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Ce blog voudrait vous permettre de vivre un chemin spirituel au rythme de la liturgie de l'Eglise catholique.

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samedi 6 décembre 2025

2ème dimanche de l'Avent A - 7 décembre 2025

 A l'école d'Isaïe.





(Le prophète Isaïe, Collection du Musée du Louvre)


 

 

            Le grand prophète du temps de l’Avent, c’est sans nul doute le prophète Isaïe. Non pas que son livre annonce la naissance de Jésus ; ce n’est même pas son propos. Mais parce qu’il y a chez lui une espérance farouche et solide qui se manifeste page après page. Isaïe est un grand défenseur de la sainteté de Dieu et son message prophétique est d’abord un message de protestation, de contestation des chefs du peuple qui ne respectent ni Dieu, ni les pauvres et qui conduisent le pays à sa ruine. Mais le prophète garde confiance en Dieu et annonce des jours meilleurs.

            En ces jours-là, dit-il dans sa prophétie de ce dimanche, laissant entendre qu’un autre temps viendra. Isaïe replace toujours la foi dans le temps des hommes. Il est en fait un témoin de la foi de son époque ; et ce qu’il voit ne le réjouit pas. Aristocrate, membre de la cour du roi, il sait se faire entendre dans les hautes sphères, et donc faire entendre Dieu, quand bien même les puissants s’en sont éloignés. La situation politique et sociale est difficile, mais Isaïe garde espoir. Même si les peuples voisins sont turbulents et va-t’en-guerre, Isaïe voit plus loin. Il sait que la royauté n’échappera pas à David. Nous retrouvons cette certitude dans le passage entendu : un rameau sortira de la souche de Jessé, père de David, un rejeton jaillira de ses racines. Celui qui sauvera son peuple, celui qui rétablira la paix, est de descendance davidique, de descendance royale. Il ne peut pas en être autrement, le Dieu d’Israël s’étant fermement engagé envers David lui-même. Le Dieu d’Isaïe est un Dieu qui tient parole, et les hommes peuvent donc s’appuyer sur lui. Ce rejeton, ce sont les chrétiens qui l’identifient à Jésus ; mais pour Isaïe, il s’agit surtout d’annoncer un messie pour son temps, un messie qui va sauver son peuple, ici et maintenant. En des temps difficiles, il est bon d’avoir quelqu’un qui voit au-delà des choses, qui rappelle que les hommes peuvent toujours se tourner vers le Saint d’Israël et que c’est lui, et lui seul, qui offre le salut aux hommes.

             La prophétie de ce dimanche est une prophétie de paix : le loup habitera avec l’agneau, le léopard se couchera près du chevreau, le veau et le lionceau seront nourris ensemble. Les antagonismes naturels sont levés, les oppositions sont effacées, les ennemis d’hier sont des frères aujourd’hui. En regardant notre monde en 2025, nous constatons qu’il y a nombre d’endroits où, pour le salut de l’agneau, du chevreau et du veau, il est préférable qu’ils ne couchent ni ne fréquentent le loup, le léopard ou le lionceau. Si cela arrivait aujourd’hui, nous n’aurions pas fini de lire la prophétie, que les premiers auraient déjà été dévorés par les seconds. Mais cela ne veut pas dire que la prophétie est fausse. Je le rappelle : pour les chrétiens, cette prophétie annonce le Christ et son retour dans la gloire, ce moment où toute l’histoire des hommes sera récapitulée, menée à sa plénitude. Alors, alors seulement, le loup habitera paisiblement avec l’agneau, le léopard se couchera avec le chevreau, le veau et le lionceau seront nourris ensemble, sans risque pour les premiers. Quand le Christ reviendra, la paix marchera devant lui. Le mal aura été définitivement vaincu. Le livre de l’Apocalypse de saint Jean nous dit que dans la Jérusalem nouvelle, il n’y aura plus de mer (M.E.R.), parce que le mal n’existera plus. N’existant plus, il n’est pas utile que subsiste le siège des forces du mal (la mer justement). Quel beau monde nous attend !

