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Ce blog voudrait vous permettre de vivre un chemin spirituel au rythme de la liturgie de l'Eglise catholique.

Les méditations s'appuient soit sur les textes bibliques quotidiens, soit sur la prière de l'Eglise.

Puisque nous sommes tous responsables de la foi des autres, n'hésitez pas à laisser vos commentaires.

Nous pourrons ainsi nous enrichir de la réflexion des autres.







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samedi 19 octobre 2024

29ème dimanche ordinaire B - 20 octobre 2024

 Se faire serviteur.



(Jésus lavant les pieds de ses disciples, image du serviteur)


 


            Les dix autres, qui avaient entendu, se mirent à s’indigner contre Jacques et Jean. Ceux qui aiment vérifier comment les autres évangélistes présentent une scène de la vie de Jésus auront découvert que seul Matthieu partage avec Marc une demande pour que Jacques et Jean puissent siéger l’un à droite et l’autre à gauche [de Jésus] dans la gloire. Une petite différence les oppose : alors que Marc attribue cette demande directement aux deux apôtres, Matthieu fait intervenir leur mère qui essaie de placer ses fils. Luc ne connait pas cet épisode. Il ne partage avec Marc et Matthieu que l’enseignement de Jésus sur le pouvoir et le service, quand les disciples se sont bien pris la tête. Luc situe ainsi cet enseignement durant le dernier repas de Jésus ; les disciples en arrivèrent à se quereller : lequel d’entre eux, à leur avis, était le plus grand ? (Lc 22,24). C’est donc bien l’enseignement de Jésus qui importe, plus que le contexte dans lequel cet enseignement est donné. 

            Ce qui est commun aux trois évangiles synoptiques, c’est que les disciples se disputent entre eux sur cette question. Que la mère de deux d’entre eux ose poser la question à Jésus, rend la demande touchante d’amour maternelle, même si cet amour est mal placé. Imaginez le pugilat possible si les autres mères l’avaient entendu ! Crêpage de chignon assuré, toutes les mères voulant que leur fils réussisse mieux que les autres ! J’aurais plutôt vu les apôtres en rire ; mais non, ils en veulent à Jacques et Jean, comme s’ils avaient poussé leur mère vers Jésus. En Marc, la colère des dix autres est plus légitime, puisque ce sont deux d’entre eux qui veulent prendre les premières places. Mais pourquoi cette colère ? Parce qu’ils ont osé demander ou parce qu’ils n’ont pas pensé à le faire avant eux ? Jésus semble aller dans ce sens quand il donne à tous sa leçon sur le service qui doit être la marque de fabrique de ses disciples. Vous le savez : ceux que l’on regarde comme chefs des nations les commandent en maîtres ; les grands font sentir leur pouvoir. Parmi vous, il ne doit pas en être ainsi. Pas de place pour les ambitieux qui ne cherchent qu’à commander aux autres dans le groupe des Douze, et partant de là, dans l’Eglise. Ceux qui occupent une quelconque fonction ne sont pas à regarder comme des chefs de parti ou d’état. Et ils ne doivent pas se comprendre ainsi. Le chemin synodal que le pape François préconise souligne ceci à sa manière. Et cette représentation ne concerne pas que les clercs. Toute personne qui occupe une fonction dans l’Eglise, même bénévole, doit la considérer avant tout comme un service. Celui qui veut devenir grand parmi vous sera votre serviteur. Celui qui veut être parmi vous le premier sera l’esclave de tous. Il n’y a pas d’autre interprétation possible ; il n’y a pas de quoi pinailler. Dès que tu es en position de premier, de leader dans un groupe, tu dois te considérer comme le serviteur du groupe. Le service n’est pas une possibilité ; le service est la règle ! Personne ne commande ; tous servent ! 

            Ce n’est pas parce que le pouvoir serait mauvais ; ce n’est pas non plus parce que certains confondraient trop vite autorité et pouvoir, se plaisant à jouer aux petits chefs exécrables et exécrés. Non, la raison est d'abord d'ordre théologique. Nous devons nous faire serviteurs des autres parce que c’est ce que Jésus a fait. Comme le rapporte Matthieu, Marc et Luc, nous serons serviteurs car le Fils de l’homme n’est pas venu pour être servi, mais pour servir, et donner sa vie en rançon pour la multitude. Il l'illustrera par le geste du lavement des piedsLe disciple n’est pas au-dessus de son maître ; si le maître se fait lui-même serviteur alors même qu’il vient de Dieu et qu’il est Dieu, combien plus le disciple qui n’est pas Dieu doit-il imiter son maître et se faire serviteur à son tour. Ce n’est pas par humilité, ce n’est pas par goût de la simplicité ; c’est parce que Jésus lui-même vit ainsi son ministère d’autorité. Dès lors que tu travailles dans l’Eglise, de manière bénévole ou salariée, tu dois te considérer comme étant au service des autres. Et ceux qui bénéficient de ce service doivent les aider à vivre ce service positivement, non en les critiquant quand ils doivent faire preuve d’un peu d’autorité, mais en reconnaissant ce service et en entrant dans une attitude d’action de grâce pour celles et ceux qui se mettent à leur service ! La critique est facile, toujours ; la reconnaissance a plus de mal à venir au jour, mais elle est précieuse pour que tous puissent bien vivre ensemble, sans jalousie, sans crainte et sans désir de puissance. Le seul qui soit puissant dans l’Eglise, c’est Dieu, Père, Fils et Esprit Saint. A lui seule la puissance et la gloire ! Tous les autres, quel que soit leur poste et leur titre, ne sont que des serviteurs. Même le pape se reconnaît comme le serviteur des serviteurs de Dieu. Dans l’Eglise, nous sommes tous appelés à nous reconnaître serviteurs de Dieu et serviteurs de nos frères et sœurs en humanité. C’est une affirmation dont nous devons faire notre réalité. 

            Ne jalousons pas Jacques et Jean qui ont osé demander à être l’un à la droite et l’autre à la gauche [de Jésus] dans sa gloire. Plutôt que de rejoindre les autres dans leur colère, osons les remercier d’avoir posé une question qui brûlait les lèvres de chacun. Leur audace nous a valu un enseignement clair. Puisqu’ils ont su changer de posture et se faire serviteurs à la suite de Jésus, le premier serviteur, mettons-nous à l’école du divin Maître. Devenons à notre tour serviteurs de Dieu, serviteurs les uns des autres. Amen.

samedi 18 septembre 2021

25ème dimanche ordinaire B - 19 septembre 2021

 Les disciples ne comprenaient pas ces paroles.





                Est-ce que la remarque cinglante faite à Pierre par Jésus dimanche dernier est restée dans les esprits des Apôtres ? Nous n’en savons rien. Toujours est-il que, lorsque nous croisons à nouveau Jésus et son groupe de disciples, et que celui-ci continue à les enseigner au sujet de sa Passion, Marc écrit sobrement : Les disciples ne comprenaient pas ces paroles et ils avaient peur de l’interroger. Comprenez : personne n’a envie de se prendre un nouveau Passe derrière moi Satan dans les oreilles, même en privé. Alors on fait quoi ? 

            D’abord, nous éviterons de juger les Apôtres. Il n’est pas sûr que nous aurions compris davantage les paroles de Jésus si nous avions fait partie du groupe. Nous ne pouvons pas, à partir de nos connaissances, dire que les Apôtres sont nuls, qu’ils auraient dû faire le lien avec le chant du Serviteur souffrant, ou qu’ils devraient faire plus confiance à Jésus, parce qu’il sait ce qu’il dit, et que nous savons, avec deux milles ans de recul, que c’est vrai : Jésus ne sauvera les hommes que par sa mort et sa résurrection ! Eux ne le savent pas ; ils n’ont pas encore vécu Pâques et l’annonce de la résurrection de Jésus. Eux ont juste accompagné Jésus ; ils le suivent quotidiennement ; ils le voient faire des miracles ; ils l’entendent enseigner ; ils constatent comment la foule l’accueille et le suit. Ils sont à mille lieux de pouvoir simplement concevoir que cette histoire puisse mal se finir. Et ce, quand bien même Jésus le leur dirait plus d’une fois. Il nous faut reconnaître que ce n’est pas évident d’entendre quelqu’un que l’on aime nous dire qu’il va devoir mourir, assassiné qui plus est, pour que nous puissions vivre. Comment croire l’incroyable lorsque celui-ci n’a encore jamais eu lieu ? 

            Ensuite nous pourrions leur suggérer de l’interroger quand même. Ils n’ont pas à avoir peur de Jésus. S’ils ne comprennent pas, qu’ils fassent comme les enfants à l’école : qu’ils interrogent leur Maître. Pierre ne s’est pas pris une volée de bois vert pour avoir interrogé Jésus ; il s’est fait remettre à sa place parce qu’il a contredit Jésus sur ce que Jésus venait de présenter comme le dénouement de sa mission. Il a refusé que l’enseignement de Jésus, pour surprenant et dérangeant qu’il puisse être, soit le destin de Jésus. Il a pensé qu’une autre porte de sortie était possible. Il a refusé d’entrer dans le projet de Dieu. Demander à Jésus de mieux s’expliquer, c’est une chose ; demander à Jésus d’envisager autrement sa mission et sa fidélité à Dieu, son Père, en est une autre. Nul ne peut refuser Jésus tel que Jésus se présente. Vous avez le droit d’imaginer votre Jésus, un Jésus à votre mesure, un Jésus qui corresponde bien à vos envies, à vos désirs ; mais vous ne pouvez pas demander à Jésus, le Christ, d’être à l’image de ce que vous avez rêvé. Jésus, on le suit comme il est ou on le laisse ! 

