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samedi 1 juillet 2023

13ème dimanche ordinaire A - 02 juillet 2023

 Les effets du baptême.


           

            






            Je vous propose ce matin une méditation de l’extrait de la lettre de Paul aux Romains. Il nous parle du baptême et de ses effets. Parce que le baptême, contrairement à ce que beaucoup pensent aujourd’hui, n’est pas d’abord un acte social ou familial, mais bien un acte profondément personnel qui engage une vie, notre vie. Et ce n’est pas parce que, comme bon nombre d’entre vous, j’ai été baptisé à un âge où je n’étais pas conscient de cela, que le baptême que j’ai reçu n’affecte pas ma vie aujourd’hui, bien au contraire. N’ayant pas choisi en pleine conscience le baptême, je me dois de me réapproprier son sens véritable. Ainsi seulement, ce choix qui fut celui de mes parents, parce qu’ils voulaient le meilleur pour moi, peut devenir mon choix, pleinement assumé. 

            La première chose que nous dit Paul, c’est que le baptême nous unis à la mort du Christ Jésus : Nous tous qui par le baptême avons été unis au Christ Jésus, c’est à sa mort que nous avons été unis par le baptême. Quand je prépare un baptême avec des parents, je constate souvent que cet aspect fondamental du sacrement est le moins connu. Proposez une liste de mots divers contenant mort et résurrection à des parents, et demandez-leur d’enlever de cette liste les mots qui ne parlent pas du baptême, et dans 99,9% des cas, mort et résurrection disparaissent. Peu de chrétiens comprennent spontanément que le baptême a quelque chose à voir avec l’événement pascal. Ils vous parleront plutôt de commencement de la vie avec Dieu, d’entrée dans la famille des chrétiens, mais très rarement de cette participation à la mort et à la résurrection de Jésus. Les sens secondaires ont pris le dessus sur le sens premier. Enlever pourtant l’événement pascal, et le baptême perd sa valeur première qui est de nous rendre participants du salut donné par… la mort et la résurrection de Jésus. Vous voyez : difficile d’y échapper ! Ce n’est pas le fait de faire partie de la famille des enfants de Dieu qui nous sauve, mais bien Jésus mort et ressuscité ! Quand l’eau coule sur notre tête, nous sommes plongés dans la mort de Jésus pour revivre avec lui. C’est le premier effet très concret du baptême. 

            Paul nous dit ensuite pourquoi nous sommes plongés dans la mort et la résurrection du Christ : c’est pour que nous menions une vie nouvelle, nous aussi, comme le Christ qui est ressuscité d’entre les morts. Unis à la mort de Jésus, nous sommes unis à sa résurrection. Le baptême nous ouvre à la vie nouvelle qui est celle du Ressuscité lui-même. Nous sommes totalement sauvés, et nous participons à sa victoire sur le péché et la mort. C’est cela, être sauvé par le baptême : ne plus être soumis à la loi du péché et de la mort. Le péché, même s’il nous arrive d’y succomber, ne nous submerge plus ; et la mort terrestre n’est plus le dernier mot de notre histoire puisque notre nom est inscrit dans les cieux, dans le cœur de Dieu, qui nous appellera à vivre avec lui. Paul insiste : Si nous sommes passés par la mort avec le Christ, nous croyons que nous vivrons aussi avec lui. La vie nouvelle qui nous est offerte au baptême et dont nous devons vivre, c’est, selon le mot de Paul toujours, penser que vous êtes morts au péché, mais vivants pour Dieu en Jésus Christ. Nous pouvons alors relire la vie de Jésus, et comprendre toujours mieux ce que signifie être vivants pour Dieu en Jésus Christ. Toute sa vie, Jésus a été vivant pour Dieu. Toute sa vie, il nous a montré et enseigné comment vivre pour Dieu. Cela passe par l’amour de tous, y compris des ennemis, un amour agissant pas un amour du bout des lèvres ; cela passe par une attention aux plus petits, aux plus faibles ; cela passe par une charité active et inventive ; cela passe par le don de sa vie à ceux qu’on aime. 

Certains voudraient alors des recettes toutes faites, à appliquer simplement. Mais cela n’existe pas, ou alors je serais obligé de faire de la morale. Or la foi n’est pas de la morale. La foi doit conduire à une vie morale ; et ce n’est pas la même chose. Il n’existe pas de recettes toutes prêtes à utiliser, parce que chacun de nous est différent, nos vies sont différentes, nos tempéraments sont différents. Si je vous disais : dans telle situation, faites ceci mais pas cela, je nierai votre différence, ce qui reviendrait à nier votre existence. Je dois me tenir à indiquer la voie à suivre (regardez et vivez comme le Christ nous l’a appris) et vous laisser choisir dans la vie qui est la vôtre, comment vous ferez concrètement. Faire autrement, c'est-à-dire indiquer clairement la seule manière de faire dans telle situation, ce n’est plus vivre en Eglise en respectant la liberté des enfants de Dieu, mais ce serait construire une secte, dans laquelle tout le monde obéirait au grand gourou. Je ne suis pas devenu prêtre pour cela. Notre liberté, acquise à grand prix par le Christ sur la croix, nous oblige chacun à discerner comment vivre pour Dieu dans ce qui fait la vie propre de chacun. Chaque fois que l’Eglise ou l’un de ses membres a cru bon de faire autrement, cela a conduit à des abus dont nous payons le prix aujourd’hui. 

Il revient à chacun de s’approprier la grâce de son baptême ; il revient à chacun d’écouter l’Esprit qui parle à son cœur ; il revient à chacun, après avoir écouté et prié, de faire le choix de sa vie et de ses œuvres. Tout a été donné par le baptême : la grâce de Dieu, la vie du Christ, la force de l’Esprit, la victoire sur le mal et la mort et la liberté qui en résulte. A chacun de conjuguer tout cela pour être chaque jour vivant pour Dieu. Amen.

samedi 25 février 2023

1er dimanche de Carême A - 26 février 2023

 Revenez à moi, je vous rends libres !





 

 

 

            Mercredi, le prophète Joël nous invitait à revenir au Seigneur. Durant tout le temps du Carême, nous découvrirons chaque dimanche une raison particulière de revenir au Seigneur et nous écrirons ainsi notre Bonne Nouvelle pour aujourd’hui, celle qui fait que nous voulons refaire le choix de Dieu. Car Dieu ne veut pas juste être un « truc en plus » dans notre existence, il veut nous mener à la joie d’être sauvé. Commençons le chemin qui nous fera revenir au Seigneur, dans la joie et les chants. 

            Une des grandes aspirations de l’homme, c’est sa liberté. Notre nation en est bien consciente, elle qui a choisi de faire de ce mot le premier de sa devise. Toute la question est alors de savoir définir cette liberté. Suis-je vraiment libre, au point de faire et dire tout ce que je veux, quand je veux ? Nous savons bien que non. La sagesse populaire nous rappelle ainsi que ma liberté s’arrête là où commence celle des autres. Et nous avons tous fait l’expérience collective d’une privation de liberté d’aller et venir lors de la pandémie liée au COVID. La liberté absolue n’existe pas, sauf à devenir un tyran et à se garantir une liberté absolue personnelle au détriment de celle des autres. Pour que le plus grand nombre puisse connaître un début de liberté, chacun doit renoncer à une part de la sienne. Ainsi, nous avons renoncé à l’esclavage, nous avons renoncé à une liberté d’expression absolue parce que nous estimons que toutes les opinions ne sont pas bonnes à partager. Nous voyons bien que ce qui est mauvais réduit sensiblement notre liberté. Et je ne parle pas des addictions qui peuvent nous donner l’illusion de la liberté alors qu’elles nous enchainent à elles, nous enferment dans un monde imaginaire. Face aux nombreuses tentations, nous ne faisons pas toujours mieux qu’Eve qui se laisse avoir par le discours trompeur du serpent. Et quand elle et son mari ont transgressé la Loi de Dieu, ils se rendirent compte qu’ils étaient nus, c'est-à-dire qu’ils n’ont rien gagné de ce qu’ils avaient espéré, et qu’ils ont perdu beaucoup. La suite du récit nous les montre se cachant de Dieu, remplis qu’ils étaient de peur et sans doute aussi de honte. La liberté serait-elle une conquête vaine ? 

