’hui, constitueront notre part à la louange que nous devons à Dieu qui nous aime ainsi. En cette fête de l’Assomption, que monte au ciel avec Marie, notre merci pour tout ce que Dieu fait, lui qui nous appelle à partager sa gloire, simplement parce qu’il nous aime et non parce que nous l’aurions mérité. Amen.

samedi 29 mars 2025

4ème dimanche de Carême C - 30 mars 2025

 Au coeur de toute vie chrétienne, un Dieu qui nous apprend à être fils.





(Arcabas, Le fils prodigue)





De dimanche en dimanche, nous progressons sur notre route de carême et nous approfondissons le cœur de notre vie chrétienne. Après le nécessaire combat contre le mal, après le Christ qui se révèle à nous dans toute sa gloire, après avoir compris que Dieu nous appelle et prend soin de nous, l’évangile de ce dimanche nous fait comprendre qu’au cœur de toute vie chrétienne, il y a Dieu qui nous apprend à être fils. Et il le fait à travers cette parabole qui nous parle d’un père et de ses deux fils. Une histoire de famille, comme toutes nos histoires de famille.

Tous les parents peuvent avoir fait cette expérience dont parle Jésus. Dès qu’il y a un enfant, deux voies s’ouvrent devant lui. Soit il suit la voie de ses parents, soit il prend un autre chemin. Sera-t-il plus l'enfant de ses parents parce qu’il leur obéit en tout ? Sera-t-il moins l’enfant de ses parents parce que soudain, il prend une voie autre, que peut-être eux désapprouvent ? C’est cet éternel classique des relations entre les parents : quand l’enfant est bien sage et réussi, ce sera mon enfant. Quand l’enfant n’en fait qu’à sa tête, c’est l’enfant du conjoint qui fait sa crise. Mon fils a réussi ; ton fils a encore fait une bêtise. Pour ne pas sembler sexiste, je rassure tout le monde : cela marche pareil avec les filles ! Dans la parabole de ce dimanche, il n’y a pas de mère ; le père ne peut s’en prendre qu’à lui-même. Comprenons donc cette histoire aujourd’hui, avec en arrière fond cette question : lequel des deux est davantage le fils de son père ? 

Commençons alors avec le plus jeune. Il exige de son père la part de fortune qui [lui] revient … en principe après la mort de son père ! Ce n’est pas une avance sur héritage qu’il demande, mais bien tout l’héritage alors que le père vit encore, et apparemment en bonne santé. Aime-t-il son père ? Sans doute, au moins un peu. Ce qui est certain, c’est qu’il ne réalise pas la portée de sa demande. J’y reviendrai dans un instant. Le père donne ce qui est demandé, et le fils s’en va, dilapidant sa fortune en menant une vie de désordre. Je vous laisse imaginer sa vie, le concept de désordre étant variable d’une personne à l’autre. Ce que nous pouvons comprendre, c’est que cela ne se passe pas bien. Quand il n’y a plus d’argent, il n’y a plus non plus de nourriture, non pas qu’il ne puisse plus en acheter, mais il se trouve qu’une grande famine survint. Quand on n’a pas de chance, on n’a pas de chance. Les astres semblent s’aligner contre lui. Plus d’argent, plus de nourriture, plus d’amis, ceux-là mêmes qui ont certainement profité de sa fortune quand elle existait. Le ventre grommelant, il va rentrer en lui-même. L’homme réfléchit mieux le ventre vide, semble-t-il ! Toujours est-il que les gargouillis de l’estomac lui font souvenir de la maison de son père et du fait que les ouvriers là-bas ne manquent de rien. Son plan est simple : rentrer, manifester quelques regrets et demander à réintégrer les lieux comme ouvrier, la possibilité d’être toujours fils lui semblant irréaliste. Et c’est ce qu’il fait ! 

Il me faut revenir alors sur un détail que j’ai déjà évoqué : ce fils ne se rend pas compte de ce qu’il a demandé à son père au début de l’histoire. Et le père, j’en suis désolé, ne semble pas avoir davantage réfléchi aux conséquences de la demande de son jeune fils, qu’il honore séance tenante. Nous savons du père qu’il est plutôt aisé. Il a des ouvriers qui travaille pour lui. C’est un propriétaire terrien, qui a du bétail. Nous le savons parce que son fils aîné travaille dans ses champs, et le père fera tuer le veau gras au retour du loustic. Pour donner la moitié de son bien, il a forcément dû vendre une partie de ses terrains ou de ses bêtes. Le jeune fils et le père ont-ils réfléchi au nombre d’ouvriers qu’il faudrait licencier pour réaliser avant l’heure la demande du plus jeune ? Car enfin, si vous avez moitié moins de terrain et de bêtes, il vous faut moins d’ouvriers pour en assurer la gestion ! Quel père inconséquent, non, de répondre ainsi, sans discuter, à une demande pour le moins irréfléchie, aux conséquences lourdes pour d’autres ! Et en plus, il fait la fête quand le gamin revient ! Heureusement pour chacun de nous que ce père soit aussi peu raisonnable avec son jeune fils ! 

