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samedi 21 février 2026

1er dimanche de carême A - 22 février 2026

 Connaître le bien et le mal ?




Jérôme BOSCH, le jardin d'Eden, 1503

 



            Voici donc revenu le temps du carême et avec lui, les grands textes bibliques qui nous invitent à sonder nos reins et nos cœurs pour en débusquer le mal et y tracer un chemin de conversion. Quarante jours nous sont offerts pour entendre à frais nouveaux la Parole de Dieu et la laisser agir en nous. La première étape nécessaire pour suivre ce chemin de conversion, c’est la lutte contre le mal qui réside en nous d’abord.

            Au temps de la Genèse, lorsque le monde allait encore selon le plan de Dieu, un seul interdit : ne pas toucher aux fruits de l’arbre de la connaissance du bien et du mal. Tout le reste était possible ; tous les autres arbres à fruits disponibles. Nous pourrions penser que c’est là un petit sacrifice à faire, et que vraiment, un seul interdit devant la profusion de la création divine, c’était peu de chose et pas si compliqué à réaliser. Mais voilà, à y regarder de près le fruit de cet arbre justement devait être savoureux, il était agréable à regarder, il était désirable, cet arbre, puisqu’il donnait l’intelligence. C’est toujours étonnant et consternant de constater que ce qui est permis semble fable et sans goût, alors que l’interdit semble désirable, agréable, savoureux. C’est comme si le mal avait un attrait particulier. Il suffit d’ailleurs de feuilleter un journal. Je m’effraie toujours devant la quantité de faits divers violents, en particulier ceux qui ont pour auteurs des mineurs. Avons-nous échoué collectivement à juguler la violence, à faire comprendre que le bien est préférable, toujours, et que la nature humaine n’a pas été créée pour pencher vers le mal ? N’avons-nous toujours pas compris le sens de cet interdit premier, qui posait comme un absolu de ne pas toucher à l’arbre du milieu du jardin, celui justement de la connaissance du bien et du mal ?

            Cet interdit, contrairement à la parole du serpent dans la Genèse, n’empêchait pas l’homme d’être comme Dieu, puisque Dieu nous a fait à son image et à sa ressemblance. Il nous empêchait simplement de prendre la place de Dieu en lui laissant le soin de définir, à lui seul et pour tous, ce qui est le bien et ce qui est le mal. Car quand chacun décide de ce qui est bien et de ce qui est mal, l’humanité va à la catastrophe, parce que ce qui est bien pour moi peut être jugé mauvais par un autre. Interdire de consommer les fruits de cet arbre de la connaissance du bien et du mal, c’était interdire à tous et à chacun de se faire le juge de ce qui était bien ou mal. C’était marquer le refus clair que le bien et le mal deviennent relatifs, laissés à l’appréciation de chacun, selon des intérêts particuliers, divergeant presque nécessairement des intérêts des autres. Si Dieu se réserve cette connaissance, c’est pour que tous les hommes regardent comme bien le Bien, et comme mal, le Mal. Une même norme pour tous, fixée par le même référent : Dieu, et seulement Dieu, ce Dieu qui avait tout créé par sagesse et avec amour.

            Si le malin échoue à séduire Jésus et à l’entraîner à sa suite, c’est parce que Jésus est vrai Dieu, tout en étant vrai homme. L’Esprit Saint agissant en lui, il peut déjouer les pièges du diable. Il a pour unique mesure le bien défini par Dieu, son Père, et non pas un bien relatif défini par son adversaire. Quand Dieu reste la référence ultime, aucune tentation ne porte de fruits, aucune déviation du bien n’est possible, quand bien même l’adversaire en présenterait une version tronquée. Celui qui marche avec Dieu, sait faire la différence entre le bien et le mal ; celui qui marche avec Dieu et laisse son Esprit le conduire, sait choisir le bien et non seulement rejeter le mal, mais le vaincre aussi. Définitivement. Le diable le quitte, parce qu’il n’a pas de prise sur lui.

            Nous ne sommes qu’humains, vous et moi, mais nous marchons vers notre accomplissement, vers le Royaume où Dieu nous attend et où nous serons à nouveau totalement à son image et sa ressemblance. Et si le péché domine encore sur nous à cause de la faute de nos premiers parents, nous savons aussi, nous qui reconnaissons en Jésus, le Messie de Dieu, qu’il est venu couvrir la multitude de nos fautes et nous offrir le salut. Si la mort a frappé la multitude par la faute d’un seul, combien plus la grâce de Dieu s’est-elle répandue en abondance sur la multitude, cette grâce qui est donnée en un seul homme, Jésus Christ. Paul nous rappelle ainsi que la faute d’un seul a entraîné le péché de la multitude ; et les péchés de la multitude nous ont valu la grâce d’un seul, Jésus, le Sauveur.

Nos premiers parents n’ont pas su accepter l’interdit unique qui les gardait à l’image et à la ressemble de Dieu ; ne soyons pas ceux qui aujourd’hui n’acceptent pas le salut offert par le Fils unique de Dieu pour nous rendre cette image et cette ressemblance avec lui. Ecoutons sa Parole vivante, laissons l’Esprit reçu à notre baptême agir en nous ; et nous vaincrons, avec le Christ, celui qui veut nous maintenir loin de Dieu, loin du royaume, loin de la vie à laquelle Dieu nous appelle. Il n’est jamais trop tard pour choisir Dieu ; il n’est jamais trop tard pour choisir sa vie. Que ce carême soit le temps d’un nouveau départ, d’un nouveau Oui au Dieu de l’Alliance et de la Vie. Amen.

samedi 1 mars 2025

8ème dimanche ordinaire C - 2 mars 2025

 Salade de fruits, jolie, jolie, jolie...





Salade de fruits, jolie, jolie, jolie, tu plais à mon père, tu plais à ma mère… Ce refrain que les moins de cinquante ans ont le droit de ne pas connaître est revenu à ma mémoire en méditant cette page d’évangile pour l’homélie de ce dimanche. Il donne l’impression que Luc, après avoir recueilli avec précision des informations concernant tout ce qui s’est passé depuis le début, était en possession d’éléments épars dont il ne savait que faire, et plutôt que de les jeter, les a réunis en un discours tutti frutti pour une petite leçon de choses. Il y a suffisamment de choses variées dans ce discours pour que pères et mères, et tous les autres, puissent y trouver leur plaisir. Nous avons là des problèmes de vue, de jardinage, de cœur, et si nous rajoutons les paroles de Ben Sira le Sage, nous avons l’ouïe et la parole. La leçon de chose peut alors commencer.

Commençons par le plus ancien, Ben Sira. Il nous dit : Ne fais pas l’éloge de quelqu’un avant qu’il ait parlé, c’est alors qu’on pourra le juger. A croire qu’il était féru de physique et de mathématique, et qu’il avait découvert avant tout le monde que la vitesse de la lumière était supérieure à celle du son. C’est sans doute lui qui a inspiré à un autre cette maxime : C’est parce que la vitesse de la lumière est supérieure à celle du son que certains ont l’air brillants avant d’avoir l’air stupide (j’ai changé le dernier mot pour des questions de décence). Toujours est-il que l’un et l’autre nous invite à la prudence et à la patience. Ne nous emballons pas devant les hommes, attendons qu’ils ouvrent la bouche ! Cela peut éviter bien des déconvenues. Leçon de chose n° 1. 

La première parabole de Jésus rapportée par Luc nous parle de maître et de disciples. Elle est un avertissement à tous ceux qui pensent tout savoir, à ceux qui pensent avoir dépassé leur maître. Ils ne voient plus qu’eux, leur maigre savoir acquis, et ils s’imposent partout, faisant comprendre à qui veut bien les écouter qu’eux seuls ont les solutions ; et ils abusent de leur pouvoir en imposant leurs vues au mépris du respect élémentaire dû aux autres et d’une prudence minimum qui voudrait que l’on confronte son avis à celui d’autrui. Ils sont des guides aveugles qui conduisent ceux qui les écoutent dans un trou, parce qu’ils refusent d’avoir des maîtres ou s’érigent en maître. Nous en avons de beaux exemples en ce moment, particulièrement dans le domaine politique (regardez ce qui se passe dans le bureau ovale à Washington) ; chaque jour hélas nous apporte son lot d’aveugles qui veulent guider le monde. Mais nous avons pu voir aussi les ravages que peuvent commettre ses guides autoproclamés ou proclamés comme tels par les autres sans discernement, quand ils exercent dans le domaine religieux. Cela donne des abus de toutes sortes et même, dans le pire des cas, des attentats pour éliminer ceux qui ne croient pas, qui ne suivent pas la même route. Soyons assez réalistes sur nous-mêmes et nos capacités, sur ceux que nous écoutons et regardons et acceptons toujours de nous former mieux au discernement et à la réflexion. Leçon de chose n°2.

