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samedi 22 août 2026

21ème dimanche ordinaire A - 23 août 2026

 Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant ! 





 

            Il y a quelque chose de paradoxal dans l’évangile de ce dimanche. Jésus interroge ses disciples sur ce que les gens disent de lui, puis sur ce que les disciples ont compris de lui, avant de leur interdire d’en parler aux autres. Comme si ce que Pierre affirme avec force est trop dangereux pour les autres.

            Tout commence avec cette simple question : Au dire des gens, qui est le Fils de l’homme ? Petit sondage express ou brève évaluation des connaissances, si vous préférez. Les gens, c'est-à-dire tous ceux qui ont croisé la route de Jésus et de sa troupe, ont-ils vraiment compris quelque chose à Jésus, à son message, à ses actes ? Les trois réponses données par les disciples démontrent que non. La figure du Fils de l’homme, personne ne l’applique à Jésus. Les gens lui préfèrent Jean le Baptiste, Elie, Jérémie ou l’un des prophètes. Autrement dit, des gens du passé, récent ou lointain, mais du passé. A croire que la figure du Fils de l’homme est dépassée ; une survivance d’un autre âge. Et d’une certaine manière, c’est normal. On interrogerait des gens d’aujourd’hui, qui ne sont pas au milieu de nous sur Jésus, nous aurions sans doute aussi des réponses un peu exotiques. Entre la figure du grand sage et du guérisseur, les réponses couvriraient sans doute une large palette. Jésus, c’est un vieux personnage, dont certains doutent même qu’il ait seulement existé, quand bien même de nombreuses études s’accordent à le reconnaître. L’homme Jésus a existé, c’est un fait.

            Après ce premier sondage sur un large panel, Jésus resserre sa cible : Et vous (c'est-à-dire vous qui êtes avec moi chaque jour), que dites-vous ? Vous aurez remarqué au passage que Jésus ne commence pas par dire à ses disciples que les gens ont tort, qu’ils se trompent dans les réponses apportées à la question initiale : Qui est le Fils de l’homme ? Il ne reprend pas même sa question initiale en faisant de grands gestes, pointant vers lui, pour que les disciples additionnent un plus un pour trouver deux. Et la logique aurait suggéré qu’à ce deuxième tour, les disciples répondent à ce que sous-entendait Jésus dans sa question première : pour nous, le Fils de l’homme, c’est toi ! Non, Jésus pose une autre question, qui oriente clairement vers lui : pour vous, qui suis-je ? Quand on fait un sondage, quand bien même on ressert le panel, on ne change pas radicalement la question. Mais ce n’est pas grave, et Pierre, qui semble répondre (selon son habitude) du tac au tac, prononce ces mots devenus célèbres : Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant ! A-t-il compris sa réponse ? A-t-il mesuré l’énormité qu’il vient d’énoncer ? Jésus nous rassure : certes, il proclame Pierre heureux, mais il lui dit en même temps qu’il n’y a pas de quoi fanfaronner. Un souffleur est passé par là : Ce n’est pas la chair et le sang qui t’ont révélé cela, mais mon Père qui est aux cieux. Autant dire que pour l’instant, ce ne sont que des mots d’un autre (Dieu) qui auront à devenir réalité comprise pour les disciples. Et nous savons que cela prendra du temps. Revenez dimanche prochain ; vous aurez la suite immédiate de l’évangile et vous comprendrez. Je ne vais pas spolier aujourd’hui ! A chaque dimanche, sa découverte ; c’est bien suffisant !

            Cette question de Jésus, même si Pierre a laissé à la postérité la réponse juste, demande malgré tout que chacun y réponse personnellement. Régulièrement, comme pour mieux montrer que la foi chrétienne perd du terrain, des instituts de sondage interrogent les chrétiens sur leur foi. Et les réponses ne sont pas toujours à la hauteur de celle de Pierre. Même pour certains baptisés, Jésus est juste un grand homme, éventuellement un sage spirituel, mais Fils du Dieu vivant, vous n’êtes pas sérieux ! Quant à dire qu’il est ressuscité, comme disaient les Grecs à Paul lors de son passage à Athènes : sur cette question, tu repasseras. Ce qui est certain, c’est que nous ne pouvons pas faire l’économie de cette question : pour moi, qui est Jésus ? Et il serait bon que nous la reprenions souvent : qui est Jésus pour moi, aujourd’hui ? Elle est salutaire, cette question, parce qu’elle nous permet d’être au clair, de mesurer les progrès ou les difficultés que nous rencontrons dans notre vie de foi. Elle est salutaire parce qu’elle fait de Jésus, non pas un personnage de l’Histoire, mais notre contemporain. Qui est Jésus pour toi aujourd’hui ? Dans ce moment de grande joie que tu vis, dans ce passage à vide que tu traverses, dans cette épreuve qui te met à genoux, qui est Jésus ? Et vous comprenez alors que la réponse n’est jamais simple à formuler, et qu’elle n’est jamais exprimée tout-à-fait de la même manière. Je voudrais que Jésus soit toujours le même pour moi, mais je dois honnêtement reconnaître que, selon ce que je vis, la formulation de ma réponse sera différente. Parce que notre réponse à cette question ne peut pas juste être une réponse apprise au catéchisme. Ce sera toujours la réponse que Dieu nous révèlera dans le moment que nous vivrons. Cela est vrai depuis que Dieu a révélé son nom à Moïse, jadis au buisson ardent. Je suis qui je suis, que l’on peut aussi traduire par : je suis qui je serai, autrement dit : tu verras bien qui je suis selon ce que tu auras à vivre.

Ce nom de Dieu, et le fait que notre réponse à la question de Jésus puisse différer selon les époques de notre vie, confirme que la promesse faite par Jésus au jour de l’Ascension est vraie : Je suis avec vous, tous les jours, jusqu’à la fin des temps. Que notre réponse puisse varier, ne signifie pas que Jésus change, mais que la perception que j’ai de lui, que l’expérience que je fais de sa présence à ma vie, change. C’est la même expérience que nous faisons dans nos rapports humains. Dire à quelqu’un que nous l’aimons quand tout va bien et que le ciel est bleu, c’est une chose. Le lui dire quand tout va mal, que les tensions et les difficultés nous éloignent l’un de l’autre, c’en est une autre. Vous comprenez alors pourquoi je vous ai dit que cette question était à reprendre régulièrement. Combien d’hommes et de femmes n’ont aucun mal à affirmer leur foi quand tout est simple, mais lâchent tout à la première difficulté ? J’ai fait confiance à Jésus, j’ai cru en lui, et regarde où cela m’a mené ! Dans le bonheur et dans les épreuves, dans la santé et dans la maladie, il nous faut consentir à dire à Jésus qui il est pour nous, pour pouvoir vivre dans la fidélité notre foi en lui, pour pouvoir vivre encore et toujours de sa présence aimante et attentive. 

Et vous, que dites-vous ? Pour vous, qui suis-je ? La réponse de Pierre, que nous pouvons faire apprendre aux enfants et aux catéchumènes, ne sera leur réponse que lorsqu’ils auront fait véritablement l’expérience toute personnelle de la rencontre avec Jésus, celui qui était mort et qui est vivant, ressuscité dans la gloire de Dieu. D’où l’ordre donné aux disciples de ne dire à personne que c’était lui le Christ. Ce n’est pas quelque chose qui se dit d’abord ; c’est quelque chose qui se vit. Il nous faut passer la Pâques avec Jésus pour comprendre véritablement les mots de Pierre, les mots du Père. Ecoutons, et donnons à entendre Dieu qui parle aux hommes, pour qu’après Pierre, avec nous, ils puissent confesser que Jésus est le Christ, le Fils du Dieu vivant. Amen.

samedi 27 août 2022

22ème dimanche ordinaire C - 28 août 2022

 La dernière place.



            

(Image internet)




            Après nous avoir invités à passer la porte étroite dimanche dernier, voici que Jésus nous parle de la dernière place à prendre. Dans une société qui cultive la réussite par-dessus tout, dans une société qui compare les écoles en fonction du taux de réussite aux examens ou du classement PISA, voici une parole qui fait tache, une fois de plus. On en vient presque à être heureux que, dans les grands repas, les places soient définies soit par un protocole strict, soit par ces petites étiquettes qui permettent à l’organisateur de placer ses invités selon un plan qu’il est le seul à connaître. On peut ne pas être très heureux de sa place, mais au moins, il n’y a plus de risque de se faire rétrograder. 