Parlons donc du fils ainé. Quand il revint [des champs] et fut près de la maison, il entendit la musique et les danses. Appelant un des serviteurs, il s’informa de ce qui se passait. Pas besoin d’être grand psychologue pour comprendre qu’il se mit en colère, et qu’il refusait d’entrer. C’est donc le père qui sort. Et nous découvrons, et le père sans doute aussi, que cet ainé ne se considère pas vraiment comme fils, mais plutôt comme ce que veut devenir le plus jeune : un ouvrier. Il y a tant d’années que je suis à ton service sans avoir jamais transgressé tes ordres, et jamais tu ne m’as donné un chevreau pour festoyer avec mes amis. Mais, quand ton fils que voilà est revenu après avoir dévoré ton bien avec des prostituées, tu as fait tuer pour lui le veau gras ! Remarquez bien le vocabulaire : Je suis à ton service, sans transgresser tes ordres, ton fils et non pas mon frère ! Pas plus que son jeune frère, il ne se considère comme fils de son père. Ne se considérant pas fils, il ne peut pas appeler frère cet autre qui est revenu. C’est le père inconséquent qui va renouer tous les fils. Il l’a fait pour le jeune fils en lui faisant remettre une bague au doigt et des sandales aux pieds, symboles des hommes libres, et en organisant ce banquet. Il le fait pour son aîné, en lui disant : Toi, mon enfant, tu es toujours avec moi, et tout ce qui est à moi est à toi. Il fallait festoyer et se réjouir ; car ton frère que voilà était mort, et il est revenu à la vie ; il était perdu, et il est retrouvé ! Il remet de la filiation et de la fraternité là où il y avait une compréhension erronée des rapports familiaux. 

Ce que ce père fait pour ses deux fils, il le fait pour chacun de nous. Il nous apprend à être vraiment fils et filles de Dieu. Car dans cette grande famille que nous formons, il y a quelquefois une compréhension erronée du sens de la famille. Le jeune fils, c’est nous quand nous considérons que ce n’est pas grave de ne pas rester dans la famille, que notre vie sera meilleure loin de la paroisse, que l’absence à la messe du dimanche n’est pas dramatique. D’ailleurs, ce n’est pas d’un Dieu Père dont nous avons envie dans ce cas-là, mais plutôt d’un Dieu qui satisfasse immédiatement tous nos caprices. Le fils aîné, ce sont tous ces chrétiens qui vont à la messe comme de bons petits soldats, parce qu’il faut, et qui attendent en retour quelque chose : un chevreau pour festoyer, une meilleure place au paradis, un peu plus de considération pour les prières que nous pouvons formuler, parce que nous, nous fournissons des efforts, nous sommes toujours là alors que, si nous avions su que le veau gras était tué pour notre retour, il y a longtemps que nous serions partis ! Il nous faut sortir de cette logique mortifère et retrouver le sens de la paternité divine et de la fraternité humaine. Si nous ne considérons pas Dieu comme notre Père commun, nous ne pourrons jamais nous reconnaître comme frères et sœurs. Comme chacun des fils de la parabole, nous avons à apprendre à devenir ce que nous sommes depuis notre baptême : fils et filles de Dieu, frères et sœurs en Jésus Christ. 

Avec le jeune fils, apprenons à nous défaire de cette pensée qui fait de Dieu un magicien qui doit répondre à nos envies. Avec le fils aîné, arrêtons de croire que nous pouvons faire des choses pour Dieu qui doit nous en récompenser en retour. Dieu est un Père qui se donne, qui respecte notre liberté, et qui toujours attend le retour de ses enfants, qu’ils soient comme le fils plus jeune ou comme le fils aîné. De Dieu n’exigeons rien, mais accueillons tout ce qu’il veut nous donner, à commencer par son amour sans limites et une fraternité à toute épreuve. Nous pourrons avancer dans la vie et construire un monde où tous les hommes seront à la fête avec Dieu. Amen. 


jeudi 31 octobre 2024

01er novembre 2024 - Toussaint

 Attendus parce qu'aimés.







 

            Au moment où la nature lentement se meurt et prend ses habits d’hiver, l’Eglise nous invite à célébrer tous les saints, c'est-à-dire tous les vivants en Jésus Christ, mort et ressuscité pour notre salut. Cette fête pour eux est aussi une fête pour nous, pour nous rappeler, au moment où les ténèbres envahissent nos jours, que notre vie a un sens et que tout ce que nous vivons n’est pas vain, que la mort et les ténèbres n’ont pas le dernier mot. A ceux que l’hiver fait déprimer, la Toussaint rappelle que nous sommes attendus parce que nous sommes aimés. 

