Bienvenue sur ce blog !

Ce blog voudrait vous permettre de vivre un chemin spirituel au rythme de la liturgie de l'Eglise catholique.

Les méditations s'appuient soit sur les textes bibliques quotidiens, soit sur la prière de l'Eglise.

Puisque nous sommes tous responsables de la foi des autres, n'hésitez pas à laisser vos commentaires.

Nous pourrons ainsi nous enrichir de la réflexion des autres.







Affichage des articles dont le libellé est Justice. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Justice. Afficher tous les articles

samedi 20 août 2022

21ème dimanche ordinaire C - 21 août 2022

Entrer par la porte étroite.






            Je voudrais d’emblée rassurer celles et ceux qui ont des formes généreuses et des rondeurs assumées : l’Evangile de ce dimanche ne nous pousse pas à la grossophobie (discriminer les gros). Il n’est pas davantage une invitation à nous « photoshoper » pour que nous puissions entrer par la porte étroite.  Ce serait faire une interprétation trop moderne que de dire qu’il suffit de retoucher quelques photos et de perdre nos kilos en trop pour faire partie des gens qui seront sauvés. Le Royaume de Dieu n’est pas un refuge de mannequins et autres personnes à taille de guêpes. Ce qui est visé, ce n’est pas notre tour de taille. Soyons donc rassurés si notre IMC ne correspond pas tout à fait aux canons de beauté de certains milieux. Il nous reste alors à bien comprendre cette page pour opérer les changements nécessaires et ne pas nous retrouver devant porte close. 

            La première chose que je remarque en lisant attentivement, c’est qu’il faut déjà entrer à temps dans la salle du banquet, et peut-être ne pas juste attendre le dernier moment. Lorsque le maître de maison se sera levé pour fermer la porte, si vous, du dehors, vous vous mettez à frapper à la porte en disant : ‘Seigneur, ouvre-nous’, il vous répondra : ‘Je ne sais pas d’où vous êtes’. Cela me semble clair : il y a ceux qui sont déjà dedans et ceux qui sont restés au-dehors. N’attendons pas le dernier moment pour entrer dans la salle du banquet. Cela signifie que, dès maintenant, nous avons à vivre comme si nous étions déjà dans le Royaume. Je l’ai déjà souvent dit : il y a un art de vivre chrétien à développer, sans attendre. Et il comprend plus que la participation à la messe et la lecture de la Bible. Ecoutez bien ce que dit le maître de maison : Alors vous vous mettrez à dire : ‘Nous avons mangé et bu en ta présence, et tu as enseigné sur nos places.’ Il vous répondra : ‘Je ne sais pas d’où vous êtes. Eloignez-vous de moi, vous tous qui commettez l’injustice.’ Lire la Bible (écouter l’enseignement du Maître), aller à la messe (manger et boire avec lui) sont des choses bonnes, à faire. Mais elles ne doivent pas nous détourner de l’essentiel : combattre l’injustice et nous faire pratiquer le bien. Tel devrait être notre art de vivre ! Si régime nous devons faire, ce n'est pas pour perdre quelques kilos en trop, mais pour perdre le goût de ce qui est injuste. Je pourrais citer quantité de textes qui nous redisent que l’amour de Dieu et l’amour du frère sont à tenir ensemble parce que c’est un seul et même amour. Seul un cœur dilaté par l’amour de Dieu et l’amour du prochain passera la porte étroite. Seul un grand cœur sait passer la porte étroite. Abraham, Isaac et Jacob et tous les prophètes, à les lire, nous renverront toujours aux exigences de la justice et de la charité. Et le Christ Sauveur n’a jamais fait ou dit autre chose non plus, si certains pensaient encore que l’A.T. est dépassé. Jésus a même poussé la charité jusqu’à s’offrir sur la croix et à nous redire, la veille de sa mort, que nous avons à nous laver les pieds les uns les autres, autrement dit à nous servir les uns les autres. 

            Une seconde chose à remarquer, et qui renforce ce que je viens de dire, c’est que la salle du banquet, une fois rejetés ceux qui auraient dû y avoir accès parce qu’ils étaient du bon peuple, de la bonne foi, sera remplie par une foule venant de l’orient et de l’occident, du nord et du midi. Nous voyons bien là que ce n’est pas l’appartenance au peuple que Dieu s’est choisi qui conditionne l’entrée dans le royaume de Dieu, mais bien la pratique de la justice. Il y a des non croyants, des croyants autrement, qui pratiquent la justice et qui seront donc sauvés. J’espère chaque jour faire partie de ceux qui pratiquent le bien et la charité, à cause de ma foi en Christ. Mais je sais aussi que j’ai rencontré nombre de personnes non croyantes voire athées, qui m’ont édifié par leur qualité de vie et leur art de la justice et de l’accueil de tous. Notre baptême n’est pas une médaille, mais une chance de pouvoir connaître mieux et de vivre mieux la volonté de Dieu. Ne faisons pas de notre appartenance au Christ un motif d’orgueil, ni un instrument de pouvoir. Au contraire, notre baptême nous oblige à la charité ; notre baptême nous oblige à la justice, toujours et en toute chose. Ecoutons à nouveau la prière qui a ouvert notre eucharistie : Seigneur Dieu, toi qui unis les cœurs des fidèles dans une seule volonté – comprenons bien que c’est Dieu qui unit ses fidèles (les baptisés) dans une seule volonté – donne à ton peuple d’aimer ce que tu commandes et de désirer ce que tu promets – ce que Dieu commande, c’est l’amour et la justice, ce qu’il promet, c’est la vie éternelle – pour qu’au milieu des changements de ce monde, nos cœurs s’établissent fermement là où se trouvent les vraies joie – les vraies joies sont justement la charité et la justice qui rendent la vie humaine plus belle, et ce quelle que soit l’époque ; le monde a beau changer, charité et justice demeurent, toujours. Il n’y a pas de joie là où il n’y a pas d’amour ; il n’y a pas de joie là où il n’y a pas de justice. 

            Si d’aventure nous étions inquiets à l’écoute de l’évangile, pensant que la porte du royaume de Dieu serait trop étroite pour nous, nous voilà rassurés, je l’espère. En nous montrant comment aimer, en étant maître de justice, le Christ nous a montré le chemin à suivre et nous a donné les clés pour passer cette porte étroite. Ne boudons pas notre plaisir d’aimer ; ne boudons pas le plaisir qu’il y a à être juste aux yeux de Dieu. Quand bien même les hommes ne nous rendraient ni amour, ni justice en retour, ne renonçons pas à les pratiquer. Dieu saura nous récompenser : il est l’Amour véritable, il est le Juste par excellence. Déjà il nous prépare une place auprès de lui. Trouvons ici notre consolation et le courage d’aimer et d’être juste toujours et encore. Amen. 

samedi 26 septembre 2020

26ème dimanche ordinaire A - 27 septembre 2020

 La conduite du Seigneur n'est pas la bonne : vraiment ?




            La conduite du Seigneur n’est pas la bonne. Ainsi commençait l’extrait du prophète Ezéchiel proposé ce dimanche à notre méditation. Ce verset est extrait du chapitre 18 de ce beau livre biblique ; c’est le verset 25 précisément. Pour le comprendre, il faut relire ce qui précède. Cela nous permettra de dire si l’homme a raison de parler ainsi de Dieu et de porter un jugement moral sur l’œuvre de Dieu, ou pas. 

            Les premiers versets de ce chapitre sont les suivants : La parole du Seigneur me fut adressée : « Qu’avez-vous donc, dans le pays d’Israël, à répéter ce proverbe : “Les pères mangent du raisin vert, et les dents des fils en sont irritées” ? Dieu dénonce une croyance qui mettra des siècles à disparaître. Elle consiste à dire que si la génération des pères fait du mal, c’est à la génération des fils de l’expier. Nous en avons une belle trace dans le Nouveau Testament, dans la bouche même des Apôtres, lorsque Jésus et ses disciples croisent la route d’un aveugle de naissance. C’est dans l’évangile de Jean au chapitre 9 : En passant, Jésus vit un homme aveugle de naissance. Ses disciples l’interrogèrent : « Rabbi, qui a péché, lui ou ses parents, pour qu’il soit né aveugle ? » Comme s’il eut été normal qu’il soit né aveugle à cause d’un péché commis par les parents. Le prophète Ezéchiel a vécu plus de 500 ans avant Jésus Christ, et son enseignement n’est toujours pas assimilé. Car c’est bien contre cette croyance que lutte Ezéchiel. Ce qu’il veut faire comprendre, c’est que chacun est responsable du mal qu’il fait, comme chacun est responsable du bien qu’il fait. Personne ne peut et ne doit vivre sa relation à Dieu par procuration ou à crédit. 


