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samedi 6 septembre 2025

23ème dimanche ordinaire C - 7 septembre 2025

 L'enseignement du billet à Philémon





Onésime retourne auprès de Philémon avec la lettre de Paul entre ses mains - 
Lettrine médiévale -The British Library  © Creative Commons



 


            Aurait-il pu faire mieux ? Aurait-il pu faire plus ? Celui dont je parle, c’est Paul, l’Apôtre des nations qui écrit à son ami Philémon au sujet d’Onésime, un esclave en fuite qui lui appartenait. Pourrions-nous faire mieux ? Pourrions-nous faire plus aujourd’hui ? Car enfin, c’est la même question qui se pose pour Paul et pour nous : quel impact avons-nous, ou voulons-nous avoir sur notre société ?

            De nombreux commentateurs ont estimé par le passé que Paul aurait dû condamner l’esclavage et militer pour sa suppression, au nom de sa foi. Aurait-il pu le faire ? Non. Il se serait ridiculisé, et aurait ridiculisé la foi chrétienne naissante en essayant de le faire. Ce n’est pas, de sa part, un manque de courage politique, c’est juste du réalisme. Dans un monde où l’esclavage participe au système économique et social non seulement de l’empire romain mais de toutes les sociétés antiques, il n’est pas possible de faire déjà ce que la France ne fera que définitivement au 19ème siècle ! Paul le sait, il connaît trop bien son monde. Mais ce qu’il ne peut faire à un niveau global, il ne renonce pas à le faire à un niveau plus personnel dans un premier temps et au niveau ecclésial dans un second temps. C’est tout l’enjeu de ce petit billet à Philémon. En effet, cet esclave en fuite, il en fait son frère bien-aimé (comprenons bien qu’il l’a baptisé) parce que pour Paul, par le baptême, il n’y a plus d’esclave ou d’homme libre, car tous ne font plus qu’un en Christ (Ga 3, 28). Mais il ne s’arrête pas là ; il va au bout de ce qu’il peut faire. Le « propriétaire » de cet esclave est un chrétien, baptisé par Paul, lui aussi, et qui plus est son ami. Il lui renvoie donc Onésime avec ce petit billet pour qu’à son tour Philémon considère désormais cet homme non plus comme un esclave, mais comme un frère bien-aimé. Ce sera pour Paul et Philémon, le signe de leur communion. Grâce à Paul, les chrétiens de son temps auront appris que la foi au Christ entraine un changement de comportement, y compris dans les rapports sociaux. Nous ne savons pas l’impact de ce billet et de cette attitude fraternelle, mais je n’ai pas de doute qu’elle a fait des émules au sein de la communauté croyante. Quand tu ne peux pas changer le monde, commence par changer toi ; et peut-être que le monde changera.

            Je vous parle de cela, parce que cette semaine, le journal La Croix publiait un article sur la présence des chrétiens dans le monde politique. A l’approche des mouvements de protestation promis pour cette semaine, il interrogeait sur l’engagement des chrétiens dans leur cité. La question vaut pour chacun de nous, que nous ayons prévu de nous lancer dans une carrière politique ou pas. Nous ne vivons pas en vase clos, nous participons à ce monde. Est-ce en voyeur ? en spectateur ? Sommes-nous attentifs à ce que vivent nos contemporains ? Sommes-nous responsables quand il nous est demandé un bulletin de vote ? Il est si facile de démolir, de hurler avec la meute ; mais qui pense à construire encore ? Qui pense encore à cette belle notion de « bien commun » ? D’un côté de l’échiquier politique est refusée une participation légèrement accrue aux finances publiques de ceux qui ont nettement plus que tous les autres et qui ont largement profité des crises sanitaires et sociales. De l’autre côté, on ne parle que de révolte, de renverser la table, voire de violence. Comment construire un vivre ensemble dans ces conditions ? Chrétiens, n’avons-nous pas une voie originale à proposer, faite d’écoute, d’un vrai respect, d’une envie de vivre ensemble sans que les uns aient trop pendant que les autres n’ont même pas le nécessaire pour vivre décemment ? Comme Paul à son époque, nous ne pesons plus bien lourds, mais nous pouvons commencer chez nous, entre voisins, entre frères en Christ. Sommes-nous propriétaires de logements que nous louons ? Avons-nous pensé à faire du loyer social pour réaffirmer que le logement est un droit plutôt que de nous aligner sans cesse sur des loyers élevés ? Sommes-nous patrons d’une entreprise ? Le bien-être de nos employés nous tient-il plus à cœur qu’un chiffre d’affaires très élevé ? Je ne dis pas qu’il faut négliger l’économique ; une entreprise en faillite n’aide personne ! Je dis juste que l’humain doit être notre première attention. Sommes-nous à un poste de responsabilité quelconque ? Ne faisons-nous du bien et ne veillons-nous que sur ceux qui nous apprécient, qui chantent nos louanges, ou savons-nous aussi veiller sur ceux qui ne partagent pas notre point de vue et reconnaître leurs capacités et leurs apports professionnels ?

Dans son petit billet à Philémon, Paul nous dit clairement que le bien que nous ne pouvons pas faire au niveau collectif parce que le monde n’est pas prêt, nous pouvons le faire à un niveau personnel, là où nous avons le pouvoir de changer les choses. Cela commence dans nos familles, dans notre travail, dans nos relations avec nos voisins, dans nos communes. Petit pas après petit pas, nous pouvons insuffler un esprit nouveau, une autre manière de regarder le monde, une autre manière de considérer les hommes et les femmes de notre temps. Il ne s’agit pas de refaire le monde chrétien ; il s’agit de montrer au monde que les chrétiens ont une voie à proposer, qui ne repose ni sur l’humiliation des adversaires, ni sur la destruction du monde dans lequel nous vivons, mais sur sa conversion. Cette réalité porte un beau nom qui vient de notre foi et que le monde politique s’est réapproprié sous la deuxième république mais sans jamais hélas proposer un moyen de la vivre. Cette réalité porte le beau nom de Fraternité. Elle seule peut humaniser notre monde ; elle seule peut nous éviter le chaos ; elle seule peut changer les cœurs ; elle seule peut permettre aux croyants de vivre une vraie sainteté. Avec le psalmiste, osons le redire : Oui, il est bon, il est doux pour des frères de vivre ensemble et d'être unis ! (Ps 132,1) Amen. 


samedi 30 juillet 2022

18ème dimanche ordinaire C - 31 juillet 2022

 Riches en vue de Dieu ?




            Il y a quelque chose de pessimiste dans les lectures d’aujourd’hui, en tous cas dans la première lecture et dans l’évangile. Entre l’interpellation de Qohèleth : Vanité, des vanités, tout est vanité, l’avertissement de Dieu lui-même dans la parabole de Jésus : Tu es fou : cette nuit même, on va te redemander ta vie. Et ce que tu auras accumulé, qui l’aura ?, il n’y a guère de place pour un peu d’espoir, voire de consolation. La vie de l’homme semble n’être que vide et néant ne menant à rien. Quelle bonne nouvelle se cache donc là ? Y a-t-il seulement une bonne nouvelle pour ce dimanche ? 

            Je ne peux que vous encourager à lire dans son intégralité le petit livre de Qohèleth (encore appelé l’Ecclésiaste). C’est un livre de sagesse qui veut faire réfléchir l’homme sur sa vie et sur ses priorités. Nous avons entendu quelques versets du début du livre. S’il a effectivement un côté pessimiste de prime abord, il ne faudrait pas en rester là. L’auteur donne à celui qui le lit des clés de relecture de sa vie. Il rassemble ses réflexions sur ce qu’il a vu. Ce n’est pas une sagesse de comptoir ou de bureau ; sa sagesse est élaborée à partir de son expérience, de ses observations et de sa foi. Parce que c’est d’abord un homme croyant qui parle aux hommes de son temps et qui veut les inviter à une foi renouvelée en Dieu. Il ne s’agit pas seulement de croire en Dieu dans les derniers jours, mais tout au long de sa vie, dès sa jeunesse. Ses paroles peuvent sembler rudes, mais elles sont là pour nous faire réfléchir et nous aider à bien conduire notre vie. Ecoutez les derniers versets de ce livret : Pour conclure ces paroles, et tout bien considéré, crains Dieu et observe ses commandements. Tout est là pour l’homme. Dieu mettra en jugement toutes les actions, tout ce qui est caché, bon ou mauvais. Tout est dit : ne nous arrêtons donc pas à l’introduction, mais qu’elle suscite notre curiosité pour écouter tout ce que Qohèleth a à nous dire. Si tout semble vain dans la vie, Dieu lui est bien réel, sa Parole est notre guide : nous avons là un guide pour notre vie. N’est-ce pas une bonne nouvelle ?