            Plus sérieusement, ce à quoi nous invite Jésus, c’est à une vertu pour certains, un défaut pour d’autres, qui a pour nom l’humilité. Il suffit de rapprocher l’évangile de la première lecture pour le comprendre. Mon fils, accomplis toute chose dans l’humilité, et tu seras aimé plus qu’un bienfaiteur, conseille Ben Sirac le Sage. Vous aurez remarqué à l’écoute du texte qu’il rapproche l’humilité de la capacité à rendre gloire à Dieu : Grande est la puissance du Seigneur, et les humbles lui rendent gloire. Nous pouvons donc en déduire qu’est humble toute personne qui sait se reconnaître créature de Dieu. Il ne s’agit donc pas de s’humilier, de se rabaisser. Bien au contraire !  Ecoutez le psalmiste dans le psaume 138 : Je reconnais devant toi le prodige, l’être étonnant que je suis ; étonnantes sont tes œuvres, toute mon âme le sait. Ce n’est pas de l’orgueil de se reconnaître bien fait par Dieu. Le psalmiste se situe bien comme créature face à son Créateur ; et en reconnaissant combien il est un être étonnant, il reconnaît aussi la puissance de Dieu qui l’a créé. Ne confondons plus humilité et humiliation : ce sont bien deux choses opposées, voire contradictoires. Ce que le Christ nous demande, ce que la Parole de Dieu nous demande, c’est d’être humble, de nous situer en vérité devant Dieu et devant les hommes. Et devant tout ce que nous faisons de bon et de bien, de ne pas nous gonfler d’orgueil, mais reconnaître la puissance de Dieu qui agit à travers nous. Il nous a faits à son image pour que nous poursuivions et prenions soin de l’œuvre de sa création à lui. Nous pourrions relire aussi l’évangile des talents qui nous rappelle que chacun de nous a été doté de talents, chacun selon ses capacités. Dieu ne nous demande rien d’impossible, et nous donne par avance la grâce nécessaire pour accomplir ce qu’il attend de nous. Cela devrait être une raison suffisante pour rester humble et rendre grâce à Dieu de ce qu’il nous donne de vivre et de faire. 

            Cela dit, je voudrais apporter une première précision. Dans cette page d’évangile, Jésus nous fait une double invitation : d’abord ne pas rechercher la première place et ensuite choisir volontairement la dernière place. Ce n’est pas la même chose, vous en êtes tous bien conscients. Si cela était la même chose, il n’y aurait que deux places offertes : la première et la dernière. Or il y a pleins d’autres possibilités en générale : la deuxième, la troisième et ainsi de suite. Or Jésus n’a pas un mot sur ces autres places. L’humilité consiste peut-être aussi, en plus de reconnaître la place de Dieu dans ma vie, à ne pas me comparer aux autres et surtout à ne pas m’estimer supérieur à eux. Et là il faut quelquefois nous faire violence. Nous estimons tous qu’il y a au moins toujours une personne moins bien que nous, quel que soit le plan sur lequel elle est moins bien. Avec le psalmiste déjà cité, nous pouvons reconnaître le prodige que nous sommes, mais reconnaissons aussi que les autres le sont tout autant. Il ne nous revient pas de nous classer, de nous estimer. Notre relation à Dieu n’a rien d’un entretien d’embauche lors duquel il nous est demandé nos prétentions. Dieu nous a tous voulu comme ses enfants. Il nous aime tous pareillement ; il veille pareillement sur chacun. En cela, il est le Père véritable qui ne fait pas de différence entre ses enfants. Nous avons tous même importance à ses yeux. 

            Une seconde précision : ce que Jésus nous demande (choisir la dernière place) est juste impossible à réaliser, parce que cette dernière place est déjà prise et définitivement prise. La dernière place, c’est le Christ qui l’a prise quand il est allé sur la croix. Personne ne lui prendra jamais la dernière place. C’est pourquoi, dit l’hymne aux Philippiens, Dieu l’a exalté : il l’a doté du Nom qui est au-dessus de tout nom, afin qu’au nom de Jésus tout genou fléchisse au ciel, sur terre et aux enfers, et que toute langue proclame : « Jésus Christ est Seigneur » à la gloire de Dieu le Père. Il est passé de la dernière à la première place, à tout jamais. Mais cette dernière place reste quand même la sienne, à tout jamais. Personne ne peut prendre la place que le Christ a prise pour nous sauver. Nous pouvons nous en approcher un maximum, mais elle demeurera pour toute éternité sa place, celle qui lui a valu d’être élevé au-dessus de tous. Être humble, c’est aussi reconnaître cette primauté du Christ. Nous sommes faits, par notre baptême, des autres Christ, sans jamais arriver à l’égaler, lui le Premier-né, le Fils unique du Père éternel. 

            Ayons soin de cultiver l’humilité ; ayons soin de vouloir ressembler au Christ, lui qui a pris la dernière place pour que personne n’ait plus jamais à endurer ce qu’il a enduré. Et rendons grâce à Dieu de nous avoir donné un tel Sauveur. A lui la gloire, pour les siècles des siècles. Amen.

dimanche 24 juillet 2022

17ème dimanche ordinaire C - 24 juillet 2022

 D'Abraham, le courageux à Jésus, l'audacieux.



(Marc CHAGALL, Abraham et les trois anges, 


                Si jamais nous ne l’avions pas encore compris, les lectures de ce jour devraient achever de nous en convaincre : la Bible ne parle que d’une chose : de l’immense amour de Dieu pour nous. Le but de l’humanité, si elle avait besoin d’un but clair dans sa vie, est de découvrir la puissance et la grandeur de cet amour que Dieu lui porte. Ceci fait, elle devra choisir entre courage et audace, entre une attitude d’ami de Dieu et une attitude de Fils de Dieu. 

            L’extrait du Livre de la Genèse nous raconte la suite de la rencontre entre Abraham et ses visiteurs aux chênes de Mambré. L’annonce de la naissance d’un fils n’était donc pas le seul motif de cette visite. Une autre mission attend ces hommes : voir si la conduite [de Sodome et Gomorrhe] correspond à la clameur venue jusqu’au Seigneur. Quelque chose dysfonctionne là-bas, et il s’agit de comprendre quoi. Il n’est pas dit, à ce moment-là de l’histoire, que Dieu menace de détruire ces villes. Il envoie ces hommes vérifier une rumeur, une clameur. Abraham comprend cependant qu’il se joue quelque chose de plus grand qu’une simple inspection. Remarquez comme sa proximité avec Dieu le rend capable de comprendre la gravité de la situation. Il est le premier à s’approcher de Dieu pour évoquer le pire : Vas-tu vraiment faire périr le juste avec le coupable ? Peut-être y a-t-il cinquante justes dans la ville. Vas-tu vraiment les faire périr ? Ne pardonneras-tu pas à toute la ville à cause des cinquante justes qui s’y trouvent ? Remarquez aussi qu’Abraham n’envisage pas simplement de permettre aux cinquante justes éventuels de quitter la ville ; quelle que soit le motif de la clameur au sujet de Sodome et Gomorrhe, c’est la ville qu’Abraham veut sauver, pas juste les cinquante : Ne pardonneras-tu pas à toute la ville ? 

Remarquez aussi le motif utilisé par Abraham pour faire fléchir Dieu : Loin de toi de faire une chose pareille ! Faire mourir le juste avec le coupable, traiter le juste de la même manière que le coupable, loin de toi d’agir ainsi. Celui qui juge toute la terre n’agirait-il pas selon le droit ? Il renvoie Dieu à sa sainteté, il renvoie Dieu à sa miséricorde, il renvoie Dieu à son sens de la justice. Puisqu’il est le Très-Haut, le Très Saint, le Très Miséricordieux, le Très Juste, il ne saurait s’humilier à faire quelque chose qui lui porterait atteinte ! Qui voudrait d’un Dieu qui ne soit pas saint ? Qui voudrait d’un Dieu qui ne soit pas miséricordieux ? Qui voudrait d’un Dieu qui ne soit pas Juste ? Dieu se range aux arguments d’Abraham : Si je trouve cinquante juste dans Sodome, à cause d’eux je pardonnerai à toute la ville. Abraham ne semble pas satisfait de la réponse ; il ose un marchandage courageux avec Dieu : Peut-être, sur les cinquante justes, en manquera-t-il cinq : pour ces cinq-là, vas-tu détruire toute la ville ? Il abaisse la limite qu’il avait initialement indiquée, modestement d’abord (peut-être en manquera-t-il cinq !), puis, le courage aidant toujours un peu plus, deux fois par tranche de cinq, et trois fois par tranche de dix, jusqu’à cette ultime réponse de Dieu : Pour dix, je ne détruirai pas. Abraham n’ira pas plus bas ; il estime qu’il a effectué son travail ; il a plaidé, il sait qu’il doit s’arrêter là. Aller plus loin serait manquer de respect à Dieu ; aller plus loin serait manquer de considération pour la Sainteté de Dieu ; aller plus loin serait considérer sans prix la Miséricorde de Dieu, aller plus loin serait déprécier la Justice de Dieu. Abraham ne portera pas atteinte à son amitié avec Dieu. Il savait quand commencer les négociations ; il sait aussi quand les finir. 