            Dans ce bel oracle du Seigneur adressé à son prophète, Dieu fait l’éloge de l’homme juste, l’homme qui respecte le droit, l’homme qui ne se tourne pas vers les idoles, l’homme qui respecte les dix commandements, l’homme qui est charitable, et il lui assure la vie. Le bien fait n’est jamais perdu ; le bien fait trouvera sa récompense : Un tel homme est juste, c’est certain, il vivra. Mais la parole adressée par Dieu à son prophète ne s’arrête pas là. Elle se poursuit ainsi : Mais si cet homme a un fils violent et sanguinaire, coupable d’une de ces fautes, – alors que lui n’en a commis aucune – un fils qui, de plus, va aux festins sur les montagnes et rend impure la femme de son prochain, qui exploite le pauvre et le malheureux, qui commet des fraudes, ne restitue pas un gage, lève les yeux vers les idoles immondes et se livre à l’abomination, qui prête à intérêt et pratique l’usure, ce fils-là vivra-t-il ? Il ne vivra pas ; il s’est livré à toutes ces abominations : il sera mis à mort, et son sang, qu’il soit sur lui ! Le père n’est pas responsable du dévoiement de son fils ; il a observé la Loi, il aura, sans doute aucun, appris à son fils à faire de même, mais ce fils ne l’a pas suivi. Tant pis pour ce fils. Et pour que l’enseignement soit clair et complet, l’oracle se fait plus précis encore. Il affirme en effet : Mais voici : un homme a un fils qui voit tous les péchés qu’a commis son père, il les voit sans les imiter, il ne va pas aux festins sur les montagnes, ne lève pas les yeux vers les idoles immondes de la maison d’Israël, ne rend pas impure la femme de son prochain, il n’exploite personne, ne prend pas de gages, ne commet pas de fraude, donne son pain à celui qui a faim et couvre d’un vêtement celui qui est nu, il détourne sa main du mal, ne prélève pas d’intérêt et ne pratique pas l’usure, il accomplit mes ordonnances et marche selon mes décrets. Ce fils ne mourra pas à cause des fautes de son père, c’est certain, il vivra. Mais son père, s’il a pratiqué la violence, commis des fraudes et n’a pas bien agi au milieu de son peuple : il mourra en raison de sa faute. Puisque chacun a sa vie, chacun ne peut être responsable que de ce qu’il fait ou pas. Personne ne peut reporter sur un autre le mal qu’il commet ; personne ne peut porter au crédit d’un autre le bien qu’il fait. Et personne n’est enfermé dans un système : le fils d’un père mauvais peut-être bon malgré tout. Et pour qu’il n’y ait aucune ambiguïté, Dieu précise aussitôt : Or vous dites : “Pourquoi le fils ne porte-t-il pas la faute de son père ?” Le fils a pratiqué le droit et la justice, il a observé tous mes décrets et les a pratiqués : c’est certain, il vivra. Celui qui a péché, c’est lui qui mourra ! Le fils ne portera pas la faute de son père, ni le père, la faute de son fils : la justice sera la part du juste, la méchanceté, celle du méchant. 


            C’est cela, la conduite de Dieu que l’homme juge n’être pas la bonne. Il voudrait que le fils porte la faute du père ou inversement. Quelle drôle de justice l’homme prône-t-il donc ? Cet oracle nous rappelle qu’il n’y a pas de solidarité possible dans le mal ; cela s’appellerait de la complicité. Seul le Christ, au moment de sa passion, prendra sur lui les péchés de tous les hommes, les nôtres, pour les mettre à mort sur sa croix. Mais nul autre ne peut le faire. Si, vivants dans le mal, vous comptez sur la génération suivante pour vous sauver, c’est peine perdue, dit le Seigneur à son prophète, donc à nous. Chacun est responsable de sa vie ; chacun est responsable de ses actes. La justice à hauteur de Dieu l’exige ; celle des hommes ferait bien de s’en inspirer. Ne disons pas trop vite qu’il en est bien ainsi en notre beau pays de France aujourd’hui. Rien n’est plus faux ! Il suffit de regarder le sort réservé aux enfants de parents français partis faire le jihad ! Quand bien même leurs parents sont morts ou en prison, de trop nombreux enfants, souvent très jeunes parce que nés à l’étranger, ne peuvent rejoindre leurs grands-parents en France, parce que nous leur faisons porter la faute de leurs parents. Comprenez-vous : ils pourraient devenir terroristes à leur tour ! Que fait-on de la puissance de l’amour ? Croyons-nous que l’amour d’un grand-père, d’une grand-mère, d’un oncle ou d’une tante, parfaitement étrangers aux comportements de ceux qui sont partis peut transformer une vie et changer un cœur ? Ou sommes-nous tellement englués dans le mal que nous ne pensons même plus que d’autres peuvent en sortir ? 


            La conduite du Seigneur n’est-elle vraiment pas la bonne quand il annonce que chacun désormais sera responsable de ses actes ? Est-ce vraiment terrible d’entendre Dieu dire : Je ne prends plaisir à la mort de personne, – oracle du Seigneur Dieu – : convertissez-vous, et vous vivrez. » ? Ce sont là les derniers mots du chapitre dix-huit d’Ezéchiel. C’est là surtout le dernier mot de Dieu à tout homme pécheur. Il ne pourra jamais faire plus belle proposition que celle-ci. Que le juste continue de vivre dans la justice ; que le méchant se détourne de son mal, qu’il se convertisse et qu’il vive. C’est un beau résumé de l’alliance que Dieu propose à tous. C’est l’alliance pour laquelle Jésus a donné sa vie sur la croix. En levant les yeux vers le signe de notre foi, la croix dressée, nous devrions avoir le mal en horreur. En levant les yeux vers la croix dressée du Christ, un cri de joyeuse espérance devrait monter de nos lèvres : Jésus, Fils du Dieu Sauveur, aie pitié de moi. La conversion commence par ce cri ; elle se poursuit par une vie digne de l’œuvre du Christ comme le rappelle Paul dans sa lettre aux Philippiens : ayez en vous les dispositions qui sont dans le Christ Jésus. Ayez le même amour, les mêmes sentiments. Alors apparaît en pleine lumière la justesse de la conduite du Seigneur, qui fait vivre le juste et invite le méchant à la conversion, s’il veut vivre lui-aussi. Nous en revenons toujours au choix proposé jadis par Moïse à son peuple : Aujourd’hui, choisis la vie ou la mort, Dieu ou pas Dieu. Mais choisis. Amen.

 

 

samedi 19 septembre 2020

25ème dimanche ordinaire A - 20 septembre 2020

 Mes pensées ne sont pas vos pensées...






(Tableau de Nicolaes Cornelisz Moyaert, Les ouvriers de la dernière heure, Pays-Bas, XVIIème siècle)




          Parmi toutes les difficultés que l’homme peut rencontrer avec Dieu, il en est une qui tient une place particulière parce qu’elle est, au fond, fondamentale : celle de la représentation que nous nous faisons de Dieu. Entre le Dieu que l’Eglise nous présente, ce que l’on comprend de lui et ce que l’on rêve de lui, il y a souvent une large palette, pleine de toutes les couleurs possibles selon que l’on soit de bonne ou de mauvaise humeur, selon qu’il fasse beau ou gris, selon que l’on soit optimiste ou pessimiste… Le prophète Isaïe le résume assez bien dans ce verset entendu en première lecture : Mes pensées ne sont pas vos pensées, et vos chemins ne sont pas mes chemins. 

            Ne nous illusionnons pas : nous avons tous, à un moment ou à un autre de notre histoire, rêvé Dieu. Comme ce serait bien si Dieu était ceci ou cela, s’il faisait ainsi plutôt que comme cela. Les divers courants qui traversent une religion ne sont pas seulement l’expression de sensibilités liturgiques différentes. A y regarder de près, il faut bien convenir que souvent est en cause aussi une manière de représenter Dieu, de parler de lui. Un exemple assez prégnant aujourd’hui concerne la manière d’inviter les gens à la confession : vous aurez ceux qui ne parleront que de péchés, de leur gravité et de la nécessité de les débusquer tous et un par un, et ceux qui vous parleront d’abord de la miséricorde de Dieu. Selon que vous entendrez l’un ou l’autre, vous aurez l’impression de ne pas avoir à faire au même Dieu ; vous aurez d’un côté le Dieu que l’homme ne peut jamais satisfaire et pour qui l’homme est une déception permanente et de l’autre, vous aurez celui qui pardonne sans fin au point qu’on peut se demander s’il ne se fait pas un peu avoir avec son côté bisounours. Et je me rends compte alors de la difficulté qu’il y a à parler de Dieu à une assemblée qui est composée d’hommes, de femmes, quelquefois d’enfants, si divers dans leur parcours, dans leur évolution, au point que je me demande s’il faut tout simplement encore parler de lui. Renoncer à en parler n’est pourtant pas une option. Il nous faut parler de Dieu ; il nous faut le présenter aux hommes. 