 

            Il nous faut alors entendre Paul dans sa lettre aux Colossiens. Il nous offre une espérance, une vision de ce qu’est la vie chrétienne. C’est une vie les pieds sur terre et le regard levé vers le ciel. Le chrétien est un homme qui vit dans le monde d’ici-bas. Et nous devons habiter ce monde, mais à notre manière, forts de la foi qui est la nôtre. Le Christ, par sa mort et sa résurrection, nous permet de dépasser le pessimisme qui ouvre le livre de Qohèleth, parce que par sa Pâque, il nous ouvre à la vie avec Dieu. Cette vie avec Dieu, ce n’est pas pour plus tard, quand nous serons morts ; non, cette vie est pour maintenant. Nous sommes déjà saints par notre baptême ; nous sommes déjà pleinement vivants en Dieu. Ecoutez bien Paul : en effet, vous êtes passés par la mort et votre vie reste cachée avec le Christ en Dieu. C’est la réalité d’un baptême reçu et vécu. Pour parler comme saint Jean, nous sommes dans le monde sans pour autant être du monde. Nous avons un art de vivre chrétien à développer qui témoigne de notre foi. Il ne s’agit pas d’être triste ou compassé ; il s’agit de vivre de la joie de posséder déjà le Royaume et de rayonner le Royaume. Nous ne sommes pas devenus chrétien pour être mal embouché, tristes à mourir, ou que sais-je encore ! Nous sommes chrétiens pour faire rayonner la joie de l’Evangile de Jésus mort et ressuscité pour notre vie ; nous sommes chrétien pour faire rayonner la joie du Salut. Un chrétien ne peut pas être un homme triste, mauvais coucheur, remplis d’amertume. Gardant les yeux tournés vers sa patrie, le Ciel où Dieu nous attend, il se sait aimé, il se sait capable d’aimer de l’amour même de Dieu. Il est impératif que nous portions à nouveau au monde la bonne odeur de Jésus ressuscité ! Par notre foi, nous savons qu’il n’y a plus le païen et le Juif, le circoncis et l’incirconcis, il n’y a plus le barbare ou le primitif, l’esclave et l’homme libre ; mais il y a le Christ : il est en tout, et en tous. Comment dire mieux que cela le souci de la fraternité universelle qui doit nous animer ? Comme nous l’a redit le Pape François : nous sommes tous frères (Fratelli tutti). Voilà encore une bonne nouvelle ! 

 

            Soyons riches de fraternité, riches de la foi que le Christ nous offre de vivre à sa suite. Gardons les pieds sur terre pour aller à la rencontre de celles et ceux que Dieu met sur notre route ! Gardons les yeux levés vers le Ciel, vers le Christ assis à la droite de Dieu : c’est là que nous sommes attendus. Et nous serons riches en vue de Dieu, riches de cette foi qui nous élève, riches de ces frères qui nous accueilleront auprès de Dieu. Que rien d’autre ne compte ; que rien d’autre ne prenne plus d’importance ! Amen.

samedi 2 juillet 2022

14ème dimanche ordinaire C - 03 juillet 2022

 Réjouissez-vous avec Jérusalem ! 



(Arcabas, Le messager de la joie)



            Réjouissez-vous avec Jérusalem ! Ce cri du prophète Isaïe, il nous faut le faire nôtre, plus que jamais. Il nous redit la confiance que nous pouvons avoir en Dieu dans les moments difficiles de notre histoire. Il nous redit que rien n’est jamais fini de notre espérance. 

            Quand il est prononcé pour la première fois, Jérusalem ne va pas bien du tout. En fait, il ne reste rien de la belle ville de David, à part quelques ruines. Il y a longtemps, en punition des nombreux péchés du peuple, la ville fut rasée par Nabuchodonosor, ses habitants emmenés en exil. Le peuple que Dieu s’était choisi n’existait plus ; le Dieu d’Israël lui-même semblait vaincu par les dieux étrangers. La défaite était totale ; la désolation était absolue ; l’espoir était vain. Il faudra le temps de l’effacement, le temps de la conversion pour que ce cri : Réjouissez-vous avec Jérusalem ! puisse non seulement être poussé, mais encore être entendu. Car le prophète ne prêche pas dans le désert ; il prêche à des hommes et à des femmes qui attendaient à nouveau un signe de Dieu, lui qui jadis avait entendu le cri de son peuple opprimé en Egypte. Ce cri d’Isaïe vient redonner courage et annoncer que Jérusalem sera reconstruite, que la période de l’exil est terminée, que l’humiliation du peuple est effacée et que ses nombreux péchés sont pardonnés. 

            Comprenez-vous alors pourquoi je vous ai dit qu’il fallait que nous fassions nôtre ce cri ? Nous avons toutes les raisons de désespérer. Depuis la publication du rapport Sauvé, l’Eglise de France est comme sonnée et les affaires semblent succéder aux affaires. Après le retrait des archevêques de Lyon puis de Paris, la visite apostolique du diocèse de Toulon qui a conduit à la suspension des ordinations dans ce lieu, les fermetures définitives de quelques communautés nouvelles, voici la visite apostolique de notre diocèse. Elle commence à peine, mais nombreux sont ceux qui, ne sachant rien, n’hésitent pourtant pas à spéculer et à répandre le venin de la discorde et de la suspicion. Ajoutez à cela le fait qu’il n’y a eu qu’un seul prêtre ordonné cette année et aucun diacre en vue du sacerdoce, et vous pouvez en conclure, comme le font certains, que tout va mal dans notre belle Eglise d’Alsace. Il est urgent que nous retrouvions l’espérance ; il est urgent de nous réjouir de ce qui se fait de bien, dans notre communauté comme ailleurs dans le diocèse ; il est urgent de se réjouir d’être croyant ; il est urgent de retrouver notre confiance en Dieu qui peut tout et qui n’abandonne jamais son peuple. Un croyant qui désespère est un croyant perdu. 

            Pour retrouver l’espérance, il nous faut revenir à l’enseignement de Jésus et à la mission qu’il a confiée à ses disciples. L’Evangile de ce dimanche est on ne peut plus clair : Dites-leur le règne de Dieu s’est approché de vous. Nous n’avons rien d’autre à dire, rien d’autre à faire, pas même et surtout pas à chercher à les convertir : cela est l’œuvre de Dieu lui-même. Lui seul peut toucher les cœurs, lui seul peut convertir. Mais nous pouvons et devons témoigner de ce règne de Dieu devenu proche des hommes. Nous le ferons par notre espérance ; nous le ferons par notre art de vivre en fraternité ; nous le ferons par notre confiance sans faille en Dieu, notre Père, en Jésus, notre Sauveur et en l’Esprit qui nous fait vivre en frères. Il n’y a même pas à insister auprès de ceux qui refuseraient de nous entendre, juste à leur redire : Sachez-le, le règne de Dieu s’est approché. Et n’oublions pas la première parole à dire avant même l’annonce du règne de Dieu : Paix à cette maison ! L’œuvre de Dieu que nous avons à propager, c’est fondamentalement la paix entre tous, la paix pour tous. Ce n’est pas la peine de vouloir parler de Dieu si notre but est d’engendrer des conflits. Notre devoir premier, c’est la paix et l’annonce du règne de Dieu qui est toujours un règne de paix. Dieu ne peut pas régner dans les cœurs agités, dans les cœurs qui se font la guerre. Souvenons-nous du message des anges quand Dieu est entré dans le monde en son Fils Jésus. Il résonnait ainsi : Gloire à Dieu au plus haut des cieux, et paix sur la terre aux hommes qu’il aime ! Il n’y a là rien de difficile à comprendre, me semble-t-il ! Invoquer Dieu pour faire la guerre et pour détruire l’homme est une hérésie doublée d’un blasphème, et ce dans toutes les religions. 

