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vendredi 17 janvier 2025

2ème dimanche du temps ordinaire C - 19 janvier 2025

 Il y eut un mariage à Cana en Galilée.




(Giotto, Les noces de Cana, Source : Suivre notre actualité - Frères Franciscains du Canada)




Après le temps des fêtes, voici le temps ordinaire qui nous fait chercher Dieu dans ce qu’il y a de plus simple, de plus ordinaire : notre vie quotidienne. Quelle que soit cette vie, Dieu y est présent. Cette année, l’Eglise nous fait commencer ce temps ordinaire avec la proclamation d’un texte tiré de l’évangile de Jean : les noces de Cana. Un moment de fête, certes, mais qui fait partie de l’ordinaire d’une société qui a encore des repères stables. 

En ce temps-là, il y eut un mariage à Cana de Galilée. Notez la sobriété de Jean quand il annonce l’événement. Ce n’est rien d’extraordinaire. Juste un événement de la vie célébré dans un village de Galilée. Il ne sera pas le seul mariage célébré cette année-là. C’est sans doute un événement pour le jeune couple et leurs familles, mais pas pour les invités. Il y a bien des chances qu’ils soient invités à d’autres mariages. Pour un village comme Cana, à cette époque, c’est une occasion pour tous de se rassembler. Cela fait partie de la vie simple et ordinaire de célébrer avec d’autres une étape de leur vie. C’est dans ce cadre ordinaire que Jean place deux personnes peut-être moins ordinaires pour ses lecteurs. 

        En ce temps-là, il y eut un mariage à Cana de Galilée. La mère de Jésus était là. Jésus aussi avait été invité au mariage avec ses disciples. Remarquez l’ordre : d’abord Marie, puis Jésus avec ses disciples. J’en déduis que Marie est veuve. Elle est invitée et elle vient avec ce fils qui, selon la loi, veille sur sa mère. Cela nous indique aussi que Jésus n’est pas encore connu pour son métier de prédicateur ; Cana sera un commencement pour lui, un tournant dans sa vie, un tournant dans la vie des hommes. Grâce à ce mariage (ou à cause de ce mariage), Jésus va se faire connaître ; désormais on va parler de lui. Pourquoi ? A cause d’un incident malheureux, une chose qui n’arrive que rarement sans doute.

        En ce temps-là, il y eut un mariage à Cana de Galilée. La mère de Jésus était là. Jésus aussi avait été invité au mariage avec ses disciples. Or, on manqua de vin. Si nous sommes au début du mariage, c’est un drame ! Si c’est à la fin de la noce, cela signifie surtout que les invités auront bien bu. Quoi qu’il en soi, l’affaire semble sérieuse. Cela risque de gâcher la fête et la réputation des familles qui auront été chiches dans leurs prévisions et leur commande. Le cœur de Marie, cœur d’une mère qui aura sans doute renoncé à marier son propre fils, la pousse à intervenir : La mère de Jésus lui dit : « Ils n’ont pas de vin. » La première réaction de tout observateur de la scène serait de dire : de quoi se mêle-t-elle ? Et qu’est-ce que son fils peut bien y faire ? A moins qu’il ne soit négociant en vin et que sa boutique ne soit pas trop éloignée, on ne voit pas trop l’intérêt de la remarque. Ce n’est pas elle qui a organisé le mariage ; elle est une invitée comme les autres. Personne ne s’attend à ce qu’elle porte à l’attention de tous ce qui est embarrassant pour ses hôtes. Certes, c’est une noce ; il y a de la musique, des danses. Mais elle pourrait quand même être entendu par d’autres, et la mauvaise nouvelle pourrait faire taire musiciens et chanteurs pour faire parler les mauvaises langues et se répandre les rumeurs sur les familles invitantes. Ce n’est pas là l’objectif de Marie ! Nous connaissons sa discrétion ! Mais là où les hôtes n’attendent plus rien qu’une fin précipitée de la joie des noces, Marie attend quelque chose de son fils. D’où son intervention. 

