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Ce blog voudrait vous permettre de vivre un chemin spirituel au rythme de la liturgie de l'Eglise catholique.

Les méditations s'appuient soit sur les textes bibliques quotidiens, soit sur la prière de l'Eglise.

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dimanche 5 juillet 2026

14ème dimanche ordinaire A - 5 juillet 2026

Devenez mes disciples.



(Gustave Doré, Jésus prêchant devant la foule)




 

            La richesse de la Parole de Dieu ne cesse de me surprendre. Nous avons eu droit aujourd’hui à un extrait du prophète Zacharie qui nous parle d’un roi qui vient pour rétablir la paix ; puis d’une méditation de Paul sur le rôle de l’Esprit Saint dans notre vie ; enfin, nous avons entendu Jésus nous parler de sa mission qui est de révéler le Père, et pour cela, il nous invite à venir à lui. Mais quelle est la cohérence de cet ensemble ? Peut-on trouver un verset qui les unirait tous et qui donnerait du sens pour la semaine qui vient ?  La réponse vient de Jésus lui-même et elle tient en trois mots : Devenez mes disciples. Mais cela signifie quoi, devenir disciple ?

            La première attitude, c’est d’accueillir celui qui vient ou qui nous appelle. C’est tellement simple que cela m’avait presque échappé. Ce roi qui vient pour établir la paix, dont nous parle le prophète, ne pourra rien si nous ne décidons pas de l’accueillir dans notre vie. Les grands hommes et les grandes femmes qui ont recherché la paix n’ont pas manqué dans l’histoire de l’humanité ; et pourtant, combien de conflits aujourd’hui encore à nos portes ? Et je ne parle même pas de la violence ordinaire dans nos rues à laquelle tous semblent se résigner ! Nous n’avons pas accueilli ces messagers de paix ; nous ne les avons pas suivis pour œuvrer avec eux à un monde plus juste et fraternel d’où les armes et les chars de guerre auront disparu. Accueillir, ce n’est pas simplement écouter ; c’est tenir pour vrai ce qui est dit ou proposé et prendre notre part. Accueillir, c’est faire nôtre la cause de celui que l’on reçoit.

            La deuxième attitude est soulignée par Paul ; elle consiste à vivre de l’esprit de ceux que l’on a accueilli. Frères, vous n’êtes pas sous l’emprise de la chair, mais sous celle de l’Esprit, puisque l’Esprit habite en vous. Celui qui n’a pas l’Esprit du Christ ne lui appartient pas. Être disciple, ce n’est donc pas juste être baptisé, mais vivre de ce Christ et de l’Esprit Saint qu’il nous a transmis. C’est passer de la théorie (l’évangile entendu) à la pratique (l’évangile vécu), en toutes choses et avec tous. Et cela, c’est un peu plus compliqué. Parce que nous avons tous de bonnes raisons de n’être pas évangélique avec untel qui nous a fait un sale coup, ou avec unetelle qui n’arrête pas de mal parler de nous. Et la liste est longue, de motifs de ne pas suivre en tout ce que nous dit l’Esprit. Il y en aura toujours un envers qui l’évangile sera trop difficile à appliquer. Mais pour Paul, il n’est pas possible de transiger. Accueillir le Christ, c’est vivre du Christ, vivre comme le Christ, pour vivre enfin, pour vivre en grand, pour vivre en entier. Si, par l’Esprit, vous tuez les agissements de l’homme pécheur, vous vivrez. Comprenez bien qu’il s’agit de l’homme pécheur en nous, et non pas autour de nous. Il n’est pas question de supprimer l’autre, mais bien de supprimer le péché et ce qui y conduit en nous. L’Esprit n’est pas donné pour supprimer ceux qui font du mal, mais pour supprimer notre propre capacité à faire le mal.

            La troisième attitude pour devenir disciple, c’est bien sûr de venir auprès de Jésus, et de rester avec lui quand bien même ce qu’il nous demande peut nous sembler lourd. Venez à moi, prenez sur vous mon joug, devenez mes disciples… Mon joug est facile à porter, et mon fardeau, léger. Je comprends ces affirmations comme une invitation à ne pas me décourager devant la tâche à accomplir. Il peut sembler quelquefois que le Christ nous demande l’impossible, par exemple lorsqu’il nous dit : Aimez vos ennemis ; ou encore celui qui regarde derrière lui n’est pas digne de moi. Bref, toutes les paroles difficiles de l’évangile ! Devenir disciple, ce n’est pas une vue de l’esprit ; devenir disciple, ce n’est pas la décision d’un moment ; devenir disciple, c’est l’œuvre d’une vie. Et cela passera forcément un jour par la croix, parce que le disciple n’est pas au-dessus de son maître, mais avec son maître. Là où passe le maître, passe le disciple. Mais le disciple y passe avec et grâce à l’enseignement et à l’exemple de son maître. Et le Christ, notre Maître, est passé partout victorieux. Même la mort n’a pu le retenir ! La vie est toujours avec lui ; la vie est toujours en lui. Devenir disciple, c’est partager cette vie et les effets de cette vie. Avec le Christ, nous pouvons tout pour le bien de tous ! Avec le Christ, la mort n’est plus à craindre ! Avec le Christ, le péché est vaincu ! Avec le Christ, Satan est défait.  

            Le changement du monde que beaucoup attendent ne viendra pas d’une recette politique. Ils semblent plus préoccupés en ce moment d’une bonne mort pour nous que d’une belle vie pour nous ! Le changement nécessaire pour que le monde devienne plus juste et plus fraternel ne viendra que d’authentiques disciples du Christ qui laisseront son Esprit infuser en leur vie pour mieux se diffuser autour d’eux. Car l’authentique disciple du Christ ne garde ni le Christ, ni son Esprit pour lui-même. Il veille à ce qu’il parvienne à tous. Devenir disciple, c’est devenir missionnaire, là où nous vivons pour que pas un seul lieu ne soit soustrait à l’amour que le Christ est venu offrir au monde. Amen. 

samedi 3 janvier 2026

Epiphanie de notre Seigneur - 4 janvier 2026

L'Epiphanie, du droit du sol au droit de la foi.




(Source Pinterest) 



 

            Le mystère de Noël se déploie chaque année dans trois moment clés de la révélation de Jésus au monde : il y a bien sûr Noël que nous avons célébré, l’Epiphanie que nous célébrons aujourd’hui, et le baptême de Jésus que nous célèbrerons dimanche prochain. Si c’est le même mystère qui est célébré, pourquoi le faire en trois étapes ? Qu’ajoute l’Epiphanie à Noël ? En quoi cette solennité nous permet-elle d’entrer mieux encore dans ce mystère d’un Dieu fait homme ?

            La nuit de Noël, nous avons célébré Dieu venu en notre chair. Dans l’Enfant nouveau-né, Marie et Joseph ont accueilli dans leur couple le Fils de Dieu fait homme. Le nom qu’ils lui ont donné, conformément à la parole de l’ange, dit à tous qu’en lui Le-Seigneur-sauve. C’est le sens même du nom Jésus. L’autre nom, révélé jadis par les prophètes, Emmanuel, dit la proximité de Dieu à son peuple : Emmanuel se traduisant par Dieu-avec-nous. C’est aussi ce que les anges ont révélé aux bergers : Aujourd’hui, dans la ville de David, vous est né un Sauveur, qui est le Christ, le Seigneur. Cette parole ne fait sens que pour ceux qui sont issus de ce peuple que Dieu s’est donné et qui attend, depuis le temps de l’Exil, la venue du Messie qui le libèrera définitivement de l’oppression étrangère. Le Dieu d’un peuple donne à son peuple le Sauveur tant attendu. Il nous faut alors nous rappeler ce que dit Jean dans le prologue de son Evangile : Il est venu chez lui et les siens ne l’ont pas reçu. La fête des Saints innocents, célébrée entre Noël et l’Epiphanie est un souvenir dramatique de ce refus d’Hérode d’accueillir celui que Dieu envoie dans le monde. La peur et la folie d’un seul a entrainé le massacre de milliers d’enfants, pour que ce nouveau-né ne vienne pas troubler davantage la vie d’un roi sous contrôle étranger. C’est cela aussi le mystère de Noël. La beauté de nos crèches ne doit pas nous faire oublier la cruauté et l’indifférence qui ont entouré cette naissance. Jésus ne semble pas le bienvenu chez lui : de la salle commune où il n’y avait plus de place au palais d’Hérode où il était inconcevable de lui faire une place, il n’y a que refus d’accueillir, incapacité à reconnaître que Dieu entre dans le monde en Jésus enfant. Seuls les pauvres et les exclus, c'est-à-dire ceux qui ont en eux l’espérance d’un Sauveur, viennent à la crèche reconnaître le roi du monde.