            Au moment où nous entrons en vacances et profitons d’un temps de repos bien mérité, demandons à Dieu cette paix du cœur et cet art de vivre en frères qui nous fera annoncer son règne par notre vie simple et ordinaire. Puissent les hommes et les femmes que nous rencontrerons, découvrir à travers nous ce règne de Dieu devenu proche des hommes. Qu’ils soient croyants ou non, qu’ils soient engagés à construire avec nous un monde plus juste et plus fraternel, un monde plein d’espérance en demain qui vient. Amen.


samedi 17 avril 2021

3ème dimanche de Pâques B - 18 avril 2021

 Passons de l'ignorance à l'intelligence des Ecritures.






(Tableau de Duccio di Buoninsegna, Jésus ressuscité apparaît à ses disciples, XIVè siècle, 
Détail de la Maesta, Musée dell'Opera Metropolitana, Sienne)


        Nous sommes tellement pris dans les tourments de la crise sanitaire que d’autres événements, pourtant historiques, nous échappent complètement. Ainsi cette déclaration signée par le conseil permanent de la Conférence des évêques de France, intitulée Lutter ensemble contre l’antisémitisme et l’antijudaïsme sera la pierre de touche de toute fraternité véritable.  Elle a été remise le premier février 2021 au Grand Rabbin de France, au Président du Consistoire central et au Président du CRIF. Cette déclaration rappelle notre lien spirituel unique avec le judaïsme. Plus que jamais, écrivent les évêques, il faut rappeler l’importance des racines juives du christianisme. Nous ne pouvons pas considérer le judaïsme simplement comme une autre religion : les juifs sont nos ‘frères ainés’ (saint Jean-Paul II), nos ‘pères dans la foi’ (Benoît XVI). Souvenons-nous que Jésus, le Verbe de Dieu, a lui-même prié les Psaumes, lu la Loi et les Prophètes. Au cœur même de nos actions liturgiques et de notre prière personnelle, par la réception et la proclamation des textes de l’Ancien Testament, avec l’apôtre Paul, nous nous souvenons que ‘les dons et l’appel de Dieu sont irrévocables’. 

          Si je vous en parle ce matin, c’est parce que la liturgie nous invite, par deux fois, à nous souvenir de cela et à ne pas nous servir des Ecritures pour condamner les Juifs à cause de la mort de Jésus. C’est le pape saint Jean XXIII qui, en 1962, a fait disparaître avec raison la mention des juifs perfides de la grande prière du Vendredi Saint. Ecoutons le témoignage du Christ lui-même tel qu’il nous est redonné par Luc dans l’évangile entendu ce matin. Il aurait dû éviter tout antisémitisme au sein même de l’Eglise. Luc écrit ceci : Alors il ouvrit leur intelligence à la compréhension des Ecritures. Il leur dit : ‘Ainsi est-il écrit que le Christ souffrirait, qu’il ressusciterait d’entre les morts le troisième jour, et que la conversion serait proclamée en son nom, pour le pardon des péchés, à toutes les nations, à commencer par Jérusalem’. La mort de Jésus et sa résurrection ne sont ni un accident de l’histoire, ni un simple accomplissement de la volonté meurtrière de quelques-uns à l’égard de Jésus. La mort et la résurrection de Jésus étaient des incontournables pour que se réalise le projet de salut de Dieu, projet de salut intégral au sens où l’homme devait ainsi être définitivement et totalement libéré, y compris de la Mort et du Péché. Cette libération ne pouvait se faire sans que le Messie de Dieu, le Christ, n’affronte lui-même ces deux ennemis du genre humain et de Dieu : la Mort et le Péché. Cet affrontement était inévitable pour que nous puissions dire que nous sommes vraiment libres, vraiment sauvés. L’imputer à tout un peuple, parce que certains de ses chefs ont conduit à l’accomplissement de l’inévitable, est tout simplement hors de propos. Jésus ne le fait pas ; pas plus que ses Apôtres qu’il a envoyé pour témoigner de l’œuvre de salut réalisée par Dieu à travers lui. 

          Ecoutons bien Pierre dans son discours rapporté par le même Luc, dans son livre des Actes des Apôtres. Il commence par rappeler les faits : Hommes d’Israël, le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob, le Dieu de nos pères, a glorifié son serviteur Jésus, alors que vous, vous l’aviez livré, vous l’aviez renié en présence de Pilate qui était décidé à le relâcher. Vous avez renié le Saint et le Juste, et vous avez demandé qu’on vous accorde la grâce d’un meurtrier. Vous avez tué le Prince de la vie, lui que Dieu a ressuscité d’entre les morts, nous en sommes témoins. Et c’est ensuite que Pierre nous montre qu’il ne leur en tient aucune rigueur en deux temps : D’ailleurs, frères, je sais bien que vous avez agi dans l’ignorance, vous et vos chefs. Premier temps : appelleriez-vous ‘frères’ ceux que vous considérez comme meurtriers ? Je ne crois pas. C’est la première manière de Pierre de montrer que l’accusation faite par les générations suivantes de déicide ne tient pas. Et si certains n’en étaient pas convaincus, Pierre enchaine immédiatement avec un second temps : Mais Dieu a ainsi accompli ce qu’il avait d’avance annoncé par la bouche de tous les prophètes : que le Christ, son Messie, souffrirait. Peut-on honnêtement tenir rigueur à des hommes ignorants de l’accomplissement de la Parole de Dieu, maintes fois répétée par ses prophètes ? L’appel à la conversion qui suit : convertissez-vous donc et tournez-vous vers Dieu pour que vos péchés soient effacés, n’est pas à comprendre comme un appel à devenir chrétien au sens où nous l’entendons aujourd’hui. La séparation Juifs/Chrétiens n’est pas encore réalité à ce moment-là. C’est un appel à vivre ce que les Apôtres eux-mêmes ont vécu : un retour profond et véritable à Dieu. C’est un appel à vivre ce que Pierre a lui-même vécu, lui qui avait tout autant renié le Christ, par trois fois, au moment de son procès ! C’est un appel à comprendre ce projet d’amour de Dieu pour son peuple et à quitter les voies du péché pour une vie de justice. 

          Quand je constate qu’en 2021, il faut encore une déclaration solennelle des évêques de France pour nous inviter à lutter contre l’antisémitisme et l’antijudaïsme, je me dis que l’appel de Pierre à la conversion est toujours d’actualité… pour les disciples du Christ. Nous avons toujours à lutter contre nos vieux démons ; nous avons toujours à lutter contre notre propre ignorance du projet de Dieu ; nous avons toujours à travailler à l’œuvre de Dieu en établissant et en vivant une fraternité réelle avec tous les hommes, qu’ils soient chrétiens, croyants autrement ou non croyants. Là est la volonté de Dieu ; là sera le signe que nous avons compris que le Christ est vraiment ressuscité. A nous d’en être les témoins en nous faisant acteur intelligent de cette fraternité réelle. Amen.

samedi 6 mars 2021

3ème dimanche de Carême B - 07 mars 2021

 Dieu donne un cadre pour rendre notre vie plus belle.





(©️Tableau de Sieger KÖDER, Le don de la Loi au Sinaï

publié dans Die Bilder der Bibel von Sieger KÖDER, éd. Schwabenverlag)


            Rendre notre vie plus belle : c’est l’invitation que je vous adressais pour ce Carême. Nous sommes partis avec comme seul bagage l’aumône, la prière et le jeûne, toutes choses recommandées par le Christ lui-même pour que nous puissions vivre une vie aux dimensions de la vie de Dieu. Puis nous avons contemplé comment Dieu, le premier, a embelli sa vie et celles des hommes en renonçant à la colère dévastatrice et en établissant une nouvelle Alliance avec Noé. Dimanche dernier, la liturgie nous rappelait que Dieu lui-même se chargeait de rendre notre vie plus belle et nous faisait entrevoir déjà la beauté future de notre vie quand nous le verrons face-à-face. Aujourd’hui, Dieu nous fait faire un pas de plus en offrant un cadre précis qui nous permettra toujours de garder notre vie belle. Ce cadre, c’est la Loi qu’il nous offre. 