La parabole sur la paille et la poutre est un appel à ne pas juger les autres trop vite pour ne pas commettre d’injustice d’une part, et ne pas se ridiculiser d’autre part. Personne, hors Dieu, n’est parfait ; personne, hors Dieu, n’est sans défaut. Faisons le ménage devant notre porte avant de vouloir le faire chez les autres. C’est la leçon de chose n° 3.

De même que l’on reconnaît l’arbre à ses fruits, de même on distingue l’homme bon de l’homme mauvais à sa parole ! De même qu’un pommier ne peut donner que des pommes, l’homme bon ne peut dire que du bien et l’homme mauvais que du mal, car, dit Jésus, L’homme bon tire le bien du trésor de son cœur qui est bon ; et l’homme mauvais tire le mal de son cœur qui est mauvais : car ce que dit la bouche, c’est ce qui déborde du cœur. Le cœur, dans la bible, est le siège de mes grandes décisions, du lieu où, si je suis croyant, Dieu dialogue avec moi et me fait connaître sa volonté, le lieu où Dieu inscrit sa Loi (Jr 31, 31-34). Seul celui dont le cœur est bon peut le bien. As-tu laissé entrer dans ton cœur le bien ou le mal ? C’est une invitation à l’introspection, à un regard honnête sur soi et, le cas échéant, à la conversion. Leçon de chose n° 4.

L’évangile de ce dimanche est peut-être fait de bric et de broc, mais cela ne signifie pas qu’il n’a rien à nous dire. Ces petites paraboles, mises ensemble, nous invitent à utiliser nos sens et notre intelligence en vue du bien et de l’édification. Tout ce que nous voyons, tout ce que nous entendons, tout ce que nous disons, tout ce que nous faisons, que ce soit toujours pour le bien de tous, débordant de l’amour que Dieu a mis dans notre cœur. Alors nous serons des disciples bien formés, chacun comme notre maître, lui qui est passé en faisant le bien. Amen. 


samedi 11 janvier 2025

Baptême du Seigneur C - 12 janvier 2025

Le baptême de Jésus, une fête pour nous.







Avec le baptême du Seigneur, nous terminons le cycle des révélations ou des épiphanies de Jésus, Dieu fait homme. A Noël, il était révélé aux petits de son peuple ; à l’Epiphanie, les peuples du monde le découvraient, humble et caché, et l’adoraient. Aujourd’hui, Dieu le Père révèle Jésus à lui-même avec cette parole : Tu es mon Fils bien-aimé. Nous sommes bien loin de la crèche, le temps a passé, Jésus est adulte, il va commencer sa mission. L’évangéliste Luc poursuit sobrement le passage entendu par ces mots : Quand il commença, Jésus avait environ trente ans ; il était, à ce que l’on pensait, fils de Joseph, fils d’Éli, et se poursuit alors la généalogie de Jésus jusqu’à la mention fils d’Adam, fils de Dieu. Matthieu commençait son évangile par cette généalogie en partant d’Abraham ; Luc conclut toute la partie qui préparait Jésus à sa mission, depuis l’annonce de la naissance de Jean le Baptiste jusqu’à sa prédication dans le désert et le baptême de Jésus, par cette généalogie remontant le temps jusqu’au commencement. Il s’agit, dans l’un et l’autre cas, de bien inscrire Jésus dans l’histoire de son peuple. 

Peut-être faut-il rapidement rappeler ici que le baptême que Jésus reçoit de son cousin ne fait pas de lui un chrétien. Le baptême donné par Jean est un baptême de conversion, qui marque le désir de celui qui le reçoit de revenir vers Dieu. Nous en avons eu l’écho durant le temps de l’Avent, au deuxième et troisième dimanche. Jésus reçoit ce baptême, non pas parce qu’il a besoin de se convertir ; il reçoit ce baptême pour confirmer la mission de Jean. Ainsi, ceux qui sont venus vers lui peuvent être assurés d’avoir fait le bon choix, et que c’était la chose à faire pour se préparer à ce que Jésus va révéler aux hommes de Dieu, de sa miséricorde et de son amour. Jésus, en venant à Jean, reçoit la révélation de la part de Dieu, son Père, que ce qu’il a pu découvrir de lui est vrai. Souvenez-vous : c’est Luc déjà qui nous donnait à contempler Jésus au Temple au milieu des docteurs de la Loi, et affirmant à ses parents qu’il devait être chez son Père. Si entre temps cette pensée s’était estompée, Dieu vient lui redire qui il est et ce qu’il attend de lui. 

Mais si le baptême de Jésus n’est pas le baptême chrétien, pourquoi avoir invité aux différentes messes les familles qui ont célébré un baptême dans l’année écoulée ? Parce que le baptême de Jésus inaugure un temps nouveau et que nous entrons dans ce temps par notre baptême. Le baptême que nous recevons commence à faire de nous des chrétiens, des disciples qui appartiennent au Christ ; il nous identifie au Christ. Paul le rappelle à son ami Tite, dans l’extrait entendu en deuxième lecture : Par le bain du baptême, il nous a fait renaître et nous a renouvelés dans l’Esprit Saint. Cet Esprit, Dieu l’a répandu sur nous en abondance, par Jésus Christ notre Sauveur, afin que, rendus justes par sa grâce, nous devenions en espérance héritiers de la vie éternelle. En renaissant et en étant renouvelés, nous recevons cette dignité nouvelle de fils et de filles de Dieu, et nous devenons en espérance héritiers de la vie éternelle. Cela veut dire que la vie éternelle, qui est la vie même de Dieu, est déjà en nous depuis notre baptême, mais pas totalement. Parce que si elle était totalement en nous, nous vivrions comme Dieu et Jésus, c'est-à-dire non marqués par le péché et la mort. Nous serons totalement dans cette vie éternelle, totalement plongés en lui, lorsqu’il nous appellera à partager sa gloire, grâce à son amour et à sa miséricorde. Paul le redit aussi à Tite : Lorsque Dieu, notre Sauveur, a manifesté sa bonté et son amour pour les hommes, il nous a sauvés, non pas à cause de la justice de nos propres actes, mais par sa miséricorde. C’est Dieu qui fait de nous ses enfants, par grâce, en exerçant sa miséricorde, et non parce que nous serions particulièrement bons ou gentils. Notre vie ici-bas consiste donc à vivre toujours plus, toujours mieux, cette vie qui nous vient de Dieu. Quand Dieu se fait homme en Jésus Christ, il nous redit que le chemin vers lui, c’est notre humanité, mais notre humanité marchant à la suite de Jésus ; notre humanité se laissant aimer par Dieu totalement ; notre humanité entendant l’appel à devenir, comme Jésus l’était depuis le commencement, son Fils bien-aimé ; notre humanité en qui Dieu trouve sa joie. Il n’y a pas d’autre chemin pour devenir saint que celui qui passe par une humanité qui cherche toujours plus et toujours mieux à s’accomplir telle que Dieu la veut. Le baptême qui fait de nous des disciples du Christ ne nous évade pas de notre condition humaine ; il nous y plonge pour que nous la menions à sa perfection en suivant Jésus et en accueillant la miséricorde de Dieu. 

En reprenant ce matin le rite de l’aspersion en mémoire de notre baptême, en proclamant dans un instant notre foi avec le credo baptismal, nous voulons marquer l’importance de ce jour où nous avons été appelés à la vie avec Dieu, et demander à Dieu de renouveler ainsi en nous la grâce de notre baptême. Qu’en cette fête du baptême de son Fils, il nous accorde de nous redécouvrir ses enfants, et nous donne une ferveur renouvelée pour marcher à la suite de Jésus, en qui il trouve sa joie. Que la joie de Dieu d’avoir Jésus pour Fils devienne notre joie de marcher avec ce Fils à la rencontre de notre Père commun. Amen.


 

samedi 3 août 2024

18ème dimanche ordinaire B - 4 août 2024

L’homme a-t-il changé entre le temps de Moïse et celui de Jésus ?




(Le don de la manne, Miniature allemande, 15ème siècle. 
Source : LE DON DE LA MANNE - Art et Bible (hautetfort.com)


 



            Y a-t-il vraiment une différence entre la communauté des fils d’Israël qui se presse autour de Moïse et la foule qui se presse auprès de Jésus ? Les quelques siècles qui séparent Jésus de Moïse ont-ils permis aux hommes d’évoluer, à leurs cœurs de changer en profondeur ? En mettant ces deux moments en parallèle, nous sommes comme invités à vérifier si le temps change quelque chose, si les hommes comprennent mieux Dieu et son projet pour eux. 