            Enfin, vous pourrez dire aux Apôtres que pour mieux comprendre, il faut peut-être tout simplement mieux écouter, et ne parler d’autre chose pour éviter de trop bien comprendre ce que dit Jésus. Sans doute est-ce plus passionnant de savoir qui était le plus grand ; mais cela n’apporte pas grand-chose. Surtout, cela détourne de l’enseignement de Jésus, de sa portée globale. Jésus n’a pas appelé de futurs petits chefs autour de lui ; il a appelé des disciples. Il ne donne pas un cours de management ou de bonne conduite des hommes ; il invite à le suivre, en prenant sa croix, en perdant sa vie à cause de Lui et de l’Evangile. Ce n’est pas une histoire de hiérarchie ; c’est une histoire de service, et de service du plus petit, du plus fragile. D’où ce geste avec un enfant. Quoi de plus fragile qu’un enfant qui n’a pas voix au chapitre ? Quoi de plus petit qu’un enfant qui n’a d’autre droit que de se taire et d’obéir. Pour être le premier, il faut suivre Jésus ; et suivre Jésus, c’est prendre l’avant dernière place, la dernière étant pour toujours à Jésus, sur la croix. Il n’y a pas plus bas, il n’y a pas plus humilié que Lui. Nous pouvons donc nous faire serviteur de tous. Ce n’est pas une humiliation ; c’est un honneur puisque c’est là que Jésus nous veut, Lui qui s’est fait l’esclave de tous. 

            Comme les disciples, il nous arrive de ne pas toujours comprendre ce que Jésus attend de nous. Comme les disciples, il nous arrive de vouloir entendre autre chose de la part de Jésus que ce qu’il a véritablement à nous dire. Patiemment et avec confiance, osons l’interroger. N’ayons pas peur de Lui. Il est celui qui veut notre vie et notre bonheur. A son école, nous apprenons que le service est la voie royale vers le Royaume. A sa suite, nous découvrons que la croix est passage vers la Vie véritable. Il ne tient qu’à nous de le croire. Il ne tient qu’à nous de le suivre. Personne ne peut nous y obliger, pas même Jésus. Le salut est offert par Jésus. Le chemin qui y mène est enseigné par Jésus. Il dépend de nous de le suivre ; il dépend de nous de l’accueillir. Amen.

samedi 20 mars 2021

5ème dimanche de Carême B - 21 mars 2021

 Comment accéder à cette vie plus belle ?




               Nous sommes presque au bout du chemin de Pâques. Dimanche prochain, nous entrerons dans la Grande Semaine, la Semaine Sainte qui nous conduira aux fêtes pascales. Cette vie plus belle que Dieu nous promet deviendra notre réalité. Pour achever notre préparation, la liturgie de la Parole nous révèle comment y accéder. Trois pistes nous sont données. 

            Commençons par Jérémie. Dans ce qui est sans doute mon texte préféré de la Première Alliance, le prophète annonce une nouvelle alliance, plus solide que toutes les alliances anciennes. Jérémie fait partie de ces prophètes qui ont averti du danger de rester éloigné de la Loi de Dieu. Il a pressenti le drame de l’exil ; il a cherché à l’éviter, en vain. C’est quand tout est perdu qu’il a cette extraordinaire parole d’espérance : Voici venir des jours – oracle du Seigneur – où je conclurai avec la maison d’Israël et avec la maison de Juda une alliance nouvelle. Cette terrible épreuve de l’exil ne sera pas le dernier mot de l’histoire du peuple choisi par Dieu. si l’offense doit être réparée, les conditions de cette réparation ne seront pas l’extermination totale du peuple. Quelque chose de neuf est déjà annoncé. L’espérance n’est pas morte, et ne mourra pas en terre étrangère. Une vie plus belle est déjà annoncée. Et sa réalisation future doit donner courage à ceux qui connaissent l’exil. Cette espérance, c’est une alliance nouvelle donc. Plus forte que l’alliance avec Moïse parce que plus intérieure. L’alliance avec Moïse était inscrite sur des tables de pierre ; la nouvelle alliance sera inscrite au fond des cœurs. Elle aura un caractère intime, personnelle. Chacun aura directement accès à cette Loi de Dieu puisqu’il la portera en lui. Je mettrai ma Loi au plus profond d’eux-mêmes ; je l’inscrirai sur leur cœur. Il n’y aura plus à consulter une table de pierre pour connaître la Loi de Dieu ; chacun la portera en lui. Il n’y aura plus besoin d’apprendre à connaître Dieu ; il fera partie de la vie de chaque membre du peuple élu : Tous me connaîtront, des plus petits jusqu’aux plus grands. C’est le Nouveau Testament inscrit dans le Premier Testament. Comment un chrétien ne peut-il pas lire ici ce que le Christ réalisera dans sa propre vie, à savoir Dieu et l’homme parfaitement uni, parfaitement intime ? Comment un chrétien ne peut-il pas entendre en ces mots ce à quoi il est appelé depuis son baptême, à savoir devenir un autre Christ, un autre homme parfaitement accordé à Dieu ? Comment accéder à cette vie plus belle ? Deviens un autre Christ, accueille en toi Dieu lui-même qui veut établir sa demeure en ton cœur. 

            Jésus, dans son enseignement rapporté par l’évangéliste Jean, nous indique une autre piste pour parvenir à cette vie plus belle : accepter de mourir. Si le grain de blé tombé en terre ne meurt pas, il reste seul ; mais s’il meurt, il porte beaucoup de fruits. Si ces mots s’adresse d’abord à Jésus et à son œuvre à venir (le don de sa vie sur la croix), comment ne pas les comprendre aussi pour nous ? Si nous n’acceptons pas de livrer notre vie pour nos frères, nous resterons seul. Si nous nous replions sur nous-mêmes, nous resterons seul. Si nous ne suivons pas la voie du Christ, nous ne parviendrons pas à cette vie plus belle. Comme Jésus accepte de livrer sa vie pour notre vie, nous devons nous-aussi accepter de livrer notre vie pour nos frères et sœurs en humanité. Il n’est pas besoin de dresser ici la liste de toutes ces morts personnelles auxquelles il nous faut consentir. Chacun trouvera aisément ce qu’il doit laisser de sa vie pour devenir serviteur de ses frères. Chacun sait ce qu’il devrait changer dans sa vie pour que la vie des autres soit plus belle, et partant de là, la sienne aussi. Renoncer à quelque chose pour le bien de tous, ce n’est pas perdre quelque chose, mais c’est gagner ensemble. Qui aime sa vie la perdra ; qui s’en détache en ce monde la gardera pour la vie éternelle. 

La dernière piste nous est donnée par l’auteur de la Lettre aux Hébreux. Dans sa grande méditation de l’œuvre du Christ, il nous montre bien que la deuxième piste que nous venons de découvrir est le chemin suivi par Jésus : Bien qu’il soit le Fils, il apprit par ses souffrances l’obéissance et, conduit à sa perfection, il est devenu pour tous ceux qui lui obéissent la cause du salut éternel. Mais vous aurez noté au passage ce détail qui nous révèle la troisième piste : conduit à sa perfection, et non conduit à la perfection. Une lettre qui change tout pour nous. Nous ne devons pas atteindre une perfection générale, la même pour tous, mais notre propre perfection, celle dont Dieu nous rend capable. Ceci nous empêche d’une part de prendre la place du Christ, bien que devenu autre Christ par le baptême ; et d’autre part de courir après une perfection qui serait la même pour tous, certains ayant plus de chance au départ que d’autres. Chacun doit atteindre sa propre perfection, là où Dieu l’attend ! N’est-ce pas une perspective libératrice ? Je dois vivre ma vie, et non celle de mon voisin, ou pire, celle de Jésus ! Mais dans la vie qui est la mienne, je dois accueillir au mieux la vie et l’enseignement de Jésus pour qu’Il puisse transformer ma vie et la mener à sa perfection. 

Accueillir Dieu au plus intime de nous, nous détacher de notre vie et atteindre notre propre perfection : voici trois pistes pour vivre cette vie plus belle. A moins qu’elles ne forment trois étapes d’un unique cheminement. C’est parce que nous accueillons Dieu au plus intime de notre vie que nous pouvons nous détacher d’elle et atteindre ainsi notre propre perfection. Tout ne serait que grâce ; tout n’est que don offert par Dieu à celui qui lui ouvre sa vie. La vie plus belle, c’est la vie sous le regard de Dieu, en permanence. Amen.

samedi 10 octobre 2020

28ème dimanche ordinaire A - 11 octobre 2020

 C'est quoi être missionnaire ?