            Il faudra à l’humanité des siècles pour qu’un autre reprenne les négociations et aille là où Abraham n’avait pas osé : Et s’il n’y en avait qu’un, de Juste ? Ce négociateur-là, Dieu lui-même l’a envoyé. C’est Jésus, son Fils, le seul Juste, qui s’est livré pour les pécheurs que nous sommes. Abraham avait achevé à dix ; Jésus se présentera seul devant Dieu, sur la croix, pour le salut de l’humanité entière. Ce que l’ami ne pouvait faire, seul le Fils pouvait l’accomplir. Seul le Fils de Dieu pouvait dire à Dieu : si tu veux sauver l’humanité, prends-moi ! Si tu veux sauver l’humanité, ne sacrifie ni ta Sainteté, ni ta Miséricorde, ni ta Justice, mais sacrifie-moi ! Ecoutez bien ce que dit Paul aux Colossiens : Dieu vous a donné la vie avec le Christ : il nous a pardonné toutes nos fautes. Il a effacé le billet de la dette qui nous accablait en raison des prescriptions légales pesant sur nous : il l’a annulé en le clouant à la croix. Un, livré et cloué à la croix pour tous, pour que tous puissent vivre par un. C’est tout le sens du baptême que nous recevons : Dans le baptême, vous avez été mis au tombeau avec le Christ et vous êtes ressuscités avec lui par la foi en la force de Dieu qui l’a ressuscité d’entre les morts. Le courage de l’ami Abraham lui avait permis de sauver Lot et sa famille ; l’audace du Fils Jésus lui a permis de sauver l’humanité entière, pas seulement celle de son époque, mais tous les hommes, à travers le temps et l’histoire, jusqu’à ce que l’Histoire soit pleinement accomplie et que Dieu soit tout en tous. 

            Devant Dieu, avons-nous pour nos frères et sœurs en humanité le courage d’Abraham ou oserons-nous avoir l’audace de Jésus, l’audace des Fils de Dieu que nous sommes par notre baptême ? Ce serait déjà bien d’avoir le courage d’Abraham et d’oser demander à Dieu ce que nous estimons juste et pour nos frères et sœurs en humanité et pour la sainteté de Dieu. Mais avoir l’audace d’un Fils, c’est croire qu’il n’y a pas de péché assez grand que Dieu ne saurait pardonner, qu’il n’y a rien d’assez fou que Dieu ne saurait réaliser par amour pour les hommes. Avoir l’audace d’un Fils, c’est croire que Dieu peut tout, que sa Miséricorde est inépuisable et que son Amour est infini. Avoir l’audace d’un Fils, c’est croire que nous pouvons tout demander à Dieu et qu’il nous l’accordera. Osons demander à Dieu ; il accordera. Osons chercher auprès de Dieu ; nous trouverons en lui. Osons frapper à sa porte ; il nous ouvrira. Parce que depuis le sacrifice de Jésus sur la croix, quand Dieu regarde les hommes, il voit son Fils, il voit Jésus et son amour pour nous. 

            L’eucharistie qui nous rassemble nous fait faire mémoire de ce sacrifice unique de Jésus sur la croix. La communion au Corps et au Sang du Christ nous unit à Jésus et le rend présent à notre vie. Laissons-le venir à nous ; laissons-le transformer notre vie. Et nous serons, comme lui, des Fils audacieux, portant au cœur le salut de tous les hommes, qu’ils soient puissants ou misérables, croyants ou non. L’amour que Dieu nous porte, acceptons-le et portons-le à tous. Amen.

samedi 9 janvier 2021

Baptême du Seigneur B - 10 janvier 2021

 Tu es mon Fils bien-aimé : en toi, je trouve ma joie.



(Andrea del Verrochio et Léonard de Vinci, le Baptême de Jésus)


            Si la tradition nous fait conserver la crèche jusqu’au 02 février, fête de la présentation du Seigneur au Temple, la liturgie nous fait clore le temps de Noël avec cette fête du baptême du Seigneur. L’enfant de la crèche a bien grandi, il est devenu un homme et va commencer à réaliser ce pourquoi il est venu dans le monde : préparer le cœur des hommes à se tourner à nouveau vers Dieu, leur ouvrir le chemin du salut. L’évangile de Marc nous a présenté la scène. 

            L’évangéliste nous rappelle en premier lieu que ce moment était précédé par la prédication de Jean le Baptiste, qui annonçait un autre, qui allait venir derrière lui. L’irruption de Dieu dans la vie des hommes est un tel événement qu’il fallait un précurseur, quelqu’un qui les rendrait sensible à cette présence, quelqu’un qui les inviterait à se convertir, à se tenir prêt. En effet, la naissance de Jésus est désormais un événement lointain. Qui se souvient encore de cette nuit lors de laquelle des anges ont chanté la gloire de Dieu et annoncé à des bergers la naissance du Sauveur ? Qui se souvient encore de ces mages venus de loin adorer le roi des Juifs qui venait de naître ? En ces temps reculés et difficiles, où la mortalité des enfants est très grande, même sans le massacre des saints innocents, ceux qui se souviendraient pourraient légitimement se demander si cet enfant avait survécu. Jean le Baptiste, dans les traces qu’il nous reste de sa prédication, s’il ne renvoie pas à l’événement de la nativité, vient quand même dire que le temps est proche, que le règne de Dieu n’est plus très loin et que l’heure est à la conversion. Celui que Marc nous présente comme Jésus, venant de Nazareth, s’inscrit dans ce mouvement général, dans cette foule qui vient auprès de Jean pour se faire baptiser. Le Dieu qui s’est inscrit dans la vie des hommes, le fait totalement. N’est-ce pas un signe fort pour nous, qui veut dire que nous devons faire comme lui ? A Noël, nous étions invités à faire comme Dieu, c'est-à-dire à devenir humain, pleinement. Aujourd’hui, nous sommes invités encore à faire comme Dieu qui s’est fait humain, à entendre la prédication du Baptiste et à nous plonger dans ces eaux du Jourdain. 

            Si vous prenez le temps de comparer les différentes versions de cette page d’évangile, vous constaterez qu’à la différence de Matthieu et de Luc, Marc fait de cet événement public un moment pour Jésus. Chez Matthieu, tout le monde voit les cieux s’ouvrir et entend une voix ; chez Luc tout le monde semble voir, mais Jésus seul entend la voix. Chez Marc, Jésus seul voit les cieux se déchirer et l’Esprit descendre sur lui comme une colombe. Jésus seul semble entendre la voix qui s’adresse à lui comme chez Luc. Tu es mon Fils bien-aimé ; en toi, je trouve ma joie. Nous ne savons rien de l’éducation que Jésus a reçue ; les évangiles ne disent pas grand-chose de la conscience qu’il avait d’être différent, d’être Dieu fait homme. Ce moment du baptême vient le confirmer de ce qu’il aurait pu percevoir en grandissant, de ce que Marie et Joseph auraient pu lui dire au sujet de sa naissance. Dieu lui-même vient le confirmer dans sa filiation divine et dire sa joie d’avoir un Fils. Nous savons tous combien la reconnaissance des parents est importante dans l’éducation et la formation d’un enfant, d’un jeune adulte. Cette voix, cet Esprit qui descend sur lui viennent dire à Jésus qu’il n’a rien rêvé, que ses parents ne lui ont pas raconté une belle histoire et que le moment est venu pour lui. S’il a vécu jusqu’à présent une vie ordinaire, il allait commencer maintenant une mission extraordinaire : sauver les hommes ! Désormais, il allait enseigner aux hommes à faire comme Dieu, à être des humains accomplis, à vivre les pieds sur terre et la tête orientée vers le ciel, pleinement insérés dans ce monde passager et tout entier tournés vers le monde à venir. Le monde qui était en attente de son Sauveur pourra désormais l’identifier en Jésus de Nazareth, Fils bien-aimé en qui le Père trouve sa joie et les hommes leur salut. 

            C’est ce que nous rappelle Jean dans sa première lettre : pour les hommes, c’est désormais la foi en Jésus qui est source de vie et de salut. Celui qui croit que Jésus est le Christ, celui-là est né de Dieu. Et notre attachement au Christ est manifesté en premier lieu par notre baptême, qui nous identifie à lui, qui fait de nous des autres Christ. Ce baptême nous plonge dans l’amour de Dieu et nous ouvre à nos frères. Si Jésus a reçu dans son baptême la confirmation de sa mission et de sa filiation, nous recevons de même dans notre baptême notre filiation divine (Dieu est notre Père) et notre triple mission, royale, prophétique et sacerdotale. Ce Christ auquel nous sommes identifiés, nous devons le laisser régner en nous, nous devons l’annoncer, nous devons le célébrer. Avec Jésus, nous sommes déjà vainqueurs du monde, vainqueur du Mal et de la Mort : Qui donc est vainqueur du monde ? N’est-ce pas celui qui croit que Jésus est le Fils de Dieu ? Nous devons laisser le Christ grandir en nous pour partager sa liberté souveraine devant toutes les forces de mort qui oppressent les hommes. Il nous faut partager sa liberté souveraine pour vivre pleinement le salut qu’il nous offre. Nous ne pouvons pas aujourd’hui, ne pas faire mémoire de ce jour où nous avons été unis au Christ lorsque l’eau a coulé sur notre front ; nous ne pouvons pas ne pas faire mémoire de ce jour où nous avons baptisé dans l’Esprit Saint lorsque le Saint Chrême a été répandu sur notre front. Nous ne pouvons pas ne pas faire mémoire de ce jour où le salut nous a été manifesté. 