            La première lecture et l’évangile de ce dimanche nous invitent alors à le faire en prenant Dieu comme il est, à laisser Dieu être le Dieu qu’il veut être. A l’appel d’Isaïe, allons à la recherche de Dieu tant qu’il se laisse trouver. Mais cherchons-le en laissant là nos catégories, nos schémas de pensée car autant le ciel est élevé au-dessus de la terre, autant mes chemins sont élevés au-dessus de vos chemins, et mes pensées, au-dessus de vos pensées, dit le Seigneur. Autrement dit, accueillons Dieu tel qu’il se révèle à nous, en nous souvenant du nom qu’il avait révélé jadis à Moïse : Je suis qui je suis, c'est-à-dire je suis celui dont tu auras besoin selon les circonstances de ta vie. Ou encore laisse-moi être pour toi celui que je t’estimerai nécessaire. Laisse-moi être Dieu, quoi ! Une belle manière de nous dire que nous ne pouvons, et nous ne devons pas, mettre la main sur Dieu. Dire à Dieu ce qu’il doit être pour nous, c’est déjà ne plus le laisser être Dieu à sa manière ; c’est déjà en faire une idole. 

            La parabole que Jésus raconte nous montre un maître de domaine qui va employer des ouvriers au petit matin. Il fixe avec eux un salaire qu’ils estiment justes (une pièce d’argent pour la journée de travail) puisqu’ils vont se mettre à son service. Et voilà que le maître du domaine recommence son embauche vers neuf heures, vers midi, vers trois heures et enfin une dernière fois vers cinq heures, à une heure de la fin de journée. La promesse de ce maître à tous ces autres embauchés est de leur donner ce qui est juste, sans autre précision de montant. Quand vient le temps de payer tout ce monde, il donne à chacun la même chose, qu’importe le temps qu’ils aient passé dans la vigne. La réaction des premiers embauchés, payés curieusement en dernier, ne se fait pas attendre. En recevant leur pièce d’argent, ils s’estiment lésés alors qu’ils sont les seuls qui avaient un contrat clair qu’ils ont accepté. Ils ont eu ce qui avait été acté le matin. Leur révolte vient du fait que le maître du domaine a jugé bon de donner à tous ce qu’il n’a défini qu’avec les premiers. Aurions-nous été les premiers que nous aurions sans doute réagi de la même manière. Nous estimons tous que celui qui travaille plus doit gagner plus. Souvenons-nous juste des réactions qu’a pu susciter la proposition d’un salaire universel faite par un candidat aux élections présidentielles. 

            Dès lors que nous imaginons que Dieu est celui qui nous rétribue pour nos actions, il faut que la rétribution soit juste à vue humaine. Ainsi le croyant le plus pieux, le plus ancien, le plus fidèle devrait avoir une meilleure place que celui qui vient de se convertir. Il est encore courant, dans certaines de paroisses, de croire que les gens croyants et pratiquants ont droit, par exemple, à la présence de la chorale pour des funérailles ou pour un mariage, alors que les autres, ceux que l’on ne voit jamais ou si peu, pourraient s’en passer. On me l’a fait comprendre ainsi au début de mon ministère : notre chorale ne chante que les mariages des familles de choristes. Et je pourrais multiplier les exemples de ce genre… Il y a des gens pour croire que, parce qu’ils sont engagés dans la paroisse, parce qu’ils vont à la messe tous les dimanches… ils ont droit à plus de la part de Dieu que le commun des mortels qui ne fait qu’assister à la messe de temps en temps. Nous avons nos valeurs, nos échelles de valeurs, et Dieu, s’il est juste, doit s’y conformer. Les ouvriers de la première heure récriminaient contre le maître du domaine : « Ceux-là, les derniers venus, n’ont fait qu’une heure, et tu les traites à l’égal de nous, qui avons enduré le poids du jour et la chaleur ! » 

            Heureusement pour nous, Dieu n’est pas le trésorier payeur général que nous imaginons souvent. Dieu est Dieu, à la manière de Dieu, et non à la manière des hommes. Heureusement aussi que Dieu ne se soucie pas de son image, mais uniquement de sa justice, de sa miséricorde et par-dessus tout, il se soucie de nous, il se soucie de l’homme, de tous les hommes, de tout l’homme. Rien de ce qui fait notre vie ne lui est indifférent : ni nos joies, ni nos peines, ni nos réussites, ni nos échecs. A chacun, quelle que soit sa vie, il propose la même chose : une alliance d’amour appuyée sur sa miséricorde infinie. Il n’y a pas d’autre contrat ; il n’y a pas d’autre rétribution. Dieu nous paie en amour et en miséricorde. Et c’est bien ainsi ; et c’est mieux ainsi pour nous. Ce que nous avons à rechercher, ce n’est pas le strapontin 3628 au paradis parce qu’il est plus proche de Dieu que le 10625. Ce que nous avons à chercher, c’est l’amour de Dieu pour nous ; ce qu’il nous donne d’expérimenter, c’est sa miséricorde à notre égard. Les ayant trouvé et expérimenté, nous serons alors invités à les vivre à notre tour avec nos frères et sœurs en humanité. Entendons bien la parole du maître à l’un des serviteurs de la première heure : Mon ami (noter l’intimité du mot), je ne suis pas injuste envers toi. N’as-tu pas été d’accord avec moi pour un denier ? Prends ce qui te revient, et va-t’en. Je veux donner au dernier venu autant qu’à toi : n’ai-je pas le droit de faire ce que je veux de mes biens ? Ou alors ton regard est-il mauvais parce que moi, je suis bon ? Qui est assez fou pour dire à Dieu comment il doit être Dieu ? Qui est assez fou pour dire à Dieu que la manière qu’il a d’être Dieu pour nous ne peut pas être la même que celle qu’il a pour d’autres ? 

            Laissons-là nos imaginaires sur Dieu. Laissons Dieu être Dieu à sa manière. Il ne nous en aimera que davantage. Laissons-le exercer sa miséricorde comme il l’entend et non comme nous la pratiquons entre nous. Il pourrait toujours se trouver quelqu’un qui estimerait que nous méritons moins d’amour et moins de miséricorde que lui ; s’il avait une place plus grande dans le cœur de Dieu que nous, nous serions perdus. Laissons à Dieu la possibilité d’être Dieu, pour tous et chacun à sa manière ; laissons l’amour de Dieu et sa miséricorde s’exercer envers nous selon nos besoins, sans nous préoccuper de la manière dont il les exercent pour les autres. Si nous croyons que Dieu est Unique, croyons aussi que son amour et sa miséricorde pour nous sont uniques. Et puisque ce sont les hommes qui sont différents, acceptons que cet amour et cette miséricorde uniques soit exercés de manière différente, pour répondre au mieux aux besoins de chacun. C’est ainsi que notre Dieu unique se veut Dieu pour tous. Amen.

samedi 24 août 2019

21ème dimanche ordinaire C - 25 août 2019

Un avantage, mais sans aucune garantie !






Un avantage mais sans aucune garantie : ainsi pourrait-on résumer la position du chrétien vis-à-vis du salut. C’est en tout cas ce qui ressort, me semble-t-il, de l’évangile de ce dimanche. 

Tout commence, comme souvent, par une question adressée à Jésus : Seigneur, n’y a-t-il que peu de gens qui soient sauvés ? A l’écouter ainsi, elle me fait penser à une question d’enfants : « maîtresse, qui aura droit à ? », en espérant, de la part de celui qui la pose, qu’il sera l’heureux bénéficiaire de la chose. Je suis persuadé que ce quelqu’un qui interroge Jésus s’attend à s’entendre répondre : ne t’en fais pas, tu le seras. De même que nous, entendant l’évangile et mesurant tous les efforts que nous faisons, espérons bien être de ceux qui seront sauvés. Enfin, ne sommes-nous pas venu à l’église, chaque dimanche, pour cela ? Pour nous assurer une place au paradis ? Il suffit d’écouter les parents qui demandent le baptême pour leurs enfants sans forcément qu’ils aillent très souvent à l’église : s’ils leur arrivent quelque chose, ils iront au paradis. Et voilà le baptême relégué au rang d’assurance vie ouvrant droit à l’éternité auprès de Dieu. Comme les choses seraient simples s’il en était ainsi ! 

A écouter la réponse de Jésus, il nous faut cependant vite déchanter. D’abord parce que Jésus ne répond pas à la question qui lui est posée. Aucun nombre n’est donné ; aucun « Ne t’en fait pas » n’est entendu. Mais une série d’affirmations qui sèment le doute : Efforcez-vous d’entrer par la porte étroite… Beaucoup chercheront à entrer mais n’y parviendront pas… Je ne sais pas d’où vous êtes… Il y aura des pleurs et des grincements de dents quand vous verrez tous les prophètes dans le royaume et que vous-mêmes vous serez jetés dehors… Oui, il y a des derniers qui seront premiers, et des premiers qui seront derniers. Et là tout le monde se met à transpirer parce que personne n’aime être le dernier, n’est-ce pas ! Peut-être comprenez-vous mieux maintenant pourquoi j’ai dit en ouverture d’homélie : un avantage mais sans aucune garantie ! 