        Ce qui surprend souvent, pour ne pas dire toujours, c’est la réponse de Jésus à sa mère : « Femme, que me veux-tu ? Mon heure n’est pas encore venue. » Je n’ai pas beaucoup d’explication sur cette apparente sècheresse de la réponse. Mais il y a cette indication à retenir pour l’avenir : il y aura bien un jour une heure de Jésus. Il y aura un temps où il interviendra et où les choses changeront définitivement pour tous. Mais ce n’est pas ici et maintenant, à Cana en Galilée. Cette réponse ne démonte pas Marie. C’est une mère, elle connaît son fils.  Sa mère dit à ceux qui servaient : « Tout ce qu’il vous dira, faites-le. » Elle nous ouvre à l’espérance en nous invitant à l’obéissance. Et le signe que l’on connaît désormais sous le nom de signe de Cana peut avoir lieu. L’eau puisée est changée en vin ; la fête est sauvée ; la joie des hommes peut continuer. Ce premier signe de Jésus nous dit une chose fondamentale sur Dieu : il veut notre joie ! Il veut notre bonheur ! Et nous trouvons ce bonheur dans l’obéissance à sa parole. La parole de Marie (Tout ce qu’il vous dira, faites-le !), n’est pas une parole dite au hasard ; ce n’est pas une parole en l’air. C’est d’abord une parole qu’elle a vécue depuis toujours ; c’est la parole qu’elle a vécue quand l’ange lui a annoncé qu’elle serait la mère du Sauveur. C’est la parole qu’a vécue Joseph quand il a pris chez lui Marie, son épouse, toujours sur la parole de l’ange. Tous deux ont trouvé leur joie profonde dans cette obéissance à la parole de Dieu qui leur avait été adressée. En nous donnant cette parole, elle nous donne la voie à suivre pour trouver notre bonheur. 

        A quelqu’un qui m’interrogeait récemment sur l’utilité de la religion, ma réponse fut celle-ci : la religion permet à l’humanité de s’accomplir ; puisque Dieu lui-même a pris le chemin de notre humanité, c’est par notre humanité que nous parviendrons à Dieu. Et notre humanité n’est pas faite pour le malheur ; elle est faite pour la joie. Cet évangile qui nous relate les noces de Cana, commencement des signes que Jésus accomplit, nous le rappelle avec brio. Jésus n’est pas un embêtement de plus dans notre vie ; il est celui qui nous aide à sortir de nos embêtements et à retrouver la joie profonde qui devrait être notre quotidien, notre ordinaire. Dieu nous envoie vers les hommes, non pas pour les juger et les condamner, mais pour leur faire retrouver la joie profonde, la joie initiale que l’homme connaissait avant que le péché n’envahisse son cœur. 

        En ce temps-là, il y eut un mariage à Cana de Galilée. La mère de Jésus était là. Jésus aussi avait été invité au mariage avec ses disciples. Rassurez-vous, je ne vais pas reprendre l’histoire ; je viens de la parcourir avec vous. Mais si, au terme de mon homélie, je reprends le début de l’histoire, c’est pour nous rappeler à tous qu’il peut être le début de notre histoire avec Jésus. Il nous revient d’inviter Marie, Jésus et ses disciples dans notre vie, comme une présence discrète, mais agissante. En faisant tout ce qu’il nous dira, notre vie parviendra à son accomplissement : la joie véritable ; elle chantera la gloire de Jésus, et celles et ceux que nous côtoyons pourront croire en lui. Que se poursuivent donc les noces de Cana à travers nous ! Amen. 


samedi 14 octobre 2023

28ème dimanche ordinaire A - 15 octobre 2023

 Heureux les invités au repas des noces de l'Agneau !