(Pieter Brueghel l'Ancien, Le repas de noces, 1568, Kunsthistorisches Museum, Vienne, Autriche)


       Nous venons d’entendre non pas une, mais deux paraboles de Jésus, que Matthieu a astucieusement tricotées ensemble : celle des invités au festin des noces et celle du vêtement de la fête. Et puisque l’Eglise nous propose aujourd’hui d’entrer dans la Semaine Missionnaire Mondiale, je voudrais les relire avec vous sous cet angle particulier. Elles nous apprennent à être missionnaires, à nous ouvrir aux autres et à Dieu, et nous ouvrent ainsi le chemin vers le festin éternel que le Père prépare pour nous. Pour ce faire, observons les personnages. 

            Le royaume des Cieux est comparable à un roi qui célébra les noces de son fils. Il envoya ses serviteurs appeler à la noce les invités. Voilà posé le décor général. Nous comprenons, avec les auditeurs de Jésus en son époque, que le roi, c’est Dieu lui-même. Il a préparé un repas de noces pour l’humanité. C’est une image ancienne déjà, souvent utilisée par les prophètes, pour dire l’essentiel du projet d’amour de Dieu pour tous les hommes : l’humanité est faite pour vivre avec Dieu, en Dieu ; et cette vie avec Dieu n’est ni triste, ni monotone : c’est une vie de joie, une vie d’amour. Pour le chrétien que je suis, Dieu s’unit à l’humanité en Jésus, vrai Dieu et vrai homme. Comme membre de l’humanité, je fais partie des invités à la noce, parce que personne n’est exclu de la fête. Comme chrétien, je suis de ces serviteurs que Dieu envoie porter à tous les hommes la Bonne Nouvelle du Salut. J'ai bien dit : comme chrétien et non comme prêtre. Car oui, frères et sœurs en Christ, nous sommes à la fois les invités, parce que c’est toute l’humanité que Dieu veut sauver, et les serviteurs, parce que, déjà membres de l’Eglise, nous avons à témoigner de l’amour de Dieu, à répandre cet amour afin que le monde puisse croire. Et nous sommes serviteurs, non parce qu’un matin, au réveil, nous nous serions dit : tiens, ce serait bien que je parle de Jésus autour de moi ; non, nous sommes serviteurs parce qu’envoyés par Dieu. Nous sommes constitués serviteurs par appel de Dieu ; et cet appel a retenti dans la vie de chacun au jour même de notre baptême. Nous ne naissons pas à la foi pour nous blottir auprès de Dieu ; nous naissons à la foi pour partager les dons que Dieu nous fait. Un chrétien qui ne voudrait pas être serviteur, n’aurait pas vraiment intégré le sens même de son baptême. Les missionnaires ne sont pas uniquement des prêtres, des religieux et des religieuses avec une vocation particulière consistant à porter le Christ au loin ; est missionnaire chaque personne qui s’unit à Jésus par le baptême. Et notre mission commune n’est pas de convaincre les gens, mais de leur transmettre une invitation à la fête avec Dieu. 

            Revenons à nos paraboles. Dans la première, il est dit : Il envoya ses serviteurs appeler à la noce les invités, mais ceux-ci ne voulaient pas venir. Il envoya encore d’autres serviteurs dire aux invités : « Voilà, j’ai préparé mon banquet, mes bœufs et mes bêtes grasses sont égorgés ; tout est prêt : venez à la noce. » Mais ils n’en tinrent aucun compte et s’en allèrent, l’un à son champ, l’autre à son commerce ; les autres empoignèrent les serviteurs, les maltraitèrent et les tuèrent. Nous constatons là la persévérance de ce roi, la persévérance de Dieu à appeler l’humanité au salut. Nous constatons aussi qu’il n’est pas avare : il a préparé un festin somptueux, à l’image de celui annoncé par le prophète Isaïe dans la première lecture de ce dimanche. Dieu n’est pas avare en amour ; il ne donne pas un petit peu, il ne donne pas un bout ; il donne tout son amour. Le roi n’a pas fait tuer quelques bœufs et quelques bêtes grasses ; il dit bien : mes bœufs et mes bêtes grasses. Tout a été livré ! Chrétiens, nous sommes encore plus conscients que Dieu a tout livré, puisque nous proclamons, en Jésus, un Messie livré, crucifié par amour des hommes. Oui, Dieu a tout livré pour nous sauver, pour nous inviter à la fête. Et nous refuserions ? Nous refuserions de nous laisser ainsi aimer, totalement, parce que nous aurions mieux à faire ? Peut-on répondre à Dieu qui nous invite : désolé, je ne peux pas, j’ai piscine ? Cette parabole des invités à la noce est aussi une parabole qui nous invite à nous laisser aimer par Dieu, vraiment, et à entrer dans ce mouvement d’amour. Dieu ne se lasse pas d’inviter. La preuve : quand les premiers invités ont refusé, le roi dit à ses serviteurs : « Le repas de noce est prêt, mais les invités n’en étaient pas dignes. Allez donc aux croisées des chemins : tous ceux que vous trouverez, invitez-les à la noce. » Les serviteurs allèrent sur les chemins, rassemblèrent tous ceux qu’ils trouvèrent, les mauvais comme les bons, et la salle de noce fut remplie de convives. Vous aurez noté au passage, la petite incise : les mauvais comme les bons. L’amour de Dieu est sans limite ; tout le monde est vraiment invité à se laisser aimer de Dieu, à se laisser transformer par son amour, à se laisser bonifier par son amour. 

            Tout va bien donc ? Eh bien pas tout à fait. C’est là qu’intervient la deuxième parabole. Elle commence ainsi : Le roi entra pour examiner les convives, et là il vit un homme qui ne portait pas le vêtement de noce. La logique humaine voudrait qu’il n’y ait là rien de surprenant. Vous invitez du monde à la dernière minute, les ramassant dans le quartier de manière pressante puisque tout est prêt et que personne n'aime que son rôti soit trop cuit. Vous ne pouvez pas vraiment vous étonner qu’un quidam entre sans vêtement de noce. Ce qui est surprenant, à vue humaine, c’est plutôt qu’il n’y en ait qu’un qui soit vêtu à l’ordinaire. Et pourtant, si tous les autres, invités dans les mêmes conditions, ont eu le temps de se préparer, étonnons-nous, avec le roi, qu’il y en ait un qui n’ait pas pris ce temps. On n’entre pas dans le mouvement de l’amour de Dieu parce qu’on a vu de la lumière ; on entre dans le mouvement de l’amour de Dieu parce qu’on a été saisi par lui et qu’on se laisse transformer par lui. C’est cela, le vêtement de la fête : l’amour de Dieu qui nous prend et nous transforme, nous rendant identiques au Christ. Paul le dira dans une de ses lettres : Vous avez revêtu le Christ. Voilà notre vêtement de fête ! Ce qui doit nous surprendre dans ces deux paraboles, ce n’est pas que le roi fasse tuer les meurtriers, ni qu’il fasse jeter dehors, pieds et poings liés, celui qui ne porte pas le vêtement de noce. Non, ce qui doit nous surprendre, c’est que l’homme puisse refuser le mouvement d’amour initié par Dieu ; ce qui doit nous surprendre, c’est que des gens pensent encore que nous irons tous au paradis. Sans le vêtement de l’amour, vous aurez beau voir de la lumière ; c’est à peu près tout ce que vous verrez du paradis. Ce qui doit nous surprendre le plus, c’est que Dieu ait choisi, par amour, de nous laisser aller, de nous laisser la possibilité de refuser son amour. Là nous voyons vraiment à quel point il nous aime. Il nous aime au point de se laisser entendre dire : je ne veux pas de ton amour. Chrétiens, nous devons comprendre aussi qu’il ne suffit pas d’avoir revêtu le Christ pour être automatiquement admis dans la salle des noces. Entrer dans le mouvement de l’amour de Dieu n’est pas un moment unique à l’image de notre baptême ; c’est un mouvement quotidien, un mouvement dans lequel il nous entrer chaque jour. C’est pour cela que nous sommes à la fois serviteurs et invités. Nous ne devons jamais l’oublier. 

            Transmettre l’invitation : voilà notre mission de serviteur ; nous laisser aimer, entrer dans le mouvement de l’amour Dieu, porter chaque jour le vêtement de noces : voilà notre mission d’invité. Il nous faut tenir les deux, ensemble, sans cesse. Si nous ne nous sentons pas aimés de Dieu, nous ne pourrons pas transmettre l’invitation ; si nous ne transmettons pas l’invitation, nous ne sommes plus dans le mouvement de l’amour de Dieu. Le salut, c’est ensemble, ou il n’est pas ; de même que l’amour, c’est pour tous, ou il n’est pas. Je ne peux garder ni l’invitation, ni l’amour de Dieu pour moi tout seul. Amen. 


samedi 4 avril 2020

Dimanche des Rameaux et de la Passion - 05 avril 2020

Dieu nous apprend son chemin : la condition de serviteur.