Un avantage, le baptême en est forcément un : il nous fait fils de Dieu et nous le sommes, comme le dit le Rituel du baptême des petits enfants. Avec le baptême, nous avons toutes les cartes en main : nous avons le Père qui nous dit son amour, le Fils qui nous ouvre le chemin, l’Esprit Saint qui nous permet de comprendre et, dans certains cas, la Vierge Marie pour nous mener toujours plus vers son Fils. Sans oublier que nous sommes membres de l’Eglise, le peuple que Dieu appelle, guide, et fait grandir par ses sacrements. Manque-t-il quelque chose ? Dites-le nous vite pour que nous complétions nos atouts ! A bien écouter Jésus, il manque l’humilité et la justice : deux choses qui ne se reçoivent pas, mais qui se pratiquent. Parce que le baptême n’est pas un moment de notre vie, il est toute notre vie ; il ouvre à un art de vivre conforme à notre foi. Et cet art de vivre, Jésus le décline en creux dans sa réponse à ce quelqu’un qui l’interroge. Cet art de vivre commence par l’humilité (Efforcez-vous d’entrer par la porte étroite) qui nous évite de nous gonfler d’orgueil devant les autres ; l’humilité qui nous met à notre juste place face à Dieu qui sauve ; l’humilité qui fait que je ne revendique rien pour moi-même, mais qui me place en vérité à la suite du Christ, chemin vers le salut. Cet art de vivre consiste aussi à pratiquer la justice (éloignez-vous de moi, vous tous qui commettez l’injustice), à ne rien faire de mal, à ne rien dire de mal, à ne pas soutenir silencieusement le mal. 

Si le baptême est un avantage sur la route qui mène au salut, il n’est en aucun cas la garantie d’y parvenir. Le baptisé qui n’est pas humble, le baptisé qui commet l’injustice, s’entendra dire : Je ne sais pas d’où tu es ; éloigne-toi de moi ! Cette page d’évangile qui peut nous paraître sévère est encore une fois une page d’avertissement, une page qui invite à la conversion, à retrouver l’art de vivre qui correspond à celui qui a été reçu dans l’Eglise par le baptême. Elle est une invitation à une certaine sobriété, à nous débarrasser de ce qui nous grossit et à rejeter définitivement le mal hors de notre vie. Elle est une invitation à prendre au sérieux l’aujourd’hui de notre vie et à inscrire notre foi dans cet aujourd’hui. Il est vrai de croire que Dieu sauve tous les hommes en Jésus Christ, mort et ressuscité ; mais il est vrai aussi de croire que dès aujourd’hui, par ma foi et ma vie accordée à ma foi, je participe à mon salut. Dieu ne me sauvera pas malgré moi. Dieu ne me sauvera pas si je me complais dans l’injustice et l’orgueil. Rendons toute justice à Dieu en reconnaissant son désir de salut pour nous ; mais n’ayons pas l’orgueil de croire que parce que nous sommes chrétiens, catholiques de surcroît, nous sommes déjà sauvés. 

Soyons les premiers à désirer le salut, parce que c’est une bonne chose que de désirer ce que Dieu désire pour nous ; mais ne soyons pas les derniers à marcher humblement avec notre Dieu, ni les derniers à pratiquer la justice envers tous nos frères. Ces derniers là resteront éternellement les derniers, sauf au jour où le Christ appellera à la joie du Royaume. Ils seront alors les premiers à être jetés dehors. Nous voilà au moins tous prévenus : avec la foi, nous avons reçu un énorme avantage, mais absolument aucune garantie. Amen.

(L'image de notre paroisse n° 212, août-septembre 2004)


samedi 5 janvier 2019

Epiphanie - 06 janvier 2019

Avons-nous le droit de célébrer l'Epiphanie ?









L’actualité de cette fin de semaine est marquée, pour moi, par cette lettre anonyme hideuse adressée à un député de la Nation, à qui le ou les destinataires promettent la mort parce qu’il n’est pas blanc et qu’il serait venu profiter des avantages du pays (la France) ! Le reste de la lettre est encore plus abject et ne mérite pas qu’on le relaie. Je découvre cela au moment où je m’apprête à rédiger l’homélie de la fête de l’Epiphanie ; et je m’interroge : avons-nous le droit de célébrer encore cette fête quand des français, blancs apparemment, élevés sans doute au lait du christianisme, en arrivent à écrire pareilles horreurs ! Avons-nous le droit de célébrer l’Epiphanie, quand des responsables politiques, soucieux pour une fois d’installer une crèche dans les espaces publics, en retirent toutefois Melchior au motif qu’il est noir ?

La fête de l’Epiphanie, rappelons-le, nous fait célébrer la révélation du Fils unique aux nations, grâce à l’étoile qui les guidait (oraison de la solennité). Dieu lui-même convoque ainsi tous les peuples de la terre, quelles que soient leurs croyances ou leurs origines, à reconnaître en l’Enfant de la crèche le Fils qu’il a envoyé pour sauver tous les hommes qu’il a créés ! Ce faisant, c’est bien lui, Dieu, qui appelle tous les hommes à une fraternité universelle ; c’est bien lui, Dieu, qui nous oblige à reconnaître en tout homme un frère à accueillir, un frère à aider, un frère à aimer. Ceux que Dieu convoque ainsi dans la maison commune de notre humanité, puis-je moi les renvoyer au prétexte qu’ils n’ont pas la bonne couleur ? Ceux que Dieu aime d’un amour unique, puis-je moi les haïr au prétexte qu’ils me prendraient quelque chose qui me reviendrait de droit ? Ceux que Dieu a créés dans son unique amour, puis-je moi les anéantir au prétexte que je ne m’en reconnais pas le frère ? Comment puis-je seulement servir un tel Dieu qui semble faire tout son possible pour me contrarier ? Vous comprendrez bien, sœurs et frères en Christ, que c’est à celui qui refuse le projet d’amour de Dieu pour tous les hommes de changer et de se convertir, et non à Dieu de changer de projet. Vous comprendrez bien que c’est celui qui refuse ce projet d’amour qui doit s’ouvrir aux autres, et non aux autres de se retirer de sa présence. La terre que Dieu nous donne ne nous appartient pas ; elle est le bien commun de l’humanité. La France ne nous appartient pas ; elle est le bien commun de tous ceux et celles qui veulent vivre dans la liberté, la fraternité et l’égalité, d’où qu’ils viennent au départ, quelles que soient leurs opinions, leur foi ou leur non foi. Le refus de l’autre jusqu’à le menacer de mort n’est pas une opinion. Et notre pays devrait s’en souvenir, particulièrement après les camps de la mort que nos grands parents ont connu. 

Aujourd’hui, des étrangers viennent à la rencontre du Fils de Dieu, à l’invitation de Dieu lui-même. Aujourd’hui, nous sommes invités par Dieu lui-même à nous reconnaître tous frères, en ce Christ qu’il nous offre. Les lectures de cette fête nous montrent bien que ce n’est pas une nouvelle idée de Dieu : c’est un projet ancien, c’est l’unique projet de Dieu depuis les commencements. C’est l’unique projet de Dieu depuis qu’il s’est choisi un peuple particulier pour être lumière pour toutes les nations : les nations marcheront vers ta lumière, et les rois, vers la clarté de ton aurore, prophétisait Isaïe. Et Paul, approfondissant l’enseignement reçu du Christ par les Apôtres, affirme aux Ephésiens : ce mystère, c’est que toutes les nations sont associées au même héritage, au même corps, au partage de la même promesse, dans le Christ Jésus, par l’annonce de l’Evangile. Puisque l’Evangile est Bonne Nouvelle, nous ne saurions accepter des propos qui en réduisent la portée, ni des actes contraires à son enseignement. Regardons ce que ces étrangers nous apportent au lieu de ne voir que ce qu’ils seraient susceptibles de nous prendre. Regardons et apprécions l’or, l’encens et la myrrhe de ces rencontres avec celui qui nous est différent mais non indifférent, de celui qui nous est autre mais non hostile. Rejetons de notre vie les germes d’Hérode qui ira jusqu’à massacrer les nouveau-nés d’Israël, parce qu’incapable de s’ouvrir à la nouvelle d’un Dieu fait homme, d’un nouveau Roi pour l’univers. Cultivons le message des anges reçu à Noël et amplifié par cette Epiphanie : ils chantaient la gloire de Dieu et la paix pour tous les hommes que Dieu aime ! 

Pouvons-nous encore célébrer l’Epiphanie aujourd’hui, interrogeais-je en début d’homélie ? Nous le pouvons et nous le devons, pour toujours nous souvenir de l’unique projet de Dieu et le rendre toujours plus actuel, toujours plus réel. Ce que Dieu a accompli en Jésus Christ, poursuivons-le et vivons-le intensément. Ainsi nous participerons à construire ce monde où tous les hommes vivent en frères, par la grâce de Dieu et la volonté de son peuple. Amen.