            Lorsque nous croisons la communauté des fils d’Israël, celle-ci vit un moment difficile. Souvenez-vous : Moïse avait réussi, avec l’aide de Dieu, à obtenir en fin de compte le départ d’Egypte du peuple de Dieu. La sortie d’Egypte s’est faite à la hâte, un dernier repas pris sur le pouce, debout, sandales aux pieds, ceinture aux reins. Bien sûr, chacun avait pris le temps de préparer ses affaires et de prendre des réserves pour la route. Personne n’entreprend un tel voyage sans un minimum de précaution. La difficulté surgit lorsque le voyage se prolonge au-delà de ce qui était prévu. Peut-être aussi qu’une mauvaise gestion des réserves aura contribué à la fin prématurée de celles-ci. Tous se tournent vers Moïse en récriminant : Ah ! Il aurait mieux valu mourir de la main du Seigneur, au pays d’Egypte, quand nous étions assis près des marmites de viande, quand nous mangions à satiété ! Vous nous avez fait sortir dans ce désert pour faire mourir de faim tout ce peuple assemblé ! Vraiment ? Quelqu’un peut-il honnêtement penser que Dieu se serait donné tout ce mal pour répondre aux cris de son peuple retenu en Egypte, pour les faire mourir dans le désert ? Ils ont pu constater, par dix fois, comment Dieu s’y est pris pour les faire sortir, et ils ne le pensent pas capable de résoudre un petit problème d’intendance ? Mais quelle ingratitude ! Et le pauvre Moïse qui se prend tout en pleine face, lui qui n’avait rien demandé, si ce n’est de pouvoir échapper à cette mission que Dieu lui a confiée. Nous avons tous entendu la suite : même au désert, Dieu continue de prendre soin de ce peuple à la nuque raide ; il donnera les cailles, il donnera la manne. Chaque jour que Dieu fera, le peuple aura le pain que le Seigneur donne à manger. La première fois, nous sentons une pointe de méfiance dans leur question : Mann hou ? Qu’est-ce que c’est ? La question vaut pour ce pain donné ; mais elle vaut aussi pour l’œuvre de Dieu envers son peuple. Qu’est-ce que c’est que ce Dieu qui prend soin de ce peuple qui ne manque pas une occasion de récriminer contre lui ? 

            La foule qui se presse autour de Jésus ne vient pas récriminer (elle ne se plaint pas), elle vient réclamer (demander) encore de ce pain. Pourquoi n’aurait-elle pas tous les jours ce qu’elle a reçu lorsque Jésus a multiplié les pains et les poissons ? N’est-ce pas ce qui s’est passé du temps de Moïse après tout ? Ce qui se joue autour de Jésus, c’est une juste compréhension de l’événement passé. Vous me cherchez, non parce que vous avez vu des signes, mais parce que vous avez mangé de ces pains et que vous avez été rassasiés. Jésus voulait les inviter à comprendre qui est Dieu et ce qu’il fait pour son peuple ; eux veulent juste manger encore. Le cœur, lieu où Dieu me rencontre, est vite oublié quand le ventre gronde. Jésus les renvoie donc vers le cœur : Travaillez non pas pour la nourriture qui se perd, mais pour la nourriture qui demeure jusque dans la vie éternelle ! De même que ce n’est pas Moïse qui a donné la manne autrefois, de même ce n’est pas Jésus qui a donné le pain : c’est le Père qui a tout fait, jadis et maintenant. Le Père de Jésus a donné la manne ; le Père de Jésus a donné Jésus, le pain de la vie. Celui qui vient à lui n’aura jamais fait ; celui qui croit en lui n’aura jamais soif. C’est une parole mystérieuse qui appellera explication ; elle nous sera donnée dans les évangiles des dimanches à venir. Pour l’heure, retenons que, avec Jésus, Dieu continue de prendre soin de nous, pas uniquement de notre ventre, mais de tout notre être. Son but, c’est notre vie, la vie du monde. Nous aurions tort de croire, comme autrefois la communauté des fils d’Israël, que Dieu veut notre mort. Il ne veut même pas la mort du pécheur ; il veut sa conversion. Et les signes, que Jésus pose dans l’Evangile de Jean, sont donnés pour notre conversion, pour que nous comprenions véritablement qui est Dieu pour nous, quel est son projet pour nous. 

Alors, l’homme a-t-il changé depuis qu’il récriminait contre Dieu dans le désert ? Sans doute pas autant qu’il aurait pu le faire. Il a toujours du mal à comprendre ce que Dieu attend de lui, qui est Dieu pour lui. Aujourd’hui, si nous ne voulons pas mal comprendre le discours et l’œuvre de Jésus, il nous faut avancer patiemment. Nous sommes passés de Jésus qui multiplie et distribue le pain, à Jésus qui dit être le pain. Le seul signe qui est désormais donné, c’est Jésus qui livre sa vie. C’est dans ce signe qu’il nous faut reconnaître Dieu à l’œuvre pour notre salut. Nous ne pourrons vraiment comprendre ce signe qu’en entrant toujours mieux dans la compréhension du sacrement de l’Eucharistie. Avec la foule qui se presse autour de Jésus, demandons le pain de la juste compréhension de l’œuvre de Dieu pour nous. Avec la foule qui se presse autour de Jésus, demandons le pain qui nous lie pour toujours au Christ, pain rompu pour notre vie. Amen.


samedi 13 avril 2024

3ème dimanche de Pâques B - 14 avril 2024

Jésus est ressuscité ; c'était le plan de Dieu !





(Arcabas, Les disciples d'Emmaüs)


 

          Il y a quelque chose de surprenant dans la première lecture et dans l’évangile de ce jour face à l’horreur que représente la mort par crucifixion de Jésus. C’est cette manière toute particulière qu’à Luc, auteur des deux livres, de dédouaner les hommes de la cruauté subie par Jésus. 

          Ecoutons à nouveau Pierre, lors de son discours au peuple qui suit la guérison d’un impotent à Jérusalem. Il leur parle de Jésus en insistant bien sur leur responsabilité dans les événements de la Passion : Jésus, vous l’aviez livré, vous l’aviez renié en présence de Pilate qui était décidé à le relâcher. Vous avez renié le Saint et le Juste, et vous avez demandé qu’on vous accorde la grâce d’un meurtrier. Vous avez tué le Prince de la vie… Il n’est guère possible de souligner davantage la responsabilité de quelqu’un dans ce drame. Ils ont préféré un vrai coupable à un véritable innocent. Ils ont tué ! Y a-t-il drame plus affreux que celui-là ? Et pourtant, poursuit Pierre, je sais bien, frères, que vous avez agi dans l’ignorance, vous et vos chefs. Vous avez entendu l’énormité ? Non seulement, il leur dit quelque chose du genre : ce n’est pas dramatique non plus, vous ne saviez pas ! mais en plus, il les appelle frères ! On parle de la mort de l’Innocent, que l’ennemi voulait relâcher ; c’est leur insistance qui est à l’origine directe de la mort de Jésus ! Et Pierre les appelle frères. Il va même plus loin en disant : Mais Dieu a ainsi accompli ce qu’il avait annoncé par la bouche des tous les prophètes : que le Christ, son Messie, souffrirait. Si Dieu lui-même l’a voulu ainsi… Que dire de plus ? Ce n’est pas leur faute, vraiment ; ils étaient au mauvais endroit, au mauvais moment, juste quand Dieu a décidé de mettre son plan de salut en œuvre. Personne ne pourra jamais leur en tenir rigueur ; c’était le plan de Dieu ! Que voulez-vous dire si Dieu lui-même, pour nous sauver tous, décide d’en sacrifier un qui se révèle être son propre Fils ? A part : Convertissez-vous donc et tournez-vous vers Dieu, je ne vois pas ! C’est bien la seule chose à faire, quand on ne peut ni se réjouir d’avoir mis à mort un Innocent, ni se lamenter de l’avoir fait contre notre plein gré. Entrer dans le projet de Dieu, voir au-delà des événements et comprendre enfin le grand schéma qui se dessine ainsi et que Pierre révèle dans son discours ! 