            Regardons alors Jésus qui, lui-aussi, se voit assailli par le tentateur. Le diable sait qui est Jésus (le Fils de Dieu), et donc de quoi il est potentiellement capable. Et c’est d’ailleurs là qu’il appuie pour tenter Jésus : Si tu es Fils de Dieu, fais comme je dis… Il met Jésus en demeure de prouver sa prétention à être envoyé par Dieu. C’est une version primitive du petit jeu : cap’, pas cap’. Un combat de coq que Jésus refuse. Sa liberté, il ne la place pas dans la preuve de celui qu’il est, mais dans l’obéissance à l’Ecriture, dans l’obéissance à la parole de ce Père qui l’a envoyé. Il ne provoque pas le mal, il lui fait obstacle : ce que tu demandes, il n’est pas bon que je le fasse parce que l’Ecriture dit autrement. Là où Eve avait échoué, Jésus réussit : il reste le gardien de la Parole confiée. La liberté de Jésus n’est pas dans ce qu’il serait capable de faire (changer des pierres en pain, obliger Dieu à intervenir en sa faveur et obtenir avant son heure la gloire de tous les royaumes du monde) ; non, sa liberté, il la met en Dieu, en sa Parole, et ce faisant, il nous invite à faire de même. C’est parce qu’il a fait le choix de Dieu qu’il est libre ; c’est parce qu’il a fait le choix de Dieu que le mal n’a pas de prise sur lui et que le diable finit par le quitter. 

            C’est une partie de la Bonne Nouvelle de Jésus Christ. Notre liberté, nous n’avons pas à la conquérir, notre liberté nous sommes invités à l’accueillir. Elle est un don que Dieu nous fait, en Jésus Christ. Souvenez-vous de ce cantique ancien : Dieu fait de nous en Jésus Christ, des hommes libres. Tout vient de Lui, tout est pour Lui ; qu’Il nous délivre ! Cette liberté offerte nous fait renoncer à nos rêves de grandeur et de puissance. C’est une liberté qui fait de nous des fils et des filles du Dieu Très-Haut, lui qui nous a appelés à la vie et qui nous veut vraiment libres. Il n’y a pas de liberté dans le mal ; il n’y a pas de liberté dans la puissance. Il n’y a de liberté vraie qu’en Dieu parce que lui seul nous donne la force de résister à ce qui détruit l’homme, à ce qui opprime l’homme, à ce qui divise les hommes. Je suis vraiment libre lorsque je renonce à mon désir d’être mon propre Dieu et que j’accepte d’être fils de ce Dieu d’amour, compatissant, miséricordieux, qui ne veut pour moi que le meilleur. Paul nous le fait bien comprendre dans sa lettre aux Romains : de même que par la désobéissance d’un seul être humain (Adam) la multitude a été rendue pécheresse, de même par l’obéissance d’un seul (le Christ) la multitude sera-t-elle rendue juste. La désobéissance d’Adam ne nous a pas rendus libres, mais esclave du péché. L’obéissance du Christ fait de nous des justes, des êtres souverainement libres parce non soumis au péché qui enchaine l’humanité. Suivre la voix du tentateur ne rend jamais libre ; au contraire, elle nous enferme, nous coupe des autres, toujours. Suivre la voix de Dieu nous libère parce qu’elle nous ouvre aux autres, nous fait veiller sur eux en semant le bien et l’amour. 

Entre une liberté qui mène à la mort, celle proposée par l’adversaire, et une liberté qui conduit à plus de vie, celle proposée par Dieu, j’ai fait mon choix. C’est un choix à refaire chaque jour, tant il est vrai que le diable ne quittera notre vie qu’à la fin des temps. Il est comme un lion qui rugit, il va et vient à la recherche de sa proie. Résistons-lui avec la force de la foi, avec cette liberté que donne notre foi. Amen.

dimanche 26 juin 2022

13ème dimanche ordinaire C - 26 juin 2022

 La radicalité de l'appel & la liberté humaine.







Il y a quelque chose d’impressionnant, je trouve, dans les récits de vocations que la Bible nous propose régulièrement, parce que ces récits conjuguent à la fois la radicalité de cet appel et la liberté humaine. Dieu appelle qui il veut, et c’est son droit. Et quand il appelle, c’est pour une mission précise, un projet précis que Dieu porte ; et c’est encore son droit, à Dieu, d’avoir des projets. Mais qu’en est-il de l’appelé ? Quels sont ses droits à lui ? Peut-il résister à l’appel de Dieu ? Que devient sa liberté ? Peut-il ne pas accueillir le projet de Dieu sans risquer les foudres divines ? C’est ce que nous découvrons dans les lectures de ce dimanche.

Concentrons-nous sur l’évangile puisqu’il contient tout. Le passage entendu commence avant Pâques, quand Jésus se dirige vers Jérusalem avec ses disciples. Sans doute fatigué par la route, Jésus envoya, en avant de lui, des messagers ; ceux-ci se mirent en route et entrèrent dans un village de Samaritains pour préparer sa venue. Mais on refusa de le recevoir parce qu’il se dirigeait vers Jérusalem. Certains pensent peut-être que nous nous égarons. Le récit de vocation, c’était la première lecture avec le choix d’Elisée pour succéder à Elie. Au sens strict, ils ont raison. Mais l’appel de Dieu n’est pas nécessairement un appel à le servir ministériellement, comme prophète ou comme Apôtre. L’appel premier de Dieu, adressé à tous les hommes, c’est de l’accueillir. C’est notre vocation première. Dans l’Eglise, la vocation baptismale est plus fondamentale d’ailleurs que la vocation ministérielle parce que c’est justement cette première qui nous met en contact avec le Christ. Toutes les autres vocations plus précises vont s’appuyer sur cette première vocation. Nous en sommes bien là quand Jésus veut se rendre dans ce village. La demande d’hospitalité est un appel adressé à ce village qui la refuse. Je comprends la stupeur, voire la colère de Jacques et Jean ; leur réaction est à la hauteur de ce qu’ils pensent de Jésus et de ce refus de l’accueillir : veux-tu que nous ordonnions qu’un feu tombe du ciel et les détruise ? Nous comprenons bien que c’est exagéré, qu’ils ont mal compris la notion de radicalité de l’Evangile ; et Jésus le leur fait bien comprendre puisqu’il les réprimanda. Mais la prochaine fois que nous aurons envie de coller quelqu’un au mur parce qu’il nous aura déplu et énervé, souvenons-nous de cette réprimande ; parce qu’elle vaudra pour nous aussi. Ce que nous apprenons ici est fondamental : on ne risque rien à refuser Jésus dans sa vie ; on ne risque pas d’être dévoré tout cru par un feu tombant du ciel. Il y a le projet de Dieu ; il y a la liberté des hommes. Et ni la toute-puissance de Dieu, ni la toute grandeur de ses projets ne viennent écraser ou supprimer la liberté de l’homme. 

La radicalité de l’appel de Dieu ne doit pas écraser l’homme ; nous ne sommes pas des marionnettes entre les doigts de Dieu. Quand on parle de radicalité de l’appel, comprenons que c’est un appel qui s’inscrit à la racine de notre existence pour nous transformer de l’intérieur. Parce qu’un projet de Dieu, librement accueilli, transforme toujours d’abord celui à qui l’appel est adressé. Même quand cet appel le pousse vers les autres, il doit d’abord se laisser saisir et transformer par lui. C’est bien parce que je suis saisi profondément (radicalement) par l’appel du Christ que je peux laisser des choses, abandonner certains rêves. Ma liberté n’est pas supprimée, elle est transformée ; elle me transforme pour me rendre apte à vivre cet appel, que cet appel soit baptismal ou ministériel. Par le baptême, nous dit Paul dans sa lettre aux Galates, le Christ nous a libérés pour que nous soyons libres. C’est bien ce que réalise le baptême pour nous. Quand l’eau coule sur notre front, le péché en nous est vaincu, pardonné : nous sommes libérés, délivrés… vous connaissez la chanson. Le baptême, c’est un appel à la liberté vis-à-vis de toute forme de mal. Nous comprenons alors l’insistance de Paul : Que cette liberté ne soit pas un prétexte pour votre égoïsme ; au contraire, mettez-vous, par amour, au service les uns des autres. La radicalité de l’appel à suivre le Christ par le baptême ne supprime pas notre liberté ; elle fait grandir cette liberté et la transforme en liberté d’aimer, en liberté pour le service de ceux et celles qui croiseront notre route. Tout appel de Dieu est radical parce qu’il s’adresse à notre liberté ; tout appel de Dieu est radical parce qu’il nous invite à faire grandir notre liberté ; tout appel de Dieu est radical parce qu’il transforme notre liberté en liberté d’aimer et de servir davantage. Et ceci se joue dès l’appel au baptême, puisque celui ou celle qui devient chrétien est appelé à développer cet appel dans un art de vivre conforme. Cet art de vivre est accompli dans l’unique parole que voici : tu aimeras ton prochain comme toi-même. La réponse juste à la radicalité de l’appel est un amour radical pour chacun, possible lorsque nous nous laissons conduire par l’Esprit. 