            En attendant ce monde, ne pouvons-nous que lorgner vers lui et désespérer de celui dans lequel nous vivons aujourd’hui ? Non. Nous pouvons, vous et moi, décider de commencer par changer le monde. Nous pouvons, vous et moi, décider de faire reculer les forces du mal. Nous pouvons, vous et moi, décider que le mal ne passera pas, et ne passera plus désormais, par nous. Comme Isaïe, nous pouvons nous appuyer sur le Dieu saint qui sait pardonner, pour lutter contre le mal, en nous et autour de nous. Comme Isaïe, nous pouvons nous tourner vers le Saint avec la certitude qu’il est toujours possible de nous appuyer sur lui et d’espérer en lui. Même si nous pouvons avoir l’impression que Dieu a abandonné notre monde, sachons le voir à l’œuvre dans les petits gestes, les petits pas vers la paix et la réconciliation. N’attendons pas qu’un autre commence à changer le monde ; n’attendons pas qu’un autre fasse le premier pas de la réconciliation ; n’attendons pas qu’un autre initie un chemin de paix. A trop attendre un autre, nous risquons d’attendre longtemps. Dès aujourd’hui, soyons des artisans de paix et de réconciliation à notre petite échelle, dans notre petit monde. C’est là que Dieu nous attend ; c’est là que Dieu nous envoie être témoin et acteur du monde que le Christ viendra restaurer à la fin des temps. Dès aujourd’hui, avec lui, dans la force de son Esprit, nous pouvons agir et construire un monde plus juste et fraternel. Quelqu’un doit commencer ; pourquoi pas nous ? Amen.

 

           

samedi 25 janvier 2025

26 janvier 2025 - 3ème dimanche ordinaire C

 Crois-tu cela ?

(Homélie donnée lors de la célébration oecuménique célébrée aujourd'hui dans notre communauté)



(Icône de Nicée, source Wikipédia)





    Crois-tu cela ? En cette année où les chrétiens célèbrent le 1700ème anniversaire du Concile de Nicée qui a défini les mots de la foi chrétienne, c’est le mot d’ordre retenu pour la semaine de prière pour l’unité des chrétiens. Comme nous l’avons entendu dans l’introduction de cette célébration, c’est la question de Jésus à Marthe qui pleure la mort de son frère Lazare. 

        Crois-tu cela ? Lorsque Marthe accueille Jésus qui arrive enfin, elle semble reprocher à celui-ci d’avoir pris le chemin des écoliers plutôt que d’accourir sans délai lorsqu’il a été prévenu de la maladie de son ami : Si tu avais été là, mon frère ne serait pas mort. Sans doute espérait-elle un geste, une de ces guérisons dont Jésus a le secret. Après tout, Jésus fait presque partie de la famille ; ils l’ont reçu à leur table ; ils ont droit à quelques égards, non ? Jésus ne s’offusque pas de la question et pose une affirmation surprenante : Je suis la résurrection et la vie. Ceux qui croient en moi, même s’ils meurent, vivront, et quiconque vit et croit en moi ne mourra jamais. Il faut oser poser cette affirmation ; il faut oser l’entendre aussi. Et la reconnaître pour vrai. D’où la question de Jésus : Crois-tu cela ? Nous pouvons décliner cette unique question en une multitude d’autres. Crois-tu que je sois plus qu’un ami pour vous ? Crois-tu que je sois plus qu’un prophète ? Crois-tu que je sois plus qu’un grand homme ? Crois-tu que je sois la résurrection et la vie, c'est-à-dire que je viens bien de Dieu, et que je partage avec lui la vie en plénitude ? Cette question unique à Marthe va comme hanter les premiers chrétiens ; elle nous hante, ou devrait nous hanter encore. 

        Crois-tu cela ? Cela fait 1700 ans que les chrétiens ont défini les mots de la foi qui les rassemblent encore aujourd’hui. Ils sont plus forts que nos séparations, plus forts que nos divergences théologiques. Ils sont les mots qui nous font vivre. Cet anniversaire nous renvoie au début d’une période marquée par la foi chrétienne. Ils jaillissent après des années d’enfouissement et de persécution. Ils jaillissent de la Parole de Dieu après des querelles internes pour savoir comment parler justement du mystère de l’Incarnation et du mystère de la Rédemption. Jésus est-il vrai Dieu et vrai homme ? Jésus ne serait-il pas plutôt un grand homme qui a joué à Dieu ? Et si Jésus est réellement Fils de Dieu comme il l’affirme, comment Dieu peut-il mourir sur une croix ? Jésus n’était-il pas plutôt un homme envahi par l’Esprit de Dieu, mais dont l’Esprit s’est retiré avant qu’il ne meure, Dieu ne pouvant pas mourir ? Les querelles sont nombreuses à l’aube de la libération de notre foi, et les querelles qui suivront des siècles plus tard nous semblent alors futiles. Elles ont pourtant donné naissance à des Eglises diverses qui proclament les mêmes mots de la foi que ceux définis à Nicée. 