          Certains pourraient dire : oui, mais Pierre se trompe ; il se console comme il peut d’avoir lui-même renié le Christ ! Tout cela, ce ne sont que des mots pour endormir son public et gagner des clients. Je pourrais être d’accord s’il n’y avait pas eu le discours de Jésus ressuscité, renouvelé deux fois, à ses disciples au soir de Pâques. Nous savons que Jésus s’est approché de deux disciples qui s’en retournaient chez eux, à Emmaüs, quand ils ont été approchés par un homme (Jésus, que leur chagrin les empêche de reconnaître) et qui, au long de la route, en partant de Moïse et de tous les Prophètes, leur interpréta, dans toute l’Ecriture, ce qui le concernait. A ces esprits sans intelligence, il redit qu’il fallait que le Christ souffrît cela pour entrer dans sa gloire. Ce qu’il refait quelques heures plus tard, quand il apparaît à tous alors que ces deux disciples, revenus à Jérusalem annonçaient la nouvelle aux autres : les disciples qui rentraient d’Emmaüs racontaient aux onze Apôtres et à leurs compagnons ce qui s’était passé sur la route, et comment le Seigneur s’était fait reconnaître par eux à la fraction du pain. Comme ils en parlaient encore, lui-même (Jésus) fut présent au milieu d’eux, et leur dit : La paix soit avec vous ! et un peu plus tard, après s’être fait reconnaître corporellement, il poursuit : Voici les paroles que je vous ai dites quand j’étais encore avec vous : « Il faut que s’accomplisse tout ce qui a été écrit à mon sujet dans la loi de Moïse, les Prophètes et les Psaumes. » Alors il ouvrit leur intelligence à la compréhension des Ecritures. Jésus confirme par avance ce que sera le discours constant des Apôtres : il fallait que les choses soient comme elles furent. Pour que tous les hommes soient sauvés, il fallait que Jésus souffrît la Passion. Il fallait qu’il affronte la mort, qu’il la subisse pour la vaincre définitivement. Pas d’autre moyen pour que le pardon des nombreux péchés soit donné par Dieu : Ainsi est-il écrit que le Christ souffrirait, qu’il ressusciterait d’entre les morts le troisième jour, et que la conversion serait proclamée en son nom pour le pardon des péchés, à toutes les nations, en commençant par Jérusalem. Plutôt que de chercher et définir les coupables, tournons-nous vers Dieu et convertissons-nous tous ; rejetons tous le mal que nous pouvons commettre. 

          Entrer dans le projet de Dieu, c’est reconnaître, s’il nous faut vraiment un coupable à la mort du Christ, que nous le sommes tous, même nous qui vivons à vingt-et-un siècles de distance de ces événements. Entrer dans le projet de Dieu, c’est nous convertir au Christ et croire qu’il est notre vie et notre salut. Entrer dans le projet de Dieu, c’est relire avec ses yeux la longue histoire de Dieu avec les hommes pour y découvrir ce que nous oublions si souvent : Dieu nous aime, il veut notre bonheur et notre vie avec Lui. Cela ne rend pas la mort de Jésus plus facile à vivre ; cela n’enlève rien à la beauté de sa résurrection. Bien au contraire, le fait que cela soit le projet de Dieu de nous sauver, et qu’il sait y mettre le prix, nous montre l’avantage que nous avons à nous tourner vers Lui et à croire en Jésus. Jamais Dieu ne pourra cesser d’aimer celles et ceux qu’il a rachetés à si grand prix. Amen.

samedi 7 octobre 2023

27ème dimanche ordinaire A - 08 octobre 2023

 Mon ami avait une vigne...



 

 (Source internet : Lundi 5 juin 2023 - Missionnaires de la Divine Volonté (disciples-amoureux-missionnaires.com)

 

 

            Mon ami avait une vigne sur un coteau fertile. Ainsi Isaïe commence-t-il son chant qui de poème bucolique devient réquisitoire contre son peuple. Sans doute Jésus pense-t-il à ce chant quand il raconte à son tour la parabole d’un maître d’une vigne qui se donne de la peine pour soigner son domaine avant de le donner en fermage. Mais n’allons pas trop vite en besogne. 

            Mon ami avait une vigne sur un coteau fertile. Tout commence plutôt bien. Isaïe chante son ami qui se donne de la peine pour sa vigne : Il en retourna la terre, en retira les pierres, pour y mettre un plant de qualité. Au milieu, il bâtit une tour de garde et creusa aussi un pressoir. Il en attendait de beaux raisins. Remarquez que nous ne savons pas qui est cet ami dans cette première strophe. Mais nous constatons la peine qu’il se donne, ainsi que son expertise : il sait reconnaître un plant de qualité. Son espérance d’avoir à terme de beaux raisins est légitime après tout le mal qu’il s’est donné. Hélas, la deuxième strophe nous apprend que la vigne, au lieu de donner de bons raisins, en donna de mauvais. Tout ce travail pour rien. S’en suit le procès, comme si la vigne pouvait être jugée ! Habitants de Jérusalem, soyez juges entre moi et ma vigne ! Pouvais-je faire plus que je n’ai fait ? Son espérance de bons fruits et de bon vin est détruite. Nous comprenons tous sa colère. Et avec les habitants de Jérusalem, nous pouvons comprendre la sentence de la troisième strophe : la vigne sera détruite, livrée aux animaux. Sa terre restera à l’abandon : j’interdirai aux nuages d’y faire tomber la pluie. Jusque là rien de difficile à comprendre. Sauf que, il reste une strophe. Et cette strophe révèle qui est cet ami qui avait une vigne, et surtout qui est cette vigne. Ceux qui avaient été établis juges contre la vigne se retrouvent accusés. L’ami n’est autre que Dieu, la vigne, le peuple qu’il s’est choisi, pour qui il s’est donné de la peine, et les mauvais fruits, ce sont les péchés du peuple, son idolâtrie. La sentence est sans appel : le peuple sera détruit. 

            La parabole de Jésus commence de la même manière : Un homme était propriétaire d’un domaine ; il planta une vigne, l’entoura d’une clôture, y creusa un pressoir, et bâtit une tour de garde. Mais il introduit deux éléments nouveaux. Le premier : il loua cette vigne à des vignerons et partit en voyage. Rappelons-nous que Jésus raconte cette parabole aux grands prêtres et aux anciens du peuple, c'est-à-dire à ceux qui ont la charge de guider ce peuple. Et que font-ils ? Ils s’approprient la vigne, le peuple de Dieu ; pire, ils massacrent les serviteurs multiples que le maître envoie pour en recueillir les fruits. Finalement, ils tuent même l’héritier. C’est une manière pour Jésus de relire l’histoire de son peuple et d’annoncer sa mort prochaine. Le deuxième élément nouveau, c’est cette autre parabole, celle de la pierre qu’ont rejetée les bâtisseurs et qui est devenue la pierre d’angle. Cette deuxième parabole, liée à la première, nous permet de voir plus loin, de voir au-delà de Pâques. Parce que la pierre rejetée devenue pierre d’angle, c’est Jésus mort et ressuscité. Et cet événement de Pâques, nous le savons, ouvre alors une nouvelle perspective. Avec Pâques, la clôture qui enserrait la vigne tombe et lui ouvre un espace infini pour se répandre et produire plus de fruits. Si la première parabole voulait nous inviter à la conversion sous peine d’être retirés du peuple, la seconde, lue après Pâques, nous dit que désormais tout homme qui croit au Christ peut être agrégé à la vigne, à charge pour tous les disciples, anciens et nouveaux, de lui faire produire ses fruits. 

            Le chant de la vigne du prophète Isaïe, comme la parabole racontée par Jésus, nous rappelle que Dieu se donne de la peine pour prendre soin de nous. Nous sommes la vigne qu’il a plantée et dont il attend de bons fruits. Mais nous sommes aussi les ouvriers à qui cette vigne est confiée. Ne la gardons pas pour nous ; ne la détruisons pas par égoïste. Il attend de nous les bons fruits de la charité. Il attend de nous cette confiance dont parle Paul dans la deuxième lecture ; il attend de nous ce qui est vrai et noble, ce qui est juste et pur, ce qui est digne d’être aimé et honoré, tout ce qui s’appelle vertu et qui mérite des éloges. Le chemin est tracé, la Bonne Nouvelle retentit depuis des siècles maintenant. Qu’en avons-nous fait ? Devant Dieu, avons-nous le cœur en paix ? Les avertissements du prophète comme ceux de Jésus, sont toujours d’actualité. Entendons-les et convertissons-nous, ou nous n’aurons pas notre part lorsque viendra le temps joyeux de la récolte. Appuyons-nous sur le Christ, pierre rejetée devenue pierre d’angle, pour progresser dans la connaissance de Dieu et de sa volonté. Appuyons-nous sur lui pour vivre en dignes héritiers de la grâce. Amen.

samedi 30 septembre 2023

26ème dimanche ordinaire A - 01er octobre 2023

 Quel est votre avis ?



 (icône de la parabole des Deux Fils - Vente d'icônes religieuses (traditions-monastiques.com)

 

 

            Quel est votre avis ? A quelques jours de l’ouverture de la première session du synode sur la synodalité, comment ne pas être ravis par cette question de Jésus : Quel est votre avis ? Elle nous rappelle, avec toute la parabole qui suit, qu’en matière de relation à Dieu, chacun a son mot à dire. Nous avons tellement été habitués à une Eglise où tout venait d’en-haut, que je me demande même pourquoi personne, en haut-lieu, n’a jamais songé à supprimer ce verset, car trop dangereux si le bon peuple se rendait compte qu’il pourrait avoir son mot à dire. 