            Avec la solennité de l’Epiphanie, quelque chose de neuf arrive qui vient briser le cycle de l’exclusion. Matthieu le raconte ainsi : Jésus était né à Bethléem en Judée, au temps du roi Hérode le Grand. Or, voici que des mages venus d’Orient arrivèrent à Jérusalem et demandèrent : « Où est le roi des Juifs qui vient de naître ? Nous avons vu son étoile à l’Orient et nous sommes venus nous prosterner devant lui. Là où les locaux sont incapables de s’ouvrir à la bonne nouvelle, voici que des étrangers, venus de loin, cherchent et finissent par trouver celui dont ils ont vu l’étoile. Après leur passage chez Hérode, ils reprennent la route et voici que l’étoile qu’ils avaient vue à l’Orient les précédait, jusqu’à ce qu’elle vienne s’arrêter au-dessus de l’endroit où se trouvait l’enfant. Quand ils virent l’étoile, ils se réjouirent d’une très grande joie. Elle est manifestée ici la nouveauté de l’Epiphanie. Nous pouvons l’entendre ainsi : le Dieu d’un peuple particulier se révèle au monde entier pour faire comprendre qu’il n’est pas seulement venu sauver les siens, mais tous les hommes. Saint Jean, dans son prologue a écrit : Mais à tous ceux qui l’ont reçu, il a donné de pouvoir devenir enfants de Dieu, eux qui croient en son nom. Ce n’est donc plus seulement l’appartenance à un peuple qui ouvre au salut, mais la foi en celui qui est venu dans le monde, d’où que vienne celui qui croit. Il n’y a plus de privilège ou de préférence nationale ; il y a une universalité du salut qui est clairement affirmée par la visite de ces étrangers. Le peuple que Dieu se donne désormais n’est pas lié à un droit du sol, il est lié à un droit de la foi exprimée. Heureux mages qui nous valent de pouvoir devenir enfants de Dieu, alors même que le sol qui nous a vu naître, est loin du pays d’Hérode. Précurseurs de la foi des nations, ils nous permettent d’entrer dans ce peuple nouveau rassemblé par la foi en ce Fils unique de Dieu, plein de grâce et de vérité.

             De ce fait, l’Epiphanie a une conséquence éthique indéniable : elle ne nous permet plus de parler des étrangers comme étant indésirables, puisque c’est par des étrangers que la nouvelle de la naissance du Sauveur s’est fait connaître. A moins de rallier le camp d’Hérode pour qui ces étrangers sont des gêneurs qui vont nous priver de sommeil et de tranquillité, l’étranger devient un frère à accueillir, un frère qui porte pour moi une bonne nouvelle, un frère que Dieu me donne. Nous voici obligés à un nouveau regard, à un nouvel art de vivre qui bouscule nos nationalismes et nous ouvre à la catholicité, cette manière nouvelle de concevoir les relations humaines, cette manière nouvelle de concevoir la relation à Dieu. Il n’est plus le Dieu d’une terre, il est le Dieu de tous les hommes, celui qui s’est fait homme en Jésus. Ne pas reconnaître en l’étranger un frère, c’est réduire la catholicité à un pays, un continent. Ne pas reconnaître en l’étranger un frère, c’est refuser à Dieu d’être le Père de tous les hommes. Ne pas reconnaître en l’étranger un frère, c’est prendre le risque de mettre le Fils de Dieu à la porte de notre vie puisqu’il se manifeste à nous par eux aussi. Ne pas reconnaître en l’étranger un frère, c’est refuser de construire avec ce Nouveau-né le Royaume nouveau qu’il inaugure et pour lequel il donnera sa vie. Le fait que ce soient des étrangers qui viennent en Jésus adorer leur Dieu, acclamer leur Roi et reconnaître leur Rédempteur n’est pas juste une composition littéraire ; c’est une vision théologique de ce que sera cet Enfant, de ce que sera sa mission, de ce que doit être le monde. Jésus l’affirmera dans sa grande prière à la veille de sa mort : Qu’ils soient Un comme nous sommes Un.

            Et voilà que cette belle histoire pour enfant sage devient un marqueur fort de ce que sera la vie et la mission de ce Nouveau-Né, Dieu-fait-homme pour le salut de tous. Ne restons pas enfermés dans nos petites visions de ce que doit être Dieu, de ce que doit être notre monde. Ouvrons-nous à la catholicité voulue par Dieu et construisons cette fraternité universelle qui n’est que la conséquence logique de l’irruption de Dieu dans le monde des hommes. Qu’ils soient nombreux, ces mages venus d’Orient, qui nous font découvrir la nouveauté de Dieu qui se fait l’un de nous pour que nous puissions devenir à nouveau comme lui. Ainsi nous parviendrons au salut, cette vie en Dieu et avec Dieu pour toute éternité. Amen. 

samedi 16 juillet 2022

16ème dimanche ordinaire C - 17 juillet 2022

 Les torts partagées des deux soeurs. 


Bassano, Le Christ dans la maison de Marie, Marthe et Lazare
1577, Musée des Beaux-Arts, Houston



            Marie a choisi la meilleure part, elle ne lui sera pas enlevée. Si je comprends bien l’affirmation de Jésus, rappelant l’importance d’écouter la Parole de Dieu, j’ai plus de mal avec ce qu’elle a pu engendrer comme excès au cours des temps dans l’Eglise. Elle peut laisser entendre que rien n’est plus important que l’écoute de la Parole du Christ et que le service des frères est second, pour ne pas dire insignifiant. Permettez-moi donc de relire cette page d’évangile et de l’intituler les torts partagés des deux sœurs

            Tout avait plutôt bien commencé. Jésus rend visite à des amis, Marthe et Marie, les sœurs de Lazare, absent ce jour-là. Il vient se reposer, vivre un de ces temps privilégiés dont nous avons tous besoin. C’est un temps gratuit, un temps béni avec des amies. J’aime bien ce récit qui nous rappelle que Jésus s’invite dans notre vie, qu’il veut avoir besoin de nous comme amis. J’aime le fait que Jésus ait envie de se reposer chez moi ; j’aime le fait que je puisse me reposer en Jésus. Le fait qu’il soit Fils de Dieu n’enlève rien à son humanité et à ce besoin très humain d’avoir des amis, c'est-à-dire des personnes sur qui il peut compter pour passer un bon moment, pour souffler, juste être lui. Et nous voyons les deux sœurs heureuses d’accueillir Jésus. L’une, Marie, lui fait la conversation ; l’autre, Marthe, prépare ce qui est nécessaire pour que Jésus profite bien de son passage. Rien que de très normal. Chacune fait sans doute ce qu’elle fait de mieux. Tout le monde n’est pas doué pour la conversation ; tout le monde n’est pas doué pour la cuisine. Le tableau semble idéal. Parmi les nombreuses œuvres d’art représentant cette scène, deux l’ont bien comprise ainsi, montrant une Marie assise près de Jésus, heureuse de l’écouter, et une Marthe en cuisine, plumant allègrement volailles diverses et préparant des mets délicieux en quantité. Admirez le tableau de Bassano (Le Christ dans la maison de Marie, Marthe et Lazare) ou celui de Pieter Artsen (Marthe préparant le repas) et vous verrez qu’il n’y a nulle tension entre les deux sœurs : chacune fait avec plaisir ce qu’elle sait faire. Nous devons bien comprendre qu’il n’y a pas de mal à s’affairer en cuisine pour bien recevoir un invité ; il n’y a rien de mal non plus à prendre du temps avec lui, pour l’écouter et échanger les dernières nouvelles. Quiconque aime recevoir et faire plaisir sait que ce sont là les deux choses essentielles à faire lorsqu’on reçoit. Alors pourquoi l’histoire dérape-t-elle ? 