(Jérôme BOSCH, L'adoration des Mages, vers 1510)

samedi 30 septembre 2017

26ème dimanche ordinaire A - 01er septembre 2017

La conduite du Seigneur n'est pas la bonne ?




La conduite du Seigneur n’est pas la bonne. C’est bien, selon Dieu lui-même, le reproche qui lui est fait par les hommes, selon ce que nous rapporte le prophète Ezéchiel dans la première lecture de ce dimanche. C’est la première fois que nous entendons cette parole ainsi. En effet, il y a trois ans, nous lisions encore ce passage dans l’ancienne traduction liturgique. Et elle nous disait ceci : la conduite du Seigneur est étrange. Une modification d’accent qui traduit une différence d’attitude spirituelle. 
 
La conduite du Seigneur est étrange, disait donc l’ancienne traduction. Nous pouvons comprendre ce mot étrange de trois manières. Il y a d’abord étrange au sens d’étranger. Autrement dit, l’homme reconnaît que Dieu n’agit pas comme lui. C’est une manière de dire que, chez les hommes, on ne fait pas comme ça, mais sans connotation morale. Mais qui a bien pu dire, ou seulement penser, que Dieu devait faire comme nous ? Est-ce cela que nous attendons de Dieu ? Qu’il soit juste comme nous ? Un tel Dieu ne nous serait d’aucune utilité ; il ne nous entrainerait pas bien loin ; il ne nous permettrait pas de prendre de la hauteur. Il serait à notre image ! 
 
Nous pouvons ensuite entendre ce mot étrange au sens de curieux, au sens où la conduite de Dieu nous étonne parce qu’on ne la comprend pas de suite. Elle pique notre curiosité et nous oblige à réfléchir, à décrypter pour mieux comprendre. J’avoue que cela me convenait plutôt bien. C’était le signe que l’homme devait se mettre en route, en recherche : Dieu était quelqu’un à comprendre, quelqu’un qui me sortait de mon ordinaire, poussait ma réflexion dans ses derniers retranchements. Ma curiosité au sujet de Dieu, je me devais de l’assouvir. Je devenais un chercheur de Dieu, un archéologue de sa volonté. 
 
Enfin, nous pouvions comprendre étrange au sens de bizarre. Cela ne se fait pas d’agir ainsi, au sens où ce n’est vraiment pas bien. Il y a là un jugement porté sur l’agir de Dieu, et un jugement plutôt négatif. L’homme se place au-dessus de Dieu, il est convaincu de faire mieux que lui ; il considère surtout que Dieu a tort de faire ainsi. Cette dernière compréhension du mot étrange nous rapproche de la nouvelle traduction. Là où nous avions le choix, elle oriente clairement ce que l’homme dit et pense de Dieu. 
 
La conduite du Seigneur n’est pas la bonne. Il n’y a aucune autre interprétation possible. Vérification faite dans différentes traductions de la Bible, elle se rapproche de celle qui est retenue par la Bible de Jérusalem (la conduite du Seigneur n’est pas juste), comme de celle de la TOB (la conduite du Seigneur n’est pas correcte). L’homme porte donc bien sur Dieu un regard moralisateur ! L’homme fait la morale à Dieu quand Dieu lui s’abstient de le faire pour lui proposer plutôt une alliance, un chemin de vie supérieur. Non seulement l’homme reconnaît que Dieu n’agit pas comme lui, mais en plus il dit que ce n’est pas bon de faire ainsi. Et que reproche l’homme à Dieu exactement dans sa conduite ? Il lui reproche sa miséricorde ! Elle s’exprime ainsi : Si le méchant se détourne de sa méchanceté pour pratiquer le droit et la justice, il sauvera sa vie. Dieu laisse toujours une chance à l’homme de se convertir, de revenir vers plus de justice, de pratiquer le droit, même après avoir pratiqué longtemps le Mal. Cette miséricorde a une exigence : celle de rester dans le bien retrouvé. En effet dit Dieu, Si le juste se détourne de sa justice, commet le mal, et meurt dans cet état, c’est à cause de son mal qu’il mourra. Sans doute est-ce cela qui choque l’homme. On veut bien accepter que le méchant puisse être sauvé s’il a bien manifesté son retour à la justice (après tout, ça pourrait être nous, et nous aimons bien l’idée d’un pardon s’il est pour nous. Pour les autres, ça se discute, n’est-ce pas). Mais qu’un homme juste durant toute sa vie, et qui vient à mourir après avoir commis un seul acte mauvais, soit définitivement perdu, voilà qui n’est pas possible. Ça pourrait être nous aussi. Nous aurions perdu toute une vie à faire le bien ! Proprement inadmissible, sauf si cela concerne le voisin que l’on n’aime définitivement pas. Il l’aura bien mérité, non ? 
 
La conduite du Seigneur n’est pas la bonne. Mais qui est l’homme pour parler ainsi ? Qui est l’homme pour juger ainsi l’agir de Dieu ? Qui est l’homme pour fixer les règles de la justice ? Juger Dieu ainsi, n’est-ce pas déjà l’exclure de notre vie ? Juger Dieu ainsi, n’est-ce pas vouloir se prendre pour Dieu ? Mais alors, si l’homme se prend pour Dieu dont il dit qu’il n’est pas juste, le jugement de l’homme sur Dieu est-il juste ? Ou son jugement rejoint-il l’injustice supposée et déclarée de Dieu ? 
 
Heureusement, Dieu n’agit pas comme l’homme ! Heureusement, Dieu ne pense pas comme l’homme ! Heureusement, la justice de Dieu dépasse celle des hommes ! Heureusement, sinon pauvres de nous ! Si Dieu était comme nous, nous serions jugés sur nos propres principes qui visent plus à exclure qu’à pardonner. Si Dieu était comme nous, nous serions jugés sur des critères de ressemblance : il est bon parce qu’il est comme moi ; il n’est pas bon parce que différent de moi. Si Dieu était comme nous, il aurait sur nous un jugement définitif dès le départ de notre vie. Or Dieu ne juge pas ainsi. Dieu est patient avec nous ; il nous invite sans cesse à la conversion ; il nous laisse le temps du repentir ; il se réjouit de nous voir revenir, même et surtout après une longue absence, même et surtout après un long temps loin de lui. 
 
La conduite du Seigneur n’est pas la bonne. Est-ce si sûr ? Personnellement je n’en vois pas de meilleure et je prie Dieu de convertir le cœur des hommes à sa manière de les voir, à sa manière de les juger, à sa manière d’être patient avec tous. Comme notre monde serait bon, si nous portions sur lui le regard que Dieu porte sur nous. Comme notre monde serait bon si nous agissions avec tous comme Dieu agit avec nous. Oui, il est droit, il est bon le Seigneur ; qu’il nous enseigne ses voies. Amen.


(Dessin de M. Leiterer)

samedi 22 octobre 2016

30ème dimanche ordinaire C - 23 octobre 2016

Un pauvre crie ; le Seigneur entend.




Un pauvre crie ; le Seigneur entend. L’antienne du psaume de ce dimanche donne le ton et nous fait comprendre, dans le foisonnement des paroles entendues, ce qui est utile, ce qu’il est bon de retenir. Au cœur de la foi biblique, il y a bien cette certitude, profondément ancrée, que Dieu ne reste pas sourd à celui qui crie vers lui.  
 
Ben Sirac le Sage proclame aussi cette certitude : le Seigneur est un juge qui se montre impartial envers les personnes. Il ne défavorise pas le pauvre, il écoute la prière de l’opprimé. Voilà prévenus celles et ceux qui ne respectent pas la justice, celles et ceux qui oppriment, celles et ceux qui exploitent les hommes. Les pauvres, les opprimés, les exploités ont un défenseur puissant, un protecteur qui veille. Quand bien même Dieu voudrait rester sourd à leurs appels, la prière du pauvre traverse les nuées… il persévère tant que le Très-Haut n’a pas jeté les yeux sur lui, ni prononcé la sentence en faveur des juste et rendu justice. Il nous faut alors nous souvenir de la parole de Jésus entendue dimanche dernier : Dieu ne ferait pas justice à ses élus qui crient vers lui jour et nuit ? Les fait-il attendre ? Je vous le déclare : bien vite, il leur fera justice. Si donc tu veux que ta prière soit entendue, présente-la à Dieu comme un pauvre, comme quelqu’un qui attend tout de lui. Crie vers lui sans cesse. 
 
N’est-ce pas cette même certitude que Jésus lui-même enseigne encore ce dimanche lorsqu’il raconte la parabole du pharisien et du publicain qui montent au Temple pour prier ? Pourquoi l’un est-il entendu et rendu juste et pas l’autre ? Ils se tournent pourtant tous deux vers le même Dieu, dans le même lieu, le Temple, demeure du Très-Haut au milieu des hommes. Parce que l’art et la manière de présenter à Dieu leur prière n’est pas identique. Il y a le pharisien qui est plein de lui, plein des bonnes actions qu’il réalise assurément. Et il y a le publicain qui se sait pauvre et pécheur ; il sait qu’il n’égalera jamais Dieu. Il n’a rien d’autre à mettre en avant que ses limites, ses faiblesses, attendant de Dieu un signe, un geste, un pardon, un amour renouvelé. Il est un pauvre, y compris dans sa foi, y compris dans sa manière de la vivre et il attend de Dieu sa miséricorde. Comment Dieu, source de toute miséricorde, pourrait-il rester sourd à cet appel au secours ? 
 