            Rendons grâce à Dieu de nous avoir fait reconnaître en Jésus son Fils bien-aimé, notre frère ainé, en qui nous trouvons notre vie et notre salut, et avec Dieu notre joie. Que l’Esprit reçu à notre baptême soit vivifié ; qu’il nous donne d’aller à la rencontre de notre frères et sœurs en humanité pour leur partager la Bonne Nouvelle du Salut offert à tous les hommes. Amen 


samedi 4 avril 2020

Dimanche des Rameaux et de la Passion - 05 avril 2020

Dieu nous apprend son chemin : la condition de serviteur.









            Le Christ Jésus, ayant la condition de Dieu, ne retint pas jalousement le rang qui l’égalait à Dieu. Mais il s’est anéanti, prenant la condition de serviteur, devenant semblable aux hommes. Cet extrait de la lettre aux Philippiens donne le ton de ce qui se joue en ce dimanche des Rameaux et de la Passion. Ce qui se joue, ce n’est pas tant le premier jour des événements de la Passion ; ce qui se joue, c’est l’apprentissage du chemin de Dieu. Le salut des hommes ne se fait pas par eux ; c’est le Christ qui sauve. Mais il ne se fait pas non plus sans eux : ils doivent (nous devons) apprendre le chemin de Dieu et entrer, comme Jésus, dans la condition de serviteur. Et si je lis bien l’hymne aux Philippiens, il revient aux hommes d’apprendre de Dieu à être véritablement hommes. 

            En effet, il semblerait que ce soit là la condition première des hommes. Relisez bien ce qui est dit de Jésus : Il s’est anéanti, prenant la condition de serviteur, devenant semblable aux hommes. La compréhension que j’ai de ce verset, c’est qu’en prenant la condition de serviteur, Jésus devient semblable aux hommes. Ou, pour le dire autrement, en devenant homme, il devient serviteur. Nous devons donc bien apprendre de Jésus à être pleinement homme, en entrant dans cette condition de serviteur. C’est là notre condition première. Et les événements de la Passion, pris dans leur totalité, nous le rediront. Jésus vit cette condition dans l’obéissance absolue à son Père, en se soumettant à la loi des hommes. Ce n’est pas Dieu qui condamnera son Fils à mort ; ce sont les hommes. Ce n’est pas Dieu qui veut faire mourir son Fils ; ce sont les hommes. Ce n’est pas Dieu qui a besoin d’une preuve de la relation qui l’unit à son Fils ; ce sont les hommes qui ne cessent de remettre en cause, dans les jours qui précèdent la Passion, la filiation divine de Jésus. Il suffit de relire les évangiles de la cinquième semaine de Carême pour s’en convaincre. 

            Être serviteur : voilà qui ne semble pas déranger Jésus. Il s’inscrit parfaitement, tout au long de sa Passion, dans les prophéties faites par Isaïe, présentant le Messie sous les traits d’un serviteur qui se laisse faire, qui n’oppose pas de résistance, qui accepte tout dans une grande confiance en Dieu : Le Seigneur Dieu vient à mon secours. Si notre Seigneur et Maître s’est fait serviteur en devenant homme, ou s’est fait homme en devenant serviteur, combien plus devons-nous entrer, nous qui sommes hommes, dans cette condition de serviteur. Là se trouve la condition de notre salut. Nous ne serons pas sauvés parce que Jésus a été à la mort ; nous serons sauvés, par Jésus, mort et ressuscité, parce que nous accepterons de nous situer en disciples de ce Maître, en serviteurs de Dieu et de nos frères. C’est en acceptant d’être pleinement serviteurs, que nous deviendrons fils, à la suite du Fils unique, qui livrera sa vie dans un unique sacrifice pour tous les hommes. C’est parce que nous serons pleinement homme, donc serviteurs, que nous aurons accès au salut que Jésus propose aux hommes. Si nous refusons de vivre notre humanité dans toutes ses dimensions, y compris celle du service, nous ne pourrons pas être sauvés. Refuser la condition de serviteur revient à refuser la condition humaine, condition nécessaire pour être sauvé par Jésus. Il s’est fait homme, pleinement, totalement, pour sauver les hommes. Si nous nous comportons comme des loups, nous ne pourrons pas être sauvés, parce que nous ne sommes ajustés ni à ce qu’est notre être profond (être humain), ni à Jésus qui a pris sur lui notre humanité. Il n’y a pas d’autre choix que d’accepter d’être serviteur. 

            Prenons le temps de relire ces textes que l’Eglise propose à notre méditation en ce dimanche. Apprenons de Jésus le chemin du serviteur pour avoir notre part à sa gloire quand il aura accompli son chemin jusqu’au bout. Aujourd’hui, prenons sur nous de le suivre sur ce chemin de la Passion, de le suivre jusque bout, en hommes libres, en serviteurs fidèles, en témoins véritables. Au bout, il y a la Pâques du Christ. Au bout, il y a notre Pâques, le passage de tous les serviteurs vers la gloire des fils de Dieu rassemblés. Suivons Jésus et vivons son enseignement. Amen.




(Tableau d'Arcabas, Christ outragé, source internet)


samedi 11 janvier 2020

Baptême du Christ A - 12 janvier 2020

Le baptême de Jésus nous renvoie à notre baptême.






Quiconque a suivi, ne serait-ce que de manière approximative le catéchisme, sait que le baptême que donne Jean n’a pas grand chose à voir avec notre baptême. Et pourtant, comment ne pas réfléchir à notre propre baptême au moment où nous célébrons celui du Christ Sauveur ? Car, si le baptême de Jean est donné aux hommes en signe de conversion, le baptême de Jésus, par la manifestation extraordinaire qui l’accompagne, donne sens à notre propre baptême. Le don de l’Esprit Saint et la parole du Père introduisent déjà à ce que sera le baptême chrétien. 

Ne sous-estimons pas ces deux éléments. Le don de l’Esprit est nécessaire, même pour Jésus, puisque celui-ci va inaugurer sa mission et aura bien besoin de cette force divine pour la remplir pleinement. L’Esprit Saint manifeste le lien tout particulier qui unit Dieu à Jésus. Ce lien est exprimé clairement par la Parole entendue : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé ; en lui, j’ai mis tout mon amour ». Voilà redit, par un signe et une parole, la nature particulière de Jésus, vrai Dieu et vrai homme. Et si nous relisons alors le passage des Actes que nous avons entendu, nous comprenons que toute la vie de Jésus, ses paroles et ses actes, sont la manifestation aux hommes de ce qui s’est passé pour lui au bord du Jourdain. L’amour de Dieu qui lui a été manifesté, il le transmet à son tour, « faisant le bien là où il passait, guérissant ceux qui étaient sous le pouvoir du démon. Car Dieu était avec lui ». Mieux, il est présence de Dieu au cœur de la vie des hommes. Et c’est sans doute là que nous nous approchons le plus du baptême chrétien. Ne sommes-nous pas reconnus fils et filles de Dieu au jour de notre baptême pour que nous vivions de la vie-même de Dieu ? 

Cette affirmation de notre foi et de notre liturgie baptismale me pousse à réfléchir alors à ce que nous faisons lorsque quelqu’un s’adresse à nous pour recevoir le baptême. Une fois la demande enregistrée, nous préparons au baptême, c’est-à-dire que concrètement nous préparons la célébration après avoir précisé un peu la théologie du baptême. « Mais ne faudrait-il pas abandonner cette expression ? », s’interrogeait une théologienne française, préférant parler de « préparation à la vie baptismale plutôt qu’au baptême ! » Je la rejoins pleinement sur ce point. Le baptême, en effet, ne saurait être un moment unique de l’existence du chrétien. Le baptême traverse toute sa vie, lui donne sens et le met en marche, à la suite du Christ, à la rencontre de Dieu et de ses frères. C’est bien notre baptême qui nous identifie au Christ Sauveur, nous invitant à vivre comme lui, « entièrement donné à Dieu et à nos frères ». C’est bien notre baptême qui nous fait frères et sœurs en Christ, au-delà de la seule filiation humaine. Sommes-nous suffisamment préparés à cette vie qui s’impose à nous, à cause du commun baptême ? Baptisé, je ne peux plus me désintéresser de ce que vit celui que je croise, parce qu’il est de ma famille. Baptisé, je suis invité à faire le bien, à lutter contre les forces de morts qui nous habitent tous, à relever celui qui est tombé et à me reconnaître fils, moi-aussi, de ce Dieu qui se révèle Père de tous les hommes. 