            Le Christ Jésus, ayant la condition de Dieu, ne retint pas jalousement le rang qui l’égalait à Dieu. Mais il s’est anéanti, prenant la condition de serviteur, devenant semblable aux hommes. Cet extrait de la lettre aux Philippiens donne le ton de ce qui se joue en ce dimanche des Rameaux et de la Passion. Ce qui se joue, ce n’est pas tant le premier jour des événements de la Passion ; ce qui se joue, c’est l’apprentissage du chemin de Dieu. Le salut des hommes ne se fait pas par eux ; c’est le Christ qui sauve. Mais il ne se fait pas non plus sans eux : ils doivent (nous devons) apprendre le chemin de Dieu et entrer, comme Jésus, dans la condition de serviteur. Et si je lis bien l’hymne aux Philippiens, il revient aux hommes d’apprendre de Dieu à être véritablement hommes. 

            En effet, il semblerait que ce soit là la condition première des hommes. Relisez bien ce qui est dit de Jésus : Il s’est anéanti, prenant la condition de serviteur, devenant semblable aux hommes. La compréhension que j’ai de ce verset, c’est qu’en prenant la condition de serviteur, Jésus devient semblable aux hommes. Ou, pour le dire autrement, en devenant homme, il devient serviteur. Nous devons donc bien apprendre de Jésus à être pleinement homme, en entrant dans cette condition de serviteur. C’est là notre condition première. Et les événements de la Passion, pris dans leur totalité, nous le rediront. Jésus vit cette condition dans l’obéissance absolue à son Père, en se soumettant à la loi des hommes. Ce n’est pas Dieu qui condamnera son Fils à mort ; ce sont les hommes. Ce n’est pas Dieu qui veut faire mourir son Fils ; ce sont les hommes. Ce n’est pas Dieu qui a besoin d’une preuve de la relation qui l’unit à son Fils ; ce sont les hommes qui ne cessent de remettre en cause, dans les jours qui précèdent la Passion, la filiation divine de Jésus. Il suffit de relire les évangiles de la cinquième semaine de Carême pour s’en convaincre. 

            Être serviteur : voilà qui ne semble pas déranger Jésus. Il s’inscrit parfaitement, tout au long de sa Passion, dans les prophéties faites par Isaïe, présentant le Messie sous les traits d’un serviteur qui se laisse faire, qui n’oppose pas de résistance, qui accepte tout dans une grande confiance en Dieu : Le Seigneur Dieu vient à mon secours. Si notre Seigneur et Maître s’est fait serviteur en devenant homme, ou s’est fait homme en devenant serviteur, combien plus devons-nous entrer, nous qui sommes hommes, dans cette condition de serviteur. Là se trouve la condition de notre salut. Nous ne serons pas sauvés parce que Jésus a été à la mort ; nous serons sauvés, par Jésus, mort et ressuscité, parce que nous accepterons de nous situer en disciples de ce Maître, en serviteurs de Dieu et de nos frères. C’est en acceptant d’être pleinement serviteurs, que nous deviendrons fils, à la suite du Fils unique, qui livrera sa vie dans un unique sacrifice pour tous les hommes. C’est parce que nous serons pleinement homme, donc serviteurs, que nous aurons accès au salut que Jésus propose aux hommes. Si nous refusons de vivre notre humanité dans toutes ses dimensions, y compris celle du service, nous ne pourrons pas être sauvés. Refuser la condition de serviteur revient à refuser la condition humaine, condition nécessaire pour être sauvé par Jésus. Il s’est fait homme, pleinement, totalement, pour sauver les hommes. Si nous nous comportons comme des loups, nous ne pourrons pas être sauvés, parce que nous ne sommes ajustés ni à ce qu’est notre être profond (être humain), ni à Jésus qui a pris sur lui notre humanité. Il n’y a pas d’autre choix que d’accepter d’être serviteur. 

            Prenons le temps de relire ces textes que l’Eglise propose à notre méditation en ce dimanche. Apprenons de Jésus le chemin du serviteur pour avoir notre part à sa gloire quand il aura accompli son chemin jusqu’au bout. Aujourd’hui, prenons sur nous de le suivre sur ce chemin de la Passion, de le suivre jusque bout, en hommes libres, en serviteurs fidèles, en témoins véritables. Au bout, il y a la Pâques du Christ. Au bout, il y a notre Pâques, le passage de tous les serviteurs vers la gloire des fils de Dieu rassemblés. Suivons Jésus et vivons son enseignement. Amen.




(Tableau d'Arcabas, Christ outragé, source internet)


dimanche 5 mai 2019

03ème dimanche de Pâques C - 05 mai 2019

"Pierre, m'aimes-tu ?", ou comment guérir du cléricalisme !




Les révélations successives des abus qui ont eu lieu dans l’Eglise, et qui ont plongées celle-ci dans une crise sans précédent, n’ont pas manqué de souligner l’une des causes de ces abus : le cléricalisme. Et tous, depuis, de proposer leur solution pour lutter contre cette dérive insupportable ! Un lecteur (protestant quand même) du journal La Croix proposait ainsi, dans un courrier, sa manière, voire la seule manière, de lutter contre le cléricalisme, à savoir : supprimer le clergé. Plus de clergé, plus de cléricalisme ! C’est mathématique, donc scientifique, donc inattaquable comme méthode. Je peux concevoir aisément que pour certains, ce serait là une solution de bon sens ; mais vous ne vous étonnerez pas que je ne partage pas, mais alors absolument pas, cet avis. Je vous laisse deviner pourquoi, si d’aventure quelque doute subsistait dans votre esprit. Je voudrais donc vous proposer une autre voie, ancienne celle-là, qui aurait dû nous éviter à tous de tomber dans ce travers mortifère. Cette réponse, c’est l’évangile de Jean, et particulièrement son chapitre 21 dont nous avons entendu l’essentiel. 


Passons rapidement sur la première partie, l’épisode de la partie de pêche qui se conclut au petit matin par des filets vides… jusqu’à ce qu’un inconnu interpelle les pêcheurs : Les enfants, auriez-vous quelque chose à manger ? La réponse négative qui suit, entraîne une suggestion, certains diront un ordre, qui, à sa mise en œuvre, se révèle particulièrement judicieux et fructueux. Ils n’arrivaient pas à tirer [le filet] tellement il y avait de poissons. Cela suffit pour qu’un des compagnons reconnaissent Jésus. Il y a là un premier indice à suivre, et qui se vérifiera rapidement par la suite, pour lutter contre le cléricalisme : obéir à Jésus qui peut se manifester à nous de diverses manières, sans même qu’on le reconnaisse d’emblée. Il est cette voix qui nous dit comment réussir, où chercher, où trouver. Obéir à Jésus, à sa parole, qui jamais ne se trompe et jamais ne nous trompe. Sans doute l’avions-nous oublié, empêtrés que nous sommes quelquefois dans nos fonctionnements, dans nos programmes, dans nos idées, dans nos chapelles, dans nos mouvements… Obéir au Christ qui, au soir du Jeudi Saint, nous a laissé deux signes qui étaient d’abord et avant tout des signes de service : l’eucharistie et le lavement des pieds. Dans ces deux signes, dans ces deux sacrements, nulle place pour du cléricalisme, puisque nous agissons sur ordre du Christ, et à la manière du Christ, à savoir dans l’amour. Quand nous prenons le parti d’agir par amour et dans un esprit de service, il n’y a pas de risque de verser dans ce travers qui est pointé du doigt, ni de la part des prêtres, ni de la part des laïcs qui œuvrent avec eux et qui sont parfois plus cléricaux que les membres du sacerdoce. 