Pieter Artsen, Marthe préparant le repas, 
16ème siècle, Musée de Toulon

            Luc, qui nous rapporte cette rencontre, nous dit que Marthe vient se plaindre auprès de Jésus : Seigneur, cela ne te fait rien que ma sœur m’ait laissé faire seule le service ? Dis-lui donc de m’aider. Voici que le service qu’elle a choisi de rendre lui pèse. Pourquoi est-ce à moi d’être en cuisine ? Pourquoi l’autre, là, ne fait-elle rien ? Elle papote pendant que je déplume, nettoie et cuit ? Le premier tort de Marthe, c’est de ne plus accepter le rôle qu’elle a choisi. Elle veut faire autre chose. Son second tort, c’est de s’en plaindre à Jésus, comme si Marie lui était devenue étrangère. Pourquoi ne pas s’adresser simplement à Marie ? Lui aurait-elle refusé un coup de main nécessaire ? Elle ressemble à ces parents qui se disputent au sujet d’un enfant : tu diras à ton fils que… Pardon ! tu ne peux pas le lui dire toi-même ? C’est aussi ton fils, non ? Vous comprenez la situation… Marthe nous rappelle toutes ces fois où, dans notre vie, humaine ou spirituelle, nous envions trop les autres et ne reconnaissons plus la chance que nous avons d’être nous. Il y a des gens qui veulent tellement vivre la vie des autres, que la leur, leur devient insupportable ! Et ce serait alors à un tiers de régler ce souci. C’est l’Etat qui doit faire des lois qui abolissent toutes les différences pour que je ne sois pas singularisé ; c’est l’école qui doit mettre tout le monde sur un pied d’égalité même si c’est au prix d’un nivellement vers le bas ; c’est l’Eglise qui doit se réformer pour que l’impossible devienne possible ! Bref, c’est à un autre de faire en sorte que soit acceptable pour moi ce que je ne supporte plus. Le tort de Marie, parce que je crois bien qu’elle en a un aussi, c’est de ne pas avoir remarqué que sa sœur en faisait trop ou qu’elle avait besoin d’un coup de pouce. J’aurais bien vu le moment où Marthe et Marie, d’un commun accord, échange leur place : Marthe prenant le temps d’échanger quelques mots avec Jésus et Marie surveillant les plats préparés par sa sœur pour que rien ne déborde ni ne brûle. C’est peut-être un détail pour vous, mais ça ne mangeait pas de pain de faire ainsi, et surtout, cela aurait préservé l’esprit fraternel que Jésus était venu chercher. 

            Rappeler ce détail me permet de ne pas rejoindre la cohorte de prédicateurs qui ont fait l’éloge de Marie et le malheur de Marthe. Parce qu’à trop appuyer la réponse de Jésus, on risque d’aboutir à un travers trop bien connu et dont nous avions déjà un aperçu dimanche dernier, dans la parabole du bon samaritain. Le prêtre et le lévite, trop plein de Dieu, n’ont pas vu Dieu qui agonisait dans l’homme blessé. C’est un risque réel, quand on comprend mal la vie spirituelle, d’oublier les pauvres à force de se fondre en méditation et en prière. Marie a bien fait de se consacrer à Jésus, mais elle aurait dû aussi rester attentive à sa sœur. Marthe a bien fait de s’affairer en cuisine, car même si l’homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu, un bon rôti ou un bon gigot, c’est quand même pas mal aussi ! Mais elle n’aurait pas dû se plaindre « en haut lieu » de quelque chose qui ne concernait qu’elle et Marie. D’où le titre que j’ai donné à ma relecture : les torts partagés des deux sœurs. 

            Je me refuse finalement à choisir Marie contre Marthe et vice-versa. Les deux ont leur importance. Dans ma vie spirituelle, la prière, l’écoute de la Parole de Dieu sont aussi importantes que le service du frère. C’est une question d’équilibre pour que ma prière ne devienne pas une fuite du monde et que ma charité ne soit pas juste une activité coupée de sa source. Les grands ordres religieux l’ont bien compris, eux qui ont équilibré, même dans la temporalité d’une journée Ora et Labora : la prière et le travail. Je l’ai compris en méditant un tableau de Maurice Denis. Il représente Marthe et Marie, attablées avec le Christ, dans un tableau étrangement eucharistique. Jésus a devant lui un calice, Marie est en attitude d’écoute et Marthe apporte un plateau de pains : tout ce qu’il faut pour l’eucharistie, ce sacrement qui fait du fruit de la terre et du travail des hommes, le pain de la vie et le vin du Royaume. En chacun de nous doivent cohabiter Marthe et Marie pour que le Christ soit toujours bien reçu et bien écouté. Ainsi il pourra toujours se reposer en nous, et nous en lui. Et toute notre vie sera eucharistie. Amen.



Maurice Denis, Marthe et Marie, 1896, Musée de l'Ermitage

lundi 13 juin 2022

Pentecôte C - 05 juin 2022

 Faire route avec les disciples pour accueillir l'Esprit Saint.





            Ils ne font rien de particulier, les Onze, mais ils reçoivent tout. Ils ne font rien de particulier sinon être ensemble, et l’Esprit Saint promis par Jésus descend sur eux. S’y attendaient-ils à ce moment-là ? J’en doute : Jésus leur avait juste dit d’attendre, que l’Esprit Saint viendrait sur eux, mais il ne leur a dit ni quand, ni surtout comment il viendrait. Ont-ils eu peur de ce violent coup de vent, de ces langues qu’on aurait dites de feu ? Nous n’en saurons jamais rien. Mais nous savons ce qu’a produit en eux cet événement étrange : il les a comme libérés. Les langues de feu ont délié les langues des Apôtres qui se mirent à parler en d’autres langues, à s’exprimer selon le don de l’Esprit. Tout le reste, les nombreuses personnes qui les ont entendus, ce n’est qu’anecdote. Il est important de ne pas confondre le don et le résultat du don. Celui qui compte, c’est l’Esprit Saint ! 

            Pourquoi ne pas se focaliser sur le résultat ? Parce qu’on en viendrait à oublier l’Esprit Saint ! Pour tous ceux qui n’étaient pas dans la maison avec eux, c’est le risque majeur : croire simplement que ces hommes sont doués. Or ils n’ont pas appris de langues étrangères. Ce qui leur arrive, c’est l’œuvre de l’Esprit Saint en eux. Nous avons ici la confirmation de ce que Jésus lui-même avait dit à ses disciples, à savoir que l’Esprit s’exprimerait à travers eux et qu’ils comprendront tout. Ce qui compte, ce n’est pas ce que nous devenons capables de faire ; ce qui compte, c’est que nous accueillions l’Esprit dans notre vie. ce qui compte, c’est que nous laissions l’Esprit agir à travers nous. Ce qui compte, c’est que par l’Esprit qui agit en nous, des hommes et des femmes parviennent à entendre la Bonne Nouvelle du Salut. Ce que les Apôtres nous apprennent aujourd’hui, ce n’est pas parler en d’autres langues ; ce que les Apôtres nous apprennent, c’est comment accueillir l’Esprit Saint. 

            Cet accueil se fait d’abord dans l’obéissance à Jésus. Il leur dit d’attendre à Jérusalem jusqu’à ce qu’ils aient reçu l’Esprit, et c’est ce qu’ils font. Personne ne se plaint qu’il aurait mieux à faire ; Personne ne dit qu’il perd son temps. Ils sont ensemble, ils attendent. Sans le savoir, ils font déjà Eglise, communauté de croyants attentifs à la Parole de Dieu. Et c’est bien en Eglise qu’ils reçoivent ce don promis. Ils ne s’attribuent pas l’Esprit ; ils le reçoivent, tous ensemble et ils le laissent agir. Aucun ne se cache ; aucun ne se dérobe à l’urgence d’annoncer les merveilles de Dieu. Ces hommes qui, hier encore, vivaient repliés, apeurés, les voilà lancés dans Jérusalem, au moment où plein de monde est là. Il n’est plus temps d’être peureux ; il n’est plus temps d’être timide. L’Esprit Saint n’est pas venu sur eux parce qu’ils étaient capables d’accomplir leur mission ; non, l’Esprit les rend capable de la mission de la mission qui est désormais la leur. 