        Crois-tu cela ? La question n’est pas formulée ainsi au soir du huitième jour après Pâques, lorsque Jésus apparaît une nouvelle fois à ses disciples, cette fois en présence de Thomas. Pendant huit jours, les dix autres disciples ont essayé de le convaincre, de l’amener à la foi en Jésus mort et ressuscité. Mais Thomas, n’ayant pas fait comme eux l’expérience de le rencontrer ; Thomas, n’ayant pas comme eux reçu l’Esprit Saint que Jésus avait soufflé sur eux, Thomas donc résiste : Si je ne vois pas dans ses mains la marque des clous, si je ne mets pas mon doigt dans la marque des clous, si je ne mets pas la main dans son côté, non, je ne croirai pas ! Tout ce qu’il demande, c’est de voir comme eux, c'est-à-dire de faire la même expérience qu’eux. Il veut croire, mais à sa manière, à ses conditions, comme les Dix ont cru, à leur manière à la vue des signes. Ne le blâmons pas, Thomas ; nous sommes comme lui. Nous voudrions des preuves, des signes, au moins une prière exaucée de temps en temps pour vérifier que nous ne parlons pas à un tombeau vide ! 

        Crois-tu cela ? C’est la question qui nous est posée par trois fois, lors de chaque nuit pascale, lorsque nous renouvelons la foi de notre baptême. Peut-être avons pris l’habitude de répondre machinalement à ces questions, parce que la liturgie de l’Eglise prévoit que nous disions, comme un seul homme : Je crois. Il faudrait alors que l’anniversaire du Concile de Nicée soit l’occasion de reprendre chez nous, calmement, ce beau texte qui définit la foi des chrétiens et que nous proclamerons ensemble dans un instant. Les catholiques le connaissent bien en latin, puisque c’est le texte que nous proclamons lorsque nous chantons notre foi dans cette langue liturgique. Mais le dire en français devient presque impossible. Je l’ai tenté une fois sur cette communauté de paroisses ; j’ai reçu les critiques les plus vives qui soient, me demandant de justifier l’utilisation de ce texte bizarre et pourtant vénérable. C’est tout juste si l’on ne me reprochait pas de changer la foi de l’Eglise, alors que c’est ce texte qui la définit le mieux. 

        Crois-tu cela ? Ce n’est ni une question pour catholique, ni une question pour protestant, ni une question pour orthodoxe ou anglican ou pour une espèce singulière de chrétiens que nous aurions du mal à reconnaître. C’est la question adressée à tout disciple du Christ, et la réponse à cette question doit être un signe de reconnaissance pour tous ses disciples, sous quelque latitude qu’ils vivent. Je peux voyager n’importe où dans le monde ; si ce texte est proclamé, enseigné, reconnu, je suis chez moi au milieu de ceux qui le disent. Quiconque dit ces mots est chez lui, chez nous. Il est de notre famille, même si son cousin le plus éloigné dans le temps, celui par qui lui a été donné la foi, est Luther si je suis catholique ou n’est pas Luther si je suis protestant. Nous ne partageons peut-être pas la même Eglise, mais nous partageons le même Dieu. N’est-ce pas cela qui importe le plus après tout ? 