Cette certitude que Dieu répond au cri du malheureux est celle qui remplit l’Eglise lorsqu’elle célèbre le sacrement du baptême. Elle ne baptise pas des gens parfaits ; elle ne réserve pas seulement son accueil à ceux qui croient parfaitement. Elle ouvre les portes de son Eglise à ceux qui savent que Dieu est tout, que tout vient de lui, et que devant lui, nous ne sommes que petits, pécheurs, faibles. Le baptême est donné pour la rémission des péchés. C’est le premier sacrement du pardon. L’enfant que nous accueillons au cours de cette eucharistie et qui passera tout à l’heure par les eaux baptismales sera ainsi libéré du péché, du Mal et de la Mort. Par ce bain d’eau, il sera reconnu enfant de Dieu et Dieu l’adoptera comme sien pour une vie sans fin. Nous ne le présentons pas parce que nous sommes de bons chrétiens ; nous le présentons parce que nous savons que Dieu peut tout pour lui et qu’il marchera à ses côtés, veillant sur lui, pour le conduire à la vie éternelle. Le baptême n’est définitivement pas un sacrement pour les parfaits, mais pour celles et ceux qui ont besoin de Dieu, qui ont le désir de Dieu. Et parce que Dieu entend la prière de ceux qui le désirent, il répond favorablement à cette demande. L’eau de la vie jaillira au milieu de nous, Dieu s’engagera envers cet enfant, il fera alliance avec lui. 
 
Cette alliance, nous l’avons tous vécu. Sans doute, si nous avons été baptisés bébé, ne nous en souvenons-nous pas. Mais nous avons grandi sous le regard de Dieu. Nous ne sommes ni pires, ni meilleurs que les autres : certains jours un peu plus pharisien, certains jours un peu plus publicain. Souvenons-nous tout au long de notre vie de ce que le psalmiste nous a fait chanter : un pauvre crie, le Seigneur entend. Gardons au cœur le désir vrai de Dieu ; que le baptême que nous allons célébrer renouvelle la source vive qui coule en nous. Et nous saurons nous situer en fils devant Dieu qui nous aime ; et nous saurons rendre grâce à Dieu, non de ce que nous sommes ou faisons, mais de ce que Dieu réalise pour nous, jour après jour. Qu’il soit le Maître de notre vie, aujourd’hui et toujours. Amen.

(Dessin de Jean-Yves DECOTTIGNIES, in Mille dimanches et fêtes, Année C, éd. Les Presses d'Ile de France)

samedi 12 mars 2016

05ème dimanche de Carême C - 13 mars 2016

Acte 5 de la miséricorde : laisser une chance à un avenir !




Maître, cette femme a été surprise en flagrant délit d’adultère. Or, dans la Loi, Moïse nous a ordonné de lapider ces femmes-là. Et toi, que dis-tu ? Nous sentons bien, en entendant cette interpellation de Jésus que l’histoire doit mal finir. Jean a-t-il vraiment besoin de préciser que les scribes et les pharisiens parlaient ainsi pour le mettre à l’épreuve, afin de pouvoir l’accuser ? Le seul fait qu’ils n’amènent auprès de Jésus que la seule femme montre bien leurs intentions hostiles. Ils ne veulent pas engager le procès de l’adultère mais bien celui de Jésus. Comment va-t-il s’en sortir ? En faisant œuvre de miséricorde à plus d’un titre ! 
 
Curieusement, il me semble que les premiers bénéficiaires de la miséricorde de Jésus soient justement et paradoxalement… les scribes et les pharisiens ! En les renvoyant à leur propre condition [Celui d’entre vous qui est sans péché, qu’il soit le premier à lui jeter une pierre], il éclaire ceux qui sont dans le doute et qui sont venus chercher conseil auprès de lui. Il leur évite surtout d’être accusé d’avoir manipulé la justice, ce qu’ils ont fait de toute manière en oubliant la moitié du crime d’adultère ! Jamais, avant ce jour, nous aurions imaginé qu’un adultère se commette tout seul ; il faut nécessairement être au moins deux ! Jésus ne les dénonce pas publiquement ; il ne les place pas devant leurs contradictions ; il les invite à s’examiner. Sans avoir besoin de dire grand-chose, il a instruit ces ignorants qui, lorsqu’ils comprennent enfin, se sont en allés un par un, en commençant par les plus âgés. Deux œuvres de miséricorde spirituelles en leur faveur ! J’espère qu’ils auront été reconnaissants pour ce bénéfice. 
 
Venons-en à la femme accusée d’adultère. Vous remarquerez d’abord que Jésus ne semble pas tellement s’intéresser à elle : il ne lui demande pas d’explication ; il semble même ailleurs au départ, s’abaissant pour écrire, Dieu sait quoi, sur le sol. Vous remarquerez aussi qu’elle ne se défend pas. Elle n’a pas le réflexe si courant de dire : ce n’est pas moi ; c’est la faute de l’autre. Elle est consciente de son péché, elle reste silencieuse. Veut-elle éviter d’aggraver son cas ? Son silence manifeste-t-il son regret ? Sans doute. Quand enfin il ne reste plus qu’elle et Jésus, celui-ci ne l’interroge pas sur son crime, mais sur ses accusateurs : Femme, où sont-ils donc ? Personne ne t’a condamnée ? Le motif de sa présence importe peu ; Jésus n’est pas curieux de savoir ce qu’elle a fait, avec qui elle l’a fait et comment elle l’a fait. Ce qui excite la curiosité de Jésus, ce sont les autres, les accusateurs soudain évanouis. Après tout, ce sont eux qui sont venus vers Jésus avec une demande, pas cette femme. Mais, à cette femme qui ne demandait rien, va être fait une grande grâce : la grâce du pardon. Personne ne t’a condamnée ? Moi non plus je ne te condamne pas. Va, et désormais ne pèche plus. Jésus est-il trop cool avec cette femme ? Veut-il nous dire que l’adultère, après tout, ce n’est pas si grave ? Ceux qui attendaient un grand traité sur le lien conjugal et son caractère sacré en sont pour leur frais. Mais n’allez pas croire pour autant que Jésus favorise le péché. Il ne condamne pas la femme, mais il ne l’autorise pas davantage à poursuivre : désormais ne pèche plus. Saint Augustin a écrit dans son traité sur saint Jean : Le Seigneur a porté condamnation, mais il a condamné le péché et non pas le pécheur. En invitant la femme à ne plus pécher, c’est bien l’adultère qu’il condamne ; ne recommence pas ! La femme, elle, il la libère, il lui rend sa dignité. Les scribes et les pharisiens voulaient exercer la justice ; Jésus exerce la miséricorde. Il va au-delà de la justice en laissant une chance à un avenir pour cette femme. Il nous rappelle ainsi que personne n’est à identifier à son péché, et s’il faut condamner le péché, il faut faire miséricorde à celui qui le commet. Au péché, la fin ; aux hommes, un avenir nouveau, libéré du péché, du mal et de la mort. Voici que je fais une chose nouvelle, dit Dieu par son prophète Isaïe. Cette nouveauté absolue, c’est bien l’exercice de la miséricorde par Dieu lui-même. Il n’est pas celui qui punit, il n’est pas celui qui condamne ; Dieu est celui qui nous sauve ; Dieu est celui qui nous libère ; Dieu est celui qui nous ouvre un avenir : si Dieu n’est pas ainsi, alors changez-en, trouvez-en un autre. Pour reprendre saint Paul entendu dans la seconde lecture, une seule chose compte : oubliant ce qui est en arrière [le péché, la vie sans Dieu], et lancé vers l’avant [une connaissance toujours plus grande de Jésus Christ], je cours vers le but en vue du prix auquel Dieu nous appelle là-haut dans le Christ Jésus. Ce but, c’est bien notre avenir, à savoir une vie libérée, une vie tout entière sous le signe du Christ. Au péché, la condamnation ; au pécheur, la liberté et la vie. Nous retrouvons ce que le pape François ne cesse de demander aux prêtres confesseurs : détester le péché mais aimer le pécheur pour qu’il découvre la tendresse et la miséricorde de Dieu et qu’il comprenne enfin à quel point il est aimé. 
 
Faire miséricorde, ce n’est pas être laxiste ; faire miséricorde, ce n’est pas autoriser tout et n’importe quoi. Faire miséricorde, c’est aller au-delà de la justice et laisser un avenir ouvert à l’autre, à celui qui m’a blessé, à celui qui a mal agit envers moi. Nous saisissons alors mieux l’importance de la miséricorde ; sans elle, sans l’avenir qu’elle ouvre, la vie n’est pas possible. Sans miséricorde, il n’y a plus d’humanité ; sans miséricorde, il n’y a plus que des règles à respecter impérativement sous peine de mort. Sans miséricorde, l’homme perd l’image et la ressemblance avec Dieu voulu par celui-ci depuis les origines. La miséricorde que nous exerçons est bien le signe que Dieu vit en nous et que nous vivons de Dieu.
 