            De cela, nous devons être convaincus nous aussi. Nous avons accueilli l’Esprit dans notre vie au jour de notre baptême ; nous avons été confirmés dans cet Esprit au jour de notre confirmation. Nous avons donc été rendus capables de dire au monde les merveilles que Dieu fait pour nous. Nous avons été rendus capables d’être des disciples missionnaires, là où nous vivons, auprès de ceux que nous rencontrons. Nos contemporains nous entendent-ils annoncer ces merveilles dans la langue qui est la leur ? Ou ont-ils l’impression que nous parlons chinois ou une quelconque langue exotique, sans rapport avec leur vie, sans rapport avec leur quotidien ? Laisser l’Esprit agir en nous, à travers nous, c’est nous ouvrir à l’éternelle nouveauté de ce Dieu qui nous sauve ; c’est nous ouvrir à l’éternelle jeunesse de ce Dieu qui nous fait ses fils et filles ; c’est nous ouvrir à l’éternelle actualité de sa Bonne Nouvelle. L’Evangile n’est pas un vieux texte dont nous conservons le souvenir. L’Evangile, c’est Dieu présent à notre vie, par son Esprit, aujourd’hui et chaque jour. Laissons-nous surprendre par Dieu ; laissons-nous surprendre par ce qu’il attend de nous. Et répondons-lui ; laissons-le agir, laissons son Esprit agir à travers nous. 

Nul d’entre nous n’est Dieu. Nul d’entre nous ne peut radicalement convertir quelqu’un. Nous ne sommes pas Dieu ; nous ne sommes que ses instruments. Mais la flûte la plus belle, la harpe la plus mélodieuse ne seraient rien s’il n’y avait un virtuose pour en jouer. L’Esprit Saint est le virtuose de notre vie. Il nous fait rendre les sons les plus mélodieux, les musiques les plus douces, celles qui touchent le cœur des hommes. Comme les Apôtres, accueillons-le. Comme les Apôtres, laissons-le retentir en nous. et les hommes et les femmes de notre temps, entendront aujourd’hui encore, chacun dans leur propre langue, les merveilles de Dieu. Amen.

 


samedi 18 décembre 2021

4ème dimanche de l'Avent C - 19 décembre 2021

 Avec Marie et Elisabeth, accueillir Celui qui vient.





            En ce dernier dimanche de l’Avent, nous croisons la route de Marie et de sa cousine Elisabeth, deux autres figures de ce temps de préparation à Noël. Marie, cela va de soi puisqu’elle a été appelée à être la Mère du Fils de Dieu ; que nous la rencontrions durant l’Avent n’a donc rien d’extraordinaire. Elisabeth, sa cousine, enceinte dans sa vieillesse de Jean le Baptiste, c’est déjà moins commun. Ni elle, ni le fils dont elle est enceinte, ne jouent un rôle prépondérant dans ce temps de gestation. La mission de Jean le Baptiste, personne n’y pense encore. Et pourtant… 

            Cette scène de la Visitation est comme un passage de témoin entre la vieille Elisabeth, la figure de la Première Alliance et Marie, la figure par qui la Nouvelle Alliance peut émerger. Cette rencontre pourrait s’appeler : quand l’Ancien Testament rencontre, par avance, le Nouveau Testament. Ces deux femmes, l’une jeune, l’autre vieille, toutes deux enceintes « miraculeusement », se rencontrent au moment précis où l’Histoire des hommes va basculer vers quelque chose de neuf. Luc ne s’y trompe pas quand il rapporte l’événement. Au-delà de la joie d’Elisabeth de rencontrer sa cousine, il y a une autre rencontre qui se joue déjà, celle entre les deux cousins : Jésus et Jean le Baptiste : Lorsque tes paroles de salutations sont parvenues à mes oreilles, l’enfant a tressailli d’allégresse en moi. Si les tableaux occidentaux représentent cette scène par deux femmes se saluant, les icônes de nos frères orthodoxes vont quelquefois jusqu’à représenter les deux cousins dans le sein de leur mère respective, Jean s’inclinant profondément devant le Christ. Au-delà de la visite de courtoisie, c’est une visite hautement théologique qui se déroule sous nos yeux. Le discours d’Elisabeth ne laisse aucun doute à ce sujet : D’où m’est-il donné que la mère de mon Seigneur vienne jusqu’à moi ?... Heureuse celle qui a cru à l’accomplissement des paroles qui lui furent dites de la part du Seigneur. Rappelons ici que Marie et Elisabeth ne se sont échangées ni appel téléphonique, ni sms pour se partager la bonne nouvelle. Et pourtant Elisabeth est capable de reconnaître et de reconstituer ce qui s’est joué à l’Annonciation : un ange envoyé par Dieu annonçant à Marie sa maternité prochaine et l’acceptation par celle-ci de ce projet divin. Elle a compris « instinctivement » ce que Joseph n’avait pas su comprendre quand il avait formulé le projet de répudier sa promise en secret.

            Cette visitation achève de rappeler aux hommes que le Maître de l’Histoire, c’est Dieu. Elle rappelle aux hommes que Dieu fait comprendre son dessein de salut à qui il veut bien le révéler. Elle nous dit aussi que chacun, quel que soit son âge, peut vivre une fidélité à Dieu telle, qu’il peut sans crainte entrer dans le projet que Dieu porte pour lui. Ni Marie, ni Elisabeth n’ont sans doute saisi d’emblée la portée de ce qu’elles étaient invitées à vivre, mais toutes deux ont accepté, toutes deux ont cru. Si l’on rapproche alors leur attitude de celle des époux, Joseph, le charpentier pour Marie et Zacharie, le prêtre, pour Elisabeth, on pourrait même en déduire que les femmes ont un avantage certain. Non pas qu’elles soient plus crédules, mais certainement plus attentives à la dimension spirituelle de notre existence. Elles semblent comprendre plus vite quand Dieu fait irruption dans leur vie. Cette Visitation nous rappelle enfin que Dieu accomplit ses promesses. Il tient parole. Il ne fait pas de promesse pour nous endormir ou nous rassurer ; quand Dieu promet, il s’engage ; quand Dieu promet, il réalise. Son projet de sauver tous les hommes, le moment est venu de le réaliser, et c’est ce Fils qui grandit dans le sein de Marie qui en sera l’acteur principal. Le temps de l’accomplissement a commencé. Marie l’incarne, Elisabeth le reconnaît et le proclame. 

            Au-delà du souvenir d’une visite ancienne pour nous, ce passage d’Evangile nous interroge forcément sur notre rapport à la promesse que Dieu nous fait de nous sauver. Sommes-nous dans la confiance comme Marie et Elisabeth ou remplis de doute comme Joseph et Zacharie ? Acceptons-nous, comme ces deux femmes, d’être des acteurs de la réalisation de ce salut, ou attendons-nous que les événements se passent, sans trop nous mouiller, juste assez pour être sauvés ? De Marie et Elisabeth, nous pouvons apprendre à accueillir dans la confiance Celui qui vient. Si l’on peut considérer qu’il vient bouleverser notre vie, nous pouvons aussi considérer qu’il vient la rendre plus belle : la joie de Marie et d’Elisabeth peuvent nous en convaincre. Avec elles, entrons dans le projet de Dieu ; avec elles, réjouissons-nous de celui qui vient. Il vient faire toute chose nouvelle ; il vient inaugurer un monde nouveau. Heureux sommes-nous de croire, nous aussi, à l’accomplissement des paroles qui furent dites aux hommes de la part du Seigneur. Amen.

samedi 20 mars 2021

5ème dimanche de Carême B - 21 mars 2021

 Comment accéder à cette vie plus belle ?




               Nous sommes presque au bout du chemin de Pâques. Dimanche prochain, nous entrerons dans la Grande Semaine, la Semaine Sainte qui nous conduira aux fêtes pascales. Cette vie plus belle que Dieu nous promet deviendra notre réalité. Pour achever notre préparation, la liturgie de la Parole nous révèle comment y accéder. Trois pistes nous sont données. 