            Il y a toujours des esprits chagrins pour considérer la Loi, toute loi, comme quelque chose de contraignant : elle empêcherait les hommes de faire tout ce qu’ils voudraient faire, en plaçant des balises, des frontières à ne pas franchir. Ils oublient un peu vite que si la loi, de fait, interdit certaines choses, elles rend aussi toutes les autres choses possibles. Et la première chose que la Loi, toute loi, doit rendre possible, c’est le vivre ensemble. La Loi que Dieu donne, nous l’avons entendu en première lecture, commence par rappeler le fondement de cette Loi, qui n’est pas arbitraire, mais qui est la personne même de Dieu, et Dieu en tant que celui qui a fait sortir [son peuple] du pays d’Egypte, de la maison d’esclavage. Autrement dit, cette Loi nous tourne d’abord vers Dieu, source de notre vie, source de notre liberté. En ce sens, nous pouvons dire que Dieu nous donne sa Loi non pour nous restreindre, mais pour nous garder dans cette liberté qu’il nous a lui-même acquise. Cette Loi affirme que nous sommes libres tant que nous restons du côté de ce Dieu qui nous libère et tant que nous respectons ceux qui nous ont donné la vie (nos parents) et ceux que Dieu met sur notre route (notre prochain). Ce que la Loi de Dieu interdit, c’est de regarder l’autre comme quelqu’un dont je peux me servir ou que je peux asservir, que ce quelqu’un soit Dieu lui-même ou qu’il soit un humain.  Elle définit ainsi le cadre de notre relation à Dieu et de nos relations interpersonnelles.

            Sans doute est-ce parce que ce cadre n’est plus respecté, que nous voyons, dans l’Evangile, Jésus entrer en colère comme jamais, allant jusqu’à utiliser un fouet pour faire place nette dans le Temple du Seigneur. J’imagine assez bien ce qui a pu se passer. La fête de la Pâque juive (qui rappelle justement la libération d’Egypte) approchait. Il devait y avoir à Jérusalem plus de monde que d’habitude. Il fallait pouvoir fournir plus d’animaux pour les sacrifices, et certains ont dû s’étendre un peu, au-delà des espaces réservés. Peut-être aussi, certains ont-ils augmenté un peu les prix des animaux vendus (la bonne vieille loi du marché) rendant ainsi l’offrande des plus pauvres plus difficile. Comme le dit Jésus, le Temple ressemblait moins à une maison de prière, et davantage à un centre commercial. Quand Dieu n’est plus respecté, l’homme ne l’est plus non plus. C’est ainsi que je comprends l’attitude de Jésus. Puisqu’en lui, Dieu et l’homme sont liés, puisqu’il identifie son propre corps au sanctuaire où Dieu réside, il fait de chacun de nous un sanctuaire un Dieu réside. Profaner le Temple de Dieu, c’est profaner la dignité de l’homme qui porte en lui l’image de Dieu ; et profaner l’homme et sa dignité, c’est donc aussi profaner Dieu. Ce que la Loi de Dieu offrait, à savoir une vie dans le respect de Dieu et dans une vraie fraternité, n’est plus possible. La colère de Jésus est légitime et nous invite à retrouver le sens de Dieu pour retrouver le sens de la fraternité entre les hommes. 

            Notre vie est belle, est plus belle, dès lors que nous reconnaissons sa source, Dieu, et que nous reconnaissons tous ceux que cette source nous donne de rencontrer comme des frères. Notre vie devient plus belle lorsque nous sommes capables de communion avec Dieu et avec tous nos frères et sœurs en humanité. C’est ce que le pape François nous rappelle dans sa lettre encyclique Fratelli tutti que je ne peux que vous inviter à lire durant ce temps de carême. Elle nous permet de comprendre très concrètement comment rendre notre vie et la vie du monde plus belle. Elle nous rappelle que la fraternité n’est pas une option, mais la condition sine qua non pour une vie plus belle pour tous. La fraternité est la condition sine qua non de notre salut. La fraternité est la condition sine qua non de la paix, comme nous le rappelle encore le voyage que le pape effectue en ce moment en Irak. Il nous faut développer cette conscience qu’aujourd’hui ou bien nous nous sauvons tous ou bien personne ne se sauve, écrit le pape François dans son encyclique. 

Voici donc une nouvelle piste pour rendre notre vie plus belle au moment où nous allons à la rencontre du Seigneur qui livre sa vie pour nous. Vivre en frères parce que Dieu nous fait frères par le sacrifice de Jésus ; voilà le cadre de la nouvelle Loi, de la nouvelle Alliance qui nous est proposée. Vivre en frères, même avec ceux qui ne croient pas comme nous, même avec ceux qui ne croient pas du tout, pour rendre le monde plus humain, pour rendre notre vie plus belle, par la grâce de Dieu. Nous n’avons rien à perdre à essayer, mais tout à gagner : des frères, la paix et le salut du monde. Amen.

samedi 24 octobre 2020

30ème dimanche ordinaire A - 25 octobre 2020

 Fratelli tutti et tutti quanti !



(Source internet : https://selmourconceptions.com/lamour-comme-source-de-vie-invisible-et-indivisible/)


        Le 03 octobre dernier, à Assise, le Pape François signait sa troisième encyclique, intitulée « Fratelli tutti », Tous frères ! A côté des explications de texte officielles, nous avons vu fleurir sur les réseaux sociaux tout un tas de commentaires plutôt acerbes, loin du contenu de l’encyclique. C’était comme si celui qui venait de nous inviter à la fraternité universelle s’attirait par le fait même l’inimitié de tous, en tous les cas de beaucoup. « Pape rouge qui ferait mieux de parler à son Eglise plutôt que de s’occuper de politique », pour ne prendre que les remarques les plus tendres ! Et ne croyons pas que les attaques ne venaient que des autres, de ceux qui ne croient pas comme nous, voire de ceux qui ne croient pas du tout. J’aurais aimé que ce soit le cas ; mais non, les attaques les plus virulentes venaient de son propre camp. L’idée d’une fraternité universelle a encore du mal à faire son chemin, même chez les chrétiens. 

            Pourtant, on aurait pu croire, après des siècles de méditations des textes bibliques proposés en première lecture et en évangile ce dimanche, on aurait pu croire donc que l’amour serait passé dans les mœurs, que la fraternité ne serait pas un problème. On aurait pu croire que, après des conflits mondiaux qui avaient déchiré la planète au siècle dernier, après l’horreur des camps de concentration (ceux du nazisme comme ceux du bolchévisme), on aurait pu croire donc que les hommes avaient fait le choix d’un « plus jamais ça » et que la fraternité s’imposait comme le chemin naturel pour rassembler les hommes, garantir la paix et assurer le bonheur de tous. Il semblerait que ce ne soit pas encore le cas. Il nous faut donc reprendre sans cesse la méditation de ces textes fondamentaux de notre foi que la liturgie de ce dimanche nous donne d’entendre encore. 

            Dans l’encyclique, le Pape François propose une méditation de la parabole du bon samaritain, dont il rappelle l’arrière-plan. Et pour ce faire, il cite, entre autres, l’extrait du livre de l’Exode que nous avons entendu aujourd’hui. En effet, la fraternité ou l’urgence de l’amour du prochain, est une réalité fortement ancrée dans les textes de la Bible. Le pape rappelle, je le cite : Dans les traditions juives, le commandement d’aimer et de prendre soin de l’autre semblait se limiter aux relations entre les membres d’une même nation. Le précepte ancien « Tu aimeras ton prochain comme toi-même » (Lv 19, 18) était généralement censé se rapporter à des concitoyens. Cependant, surtout dans le judaïsme qui s’est développé hors de la terre d’Israël, les frontières se sont élargies. L’invitation à ne pas faire aux autres ce que tu ne veux pas qu’ils te fassent est apparue (cf. Tb 4,15). Le sage Hillel (1er siècle avant Jésus Christ) disait à ce sujet : « Voilà la loi et les prophètes ! Tout le reste n’est que commentaire ». Le désir d’imiter les attitudes divines a conduit à surmonter cette tendance à se limiter aux plus proches : « La pitié de l’homme est pour son prochain, mais la pitié du Seigneur est pour toute chair » (Si 18,13) (FT 59). Il y a donc là la raison première de la nécessité d’aimer : aimer le prochain, quel qu’il soit, c’est entrer dans l’imitation de l’amour de Dieu. Le croyant en Dieu ne peut pas aimer moins que son Dieu ; le croyant en Dieu se doit, par sa manière d’agir et d’aimer, enseigner comment Dieu agit et aime. Il ne peut donc faire moins bien que Dieu. Il doit tendre vers cette perfection de l’amour qui est en Dieu, qui est Dieu. Il nous faudrait relire ici l’enseignement d’un saint Jean qui nous dit que Dieu est amour, mais aussi que celui qui n’aime pas son frère, qu’il voit, ne saurait aimer Dieu qu’il ne voit pas ! (1Jn 4,20). 