            La parabole que Jésus raconte n’a rien de compliqué. Un père, deux fils, une demande, deux réponses suivies chacune d’une attitude en contradiction avec la réponse apportée à la demande du père. Celui qui répond oui, finalement ne fait pas ce qu’il a dit ; celui qui dit non, se ravise et fait ce qu’il avait refusé d’abord. Nous avons tous connu cette situation, soit en lieu et place du père, soit en lieu et place des deux fils. Ne pas faire ce que nous avions dit, ou faire ce que nous avions refusé, ne fait pas de nous des gens mauvais ou bon ; au pire, cela fait de nous des grands adolescents qui ne veulent plus à midi ce qu’ils désiraient le matin et finiront par faire le soir ce qu’ils détestaient à midi. C’est la vie, quoi ! D’ailleurs, la question finale de Jésus n’est pas : « Qui est le bon ou qui est le mauvais ?», mais bien : Lequel des deux a fait la volonté du père ? Et tout est là, dans notre relation avec Dieu. La question n’est pas de savoir si nous sommes bons ou mauvais, mais plutôt si, par notre vie, nous faisons la volonté du Père ? Cette question, si elle doit être une attention quotidienne pour nous, ne sera pour Dieu que le regard sur notre vie quand elle parviendra à son terme. Si Dieu se refuse à juger une vie avant son terme, pourquoi nous le permettrions-nous ? Il nous faut avoir une attention à la volonté de Dieu pour nous, mais cela ne doit pas non plus être une obsession. Il y a des situations où réagir comme l’Evangile nous le demande, est quelquefois difficile. Ainsi, par exemple, tendons-nous toujours l’autre joue quand on nous frappe ? Sommes-nous toujours accueillant envers tous, et de bon cœur ? Ne nous laissons-nous jamais entraîner à la colère ? Aimons-nous vraiment toujours tout le monde ?  Le prophète Ezéchiel, dans la première lecture, nous fait bien comprendre que rien n’est jamais jugé d’avance, et que chacun, celui que nous considérons juste, comme celui que nous considérons méchant, peut changer. Le juste peut finir injuste et mourir injuste ; le méchant peut devenir bon et mourir bon. Pour chacun, nous dit Dieu par son prophète, une seule fois suffit ! J’y vois là une invitation à la prudence quand je suis bon, et à l’espérance quand je le suis moins. Rien n’est écrit de mon histoire sinon le fait que Dieu m’aime infiniment. 

            Si je rapproche alors cette parabole de Jésus de l’extrait de la lettre aux Philippiens que nous avons entendu en deuxième lecture, je ne peux m’empêcher de remarquer que l’Eglise, c'est-à-dire la communauté des croyants que nous formons ensemble, a une responsabilité et un rôle à jouer ; et ce n’est pas de juger et de condamner à la place de Dieu. Ecoutons à nouveau Paul et comprenons : S’il est vrai que, dans le Christ (comprenons en Eglise, puisque c’est bien là le lieu où l’on est censé vivre dans le Christ), s’il est vrai que, dans le Christ donc, on se réconforte les uns les autres, si l’on s’encourage avec amour, si l’on est en communion dans l’Esprit, si l’on a de la tendresse et de la compassion, alors ayez les mêmes dispositions, le même amour, les mêmes sentiments ; recherchez l’unité. Le rôle de l’Eglise, la communauté des croyants, est d’encourager, d’être pleine de tendresse et de compassion… Autrement dit, puisque l’Eglise, ce n’est pas que le pape, les évêques, les prêtres et les diacres, mais bien chacun de nous, nous avons à nous encourager… Pour le dire encore plus clairement, nous sommes responsables de la foi des autres ; nous sommes responsables de leur justice comme de leur méchanceté. Que chacun de vous ne soit pas préoccupé de ses propres intérêts ; pensez aussi à ceux des autres, dit Paul. Nous encourager, nous supporter, vivre en communion, suppose que nous ayons à cœur notre propre salut et le salut de chaque membre de la communauté humaine. Ecoutons encore Paul : Ayez en vous les dispositions qui sont dans le Christ Jésus, lui le Juste qui est allé à la mort pour le salut de tous. Jamais le Christ n’a condamné, jamais le Christ n’a rejeté, mais toujours il a averti, toujours il a invité à la conversion, sans juger, mais avec tendresse, respect et amour. 

            Quel est votre avis ? Dans quelle Eglise voulez-vous vivre ? Le synode qui s’ouvre cette semaine touchera cette question. Mais nous ne sommes pas obligés d’attendre ses conclusions prévues au mieux pour la fin de l’année 2024, début de l’année 2025, pour décider que nous voulons, ici et maintenant, vivre en ayant les uns pour les autres les dispositions qui sont dans le Christ Jésus. Que l’Eglise soit à l’avenir plus synodale ne joue pas sur le fait que nous pouvons décider dès maintenant d’être plus fraternels, réellement. Si nous faisons le choix du Christ, nous faisons le choix de vivre comme lui pour nous-mêmes et avec les autres. Rien ne compte davantage que cela, me semble-t-il. Mais ce n’est là que mon opinion. A vous de dire quel est votre avis. Amen.

samedi 9 septembre 2023

23ème dimanche ordinaire A - 10 septembre 2023

N’ayant de dette envers personne, sauf celle de l’amour mutuel !





 

 

 

 

            Il faudrait être particulièrement « bouché » pour ne pas comprendre que les lectures de ce dimanche nous invitent à méditer l’amour et le pardon, deux éléments, de notre foi et de la vie de tous les humains, si étroitement imbriqués. En effet, il n’y a pas d’amour sans pardon ; il n’y a pas de pardon sans amour ! C’est ce qui fait la beauté de tout pardon, parce que nous est redit là que nous sommes aimés malgré notre péché, et c'est ce qui fait la force de tout amour qui ne peut s’empêcher de pardonner à temps et à contre-temps. Ceci étant posé, intéressons-nous à ce que Jésus nous dit dans l’évangile de Matthieu aujourd’hui. 

            Si ton frère a commis un péché contre toi… Remarquez d’emblée la délicatesse de Jésus. Il nous fait comprendre que celui qui a péché envers nous continue d’être un frère, donc quelqu’un à soutenir, quelqu’un à aimer ! Cela nous change de ce qu’une certaine presse et les réseaux sociaux nous étalent ces derniers mois au sujet de certaines célébrités : après ce qu’il a fait, je ne suis plus son ami ! Eh bien, chère Murielle et chers tant d’autres qui avez eu la même réaction, et nous-mêmes chers frères et sœurs, vis-à-vis de ceux et celles qui ont fait du mal, nous ne pouvons peut-être plus les considérer comme des amis, mais ils restent nos frères, et nous avons à leur égard, selon le mot de Paul, une dette d’amour mutuel. Si nous ne reconnaissons pas la pertinence et la gravité de cette parole du Christ : Si ton frère a commis un péché contre toi, alors nous ne pouvons pas vivre les recommandations qu’il nous fait juste après, à savoir lui faire des reproches seul à seul, puis s’il ne les entend pas, à l’approcher avec une ou deux personnes en plus, et s’il n’entend toujours pas, à le dire à l’assemblée de l’Eglise. Si je considère l’autre comme un frère toujours à aimer, et s’il sent cette dette d’amour mutuel qui nous unit, il doit se sentir reconnu comme un frère et changer sa vie. Si toutefois cela n’aboutit pas au résultat espéré, après avoir franchi toutes les étapes, il nous faut encore entendre et comprendre surtout l’ultime recommandation de Jésus : s’il refuse encore d’écouter l’Eglise, considère-le comme un païen et un publicain. 

            Certains penseront qu’il a là justification à exclusion, condamnation, mise au ban de la communauté, excommunication. Eh bien non ! Parce que Jésus n’a jamais exclu quelqu’un ; Jésus n’a jamais condamné quelqu’un ; Jésus n’a jamais rejeté quelqu’un ! Cette recommandation de considérer le pécheur qui ne se repentit pas comme un païen et un publicain, signifie d’abord que nous devons avoir pour lui les mêmes sentiments que Jésus a toujours eu pour les païens et les publicains. Et Matthieu, l’évangéliste, est bien placé pour savoir quels sont ces sentiments de Jésus, puisque lui-même, considéré comme un publicain, les a vécus. Et qu’a fait Jésus avec Matthieu, le publicain ? Qu’a fait Jésus avec Zachée, publicain lui-aussi ? Qu’a fait Jésus avec ces hommes et ces femmes que la société religieuse bien-pensante rejetait ? Il les a accueillis ; il est allé manger chez eux, avec eux, au point que les autres s’interrogeaient : Pourquoi votre maître mange-t-il avec les publicains et les pécheurs ? Ce à quoi Jésus répondit : Ce ne sont pas les gens bien portants qui ont besoin du médecin, mais les malades. Allez donc apprendre ce que signifie : Je veux la miséricorde, non le sacrifice. En effet, je ne suis pas venu appeler des justes, mais des pécheurs (Mt 9 11-13). C’est l’enseignement et la pratique constante de Jésus que nous devons faire nôtres : détester le péché certes, mais aimer inconditionnellement le pécheur. N’ayez de dette envers personne, sauf celle de l’amour mutuel, exhorte Paul. 