            Commençons par Jérémie. Dans ce qui est sans doute mon texte préféré de la Première Alliance, le prophète annonce une nouvelle alliance, plus solide que toutes les alliances anciennes. Jérémie fait partie de ces prophètes qui ont averti du danger de rester éloigné de la Loi de Dieu. Il a pressenti le drame de l’exil ; il a cherché à l’éviter, en vain. C’est quand tout est perdu qu’il a cette extraordinaire parole d’espérance : Voici venir des jours – oracle du Seigneur – où je conclurai avec la maison d’Israël et avec la maison de Juda une alliance nouvelle. Cette terrible épreuve de l’exil ne sera pas le dernier mot de l’histoire du peuple choisi par Dieu. si l’offense doit être réparée, les conditions de cette réparation ne seront pas l’extermination totale du peuple. Quelque chose de neuf est déjà annoncé. L’espérance n’est pas morte, et ne mourra pas en terre étrangère. Une vie plus belle est déjà annoncée. Et sa réalisation future doit donner courage à ceux qui connaissent l’exil. Cette espérance, c’est une alliance nouvelle donc. Plus forte que l’alliance avec Moïse parce que plus intérieure. L’alliance avec Moïse était inscrite sur des tables de pierre ; la nouvelle alliance sera inscrite au fond des cœurs. Elle aura un caractère intime, personnelle. Chacun aura directement accès à cette Loi de Dieu puisqu’il la portera en lui. Je mettrai ma Loi au plus profond d’eux-mêmes ; je l’inscrirai sur leur cœur. Il n’y aura plus à consulter une table de pierre pour connaître la Loi de Dieu ; chacun la portera en lui. Il n’y aura plus besoin d’apprendre à connaître Dieu ; il fera partie de la vie de chaque membre du peuple élu : Tous me connaîtront, des plus petits jusqu’aux plus grands. C’est le Nouveau Testament inscrit dans le Premier Testament. Comment un chrétien ne peut-il pas lire ici ce que le Christ réalisera dans sa propre vie, à savoir Dieu et l’homme parfaitement uni, parfaitement intime ? Comment un chrétien ne peut-il pas entendre en ces mots ce à quoi il est appelé depuis son baptême, à savoir devenir un autre Christ, un autre homme parfaitement accordé à Dieu ? Comment accéder à cette vie plus belle ? Deviens un autre Christ, accueille en toi Dieu lui-même qui veut établir sa demeure en ton cœur. 

            Jésus, dans son enseignement rapporté par l’évangéliste Jean, nous indique une autre piste pour parvenir à cette vie plus belle : accepter de mourir. Si le grain de blé tombé en terre ne meurt pas, il reste seul ; mais s’il meurt, il porte beaucoup de fruits. Si ces mots s’adresse d’abord à Jésus et à son œuvre à venir (le don de sa vie sur la croix), comment ne pas les comprendre aussi pour nous ? Si nous n’acceptons pas de livrer notre vie pour nos frères, nous resterons seul. Si nous nous replions sur nous-mêmes, nous resterons seul. Si nous ne suivons pas la voie du Christ, nous ne parviendrons pas à cette vie plus belle. Comme Jésus accepte de livrer sa vie pour notre vie, nous devons nous-aussi accepter de livrer notre vie pour nos frères et sœurs en humanité. Il n’est pas besoin de dresser ici la liste de toutes ces morts personnelles auxquelles il nous faut consentir. Chacun trouvera aisément ce qu’il doit laisser de sa vie pour devenir serviteur de ses frères. Chacun sait ce qu’il devrait changer dans sa vie pour que la vie des autres soit plus belle, et partant de là, la sienne aussi. Renoncer à quelque chose pour le bien de tous, ce n’est pas perdre quelque chose, mais c’est gagner ensemble. Qui aime sa vie la perdra ; qui s’en détache en ce monde la gardera pour la vie éternelle. 

La dernière piste nous est donnée par l’auteur de la Lettre aux Hébreux. Dans sa grande méditation de l’œuvre du Christ, il nous montre bien que la deuxième piste que nous venons de découvrir est le chemin suivi par Jésus : Bien qu’il soit le Fils, il apprit par ses souffrances l’obéissance et, conduit à sa perfection, il est devenu pour tous ceux qui lui obéissent la cause du salut éternel. Mais vous aurez noté au passage ce détail qui nous révèle la troisième piste : conduit à sa perfection, et non conduit à la perfection. Une lettre qui change tout pour nous. Nous ne devons pas atteindre une perfection générale, la même pour tous, mais notre propre perfection, celle dont Dieu nous rend capable. Ceci nous empêche d’une part de prendre la place du Christ, bien que devenu autre Christ par le baptême ; et d’autre part de courir après une perfection qui serait la même pour tous, certains ayant plus de chance au départ que d’autres. Chacun doit atteindre sa propre perfection, là où Dieu l’attend ! N’est-ce pas une perspective libératrice ? Je dois vivre ma vie, et non celle de mon voisin, ou pire, celle de Jésus ! Mais dans la vie qui est la mienne, je dois accueillir au mieux la vie et l’enseignement de Jésus pour qu’Il puisse transformer ma vie et la mener à sa perfection. 

Accueillir Dieu au plus intime de nous, nous détacher de notre vie et atteindre notre propre perfection : voici trois pistes pour vivre cette vie plus belle. A moins qu’elles ne forment trois étapes d’un unique cheminement. C’est parce que nous accueillons Dieu au plus intime de notre vie que nous pouvons nous détacher d’elle et atteindre ainsi notre propre perfection. Tout ne serait que grâce ; tout n’est que don offert par Dieu à celui qui lui ouvre sa vie. La vie plus belle, c’est la vie sous le regard de Dieu, en permanence. Amen.

samedi 26 décembre 2020

Sainte Famille - 27 décembre 2020

 Le père et la mère de l'enfant s'étonnaient de ce qui était dit de lui.


(Présentation de Jésus au Temple, Source internet)


Le père et la mère de l’enfant s’étonnaient de ce qui était dit de lui. Vraiment ? Comment cela est-il possible ? Enfin, ils savent tous les deux les conditions de la naissance de l’enfant. Ils ont bénéficié tous deux d’une intervention de l’ange Gabriel avant sa naissance, et ils s’étonnent encore de ce que l’on dit lui ! Ben oui, d’après l’évangile de Luc que nous venons d’entendre. Marie et Joseph arrivent encore à être étonnés par cet enfant, par ce que disent de lui ceux qui croisent sa route. Et cela, alors même qu’il n’est encore qu’un bébé. Imaginez ce que cela sera quand il sera grand ! Si le fait qu’ils s’étonnent encore peut sembler curieux, ce n’en est pas moins essentiel et nécessaire qu’ils s’étonnent, et ce pour deux raisons. 

La première raison, c’est que l’ange Gabriel, à l’annonce de la naissance de l’enfant, ne leur a pas tout dit. A Marie, il a annoncé qu’elle allait avoir un fils, qu’elle lui donnera le nom de Jésus, qu’il sera grand, appelé Fils du Très-Haut, qu’il recevra le trône de David son père, qu’il règnera pour toujours sur la maison de Jacob et que son règne n’aura pas de fin. Mais rien sur l’avenir immédiat de l’enfant, rien sur les choix qu’il posera, rien sur sa mort. De même à Joseph, il n’a été dit que les choses suivantes : l’enfant qui est engendré en elle vient de l’Esprit Saint, Joseph lui donnera le nom de Jésus (c'est-à-dire le Seigneur sauve, car c’est lui qui sauvera son peuple de ses péchés. Rien n’est dit sur la manière dont Jésus réalisera ce projet, rien n’est dit sur le sacrifice nécessaire pour l’accomplissement de ce projet. En fait, l’enfant leur est confié sans mode d’emploi, comme à n’importe quel parent. Quand Dieu se fait enfant, il le fait comme tous les autres et ses parents terrestres n’en savent pas beaucoup plus que les autres. Ils sont juste débarrassés de la question du sexe de l’enfant (ce sera un fils) et de la question du choix du prénom (il s’appellera Jésus). Pour tout le reste, ils apprendront sur le tas, au jour le jour, comme n’importe quelle famille. Nous voyons bien là que Dieu ne joue pas à l’enfant, il ne fait pas l’enfant, il se fait enfant, se confiant à la garde des parents qu’il a choisis. Cela nous montre aussi quelle confiance Dieu fait à l’homme quand il lui confie la réalisation de son projet de salut. Il fait de Marie et de Joseph de vrais parents, avec leurs questions, leurs doutes aussi. Ils auront à accompagner cet enfant comme n’importe quelle famille. Quand Dieu devient humain, il se confie à des humains qui le feront grandir dans son humanité. Il vivra cette humanité parfaitement au point qu’il pourra inviter les hommes à le suivre et à vivre de même pleinement leur humanité. Dieu fait comme nous, mais parfaitement, pour que nous puissions faire comme lui. Nous retrouvons le fameux « Mach’s wie Gott, werde Mensch ! ». 