N'ayons pas peur d’être radical dans notre foi. La racine de notre foi, c’est bien d’aimer et non d’exclure ; la racine de notre foi, c’est d’écouter Dieu pour construire avec lui ; la racine de notre foi, c’est d’exercer notre liberté et non contraindre celle des autres. Cette radicalité de notre foi s’exprime dans le respect de tous, y compris de ceux qui ne croient pas comme nous ou qui ne croient pas du tout. La radicalité de notre foi nous oblige à vivre librement un amour à l’image de l’amour du Christ pour nous. Il n’y a pas d’autre voie possible que celle de l’amour. Comprenons-le et vivons-le une fois pour toutes. Amen. 


jeudi 1 avril 2021

Jeudi Saint - 01er avril 2021

Pour rendre notre vie plus belle, Dieu se fait serviteur.




(Le Lavement des pieds, Miniature de O. Khizanetsi - Matenadaran, Erevan - 1330,
reproduite par Nelda VETTORAZZO, Les principales fêtes chrétiennes, Centro Russia Ecumenica, 2007)




             Nous y voilà donc rendus, à ces fêtes pascales que nous avons préparé durant quarante jours. Nous y voilà donc rendus, à ce temps où Dieu lui-même vient rendre notre vie plus belle. Et reconnaissons que cela commence plutôt bien, puisque, ce soir, Dieu nous invite à son repas.

            C’est une vieille habitude de Dieu que d’inviter les hommes à manger ! Qu’y a-t-il de plus réjouissant que de se retrouver autour d’une même table pour un temps de partage, de fraternité ? Nous le sentons bien depuis plus d’un an maintenant, alors que les lieux de restauration, lieux de rencontres et de partage, nous sont interdits. Nous le sentons bien depuis plus d’un an maintenant, alors que, même en famille, les rassemblements festifs sont limités. Les repas de fête font partie intégrante de la vie des hommes, de leur bonne santé psychologique, et pour les croyants, de leur bonne santé spirituelle. Quand Dieu invite les hommes à table, c’est pour leur redonner la liberté ! Quand Dieu invite les hommes à table, c’est pour célébrer le bonheur retrouvé ! Quand Dieu invite les hommes à table, c’est pour rendre leur vie plus belle ! 

            C’était vrai au temps de Moïse avec ce repas pris à la hâte, la ceinture aux reins, les sandales aux pieds, le bâton à la main, prêts à partir sur un ordre de Dieu. Tout, dans l’ordonnancement de ce repas, indique son caractère particulier et festif. Car même s’il est pris en toute hâte, il reste le signe du passage de Dieu dans la vie des hommes. Ce n’est pas un repas égoïste, mais un repas partagé ! Ce n’est pas un repas fait juste pour nous rassasier, mais un repas plein de signes et de symboles, à revivre annuellement, pour ne jamais oublier que Dieu sert le bonheur et la vie de son peuple. Vous mangerez en toute hâte : c’est la Pâque du Seigneur. Je traverserai le pays d’Egypte, cette nuit-là… contre tous les dieux de l’Egypte j’exercerai mes jugements : je suis le Seigneur. Le sang sera pour vous un signe, sur les maisons où vous serez. Je verrai le sang, et je passerai : vous ne serez pas atteints par le fléau dont je frapperai le pays d’Egypte.  A ceux qui trouveraient que ce repas est quand même un peu sanguinaire (Je frapperai tout premier-né au pays d’Egypte, depuis les hommes jusqu’au bétail), nous rappellerons que Dieu avait envoyé son serviteur Moïse pour négocier la libération pacifique de son peuple, mais que le cœur endurci de Pharaon n’avait pas fait réussir ce projet. Quand Dieu se met au service du bonheur et de la vie de son peuple, rien ne peut se mettre en travers de sa route, surtout pas le mal. 

            C’est à un repas toujours que Jésus invite ses disciples, la veille de sa mort, pour sceller une nouvelle Alliance. Un repas au cours duquel il se livre lui-même, il se fait lui-même nourriture pour son peuple. Ceci est mon corps, qui est pour vous… Cette coupe est la nouvelle Alliance en mon sang. Faites cela en mémoire de moi. Un repas que les disciples du Christ ont célébré fidèlement chaque dimanche depuis ce soir-là ; un repas qui nous fait participer aux noces de l’Agneau ; un repas qui est un avant-goût du bonheur que nous connaîtrons lorsque nous vivrons totalement en Dieu ; un repas qui nous donne la vie ; un repas au goût de liberté ; un repas qui célèbre le cœur de notre foi : chaque fois que vous mangez ce pain et que vous buvez cette coupe, vous proclamez la mort du Seigneur, jusqu’à ce qu’il vienne. 

            Ce repas que Jésus offre à ses disciples est aussi le repas du service. Nous l’avons entendu dans l’Evangile de Jean. Et même si ce soir, nous ne pouvons pas, à cause des normes sanitaires, vivre ce moment intense du lavement des pieds, le signe du service reste une exigence de ce repas. En Jésus, Dieu sert son peuple ; en Jésus, Dieu fait de son peuple un peuple de serviteurs. Notre rôle est de servir Dieu et les hommes. De servir le bonheur et la vie des hommes. Dieu sert la vie de son peuple en s’abaissant jusqu’à prendre la place du dernier des serviteurs. Même Dieu ne peut servir la vie de son peuple et se plaçant au-dessus de celui-ci. Pour notre vie, pour notre bonheur, Dieu s’anéantit. Et Jésus l’affirme : c’est un exemple que je vous ai donné afin que vous fassiez, vous aussi, comme j’ai fait pour vous. Nous ne pouvons pas, si nous voulons avoir part à la vie du Christ, nous affranchir de cet impératif du service, de cet impératif de l’anéantissement de nos sentiments de puissance et de domination. Nous ne pouvons servir la vie et le bonheur des hommes que dans l’humilité et dans l’abaissement. A ceux qui servent ainsi Dieu et leurs frères est promis le partage de la gloire de Dieu. 

            Quand Dieu nous invite à son repas, c’est toujours pour nous permettre de nous rapprocher de lui. Ce repas n’est pas une récompense ; il est le moyen sûr de rencontrer Dieu. Dans ce repas, Dieu se livre dans la Parole et le Pain, tous deux partagés largement pour le salut du monde. Soyons fidèles à ce rendez-vous ; soyons fidèles à suivre l’exemple du Christ ; servons Dieu et nos frères, pour leur vie et leur bonheur, comme Dieu lui-même nous sert, pour notre vie et notre bonheur. Amen.  

samedi 6 mars 2021

3ème dimanche de Carême B - 07 mars 2021

 Dieu donne un cadre pour rendre notre vie plus belle.





(©️Tableau de Sieger KÖDER, Le don de la Loi au Sinaï

publié dans Die Bilder der Bibel von Sieger KÖDER, éd. Schwabenverlag)


            Rendre notre vie plus belle : c’est l’invitation que je vous adressais pour ce Carême. Nous sommes partis avec comme seul bagage l’aumône, la prière et le jeûne, toutes choses recommandées par le Christ lui-même pour que nous puissions vivre une vie aux dimensions de la vie de Dieu. Puis nous avons contemplé comment Dieu, le premier, a embelli sa vie et celles des hommes en renonçant à la colère dévastatrice et en établissant une nouvelle Alliance avec Noé. Dimanche dernier, la liturgie nous rappelait que Dieu lui-même se chargeait de rendre notre vie plus belle et nous faisait entrevoir déjà la beauté future de notre vie quand nous le verrons face-à-face. Aujourd’hui, Dieu nous fait faire un pas de plus en offrant un cadre précis qui nous permettra toujours de garder notre vie belle. Ce cadre, c’est la Loi qu’il nous offre. 