Ceci étant posé, attardons-nous sur la figure de Pierre qui, dans l’évangile de Jean, n’est pas gâtée. Comme il est le seul disciple qu’on ne peut jamais identifier au disciple que Jésus aimait, certains en sont même venus à se demander s’il n’était pas le disciple que Jésus n’aimait pas. Après tout, à part une profession de foi posée au moment de la multiplication des pains, Pierre est quand même dans l’évangile de Jean, celui qui fait toujours ce qu’il ne convient surtout pas de faire, pris au piège par un tempérament sanguin, et qui de surcroit n’a pas été appelé par Jésus, au début de sa mission. Il est un peu là par hasard, suivant sans doute son frère André qui, lui, a été appelé. Pierre est le disciple qui n’a pas su être disciple, qui n’a pas su aimer Jésus, et qui l’a finalement renié. Cette rencontre entre Jésus et Pierre, après la résurrection, est donc tout à fait capitale pour les deux. Que va faire Jésus de celui qui n’a pas osé prendre son parti au moment du procès ? Que va dire Pierre ? Va-t-il se confondre en plates excuses ? Va-t-il tenter de se justifier ? Jésus ne lui en laissera pas le temps. Il l’interroge : Simon, fils de Jean, m’aimes-tu vraiment, plus que ceux-ci ? C’est peu diplomate, mais cela a l’avantage d’être clair. Alors pourquoi avons-nous l’impression d’assister à un dialogue de sourd qui va se répéter encore deux autres fois ? Parce que la réponse de Pierre ne correspond pas à la demande de Jésus. Le français nous est ici un piège puisqu’il n’a qu’un mot pour parler de l’amour. Or le grec, la langue du Nouveau Testament, en connaît trois : eros (pas la peine de s’étendre sur le sujet), philia (l’amour d’amitié) et agapè (l’amour don de soi absolu). Les deux premières questions posées par Jésus utilise le verbe aimer au sens d’agapè, de don total, et Pierre répond par l’amour philia (l’amitié). Quand je vous disais qu’il était toujours à côté de la plaque. La troisième fois, Jésus adopte la posture de Pierre et utilise l’amour philia : les deux peuvent se rejoindre enfin. Il nous est dit là d’une part qu’il y a deux manières d’exprimer l’amour que l’on a pour Jésus, et que Jésus peut se contenter d’un amour d’amitié, pour commencer. Il n’exige pas tout, tout de suite. Mais il faut commencer par l’aimer, au moins comme un ami aime ses amis pour que quelque chose puisse exister. Nous constatons aussi que Jésus interroge Pierre mais se garde bien de dire à Pierre qu’il l’aime. Non pas que Jésus n’aime pas Pierre ; tout cet épisode nous montre l’amour de Jésus pour celui qui, jusqu’à présent, n’a pas su être authentiquement disciple : il lui confie le troupeau, par trois fois. Sois le berger de mes agneaux ; sois le pasteur de mes brebis ; sois le berger de mes brebis. S’il ne l’aimait pas, il ne l’aurait pas fait. Jésus, en demandant à Pierre d’exprimer son amour, rend celui-ci sujet de cet amour qu’il porte au Christ. Il le fait ainsi devenir disciple, pleinement, volontairement. En disant son amour, Pierre choisit d’être disciple de Jésus. Il y a là un deuxième indice pour nous libérer du cléricalisme : choisissons-nous Jésus parce que nous l’aimons ou parce que lui nous aime (sous-entendu nous n’aurions plus le choix de l’aimer ou pas, et n’ayant plus le choix, qu’au moins nous ayons des compensations : profitons-en !). Aimons-nous Jésus, au moins de cet amour d’amitié, sachant que Lui pourra nous aider à grandir dans l’amour ? Regardez ce même Pierre dans le Livre des Actes des Apôtres. Il aime plus que d’un simple amour d’amitié puisqu’il est tout joyeux d’avoir été jugé digne de subir des humiliations pour le nom de Jésus. Il y a déjà quelque chose de l’amour agapè dans cette attitude. 


Regardons d’un peu plus près encore et écoutons bien ce que dit Jésus à Pierre après que celui-ci ait confessé son amour : sois le berger de mes agneaux ; sois le pasteur de mes brebis ; sois le berger de mes brebis. MES agneaux, MES brebis, et non pas sois le berger de TES agneaux et de TES brebis. Pierre se voit confier un troupeau qui n’est pas, et ne sera jamais, le sien. Il est, sera et restera toujours le troupeau de Jésus, le seul vrai pasteur, le seul prêtre véritable, le seul à qui reviennent la louange et l’honneur, la gloire et la souveraineté pour les siècles des siècles. Parce qu’il est le seul Agneau immolé pour le salut de tous. C’est lui, Jésus, qui sauve par son sacrifice ; c’est lui, Jésus, qui se rend présent dans le pain et le vin consacrés ; c’est lui, Jésus, qui guide aujourd’hui encore son peuple vers le Royaume où il est entré le premier au matin de sa Pâque. Ni Pierre, ni aucun de ses successeurs, ni aucun de ses collaborateurs, n’est et ne sera jamais le Christ. Il est, et nous sommes à sa suite, ceux qui reçoivent le troupeau en héritage pour le nourrir et le protéger (rôle du berger), le guider et le conduire (rôle du pasteur), mais nous-mêmes agissant sous le regard du Christ, nous-mêmes étant comptables devant le Christ. Voilà qui devrait achever de soigner cette maladie du cléricalisme : nous souvenir que si nous sommes placés à la tête du troupeau, nous sommes toujours aussi sous l’autorité du Christ, seul et unique pasteur. Sans lui, nous ne sommes rien ; avec lui, nous pouvons tout pour la croissance et le bien du peuple, parce que lui-même agit en nous, et non pas nous à sa place. Nous sommes les serviteurs et du Christ qui nous a confié son troupeau, et du troupeau que nous devons conduire. Serviteurs et non propriétaires ! Celui qui agirait en propriétaire et non plus en serviteur ne serait qu’un mercenaire, tel que Jésus lui-même l’affirme au chapitre 10 de l’évangile de Jean. Le troupeau n’a ni à suivre, ni à écouter un mercenaire ; il doit tout faire pour s’en protéger.


Pierre, m’aimes-tu ? Tout est dans cette question ; tout était donné dès le commencement de l’aventure. Si en cours de route, certains ont trompé le peuple de Dieu, ont trompé Dieu lui-même, c’est par profond manque d’amour. Ils ne se sont pas donnés au peuple, ils se sont donnés, accaparés un peuple qui ne leur était pas destiné. Ils n’ont donc pas entendu la parole finale de Jésus à Pierre au terme de ce questionnement : Suis-moi. Enfin, pourrait-on dire au sujet de Pierre. Quand l’évangile de Jean se termine, il est enfin invité à suivre Jésus. Parce que l’amour, même d’amitié qu’il a proclamé en faveur de Jésus, le rend capable de commencer à être disciple, avant que l’amour agapè ne le rende capable d’être l’Apôtre que nous contemplons dans les Actes. Apprenons de Pierre à dire à Jésus notre amour sincère pour lui et nous serons tous, quel que soit notre état, quelle que soit notre mission, ajustés à Jésus pour ne jamais tomber dans le cléricalisme qui nie tout amour. Apprenons de Pierre qu’il n’est jamais trop tard pour bien aimer Jésus, pour bien aimer ceux qu’il met sur notre route. Apprenons de Pierre et comme lui, commençons à aimer. Amen.






vendredi 25 mars 2016

Vendredi Saint - 25 mars 2016

Du monde des hommes au monde de Dieu par une vie donnée.





Un prêtre qui avait passé toute sa vie au service des plus pauvres, se dépensant sans compter, avait été interrogé par des journalistes sur le sens de sa vie et l’intérêt de faire le bien sans avoir de retour. Ne craignait-il pas d’avoir raté sa vie s’il venait à découvrir que Dieu, finalement, n’existait pas ? Sa réponse fut la suivante : si Dieu existe, comme je le crois, je tiendrai ma récompense de lui ; s’il n’existe pas, comme vous semblez l’affirmer, je n’aurai pas à regretter d’avoir fait le bien ; j’aurai fait preuve d’humanité, et c’est déjà bien assez. N’est-ce pas cela qui est en jeu au moment où nous nous retrouvons pour célébrer la passion de notre Seigneur Jésus Christ ? Savoir ce qui permet de dire qu’une vie est réussie, intéressante à vivre ? 
 
Mon serviteur réussira, dit le Seigneur dans le livre du prophète Isaïe. Pourtant, ce qu’il décrit de son serviteur, c’est tout, sauf une réussite à vue humaine : il était si défiguré qu’il ne ressemblait plus à un homme… il était sans apparence ni beauté qui attire nos regards, son aspect n’avait rien pour nous plaire. Méprisé, abandonné des hommes, homme de douleurs, familier de la souffrance… nous l’avons méprisé, compté pour rien. Quelle est donc cette réussite qui réduit le serviteur de Dieu à néant ? 
 
Devant le Christ crucifié, la même question vaut : l’abandon, les railleries, la souffrance, la croix : sont-ce là les signes de la réussite de la mission de Jésus ? Devant la croix, devant tant de douleur, nous pouvons nous interroger : Jésus avait-il raison d’être juste, bon, miséricordieux, proche des hommes, désirant leur vie et leur liberté ? 
 
Le Vendredi Saint n’est qu’un grand paradoxe, je vous l’accorde. Mais comme souvent, pour ne pas dire toujours, les épreuves et les échecs permettent à la vie de grandir. Si nous nous plaçons à l’époque des disciples, ce vendredi est un jour sombre, la fin de l’histoire : nous, nous espérions que c’était lui qui allait délivrer Israël, mais avec tout cela, voici déjà le troisième jour qui passe depuis que c’est arrivé, confesserons deux disciples rentrant chez eux à Emmaüs. Comment ne pas les rejoindre dans leur sentiment d’échec, dans leur perte d’espérance en contemplant la croix dressée ? Que devient la promesse de réussite formulée par Dieu alors que tant d’hommes se sont prononcés contre lui : les chefs des prêtres, les pharisiens et les scribes, Hérode et Pilate, et même la foule : tous l’ont condamné à une mort infâmante, tous ont signé son échec. Même Dieu s’est tu !
 