Il nous faut remercier la femme adultère : grâce à elle, Jésus a pu nous dire qu’au-delà de la justice, il y a la miséricorde ; au-delà du péché, il y a un avenir toujours possible ; au-delà du pécheur, il y a l’humanité que Dieu veut réconciliée avec lui. Que ces dernières semaines de carême soient pour nous celles d’un pardon accueilli, d’une liberté renouvelée, d’un avenir retrouvé. Amen.
 
(Dessin de la revue L'image de notre paroisse, n° 207, mars 2004, éd. Marguerite)

samedi 28 novembre 2015

01er dimanche de l'Avent C - 29 novembre 2015

Avec Jérémie, nous accueillons un Messie, Germe de Justice.


 



Une nouvelle année liturgique, un nouveau temps liturgique ; mais c’est toujours la même foi qui nous réunit et qui nous met en route à la rencontre du Dieu vivant et vrai. Pourtant, cet avent a quelque chose de particulier que les avents des deux dernières années n’avaient pas. L’avez-vous remarqué ? En ce temps de l’Avent du cycle C, ce n’est pas l’unique prophète Isaïe qui nous accompagne, mais quatre prophètes : un pour chaque dimanche ! Quatre prophètes de la première alliance vont nous apprendre à accueillir celui qui, dans la nouvelle alliance, sera bien plus qu’un prophète : le Christ Sauveur. En ce premier dimanche, c’est le prophète Jérémie qui nous livre une parole. 

Connaissez-vous Jérémie ? Il est encore très jeune lorsque le Seigneur l’appelle à quitter son village d’Anatot pour se rendre à Jérusalem. Il est appelé pour porter aux hommes la Parole de Dieu, comme tous les prophètes. Et pourtant, il a une place particulière, selon moi, dans le concert des prophètes du Premier Testament. Au début de son ministère, son pays est en paix, mais ses habitants ont oublié la loi de Dieu. Chacun ne pense qu’à lui ; le mal semble triompher dans certains milieux, et plus personne ne cherche vraiment Dieu. Mais bon, tout va bien ! Jérémie est envoyé dire aux hommes qu’il faut revenir à la loi de Dieu, qu’il serait bon de penser aux autres. Et si rien ne devait changer, alors ce sera la guerre, la destruction et la ruine de Jérusalem. Personne ne le croit ; tous rient de lui. Mais lui, fidèlement, porte la Parole de Dieu, à temps et à contre temps, au risque de sa liberté, voire de sa vie ! Beaucoup, en effet, voudraient se débarrasser de ce gêneur, de cet empêcheur de faire le mal, de ce dévot de Dieu d’un autre âge. Souvent gagné par le découragement, Jérémie poursuit cependant avec une fidélité exemplaire sa mission. L’Histoire lui donnera raison. L’armée de Nabuchodonosor assiège Jérusalem : c’est la guerre ! Et ceux qui riaient de Jérémie comprennent trop tard. Jérémie, lui, ne se réjouit pas d’avoir eu raison contre tous. Il reste fidèle à son Dieu et à sa Parole. Lorsque le pays était en paix, il prêchait la guerre ; maintenant que le pays est en guerre et qu’une partie de la population est déportée, lui achète un champ, annonçant par-là que Dieu fera grâce et miséricorde et que viendra le temps où cette terre reviendra au peuple de Dieu. De prophète de malheur, il devient prophète d’espérance, car Dieu ne saurait laisser son peuple aller vers sa perte.

Comme les autres prophètes, Jérémie comprend vite que Dieu va envoyer son Messie. Nous avons entendu, dans la première lecture, en quels termes il en parle : ce Messie est Germe de Justice, il exercera le droit et la justice. Cette insistance sur la justice ne doit pas nous tromper. Le Messie qui vient n’est pas un juge à notre mesure ; il ne vient pas venger Dieu de celles et ceux qui se sont détournés de lui. La justice qu’exercera le Messie annoncé par Jérémie est d’abord source de salut. Nous pouvons dire que, dans le langage de Jérémie, Germe de Justice équivaut à Germe de Salut. Le Messie qu’il annonce est un Messie Sauveur ;sa justice est celle qui place les humbles au premier plan. Dieu n’a que faire de vengeance. Ce que Dieu veut, c’est un peuple qui lui soit acquis, un peuple fidèle à son Alliance, un peuple qui respecte la loi de Dieu, la seule qui procure vie et bonheur. Il existe un très beau passage dans le livre de Jérémie, au chapitre 31, 31-34 : Voici venir des jours, oracle du Seigneur, où je conclurai avec la maison d’Israël une alliance nouvelle. Non pas comme l’alliance que j’ai conclue avec leurs pères, le jour où je les ai pris par la main pour les faire sortir du pays d’Egypte – mon alliance qu’eux-mêmes ont rompue bien que je fusse leur Maître ! Mais voici l’Alliance que je conclurai avec eux après ces jours-là. Je mettrai ma loi au fond de leur être et je l’écrirai sur leur cœur. Alors je serai leur Dieu et ils seront mon peuple. Une loi qui ne sera plus extérieure à l’homme, mais inscrite au plus profond de son être. Lorsque l’on sait que l’homme de la Bible prend ses décisions avec son cœur, on comprend la puissance de cette nouvelle alliance : la loi de Dieu étant inscrite dans le cœur de chacun, chaque décision de l’homme sera marquée de cette empreinte divine. Et le salut promis devient réalité : Je serai leur Dieu et ils seront mon peuple. N’est-ce pas cela « être sauvé » ? N’est-ce pas là la source de l’unique et vrai bonheur ? 

Malgré les événements difficiles de sa vie, malgré des emprisonnements injustes et injustifiés, Jérémie est resté fidèle au Dieu qui sauve, au Dieu de l’Alliance. Il est celui envers qui Dieu a exercé sa justice au vu et au su de tous. Quand il nous dit que le Messie promis est Germe de Justice, source du salut, nous pouvons lui faire confiance et, avec lui, entrer dans cette fidélité nécessaire au seul et vrai Dieu. Avec lui, attendons ce Messie, Germe de Justice et source du salut. Amen.

(Dessin de Mr Leiterer)

samedi 5 septembre 2015

23ème dimanche ordinaire B - 06 septembre 2015

Quand Dieu se venge...




Voici votre Dieu : c’est la vengeance qui vient, la revanche de Dieu ! Vengeance, revanche : voilà bien des mots auxquels nous ne sommes pas habitués lorsque l’on parle de Dieu. Des générations de prédicateurs ont tout fait pour évacuer l’image d’un Dieu jaloux, d’un Dieu méchant, d’un Dieu dont il faut avoir peur. Et voilà que la liturgie nous parle de la vengeance de Dieu ! Nous aurait-on trompés ? 
 
Il faut bien lire tout l’extrait proposé à notre méditation pour bien comprendre de quoi il s’agit. Rien ne serait pire aujourd’hui que de sortir ces mots de leur contexte. Quand Dieu se venge, c’est pour sauver son peuple. Il vient apporter un mieux-être à ceux  qui sont marqués par une limite : les yeux des aveugles se dessilleront, les oreilles des sourds s’ouvriront. Alors le boiteux bondira comme un cerf, et la bouche du muet criera de joie ; car l’eau jaillira dans le désert… Quand Dieu se venge, il supprime le Mal qui frappe l’homme. Nous pourrions citer encore ici le psaume 145 qui a servi de réponse à la Parole entendue en Isaïe. Nous constaterions encore que, quand le Seigneur se venge, c’est le Mal qui recule ; c’est la fidélité de Dieu à son Alliance qui est rappelée. J’aime cette idée que Dieu se venge du Mal qui nous frappe, parce qu’il nous aime et nous veut heureux et libres ! Le thème de la vengeance de Dieu vient nous rappeler que la patience de Dieu est grande, certes ; mais si le péché surabonde, son sens de la justice ouvre la voie à sa vengeance. Pour Dieu, le Mal ne peut, ni ne doit, prendre le pas sur l’homme. L’homme est à Dieu, et Dieu protège son œuvre. 
 
Peut-être est-ce pour éviter au peuple, renouvelé dans la mort et la résurrection du Christ, la vengeance de Dieu, que saint Jacques rappelle aux premiers croyants au Christ qu’il ne faut pas faire de différences entre [les hommes]. S’ils s’entêtaient à mettre à l’honneur les gens riches et à repousser les pauvres en bout d’assemblée, sans doute risqueraient-ils d’attirer sur eux la vengeance de Dieu ! D’où son invitation à aucune partialité envers les personnes, rappelant au passage que les pauvres sont le choix de Dieu, les préférés de Dieu. La charité inventive et active est le meilleur rempart à la vengeance de Dieu. S’il l’homme est juste en toutes ses voies, Dieu n’aura pas à exercer sa vengeance pour rétablir l’équilibre entre les hommes. 
 