        Crois-tu cela ? Si après tant d’années, tant de querelles et tant de déchirures, l’Eglise ne s’est pas effondrée, c’est que Jésus, celui qui la tient et qui y est présent, est bien ce qu’il a affirmé à Marthe. Il est la résurrection et la vie. Il l’est pour les croyants que nous sommes ; il l’est pour nos Eglises qui trouvent en lui, et en lui seulement, le chemin de la réconciliation parfaite, qui est le chemin de la vie parfaite. La foi en Dieu Père, Fils et Esprit Saint vaut plus que les Eglises qui l’enseignent et la confessent. La foi en Dieu Trinité qui nous fait vivre est plus forte que les querelles qui nous séparent encore. Par la grâce de Dieu, un long chemin a été entrepris pour retrouver une pleine communion ; mesurons ces efforts et poursuivons le chemin. A l’heure où le monde moderne semble avoir tiré un trait sur Dieu, nous ne pouvons que reprendre ces mots de Nicée qui nous font chrétiens ; les reprendre, les comprendre, les vivre et les transmettre. Ayons conscience qu’unis dans la diversité, nous vivrons ; mais séparés, enfermés dans nos Eglises respectives, nous mourrons. Tous.

        Crois-tu cela ? La réponse de Marthe est limpide : Oui, Seigneur, je crois que tu es le Messie, le Fils de Dieu, celui qui vient dans le monde. Elle lui vaut de retrouver, pour un temps, ce frère mort, mais rendu à la vie pour que la gloire de Dieu soit reconnue à l’œuvre en Jésus. Lorsque Thomas est interpellé par Jésus : Cesse d’être incrédule, sois croyant, celui-ci répond par cette profession de foi qu’aucun autre disciple n’avait faite jusque-là : Mon Seigneur et mon Dieu ! Il faudra presque trois cents ans pour que cette première profession de foi se développe et précise pour tous qui est Dieu, qui est Jésus Christ, qui est l’Esprit Saint. Sans rien perdre de la fraîcheur et de la simplicité des mots de Thomas, poursuivons l’œuvre des premiers Pères conciliaires et approfondissons notre foi. La connaissant mieux, nous l’estimerons davantage ; l’estimant mieux, nous la vivrons davantage ; la vivant mieux, nous la partagerons au plus grand nombre, en parole et en acte. Ainsi le monde pourra croire et parvenir à la vie éternelle. Amen. 


samedi 26 mars 2022

4ème dimanche de Carême C - 27 mars 2022

 Faire route avec Jésus pour apprendre la joie.




(Gustave Doré, Le fils prodigue dans les bras de son père)



            La mi-carême est passée, plus de la moitié du chemin est faite à la suite de Jésus. Nous avons appris avec lui à affronter le mal ; nous avons mieux découvert qui est Jésus et nous avons accepté de l’écouter ; dimanche dernier, il nous invitait à porter du fruit. Aujourd’hui, nous pouvons apprendre ce qu’est la vraie joie. Pour nous faire comprendre la joie, Jésus nous présente une parabole : celle d’un père qui a deux fils. Nous pouvons approcher ce mystère de la joie à partir de chaque personnage. 

            Commençons par le plus jeune des fils puisque c’est de lui que parle d’abord la parabole. Un homme avait deux fils. Le plus jeune dit à son père : « Père, donne-moi la part de fortune qui me revient. » Nous ne découvrons pas grand-chose de ce fils, si ce n’est que son père devait être riche, que lui-même ne manquait sans doute de rien. Nous découvrons surtout qu’il est aimé de son père au point que celui-ci répond à sa demande : Et le père leur partagea ses biens. Je suis toujours surpris par le sans gêne de ce fils qui demande à son père de se défaire de la moitié de sa fortune pour lui verser, par avance, sa part d’héritage. Ce fils met sa joie dans la possession et la jouissance, par avance, de ce qui ne devait être à lui qu’à la mort de son père. Peu de jours après, le plus jeune rassembla tout ce qu’il avait, et partit dans un pays lointain où il dilapida sa fortune en menant une vie de désordre. Ce jeune fils profite de la vie : voyage au bout du monde, vie de fête en fête. C’est la représentation la plus communément admise par les auditeurs de la parabole. Il a de l’argent, il en profite, sans se soucier du lendemain, sans se soucier surtout de son père. L’illusion de la joie ; l’illusion du bonheur : faire ce que l’on aime faire. Il a sans nul doute beaucoup d’amis, du moins tant que l’argent coule à flot. Mais vient un événement inattendu, qui va bouleverser sa vie, comme lui-même avait dû bouleverser la vie de son père quand il a demandé sa part d’héritage. Il avait tout dépensé, quand une grande famine survint dans ce pays, et il commença à se trouver dans le besoin. Vous remarquerez que le sort s’acharne toujours au mauvais moment : quand il n’a plus rien. Les amis qu’il avait acquis avec l’argent se sont évaporés ; il n’y a plus que lui, seul, et son ventre qui crie famine et qui va le pousser à réfléchir. Sa joie qui consistait à faire ce qu’il voulait faire n’est plus ; revient alors le souvenir d’une joie ancienne, à laquelle il avait renoncé : la joie de la maison de son père, la joie d’une vie de fils, la joie de ne manquer de rien. Combien d’ouvriers de mon père ont du pain en abondance, et moi, ici, je meurs de faim ! Je me lèverai, j’irai vers mon père, et je lui dirai : Père, j’ai péché contre le ciel et envers toi. Je ne suis plus digne d’être appelé ton fils. Traite-moi comme l’un de tes ouvriers. Ecoutez bien ce fils perdu : son ventre lui remet un peu de plomb dans la cervelle à défaut de pouvoir se remplir de nourriture. Sa joie sera de pouvoir être ouvrier chez son père et de manger à sa faim, plutôt que de rester un fils crève-la-faim à l’autre bout du monde. Sitôt réfléchi, sitôt exécuté : il se leva et s’en alla vers son père. 