(Frères Van Eyck, L'Agneau mystique, Cathédrale Saint-Bavon, Gand)


 

  

           Si la Bonne Nouvelle du Royaume est quelquefois surprenante, il faut bien reconnaître qu'aujourd'hui, elle est particulièrement sanglante. Entre les invités qui ne veulent pas venir et qui tuent les messagers, envoyés pour leur rappeler que les noces, c'est maintenant, et le roi qui envoie ses troupes massacrer les meurtriers et incendier leur ville, nous ne pouvons pas vraiment dire que ces noces sont joyeuses : elles sont même plus proches d’un épisode de Games of Thrones que de l’Evangile. Et c’est sans compter le pauvre type ramassé à la va vite qui se retrouve expulsé, pieds et poings liés, parce qu’il n’a pas le bon vêtement ! Faut-il donc craindre d’être invité aux noces du Royaume ? 

          Non, bien sûr. Il nous faut entendre l’invitation qui nous est faite à chaque eucharistie. Elle s’énonce ainsi : Heureux les invités au repas des noces de l’Agneau ! Il n’est pas question de massacre, ni de rejet. La joie du Royaume est réelle et notre participation à cette joie est attendue. Cette invitation est large et nous rappelle qu’ici-bas, nous pouvons tous déjà avoir un avant-goût de ce repas des noces éternelles. Mais cette invitation large ne doit pas nous faire oublier que nous avons à nous tenir prêts en vue de ce jour. Nous ne pourrons pas en repousser le délai, ni nous excuser d’avoir autre chose à faire. Cette parabole sanglante est un avertissement pour nous. La patience de Dieu est grande, mais elle ne supportera pas la violence des hommes qui ne veulent pas répondre. Cet envoi des troupes qui firent périr les meurtriers est aussi le rappel que le mal sera détruit, radicalement et que les noces de l’Agneau inaugureront un temps nouveau, un monde nouveau où le mal n’aura plus droit de cité. Ceux qui font le mal ne sont pas dignes de participer à ces noces. Nul ne peut se réjouir du mal qui est fait ; nul ne peut se réjouir avec les malfaisants. 

          Si le message de la parabole des invités à la noces est plutôt facile à comprendre, celui de la seconde parabole de vient plus obscur parce que cette parabole est justement tissée dans la première. Je vous rappelle la fin de la première parabole : les serviteurs allèrent sur les chemins, rassemblèrent tous ceux qu’ils trouvèrent, les mauvais comme les bons, et la salle de noce fut remplie de convives. Autrement dit, la fête a lieu, comme prévu. Fin de la première parabole. La seconde parabole commence ainsi : le roi entra pour examiner les convives, et là il vit un homme qui ne portait pas le vêtement de noce. Rien ne permet de dire qu’une tenue a été distribuée, comme ce sera bientôt le cas pour nos écoles, afin que tout le monde soit compatible avec le lieu. Mais puisque cette histoire est intimement liée à la première, est-il vraiment surprenant que, laissant entrer les mauvais comme les bons, il s’en trouve un qui ne soit pas bien habillé ?  Ce qui est me surprend, c’est plutôt qu’à inviter large au dernier moment, il n’y en ait pas plus dans son cas ! Puisque les mauvais comme les bons ont été accueillis, le vêtement de noce ne peut être que dans l’attitude de celui qui est invité. Et peut-être retrouvons-nous là la joie que la liturgie souligne quand elle nous invite à participer au repas des noces de l’Agneau. Si les mauvais sont accueillis, c’est que le mal qu’ils ont pu commettre a été pardonné, et ils sont capables de partager la joie des noces. De cet homme qui ne porte pas le vêtement de noce, il n’est pas dit qu’il est méchant ou bon ; il est juste dit qu’il n’a pas le bon vêtement. Dans cette assemblée qui se réjouit, il doit être le seul à ne pas être en joie, comme s’il était venu malgré lui ; il est là sans vraiment y être ; son cœur n’y est pas ! Il se fait donc expulser, manu militari. Ceci nous rappelle qu’on ne vient pas à la noce par hasard, parce qu’on a vu de la lumière. Participer aux noces de l’Agneau demande à avoir le cœur prêt à y participer, que l’on soit bon ou mauvais. On ne fait pas une tête de six pieds de long quand on est invité à la noce du fils du roi. 