Dans l’Evangile, Marc nous montre Jésus qui, à sa manière, exerce la vengeance de Dieu lorsqu’il rend l’ouïe et la parole à un sourd. Il accomplit ce qu’Isaïe a annoncé. Mais surtout il exerce cette vengeance en faveur de tous les hommes. En effet, Marc insiste lourdement sur le lieu où passe Jésus, en plein territoire de la Décapole. Autant dire qu’il est chez les étrangers ! Et c’est là, sans doute en faveur de l’un d’eux, qu’il réalise ce miracle et qu’il ouvre un homme à la tendresse de Dieu à son égard. Il le venge de son passé d’exclusion qui l’empêchait d’entendre et de parler correctement. Avec Jésus, Dieu ne venge pas seulement ceux de son peuple qui auraient à souffrir du Mal ; il venge tout homme. L’origine géographique, voire religieuse, n’a aucune importance ; Dieu aime tout homme et intervient en faveur de tout homme soumis à la loi du Mal. Il vient refaire toutes choses nouvelles pour chacun et pour tous. La vengeance de Dieu ne discrimine personne ; elle porte le salut à tous. Quiconque a besoin d’être libéré, quiconque a besoin d’un mieux dans sa vie, peut se tourner vers lui et espérer de lui qu’il exerce sa justice, qu’il rétablisse le bon droit. 
 
Quand Dieu se venge, il exerce sa justice envers tout homme qui en a besoin. En posant des actes de charité et de miséricorde, nous aidons Dieu à accomplir sa vengeance et à rétablir chacun dans ses droits, dans sa dignité de fils de Dieu, créé à son image et à sa ressemblance. La vengeance de Dieu est loin de nos petites vengeances mesquines. Quand Dieu se venge, le monde et l’homme s’en portent mieux. Avec le psalmiste, nous pouvons louer Dieu qui prend soin de chacun et répand le bon droit et la justice. Amen.

samedi 16 mars 2013

05ème dimanche de Carême C - 17 mars 2013

Croire, avec la femme adultère, c'est faire confiance à Jésus.



Est-ce qu’ils se connaissaient, ces deux là, qui sont mis en présence l’un de l’autre au hasard d’un énième piège pour faire tomber Jésus ? Ils se retrouvent face à face, avec chacun, une épée de Damoclès au-dessus d’eux. Ces deux là ? Ce sont la femme adultère bien sûr et Jésus. Ils se retrouvent tous deux coincés dans une histoire qui semble n’avoir aucune autre issue que la mort. La mort pour la femme surprise en état d’adultère (c’est la Loi qui le dit) ; la mort de Jésus, parce que toute cette mise en scène, c’est bien, in fine, pour le faire tomber lui, pour le mettre à l’épreuve afin de pouvoir l’accuser. Ils sont malins, les opposants de Jésus : d’une pierre, ils feraient deux coups ! Mais c’était sans compter sur Jésus ! Il ne faut jamais sous-estimer Jésus et sa justice ; ils vont l’apprendre à leur dépend.

La justice, ce n’est certainement pas ce qui anime les sentiments des scribes et des pharisiens. Ils amènent à Jésus une femme qu’on avait surprise en train de commettre l’adultère. Certes, mais où est l’autre ? Il faut être deux, me semble-t-il, pour commettre un adultère. Si elle est coupable, l’autre ne l’est-il pas tout autant ? Pourquoi cette femme est-elle seule à comparaître ? Jésus n’exprime aucune de ces objections, mais je sens bien, dans son attitude qu’il n’en pense pas moins. Le piège est grossier ; la réponse sera fine ! Pour prendre de la hauteur, Jésus s’abaisse pour dessiner sur le sol. Sa justice ne sera pas celle des scribes et des pharisiens. Sa réponse, aux questions pressantes des accusateurs, est sans appel : Celui d’entre vous qui est sans péché, qu’il soit le premier à lui jeter la pierre. Jésus jette un pavé dans la marre et s’en retourne près du sol pour dessiner à nouveau.

J’ai longtemps été surpris par cette attitude. Jésus ne mène pas l’instruction ; il n’interroge même pas la femme, ne cherche pas à comprendre. Il ne renvoie pas la femme à son péché ou à son inconduite ; il renvoie les accusateurs à la leur. Si vous pensez qu’elle mérite la mort, et bien soit ! Mais que ce soit celui d’entre vous qui n’a jamais rien fait de mal qui commence la lapidation. Il n’excuse pas la femme, il n’objecte pas sur les failles du procès ; il renvoie les accusateurs à leur propre vie. Pour condamner quelqu’un, il faut être soi-même irréprochable ! Le piège qui devait se refermer sur Jésus et sur la femme, voilà qu’il se referme sur cette foule vociférante. Jésus semble dire que nous sommes tous complices du péché ; si quelqu’un lui jetait la pierre alors que lui-même aurait péché, il pourrait bien être destinataire de la prochaine pierre. Ils s’en allaient, l’un après l’autre, en commençant par les plus âgés. Jésus est sauvé pour l’instant, mais la femme, que devient-elle ? Jésus lancera-t-il la première pierre, lui qui est sans péché ?

La femme justement, pendant tout ce temps, ne dit rien, ne se défend pas. Elle sait ce qu’elle a fait ; elle ne se cherche pas d’excuse ; elle ne supplie même pas. Connaît-elle Jésus ? A-t-elle entendue parler de lui, de sa bonté, de sa miséricorde, de son message de salut ? Je ne sais pas. En tout les cas, elle est bien calme, pour une femme qui risque la mort. A moins que ce ne soit le remord qui la fige et mure dans ce silence ! Elle attend, simplement. Elle connaît les hommes et ce dont ils sont capables ; mais voilà qu’ils sont tous partis. Il ne reste plus que celui-là. Il ne l’a pas encore accusé, il ne l’a pas regardé avec envie, il ne l’a pas rabaissé. Au contraire, il va la redresser, la remettre en route, pour un avenir meilleur : Personne ne t’a condamnée ? Moi non plus, je ne te condamne pas. Va, et désormais ne pèche plus. Il ne la renvoie pas seulement chez elle ; il ne la renvoie pas davantage à son passé. Il lui ouvre un avenir. Il n’accepte pas ce qu’elle a fait, mais voit en elle plus qu’une femme adultère. Il voit en elle quelqu’un qui est capable de mieux, capable d’une autre vie, capable de vivre libérée du Mal. N’est-ce pas pour cela qu’il est venu, lui, Jésus ? Pour apprendre aux hommes qu’ils sont libérés du péché et de la mort ? Cette femme, risquant la mort à cause de ses actions, trouve la vie, en Jésus ; elle devient le témoin de ce que nous pouvons vivre à notre tour, malgré notre péché, si nous venons vers Jésus, et si nous mettons notre confiance en lui. Grâce à la femme adultère, nous découvrons que croire, c’est faire confiance à Jésus. Si elle n’avait pas eu un peu confiance, elle se serait débattue et justifiée ; elle aurait aussi pu s’enfuir après le départ de la foule. Mais elle est restée auprès de Jésus, sans rien dire ; elle a attendu que Jésus se lève. N’est-ce pas ainsi qu’elle manifeste sa confiance, sa foi en cet homme si différent de ceux qu’elle a rencontré jusqu’ici ?

Faire confiance à Jésus : tout est là. Lui faire confiance au point de le suivre là où lui veut nous emmener. N’est-ce pas ce qu’a fait Benoît XVI, lorsqu’il a accepté son élection il y a 8 ans ? N’est-ce pas ce qu’il a encore fait lorsqu’il a renoncé à sa charge pour servir l’Eglise dans le silence et la prière ? Faire confiance à Jésus, n’est-ce pas ce qu’a fait François en acceptant à son tour d’être évêque de Rome et d’assurer à ce titre la communion de toutes les églises particulières ? N’est-ce pas ce qu’il nous demande déjà lorsqu’il nous dit, dans sa première homélie, que sans Jésus, nous ne sommes qu’une ONG pitoyable ? Oui, tout est là, dans la confiance que nous faisons à Jésus. Cette confiance nous sauvera ; cette confiance nous fera grandir ; cette confiance nous fera accueillir la sainteté que Dieu nous offre. C’est ce que vous avez pu vivre vendredi soir et que vous pourrez encore vivre ce vendredi dans le sacrement du pardon, le sacrement de la confiance exprimée envers ce Dieu qui veut votre salut et votre vie. Grandissez encore et toujours dans cette confiance au Christ afin que vous puissiez le suivre aussi quand viendra le temps de la passion, quand viendront les jours plus sombres de votre vie. Faites confiance au Christ, et croyez qu’il peut tout pour vous. Amen.

(Dessin de Gustave DORE, La Femme adultère)