            Parlons-en de ce père. Rien n’est vraiment dit de lui, de ce qu’il a pu vivre durant ce temps d’absence, mais tout nous permet de l’imaginer. Comme il était encore loin, son père l’aperçut et fut saisi de compassion ; il courut se jeter à son cou et le couvrit de baiser. C’est bien du père que nous parle Jésus. Il nous laisse entendre que ce père, abandonné, a scruté chaque jour le retour de son benjamin. Il faut vraiment aimer quelqu’un pour le laisser partir et scruter son retour quotidiennement. Il faut vraiment aimer quelqu’un pour, l’apercevant de loin, aller sans attendre à sa rencontre, et sans attendre un mot d’explication ou d’excuse, se jeter à son cou et l’embrasser. Pouvons-nous seulement imaginer la joie de ce père qui retrouve ce fils pour lequel il a sacrifié la moitié de sa fortune ? Avait-il imaginé ce retour ? Peut-être. Avait-il échafaudé un discours pour le jour où il se retrouverait face à ce fils ? Qu’importe. Car quoi qu’il ait pu préparer, il ne s’attendait sans doute pas à ce qu’il voyait devant lui, un fils sans doute amaigri, pauvre, à peine reconnaissable. Mais le cœur d’un père ne se trompe pas ; un cœur de père aime, toujours, malgré tout. Le fils n’a pas le temps de dérouler tout ce qu’il avait imaginé. Pas le temps de laisser entendre qu’il trouverait sa joie s’il était embauché comme ouvrier. Le père dit à ses serviteurs : « Vite, apportez le plus beau vêtement pour l’habiller, mettez-lui une bague au doigt et des sandales aux pieds, allez chercher le veau gras, tuez-le, mangeons et festoyons, car mon fils que voilà était mort, et il est revenu à la vie ; il était perdu, et il est retrouvé. La voilà, la vraie joie. Elle jaillit spontanément devant l’inattendu, devant l’inespéré. Ce père pensait devoir faire le deuil de ce fils ; il laisse éclater sa joie avant même que le fils n’ait pu achever d’exprimer tout son remord. Il en refait un homme libre, un fils à part entière (bague au doigt et sandales aux pieds), et il organise une grande fête. Sa joie est contagieuse ; sa joie se doit d’être partagée. Par tous. Par tous ? Pas si sûr… 