          Si je reprends alors ces deux paraboles, j’en retiens quoi ? D’abord une espérance : nous sommes invités au repas des noces de l’Agneau. Autrement dit, Dieu nous attend en son Royaume, et il attend les mauvais comme les bons ; c’est la parabole qui le dit ! Mais cette espérance doit nourrir ma foi. Si je crois cela, si je crois que Dieu m’attend, alors je dois me réjouir avec lui, me réjouir d’être accueilli par lui. Dieu ne forcera personne à entrer dans la salle de noce. Le « On ira tous au paradis » n’a rien d’obligatoire ; celui qui ne veut pas, ne vient pas. Chacun est libre. Tu préfères aller à ton champ ou à ton commerce, c’est ton droit. Celui qui t’invite n’en sera pas ravi, mais il respectera ton choix. Mais si tu viens, que ta foi illumine ton regard. Si tu viens, remercie celui qui t’a invité : porte ton vêtement de noce, apporte ta joie. Amen.


dimanche 16 janvier 2022

2ème dimanche ordinaire C - 16 janvier 2022

 Le signe de Cana, signe des noces éternelles.


(Arcabas, Les noces de Cana, source internet)




        Quel curieux mariage que celui-ci ! Tout se passe comme si les époux n’étaient pas à la fête. On ne sait rien d’eux, ils ne nous ont pas été présentés, et à la fin de l’histoire, ce ne sont même pas eux les héros de l’histoire ! Tout tourne autour d’un invité qui semble là par hasard et de sa mère. Ils accaparent à eux deux toute l’histoire, comme si ce mariage était le leur ! Choquant ? 

            Pas vraiment quand on relit le prophète Isaïe qui avait déjà utilisé l’image des noces pour parler de l’Alliance entre Dieu et son peuple :  Car le Seigneur t’a préférée, et cette terre deviendra « l’Epousée ». Comme un jeune homme épouse une vierge, ton Bâtisseur (littéralement celui qui t’a fait) t’épousera. Comme la jeune mariée fait la joie de son mari, tu seras la joie de ton Dieu. N’est-ce pas justement ce que vit Marie depuis le jour de l’Annonciation où elle a dit Oui au projet de Dieu pour elle et pour l’humanité ? 

Pas vraiment choquant non plus quand on sait qui est cet invité (Jésus) et qui est sa mère (Marie donc), celui que Dieu a envoyé dans le monde et celle par qui cette entrée dans le monde a été possible. Une fois de plus, Marie semble enfanter ce Fils de Dieu venu sur terre sauver tous les hommes. C’est grâce à Marie qu’il semble là, à la noce : La mère de Jésus était là. Jésus aussi avait été invité au mariage avec ses disciples. Curieusement, nulle trace de Joseph : comme à l’Annonciation, il est le grand absent. 

Pas vraiment choquant non plus quand on se souvient que cet épisode n’est rapporté que par Jean, l’évangéliste qui nous invite à une hauteur de vue différente. Derrière ce mariage, qui semble n’être qu’une mise en scène, il y a l’entrée dans le monde de Jésus, la révélation de sa gloire : Tel fut le commencement des signes que Jésus accomplit. C’était à Cana de Galilée. Il manifesta sa gloire, et ses disciples crurent en lui. Par cette simple conclusion, Jean nous redit ce qui est essentiel : non pas que ces époux à Cana s’aiment, mais que Jésus soit révélé, que ses disciples croient en lui, que nous croyions en lui. C’est cela qui compte : la foi en Jésus de ceux qui ont vu ce premier signe. Il nous faudra garder en mémoire ce premier signe pour ne pas nous tromper ni nous décourager lorsque nous serons au pied de la croix, quand l’Heure de Jésus sera finalement venue et qu’il livrera son dernier signe terrestre : le vin de son sang répandu largement pour le salut du monde. Ne nous trompant pas sur ce dernier signe, nous pourrons interpréter de manière juste le premier signe des temps nouveaux : le signe du tombeau ouvert au matin de Pâques, signe de la joie de Dieu qui a sauvé les hommes, signe de la vie qui ne finit jamais, signe que les noces éternelles de l’Agneau de Dieu ont commencé. S’il est vrai qu’il ne faut pas rater son entrer dans le monde, reconnaissons qu’avec ce signe de l’eau changée en vin, signe annonciateur des noces éternelles entre Dieu et son peuple, Jésus réussit pleinement à capter l’attention : ses disciples crurent en lui. 