            Nous pouvons alors comprendre que la fin du passage entendu sur la prière de demande qui est toujours exaucée – si deux d’entre vous sur la terre se mettent d’accord pour demander quoi que ce soit, ils l’obtiendront de mon Père qui est aux cieux – que cette prière concerne peut-être aussi et surtout la conversion des frères et sœurs. Il nous faut prier pour cette conversion, car quand bien même nous saurions être persuasifs, ce n’est jamais nous qui convertissons les cœurs. Notre discours peut ouvrir un cœur, mais c’est Dieu qui convertit et c’est le pécheur qui, acceptant Dieu dans sa vie, se convertit. Nous ne sommes que ce guetteur dont parle le prophète Ezéchiel : son rôle n’est pas de forcer, ni d’imposer, mais d’avertir, c'est-à-dire de proposer au méchant un autre chemin. Proposer, avertir, c’est inviter à accueillir Dieu, et dans le même mouvement prier Dieu pour qu’il accompagne cette proposition, cet avertissement. Encore une fois, lui seul touche définitivement les cœurs ; nous ne pouvons que les ouvrir à lui, indiquer cet autre chemin. Nous ne pouvons faire que cela, mais nous devons le faire ! Si nous n’avertissons pas, si nous n’invitons pas, nous serions pareillement coupables, nous serons pareillement condamnés. L’exemple de Jonas est parlant à ce sujet, lui qui essaie d’échapper à sa mission d’annoncer la destruction de Ninive parce qu’il sait au fond de lui que la Parole de Dieu, par lui répandue, touchera les cœurs et convertira la grande ville païenne. Dieu l’y a fait revenir, lui faisant comprendre que c’est là sa mission et qu'in n'y échappera pas ! 

            Comme le dit une très belle prière de l’Eglise, Dieu ne veut pas la mort du pécheur, mais qu’il se convertisse et qu’il vive. Et il a confié à l’Eglise, c'est-à-dire à l’assemblée des croyants, la mission de dire son salut à tous les hommes. En répandant cette Bonne Nouvelle, en nous reprenant les uns les autres, en invitant sans cesse à la conversion des cœurs, en ne désespérant jamais de l’homme, nous nous acquittons de cette dette d’amour mutuel, nous qui sommes infiniment aimés de Dieu. Si Dieu a suffisamment d’amour pour nous, comment douter qu’il puisse n’en avoir pas autant pour tout humain à qui il donne la vie ? N’oublions jamais que nous avons cette dette d’amour mutuel : elle nous oblige à aimer toujours, à aimer chacun, quoi qu’il ait pu faire ! Amen.

samedi 11 février 2023

6ème dimanche ordinaire A - 12 février 2023

 Il nous change la religion, vraiment ?




(Le Christ enseignant, Source : Christ enseignant (peintre-icones.fr)


 

 

Il nous change la religion ! Avec ses Vous avez appris qu’il a été dit aux anciens… eh bien ! moi, je vous dis… comment voulez-vous qu’on s’y retrouve ? Non vraiment, il nous change la religion ! Est-ce si sûr ? Jésus est-il venu créer une nouvelle religion ? Proposer une nouvelle foi ? Non, il le dit lui-même dans l’introduction de ce long discours : Ne pensez pas que je sois venu abolir la Loi ou les Prophètes : je ne suis pas venu abolir, mais accomplir. Quelle différence cela fait-il ?

Abolir, nous comprenons bien ce que cela signifie ; c’est supprimer quelque chose dont on ne veut plus. Nous avons ainsi aboli l’esclavage et la peine de mort, parce que nous pensons que ce sont de mauvaises choses, de mauvaises manières d’envisager une société moderne. Accomplir, les gens de ma génération et des générations précédentes en auront gardé une notion proche de « remplir son devoir » ; nous avions, en notre jeunesse, accompli notre service national, qui comme militaire, qui comme coopérant, qui comme objecteur de conscience. Quand quelqu’un nous disait : j’ai accompli mon service, nous comprenions tous que c’était fait ; il avait passé un temps certain au service de la nation, maintenant, sa vraie vie allait commencer. Comme disait un confrère, c’était un mauvais moment à passer, mais nous n’en gardions que de bons souvenirs. Quand Jésus dit qu’il va accomplir la Loi et les Prophètes, est-ce aussi, pour lui, juste un mauvais moment à passer dont il ne gardera que des bons souvenirs ? Je n’en suis pas certain, bien que la croix fût assurément un mauvais moment. Alors que nous dit-il quand il développe ce long discours dont je ne vous ai livré que la version brève, long discours donc de choses qui furent à juste titre interdites jadis et qui maintenant doivent être dépassées par une rigueur plus grande encore ?  

Il nous dit que les progrès fait en humanité peuvent aller plus loin encore. Il nous faut bien comprendre que Jésus ne nous fait pas la morale, mais nous indique une voie supérieure. Il nous invite à passer de ce qui est bien à ce qui est meilleur. Ainsi, ne pas tuer, c’est bien ; ne pas même se mettre en colère, c’est mieux, parce que ta colère pourrait t’entraîner plus loin, sans que tu ne t’en rendes compte. De même, ne pas commettre d’adultère, c’est bien ; ne pas même regarder quelqu’un avec convoitise, c’est mieux, parce que ton désir de posséder l’autre pourrait te pousser à l’adultère sans que tu ne t’en rendes compte. Enfin, respecter un serment fait envers le Seigneur, c’est bien ; mais dire quelque chose et s’y tenir, sans avoir à jurer, c’est mieux : que votre parole soit ‘oui’ si c’est ‘oui’, ‘non’ si c’est ‘non’. Ce qui est en plus vient du Mauvais. Ne rajoutez rien, tenez parole sans faire de grandes déclarations ou de grands serments. Soyez des hommes et des femmes de parole. Tout ce que Jésus nous dit, c’est que, en faisant ce qui a été dit aux Anciens, tu fais bien déjà ; mais en faisant ce que Jésus te dit, tu fais mieux parce que tu fais finalement ce que Dieu fait avec toi. Il ne se met pas en colère contre toi, mais t’invite sans cesse à la conversion (le carême qui approche nous le redira avec force). En toute chose, envers quiconque rencontre ta route, agis pour lui comme Dieu agit pour toi. Sois dans ta manière d’être et ta manière de faire, ce que tu es déjà : à l’image de Dieu. Que les sentiments et l’agir de Dieu pour toi soient la norme avec laquelle tu agis pour les autres.  Jésus nous rappelle ainsi que la sainteté se joue dans l’humanité. Plus tu deviens saint, plus tu deviens humain ; plus tu grandis en humanité, plus tu grandis en sainteté. Tout est lié ! Ne renonce pas seulement au mal, renonce aussi à tout ce qui peut t’entrainer vers le mal, parce qu’il n’y a pas de grand mal et de moindre mal. Et une fois que tu as renoncé au mal, ne te contente pas de faire le bien, mais choisis de faire le meilleur pour les autres et pour toi. Car Dieu ne veut pas seulement ton bien – à savoir que tu vives –  ; il veut le meilleur pour toi – à savoir que tu vives pour toute éternité avec Lui – . 

Ce qui pouvait ressembler à une leçon de morale devient une invitation à voir plus grand. Ce qui pouvait ressembler à un changement de religion est en fait une invitation à prendre Dieu et son Alliance au sérieux, en vivant une radicalité tout évangélique en ne cherchant pour nous et pour les autres, que ce qui est meilleur, ce qui élève vraiment, ce qui fait vivre absolument. Tout ce qui est moins que cela est peut-être bien, mais n’est pas forcément bon ; ce qui n’est pas bon finalement est mal ; et le mal vient du Mauvais. Tu te dis de Dieu ? Alors vis comme Dieu. En Jésus, il s’est abaissé pour te faire grandir à sa taille. Donc vis en grand ; vis en meilleur ! Dieu lui-même t’a rendu capable de Lui. Amen.

samedi 10 septembre 2022

24ème dimanche ordinaire C - 11 septembre 2022

 Comprendre Dieu pour devenir plus humain.





            Il m’a été fait miséricorde. Cette affirmation de Paul, chaque croyant au Christ peut la reprendre à son compte. Nous ne sommes pas meilleurs que Paul, n’ayant pas besoin de miséricorde ; nous ne sommes pas moins dignes que Paul de bénéficier de la miséricorde de Dieu. Au contraire, la miséricorde de Dieu est la même pour tous ; celui qui nous vaut cette miséricorde est le même pour tous : c’est le Christ Jésus venu dans le monde pour sauver les pécheurs. Je rajouterai : tous les pécheurs. Aucun de nous n’est indigne de la miséricorde de Dieu. Sachant cela, pourquoi est-ce que je ressens comme un malaise à l’écoute des lectures de ce dimanche ? 