            Ecoutons encore le Pape François (FT 88). A partir de l’intimité de chaque cœur, l’amour crée des liens et élargit l’existence s’il fait sortir la personne d’elle-même vers l’autre. Faits pour l’amour, nous avons en chacun d’entre nous « une loi d’extase : sortir de soi-même pour trouver en autrui un accroissement d’être ». Voilà pourquoi l’homme doit de toute manière mener à bien cette entreprise : sortir de lui-même. François explique ainsi pourquoi je ne peux pas m’enfermer dans un amour limité à une personne ou à un groupe restreint de personnes. L’amour ne vit et ne grandit qu’à mesure qu’il s’ouvre toujours plus, qu’il inclut toujours plus de monde. Sinon, il rapetisse, se recroqueville jusqu’à disparaître, jusqu’à n’être plus un amour authentique. Le plus grand danger de l’amour, c’est l’illusion de l’amour qui est présente dès que je limite celui-ci à une personne, à un groupe de personnes. Apprendre à aimer nous oblige à apprendre à aimer tout le monde ! Ou nous courons le risque de n’aimer jamais vraiment. 

            Un des aspects de notre condition chrétienne est de n’être que de passage sur cette terre. Venant de Dieu et allant vers Dieu, nous pouvons dire que nous ne sommes que des étrangers en terre étrangère. Notre patrie véritable, c’est le royaume où Dieu nous attend. Notre pèlerinage sur cette terre ne peut être qu’un pèlerinage d’amour si nous ne voulons pas perdre la boussole qui nous mènera vers le Père éternel. Mettons en œuvre le double commandement de l’amour en vivant une fraternité universelle plus que jamais nécessaire en ces temps troublés qui sont les nôtres. Par l’amour de Jésus, vers l’amour en Dieu, en passant par l’amour des autres. De tous les autres. Il n’y a pas d’autre chemin possible. C’est ce que le Christ a enseigné par sa vie ; c’est ce que nous devons enseigner par la nôtre. Amen.  

samedi 25 mai 2019

6ème dimanche de Pâques C - 26 mai 2019

Quand la Parole de Dieu éclaire nos choix…









Il arrive, par le plus grand des hasards ou alors parce que Dieu a beaucoup d’humour, que les textes que nous entendons le dimanche à la messe, rejoignent parfaitement ce que nous vivons à un moment donné de notre histoire. Je crois que c’est le cas en ce dimanche précis de l’année 2019 où nous sommes appelés aux urnes pour désigner, au-delà de nos représentants au Parlement Européen, quel genre d’Europe nous voulons. Et c’est l’extrait du livre des Actes des Apôtres qui vient justement nous provoquer sur cette question.


Je m’explique. La question qui se pose à la jeune communauté croyante, dont nous suivons l’évolution depuis Pâques, est celle de son ouverture… ou non. Nous sommes après le premier voyage missionnaire de Paul. Malgré les difficultés rencontrées, nous pouvons dire que cette expérience fut une réussite. Des peuples étrangers sont venus à la foi au Christ, mort et ressuscité. Et ces peuples n’étaient pas forcément juifs au départ. Si Paul a bien pris soin de s’adresser toujours en premier à ceux issus de sa religion, il n’a pas hésité, devant les réticences de certains responsables juifs, à se tourner vers les païens. L’Evangile du Salut rencontrait là un écho favorable. Les membres de la jeune communauté auraient dû se réjouir de ce que le Christ soit de plus en plus connu. Mais non, il s’est trouvé des esprits chagrins pour aller dire à ces peuples qu’ils ne pouvaient pas devenir chrétiens sans avoir d’abord été circoncis, donc sans avoir d’abord été juifs. Pas d’étrangers chez nous ; ou ils deviennent comme nous ou ils ne seront pas des nôtres. L’assemblée de Jérusalem allait trancher cette question. Que décidera-t-elle ? Que l’Eglise naissante doit se recroqueviller sur elle-même, n’acceptant personne qui ne fut d’abord juif ? Ou allait-elle donner quitus à l’Esprit Saint qui se manifestait quand, où et comme il l’entendait ? 


Il faut bien se rendre compte que ce n’est pas là une petite histoire sans importance. Ici, à Jérusalem, dans cette assemblée, allait se jouer l’avenir de la communauté de ceux qui reconnaissent en Jésus leur Sauveur. Pourquoi ? Parce que si elle faisait le choix du repliement sur ses origines, elle serait à terme condamnée à disparaître ! Et Paul, dans ses lettres, ne cache pas le danger réel pour les croyants. Si la mort et la résurrection du Christ ne suffisent pas pour être sauvé, alors le Christ est mort pour rien. Si l’obéissance à la Loi devait rester première, alors connaître le Christ ne servirait à rien. Au mieux, cette bande de chrétiens serait un courant de pensée parmi d’autres dans le judaïsme de l’époque. Mais si la mort et la résurrection du Christ change quelque chose dans les rapports entre l’homme et Dieu, alors la Loi devient seconde, et le salut est bien accordé par la foi que le fidèle accorde à Jésus qu’il reconnaît comme Messie, Christ et Sauveur. Le chemin vers le salut, pour le chrétien, c’est le Christ. Et l’Eglise peut donc, sans danger aucun pour elle, s’ouvrir à toutes les nations vers lesquelles le Ressuscité envoie ses disciples. Le groupe des croyants n’existe pas pour lui-même : il existe pour et par les hommes qui le composent ; il existe pour et par les hommes qui le rejoignent. L’ouverture aux autres n’est pas une option ; c’est une nécessité vitale pour être fidèles à l’ordre donné par le Christ ressuscité lui-même : Allez, de toutes les nations faites des disciples, les baptisant au nom du Père et du Fils et du Saint Esprit. 


La question de l’ouverture nous est posée aujourd’hui : voulons-nous une Europe dont les peuples se replient tous sur eux-mêmes, avec des frontières bien hautes pour éviter à d’autres de nous envahir, ou voulons-nous une Europe de la rencontre et donc une Europe de la Paix ? Faut-il rappeler que, pour la première fois de son histoire, ce continent connaît 70 ans de paix, alors que quand nous vivions tous dans notre pré carré, nous ne cession de désirer et d’envahir celui des autres ? Est-ce cela que nous voulons pour nos vieux jours ? Est-ce cela que nous voulons pour nos enfants ? Notre région si particulière n’a-t-elle pas assez souffert de ces déchirements, de ces jalousies, de ces conflits ? 


Mais revenons à la jeune communauté croyante. Comment a-t-elle décidé ? La réponse est simple et limpide : ils se sont tous réunis, ceux qui étaient pour et ceux qui étaient contre, ils en ont discuté, ils se sont écoutés, ils ont prié et la décision s’est imposée : L’Esprit Saint et nous avons décidé… Ils n’ont pas mis la question sous le tapis ; ils ne se sont pas repliés chacun dans leur camp ; ils ont discerné, réfléchi à ce qu’était le projet de Dieu pour les hommes. Il faudrait relire tout le chapitre 15 du livre des Actes des Apôtres pour bien comprendre. Ils ne sont pas restés bloqués juste à leur sentiment : je like ou je ne like pas ! J’aime ou pas ! J’aime sa tête ou je ne l’aime pas. Ils ont écouté comment Pierre, sur l’ordre du Christ, était allé à la rencontre d’un centurion romain, et l’avait baptisé avec toute sa famille ; ils ont écouté Jacques qui a redis le projet de Dieu, rappelant les paroles des prophètes de la première Alliance. Et ils sont tombés d’accord. Un long processus, sous le signe de la Parole de Dieu. 