            Ce signe de Cana nous invite à voir plus loin et à comprendre que nous sommes l’Epouse du Christ, celle qu’il a choisie, celle qu’il aime depuis toujours et pour toujours. Nous le comprenons à la manière dont Jésus répond à sa mère quand elle lui indique qu’ils n’ont plus de vin : Femme, que me veux-tu ? Mon heure n’est pas encore venue. Elle est bien l’Epouse du Christ, celle qui sera invitée, à l’heure de Jésus, au pied de la croix, à accueillir de nouveaux fils, à savoir tous les disciples de Jésus. Parmi les dernières paroles de Jésus en croix, n’entendons-nous pas ceci : Femme, voici ton fils ? Si chacun de nous est fait fils de Marie, nous sommes collectivement, en Eglise, l’Epouse bien-aimée pour laquelle Jésus a livré sa vie. Pour nous, jamais ne manquera le vin de l’amour de Dieu. Pour nous, jamais ne manquera la joie que procure la célébration de ces noces éternelles. En entrant dans le monde, en livrant sa vie, en manifestant sa gloire, Jésus fait le choix de nous aimer, immensément ; il fait le choix de veiller sur nous, toujours. 

            Ses disciples crurent en lui. C’est la parole qui conclut cette révélation de Jésus. C’est ce à quoi sont invités celles et ceux qui entendent cette histoire, qui méditent ce premier signe que Jésus accomplit. Au long de cette année, goûtons ensemble le bon vin de la Bonne Nouvelle : et nous croirons au Fils de Dieu, nous vivrons de la joie qu’il vient porter au monde. Amen.  


samedi 10 octobre 2020

28ème dimanche ordinaire A - 11 octobre 2020

 C'est quoi être missionnaire ?




(Pieter Brueghel l'Ancien, Le repas de noces, 1568, Kunsthistorisches Museum, Vienne, Autriche)


       Nous venons d’entendre non pas une, mais deux paraboles de Jésus, que Matthieu a astucieusement tricotées ensemble : celle des invités au festin des noces et celle du vêtement de la fête. Et puisque l’Eglise nous propose aujourd’hui d’entrer dans la Semaine Missionnaire Mondiale, je voudrais les relire avec vous sous cet angle particulier. Elles nous apprennent à être missionnaires, à nous ouvrir aux autres et à Dieu, et nous ouvrent ainsi le chemin vers le festin éternel que le Père prépare pour nous. Pour ce faire, observons les personnages. 

            Le royaume des Cieux est comparable à un roi qui célébra les noces de son fils. Il envoya ses serviteurs appeler à la noce les invités. Voilà posé le décor général. Nous comprenons, avec les auditeurs de Jésus en son époque, que le roi, c’est Dieu lui-même. Il a préparé un repas de noces pour l’humanité. C’est une image ancienne déjà, souvent utilisée par les prophètes, pour dire l’essentiel du projet d’amour de Dieu pour tous les hommes : l’humanité est faite pour vivre avec Dieu, en Dieu ; et cette vie avec Dieu n’est ni triste, ni monotone : c’est une vie de joie, une vie d’amour. Pour le chrétien que je suis, Dieu s’unit à l’humanité en Jésus, vrai Dieu et vrai homme. Comme membre de l’humanité, je fais partie des invités à la noce, parce que personne n’est exclu de la fête. Comme chrétien, je suis de ces serviteurs que Dieu envoie porter à tous les hommes la Bonne Nouvelle du Salut. J'ai bien dit : comme chrétien et non comme prêtre. Car oui, frères et sœurs en Christ, nous sommes à la fois les invités, parce que c’est toute l’humanité que Dieu veut sauver, et les serviteurs, parce que, déjà membres de l’Eglise, nous avons à témoigner de l’amour de Dieu, à répandre cet amour afin que le monde puisse croire. Et nous sommes serviteurs, non parce qu’un matin, au réveil, nous nous serions dit : tiens, ce serait bien que je parle de Jésus autour de moi ; non, nous sommes serviteurs parce qu’envoyés par Dieu. Nous sommes constitués serviteurs par appel de Dieu ; et cet appel a retenti dans la vie de chacun au jour même de notre baptême. Nous ne naissons pas à la foi pour nous blottir auprès de Dieu ; nous naissons à la foi pour partager les dons que Dieu nous fait. Un chrétien qui ne voudrait pas être serviteur, n’aurait pas vraiment intégré le sens même de son baptême. Les missionnaires ne sont pas uniquement des prêtres, des religieux et des religieuses avec une vocation particulière consistant à porter le Christ au loin ; est missionnaire chaque personne qui s’unit à Jésus par le baptême. Et notre mission commune n’est pas de convaincre les gens, mais de leur transmettre une invitation à la fête avec Dieu. 