            Il y a toujours des esprits chagrins pour considérer la Loi, toute loi, comme quelque chose de contraignant : elle empêcherait les hommes de faire tout ce qu’ils voudraient faire, en plaçant des balises, des frontières à ne pas franchir. Ils oublient un peu vite que si la loi, de fait, interdit certaines choses, elles rend aussi toutes les autres choses possibles. Et la première chose que la Loi, toute loi, doit rendre possible, c’est le vivre ensemble. La Loi que Dieu donne, nous l’avons entendu en première lecture, commence par rappeler le fondement de cette Loi, qui n’est pas arbitraire, mais qui est la personne même de Dieu, et Dieu en tant que celui qui a fait sortir [son peuple] du pays d’Egypte, de la maison d’esclavage. Autrement dit, cette Loi nous tourne d’abord vers Dieu, source de notre vie, source de notre liberté. En ce sens, nous pouvons dire que Dieu nous donne sa Loi non pour nous restreindre, mais pour nous garder dans cette liberté qu’il nous a lui-même acquise. Cette Loi affirme que nous sommes libres tant que nous restons du côté de ce Dieu qui nous libère et tant que nous respectons ceux qui nous ont donné la vie (nos parents) et ceux que Dieu met sur notre route (notre prochain). Ce que la Loi de Dieu interdit, c’est de regarder l’autre comme quelqu’un dont je peux me servir ou que je peux asservir, que ce quelqu’un soit Dieu lui-même ou qu’il soit un humain.  Elle définit ainsi le cadre de notre relation à Dieu et de nos relations interpersonnelles.

            Sans doute est-ce parce que ce cadre n’est plus respecté, que nous voyons, dans l’Evangile, Jésus entrer en colère comme jamais, allant jusqu’à utiliser un fouet pour faire place nette dans le Temple du Seigneur. J’imagine assez bien ce qui a pu se passer. La fête de la Pâque juive (qui rappelle justement la libération d’Egypte) approchait. Il devait y avoir à Jérusalem plus de monde que d’habitude. Il fallait pouvoir fournir plus d’animaux pour les sacrifices, et certains ont dû s’étendre un peu, au-delà des espaces réservés. Peut-être aussi, certains ont-ils augmenté un peu les prix des animaux vendus (la bonne vieille loi du marché) rendant ainsi l’offrande des plus pauvres plus difficile. Comme le dit Jésus, le Temple ressemblait moins à une maison de prière, et davantage à un centre commercial. Quand Dieu n’est plus respecté, l’homme ne l’est plus non plus. C’est ainsi que je comprends l’attitude de Jésus. Puisqu’en lui, Dieu et l’homme sont liés, puisqu’il identifie son propre corps au sanctuaire où Dieu réside, il fait de chacun de nous un sanctuaire un Dieu réside. Profaner le Temple de Dieu, c’est profaner la dignité de l’homme qui porte en lui l’image de Dieu ; et profaner l’homme et sa dignité, c’est donc aussi profaner Dieu. Ce que la Loi de Dieu offrait, à savoir une vie dans le respect de Dieu et dans une vraie fraternité, n’est plus possible. La colère de Jésus est légitime et nous invite à retrouver le sens de Dieu pour retrouver le sens de la fraternité entre les hommes. 

            Notre vie est belle, est plus belle, dès lors que nous reconnaissons sa source, Dieu, et que nous reconnaissons tous ceux que cette source nous donne de rencontrer comme des frères. Notre vie devient plus belle lorsque nous sommes capables de communion avec Dieu et avec tous nos frères et sœurs en humanité. C’est ce que le pape François nous rappelle dans sa lettre encyclique Fratelli tutti que je ne peux que vous inviter à lire durant ce temps de carême. Elle nous permet de comprendre très concrètement comment rendre notre vie et la vie du monde plus belle. Elle nous rappelle que la fraternité n’est pas une option, mais la condition sine qua non pour une vie plus belle pour tous. La fraternité est la condition sine qua non de notre salut. La fraternité est la condition sine qua non de la paix, comme nous le rappelle encore le voyage que le pape effectue en ce moment en Irak. Il nous faut développer cette conscience qu’aujourd’hui ou bien nous nous sauvons tous ou bien personne ne se sauve, écrit le pape François dans son encyclique. 

Voici donc une nouvelle piste pour rendre notre vie plus belle au moment où nous allons à la rencontre du Seigneur qui livre sa vie pour nous. Vivre en frères parce que Dieu nous fait frères par le sacrifice de Jésus ; voilà le cadre de la nouvelle Loi, de la nouvelle Alliance qui nous est proposée. Vivre en frères, même avec ceux qui ne croient pas comme nous, même avec ceux qui ne croient pas du tout, pour rendre le monde plus humain, pour rendre notre vie plus belle, par la grâce de Dieu. Nous n’avons rien à perdre à essayer, mais tout à gagner : des frères, la paix et le salut du monde. Amen.

dimanche 16 février 2020

6ème dimanche ordinaire A - 16 février 2020

Vous avez appris… Eh bien, moi, je vous dis...




            Je reconnais qu’il y a des jours où Jésus ne nous simplifie pas la tâche. Croire en Dieu n’est déjà pas évident en soi, mais quand Jésus semble venir tout compliquer, rien ne va plus. Habituellement, les prédicateurs vont s’évertuer à démontrer que, depuis que Jésus est venu, tout est plus simple. Les trop nombreux commandements de la Loi juive, il les réduit au double commandement de l’amour : aime Dieu, aime ton frère. Non seulement, il simplifie la Loi, mais en plus il la rend parfaite. Saint Augustin ne dira-t-il pas plus tard : Aime et fais ce que tu veux ? Mais alors que faire de l’Evangile de ce dimanche ? Il ne simplifie pas vraiment les choses ; il semble même durcir la Loi.



            Pour commencer, Jésus nous rappelle non seulement qu’il n’enlèvera rien à la Loi (pas un seul iota, pas un seul trait ne disparaîtra de la Loi), mais il nous dit encore que celui qui rejettera un seul de ces plus petits commandements, et qui enseignera aux hommes à faire ainsi, sera déclaré le plus petit dans le royaume des Cieux. (Qui aime le jambon ou une bonne grosse tranche de lard, salé ou fumé, dans la une bonne choucroute ? Pourtant la loi dit : tu ne mangeras pas de porc ! Serons-nous donc tous les plus petits dans le royaume ?) Les spécialistes du Nouveau Testament nous diront alors que l’Evangile de Matthieu que nous lisons a été écrit pour des chrétiens originaires du judaïsme, et qu’en faisant ainsi relire la Loi par Jésus, Matthieu veut le situer dans la ligne de Moïse, celui par qui Dieu a donné la Loi à son peuple. Il en fait un nouveau Moïse qui pousse la Loi dans ses retranchements et l’accomplit parfaitement. Ils ont sans doute raison, mais pour nous, ça change quoi ? (ça change quoi pour notre lard ?) Peut-être juste que nous pouvons faire confiance à Jésus, que nous devons lui faire confiance et l’écouter quand il parle de la Loi et des Prophètes. C’est justement là que les choses se corsent.



            S’il a bien commencé par dire qu’il n’est pas venu abolir mais accomplir la Loi et les Prophètes, il continue en durcissant la Loi. Vous avez appris qu’il a été dit… Eh bien ! moi, je vous dis… Sa relecture est effrayante. La colère d’un homme est mise sur le même plan que le meurtre ; le fait de regarder une femme avec convoitise sur le même plan que l’adultère (ça marche aussi avec les hommes, au passage. Je le rappelle par souci d’équité et de parité) ; interdiction totale de faire de serments, ni par Dieu, ni par les hommes. En fait, à y regarder de près, ce que fait Jésus, c’est de dire que les regards et les paroles peuvent être aussi mauvais que les actes, et qu’il vaut donc mieux s’abstenir de paroles ou de regards mauvais, s’abstenir de regards et de paroles qui pourraient conduire au Mal. S’il durcit effectivement la Loi, il l’accomplit et nous permet de l’accomplir en nous montrant une autre voie : si tu ne veux pas tuer, ne commence même pas par te mettre en colère ; si tu ne veux pas commettre d’adultère, ne commence même pas par regarder quelqu’un avec envie ; si tu ne veux pas manquer à tes serments, n’en fais tout simplement pas. C’est renversant de simplicité. Et c’est là qu’il nous faut alors réentendre la dernière parole de Jésus dans l’Evangile de ce dimanche.