La deuxième raison de l’étonnement des parents, c’est qu’ils ne se considèrent pas comme les propriétaires de l’enfant. Ils en ont reçu la garde, ils savent qu’il aura une mission à accomplir. Le reste ne dépend pas d’eux. Puisque l’ange n’a pas tout dit, ils ne savent pas tout. D’autres ont reçus des bouts de vérité au sujet de leur enfant. Ils acceptent ce fait et accueillent ces bouts de vérité qui sont autant de signe qu’ils n’ont pas rêvé leur mission. Puisque que Dieu a révélé à d’autres des choses au sujet de cet enfant, tout ce qui a été dit à Marie et à Joseph avant la naissance va donc se réaliser, bien au-delà de la seule naissance de Jésus. Et c’est bien ainsi. Marie et Joseph devront apprendre à accompagner leur enfant, comme tout parent est censé le faire. Quand l’enfant est accepté pour ce qu’il est, un être en devenir, un être qui devra faire ses propres choix, alors l’enfant peut grandir et se fortifier. Quand les adultes ne cherchent pas à s’imposer à l’enfant, ni à imposer à l’enfant leur propre vue, alors la grâce de Dieu peut être sur lui. Alors surtout il peut être ouvert à cette grâce et se laisser guider par elle. Même après la parole mystérieuse du vieux Syméon sur l’avenir de l’enfant, Marie n’emballe pas Jésus dans du papier de soie pour le protéger. Nous ne savons pas grand-chose d’autre sur l’éducation reçu par Jésus, mais nous pouvons déduire de sa vie qu’il aura appris auprès de ses parents comment vivre quand on est membre du peuple que Dieu s’est choisi. Joseph lui aura sans doute appris à être juste devant Dieu et devant les hommes, comme il l’était lui-même ; Marie lui aura appris à accueillir les grâces que Dieu accorde comme elle-même avait accueilli la grâce d’être choisi pour être la mère de Jésus. Marie et Joseph auront donné à Jésus le meilleur d’eux pour qu’il puisse donner un jour le meilleur de lui. 

En célébrant cette fête de la Sainte Famille, nous reconnaissons nous aussi que nous ne savons pas tout de Jésus et que nous devons nous-aussi nous laisser surprendre toujours et encore sur ce que les hommes disent à son sujet. Nous devons accueillir Jésus dans notre vie, reconnaître en lui le salut que Dieu prépare et nous laisser éclairer de sa lumière. Avec Syméon et Anne, puissions-nous bénir Dieu à cause de Jésus ; avec Marie et Joseph, puissions-nous rentrer chez nous avec Jésus, confiant en l’avenir ; avec Jésus, laissons la grâce de Dieu reposer sur nous et nous pourrons à notre tour accomplir ce que Dieu attend de nous. Amen.   

samedi 18 juillet 2020

16ème dimanche ordinaire A - 19 juillet 2020

Quand les choses se compliquent ! 




          Quand les choses se compliquent ! C’est ce que nous pourrions déduire de la parabole du bon grain et de l’ivraie entendue ce dimanche. Dimanche dernier, la liturgie nous donnait à entendre la parabole du semeur qui sème à tout va le grain de la Parole de Dieu. Il ne se préoccupait pas de la terre ; il semait, tout simplement, avec largesse. Et je vous expliquais qu’il nous fallait comprendre peut-être que nous étions ces différentes terres, tour à tour, selon notre vie, selon notre désir d’entendre et de vivre la Parole. Une fois bord du chemin, une fois chemin empli de pierres, une fois envahi de ronces, une fois bonne terre. Notre vie, notre maturité aussi, nous font évoluer. On ne peut donc pas définitivement classer quelqu’un, voire nous-mêmes, une fois pour toutes. Nous pouvons prendre soin de nous, améliorer la terre que nous sommes, terre qui reçoit la Parole largement répandue. Nous pouvons décider de changer, nous pouvons porter du fruit. 

            Mais voilà donc que tout se complique. Aujourd’hui, Jésus semble dire qu’il y a deux sortes d’hommes, les bons et les mauvais, les fils du Royaume et les fils du Mauvais. Un monde binaire, en noir et blanc, en bien et mal. L’histoire est simple : Le fils de l’homme sème le bon grain, les fils du Royaume ; le diable sème l’ivraie, les fils du Mauvais. Faut-il les séparer pour que l’ivraie n’étouffe pas le bon grain ? Non, dit Jésus ; il y aura un temps pour cela. Pour l’instant, les deux poussent ensemble jusqu’à la moisson que réaliseront les anges. Ouf, diront ceux qui se souviendront qu’au jour de leur baptême le signe de la croix, le signe de Jésus, a été tracé sur eux. Sûrement, nous faisons partis des fils du Royaume que Jésus a semé. Les méchants, ce n’est pas nous ; ce sont les autres, forcément ! Ah, quel soulagement ! Ils pourront même se dire qu’ils ont bien fait d’aller à la messe ce matin ; ça fait toujours du bien d’entendre dire que les bons, c’est nous. Mais sommes-nous bien sûr que c’est cela que Jésus a voulu dire ? Sommes-nous bien sûrs que Jésus nous délivre un certificat de bonne conduite sous prétexte qu’un signe de croix a été tracé sur nous et qu’un peu d’eau a coulé sur nos fronts ? 

            Nous pouvons comprendre l’histoire au premier degré et entendre le monde dont parle Jésus comme notre terre. Elle a été ensemencée du bon grain des croyants, tandis que le diable a semé le mauvais grain des impies, des non-croyants, des croyants autrement. Il y a des gens qui se complaisent dans cette croyance. Pour eux, le monde se porterait mieux si tous les hommes étaient croyants, et tant qu’à faire si tous les hommes étaient chrétiens, catholiques de surcroît. C’est quand même mieux ! Mais si tel était le cas, pourquoi ne pourrions pas supprimer les mauvais, tout simplement ? Enfin, ce n’est pas bien compliqué quand même ! Il est plus facile de faire le tri entre les hommes dans une ville que de trier les herbes qui poussent dans un champ. A moins que… 

            A moins qu’il nous faille comprendre le monde dont parle Jésus comme désignant l’homme, chaque homme dans sa singularité. Ne sommes-nous pas chacun un petit monde complexe à nous tous seuls ? Et dans ce monde que je suis, Jésus a semé la trace de sa présence et le diable a semé la sienne. En nous, en chacun, pousseraient le bien et le mal ; en chacun de nous, le bon grain et l’ivraie se côtoient. En chacun de nous, un peu de blanc et un peu de noir pour beaucoup de gris. Entre gris clair et gris foncé, il devient difficile de faire le tri et de savoir ce qu’il faut supprimer et ce qu’il faut laisser. Il nous faudrait une fois de plus renoncer à vouloir classer les hommes et regarder notre ‘nous’ profond. Il faudrait regarder notre vie, nos actions, et veiller à ce que la trace de Jésus soit plus présente, plus forte en nous que la trace du diable. Il faudrait que la trace de Jésus brille davantage dans notre vie, pour qu’au moment de la moisson, le bon grain ait envahi tout le champ et étouffé la mauvaise herbe. Il faut que la conversion se fasse ; il faut que Jésus passe, que Jésus triomphe dans notre vie comme il a triomphé de la mort et du péché. La victoire de Jésus doit devenir notre victoire. Nous avons une part à jouer. Jésus a commencé le travail, nous devons l’accueillir et poursuivre son œuvre. C’est pour cela que nous sommes devenus ses disciples par le baptême. Le baptême ne nous dispense pas de vivre et de grandir ; le baptême nous pousse à vivre et à grandir, en sainteté d’abord. La vie que Jésus nous offre, nous devons la faire nôtre. Nous ne serons pas sauvés malgré nous ! Nous ne deviendrons pas bons par une volonté extérieure, fût-elle celle de Dieu. Nous deviendrons bons parce que nous aurons accueilli et fait fructifier en nous la Parole que Jésus sème en nous. Nous deviendrons grands et bons en renonçant à nos rêves de grandeur : c’est la plus petite des graines qui donne un grand arbre, nous rappelle la parabole de la graine de moutarde. Nous deviendrons grands et bons en renonçant à nous mettre en avant : c’est la levure, invisible dans la pâte qui la fait gonfler, nous dit la parabole du levain dans la pâte. 