            Revenons à nos paraboles. Dans la première, il est dit : Il envoya ses serviteurs appeler à la noce les invités, mais ceux-ci ne voulaient pas venir. Il envoya encore d’autres serviteurs dire aux invités : « Voilà, j’ai préparé mon banquet, mes bœufs et mes bêtes grasses sont égorgés ; tout est prêt : venez à la noce. » Mais ils n’en tinrent aucun compte et s’en allèrent, l’un à son champ, l’autre à son commerce ; les autres empoignèrent les serviteurs, les maltraitèrent et les tuèrent. Nous constatons là la persévérance de ce roi, la persévérance de Dieu à appeler l’humanité au salut. Nous constatons aussi qu’il n’est pas avare : il a préparé un festin somptueux, à l’image de celui annoncé par le prophète Isaïe dans la première lecture de ce dimanche. Dieu n’est pas avare en amour ; il ne donne pas un petit peu, il ne donne pas un bout ; il donne tout son amour. Le roi n’a pas fait tuer quelques bœufs et quelques bêtes grasses ; il dit bien : mes bœufs et mes bêtes grasses. Tout a été livré ! Chrétiens, nous sommes encore plus conscients que Dieu a tout livré, puisque nous proclamons, en Jésus, un Messie livré, crucifié par amour des hommes. Oui, Dieu a tout livré pour nous sauver, pour nous inviter à la fête. Et nous refuserions ? Nous refuserions de nous laisser ainsi aimer, totalement, parce que nous aurions mieux à faire ? Peut-on répondre à Dieu qui nous invite : désolé, je ne peux pas, j’ai piscine ? Cette parabole des invités à la noce est aussi une parabole qui nous invite à nous laisser aimer par Dieu, vraiment, et à entrer dans ce mouvement d’amour. Dieu ne se lasse pas d’inviter. La preuve : quand les premiers invités ont refusé, le roi dit à ses serviteurs : « Le repas de noce est prêt, mais les invités n’en étaient pas dignes. Allez donc aux croisées des chemins : tous ceux que vous trouverez, invitez-les à la noce. » Les serviteurs allèrent sur les chemins, rassemblèrent tous ceux qu’ils trouvèrent, les mauvais comme les bons, et la salle de noce fut remplie de convives. Vous aurez noté au passage, la petite incise : les mauvais comme les bons. L’amour de Dieu est sans limite ; tout le monde est vraiment invité à se laisser aimer de Dieu, à se laisser transformer par son amour, à se laisser bonifier par son amour. 