            Souvenez-vous ; ce père avait deux fils. Et c’est de lui que va dépendre désormais la joie de ce père, la joie de cette parabole. Le fils ainé était aux champs. Quand il revint et fut près de la maison, il entendit la musique et les danses. La joie du père se fait entendre hors de la maison. Apprenant l’origine de ce débordement de joie, l’ainé ne semble pas touché, en tous les cas pas comme son père l’aurait espéré. Le fils aîné se mit en colère et il refusait d’entrer. Il refuse la joie de son père. Qu’il soit fâché contre son jeune frère, nous pouvons le comprendre ; qu’il refuse de partager la joie de son père, c’est autre chose. Et nous nous rendons compte que ni le jeune fils, ni le fils aîné, n’ont jamais pleinement mesuré la joie qu’ils avaient d’avoir un tel père. Le benjamin, en partant pour un pays lointain, a voulu s’émanciper de ce père, cherchant sa joie ailleurs que dans sa maison. L’aîné ne s’est jamais considéré comme fils de ce père qui les aime tous deux. La réponse qu’il oppose à l’insistance de son père pour qu’il entre dans sa joie, montre bien qu’il se voit plutôt comme un ouvrier de son père : il y a tant d’années que je suis à ton service sans avoir jamais transgressé tes ordres, et jamais tu ne m’as donné un chevreau pour festoyer avec mes amis. Entendez son vocabulaire : service, ordre, attente d’une récompense. Est-ce là le vocabulaire de quelqu’un qui se sait fils ? Il a vécu ce que le jeune fils s’apprêtait à demander : être un ouvrier de son père. Aucun des fils de ce père ne se considère comme fils. S’il avait demandé un chevreau plutôt que de l’attendre comme une récompense, il l’aurait eu ; il aurait pu faire la fête avec ses amis plus d’une fois. L’exemple du benjamin qui avait reçu sa part de fortune aurait dû l’en convaincre depuis un moment. La joie des deux frères sera de se reconnaître fils du même père ; ce sera la condition à leur réconciliation. 

            C’est le père qui va remettre la joie à sa vraie place : Toi, mon enfant, tu es toujours avec moi, et tout ce qui est à moi est à toi. Il fallait festoyer et se réjouir ; car ton frère que voilà était mort, et il est revenu à la vie ; il était perdu, et il est retrouvé. Il replace l’aîné dans son rôle de fils qu’il n’a jamais exercé. Il ne dit pas que le jeune fils avait raison de faire ce qu’il a fait ; il ne dit même pas qu’il ne demandera pas d’explication. Il dit que là, maintenant, tout de suite, il fallait faire la fête parce que son jeune fils est revenu à la vie. A ce moment précis, rien d’autre ne compte. Pourquoi priver le père de sa joie ? Cette joie du père, c’est la joie de Dieu quand l’un de nous revient vers lui. C’est la joie de Dieu chaque fois que nous célébrons la réconciliation. C’est la joie de Dieu parce qu’il nous aime. Je vous laisse imaginer la joie de Dieu quand il nous voit vivre ce temps de carême comme un temps où nous faisons effort pour nous rapprocher de lui, pour nous rapprocher des autres, sans jugement, juste parce que nous nous savons aimés, inconditionnellement, de notre Père qui est aux cieux. Si nous considérions n’être que des ouvriers au service de Dieu, redécouvrons la joie qu’il y a à être des fils pour lui. Là est notre vraie joie, parce que là, auprès de lui, est notre vraie vie. Rien d’autre ne compte. Amen.

mercredi 26 février 2020

Mercredi des Cendres - 26 février 2020

Laissez-vous réconcilier par Dieu.






Comment bien vivre ce temps qui s’ouvre avec ce mercredi des Cendres ? Comment comprendre ce temps qui va nous mener à Pâques ? Il me semble important de nous poser ces questions pour donner à notre Carême sa vraie place et sa vraie signification. Car les souvenirs que beaucoup ont du Carême sont ceux d’un temps rude, marqué par de trop nombreux efforts à faire ; bref, il serait la version chrétienne des bonnes résolutions du Nouvel an, qui ne tiennent que le temps de les énoncer.  