Vivre en baptisés, appelés à être saints, comme Dieu est saint : c’est pour cela que nous recevons le don de l’Esprit Saint au moment de notre baptême. C’est pour cela que nous sommes reconnus fils et filles de Dieu, frères et sœurs du Christ. Ce double don qui nous est fait au moment du baptême (don de l’Esprit et don de la filiation divine) ne peut nous faire vivre que si nous le laissons vivre en nous. Le baptême marque l’inauguration de la vie chrétienne qui ne se développe vraiment qu’avec l’Eucharistie et la Confirmation. Il existe un lien indissoluble entre ces trois sacrements de l’initiation chrétienne : ils sont nécessaires et complémentaires pour pouvoir se dire en vérité ‘chrétien’. Comment grandir en sainteté si mon baptême n’est pas nourri ? Comment grandir en sainteté si l’Esprit n’est pas reçu en plénitude, si je ne suis pas confirmé dans ma foi et dans l’amour de Dieu pour moi ? La vie baptismale appelle la pratique de ces autres sacrements dont le baptême est la porte. La vie baptismale ne s’arrête alors jamais. Elle est sans cesse poussée en avant, appelée à grandir. N’est-ce pas de cela dont nous avons réellement besoin ? De chrétiens qui, jour après jour, grandissent dans leur foi, grandissent en sainteté et oeuvrent pour ce monde meilleur, pour ce Royaume promis le jour où Dieu nous a dit : « Tu es mon bien-aimé ; en toi j’ai mis tout mon amour ! » 

En ce jour où nous voyons le Christ prendre totalement le chemin des hommes en recevant lui-aussi le baptême de Jean, en ce jour où il nous est révélé comme Fils bien-aimé, renouvelons notre propre attachement à ce Dieu qu’il nous a révélé comme Père, ce Dieu qui fait de nous aussi ses enfants, parce qu’il nous aime et qu’il attend de nous le même amour pour tout homme. Que la célébration du baptême du Christ renouvelle en nous la grâce de notre baptême. Ainsi nous pourrons vivre en peuple saint, témoin de ce que Dieu réalise pour nous, encore aujourd’hui, par son Fils, dans la puissance de l’Esprit Saint. Amen.

(Dessin de Jean-François DECITTIGNIES, Mille dimanches et fêtes, Année A, Les Presses d'Ile de France)


samedi 8 juin 2019

Pentecôte C - 09 juin 2019

L'Esprit nous donne de vivre notre dignité baptismale.

(Messe du jour)







Dieu te marque de l’huile du salut afin que tu demeures dans le Christ pour la vie éternelle. Telle est la fin de la formule de l’onction avec le Saint Chrême lors d’un baptême d’enfant. Cette onction manifeste le don de l’Esprit qui est fait à tout croyant au commencement de sa vie chrétienne. Nous comprenons ainsi très vite que celui qui est appelé par Dieu à la vie, reçoit de lui l’Esprit Saint pour que le nouveau croyant demeure dans le Christ, vive avec Jésus pour toujours. L’articulation des trois est ainsi clairement exprimée : Dieu appelle, le Christ sauve, l’Esprit Saint permet de demeurer dans le Christ, autrement dit de vivre selon son enseignement. 

La fête de la Pentecôte que nous célébrons aujourd’hui vient donc admirablement clore le temps pascal. Le Christ est retourné chez son Père, partager sa gloire ; il envoie son Esprit, comme il l’avait promis aux siens. C’est cet Esprit qui permettra désormais aux fidèles du Christ de reconnaître sa présence, de mener leur vie en conformité avec leur foi. C’est bien ce qu’enseigne Paul aux chrétiens de Rome. Vous êtes [sous l’emprise de] l’Esprit, puisque l’Esprit de Dieu habite en vous. Et plus loin : Si le Christ est en vous (…) l’Esprit vous fait vivre. L’Esprit Saint n’est donc pas juste un truc en plus pour finir le temps pascal en beauté. Sa présence nous est aussi indispensable que le pain et le vin de l’Eucharistie ; son souffle nous est aussi indispensable que l’air que nous respirons ; sa lumière nous est indispensable pour approfondir toujours plus l’enseignement du Christ ; sa force nous est indispensable pour résister aux assauts du péché. Sans l’Esprit, nous ne serions rien ; sans l’Esprit, nous ne tiendrions pas longtemps dans la fidélité au Christ ; sans l’Esprit, nous serions livrés à nos passions charnelles. Notre vie en Christ, c’est à l’Esprit que nous la devons. Il nous fait vivre notre dignité baptismale. 

Paul le reconnaît quand il affirme : Tous ceux qui se laissent conduire par l’Esprit de Dieu, ceux-là sont fils de Dieu. Sans l’Esprit Saint, pas de filiation divine. Certes, quand Jésus a appris à ses disciples à prier, il leur a donné le Notre Père. Autrement dit, il nous demande de nous reconnaître fils quand nous nous adressons à Dieu. Mais, dit Paul, nous avons reçu un Esprit qui fait de nous des fils ; et c’est en lui que nous crions « Abba ! », c’est-à-dire : Père ! Jésus nous a donné le texte, les mots de la prière ; l’Esprit Saint nous donne la capacité de les dire. Mieux encore, l’Esprit Saint nous fait comprendre que nous ne nous trompons pas quand nous appelons Dieu, notre Père, puisque c’est l’Esprit Saint lui-même qui atteste à notre esprit que nous sommes enfants de Dieu. Il est finalement le garant de notre christianité, de notre fidélité au Christ et à son Evangile. 

Il nous faut entendre alors encore ce que Paul rappelle aux chrétiens de Rome. Puisque nous sommes ses enfants, nous sommes aussi ses héritiers : héritiers de Dieu, héritiers avec le Christ, si du moins nous souffrons avec lui pour être avec lui dans la gloire. Certains diront qu’il y a le meilleur et le pire dans cette affirmation. Le meilleur, c’est que nous héritons de Dieu, avec le Christ. Ce qui d’une part signifie que nous sommes frères du Christ (nous héritons avec lui), et d’autre part confirme que nous sommes fils de Dieu. Ne le serions-nous pas, nous n’hériterions pas ! Le pire, ce sera le passage par la souffrance, car enfin, aucun de nous n’aime souffrir. Que veut dire Paul ? Simplement qu’il nous faut, comme le Christ, passer la mort pour partager sa gloire ; autrement dit, suivre son chemin, ce chemin que Jésus lui-même a indiqué à ses disciples en disant : Celui qui veut être mon disciple, qu’il prenne sa croix et qu’il me suive. Ce qui devrait plutôt nous rassurer. Non pas que la croix soit une partie de plaisir, mais nous devons nous souvenir que le Christ a vaincu la croix, une fois pour toutes. Nos croix, nos souffrances, nous les vivons dans les siennes, nous les lui confions pour qu’il nous attire à lui dans sa gloire. Dieu ne permettra que ceux qui sont à lui, ceux qui vivent de son Esprit, soient noyés dans la souffrance. Il les fera venir auprès de lui, ils partageront sa gloire, la gloire du Christ, celui dont ils auront témoigné en tout, y compris au cœur de l’épreuve. 

La séquence de la Pentecôte que nous n’entendons plus guère, mais que je vous invite à relire dans vos missels en rentrant chez vous, nous rappelle alors le rôle protecteur et apaisant de l’Esprit Saint. Dans le labeur [sois] le repos ; dans la fièvre, la fraîcheur, dans les pleurs, le réconfort… Lave ce qui est souillé, baigne ce qui est aride, guéris ce qui est blessé. Assouplis ce qui est raide, réchauffe ce qui est froid, rends droits ce qui est faussé… donne le salut final, donne la joie éternelle. Que ceci devienne notre prière quotidienne pour une vie dans le Christ, sous la conduite de l’Esprit Saint, à la rencontre du Dieu qui nous appelle. Amen.

(Dessin de M. LEITERER)




vendredi 19 avril 2019

Vendredi Saint - 19 avril 2019

Qui cherchez-vous ?




           Qui cherchez-vous ? Cette question de Jésus aux soldats venus l’arrêter dit bien la particularité de la Passion de Jean. Nous y découvrons un Jésus qui ne subit pas les événements, mais les dirige, souverainement. Ce ne sont pas les soldats qui arrêtent Jésus ; c’est Jésus qui se livre à eux, en se révélant lui-même, en révélant sa nature profonde. Regardez comme les soldats tombent à la renverse lorsque Jésus leur affirme : C’est moi, je le suis. Il redit, et par deux fois, qu’il est de Dieu, puisqu’il utilise pour lui le nom que Dieu avait révélé jadis à Moïse au buisson ardent. Quand Jésus se livre, c’est Dieu lui-même qui se livre aux hommes. Quand Jésus marche vers sa mort, c’est Dieu lui-même qui, dans un acte fou, organise le salut des hommes. 