N’avons-nous pas à faire de même aujourd’hui ? Chrétiens, nous ne pourrons pas rester chez nous, en disant cela ne sert à rien. Et de toute manière, untel ou unetelle va gagner. Que j’y aille ou pas ne changera rien. Nous avons notre part à prendre dans cette grande question de l’Europe. Mais nous ne pouvons pas le faire sur notre sentiment, ni contre untel qui est jugé incapable chez nous. Nous avons à dire si nous faisons le choix de la paix par l’ouverture aux autres, ou si nous prenons le risque du repli et des conséquences que ce repli a toujours entraîné : l’instabilité au mieux, la guerre au pire. Parce que quand les peuples se replient, ils finissent toujours par se comparer d’abord, à envier ce qu’à l’autre ensuite, pour finalement aller le prendre par la force. Parce qu’il vaut mieux que cela aille le mieux possible chez nous, même si l’autre doit s’enfoncer dans la misère. Alors que nous pourrions décider de partager ! Le Christ lui-même ne nous invite-t-il pas à l’amour inconditionnel pour tous ? Il nous dit aujourd’hui : Si quelqu’un m’aime, il gardera ma parole (…). Celui qui ne m’aime pas ne garde pas mes paroles. La parole du Christ nous fait tous frères ; la parole du Christ nous fait l’obligation d’aimer ; la parole du Christ nous fait l’obligation d’aider le petit et le faible. Ce que vous avez fait à l’un de ces petits qui sont mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait. 


Nous ne sommes pas moins chrétiens quand nous votons que lorsque nous allons à la messe : les mêmes vertus sont à mettre en œuvre dans les deux cas. Mais nous serons moins chrétiens, donc moins humains, si, par peur, nous choisissons le repli, la fermeture à l’autre, l’exclusion de celui qui est différent. Demandons à l’Esprit Saint de nous éclairer encore, de nous faire comprendre toute la profondeur de la Parole de Dieu ; qu’il nous éclaire dans nos décisions, petites ou grandes. Qu’il nous montre où est le bien commun du plus grand nombre. Que notre conscience, éclairée par l’Esprit Saint qui nous enseigne tout, et nous fait souvenir de tout ce que [le Christ nous a] dit, nous permette de faire entendre notre voix, et nous pousse à construire un monde de paix, de liberté, d’égalité et de fraternité, pour nous et pour tous les peuples de la terre, aujourd’hui et toujours. Amen.



(Tableau de Sieger KÖDER, La fenêtre ouverte)

samedi 5 janvier 2019

Epiphanie - 06 janvier 2019

Avons-nous le droit de célébrer l'Epiphanie ?









L’actualité de cette fin de semaine est marquée, pour moi, par cette lettre anonyme hideuse adressée à un député de la Nation, à qui le ou les destinataires promettent la mort parce qu’il n’est pas blanc et qu’il serait venu profiter des avantages du pays (la France) ! Le reste de la lettre est encore plus abject et ne mérite pas qu’on le relaie. Je découvre cela au moment où je m’apprête à rédiger l’homélie de la fête de l’Epiphanie ; et je m’interroge : avons-nous le droit de célébrer encore cette fête quand des français, blancs apparemment, élevés sans doute au lait du christianisme, en arrivent à écrire pareilles horreurs ! Avons-nous le droit de célébrer l’Epiphanie, quand des responsables politiques, soucieux pour une fois d’installer une crèche dans les espaces publics, en retirent toutefois Melchior au motif qu’il est noir ?

La fête de l’Epiphanie, rappelons-le, nous fait célébrer la révélation du Fils unique aux nations, grâce à l’étoile qui les guidait (oraison de la solennité). Dieu lui-même convoque ainsi tous les peuples de la terre, quelles que soient leurs croyances ou leurs origines, à reconnaître en l’Enfant de la crèche le Fils qu’il a envoyé pour sauver tous les hommes qu’il a créés ! Ce faisant, c’est bien lui, Dieu, qui appelle tous les hommes à une fraternité universelle ; c’est bien lui, Dieu, qui nous oblige à reconnaître en tout homme un frère à accueillir, un frère à aider, un frère à aimer. Ceux que Dieu convoque ainsi dans la maison commune de notre humanité, puis-je moi les renvoyer au prétexte qu’ils n’ont pas la bonne couleur ? Ceux que Dieu aime d’un amour unique, puis-je moi les haïr au prétexte qu’ils me prendraient quelque chose qui me reviendrait de droit ? Ceux que Dieu a créés dans son unique amour, puis-je moi les anéantir au prétexte que je ne m’en reconnais pas le frère ? Comment puis-je seulement servir un tel Dieu qui semble faire tout son possible pour me contrarier ? Vous comprendrez bien, sœurs et frères en Christ, que c’est à celui qui refuse le projet d’amour de Dieu pour tous les hommes de changer et de se convertir, et non à Dieu de changer de projet. Vous comprendrez bien que c’est celui qui refuse ce projet d’amour qui doit s’ouvrir aux autres, et non aux autres de se retirer de sa présence. La terre que Dieu nous donne ne nous appartient pas ; elle est le bien commun de l’humanité. La France ne nous appartient pas ; elle est le bien commun de tous ceux et celles qui veulent vivre dans la liberté, la fraternité et l’égalité, d’où qu’ils viennent au départ, quelles que soient leurs opinions, leur foi ou leur non foi. Le refus de l’autre jusqu’à le menacer de mort n’est pas une opinion. Et notre pays devrait s’en souvenir, particulièrement après les camps de la mort que nos grands parents ont connu. 

Aujourd’hui, des étrangers viennent à la rencontre du Fils de Dieu, à l’invitation de Dieu lui-même. Aujourd’hui, nous sommes invités par Dieu lui-même à nous reconnaître tous frères, en ce Christ qu’il nous offre. Les lectures de cette fête nous montrent bien que ce n’est pas une nouvelle idée de Dieu : c’est un projet ancien, c’est l’unique projet de Dieu depuis les commencements. C’est l’unique projet de Dieu depuis qu’il s’est choisi un peuple particulier pour être lumière pour toutes les nations : les nations marcheront vers ta lumière, et les rois, vers la clarté de ton aurore, prophétisait Isaïe. Et Paul, approfondissant l’enseignement reçu du Christ par les Apôtres, affirme aux Ephésiens : ce mystère, c’est que toutes les nations sont associées au même héritage, au même corps, au partage de la même promesse, dans le Christ Jésus, par l’annonce de l’Evangile. Puisque l’Evangile est Bonne Nouvelle, nous ne saurions accepter des propos qui en réduisent la portée, ni des actes contraires à son enseignement. Regardons ce que ces étrangers nous apportent au lieu de ne voir que ce qu’ils seraient susceptibles de nous prendre. Regardons et apprécions l’or, l’encens et la myrrhe de ces rencontres avec celui qui nous est différent mais non indifférent, de celui qui nous est autre mais non hostile. Rejetons de notre vie les germes d’Hérode qui ira jusqu’à massacrer les nouveau-nés d’Israël, parce qu’incapable de s’ouvrir à la nouvelle d’un Dieu fait homme, d’un nouveau Roi pour l’univers. Cultivons le message des anges reçu à Noël et amplifié par cette Epiphanie : ils chantaient la gloire de Dieu et la paix pour tous les hommes que Dieu aime ! 

Pouvons-nous encore célébrer l’Epiphanie aujourd’hui, interrogeais-je en début d’homélie ? Nous le pouvons et nous le devons, pour toujours nous souvenir de l’unique projet de Dieu et le rendre toujours plus actuel, toujours plus réel. Ce que Dieu a accompli en Jésus Christ, poursuivons-le et vivons-le intensément. Ainsi nous participerons à construire ce monde où tous les hommes vivent en frères, par la grâce de Dieu et la volonté de son peuple. Amen.


(Jérôme BOSCH, L'adoration des Mages, vers 1510)

samedi 4 novembre 2017

31ème dimanche ordinaire A - 05 novembre 2017

Vous n'avez qu'un seul Père, celui qui est aux cieux.