            Tout va bien donc ? Eh bien pas tout à fait. C’est là qu’intervient la deuxième parabole. Elle commence ainsi : Le roi entra pour examiner les convives, et là il vit un homme qui ne portait pas le vêtement de noce. La logique humaine voudrait qu’il n’y ait là rien de surprenant. Vous invitez du monde à la dernière minute, les ramassant dans le quartier de manière pressante puisque tout est prêt et que personne n'aime que son rôti soit trop cuit. Vous ne pouvez pas vraiment vous étonner qu’un quidam entre sans vêtement de noce. Ce qui est surprenant, à vue humaine, c’est plutôt qu’il n’y en ait qu’un qui soit vêtu à l’ordinaire. Et pourtant, si tous les autres, invités dans les mêmes conditions, ont eu le temps de se préparer, étonnons-nous, avec le roi, qu’il y en ait un qui n’ait pas pris ce temps. On n’entre pas dans le mouvement de l’amour de Dieu parce qu’on a vu de la lumière ; on entre dans le mouvement de l’amour de Dieu parce qu’on a été saisi par lui et qu’on se laisse transformer par lui. C’est cela, le vêtement de la fête : l’amour de Dieu qui nous prend et nous transforme, nous rendant identiques au Christ. Paul le dira dans une de ses lettres : Vous avez revêtu le Christ. Voilà notre vêtement de fête ! Ce qui doit nous surprendre dans ces deux paraboles, ce n’est pas que le roi fasse tuer les meurtriers, ni qu’il fasse jeter dehors, pieds et poings liés, celui qui ne porte pas le vêtement de noce. Non, ce qui doit nous surprendre, c’est que l’homme puisse refuser le mouvement d’amour initié par Dieu ; ce qui doit nous surprendre, c’est que des gens pensent encore que nous irons tous au paradis. Sans le vêtement de l’amour, vous aurez beau voir de la lumière ; c’est à peu près tout ce que vous verrez du paradis. Ce qui doit nous surprendre le plus, c’est que Dieu ait choisi, par amour, de nous laisser aller, de nous laisser la possibilité de refuser son amour. Là nous voyons vraiment à quel point il nous aime. Il nous aime au point de se laisser entendre dire : je ne veux pas de ton amour. Chrétiens, nous devons comprendre aussi qu’il ne suffit pas d’avoir revêtu le Christ pour être automatiquement admis dans la salle des noces. Entrer dans le mouvement de l’amour de Dieu n’est pas un moment unique à l’image de notre baptême ; c’est un mouvement quotidien, un mouvement dans lequel il nous entrer chaque jour. C’est pour cela que nous sommes à la fois serviteurs et invités. Nous ne devons jamais l’oublier. 

            Transmettre l’invitation : voilà notre mission de serviteur ; nous laisser aimer, entrer dans le mouvement de l’amour Dieu, porter chaque jour le vêtement de noces : voilà notre mission d’invité. Il nous faut tenir les deux, ensemble, sans cesse. Si nous ne nous sentons pas aimés de Dieu, nous ne pourrons pas transmettre l’invitation ; si nous ne transmettons pas l’invitation, nous ne sommes plus dans le mouvement de l’amour de Dieu. Le salut, c’est ensemble, ou il n’est pas ; de même que l’amour, c’est pour tous, ou il n’est pas. Je ne peux garder ni l’invitation, ni l’amour de Dieu pour moi tout seul. Amen. 


dimanche 20 janvier 2013

02ème dimanche ordinaire C - 20 janvier 2013

Le signe de Cana.
 
 
Le signe de Cana, est-ce vraiment un signe de Jésus ? Pourquoi ce signe ? Et comment ce signe nous concerne-t-il aujourd’hui ? Trois questions que je voudrais reprendre avec vous ce matin. 
 