Que votre parole soit ‘oui’, si c’est ‘oui’, ‘non’, si c’est ‘non’. Ce qui est en plus vient du Mauvais. Il nous donne ici une clé pour vivre mieux nos rapports humains. Qui n’a jamais dit à quelqu’un : ce que tu as fait c’est bien ; ou alors tu es quelqu’un de bien ; et qui fait suivre l’affirmation d’un « mais » assassin. Ce que tu as fait, c’est bien, mais tu aurais pu… Tu es quelqu’un de bien, mais si tu changeais ceci… Ce qui fait dire que tout ce qui est avant le ‘mais’ n’est que du vent, une manière d’endormir l’autre pour être encore plus méchant avec lui après le fameux ‘mais’. Jésus dit : Oui, c’est oui, non, c’est non. Tout ce qui est en plus (ce qui vient avec le ‘mais’), vient du Mauvais.  Ça rend les rapports humains sans doute plus clairs, mais est-ce que cela nous simplifie les choses ? Nous aimons bien envelopper, enrober, contourner. (On a même inventé un mot pour cela : le politiquement correct : vous ne pouvez pas dire les choses, même vraies, parce que cela pourrait froisser quelqu’un). Jésus nous dit : soit franc, soit honnête, tout le temps. Que ta parole soit une et unique, comme la parole de Dieu lui-même puisque tu as en commun avec lui cette capacité. Que ta parole, comme la Parole de Dieu, ait du poids ; qu’elle ait du sens, un sens unique.



            Quand l’explication va jusque-là, nous nous rendons compte que l’enseignement de Jésus est cohérent et qu’il simplifie effectivement les choses en poussant la logique de la Loi jusqu’au bout. Ne fais pas de Mal, ni en actes, ni en paroles, ni en pensées. Supprime toute occasion de faire le Mal, de dire du Mal, de penser du Mal. En écoutant l’enseignement de Jésus après celui de Ben Sirac le Sage, nous comprenons que résister au Mal ou faire le Mal, c’est exercer notre liberté. Si tu le veux, disait Ben Sirac. Jésus dit : si tu ne veux pas faire le Mal, ne le pense pas, ne le formalise même pas par la parole. Tout ce que tu mets après ton oui ou ton non, c’est déjà le Mal qui s’insinue en toi. Nous savons que cet enseignement est juste et bon, puisque Jésus l’a signé par sa mort en croix.  Soyons tout au Christ, qui est tout à Dieu ; nous n’aurons, comme lui, qu’une parole et nous vivrons mieux. Amen.









  

samedi 6 juillet 2019

14ème dimanche ordinaire C - 07 juillet 2019

Choquantes ou normales, les consignes de Jésus ?






L’Eglise ne cesse de m’étonner quand je l’aborde sous l’angle de la liturgie. Voyez-vous, ce dimanche, elle nous propose une version longue de l’Evangile (celle que je viens de proclamer), et une version courte. Cela arrive quelquefois dans l’année ; cela n’a rien d’exceptionnel. Mais, quand cela arrive, je regarde toujours de près ce qui est supprimé pour obtenir une version courte, et j’essaie de comprendre pourquoi cela est supprimé. Sont-ce des versets sans importance ? Mais alors pourquoi en proposer la lecture en version longue. Il suffirait de ne jamais les lire et la question serait réglée. Sont-ce des versets qui dérangent ? Mais alors ils dérangent qui ? Le lecteur ? Les auditeurs ? Le prédicateur ? L’Eglise ? S’il fallait supprimer tout ce qui dérange quelqu’un à la lecture des évangiles, que nous en resterait-il ? Sans doute pas grand-chose.

Mais venons-en à notre texte. Comme vous l’avez entendu, il s’agit de l’envoi en mission de soixante-douze disciples. Ce ne sont pas les Douze augmentés de soixante autres. Non, ce sont soixante-douze nouveaux disciples qui sont envoyés en mission, en avant de Jésus. On pourrait dire que ce sont des petits Jean-Baptiste. Ils vont préparer le terrain pour la prochaine mission de Jésus. Il les envoya deux par deux, en avant de lui, en toute ville et localité où lui-même devait se rendre. Avant de les envoyer en mission, il leur donne quelques consignes. Elles concernent les conditions de la mission (Je vous envoie comme des agneaux au milieu des loups), l’équipement du parfait missionnaire de Jésus (ne portez ni bourse ni sac, ni sandales : autant dire qu’ils n’ont rien comme équipement) et l’attitude qu’ils doivent avoir (ne saluez personne en chemin ; dans toute maison où vous entrerez, dites d’abord paix à cette maison ; mangez et buvez ce qu’on vous sert ; et là où vous êtes accueillis, mangez ce qui vous est présenté, guérissez les malades). Ceci pour la version courte. En fait, à lire correctement, nous comprenons que les envoyés doivent renoncer à tout ce qui pourrait gêner la mission. Pas de richesse apparente ; pas de bavardage en chemin ; pas d’exigences particulières là où ils sont accueillis. En revanche un souhait de paix à adresser toujours, des malades à guérir partout et un message à transmettre fidèlement : Le règne de Dieu s’est approché de vous. Ils sont donc invités à partager la mission du Christ lui-même et à préparer ainsi les cœurs pour sa propre mission. Ce qui est visé, à travers ces consignes, c’est une certaine efficacité. Ils ne vont pas faire du tourisme spirituel ; ils ont une mission à accomplir. 

Intéressons-nous alors à la partie variable, que nous aurions pu choisir de ne pas faire entendre. Ces versets concernent pour une part l’attitude des envoyés quand ils ne sont pas accueillis quelque part : allez sur les places et dites : ‘Même la poussière de votre ville, collée à nos pieds, nous l’enlevons pour vous la laisser. Toutefois, sachez-le : le règne de Dieu s’est approché. Je reconnais que cela fait un peu désordre dans les paroles de Jésus. Mais ce ne sont pas là les seules paroles étranges ou dérangeantes de Jésus. Que veut-il nous dire ? Choquantes ou normales, ces dernières consignes ? Je comprends ce passage comme le respect de l’exercice de la liberté de chacun. Personne n’est obligé d’accueillir Jésus ou l’un de ses envoyés. Mais celui qui refuse doit savoir que c’est à lui, et à lui seul, d’assumer son refus. Les disciples de Jésus ne lui prendront rien, pas même la poussière qui se colle sous leurs pieds. Gardez votre refus, gardez tout ce qui est à vous, même votre poussière ; vous ne pourrez pas dire que nous vous avons pris quelque chose. Toutefois, sachez-le : le règne de Dieu s’est approché. Le message à transmettre le sera malgré tout, presque à l’identique. Il ne manque que le de vous. Et c’est normal qu’il manque. N’ayant pas accueillis les disciples de Jésus, ils ne se sont pas laissé approcher de ce règne de Dieu tout proche. Ils se sont eux-mêmes faits lointain de ce règne. Manquent aussi dans la version courte le retour joyeux des envoyés et le rapport qu’ils font à Jésus de leur mission : Seigneur, même les démons nous sont soumis en ton nom. Manque enfin la réponse de Jésus : Je regardais Satan tomber comme l’éclair… 

Fallait-il lire ces versets ? Selon moi, oui, pour nous rappeler la liberté propre à chacun face à Jésus, à son Eglise et à son message. La compréhension de cette liberté fondamentale doit aussi nous décomplexer à l’heure où nous pouvons croire que l’Eglise n’a plus d’avenir ; nous décomplexer devant ce que nous pouvons ressentir comme des difficultés de la mission. Il n’y a pas d’obligation de résultats. Il n’y a qu’une obligation, pour chaque disciple du Christ : annoncer le règne de Dieu, annoncer le Christ. Si des cœurs s’ouvrent, tant mieux, mais ne croyons pas que nous y sommes pour quelque chose. Si des cœurs restent fermés, tant pis, mais ne croyons pas que nous pourrions y changer quelque chose. Le résultat ne dépend pas de nous ; le résultat de la mission dépend de celui à qui la mission est adressée. Lui seul peut décider si le Christ peut changer sa vie et s’il veut se laisser faire. Lui seul peut choisir de croire en Jésus ou continuer à l’ignorer. L’évangile ne dit pas combien ont cru à la parole des disciples et combien ont refusé de croire. Ce n’est pas important. Ce qui est important, c’est que se lèvent des hommes et des femmes, disciples du Christ, qui osent témoigner de lui. Le témoignage, c’est notre affaire et nous ne pouvons pas y échapper ; le résultat, lui, ne nous appartient pas, ne nous appartiendra jamais. Cela se joue entre le Christ et celui à qui nous l’avons annoncé. 

Comme nous y invite Jésus, réjouissons-nous parce que nos noms sont inscrits dans les cieux, sans en tirer aucune gloire, sans en chercher quelque avantage. C’est toujours par la grâce de Dieu que nous sommes sauvés ; il nous faut sans cesse l’accueillir et y consentir. Remercions Dieu de cette grâce et prions-le de toucher le cœur de tous ceux qui ne le connaissent pas encore pour que leurs noms aussi soient inscrits, un jour, dans les cieux. Amen.