Lorsque nous rencontrons Jésus à ce moment de l’évangile de Matthieu, il sort d’une longue polémique avec les scribes et les pharisiens qui voulaient le prendre au piège. Que ce soit sur la Loi ou les impôts, ils n’ont pas réussi, eux, les maîtres de la Loi, à coincer le petit rabbi qu’ils méprisent. Toujours, il les a ramenés à l’essentiel : notre rapport à Dieu. Maintenant qu’ils n’ont plus de questions, maintenant qu’ils ont épuisé leurs pièges, c’est à Jésus de prendre les choses en main ; c’est à lui d’enseigner. Et son enseignement ne vise pas à détruire les scribes et les pharisiens - puisqu’il conseille de faire ce qu’ils disent - mais à nous montrer le vrai chemin d’une vie selon l’Esprit de Dieu. Ce chemin, il le résume dans cette phrase : Vous n’avez qu’un seul Père, celui qui est aux cieux. 
 
C’est d’abord une invitation à vivre une fraternité vraie, comme le rappelait déjà le prophète Malachie dans la première lecture quand il interroge : Pourquoi nous trahir les uns les autres, profanant ainsi l’Alliance de nos pères ? En effet, si nous n’avons qu’un seul Père, nous sommes tous frères, appartenant à la même famille. Nous devrions donc vivre selon le même esprit de famille. Nous devrions avoir le même souci : suivre les chemins du Seigneur. Il n’y a pas lieu de faire des différences, de montrer du doigt, d’opposer ; il ne faut surtout pas, par nos manigances et nos comportements entraîner la chute de quiconque : il faut, au contraire, en toute chose rechercher l’unité. Ce n’est pas facile, j’en conviens. Aucun n’a de leçon à donner aux autres, mais tous, il nous faut avancer, ensemble, sur le chemin exigeant du pardon et de l’acceptation de l’autre tel qu’il est, pour parvenir à cette fraternité qui est d’abord un don de Dieu. Car c’est dans la mesure où nous accepterons que Dieu soit véritablement notre Père, que nous vivrons de son Esprit qui fait de nous des frères. 
 
Vous n’avez qu’un seul Père, celui qui est aux cieux. C’est aussi un appel à une plus grande humilité. Saint Paul l’écrit : ayez assez d’humilité pour estimer les autres supérieurs à vous-mêmes. En agissant ainsi, nul risque de se prendre pour un petit chef qui sait tout, comprend tout, et qu’il faut suivre à la lettre. Vous n’avez qu’un seul Maître, le Christ. Voici donc celui qu’il nous faut suivre. Sa Parole est une parole autorisée, une parole qui fait référence, une parole qui fait loi : car elle est la parole même de Dieu, le Père de tendresse, le Père qui aime, le Père qui sauve, le Père qui relève et qui pardonne. Chacune de nos paroles devrait se faire l’écho de ses paroles d’amour et de pardon. Chacune de nos paroles devrait ouvrir à son destinataire un espace de liberté et d’amour où il puisse se reconnaître comme mon frère, comme le fils de ce Père qui nous appelle. 
 
Vous n’avez qu’un seul Père, celui qui est aux cieux. A chacune de nos liturgies, nous invoquons Dieu comme notre Père. Nous le faisons à la suite de la prière eucharistique, avant de nous approcher de l’autel pour recevoir le pain de la vie, avant même encore d’échanger un geste de paix avec nos voisins. Comme si toute la suite de notre célébration dépendait de notre capacité à reconnaître Dieu comme Père. Comment, en effet, échanger la paix qui vient de Dieu si je ne reconnais pas en l’autre, celui qui est juste à côté de moi, un frère à aimer ? Comment accueillir le pain de l’eucharistie qui m’agrège au Corps unique du Christ, si je refuse à mon voisin cette qualité de fils qu’il partage avec moi depuis son baptême ? A chacune de nos liturgies, le Père nous invite à le reconnaître comme tel. Avons-nous bien conscience que nous venons ici pour le retrouver, pour vivre une véritable rencontre avec tous nos frères autour de notre Père ? Le pardon qui est annoncé est son pardon offert. La parole qui est proclamée est sa Parole de vie. Le pain qui est partagé est la nourriture qu’Il nous donne. Les personnes que nous rencontrons sont bien les frères et les sœurs qu’il nous confie pour parvenir avec eux au Royaume promis. 
 
Vous n’avez qu’un seul Père, celui qui est aux cieux. Puisse Dieu nous accorder de le découvrir ainsi chaque jour davantage. Puissions-nous avoir l’esprit et le cœur suffisamment ouverts à cette révélation pour qu’elle transforme notre regard et notre agir. Alors nous commencerons la construction de ce monde plus juste et plus fraternel où nous serons tous UN, frères et sœurs dans le Christ, rassemblés dans la louange du Dieu Unique et Vrai, vivant de l’Esprit qui fait de nous des fils. AMEN.









samedi 28 janvier 2017

04ème dimanche ordinaire A - 29 janvier 2017

La fierté de l'homme, c'est de connaître Dieu !





La question récurrente de l’enseignement religieux à l’école en Alsace Moselle ne cesse de m’interroger. J’ai souvent l’impression que les tenants de son abolition nous regardent comme des bêtes curieuses, des hommes et des femmes pas complètement finis, pas vraiment adultes. N’est-ce pas, ils ont encore besoin de Dieu dans leur vie ! Ce serait un défaut qu’il faudrait corriger urgemment, d’où ces attaques contre la présence de l’enseignement religieux dans le parcours scolaire. Moins on enseignera Dieu, moins ils y seront attachés et plus vite ils en seront libérés, délivrés… Les opposants à l’enseignement religieux à l’école voudraient donc notre bien, et surtout le bien de nos enfants. Ils auraient le souci de notre évolution, de notre maturité. N’est-ce pas beau ? 
 
Une lecture trop rapide de l’extrait de la première lettre de Paul aux Corinthiens entendu en seconde lecture pourrait leur donner raison. Quand il est lu trop vite, certains pourraient croire que Paul exalte la pauvreté, l’inintelligence et la faiblesse des gens qui composent la communauté croyante de Corinthe. Parmi vous, il n’y a pas beaucoup de sages aux yeux des hommes, ni de gens puissants ou de haute naissance... Au contraire, affirme Paul, ce qu’il y a de fou…, ce qu’il y a de faible…, ce qui est d’origine modeste, méprisé dans le monde, ce qui n’est pas, voilà ce que Dieu a choisi. Pour nos tenants modernes de la libre pensée, voilà bien qui justifie leur devoir de libération ! Même à Corinthe, du temps de Paul, les gens dit biens ne se mêlaient pas aux chrétiens. Pire, Dieu lui-même ne choisit que des faibles. Libérons-les donc de ce Dieu et ils seront forts comme nous. L’homme véritable, l’homme fort, l’homme debout n’a pas besoin de Dieu... pensent-ils !
 
Or ce n’est pas la pensée de Paul. Bien au contraire, Paul affirme que Dieu a choisi exprès les petits et les pauvres, il les a appelés pour couvrir de confusion les sages, pour couvrir de confusion ce qui est fort, pour réduire à rien ce qui est. Dieu a fait le choix des petits, des pauvres, des faibles, pour rappeler à l’homme qu’il n’est pas sa propre origine, qu’il n’est pas vraiment fort tant qu’il est sans Dieu ou loin de Dieu, qu’il n’est pas vraiment sage tant qu’il ignore Dieu, qu’il n’existe pas vraiment tant qu’il se drape dans la gloire qu’il se donne à lui-même. La fierté de l’homme, c’est de connaître Dieu ! La fierté de l’homme, c’est d’avoir été choisi par Dieu ! La fierté de l’homme, c’est d’avoir été appelé par Dieu ! Dès lors, l’homme peut connaître vraiment Dieu et découvrir en lui un Dieu qui marche avec l’homme, un Dieu qui veut la liberté pour l’homme, un Dieu qui veut le bonheur de l’homme, un Dieu qui veut la vie pour l’homme. L’homme n’aura rien de tout cela tant qu’il met son orgueil dans ses propres forces. L’homme n’existe pas vraiment tant qu’il reste auto-centré, ne voyant que son nombril, ses intérêts, son plaisir… 
 
A ceux qui veulent libérer les hommes de Dieu, le christianisme opposera toujours un Dieu qui s’est fait homme, et le dernier des hommes, pour que chacun, même le plus petit, même le plus méprisé, puisse trouver en lui une force nouvelle. La dernière place, Jésus l’a faite sienne pour toujours, en marchant vers sa croix. Et le fait que vingt siècles plus tard, des hommes cherchent toujours et encore à l’évacuer de l’espace public montre bien qu’il est pour toujours le plus méprisé des hommes. Pourtant, nous qui avons été appelés par lui, nous savons l’œuvre de libération qu’il a accompli pour tous les hommes. Nous qui avons été appelés par lui, nous savons qu’il a proclamé l’égalité de tous devant Dieu. Nous qui avons été appelés par lui, nous savons l’œuvre de fraternité à laquelle il nous invite chaque jour. Comment des esprits soi-disant éclairés peuvent-ils nous demander de renoncer à celui qui fait de nous des hommes libres, égaux et fraternels ? Comment peut-on demander à l’homme de renoncer à enseigner ce qu’il y a de meilleur pour que grandisse une humanité renouvelée en Jésus Christ, libérée de toute peur, fraternelle envers tous ? 
 