Qui cherchez-vous ? C’est peut-être pour n’avoir pas à répondre à la question que le Sanhédrin n’est pas réuni dans l’évangile de Jean. Il n’y a pas vraiment besoin de procès, la décision de faire mourir Jésus ayant été prise il y a longtemps. Jésus est interrogé par Hanne, le beau-père de Caïphe, le grand-prêtre de cette année-là. Il se montre curieux de l’enseignement de Jésus et de son groupe de disciples. Mais l’interrogatoire semble tourner court. Et Jésus est emmené au Prétoire, c’est-à-dire livré au pouvoir de l’occupant romain, le seul à être habilité à prononcer la peine capitale.


Qui cherchez-vous ? Cette question initiale de Jésus pourrait être adressé à Pilate qui semble ne pas trop savoir pourquoi on l’embarque dans cette galère et qui cherche à se débarrasser du problème : Jugez-le suivant votre Loi. Il sous-estime l’opiniâtreté des ennemis de Jésus pour qui il doit disparaître. Et Pilate cherche alors à savoir mieux qui est Jésus : Es-tu le roi des Juifs ? Alors, tu es roi ? On ne sait pas ce que cherche Pilate, mais il cherche : il n’a que des questions à renvoyer à Jésus. Et plus Jésus répond, plus Pilate questionne. Alors Jésus se tait. Et Pilate est trop faible pour résister à la déferlante qui vient du dehors du Prétoire. Ils ne veulent peut-être pas juger Jésus eux-mêmes, mais ils veulent en finir une fois pour toutes avec lui. A mort ! Crucifie-le ! Pilate, par faiblesse, laisse faire. Pouvait-il faire autrement puisque Jésus s’était lui-même déjà livré? Dans un sursaut d’intelligence, Pilate fait écrire sur la croix : Jésus le Nazaréen, roi des juifs. Désormais, tous ceux qui lèveront les yeux vers la croix sauront qui ils trouvent ici. Plus besoin de s’interroger sur celui que tout le monde a tant cherché tout au long de l’évangile de Jean. Il est là, crucifié, élevé, exposé. 


Qui cherchez-vous ? Joseph d’Arimathie et Nicodème sont les derniers à qui nous pouvons poser cette question. Qui cherchent-ils quand ils demandent à prendre le corps de Jésus ? Un ami ? Un Maître en religion ? Le Fils de Dieu fait homme qui s’est livré à la mort ? Ils ont chacun une histoire secrète avec Jésus, ils ont cherché à savoir par le passé. Nicodème était venu trouver Jésus pendant la nuit. Il ne voyait pas très clair, mais il sentait bien que Jésus était différent. Quand il porte le corps de Jésus au tombeau, a-t-il eu toutes les réponses à ses questions ? A-t-il quitté sa nuit pour venir à la lumière qu’est Jésus ? 


Qui cherchez-vous ? Cette question, il nous faudra nous la poser, chacun. Qui cherchons-nous quand nous venons célébrer la Passion de Jésus ? Sommes-nous un membre de cette foule, manipulable et manipulée, venu par hasard parce qu’il n’y avait pas mieux à faire aujourd’hui ? Sommes-nous aux côtés de Marie et de Jean, au pied de la croix, pleurant le Fils ou l’ami perdu ? Qui verrons-nous quand nous lèverons les yeux vers la croix qui s’avancera au milieu de nous tout à l’heure ? Vers qui viendrons-nous quand nous nous approcherons de la croix pour vénérer ce corps livré et meurtri ? Serons-nous comme les gardes, venus avec des torches et des armes, pris de stupeur et tombant à terre ? Serons-nous comme Joseph d’Arimathie et Nicodème, venant avec les aromates de notre foi, pour honorer celui qui s’est livré pour notre salut ? 


Qui cherchez-vous ? Vous comprendrez bien que la réponse est à vous. Je peux juste témoigner que vous trouverez ici Celui que Dieu, qui a tant aimé le monde, nous a donné, livré, pour qu’il soit notre salut. Vous trouverez ici votre vie, votre paix, votre salut : Jésus, le Nazaréen, le Crucifié. Ne cherchez pas plus loin ; ne cherchez pas plus haut. Il est Dieu qui s’est mis à hauteur d’homme, Dieu élevé de terre pour que les hommes puissent grandir à la hauteur de Dieu. Amen.


(Tableau d'Antonio CISERI, Ecce homo, 1880-1891, Galerie d'Art Moderne, Palais PITTI, Florence).


samedi 5 janvier 2019

Epiphanie - 06 janvier 2019

Avons-nous le droit de célébrer l'Epiphanie ?









L’actualité de cette fin de semaine est marquée, pour moi, par cette lettre anonyme hideuse adressée à un député de la Nation, à qui le ou les destinataires promettent la mort parce qu’il n’est pas blanc et qu’il serait venu profiter des avantages du pays (la France) ! Le reste de la lettre est encore plus abject et ne mérite pas qu’on le relaie. Je découvre cela au moment où je m’apprête à rédiger l’homélie de la fête de l’Epiphanie ; et je m’interroge : avons-nous le droit de célébrer encore cette fête quand des français, blancs apparemment, élevés sans doute au lait du christianisme, en arrivent à écrire pareilles horreurs ! Avons-nous le droit de célébrer l’Epiphanie, quand des responsables politiques, soucieux pour une fois d’installer une crèche dans les espaces publics, en retirent toutefois Melchior au motif qu’il est noir ?

La fête de l’Epiphanie, rappelons-le, nous fait célébrer la révélation du Fils unique aux nations, grâce à l’étoile qui les guidait (oraison de la solennité). Dieu lui-même convoque ainsi tous les peuples de la terre, quelles que soient leurs croyances ou leurs origines, à reconnaître en l’Enfant de la crèche le Fils qu’il a envoyé pour sauver tous les hommes qu’il a créés ! Ce faisant, c’est bien lui, Dieu, qui appelle tous les hommes à une fraternité universelle ; c’est bien lui, Dieu, qui nous oblige à reconnaître en tout homme un frère à accueillir, un frère à aider, un frère à aimer. Ceux que Dieu convoque ainsi dans la maison commune de notre humanité, puis-je moi les renvoyer au prétexte qu’ils n’ont pas la bonne couleur ? Ceux que Dieu aime d’un amour unique, puis-je moi les haïr au prétexte qu’ils me prendraient quelque chose qui me reviendrait de droit ? Ceux que Dieu a créés dans son unique amour, puis-je moi les anéantir au prétexte que je ne m’en reconnais pas le frère ? Comment puis-je seulement servir un tel Dieu qui semble faire tout son possible pour me contrarier ? Vous comprendrez bien, sœurs et frères en Christ, que c’est à celui qui refuse le projet d’amour de Dieu pour tous les hommes de changer et de se convertir, et non à Dieu de changer de projet. Vous comprendrez bien que c’est celui qui refuse ce projet d’amour qui doit s’ouvrir aux autres, et non aux autres de se retirer de sa présence. La terre que Dieu nous donne ne nous appartient pas ; elle est le bien commun de l’humanité. La France ne nous appartient pas ; elle est le bien commun de tous ceux et celles qui veulent vivre dans la liberté, la fraternité et l’égalité, d’où qu’ils viennent au départ, quelles que soient leurs opinions, leur foi ou leur non foi. Le refus de l’autre jusqu’à le menacer de mort n’est pas une opinion. Et notre pays devrait s’en souvenir, particulièrement après les camps de la mort que nos grands parents ont connu. 

Aujourd’hui, des étrangers viennent à la rencontre du Fils de Dieu, à l’invitation de Dieu lui-même. Aujourd’hui, nous sommes invités par Dieu lui-même à nous reconnaître tous frères, en ce Christ qu’il nous offre. Les lectures de cette fête nous montrent bien que ce n’est pas une nouvelle idée de Dieu : c’est un projet ancien, c’est l’unique projet de Dieu depuis les commencements. C’est l’unique projet de Dieu depuis qu’il s’est choisi un peuple particulier pour être lumière pour toutes les nations : les nations marcheront vers ta lumière, et les rois, vers la clarté de ton aurore, prophétisait Isaïe. Et Paul, approfondissant l’enseignement reçu du Christ par les Apôtres, affirme aux Ephésiens : ce mystère, c’est que toutes les nations sont associées au même héritage, au même corps, au partage de la même promesse, dans le Christ Jésus, par l’annonce de l’Evangile. Puisque l’Evangile est Bonne Nouvelle, nous ne saurions accepter des propos qui en réduisent la portée, ni des actes contraires à son enseignement. Regardons ce que ces étrangers nous apportent au lieu de ne voir que ce qu’ils seraient susceptibles de nous prendre. Regardons et apprécions l’or, l’encens et la myrrhe de ces rencontres avec celui qui nous est différent mais non indifférent, de celui qui nous est autre mais non hostile. Rejetons de notre vie les germes d’Hérode qui ira jusqu’à massacrer les nouveau-nés d’Israël, parce qu’incapable de s’ouvrir à la nouvelle d’un Dieu fait homme, d’un nouveau Roi pour l’univers. Cultivons le message des anges reçu à Noël et amplifié par cette Epiphanie : ils chantaient la gloire de Dieu et la paix pour tous les hommes que Dieu aime ! 