(Dessin paru dans L'image de notre paroisse, n° 211, Juillet 2004)


samedi 5 janvier 2019

Epiphanie - 06 janvier 2019

Avons-nous le droit de célébrer l'Epiphanie ?









L’actualité de cette fin de semaine est marquée, pour moi, par cette lettre anonyme hideuse adressée à un député de la Nation, à qui le ou les destinataires promettent la mort parce qu’il n’est pas blanc et qu’il serait venu profiter des avantages du pays (la France) ! Le reste de la lettre est encore plus abject et ne mérite pas qu’on le relaie. Je découvre cela au moment où je m’apprête à rédiger l’homélie de la fête de l’Epiphanie ; et je m’interroge : avons-nous le droit de célébrer encore cette fête quand des français, blancs apparemment, élevés sans doute au lait du christianisme, en arrivent à écrire pareilles horreurs ! Avons-nous le droit de célébrer l’Epiphanie, quand des responsables politiques, soucieux pour une fois d’installer une crèche dans les espaces publics, en retirent toutefois Melchior au motif qu’il est noir ?

La fête de l’Epiphanie, rappelons-le, nous fait célébrer la révélation du Fils unique aux nations, grâce à l’étoile qui les guidait (oraison de la solennité). Dieu lui-même convoque ainsi tous les peuples de la terre, quelles que soient leurs croyances ou leurs origines, à reconnaître en l’Enfant de la crèche le Fils qu’il a envoyé pour sauver tous les hommes qu’il a créés ! Ce faisant, c’est bien lui, Dieu, qui appelle tous les hommes à une fraternité universelle ; c’est bien lui, Dieu, qui nous oblige à reconnaître en tout homme un frère à accueillir, un frère à aider, un frère à aimer. Ceux que Dieu convoque ainsi dans la maison commune de notre humanité, puis-je moi les renvoyer au prétexte qu’ils n’ont pas la bonne couleur ? Ceux que Dieu aime d’un amour unique, puis-je moi les haïr au prétexte qu’ils me prendraient quelque chose qui me reviendrait de droit ? Ceux que Dieu a créés dans son unique amour, puis-je moi les anéantir au prétexte que je ne m’en reconnais pas le frère ? Comment puis-je seulement servir un tel Dieu qui semble faire tout son possible pour me contrarier ? Vous comprendrez bien, sœurs et frères en Christ, que c’est à celui qui refuse le projet d’amour de Dieu pour tous les hommes de changer et de se convertir, et non à Dieu de changer de projet. Vous comprendrez bien que c’est celui qui refuse ce projet d’amour qui doit s’ouvrir aux autres, et non aux autres de se retirer de sa présence. La terre que Dieu nous donne ne nous appartient pas ; elle est le bien commun de l’humanité. La France ne nous appartient pas ; elle est le bien commun de tous ceux et celles qui veulent vivre dans la liberté, la fraternité et l’égalité, d’où qu’ils viennent au départ, quelles que soient leurs opinions, leur foi ou leur non foi. Le refus de l’autre jusqu’à le menacer de mort n’est pas une opinion. Et notre pays devrait s’en souvenir, particulièrement après les camps de la mort que nos grands parents ont connu. 

Aujourd’hui, des étrangers viennent à la rencontre du Fils de Dieu, à l’invitation de Dieu lui-même. Aujourd’hui, nous sommes invités par Dieu lui-même à nous reconnaître tous frères, en ce Christ qu’il nous offre. Les lectures de cette fête nous montrent bien que ce n’est pas une nouvelle idée de Dieu : c’est un projet ancien, c’est l’unique projet de Dieu depuis les commencements. C’est l’unique projet de Dieu depuis qu’il s’est choisi un peuple particulier pour être lumière pour toutes les nations : les nations marcheront vers ta lumière, et les rois, vers la clarté de ton aurore, prophétisait Isaïe. Et Paul, approfondissant l’enseignement reçu du Christ par les Apôtres, affirme aux Ephésiens : ce mystère, c’est que toutes les nations sont associées au même héritage, au même corps, au partage de la même promesse, dans le Christ Jésus, par l’annonce de l’Evangile. Puisque l’Evangile est Bonne Nouvelle, nous ne saurions accepter des propos qui en réduisent la portée, ni des actes contraires à son enseignement. Regardons ce que ces étrangers nous apportent au lieu de ne voir que ce qu’ils seraient susceptibles de nous prendre. Regardons et apprécions l’or, l’encens et la myrrhe de ces rencontres avec celui qui nous est différent mais non indifférent, de celui qui nous est autre mais non hostile. Rejetons de notre vie les germes d’Hérode qui ira jusqu’à massacrer les nouveau-nés d’Israël, parce qu’incapable de s’ouvrir à la nouvelle d’un Dieu fait homme, d’un nouveau Roi pour l’univers. Cultivons le message des anges reçu à Noël et amplifié par cette Epiphanie : ils chantaient la gloire de Dieu et la paix pour tous les hommes que Dieu aime ! 

Pouvons-nous encore célébrer l’Epiphanie aujourd’hui, interrogeais-je en début d’homélie ? Nous le pouvons et nous le devons, pour toujours nous souvenir de l’unique projet de Dieu et le rendre toujours plus actuel, toujours plus réel. Ce que Dieu a accompli en Jésus Christ, poursuivons-le et vivons-le intensément. Ainsi nous participerons à construire ce monde où tous les hommes vivent en frères, par la grâce de Dieu et la volonté de son peuple. Amen.


(Jérôme BOSCH, L'adoration des Mages, vers 1510)

dimanche 13 mai 2018

07ème dimanche de Pâques B - 13 mai 2018

Dieu est amour !






Nous terminons aujourd’hui la méditation de la première lettre de Jean. Pendant cinq dimanches, nous avons découvert avec l’apôtre ce qu’était l’amour. Mesurons le chemin parcouru :

·       2ème dimanche de Pâques : Tel est l’amour de Dieu : garder ses commandements.

·       3ème dimanche de Pâques : En celui qui garde sa parole, l’amour de Dieu atteint vraiment sa perfection.

·       4ème dimanche de Pâques : Voyez quel grand amour nous a donné le Père pour que nous soyons appelés enfants de Dieu – et nous le sommes.

·       5ème dimanche de Pâques : N’aimons pas en paroles ni par des discours, mais par des actes et en vérité.

·       6ème dimanche de Pâques : Aimons-nous les uns les autres puisque l’amour vient de Dieu.  Celui qui aime est né de Dieu et connaît Dieu. 

Au terme de notre parcours, voici l’affirmation centrale de la pensée de Jean : Dieu est amour : qui demeure dans l’amour demeure en Dieu, et Dieu demeure en lui. 

            Dieu est amour. En trois mots, Jean a tout dit, tout ce qui compte, la seule chose qui importe. Parce que Dieu est amour, un monde nouveau est possible. Parce que Dieu est amour, les hommes peuvent espérer vivre en paix. Parce que Dieu est amour, les hommes peuvent espérer vivre libres. Parce que Dieu est amour, les hommes peuvent apprendre à aimer vraiment. Au risque de passer pour un radoteur, je redis ici, à la suite de l’apôtre Jean, que tout ce qui n’est pas amour ne vient pas de Dieu. Toute parole qui n’est pas dite au nom de l’amour ne vient pas de Dieu. Tout acte qui n’est pas un acte d’amour ne peut être revendiqué au nom de Dieu. Toute religion qui n’entraîne pas ses croyants à l’amour n’est pas au service de Dieu. Quiconque agit dans le but de détruire, de faire du mal, de faire du tort à autrui n’agit pas au nom de Dieu. Quiconque affirmerait le contraire serait un menteur et un falsificateur, voire un blasphémateur. Comment puis-je me réclamer d’un Dieu dont le nom est Amour si je ne me laisse pas entraîner par cet amour ? Comment affirmer devant les hommes que le Dieu que je sers est amour si mon cœur penche du côté obscur de l’homme, si je cède au pire de ce qu’il y a en l’homme ?  Jean ne s’y trompe pas, et ne nous trompe pas, puisqu’il complète son affirmation par cette phrase : Celui qui demeure dans l’amour demeure en Dieu, et Dieu demeure en lui. Puisque l’amour est la marque de Dieu, l’amour est aussi la marque du croyant. Pas de foi en Dieu sans amour : non seulement sans amour pour Dieu, mais aussi sans amour des hommes, de tous les hommes ! L’amour de Dieu ne fait pas de différence entre les hommes ; l’amour de Dieu ne choisit pas quels hommes Dieu doit aimer ; l’amour de Dieu ne condamne pas les hommes sur leur manière de croire ; l’amour de Dieu ne condamne pas les hommes sur leurs opinions, pas même sur leurs opinions au sujet de Dieu. L’amour pour les hommes est tel qu’il espère toujours que même le pire d’entre les hommes se laisse aimer enfin et change de vie. L’amour de Dieu pour les hommes est contagieux au point que les hommes deviennent capables d’aimer comme lui les aime. 