Nous avons peut-être l’air bête de suivre encore Jésus Christ ! Mais ils ont l’air fin, ceux qui nous demandent de renoncer à parler de celui qui ne veut que le meilleur pour l’homme, sa vie et son bonheur. Si nous renoncions, où l’homme trouverait-il sa joie ? Si nous renoncions, où l’homme trouverait-il sa vie ? Le vingtième siècle nous a montré la vanité des idéologies humaines qui voulaient construire un monde meilleur où l’homme seul serait Dieu ; elles se sont effondrées après avoir causé bien du mal à l’humanité, quelle que soit leur couleur politique. De Paul, apprenons à être fier dans le Seigneur : il nous a appelés pour construire un monde vraiment nouveau qui reçoit du Christ justice, sanctification, rédemption, aujourd’hui et toujours. Comme Paul, marchons à la suite de Jésus, annonçons-le à tous les hommes : que tous sachent qu’il est la vie et le salut de l’homme. Amen.


(Dessin de Mr Leiterer)

samedi 6 février 2016

05ème dimanche ordinaire C - 07 février 2016

Quand Dieu appelle...





Dans un entretien accordé à l’hebdomadaire l’Obs du 04 février 2016 (page 36), la ministre de l’Education nationale réaffirme son engagement contre la ‘prégnance du sentiment religieux parmi les élèves’ et ‘les crispations identitaires’. Si je condamne fortement toute crispation identitaire, car dangereuse et pour la société et pour la foi, je ne suis pas bien sûr que le fait que les élèves soient imprégnés du sentiment religieux soit à combattre. Bien au contraire, je pense qu’il vaut mieux éduquer ce sentiment pour qu’il ne se transforme pas en réflexe identitaire, signe toujours néfaste d’un repli sur soi et du rejet de l’autre. Les lectures que la liturgie nous propose en ce dimanche nous montrent justement ce qui se passe quand Dieu appelle l’homme, c’est-à-dire quand le sentiment religieux imprègne l’homme et qu’il choisit de marcher avec son Dieu. 
 
Quand Dieu appelle, nous voyons d’abord qu’il laisse l’homme libre. Après avoir manifesté sa grandeur à Isaïe, ainsi que sa miséricorde (il lui pardonne son péché), il ne dit pas à Isaïe : Va, je t’envoie, mais il interroge : Qui enverrai-je ? L’appel de Dieu suscite certes la réponse d’Isaïe, mais un espace de liberté est laissé à celui-ci. La réponse de l’homme doit jaillir d’elle-même, libre et volontaire : Me voici : envoie-moi ! Nul ne marche avec Dieu en y étant forcé ; nul ne devient prophète sur ordre ; nul ne devient apôtre s’il n’y consent. Le sentiment religieux est le signe d’une liberté absolue. Cette liberté, inscrite sur les frontons de nos édifices publics, nous vient de Dieu, nous est garantie par Dieu. J’ose l’affirmer : seul celui qui marche avec Dieu est véritablement libre. Une République qui affiche la liberté comme une de ses valeurs ne peut pas combattre en même temps cette liberté fondamentale que possède l’homme de marcher avec son Dieu. Ou alors sa liberté est une liberté étriquée, réduite et réductrice. 
 
Quand Dieu appelle, il transforme la vie de l’homme, il la rend meilleure. Paul le reconnaît, lui l’avorton devenu Apôtre des nations. C’est bien par la présence de Dieu en lui qu’il devient celui que nous connaissons aujourd’hui. C’est bien parce qu’il était imprégné de Dieu et de sa Parole qu’il a su l’expliquer aux hommes et en livrer toute la force. Il a rappelé combien cette Parole était une parole de liberté, une parole de vie, une parole qui rapprochait les hommes jusqu’à les rendre égaux. C’est bien Paul qui a écrit, plus d’une fois, qu’en Christ, il n’y a plus juif ou païen, homme ou femme, esclave ou homme libre, mais une humanité réconciliée, unifiée, d’égale dignité. Il est, 18 siècles avant la République, le chantre de l’égalité, inscrite sur les frontons de nos édifices publics. Comment peut-on affirmer que la prégnance du sentiment religieux en nous est une chose mauvaise contre laquelle une ministre de la République doit s’engager, alors même que notre sentiment religieux nous offre une égalité telle que, par notre baptême, nous devenons l’égal du Christ, et par le Christ l’égal de Dieu même ? Je ne veux pas d’une égalité qui fasse des hommes moins que ce qu’ils sont appelés à être en vérité : des hommes à la taille de Dieu. 
 
Quand Dieu appelle, il envoie vers les autres pour que tous les hommes puissent découvrir et vivre cette liberté et cette égalité que Dieu offre gratuitement. Pierre l’apprend du Christ lui-même : Sois sans crainte, désormais ce sont des hommes que tu prendras. Cette parole signe le miracle qui vient de s’opérer. Après une nuit de pêche infructueuse, sur l’ordre de Jésus, Pierre jette à nouveau les filets qui se remplissent jusqu’à éclater, à tel point qu’il faut une deuxième barque pour tout ramener à bon port. On peut dire que ces poissons tirés des eaux en grand nombre préfigurent les hommes que Pierre et ses compagnons, et à leur suite l’Eglise, sont invités à libérer des forces du Mal pour les conduire à la source de toute vie, de toute liberté, de toute égalité : le Christ Sauveur. Il ne faut jamais oublier, quand vous lisez un texte biblique qui se passe sur l’eau, que l’eau est le lieu où siège le Mal. Quand Jésus affirme que la mission de Pierre sera d’être un pêcheur d’homme, il dit bien qu’il aura à les sortir de ce Mal pour les mener au Christ. Ainsi les hommes peuvent devenir véritablement frères entre eux et frères du Christ qui, par sa mort et sa résurrection, nous obtient le salut et la vie en plénitude. La fraternité que le Christ nous propose de vivre n’est donc pas fondée sur de bons sentiments, mais sur une vie offerte par amour, une vie livrée jusqu’à la mort. Le corps et le sang du Christ livrés pour tous deviennent les garants de la fraternité que nous avons à vivre avec tous, qu’ils reconnaissent le Christ ou non. Une République qui proclame la fraternité comme une vertu à vivre ne peut pas me reprocher mon sentiment religieux qui fonde ma manière de vivre et de comprendre une fraternité absolue. Je ne veux pas d’une fraternité qui ne reposerait que sur des bons sentiments, et qui ne serait garantie que par ceux qui ne voient dans la religion qu’un problème à évacuer plutôt qu’une richesse à vivre. 
 
Aux grandes idées qui changent à mesure que changent ceux qui les défendent, je préfère la stabilité d’un vrai compagnonnage, celui du Christ, qui m’appelle à le suivre et m’offre une vraie liberté, une vraie égalité, à vivre dans une vraie fraternité. A ce Dieu qui appelle encore et toujours à marcher à sa suite, je veux redire, comme Isaïe : me voici, envoie-moi ! Avec sa grâce, je trouverai la force d’annoncer la Bonne Nouvelle d’un salut pour tous. Avec sa grâce, nous pourrons construire ensemble un monde dans lequel liberté, égalité et fraternité ne seraient ni de beaux mots incantatoires, ni des mots de combat, mais des réalités vécues, pour la joie et le salut de tous. Amen.

 (Dessin extrait de la revue L'image de notre paroisse, n° 206, Février 2004, éd. Marguerite)