            J’aime bien la première lecture, et je reconnais que je suis même assez d’accord avec Dieu au départ. Le peuple qu’il a sorti d’Egypte s’est détourné de lui. Entendez sa colère légitime quand il envoie Moïse vers ce peuple à la nuque raide. Va, descends, car ton peuple s’est corrompu… ils se sont fait un veau en métal fondu et se sont prosternés devant lui. Ils lui ont offert des sacrifices en proclamant : ‘Israël, voici tes dieux, qui t’ont fait monter du pays d’Egypte. Passe encore, à la limite, que le peuple ne reconnaisse pas l’œuvre de Dieu. Mais qu’il le représente par un veau, un ruminant ; je serai moi-aussi très en colère ! Remarquez bien comment Dieu parle de ce peuple. Il dit à Moïse non pas ‘mon peuple que j’ai fait monter du pays d’Egypte’, mais ton peuple que tu as fait monter du pays d’Egypte. Puisque le peuple s’est détourné de Dieu, Dieu se détourne du peuple ; ce peuple n’est plus le sien. Il faut toute la diplomatie de Moïse pour que le Seigneur renonce au mal qu’il avait voulu faire à son peuple. L’intercession de Moïse a porté son fruit et, paradoxe, c’est Dieu qui se convertit, c’est Dieu qui fait le choix du bien contre le mal. 

            Si je comprends assez bien la colère de Dieu, si je comprends aussi son revirement après la plaidoirie de Moïse, j’ai plus de mal avec l’enseignement de Jésus qui porte pourtant sur la même question : celle de la miséricorde que Dieu fait à tout homme. La parabole de la pièce perdue ne me pose pas de souci. Sans doute ferais-je pareil si je venais à perdre l’équivalent d’une pièce d’argent : grand ménage et bonheur de la retrouver. En revanche, je n’irais peut-être pas jusqu’à faire la fête avec les voisins. Ça peut vite coûter cher, une fête ! A quoi bon faire le grand ménage pour retrouver une pièce, si c’est pour la dépenser lors d’une fête après l’avoir retrouvée ? Mais bon admettons ! La joie de retrouver quelque chose de valeur peut pousser à vouloir faire la fête. La conclusion de la parabole confirme cette joie, qui est celle de Dieu quand un seul homme se tourne vers Dieu : Il y a de la joie devant les anges de Dieu pour un seul pécheur qui se convertir. 

            La parabole de la brebis perdue me pose plus de problème ; je la trouve même choquante à vue humaine. Enfin, soyons sérieux deux minutes, voulez-vous ! Qui d’entre vous, ayant cent brebis et en perdant une, laisse les quatre-vingt-dix-neuf autres dans le désert, pour aller chercher celle qui est perdue ? Une contre quatre-vingt-dix-neuf : fait-elle vraiment le poids ? La balance bénéfices / risques est clairement en faveur de l’abandon de celle qui est perdue et qui peut-être n’est même plus en vie ! Je vous rappelle que le troupeau est dans un désert, et qu’un désert, c’est hostile ! Il y a des bêtes sauvages dans un désert. Ce n’est pas le meilleur endroit pour laisser un troupeau sans protection. Non, le mieux, c’est de renforcer la surveillance autour des quatre-vingt-dix-neuf qui restent et de faire le deuil de la centième. Tant pis pour elle ! Eh bien, nous dit Jésus, Dieu ne réfléchit pas comme cela. Pour Dieu, la centième est tout aussi importante, si ce n’est plus, que toutes les autres. Il part à sa recherche, et quand il l’a retrouvée, il la prend sur ses épaules, tout joyeux. Il la traite mieux que toutes les autres. Quand on raconte cette parabole à quelqu’un qui s’est éloigné de Dieu, la personne comprend instantanément que tel est toujours l’amour de Dieu pour elle. Et nous aimons bien nous dire, quand nous nous reconnaissons pécheurs, que Dieu vient à notre recherche, à notre secours et qu’il est tout heureux de nous retrouver. D’ailleurs vous aurez noté l’optimisme de Jésus qui ne dit pas : « s’il la retrouve », mais bien quand il l’a retrouvée : il est sûr de la retrouver et en plus quand il croise une brebis égarée, il la reconnaît, il sait que c’est la sienne et non celle d’un autre troupeau.  

            Il y a une question qui me revient sans cesse quand j’entends ce texte. Je vous la livre : pourquoi cette brebis s’est-elle perdue ? N’avait-elle plus envie de faire partie du troupeau ? Ou est-ce le troupeau qui l’a perdue, qui ne voulait plus d’elle ? Quand on parle de miséricorde, il est bon de se poser ces questions. Qu’est-ce qui fait que l’un de nous veuille se perdre ? Qu’est-ce qui fait que nous ayons si peu de miséricorde et que nous acceptions de perdre l’un de nous ? Avons-nous déjà contribué à perdre quelqu’un qui ne nous convenait pas ? Dieu qui fait miséricorde, c’est Dieu qui nous redit que chacun est important à ses yeux, et qu’il ne nous revient pas d’exclure. En cherchant la brebis égarée, qu’elle se soit égarée volontairement parce que le troupeau lui devenait insupportable, ou que nous l’ayons égarée parce qu’elle nous devenait insupportable, en la cherchant donc, Dieu rétablit la justice et nous redit à chacun : tu as du prix à mes yeux, et il m’est insupportable que tu ne sois plus avec le troupeau. Agissant ainsi, il nous invite à faire de même pour que nous devenions toujours plus humains. Nous ne le deviendrons qu’en cherchant toujours à mieux comprendre Dieu et sa manière d’agir envers nous. Nous devenons plus humains lorsque nous acceptons les différences ; nous devenons plus humains lorsque nous acceptons celui qui nous insupporte ; nous devenons plus humain lorsque nous faisons le choix de rester avec les autres plutôt que de les quitter parce qu’ils nous sont insupportables. Nous devenons plus humains en comprenant comment Dieu agit pour nous et en faisant de même pour tous nos frères et toutes nos sœurs en humanité. 

Nous sommes tous le troupeau d’une brebis perdue ; nous sommes tous la brebis perdue d’un troupeau. Acceptons que Dieu soit miséricordieux avec nous et avec les autres. Nous ne sommes ni meilleurs, ni pires qu’eux. Nous serions tous privés de la gloire de Dieu si nous ne consentions à accueillir son pardon ; nous serions tous privés de la gloire de Dieu s’il n’avait envoyé son propre Fils pour notre salut. Réjouissons-nous avec Lui pour chaque conversion à sa grâce, que ce soit la nôtre ou celle de celui qui nous insupporte le plus. Nous grandirons en humanité ; nous grandirons en sainteté. C’est la seule chose qui compte. Amen.

samedi 19 mars 2022

3ème dimanche de Carême C - 20 mars 2022

 Faire route avec Jésus pour porter du fruit, le fruit d'une vie nouvelle.



(La parabole du figuier, Gravure de Jan LUYKEN, BOWYER BIBLE, source Wikipedia)


            Depuis le début du carême, nous avons vu Jésus affronter le Mal et vaincre le tentateur par sa fidélité à la Parole de Dieu. Dimanche dernier, nous pouvions contempler sa gloire, la gloire qui est sienne depuis toute éternité et qui resplendira par le mystère de la croix dressée et du tombeau ouvert ; cette contemplation par avance de la gloire nous donne déjà la force d’affronter les événements à venir de la Passion. Aujourd’hui, pour poursuivre notre marche à la suite de Jésus, il nous faut nous regarder, oser un regard sur notre propre vie : que produit-elle ? Car comment imaginer faire route avec Jésus sans envisager éventuellement de changer de vie, pour porter du fruit, le fruit d’une vie nouvelle ? 

            L’évangile de ce dimanche ne présente pas de difficulté particulière de compréhension. Il nous rappelle que les catastrophes ou les accidents de la vie ne sont pas la conséquence de notre péché. Le mal arrive dans notre vie, mais il est étranger à Dieu, parce que Dieu ne peut le concevoir. Vous pouvez relire les prophètes qui nous ont déjà été proposés au long de ces deux semaines de Carême. Nous avons ainsi entendu Ezéchiel nous dire que Dieu ne veut pas la mort du pécheur, mais qu’il se convertisse et qu’il vive. C’est là le seul projet de Dieu, parce qu’il nous a faits pour la vie. L’avertissement de Jésus ce dimanche, répété deux fois, nous rappelle cette évidence : si vous ne vous convertissez pas, vous périrez tous de même. Non pas que Dieu nous fasse périr (encore une fois, il ne veut que notre vie) ; mais, en refusant de nous convertir, en refusant de choisir Dieu et la vie qu’il nous offre, nous nous précipitons vers la mort. Aujourd’hui comme hier, Dieu voit la misère de son peuple, connait ses souffrances. Hier il envoyait Moïse vers son peuple pour le libérer d’Egypte, pour lui rendre une vie digne de lui. Puis il a envoyé son propre Fils, Jésus, pour libérer les hommes de la mort et du péché et les rendre à nouveau capables de Dieu, capables de la vie éternelle, cette vie nouvelle libérée de toute souffrance, libérée de tout mal. Il est ce vigneron qui bêche notre humanité, l’enrichit de la Parole de Dieu pour qu’elle porte le fruit que Dieu est en droit d’attendre. 