Pouvons-nous encore célébrer l’Epiphanie aujourd’hui, interrogeais-je en début d’homélie ? Nous le pouvons et nous le devons, pour toujours nous souvenir de l’unique projet de Dieu et le rendre toujours plus actuel, toujours plus réel. Ce que Dieu a accompli en Jésus Christ, poursuivons-le et vivons-le intensément. Ainsi nous participerons à construire ce monde où tous les hommes vivent en frères, par la grâce de Dieu et la volonté de son peuple. Amen.


(Jérôme BOSCH, L'adoration des Mages, vers 1510)

samedi 29 décembre 2018

Sainte Famille de Jésus, Marie et Joseph - 30 décembre 2018

Histoire de familles…






            De quoi nous parle la Bible, si ce n’est d’histoires de familles ? D’Adam et Eve à Marie, Joseph et Jésus, en passant par Abraham et tous les autres, il n’est question que de familles. Notre première lecture s’en fait l’écho en nous parlant d’Elcana et Anne qui vont donner naissance au petit Samuel. La Bible peut dire : Familles, je vous aime ! Au-delà du slogan, il y a une réalité plus grande encore qui anime tous les écrivains bibliques : faire comprendre à leurs lecteurs qu’ils sont invités à prendre leur place dans cette grande famille, car l’Alliance que Dieu propose concerne tout homme. 

            Les familles dont nous parle la Bible sont loin d’être exemplaires en toutes choses. On y connaît la jalousie (Caïn et Abel, mais aussi Esaü et Jacob), le meurtre, l’infidélité, les rivalités, les difficultés et les joies des familles ordinaires. Il n’y a pas un modèle de famille biblique ; il y a des familles qui essaient de vivre, tant bien que mal, l’alliance que Dieu propose, à l’époque qui est la leur. Même la Sainte Famille que nous célébrons aujourd’hui connaît des moments plus difficiles. La « fugue » de Jésus à douze ans en est un exemple. Je veux bien qu’on me dise que c’était parce qu’il lui fallait être chez son Père, comprenez bien Dieu, qu’il s’est absenté ; cela n’enlève rien au fait qu’il a inquiété ses parents et retardé leur retour à la maison. Qu’est-ce qui l’empêchait de les prévenir de son désir d’être encore au Temple ? 

            Il me semble qu’il y a là de quoi rassurer nos familles d’aujourd’hui. Elles ne sont ni pires, ni meilleures que les familles bibliques. Elles essaient, tant bien que mal, à travers les difficultés et les joies de notre temps, de vivre quelque chose de l’amour que Dieu nous porte. Il n’y a pas de familles parfaites, et ceux qui le croient, s’illusionnent. L’histoire d’Anne et d’Elcana et leur souffrance d’être sans enfant trop longtemps, l’histoire de Marie et Joseph recherchant leur fils dans la crainte qu’il lui soit arrivé quelque chose de grave, tout cela ce sont nos histoires aussi ; tout cela nous est relaté pour nous éclairer, nous interroger, nous faire grandir et finalement renforcer notre confiance en Dieu qui peut tout et veut d’abord notre bonheur. L’histoire d’alliance que Dieu nous propose ne se vit pas seul ; c’est aussi une histoire de famille. Certains anciens le vivent douloureusement aujourd’hui quand ils constatent qu’ils ne sont pas suivis par leurs enfants et leurs petits-enfants : qu’avons fait de travers, interrogent-ils souvent. Rien, rassurez-vous. Vous avez fait ce qu’il fallait : vous avez témoigné auprès de vos enfants que Dieu était important pour vous. C’est tout ce que vous pouviez faire ; le reste dépend d’eux. Mais ce que vous avez semé est irremplaçable. Personne ne pourra arracher le bon grain de la présence de Dieu dans une vie. Dieu lui-même moissonnera le moment venu. 

            Cette fête de la Sainte Famille est là pour nous rappeler à chacun que nous avons notre place dans cette grande famille des enfants que Dieu se donne. Relisez la première lettre de Jean : Voyez quel grand amour nous a donné le Père pour que nous soyons appelés enfants de Dieu – et nous le sommes… Mes bien-aimés, dès maintenant, nous sommes enfants de Dieu. Il n’y a pas à en douter ! Il y a à travailler pour le devenir toujours plus. Le baptême ne suffit pas ; il est la première pierre d’un édifice toujours à construire ; il est la fondation de notre appartenance à la famille de Dieu. Recherchons et promouvons tout ce qui peut renforcer cette appartenance, ce désir d’être de Dieu. Recherchons et promouvons ce qui renforce notre foi dans le nom de son Fils Jésus Christ. Recherchons et promouvons tout ce qui nous permet de nous aimer les uns les autres toujours plus, toujours mieux. Nos familles sont saintes non pas parce qu’elles ne connaîtraient pas de difficultés, mais parce qu’elles ont en elles la force de les vaincre et de les dépasser. Nos familles sont saintes lorsqu’elles cherchent à toujours s’aimer davantage, malgré les mensonges, malgré les doutes, malgré les peurs. Nos familles sont saintes quand elles n’attendent pas d’être parfaites pour se tourner vers Dieu, mais qu’elles osent lui crier leurs soucis et leurs peines. Nos familles sont saintes parce qu’elles sont humaines et que c’est dans cette humanité que Dieu est venu en son Fils Jésus. C’est cette humanité qu’il est venu sauver ! C’est cette humanité qu’il a choisi d’aimer ! 

            Ne doutons pas de l’amour de Dieu pour nous. Ne doutons pas de notre capacité à partager cet amour offert. Osons vivre à la mesure de Dieu, à la mesure de son amour pour nous. Plus nous grandirons en humanité, plus nous grandirons en sainteté, Jésus ayant définitivement lié les deux. Que grandisse l’amour de la Sainte Famille dans nos familles ; que vivent nos familles de l’amour que Dieu leur porte. Amen.

 
(Enluminure de Frère Jacques)
 

samedi 7 janvier 2017

Epiphanie - 08 janvier 2017

Où est le roi des Juifs qui vient de naître ?




Où est le roi des Juifs qui vient de naître ? Voilà une question bien innocente, posée par des étrangers au roi Hérode. Ils ont vu une étoile se lever, annonçant la naissance de ce roi, et ils viennent naturellement au palais d’Hérode. Mais cette question simple a l’art de mettre en émoi tout le palais, et tout Jérusalem avec lui. Elle appelait une réponse simple a priori ; mais voilà, quand Dieu entre dans le monde, rien n’est jamais simple. 
 
Où est le roi des Juifs qui vient de naître ? A cette question simple, Hérode ne sait répondre que par un bouleversement intérieur, l’ancienne traduction liturgique disait avec inquiétude. Et on le comprend ! Il sait bien qu’il n’a pas eu d’enfant récemment. Qui est ce roi dont parle ces étrangers ? Et que peut-il attendre d’Hérode ? Qu’il lui rende le trône ? Hérode ne peut être que fermé à cette question ; il ne veut pas l’entendre, et il ne veut pas trop en connaître la réponse, même s’il en fait chercher une par ses savants. Ce qu’il veut, l’histoire nous le dira, ce n’est pas tant entrer dans la démarche des mages que détruire ce roi nouveau-né, avant qu’il ne prenne trop d’importance. Pour lui, il n’y a qu’un roi des Juifs et c’est lui ! Il n’a pas vraiment l’intention de se prosterner devant ce nouveau-né. 
 
Où est le roi des Juifs qui vient de naître ? Les mages apporteront eux-mêmes une réponse à leur question lorsqu’ils entreront dans la crèche. Ils n’hésitent pas une seconde quand ils voient l’enfant avec Marie, sa mère ; tombant à ses pieds, ils se prosternèrent devant lui. Il y a là un grand mystère : des étrangers, qui ne connaissent pas le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob, des étrangers qui ne sont pas du peuple de l’Alliance, voit un enfant dans les bras de sa mère, dans une pauvre demeure, et comprennent, instantanément, que c’est lui qu’ils ont cherché, lui dont ils ont vu l’étoile se lever. Qu’ont-ils de plus que les autres ? Qu’ont-ils de plus qu’Hérode et tous ses savants ? Ils ont juste un cœur ouvert à la nouveauté absolue que représente l’irruption de Dieu dans la vie des hommes. Là où d’autres n’auraient vu qu’un enfant comme tant d’autres, eux voient un roi. Là où Hérode voyait une menace, eux voient l’espérance d’un monde nouveau. Là où tant d’hommes et de femmes ne se sont pas laissés déranger, eux ont tout quittés pendant des semaines pour suivre une étoile. 
 