Pourtant, la première parole de Dieu que la liturgie nous livre, c’est cette promesse de réussite, cette certitude formulée par Dieu lui-même que l’échec n’est pas possible pour celui qu’il envoie. Une vie donnée aux autres ne peut simplement être exclue du monde des hommes. Jamais on a vu Dieu abandonner un de ses serviteurs : pourquoi commencerait-il avec Jésus ? Cette vie crucifiée n’est-elle pas le résultat du service auquel Jésus nous invitait hier soir ? La gloire du service ne s’affirme-t-elle pas justement dans une vie offerte, librement, jusqu’à l’extrême ? Le chemin qui mène du monde des hommes au monde de Dieu, s’il passe par le service de tous, ne suppose-t-il pas une vie totalement donnée, totalement livrée à ceux que l’on sert justement ? Y avait-il une autre issue possible dès lors que le service de tout homme devenait la route à suivre ? Le service des hommes par Dieu lui-même aurait-il été total s’il n’avait pas été jusqu’à la croix ? Sur la croix, Dieu prouve, si besoin était, que rien ne l’empêcherait de servir l’homme pour que celui-ci soit vraiment libre et vraiment vivant. La croix signe l’immense amour de Dieu pour chacun de nous ; elle réaffirme son engagement total en faveur de l’homme. Devant la croix, l’homme ne pourra que proclamer : il nous a servis et aimés jusque-là, jusqu’au don ultime de sa vie. 
 
Oui, cette vie offerte semble bien avoir été une nécessité pour Dieu et pour les hommes. Pour Dieu, parce qu’elle signe son engagement absolu au service des hommes, acceptant même de s’anéantir totalement. Pour les hommes, parce que ce jour ne saurait être le dernier jour de leur histoire. Leur monde ne s’arrête pas de tourner ; leur Dieu n’arrête pas de les aimer, quand même. Mais cela, il leur faudra un peu de temps pour s’en rendre compte. Pour ceux qui croient en Jésus, il n’y a que cette promesse pour ne pas désespérer : mon serviteur réussira ! Devant la croix et la contradiction qu’elle apporte à cette promesse, souvenons-nous de cette autre promesse de Dieu : s’il remet sa vie en sacrifice de réparation, il verra une descendance, il prolongera ses jours : par lui, ce qui plaît au Seigneur réussira. Par suite de ses tourments, il verra la lumière. Amen.  

(Crucifixion, Miniature...., reproduite par Nelda VETTORAZZO, Les principales fêtes chrétiennes, Centro Russia Ecumenica, 2007)

dimanche 18 octobre 2015

29ème dimanche ordinaire B - 18 octobre 2015

À la suite de Jésus, devenir serviteur.




Ne nous laissons pas distraire par la demande de Jacques et de Jean ; elle pourrait nous éloigner du cœur du message de ce dimanche. La proposition faite par l’Eglise elle-même d’une lecture brève de l’Evangile de ce dimanche vient confirmer cette intuition, puisqu’elle passe sous silence les sept premiers versets de cette page de saint Marc pour ne garder que les quatre derniers, qui forment donc ce qu’il ne faudrait pas ignorer aujourd’hui du message du Christ. Quel est ce message ? 

Nous pourrions le résumer ainsi : ne vivez pas comme les autres, comme le monde, chez qui ne compte que la force, le pouvoir bien assis, le fait d’être le premier, celui qui est servi. Chez vous, disciples de Jésus Christ, c’est le serviteur qui sera le plus grand. Car le serviteur ne peut faire autre chose que son maître : et nous le savons, le Fils de l’homme n’est pas venu pour être servi, mais pour servir, et donner sa vie en rançon pour la multitude. Voilà donné l’horizon de toute action pastorale ; voilà donné le sens de notre appartenance au Christ. Nous ne sommes pas au Christ pour être meilleur ou plus fort que les autres. Nous  sommes au Christ, appelés à être meilleurs serviteurs, plus forts dans la lutte contre toutes formes d’injustice et contre toutes formes de structures de péché. Personne, de tous ceux qui se disent chrétiens, ne peut affirmer que le service, c’est pour les autres, pour telle ou telle catégorie de croyants, pour tel ou tel ministère dans l’Eglise. Non, le service est pour tous, c’est une obligation pour tous ; le service est génétiquement chrétien ! 

Nous pouvons relire ainsi toutes nos actions pastorales, tous nos engagements dans l’Eglise et dans le monde à l’aune de cette exigence demandée par le Christ lui-même. Suis-je le serviteur de mes frères quand j’accomplis le service qui est le mien ? Suis-je toujours en état de service quand je n’agis pas dans l’Eglise, mais dans la société, à mon travail, en famille, avec mes amis … ? Ai-je écarté tout sentiment de pouvoir, tout désir de domination culturelle, intellectuelle, sociale, économique, politique… ? Nous voyons bien que, même dans le groupe des Douze, existe cette tentation. Vouloir être le premier, vouloir être proche du pouvoir, c’est très humain. Si quelqu’un doit être devant les autres et profiter un peu du système, autant que ce soit moi : après tout, je ne suis pas pire que les autres ! Pourquoi seraient-ce toujours les autres qui profitent ? 

Appelés par Jésus à être ses disciples par notre baptême, nous sommes appelés à nous conformer à lui, à sa manière d’être, à sa manière de faire, à tout son enseignement. Cela ne signifie pas qu’il n’y a pas à s’engager dans les lieux de pouvoir ou de décision ; mais cela nous engage à ne pas exercer le pouvoir de manière autoritariste, à ne pas décider en fonction de nos seuls intérêts, mais à avoir toujours au cœur et à l’esprit le bien de tous. Le serviteur est celui qui a assez de courage pour mettre en second ses propres envies pour ne voir d’abord que le bien de ceux qu’il sert, et surtout le bien de tous. Nous ne pouvons pas nous contenter de mener notre vie en pensant qu’elle n’a d’impact ni sur les autres, ni sur le monde dans lequel nous vivons. Etre serviteur, c’est mettre le respect de tous et de chacun en premier lieu et cultiver une saine humilité qui n’est ni humiliation personnelle, ni fausse modestie. 

A bien y regarder, la liturgie nous permet de comprendre mieux cet état de serviteur, elle qui nous a fait prier ainsi au début de notre célébration en ce 29ème dimanche ordinaire : Dieu éternel et tout-puissant, fais-nous toujours vouloir ce que tu veux et servir ta gloire d’un cœur sans partage. Vouloir ce que Dieu veut pour nous, en sachant qu’il ne veut que notre bonheur, notre vie et notre salut ; bref, ce qu’il y a de meilleur pour nous et pour tout homme ! N’hésitons pas à reprendre cette prière au cours de la semaine pour devenir serviteurs à l’image du Christ, serviteur véritable qui a donné sa vie pour la multitude. Puissions-nous apprendre ainsi de lui à faire de même. Amen.

(Dessin de Jean-François KIEFFER, in Mille images d'Evangile, éd. Les Presses d'Ile de France)
 

samedi 19 septembre 2015

25ème dimanche ordinaire B - 20 septembre 2015

Deuxième annonce de la Passion.





Après Pierre la semaine passée, il semblerait que la consigne d’apprendre à se taire quand Jésus parle soit à étendre à tous les disciples.  Voilà que nous les croisons quand Jésus, pour la deuxième fois, leur annonce sa Passion et eux discutent en chemin pour savoir qui est le plus grand. De deux choses l’une : ou ce que dit Jésus ne les intéresse pas et donc ils ne l’écoutent pas ; ou ils ont bien écouté et considèrent plus important d’établir une hiérarchie entre eux, comme cela, le jour où Jésus ne sera plus là, ils sauront à qui obéir. 
 
Revenons sur ce que dit Jésus. Ce n’est guère différent de ce que nous avons entendu dimanche dernier. Jésus annonce sa mort violente et sa résurrection. Ce doit donc être vrai puisqu’il insiste tant. Préparer ses disciples à cette échéance serait donc l’objectif de Jésus. Nous qui connaissons la fin de l’histoire, nous pouvons nous dire qu’il aurait fallu mieux faire puisque nous savons que l’un trahit, un autre renie et presque tous s’enfuient ! A moins que leurs attitudes au moment de la Passion soient la preuve qu’ils n’ont vraiment rien écouté quand Jésus leur a parlé ! Cette insistance de Jésus nous indique aussi le caractère irrévocable de ces événements ; il en sera ainsi. Il faut qu’il en soit ainsi. La Passion devient clairement, dès cet instant, l’événement majeur de la vie terrestre de Jésus. Sa Passion et sa Résurrection seront la signature de son œuvre de salut accomplie pour tous les hommes. Personne ne pourra nier l’amour que Dieu nous porte ; personne ne pourra nier l’importance de cette vie donnée pour le salut des hommes. Il y aura bien un avant et un après Jésus Christ. 
 