            Hélas, nous l’avons vu ces derniers temps, le mal fait encore des siennes. Il le fait dans notre monde ; nos journaux en sont remplis quotidiennement. Mais il est aussi arrivé qu’il soit fait dans l’Eglise, par des hommes et des femmes au service de cette Eglise. En ce troisième dimanche de Carême, fidèle à son engagement, l’Eglise catholique porte dans sa prière les victimes de tous les abus qui ont eu lieu en son sein. Ce drame nous rappelle l’urgence qu’il y a pour tous de marcher à nouveau avec Jésus. Hors de lui, pas de salut ; hors de lui, pas de délivrance du mal. Cela vaut pour tous, y compris pour les ministres de l’Eglise. L’ordination, pas plus que le baptême, ne protège du mal qu’on peut nous faire, ni du mal qu’on peut faire. L’ordination, comme le baptême, nous donne une responsabilité particulière dans cette lutte de chaque instant contre le mal qui rôde, d’abord dans notre propre vie. Seule la marche humble et persévérante avec le Christ nous offre une voie de salut. Seule la marche humble et persévérante avec le Christ nous permet d’identifier le mal, de le dénoncer, de le rejeter. Ce mal des abus commis, qu’ils soient abus sexuels, abus de pouvoir ou abus de confiance, se devait d’être dénoncé et d’être traité à la hauteur des souffrances qu’il a provoqué.  Que cela ait porté atteinte au crédit de l’Eglise, c’est une évidence. Mais j’ai la conviction que Dieu continue de bécher le sol dans lequel cette Eglise est plantée pour qu’elle porte à nouveau du fruit, un fruit de vie nouvelle, le fruit qu’elle n’aurait jamais dû cesser de porter. De cette épreuve, elle sortira grandie si elle se recentre sur son unique mission : annoncer la Bonne Nouvelle du Christ qui nous libère de tout mal par son offrande sur la croix. 

            Le mal est étranger à Dieu qui ne l’a pas créé, ni ne peut le concevoir. A travers toutes les alliances qu’il a proposées aux hommes, il n’a cessé de le combattre. Appelés à vivre de la vie même de Dieu, le mal doit nous devenir étranger. Il nous faut le combattre toujours, si nous voulons être d’authentiques disciples de Jésus. Il y a tant de beaux et de bons fruits à porter ; pourquoi ne pas y consacrer notre énergie ? Le temps passé à imaginer et concocter le mal est toujours du temps perdu, et définitivement perdu puisqu’il nous ferme le temps de l’éternité bienheureuse. Le temps passé à imaginer et à faire le bien est toujours du temps gagné, pour aujourd’hui d’abord parce qu’il nous rend heureux immédiatement, et pour l’éternité ensuite puisqu’il nous ouvre au bonheur sans fin. En choisissant de faire route avec Jésus au long de ce carême, en choisissant de faire route avec lui tout au long de notre vie, nous ferons reculer le mal. En choisissant de faire route avec Jésus, nous porterons du fruit, un fruit de vie nouvelle, aujourd’hui et toujours. Amen.

samedi 23 janvier 2021

03ème dimanche ordinaire B - 24 Janvier 2021

 Une Parole qui nous entraîne à l'unité.



(Hortus deliciarum, Le prophète Jonas)



            Ce dimanche de l’année, coincé entre le 18 et le 25 janvier, est celui de la semaine de prière pour l’unité des chrétiens. Mais ce troisième dimanche du temps ordinaire est aussi, par la volonté du pape François, le dimanche de la Parole de Dieu. Parce qu’en matière de foi, nous avons le droit d’être gourmand, disons qu’aujourd’hui, c’est double dessert : nous prendrons le temps de mesurer l’importance de la Parole de Dieu sans nous priver pour autant de la prière pour l’unité de tous les chrétiens.

            Que ce soit dans l’histoire de Jonas, le prophète contrariant et contrarié, ou dans l’évangile de l’appel des premiers disciples, nous voyons la Parole de Dieu à l’œuvre. Et ce qui caractérise le mieux cette Parole, c’est qu’elle est parole qui appelle. Elle appelle Jonas à proclamer le message que Dieu donne ; elle appelle les Ninivites à la conversion ; elle appelle Simon et André ainsi que Jacques et Jean à suivre Jésus. Ce n’est jamais une parole en l’air. En ce sens, c’est une parole qui donne sens et qui fait sens. Elle donne du sens (c'est-à-dire du contenu) à nos vies et à nos actions et elle fait sens en indiquant le but de notre vie. La Parole de Dieu ne vient pas nous embêter ; elle vient nous rassurer, nous stimuler, nous rappeler que nous sommes faits pour Dieu et que Dieu est pour nous. Nous le voyons bien avec les Ninivites : grâce à la Parole de Dieu, notre existence peut changer. En entendant le prophète, ils ne se disent pas : quel prophète de malheur ! Non, ils se convertissent, sans délais, du plus grand au plus petit. Grâce à la Parole de Dieu, notre existence s’ouvre à une vie plus grande : voyant leur conversion, Dieu renonça au châtiment (à la destruction et à la mort). A ceux qui écoutent sa Parole, Dieu offre la vie véritable.

            Cette Parole qui donne sens et fait sens, invite aussi à ne jamais oublier l’autre, le frère, même s’il est différent. Jonas aurait bien voulu échapper à sa mission (lisez le livre entier et vous comprendrez) ; il aimait sans doute réellement son Dieu, mais les Ninivites l’insupportaient. Comment aurait-il pu aimer des gens qui en étaient venus à agacer Dieu lui-même au point que celui-ci avait décidé de les détruire ? Ils n’étaient pas comme Jonas, ces Ninivites ; pourquoi aurait-il eu le souci d’eux ? Simplement parce que Dieu lui-même a eu souci d’eux. Ne choisit-il pas d’avertir les Ninivites de ce qui pourrait arriver ? Ne choisit-il pas, en envoyant son prophète, de laisser une dernière chance, de parler plus fort pour être sûr d’être entendu ? Et c’est ce qui arrive ; la Parole retentit à peine, qu’aussitôt, les gens crurent en Dieu. De cette attitude fondamentale de Dieu qui ne veut perdre aucun de ceux qu’il a créés, naît notre responsabilité face à l’unité des chrétiens. Les « autres » chrétiens sont peut-être des gens bizarres pour nous, et nous sommes sans doute aussi bizarres pour eux, ils n’en sont pas moins nos frères et sœurs dans la foi. Nous ne pouvons pas manger à la même table, mais nous devons avoir à cœur une unité plus grande. Et quel meilleur lieu, quel meilleur moyen de nous unir que de relire ensemble cette Parole de Dieu, qui est la même pour tous ? Quel meilleur moyen de nous unir que cette Parole qui fait sens et donne sens à chacune de nos communautés ecclésiales ? La Parole de Dieu est notre trésor commun parce que nous croyons au même Dieu, au même Christ qui nous sauve par sa mort et sa résurrection. Nous suivons le même Christ qui appelle pareillement Simon et André et Jacques et Jean. Ils sont de la même corporation (pécheurs), mais pas de la même famille. Et pourtant, ils sont pareillement appelés. De même, catholiques, protestants, orthodoxes, évangéliques, nous sommes de la même corporation : les chrétiens ; mais pas de la même famille. Mais nous sommes tous appelés à suivre Jésus, le Christ, et à témoigner de lui. Cette mission commune est plus grande et plus importante que nos divisions. Notre Eglise, pour ne parler que de nous, ne doit pas se faire connaître elle ; elle doit faire connaître le Christ. C’est lui qui appelle, c’est lui qui donne la vie, c’est lui qui sauve ! 

            Nos différentes communautés, et nous-mêmes, nous pouvons faire comme Jonas, dans sa première réaction et fuir notre responsabilité : nous finirons comme lui dans le ventre d’un gros poisson. Nous pouvons aussi choisir d’écouter Dieu qui nous invite à la conversion et à construire patiemment l’unité. En travaillant ensemble la Parole de Dieu qui appelle toutes les nations, nous découvrirons personnellement et collectivement le projet d’amour et de salut de Dieu pour tous les hommes. Ainsi seulement serons-nous vivants et sauvés, pleinement unis au Christ ! Amen.