Où est le roi des Juifs qui vient de naître ? Cette question est pour nous aujourd’hui, car nous aussi devons répondre et nous positionner. Cherchons-nous notre salut dans notre travail, dans nos possessions, dans nos petits pouvoirs ? Ou acceptons-nous que notre salut nous soit offert par un autre, par cet enfant nouveau-né que Marie présente au monde ? Sommes-nous, comme les mages, émerveillés, réjouis d’une grande joie ? Ou sommes-nous, comme Hérode, remplis d’inquiétude ? Notre monde ne manque pas d’Hérode qui veulent faire mourir ce nouveau-né qui dérange trop. Pas de place pour lui dans l’espace public ; qu’il soit enfermé dans des espaces privés, là où personne ne le voit. Qu’on ne parle pas de lui en public, qu’on ne s’exprime pas à son sujet, ni en son nom en public. Gare au prosélytisme ! Evacuons la crèche, évacuons l’espérance qu’elle représente. Heureusement qu’il y a eu les mages jadis, comme il y a des mages aujourd’hui qui cherchent Dieu et son amour, et savent se réjouir des signes pauvres qui annoncent cette grande joie : l’homme est appelé à la vie par Dieu et Dieu s’engage en faveur de cette vie, Dieu s’engage en faveur du salut des hommes. La crèche, comme la croix d’ailleurs, dira pour toujours cette présence de Dieu à notre monde. La crèche, comme la croix, dira toujours l’amour de Dieu pour les hommes et son attention particulière aux petits. Remarquez la pédagogie de Dieu qui se révèle d’abord aux petits, à travers les bergers puis aux sages et aux savants, à travers ces mages venus de loin. Notre monde a plus que jamais besoin de chercheurs de Dieu, d’hommes et de femmes qui acceptent de se mettre en route, à la suite d’une étoile, à la suite de la lumière. En reconnaissant en Jésus celui qu’ils ont cherché, les mages nous indiquent où se trouve la vraie lumière, où se trouve le vrai sens de notre vie : en Jésus, et en lui seul.
 
Où est le roi des Juifs qui vient de naître ? Lorsque nous venons à la crèche, ne regardons pas d’abord un décor, une œuvre d’art, mais apprenons toujours à trouver là celui qui est notre vraie lumière, celui qui est venu donner espoir et vie aux hommes. Ce qu’il a fait jadis, il le refait toujours et encore pour nous. Son amour n’a pas de limite, sa présence au monde n’est pas pour un temps donné, elle est pour toujours, pour tous les peuples, pour tous les temps. Devant l’enfant de la crèche, reconnaissons Jésus, le Sauveur de tous les hommes. Et réjouissons-nous, comme les mages, de trouver en lui celui qui comble notre espoir. Amen.

(Giotto, L'adoration des mages, fresque de la Chapelle des Scrovegni, Padoue)

samedi 14 mai 2016

Pentecôte C - 15 juin 2016

Pâques : une Eglise en germination.





Nous voici donc au terme du temps pascal avec la fête de la Pentecôte qui nous fait célébrer le don de l’Esprit Saint, réalisation de la promesse faite par Jésus : Je ne vous laisse pas orphelin… l’Esprit Saint que le Père enverra en mon nom, lui, vous enseignera tout, et il vous fera souvenir de tout ce que je vous ai dit (évangile 6ème dimanche de Pâques C). Ce jour de fête a son nom propre (Pentecôte), mais ne nous laissons pas abuser par le nom : c’est bien l’unique et central mystère pascal que nous célébrons aujourd’hui encore ; c’est bien le mystère pascal qui est toujours déployé dans la célébration du don de l’Esprit Saint. 
 
Nous avons pu entendre, à travers ce que Luc nous rapporte dans les Actes des Apôtres, ce que fut véritablement la première Pentecôte de l’Eglise. Elle est caractérisée par ce fait incroyable : chacun de ceux qui étaient présents à Jérusalem à ce moment-là pouvait entendre dans son propre dialecte, sa langue maternelle les Apôtres qui parlaient. La longue énumération des peuples présents suggère à elle-seule que l’annonce du mystère pascal dépasse largement le cadre des disciples premiers du Christ. Le monde entier est concerné par ce mystère ; le monde entier est appelé à connaître le Christ. Le monde entier est ainsi appelé au salut. Le mystère de Pâques, déployé dans le don de l’Esprit Saint à la Pentecôte, est le signe d’une Eglise en germination. A ceux qui pouvaient croire que l’affaire Jésus s’arrêterait, sinon avec sa mort mais sûrement avec son retour vers le Père, est apporté un démenti flagrant : l’affaire Jésus ne fait réellement que commencer. Les hommes ont voulu se débarrasser de Jésus en le clouant sur le bois de la croix ; ils ont hérité d’un Christ ressuscité et sont comblés maintenant de l’Esprit Saint, l’Esprit du Christ lui-même qui assurera le relais de sa présence au milieu des hommes, jusqu’au retour dans la gloire, à la fin des temps, de celui qui s’en est retourné vers son Père. On a voulu chasser Jésus par la porte le Vendredi Saint ; le voici qui revient par la fenêtre avec le don de son Esprit Saint. 
 
Cette Eglise en germination, Paul la décrit bien dans la seconde lecture entendue. Elle est le rassemblement de celles et de ceux qui, suivant le Christ, ont accueilli son Esprit et en vivent. Si le Christ est en vous (…), l’Esprit vous fait vivre. N’étant plus esclaves mais fils, c’est-à-dire enfants de Dieu, ils vivent désormais libres de l’emprise de la chair. L’Esprit Saint les ajuste au Christ pour qu’ils puissent vivre selon les enseignements du Christ. C’est bien une Bonne Nouvelle qui rend libre qui est annoncée par les Apôtres et non une morale. Ce qui est premier, c’est l’agir du Christ (sa vie offerte pour notre salut) et le don de l’Esprit Saint. Les Apôtres n’ont pas demandé aux gens de vivre selon des principes pour pouvoir croire en Dieu. Ils ont demandé de croire en Dieu, d’accueillir le Christ pour recevoir de lui son Esprit qui rend libre en ajustant la conduite des hommes au projet d’amour que Dieu porte pour eux. La Pentecôte est bien le signe d’une Eglise en germination qui accueille pleinement sa libération. Rien n’est plus comme avant ! La vie croyante retrouve son sens : non pas sacrifier à des us et coutumes qui vont attester de la foi, mais accueillir un don de Dieu qui transforme et améliore une vie. 
 
De Pâques à Pentecôte et au-delà, tout est don : don de Dieu en faveur des hommes qu’il veut pleinement libres, pleinement heureux. La route de la vie est ouverte par la mort et la résurrection du Christ ; le Mal, tapis dans la vie des hommes, laisse place à l’Esprit Saint, donné pour remplir l’homme de la présence du Christ. Désormais, l’homme et Dieu peuvent à nouveau aller du même pas ; Dieu a retrouvé l’homme qui s’était perdu au jardin de la Genèse ; l’homme a retrouvé l’amitié avec Dieu qu’il avait perdue quand il avait préféré écouter le serpent au jardin de la Genèse. La prière pour l’unité, que Jésus a prononcée au soir de sa mort, porte ses fruits. Par l’Esprit, Dieu et l’homme sont à nouveau UN, comme le Christ et le Père sont UN depuis toute éternité. Avec la Pentecôte, ne vous demandez pas ce que vous pouvez faire pour l’Esprit Saint (à part l’accueillir) ; mais demandez-vous ce que l’Esprit Saint peut encore faire pour vous, et laissez-le agir. Avec l’Esprit Saint, vous sortirez d’une religion qui attend toujours plus de vous en preuve de votre attachement à Dieu, pour vivre une foi dans laquelle Dieu vous offre toujours plus sa vie, jusqu’à vous accueillir définitivement en lui au terme de votre passage sur terre. 
 
C’est bien à un changement de paradigme que nous invite le mystère de Pâques en cette fête de la Pentecôte. Il s’agit bien d’accueillir toujours plus ce que Dieu veut nous donner pour notre vie. Il s’agit bien, grâce à cette force de Dieu qu’est l’Esprit, de toujours mieux suivre le Christ sur le chemin où il nous précède. Il s’agit bien de laisser la Parole germer en nous, pour que nos communautés soient signes de cette Eglise en germination que le Christ viendra moissonner au temps où il établira son règne pour toujours. Aujourd’hui se clôt le temps de Pâques, certes ; mais aujourd’hui s’ouvre aussi le temps de l’Eglise en marche vers son avenir, à la suite du Ressuscité, sous la conduite de l’Esprit Saint. Grâce en soit rendue à Dieu qui nous veut fils, et fils libres. Amen.

(La Pentecôte, Miniature... reproduite par Nelda VETTORAZZO, Les principales fêtes chrétiennes, Centro Russia Ecumenica, 2007)