A qui donc attribué le signe de Cana ? La présence de Jésus explique-t-elle à elle-seule la transformation de l’eau en vin ? A y regarder de près, la réponse n’est pas évidente. Jésus ne pose pas de geste mystérieux,  il n’y a pas de hocus-pocus ou quelque autre formule magique, même pas un « je le veux ! » comme dans tant d’autres signes posés par lui. En fait, le signe de Cana devient possible parce qu’à l’origine, il y a une femme qui voit (Marie lui dit : « ils n’ont plus de vin »), deux ordres de Jésus (remplissez ces cuves ; puisez et portez au maître du repas) et des serviteurs qui obéissent. Si Marie n’avait pas vu que la fête allait s’achever par manque de vin, Jésus aurait-il eu l’idée du signe ?  Si les serviteurs n’avaient pas obéi et puisé l’eau, les jarres se seraient-elles rempli toutes seules ? Si Jésus n’avait pas été présents, l’eau puisée par les serviteurs auraient-elles été transformées ? Auraient-ils seulement eu l’idée d’aller puiser de l’eau ? Bien sûr, nous n’en savons rien, mais le questionnement nous permet de comprendre la particularité de ce signe sur tous les autres signes. Il est non seulement le premier signe de Jésus, mais il est aussi celui qui requiert plus que la simple présence de Jésus : il requiert le concours des hommes et de Marie. Chacun à sa place, chacun selon son charisme propre, a permis que le vin de la fête coule à flot. La présence et l’attention discrète de Marie ont été utiles à la réalisation du signe ; la présence et l’obéissance des serviteurs ont permis au signe d’être posé ; la présence et la parole assurée de Jésus ont parachevé l’œuvre de tous. 
 
Nous voici donc amené à la deuxième question : pourquoi ce signe ? Pour que la fête continue. Là où Jésus est présent, il y a de la joie. Là où Jésus est présent, il y a le salut pour tous. Le premier signe de Jésus est un signe annonciateur, programmatique : il nous dit pourquoi celui-là est venu dans le monde. Il est venu porter la joie aux hommes ; il est venu introduire les hommes dans une alliance nouvelle ; il est venu réaliser les épousailles entre Dieu et l’humanité, comme l’avait promis Isaïe. Il est lui, l’époux qui vient faire la joie de sa fiancée. Dès le début de sa mission, il annonce ainsi ce que sera sa vie, ce que sera notre vie si elle est vécue dans l’obéissance au Christ. Et la profusion de vin annonce déjà son sang qui coulera pour le salut de toute l’humanité. Libérée du péché et de la mort par le sang versé du Fils unique de Dieu, l’humanité sera pleinement sauvée et vivra de ce bonheur que Dieu seul peut offrir. Un bonheur durable et profond, qui n’est pas fait de ces sourires de façade que les hommes aiment tant recevoir. 
 
Comment aujourd’hui recevons-nous cette promesse de bonheur ? Comment pouvons-nous aujourd’hui savoir que le temps de la joie est bien venu ? En participant vraiment à l’eucharistie. Là se joue à perpétuité les noces de Dieu et de l’humanité. Quand le prêtre traverse son peuple, c’est le Christ qui s’avance en lui. Quand nous chantons Dieu, c’est bien la joie des noces qui est chantée. Quand nous tournons nos cœurs vers le crucifié en demandant son pardon, c’est bien cette alliance nuptiale que nous voulons réitérer. Lorsque nous écoutons les textes sacrés, c’est bien la parole de Dieu qui retentit et nous entrons en dialogue d’amour avec lui. Quand nous approchons de l’autel, c’est bien à la table des noces que nous prenons place ; et là coule le vin de la fête ; et là est donné le pain du salut. Et quand nous quittons l’église, c’est bien encore avec notre époux, le Christ, que nous repartons dans la vie annoncer les merveilles que Dieu fait pour nous. L’eucharistie est bien le lieu où s’accomplit pour nous, chaque dimanche, le signe de Cana, le signe de notre salut, le signe du bonheur éternel qui nous est donné. 
 
Mais comme jadis à Cana, il ne suffit pas que le Christ s’offre sur l’autel de l’Eucharistie. Il faut encore qu’il y ait des hommes et des femmes pour accueillir ce signe, pour permettre à ce  signe d’être efficace pleinement. A quoi cela sert-il que le Christ s’offre, s’il n’y a personne pour vivre de ce don ? Avons-nous le désir de cette joie que Dieu seul peut nous donner ? Avons-nous le désir de goûter ce vin de la fête sans cesse versé ? Avons-nous le désir d’épouser Dieu ?

(Dessin de Coolus, Blog du lapin bleu)