            Dieu est amour. Si aujourd’hui le Mal a encore cours, si aujourd’hui notre monde n’est pas en paix, si aujourd’hui les hommes ne sont pas encore vraiment libres, ce n’est pas à cause de Dieu. C’est à cause des hommes qui ont rejeté Dieu, préférant une liberté tout humaine, toute factice, justifiant tous leurs excès et toutes leurs déviances. Rejeter Dieu, c’est rejeter l’amour véritable. Rejeter Dieu, c’est refuser la capacité d’aimer vraiment. Rejeter Dieu, c’est entraîner les hommes et le monde dans une insécurité permanente, parce que toujours suspendu soit au bon vouloir, soit à la folie de quelques-uns. La formule Dieu est amour n’est pas une médecine douce à verser sur les plaies d’un monde en folie ; c’est une réalité dont nous devons être convaincus pour pouvoir enfin en vivre. Chaque croyant doit commencer par évacuer le Mal de sa propre vie, refuser tout ce qui pourrait l’y conduire, en vivant humblement à la suite de Dieu qu’il sert. La paix et la liberté deviendront réalité pour tous quand chaque individu aura accepté que son voisin qu’il n’aime pas, qui est différent de lui, qui croit différemment que lui, a le droit à la paix, à la liberté, à la vie. Saint Jean est plus que clair à ce sujet : Bien-aimés, puisque Dieu nous a tellement aimés, nous devons, nous aussi, nous aimer les uns les autres. C’est bien une obligation ; nous ne saurions nous en dédouaner, sous aucun prétexte. 

Nous ne pourrons mener aucun des grands combats sociétaux qui s’annoncent si nous le faisons dans la haine. Nous ne changerons pas le cœur des hommes par la violence, ni par la violence des mots, ni par la violence des actes. Seul l’amour sauvera le monde ! Seul l’amour transformera le monde en profondeur ! Encore faut-il que nous acceptions d’accueillir cet amour dans notre vie. Laissons-nous donc aimer par Dieu et nous deviendrons capable d’aimer tous les hommes que Dieu met sur notre route puisqu’il nous a donné part à son Esprit. Appartenant à Dieu par notre baptême, vivant de son Esprit, aimons, aimons, aimons. Il n’y a rien de plus grand ; il n’y a rien de plus utile ; il n’y a rien de plus urgent. Amen.
 
(dessin de M. Leiterer)


vendredi 1 décembre 2017

01er dimanche de l'Avent B - 03 décembre 2017

Dieu et l’homme : et si on se laissait tenter pour une fois…

 

Pourquoi, Seigneur, nous laisses-tu errer hors de tes chemins ? La question posée par le prophète Isaïe, au moment même où il vient de redire sa foi en Dieu, « Notre-rédempteur-depuis-toujours », peut surprendre. Elle est la question de beaucoup d’hommes et de femmes. Si Dieu est bon, si Dieu veut le bonheur de l’homme, comment peut-il laisser l’homme s’en aller à sa perte ? Comment peut-il laisser nos cœurs s’endurcir et ne plus le craindre ? La question posée par le prophète est fondamentalement celle de la manière dont l’homme se situe face à Dieu, son Créateur, et en même temps la question de la manière dont Dieu conçoit son rapport aux hommes. 
 
Commençons par le point de vue de l’homme sur Dieu. Il n’y a que deux manières d’envisager notre rapport à Dieu. Première manière : nous estimons que nous n’avons besoin de personne, que nous sommes notre propre origine et notre propre Dieu ; dans ce cas la question du prophète Isaïe n’est au mieux qu’une curiosité, au pire la trace d’une superstition inacceptable qui enferme l’homme dans une prison dont il doit se libérer au plus vite. L’homme ne sera vraiment libre et heureux qu’une fois débarrassé de toutes ces croyances qui le réduisent à n’être qu’un pantin entre les mains d’un être supérieur que personne n’a jamais vu. Deuxième manière : l’homme reconnaît qu’il n’est pas sa propre origine, qu’il est né du désir de Dieu et que Dieu veut entrer en alliance avec lui. Au minimum, l’homme reconnaît qu’il y a quelque chose, sans trop savoir qui ou quoi, mais ça ne l’empêche pas de vivre, ni de faire ce qu’il veut quand il veut. Pour lui, Dieu n’est ni un problème, ni vraiment une question. C’est un peu comme ce voisin avec qui il faut composer au quotidien. Nous savons qu’il est là, mais bon, tant qu’il ne nous dérange pas, tant qu’il ne nous demande rien, ça va. Et puis il y a l’homme pour qui Dieu est important. Il n’est pas qu’une vague connaissance ; il est quelqu’un avec qui l’homme est en relation ; il prend du temps pour Dieu, comme nous le faisons ce matin. Nous avons bravé le froid pour célébrer Dieu et les merveilles qu’il fait pour nous. Mais que disons-nous de lui ? Rejoignons-nous Isaïe dans son questionnement ? Il y aurait de quoi ! Notre monde n’est pas des plus apaisés ; des hommes en massacrent d’autres au nom de Dieu, sans aucune vergogne. Nous pourrions redire avec le prophète : Pourquoi laisser nos cœurs s’endurcir et ne plus te craindre ? Nous croyons en Dieu, mais nous constatons que le monde ne tourne plus rond, que les hommes se sont éloignés de Dieu ; et nous pouvons croire, devant tant de violence, que Dieu lui-même s’est retiré du monde. Comment peut-il encore vouloir avoir quelque chose à faire avec des hommes qui le trahissent, qui pervertissent son nom ? 
 
Sans vouloir nous prendre pour Dieu, nous pouvons deviner, à travers les Ecritures, la manière dont Dieu alors envisage son rapport aux hommes. La Bible, que ce soit dans la Première ou dans la Nouvelle Alliance, nous apprend que Dieu a un projet pour l’homme, un projet de salut. Dieu ne s’envisage pas lui-même sans l’homme. Il l’a créé comme un vis-à-vis, comme un partenaire à qui il a confié son bien, sa création. Il laisse l’homme libre de ses choix, libre de ses orientations : à lui de choisir le Bien ou le Mal, la vie avec Dieu ou la vie sans Dieu. La Bible nous dit aussi la proximité de Dieu avec ceux qui, humblement, suivent ses chemins. Dieu veille sur son peuple, Dieu prend soin de lui. Ils sont nombreux, les passages où l’on voit que Dieu ne veut pas la mort du pécheur, mais qu’il se convertisse et qu’il vive. Mais la Bible nous montre aussi que Dieu ne force pas l’homme ; il ne le force même pas à croire en lui. L’amour de Dieu pour nous va jusqu’à accepter que nous puissions croire que nous n’avons pas besoin de Dieu. Ce qui fera dire à saint Jean : Voyez de quel grand amour Dieu nous a aimés. Il y a là la réponse au questionnement d’Isaïe. Dieu laisse l’homme errer hors de ses chemins, parce que Dieu ne veut pas s’imposer à l’homme. La liberté de l’homme est plus importante pour Dieu que l’affirmation de sa propre existence. Cela ne signifie pas que Dieu se désintéresse de l’homme, ni qu’il tourne le dos à ceux qui s’éloignent de lui. Au contraire : comme le dit si bien Isaïe, Dieu vient rencontrer celui qui pratique avec joie la justice. Dieu revient vers l’homme qui l’appelle du fond de sa misère. 
 