            Croyants, chrétiens, catholiques, nous ne sommes pas meilleurs que les autres ; mais nous pouvons devenir ce que Jésus attend de nous, ce qu’il a enfoui en nous. Laisserons-nous le grain du diable étouffer ce grain de lumière semé par Jésus ? Ou resplendirons-nous de la présence du Ressuscité ? Il n’est pas de réponse toute faite à cette question. Il n’y aura que la réponse que chacun apportera, dans le secret de son cœur, dans le témoignage de sa vie. Tout est semé : que ferons-nous lever ? Le choix est nôtre. Amen.

 

 (Image trouvé sur Wikipédia [https://fr.wikipedia.org/wiki/Le_Bon_Grain_et_l%27Ivraie] Tableau de Heinrich Füllmaurer, L'ennemi semant l'ivraie, panneau tiré du Mömpelgarder Altar, peint vers 1540, Kunsthistorisches Museum, Wien, Autriche)

 

samedi 27 juin 2020

13ème dimanche ordinaire A - 28 juin 2020

De l'urgence d'accueillir toujours.






            Voilà un dimanche qui ne plaira pas à ceux qui trouvent qu’il y a vraiment trop d’étrangers chez nous. Voilà un dimanche qui ne plaira pas davantage aux champions du chacun chez soi et du chacun pour soi. Car voilà un dimanche qui nous parle de l’urgence d’accueillir toujours. 

            L’extrait du deuxième livre des Rois nous parle expressément de l’accueil que reçoit le prophète Elisée chez une femme riche du pays de Sunam. Elle insiste, nous dit l’auteur du livre, pour qu’il vienne manger chez elle à chacun de ses passages, et finit même par lui installer une petite chambre. Certains diront alors : elle est riche, elle peut se permettre ces aménagements. C’est facile d’être accueillant quand on en a les moyens. Est-ce si sûr ? D’autres diront : elle a conscience qu’Elisée est un homme de Dieu ; son accueil, c’est juste intéressé ! Ah bon ? En principe, les hommes de Dieu, les gens les évitent. C’est bien connu, quand tu veux passer une bonne soirée, tu évites d’inviter ton curé, ton rabbin ou ton imam. Y’a pas pire rabat-joie ! Quant à cette femme riche, remarquez bien qu’elle ne demande jamais rien en échange de son accueil. C’est le prophète qui décide de faire quelque chose pour celle qui a déjà tant fait pour lui. L’accueil volontaire, gratuit, n’est jamais déçu ; un bienfait donné n’est jamais perdu. L’homme de Dieu récompensera celle qui l’accueille ainsi. Elle aura ce qu’elle désire le plus : un enfant. 

            Dans l’Evangile, Jésus va donner du sens à l’accueil : Qui vous accueille, m’accueille ; et qui m’accueille, accueille Celui qui m’a envoyé. Derrière celui qui est accueilli, il y a le Christ ; derrière le Christ, il y a Dieu. Pourrait-il en être autrement depuis que Dieu s’est fait homme en Jésus ? Pourrait-il en être autrement avec un Dieu qui a pris le parti de l’homme ? Puisque Dieu est présent en chaque homme, accueillir quelqu’un, c’est accueillir la part de Dieu qui est en lui. Aime Dieu et ton prochain se traduit bien dans l’accueil du prochain qui devient l’accueil de Dieu. Certains diront alors : quand Jésus parle de l’accueil dans cet évangile, il ne parle pas de l’accueil de tous, mais de l’accueil que les gens réserveront à ses Apôtres. C’est à eux seuls qu’il s’adresse dans ce passage ! Certes, mais cela ne signifie pas que cela ne s’étend pas à tous. Qui prendrait le risque de laisser Dieu et le Christ devant sa porte parce qu’il ne connaît pas a priori la qualité de disciples de celui qui frappe à sa porte ? N’est-ce pas là un risque trop grand ? Dans le doute, abstenons-nous de nous abstenir d’accueillir ! Il vaut mieux être généreux dans notre accueil, plutôt que de laisser le Christ à la porte de notre vie. Ce serait bien plus grave que d’accueillir tout le monde, non ? Et pouvons-nous honnêtement, sans danger pour nous, refuser d’accueillir alors que nous sommes reconnus comme disciples du Christ ? Ne donnerions-nous pas l’impression, qu’à travers nous, c’est le Christ qui refuse d’accueillir, que c’est le Christ qui rejette ? Ce serait pire que tout, non ? Souvenons-nous de l’avertissement de Jésus : J’étais un étranger, et vous m’avez accueilli… Chaque fois que vous l’avez fait à l’un de ces petits qui sont mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait. 

            Que cette femme de Sunam nous inspire l’attitude juste et nous partage son sens de l’hospitalité. Que l’enseignement du Christ nous stimule à accueillir sa présence en tout homme, et à témoigner de sa présence en nous. Il a livré sa vie pour tous les hommes ; nous ne saurions faire moins de notre capacité d’accueil. A cause de Jésus et de son amour pour tous les hommes, il y a urgence d’accueillir. Amen.

(Tableau d'Yvette Metz, Série Les enfants d'Abraham)

dimanche 22 décembre 2019

4ème dimanche de Carême A - 22 décembre 2019

Marie n'est pas là, et pourtant !







            Elle n’est pas là physiquement, mais la première lecture et l’Evangile ne parlent que d’elle dans cette liturgie du quatrième dimanche de l’Avent. Pas étonnant donc qu’une des propositions de décor pour notre communauté ait été de ne mettre aujourd’hui que Marie seule dans la crèche. Elle n’est pas là, mais elle est incontournable, même dans cette rencontre entre Joseph, son époux promis et l’ange du Seigneur qui lui apparaît. Elle n’est pas là, elle ne parle pas, mais jamais son Oui à Dieu n’aura retenti aussi fort dans la tête de Joseph. Elle n’est pas là, et pourtant sa vie reste un modèle pour tout croyant. 

            En écoutant le prophète Isaïe, qui annonce la naissance d’un fils dans la maison du roi Acaz, comment ne pas, avec l’Eglise tout entière, reconnaître la figure de Marie ? Ce n’est pas d’elle que parle Isaïe, mais la Tradition chrétienne a vu une préfiguration de Marie dans cette vierge enceinte dont parle le prophète, et une annonce de la naissance du Christ. De fait, tout chrétien qui accepte que l’Ancien Testament nous parle des promesses de Dieu à son peuple, ne pourra s’empêcher de faire ce rapprochement et reconnaître ce qui est révélé à Joseph dans l’évangile de Matthieu. Ce qui est annoncé (Voici que la vierge est enceinte, elle enfantera un fils, qu’elle appellera Emmanuel) correspond à ce qui est annoncé à Joseph, un peu déboussolé de constater que sa promise est déjà enceinte alors qu’ils n’ont pas encore habité ensemble. Si aujourd’hui, cela ne semble pas plus dramatique que cela, puisqu’une femme peut même faire un bébé toute seule, à l’époque de Joseph, c’était le drame absolu. La Loi exigeait de lui qu’il dénonça sa femme publiquement, et celle-ci n’aurait pas manqué d’être lapidée. Mais comme Dieu fait toujours bien les choses, Joseph, qui était un homme juste, décida de faire autrement. Ce qui laisse à Dieu un temps pour révéler son projet au grand oublié de l’histoire : celui qui serait le père terrestre de Jésus. 

            Ce projet de Dieu, c’est celui que Marie avait accepté à l’Annonciation : être la mère du Sauveur que Dieu enverrait à son peuple. Ce qui est extraordinaire, ce n’est pas l’annonce d’un enfant à une fille d’Israël ; le Premier Testament regorge d’histoires d’enfants offert par Dieu à des femmes stériles ou âgées. Il y a eu, entre autres, Isaac l’enfant de la promesse, Samson, Samuel, Jean le Baptiste... Ce qui change avec celui-là, c’est qu’il vient de Dieu lui-même : l’enfant qui est engendré en elle vient de l’Esprit Saint. Et là nous touchons à l’essentiel pour nous aujourd’hui. Comme Marie avait accepté le projet de Dieu à l’Annonciation, Joseph doit faire sien le projet de Dieu. Et, à la suite de Joseph, nous devons faire nôtre le projet de Dieu. Il tient en deux noms : Jésus – Emmanuel. Nous découvrons qu’à travers cet enfant, Le-Seigneur-sauve son peuple et qu’il est Dieu-avec-nous. D’aucun autre enfant donné par Dieu, une telle chose est dite, même s’ils ont eu des destins extraordinaires. 