L’importance de cet événement est encore soulignée par l’enseignement que Jésus donne à ses disciples après cette annonce. La semaine passée, il nous disait que le disciple authentique devrait lui-aussi renoncer à lui-même, prendre sa croix et suivre Jésus. Le don de la vie devient la marque de fabrique des disciples du Christ. Ce don de la vie ira, pour certains, jusqu’à la mort. Mais Jésus précise aujourd’hui une autre manière de donner sa vie : se faire le serviteur de tous. Il n’y a d’autre grandeur chez les amis de Jésus que la grandeur du service de tous et de chacun. Il n’y a pas de domination à établir au nom du Christ ; il n’y a qu’un service à accomplir. Jésus indique ainsi le sens aussi de sa propre mort. Elle est service de l’humanité, service de la vie et du bonheur de tous les hommes. En affrontant la mort, Jésus sert notre vie puisque sur la croix, il met la mort à mort. Et par sa résurrection, il nous ouvre le chemin de la vie véritable. Puisque Jésus sert ainsi éminemment l’humanité, ceux et celles qui se réclament de lui ne peuvent que servir l’humanité à leur tour. Puisque Jésus sert éminemment la vie de tous les hommes et de tout homme, ceux et celle qui se réclament de lui ne peuvent que servir la vie de tous les hommes et de tout homme. Nous n’échapperons pas au service parce que Jésus en fait la marque de l’amour. Saint Jean rapportera cette parole de Jésus dans son évangile : il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu’on aime. En nous invitant au service, Jésus nous invite bien à aimer chacun de ceux qu’il met sur notre route. Nous pouvons alors dire que celui qui aime donne sa vie ; celui qui aime, sert ! Le service que Jésus recommande n’est pas une corvée, mais bien un acte d’amour. Tout se tient : donner sa vie, servir : deux déclinaisons de l’unique commandement de l’amour que le Christ a laissé à ses amis. 
 
Puisque nous voulons être disciples du Christ, écoutons son enseignement. Acceptons d’offrir notre vie ; acceptons de nous mettre au service des hommes pour faire grandir la vie. Comme le disait si bien saint Augustin : Aime, et fais ce que tu veux ! Amen.
 
(Dessin de Jean-François KIEFFER, in Mille images d'évangile, éd. Les Presses d'Ile de France)

vendredi 16 janvier 2015

02ème dimanche ordinaire B - 18 Janvier 2015

Parle, seigneur, ton serviteur écoute !




Parle, Seigneur, ton serviteur écoute ! C’est sans aucun doute la plus belle affirmation que notre foi puisse poser. Elle contient notre volonté de nous mettre à l’écoute de notre Dieu et à son service. A ce titre, elle fait partie des grandes affirmations que l’on peut attribuer à chaque saint. Elle dit aussi la finalité de notre existence de croyant : vivre totalement uni à Dieu, de telle sorte que sa parole soit notre parole, que sa volonté devienne notre volonté. Elle est finalement le programme de toute une vie croyante. Ce n’est pas l’affirmation d’un moment, mais bien le fil rouge de toute une vie. Jamais nous n’aurons fini de nous mettre à l’écoute de Dieu. Jamais nous n’aurons fini de nous mettre à son école. 
 
Parle, Seigneur, ton serviteur écoute ! C’est aussi une des affirmations les plus difficiles à tenir. Elle fait partie de ces paroles vite dites, qui engagent une existence et que notre péché vient sans cesse mettre à mal. Parle, Seigneur, ton serviteur voudrait écouter ! Parle, Seigneur, ton serviteur voudrait vivre selon ta parole ! Mais combien cela est parfois difficile ! Il y a tant de choses, d’événements, de circonstances qui nous détournent de cette parole, qui empêchent une écoute attentive, qui reculent sans cesse la réalisation de cette parole dans notre vie. 
 
Parle, Seigneur, ton serviteur écoute ! Faudrait-il donc s’abstenir de la prononcer cette parole, pleine de foi, mais souvent assourdie par mon péché, par ma capacité à ne pas écouter Dieu ? C’est peut-être justement parce qu’elle est difficile à vraiment mettre en pratique qu’il faut la redire souvent. Comme une grâce que l’on implore ! Parle-moi encore, Seigneur, ta parole finira par produire son fruit en moi ! Parle-moi encore, Seigneur, tu sais que sans toi, je ne puis rien ! Parle-moi encore, Seigneur, j’ai tant besoin de te sentir à mes côtés ! 
 
Parle, Seigneur, ton serviteur écoute ! Cette parole du jeune Samuel annonce déjà la figure du Christ, le Serviteur qui écoutera et qui réalisera entièrement, dans sa vie et dans celle de ses frères, la volonté de salut de Dieu. C’est bien le Christ qui est annoncé dans cette figure du jeune Samuel, couchant dans le Temple en serviteur fidèle, et acceptant de se mettre au service de cet inconnu qui l’appelle. Jésus est le vrai Serviteur qui ira jusqu’au bout de l’écoute, jusqu’au terme de la réalisation de la parole donnée par Dieu. Toute la vie du Christ est une réponse amoureuse à l’appel de Dieu ; toute la vie du Christ est réponse favorable au projet de Dieu quelles qu’en soient les difficultés.  Toute sa vie sera un OUI absolu au Dieu de l’Alliance qui entre en relation avec chacune de ses créatures. 
 
Parle, Seigneur, ton serviteur écoute ! Voici donc que cette parole nous est laissée comme un héritage à accepter, comme une route à suivre pour connaître le vrai bonheur que Dieu nous propose de vivre. Alors que nous cherchons souvent ailleurs, voilà que ce bonheur nous est proposé dans cette simple parole : nous mettre (enfin !) totalement au service de la volonté de Dieu pour nous. Cette phrase nous fait accepter que Dieu soit Dieu ; cette phrase nous fait comprendre que nous pouvons, en répondant à son appel, perfectionner en nous cette image et ressemblance de Dieu enfouie au plus profond de nous. 
 
Parle, Seigneur, ton serviteur écoute ! C’est tellement simple et à la fois tellement lointain. C’est tellement beau et à la fois tellement terrifiant. Il faut que je laisse un Autre, l’Autre devenir le maître de ma vie pour me trouver vraiment. Il faut que je laisse Dieu grandir en moi pour que je puisse grandir en lui. 
 
N’ayons donc pas peur : puisque le Christ, premier de tous les serviteurs, est sorti vainqueur de la grande épreuve, nous pouvons sans crainte marcher à sa suite et dire en confiance : Parle, Seigneur, ton serviteur écoute ! Nous pouvons sans crainte nous abandonner en Dieu : il est source de vie et de joie. Amen.
 
(Dessin de Coolus, Blog du lapin Bleu)

vendredi 26 septembre 2014

26ème dimanche ordinaire A - 28 septembre 2014

Un père, deux fils... et nous !




Avez-vous remarqué que les deux fois où Jésus parle de la volonté de Dieu que nous avons à vivre, il emploie une parabole qui implique un père et deux fils ? En Matthieu, c’est la parabole que nous venons d’entendre ; en Luc, il s’agit de la parabole du fils prodigue. Un père, deux fils… 
 
Cette manière de placer les personnages est révélatrice d’une certaine pédagogie de la part de Jésus. D’abord, ce père et ses deux fils nous rappellent que notre rapport à Dieu est un rapport de filiation. C’est tout à fait fondamental. Si Jésus avait raconté, au sujet de la volonté de Dieu à accomplir, l’histoire d’un maître et de ses serviteurs, cela n’aurait pas eu le même impact. Nous ne sommes pas face à Dieu comme des serviteurs face à leur maître. Et Dieu n’est pas pour les hommes un maître, capricieux ou non. Dieu est un Père, qui nous aime et nous reconnaît comme ses enfants. De là vient, selon moi, l’exigence d’une volonté à accomplir. Si je me situe comme serviteur face à Dieu, je me situe comme quelqu’un qui prend ses ordres auprès de lui. Or, la volonté de Dieu, ce ne sont pas des ordres à accomplir, mais un chemin à suivre. Un fils est toujours invité à mettre ses pas dans les pas de son père, tout en conservant sa liberté, sa manière originale de répondre à la demande de son père ; un fils peut, et doit, faire preuve d’une certaine liberté dans sa manière d’accomplir ce que son père attend. Un serviteur n’a qu’à obéir et tout ira bien pour lui ; à la limite, il n’a même pas besoin de réfléchir au pourquoi du comment : il fait ce qu’on lui demande, un point c’est tout. Cela peut sembler plus confortable à certains, mais cela est bien moins enviable comme position. 
 
Mais allons plus loin : Jésus parle bien d’un père et de deux fils. Pour asseoir la question de la filiation, un fils aurait suffi. Pourquoi parle-t-il, dans les deux paraboles, d’un père et de deux fils ? Parce que la liberté qui est celle du fils peut l’entraîner à faire le contraire de ce que veut le père. Face à la volonté de Dieu, il y a deux attitudes possibles dès lors que nous comprenons que nous ne sommes pas serviteurs mais fils. Encore une fois, là où le serviteur aurait juste à obéir, le fils doit prendre une décision : suivre son père… ou pas. Deux fils, parce que deux choix possibles. Quand Dieu invite, je peux répondre oui (un fils) ou non (un second fils). Il n’y a pas d’autre alternative, sinon il y aurait eu un troisième fils ; j’en suis convaincu. Un père, deux fils, parce que lorsque Dieu m’appelle, je n’ai que deux possibilités : oui ou non. Il n’y a pas de peut-être dans un lien de filiation. Ou tu es fils et tu te montres fils ; ou tu es fils, mais tu refuses de l’être vraiment et tu prends des libertés face à ce que ton père attend de toi. 
 