            Oui, nous sommes attendus. Et pas attendus au tournant, après une énième faiblesse ou un péché de trop. Non, nous sommes positivement attendus par Dieu. Le mystère de l’incarnation et le mystère de la rédemption nous redisent que Dieu nous attend. Le mystère de l’incarnation permet à Dieu de franchir lui-même la distance qui nous tient éloignés de lui, en entrant dans le monde par son Fils Jésus ; nous ne pouvons plus nous estimer indignes ou incapables de Dieu, puisque Dieu vient à nous. Le mystère de la rédemption permet à Dieu de nous faire franchir la distance due au péché qui nous tient éloignés de Dieu. Nous ne pouvons plus dire que le salut est impossible puisque Dieu lui-même, par la mort et la résurrection de son Fils, nous ouvre les portes du Royaume. Nous avons entendu un passage du Livre de l’Apocalypse que certains utilisent pour dire qu’il n’y aura que peu de sauvés : 12 fois 12 000, soit 144 000 ; douze milles de chaque tribu d’Israël ! Mais il faut lire attentivement le texte et sa suite immédiate pour comprendre que le salut est pour une multitude. Voici ce que dit Jean : Après cela, j’ai vu : et voici une foule immense, que nul ne pouvait dénombrer, une foule de toutes nations, tribus, peuples et langues. Dieu attend toutes les nations, tribus, peuples et langues. Le texte se poursuit : Ils se tenaient debout devant le Trône et devant l’Agneau, vêtus de robes blanches, avec des palmes à la main. Et ils s’écriaient d’une voix forte : « Le salut appartient à notre Dieu qui siège sur le Trône et à l’Agneau ! » Oui, le salut, notre salut, appartient à Dieu ; mais pas pour le restreindre, pas pour le limiter. Le projet de Dieu, c’est que nous vivions tous, pour toujours avec lui. Ecoutons encore : L’un des Anciens prit alors la parole et me dit : « Ces gens vêtus de robes blanches, qui sont-ils, et d’où viennent-ils ? » Je lui répondis : « Mon seigneur, toi, tu le sais. » Il me dit : « Ceux-là viennent de la grande épreuve ; ils ont lavé leurs robes, ils les ont blanchies par le sang de l’Agneau. » La grande épreuve, c’est la participation à la Pâque de l’Agneau, notre propre passage par la mort et la résurrection de Jésus. Ce passage, nous l’avons tous vécu au jour de notre baptême. Heureux sommes-nous ! 

Nous sommes donc attendus par Dieu, attendus parce qu’aimés infiniment par lui. Ce n’est pas parce qu’il n’avait pas le choix que Jésus est mort en croix ; au contraire, en allant à la croix, il a fait le choix de nous sauver, il a fait le choix de l’amour. C’est parce qu’il nous aime qu’il s’est livré ; c’est parce qu’il nous aime, qu’il nous a laissé des signes, des sacrements de son amour. Jean l’affirme dans sa première lettre : dès maintenant, nous sommes enfants de Dieu, mais ce que nous serons n’a pas encore été manifesté. C’est quand nous parviendrons au terme de notre histoire que tout sera révélé ; c’est quand nous parviendrons au terme de l’Histoire, que l’amour de Dieu pour nous éclatera au grand jour. Nous lui serons semblables car nous le verrons tel qu’il est. Nous verrons l’Amour dans toute sa splendeur ! Nous verrons l’Amour dans toute sa gloire ! Et nous partagerons cette gloire pour peu que nous ayons essayé, ici-bas, d’aimer de cet amour qui a tout donné. A ceux qui doutent d’être aimés de Dieu, je voudrais redire ma foi que nul d’entre nous n’existe sans l’amour de Dieu ; c’est lui qui nous appelle à la vie à travers nos parents ; c’est lui qui nous fait grandir dans sa force. Son amour est acquis à chacun depuis le premier jour de son existence. Nul d’entre nous ne vit sans cet amour de Dieu ; mais voulons-nous tous vivre de cet amour et dans cet amour ? Dieu a pris la liberté de nous aimer ; prendrons-nous la liberté de répondre à son amour ? Les béatitudes nous ouvrent des pistes pour entrer dans cet amour : être pauvre de cœur ; c'est-à-dire non pas manquer de cœur, mais avoir le cœur ouvert à l’amour de Dieu. Savoir pleurer sur les manques d’amour manifestes pour être consolés par un surcroit d’amour. Savoir être doux ; c’est encore le meilleur signe que nous apprenons à aimer. Avoir faim et soif de justice, pour tous. Être miséricordieux parce que Dieu nous fait miséricorde par amour. Garder un cœur pur pour voir, ici et maintenant, l’amour de Dieu à l’œuvre. Se faire artisan de paix puisque la paix est la sœur de l’amour, et la condition de son existence ; ceux qui se font la guerre ne s’aiment pas ! Savoir tout risquer pour la justice, et accepter d’être moqué à cause de Jésus. Autant de signes que nous sommes capables de Dieu, capables d’amour. 

Attendus par Dieu, parce qu’aimés par lui. Les saints nous montrent les divers chemins possibles pour accueillir et vivre l’amour de Dieu pour nous. Réjouissons-nous avec eux, et avançons, éclairés par leurs vies et leurs exemples, jusqu’au royaume où Dieu nous déclarera bienheureux. Alors l’Amour sera tout en tous. Amen.