Quand Jésus apprendra à ses disciples à s’adresser à Dieu, il leur enseignera la prière du Notre Père. Elle dit tout du rapport de l’homme avec Dieu. Elle nous permet, dans sa première partie, d’adresser à Dieu notre louange pour ce qu’il est, pour sa volonté de salut pour tous les hommes. Elle nous fait ensuite demander à Dieu nos besoins les plus fondamentaux : le pain quotidien, le pardon de nos péchés sans lequel notre relation à Dieu serait compromise, et sa protection contre le Mal. En ce premier dimanche de l’Avent, l’Eglise de France a choisi d’utiliser pour la première fois la nouvelle formule née de la traduction renouvelée en langue française des lectionnaires. Nous ne dirons plus désormais Et ne nous soumets pas à la tentation, mais Et ne nous laisse pas entrer en tentation. Un changement qui doit nous permettre de mieux comprendre que ce n’est pas Dieu qui tente l’homme, et que l’homme peut toujours invoquer Dieu d’être présent à sa vie dans le temps des épreuves et des difficultés. Ne nous laisse pas entrer en tentation tout seul ; autrement dit : Sois avec nous toi dont le Fils a affronté la tentation et en est sorti vainqueur. Sois avec nous pour que nous puissions vaincre aussi ; sois avec nous pour que le Mal n’ait plus de prise sur nous. 
 
A la question du prophète Isaïe (Pourquoi nous laisses-tu errer hors de tes chemins ?), l’Eglise nous fait répondre désormais : Ne nous laisse pas entrer en tentation. Même si nous marchons loin de toi par moment, reste encore avec nous, sois toujours avec nous. Nous pouvons le dire justement parce que, en Jésus, Dieu a répondu favorablement à la demande d’Isaïe : Si tu déchirais les cieux, si tu descendais… Nous sommes en route vers Noël, cette fête au cours de laquelle Dieu est descendu parmi nous sous la figure d’un Nouveau-Né. Préparons-nous à l’accueillir ; préparons-nous à être avec lui comme lui est avec nous : toujours présent, toujours bienveillant. Pour une fois, laissons-nous tenter par cet Enfant à naître, par la vie qu’il nous propose, par le bonheur qu’il nous offre. Amen.



samedi 18 février 2017

07ème dimanche ordinaire A - 19 février 2017

Un Dieu à hauteur de l'homme ou un homme à la hauteur de Dieu ?






L’homme moderne n’aime rien moins que d’être contraint, surtout en France. N’est-ce pas, la Révolution nous a apporté notre liberté chérie, et dès lors, tout ce qui semble être une entrave à cette liberté devient insupportable. Le slogan : il est interdit d’interdire ! est poussé dans ces derniers retranchements, transformant l’adulte en éternel adolescent insatisfait à perpétuité. Dès lors qu’il veut quelque chose, même si c’est considéré a-moral ou a-normal par les normes de la société, il faut faire évoluer ces dernières pour que son désir ne soit pas frustré. Comment peut-il alors recevoir la Parole de ce dimanche comme une Bonne Nouvelle, elle qui vient justement mettre un frein à sa liberté de se venger, à sa liberté de haïr, à sa liberté de vivre comme il veut loin de toute référence, et surtout de toute référence religieuse ! Toute expérience de Dieu semble vouée à l’échec, si ce n’est à la moquerie : tu crois encore en Dieu, toi ? Evolue un peu, sois libre ! 
 
Les tentatives de circonscrire Dieu et son « pouvoir » sur les hommes ont été nombreuses, de tous temps. Prenons les dieux romains : ils ne sont pas parfaits, ils ont commerce avec les hommes (enfin, surtout avec leurs femmes !), et semblent plus justifier les travers des hommes que d’inviter les hommes à s’élever. Je dirais que ce sont des dieux à hauteur d’hommes. Ils vivent dans un monde parallèle, et leurs incursions dans le monde des hommes sont rarement porteuses d’avenir ou de bonheur. Ils sont en fait presque l’excuse suprême à tous les travers humains. Comment les hommes pourraient-ils être fidèles si les dieux se font des infidélités ? Comment les hommes pourraient-ils apprendre la tempérance alors que leurs dieux sont intempérants ? Comment les hommes pourraient-ils apprendre de leurs dieux l’amour véritable alors que ceux-ci ne cessent de s’affronter, de se jalouser ? Ce seraient presque des dieux pour l’homme moderne : ces dieux romains sont souverainement libres ; vivons donc comme eux ; ils ne sont pas trop dérangeants ! Ils sont à la portée des hommes et n’entravent pas leur sacro-sainte liberté. 
 
J’en entends déjà dire que, dans le christianisme aussi, Dieu s’est mis à hauteur d’homme en Jésus. C’est vrai ; encore faut-il préciser pourquoi il s’est mis à hauteur d’homme. Il ne s’est pas mis à hauteur d’homme pour se complaire dans leur travers, ni pour se jouer d’eux. En Jésus, Dieu se met à hauteur des hommes pour que les hommes puissent se mettre à la hauteur de Dieu. Ce n’est pas une petite incursion, histoire de voir ce que ça fait d’être comme un homme. C’est un engagement absolu, par amour des hommes, pour rendre à ces derniers la ressemblance avec Dieu qu’ils ont perdu du temps de Noé. Quand le Dieu d’Israël se met à hauteur d’homme en Jésus, c’est pour sauver les hommes ; quand le Dieu d’Israël se met à hauteur d’homme en Jésus, c’est pour les libérer du péché, du Mal et de la Mort. Quand le Dieu d’Israël se met à hauteur d’homme en Jésus, c’est pour leur offrir une vie à la hauteur de la sienne. Nous comprenons alors sa proposition faites aux hommes d’être saints, car lui, le Seigneur Dieu, est saint. Il s’agit, depuis Moïse et jusqu’à Jésus Christ, de faire entrer l’homme dans le monde de Dieu, dans les pensées de Dieu, et non l’inverse. Certes, la liberté comprise comme « je fais ce que je veux quand je veux, comme je veux, avec qui je veux » en prend un coup. En invitant les hommes à la sainteté, il les invite à se soucier d’abord des autres avant de se soucier d’eux-mêmes. Et voilà qu’en Jésus, l’homme est invité à se mettre à la hauteur de Dieu comme jamais auparavant. Vous avez appris qu’il a été dit : … eh bien ! moi, je vous dis d’aller encore plus loin dans l’amour et de refuser toute forme de violence : il vaut mieux se prendre une deuxième gifle que de répliquer méchamment ! Si vous aimez ceux qui vous aiment, quelle récompense méritez-vous ? Aimez donc vos ennemis ! 
 
Ce qui semble être un durcissement de la Loi est en fait une libération vis-à-vis de la Loi : tu peux aller plus loin dans l’amour que ce que la Loi prescrit. La violence régulée qu’elle avait mise en place (œil pour œil, dent pour dent), tu peux la remplacer par plus d’amour, plus d’attention à l’autre, parce que c’est ce que Dieu fait vis-à-vis de toi : il pardonne toutes tes offenses, te guérit de toute maladie ; il réclame ta vie à la tombe et te couronne d’amour et de tendresse. Il est tendresse et pitié, lent à la colère et plein d’amour ; il n’agit pas envers nous selon nos fautes, ne nous rend pas selon nos offenses. Si tu veux marcher humblement avec ton Dieu, tu dois vivre, penser et agir comme lui. Il ne veut pas ta mort, mais ta vie ; il ne veut pas ton malheur, mais ton bonheur. Et Jésus t’offre ce bonheur et cette vie en se livrant sur la croix. Là, au pied de la croix, tu peux voir que Dieu est sérieux avec toi quand il t’invite à vivre ainsi. Combien de dieux romains ont donné leur vie pour les hommes ? Combien de dieux à hauteur d’hommes entraînent les hommes vers le haut, vers un absolu, vers un accomplissement qui ne se fait pas au détriment des autres mais avec les autres et pour les autres ? A part Jésus, je n’en vois aucun ! Lui seul, vrai Dieu, s’est fait vraiment homme pour que tous les hommes qui croient en lui puissent parvenir à la hauteur de Dieu, à la hauteur de l’amour de Dieu pour tous. Il a fait de nous un sanctuaire de Dieu, un sanctuaire à sa hauteur : parfaitement saint, parfaitement capable de l’accueillir. 
 
Quand Jésus réinterprète la Loi en y injectant une bonne dose d’amour, il invite l’homme à choisir son Dieu : soit il choisit le Dieu qui aime, en aimant à son tour, soit il choisit un dieu à sa hauteur pour qu’il puisse continuer à ne penser qu’à lui, à ne vivre que pour lui seul, quitte à écraser les autres. Le choix est tien maintenant : un Dieu à la hauteur de l’homme ou un homme à la hauteur de Dieu. Choisis bien pour vivre mieux. Amen.


(Dessin de Mr Leiterer)