            Le-Seigneur-sauve, Dieu-avec-nous : voilà que tout nous est dit sur celui dont nous préparons la venue. Voilà que nous est annoncé notre avenir. Quand nous irons à la crèche, y verrons-nous ce Dieu-avec-nous ? Reconnaîtrons-nous le Seigneur qui nous sauve ou ne verrons-nous qu’un enfant comme tous les autres enfants ? Accepterons-nous, dans notre propre vie, le projet de Dieu pour tous les hommes, donc pour nous aussi ? Avons-nous seulement le sentiment de devoir être sauvé par Dieu ? Devant cette annonce, Joseph, réveillé, n’hésite pas : il prit chez lui son épouse et avec elle, il accepte le projet de salut de Dieu. Ce qui aurait pu être une source de conflit devient source d’avenir, pour Joseph, pour Marie, pour vous, pour moi, pour tous les hommes. Et l’histoire de Joseph devient votre histoire, mon histoire, l’histoire de tous les hommes. C’est à nous qu’il est dit : ne crains pas de prendre chez toi Marie et l’enfant qui grandit en elle. Ne crains pas d’entrer dans le projet de salut de Dieu. Accueille celle qui s’est montré capable de Dieu et deviens, toi-aussi, capable de Dieu, capable de t’ouvrir à l’avenir. Accueille celle qui m’a accueilli ; accueille-moi dans ta vie. 

            Marie n’est pas là, mais tout nous parle d’elle, à commencer par cette crèche qui se construit depuis le premier dimanche de l’Avent. Sans Marie, ce ne serait qu’une cabane en bois, pas différente des cabanes de notre enfance. Mais grâce à elle, cette cabane devient le lieu de la rencontre entre Dieu et les hommes. Grâce à elle, le monde devient le lieu de la rencontre entre Dieu et les hommes. Grâce à elle, tout homme devient le lieu de la rencontre entre Dieu et les hommes. La décision est nôtre aujourd’hui : accueillerons-nous Marie et son enfant ? Accueillerons-nous Dieu dans notre vie ?



(Dessin de Jean-Yves DECOTTIGNIES, in Mille dimanches et fêtes, Année A, éd. Les Presses d'Ile de France).


samedi 14 décembre 2019

3ème dimanche de l'Avent A - 15 décembre 2019

Jésus et Jean le Baptiste : deux styles, une même urgence ! 






            Quiconque a en tête l’évangile de dimanche dernier et entend celui de ce jour avec attention n’aura pas manqué de remarquer une légère différence de style entre Jésus et Jean le Baptiste. Pour ceux qui auraient eu leur mémoire balayée par le vent fort de ces derniers jours, un petit rappel : dimanche dernier, Jean le Baptiste s’exprimait ainsi : Celui qui vient derrière moi est plus fort que moi… Lui vous baptisera dans l’Esprit Saint et le feu. Il tient dans sa main la pelle à vanner, il va nettoyer son aire à battre le blé, et il amassera son grain dans le grenier ; quant à la paille, il la brûlera au feu qui ne s’éteint pas. C’était plutôt revigorant et clair : tu te convertis ou t’es perdu, car celui que j’annonce ne fera pas dans le détail ! 

            Nous retrouvons Jean le Baptiste aujourd’hui, en fâcheuse posture, puisqu’il est au fond d’une cellule : il ne fait pas bon déplaire au pouvoir en place à son époque. Une phrase de trop, et le voici embastillé. Il est en proie au doute, on peut le comprendre. Ce qu’il entend de Jésus est loin de la pelle à vanner, du grand nettoyage promis ; pas même un bon bûcher à l’horizon pour brûler toute la paille qu’il aurait dû séparer du bon grain. Se serait-il trompé, Jean le Baptiste ? Trompé non pas dans ce qu’il a dit, mais quant à celui qui le suivrait. Il envoie donc des disciples s’enquérir de la réalité. Et la réalité est celle que Jésus décrit dans la réponse à transmettre à Jean : les aveugles retrouvent la vue et les boiteux marchent, les lépreux sont purifiés, et les sourds entendent, les morts ressuscitent et les pauvres reçoivent la Bonne Nouvelle. A celui qui connaît un peu les prophètes et leur message, ces paroles sont familières ; le fait que Jésus annonce cela non plus comme un futur, mais comme la réalité présente signifie que le temps de Dieu est venu, que le temps de la réalisation des promesses faites aux prophètes est là. Dieu est à l’œuvre en ce monde, en ce temps ; les signes sont on ne peut plus clair. Voilà de quoi rassurer Jean le Baptiste ; voilà de quoi inquiéter ses contemporains. 

            S’il y a bien un style différent entre Jésus et Jean le Baptiste, la même urgence les habite : celle de la conversion des hommes. La différence de style vient de la différence qui existe entre les deux cousins. Bien que donné par Dieu à sa mère Elisabeth dans sa vieillesse, Jean n’en est pas moins juste un homme. Il utilise les moyens qui sont à sa disposition comme homme. Il avertit, il témoigne, il appelle à la conversion en brandissant la menace d’un pire. Jésus, bien que donné par Dieu à sa mère Marie dans sa jeunesse, n’en est pas moins Dieu. Et c’est toute la puissance de Dieu qui se déploie en lui et à travers lui : Dieu qui guérit, Dieu qui purifie, Dieu qui redonne vie. Les hommes auraient tort, tout comme nous aurions tort, de s’arrêter à la différence de style. L’hommage que Jésus rend à Jean le Baptiste en témoigne : C’est de lui [de Jean le Baptiste] qu’il est écrit : Voici que j’envoie mon messager en avant de toi, pour préparer le chemin devant toi. Il y a un lien fort entre ces deux hommes ; ce lien, c’est le service du projet de salut de Dieu pour les hommes. Celui qui prépare la route, et celui qui accomplit la route. L’un ne va pas sans l’autre. Si personne n’annonce, qui sera capable de reconnaître le jour du salut ? Si personne ne met en œuvre les promesses de Dieu, pourquoi quelqu’un devrait se fatiguer à préparer le chemin ? 

            Ce qui compte donc, c’est que nous comprenions bien ce qui se joue quand Jésus est là, présent au milieu de son peuple. Ce qui compte, c’est que nous reconnaissions les œuvres de Jésus comme étant les œuvres de son Père, les œuvres de Dieu lui-même. Ce qui compte, c’est que nous nous interrogions et écoutions la réponse portée à Jean. Elle doit nous faire comprendre qu’il n’est plus temps de tergiverser ; il n’est plus temps de faire comme si nous ne savions pas. Les signes sont clairs ; ils parlent d’eux-mêmes à ceux qui scrutent les Ecritures. Ce qui compte, c’est que l’homme ne s’éloigne pas de Dieu en voyant Jésus faire : Heureux celui pour qui je ne suis pas une occasion de chute !  Admirable béatitude qui ne condamne pas le doute de Jean le Baptiste ! Admirable béatitude qui invite l’homme à reconnaître en Jésus celui qui sauve, celui qui relève, et non celui qui fait tomber. Admirable béatitude qui nous redit que Jésus, le Messie, est bien venu au milieu de nous et que nous pouvons le choisir et l’accueillir dans notre vie. 

            Nous pouvons reprendre les mots de la prière qui nous invitait à entrer en célébration en ce troisième dimanche de l’Avent : Aujourd’hui tu viens. Et « venir » est bien plus « qu’être là » ! Ne sois plus cette vieille connaissance dont l’on croit tout savoir. Viens chez nous et surprends-nous encore ! (Prière de Jean Lievens, prêtre du diocèse de Liège). Laissons-nous surprendre par Jésus, étonnons-nous de lui et de ses œuvres, comme Jean le Baptiste s’en est étonné. Et, plutôt que de nous inquiéter, réjouissons-nous de sa présence au milieu de nous.  Il est venu nous sauver, et il le fait, car tel est le projet de Dieu pour nous. Puisque, en Jésus, Dieu est bien venu chez nous, faisons en sorte qu’il soit le bienvenu dans notre vie. Amen.



(Dessin de Jean-Yves DECOTTIGNIES, in Mille dimanches et fêtes, Année A, éd. Les Presses d'Ile de France)