Faisons encore un pas de plus. Dans la parabole de ce dimanche, il y a un fils qui dit oui à son père et qui finalement ne fait pas ; et un fils qui d’abord se révolte contre son père mais qui finalement se ravise et fait ce qui est attendu de lui. Dans la parabole du fils prodigue, vous avez le même schéma : le jeune fils veut s’affranchir de son père en réclamant sa part d’héritage et en vivant sa vie. Il ne veut plus être d’abord le fils de son père ; il veut être libre à sa manière. L’aîné, lui, a toujours été le bon fils, qui est resté prêt de son père jusqu’à en oublier de vivre. Lorsque le jeune fils revient, l’aîné rentre dans une colère qui manifeste qu’il a joué au gentil fils, mais qu’il ne se considère pas comme tel : Voilà tant d’année que je te sers sans avoir jamais désobéi à tes ordres. Il se situe lui-même comme un serviteur, en employant le vocabulaire d’un serviteur. Dur, dur de situer en fils véritable face à l’amour de Dieu pour nous.
 
Un père, deux fils… et nous ! Nous avons à apprendre cette filiation, à accepter d’avoir été fait gratuitement fils et fille de Dieu par notre baptême. En un geste extraordinaire, Dieu nous recevait, nous adoptait comme ses enfants, lorsque le prêtre nous imposait les mains. Fils et fille de Dieu nous le sommes donc ; mais fils et fille de Dieu, nous avons à le devenir chaque jour, à accepter de l’être en sortant d’un rapport marchand ou servile avec Dieu. Nous devenons fils et fille de Dieu lorsque nous comprenons la paternité de Dieu, et que nous acceptons que Dieu ne nous veuille aucun mal, au contraire. Il a livré son Fils, qui a laissé sa filiation pour devenir serviteur et mourir sur une croix. Ce faisant, il a été élevé plus haut que tout. Dieu lui a rendu sa dignité de fils en le ressuscitant des morts. C’est en lui que nous devenons fils et fille de Dieu désormais. D’où l’invitation de Paul à toujours rechercher l’unité. Notre filiation divine nous ouvre à la fraternité avec Jésus ; puisque nous tenons tout de lui et de son sacrifice, nous devons vivre comme lui pour assumer pleinement notre filiation.
 
Un père, deux fils… et nous ! Il y aura toujours deux fils dans ces paraboles, parce qu’au fond, il s’agit d’abord du Père et de nous et que nous avons en nous une part de chaque fils. Nous sommes, selon les circonstances, l’un ou l’autre fils, mais toujours nous avons à devenir comme le Fils unique. Ce n’est pas de l’humilité que de vouloir se considérer serviteur alors que nous sommes appelés à être fils. De grâce, acceptons notre filiation divine pour que Dieu reste Père, à tout jamais. Amen.
 
(Image de Jean-François KIEFFER, in Mille images d'évangile, éd. Les Presses d'Ile de France)

samedi 29 décembre 2012

Sainte Famille C - 30 décembre 2012

Histoire de famille !


On nous casse tout ! Même la religion ! Avec un seul texte biblique, l’évangéliste saint Luc vient mettre à terre l’image du gentil petit Jésus qui obéit toujours à ses parents et qui ne fait que du bien. Pourquoi avait-il besoin de raconter cette fugue de Jésus ? Et pourquoi l’Eglise avait-elle besoin de nous faire entendre cette histoire le jour de la Sainte Famille ?

C’est vrai que c’est l’histoire d’une fugue, ou plutôt l’histoire d’un pèlerinage que Jésus semble vouloir prolonger. Ceux qui tiennent absolument à parler d’un petit Jésus toujours sage peuvent toujours rattraper la sauce en insistant sur le fait qu’il est resté au Temple, discuter avec les spécialistes de la Loi qui, d’ailleurs, font son éloge !

Mais c’est surtout l’histoire d’une famille, une famille qui vit comme les autres familles de son pays. Une famille unie, une famille priante qui va en pèlerinage à l’occasion de la grande fête de Pâque. Une famille qui connaît des moments de doute, d’anxiété. Une famille où les parents s’inquiètent encore de ce qui peut arriver à leur enfant. Une famille parmi tant d’autres. Seulement, cette famille-là a un enfant pas comme les autres. Et cet épisode au Temple va nous le révéler.

D’abord, Jésus a une connaissance inouïe des choses de Dieu. Pour que des anciens s’émerveillent devant un jeune homme, il faut déjà que ses questions et ses réponses soient d’une réelle profondeur. Il faut surtout que cet enfant ait un lien particulier avec ce Dieu au sujet duquel il les interroge. L’enfant lui-même révèlera ce lien à ces parents humains : maintenant qu’il est admis dans le cercle des adultes, il se doit aux affaires de son Père. Il vient rappeler qu’il est venu dans le monde dans un but précis : réaliser le projet d’amour de Dieu pour l’humanité. Douze années se sont écoulées depuis l’épisode merveilleux de sa naissance. Marie et Joseph ont pu légitimement oublier que leur fils leur a été donné pour l’accomplissement de ce projet. Pourtant, plusieurs fois, à travers l’histoire, Dieu avait ainsi suscité lui-même ses serviteurs par une naissance hors du commun. Ainsi, le petit Samuel dont la première lecture nous a relaté la naissance. Sa mère avait prié longuement pour un enfant et Dieu l’a exaucé. A vue humaine, c’est peut-être une naissance comme les autres. Mais à vue divine, cette naissance va servir le projet de Dieu. Ce petit Samuel va grandir auprès du Seigneur pour être prêt lorsque le Seigneur aura besoin de lui.

Jésus fait partie de ses serviteurs que Dieu suscite, sauf que lui, il est proprement le Fils de Dieu, entré dans une famille humaine, pour partager tout ce qui fait notre condition et ainsi mener à terme le projet de salut de Dieu. C’est cela que nous célébrons aujourd’hui. Dans le prolongement de la fête de Noël, l’Eglise vient nous redire que Jésus est pleinement l’un des nôtres : Jésus naît, grandit et accomplit tout ce que réalisent les jeunes de son âge. Même s’il vient de Dieu, même s’il est Dieu, il est totalement immergé dans ce monde auquel il porte la Parole même de Dieu.

Ensuite, nous sommes invités aujourd’hui à comprendre que nous sommes, nous aussi, de cette famille. Ce lien unique qui unit le Père et Jésus, devient le lien qui nous unit au Père. En révélant qu’il se doit aux affaires de son Père, il nous révèle que nos familles humaines ne se limitent pas à ceux qui la composent naturellement. Nous sommes tous reliés les uns aux autres. Jésus nous le redira clairement lorsqu’il nous laissera la prière du Notre Père. En nous demandant de nous adresser ainsi à Dieu, il nous introduit dans ce lien unique qui l’unit à son Père. A la question de Caïn, après le meurtre d’Abel : Suis-je responsable de mon frère ?, il n’est désormais plus qu’une réponse possible : « OUI ». Si nous prions tous Dieu en l’appelant notre Père, si nous sommes tous « enfants de Dieu » comme l’affirme Saint Jean, alors nous partageons les joies et les peines les uns des autres, comme c’est le cas dans toutes les familles ; sauf que pour nous, la famille ne se limite pas à papa, maman et les enfants. L’irruption de Jésus, donc de Dieu, dans la vie de nos familles met un point final à l’individualisme et nous ouvre à l’universalité. Désormais, je ne fais plus mon salut tout seul, en ignorant les autres. En envoyant son Fils dans le monde des hommes, Dieu les rend solidaires en tout, y compris en matière de salut, car son Fils est venu sauver tous les hommes. Nous qui vivons et marchons à sa suite, nous qui sommes témoins de ce salut offert à tous, nous ne pouvons que le transmettre, le faire découvrir aux autres. Il nous est interdit de ne pas en parler ! Il nous est interdit de dire que ce que vivent les étrangers chez nous, ou dans leur pays, ne nous concerne pas : ils sont de notre famille, même s’ils pensent autrement, même s’ils prient autrement !

A travers l’histoire de cette Sainte Famille, à travers l’histoire de ce Fils unique, nous sommes invités à lire et à vivre notre propre histoire. L’Eglise vient nous rappeler que nous venons aussi de Dieu et que nous allons vers lui. Peut-être nous faut-il nous laisser interroger par cet enfant sur notre manière de vivre notre pèlerinage familial sur cette terre ? Peut-être devons-nous interroger cet enfant pour le vivre mieux ? Osons aborder celui qui fait l’émerveillement de tous, au milieu du Temple. Osons le croire et le suivre lorsqu’il nous parle de son Père. Osons, avec lui, construire cette famille humaine où Dieu sera enfin tout en tous. AMEN.

(Illustration Bible de Gustave DORE, Jésus parmi les docteurs du Temple)