Quand vous interroger des paroissiens habituels, les mots qui reviennent souvent, à propos du Carême, sont bien conversion, efforts, jeûne, prière et partage. Il ne s’agit pas de les nier, mais bien de comprendre que toutes ces choses sont de l’ordre des moyens pour un but bien plus grand : celui d’appartenir vraiment au Christ Sauveur. Le temps du Carême lui-même n’est qu’un moyen ; il n’est pas, et ne devrait pas être, un but en soi. Or très souvent, dans les communautés paroissiales, nous mettons plein d’énergie à préparer et à vivre le Carême, ce qui fait que nous arrivons épuisés aux fêtes de Pâques, qui, hormis les jours saints, sont célébrées de manières plus plates. Nous oublions que les fêtes de Pâques sont une longue période qui va jusqu’à la Pentecôte, soit une période bien plus longue que le Carême. 5 dimanches de Carême contre 7 dimanches de Pâques auxquels il faut ajouter donc la Pentecôte et les jours saints qui permettaient le passage du Carême à Pâques. Il n’y a pas photo : les chiffres eux-mêmes nous disent que l’important, le but, c’est Pâques et son mystère célébré sur cinquante jours. Le moyen d’y parvenir, c’est le Carême qui prépare nos cœurs à cette joie plus grande que tout. 

Or, il semble que, dans l’imaginaire du moins, ce qui compte pour beaucoup, c’est ce temps du Carême, ce temps où je vais me dépenser pour Dieu et pour les autres. Quelle communauté n’a pas établi son plan de bataille, son projet pastoral pour ce temps que nous inaugurons ? Cela ne me dérange pas, tant qu’il y a un plan plus grand encore pour le temps pascal, sinon nous faisons d’un moyen, un but en soi. Et surtout, nous nous concentrons trop sur tout ce que nous pourrions faire pour plaire à Dieu, sans vraiment laisser à Dieu le temps de nous plaire et de nous séduire à nouveau. Ecoutez la demande faite par Paul aux chrétiens de Corinthe ; il dit : Laissez-vous réconcilier avec Dieu. Il ne dit pas : réconciliez-vous avec Dieu. Autrement dit, il ne dit pas que la conversion serait de notre fait, le résultat de nos petits efforts, de nos prières plus ou moins acharnées, de nos jeûnes plus ou moins garnis. La conversion, c’est Dieu qui l’opère en nous, en nous réconciliant avec lui. Il est celui qui vient vers nous ; il est celui qui vient nous séduire à nouveau pour que nous choisissions de marcher en sa présence. Sa parole, au long de ce Carême, va éclairer nos vies grâce à l’immense amour qu’il a pour nous ; un amour qui ne juge pas, un amour qui ne revendique rien, si ce n’est de pouvoir nous aimer gratuitement, à volonté. Et c’est en nous faisant sentir son amour que Dieu nous convertit, nous gagne à son amour. Sentant à frais nouveau combien nous sommes aimés de Dieu, nous voudrons partager cet amour et le vivre avec d’autres. Nous comprendrons que notre vie peut être plus grande, que notre joie peut être plus parfaite, que notre amour peut s’appuyer sur l’amour de Dieu pour nous. Et nous comprendrons surtout que cet amour de Dieu pour nous ne viendra pas de tout ce que nous aurons décidé de faire pour lui, mais de la mort et de la résurrection de son Fils unique, Jésus Christ, notre Seigneur. Les fêtes de Pâques sont ainsi bien l’horizon de notre Carême, le but ultime. Car c’est bien le mystère de Pâques qui doit se déployer en nous et non les moyens que nous aurons pris pour y parvenir. Le Carême, c’est comme ce temps de marche qui nous mène au sommet de la montagne : il peut être rude, caillouteux, déprimant. Mais c’est bien quand nous arrivons au sommet de la montagne que nous comprenons que ce chemin n’était rien face à beauté que nous contemplons enfin. 

Laissez-vous réconcilier avec Dieu peut s’entendre alors comme une variante de laissez-vous approcher de Dieu, laissez-vous aimer de Dieu. Laissez son amour vous purifier, vous émonder. Ainsi, parvenus au pied de la croix, vous ne verrez là que son amour pour vous et vous deviendrez capables d’en témoigner, comme ont pu le faire les premières communautés croyantes au lendemain de Pâques. Ce carême, nous devons le considérer comme un temps de saisissement par le Christ de notre vie en vue de la mission qui échoie à chaque baptisé : témoigner du Christ vivant, répandre cette Bonne Nouvelle d’un Dieu qui s’est abaissé, a livré sa vie, pour que nous ayons une vie plus grande, une joie plus grande, pour que nous puissions goûter au salut que Dieu nous offre. Par le mystère de Pâques, Dieu veut sauver tous les hommes ; le Carême est le moyen qu’il nous donne déjà pour ressentir les premiers effets de cet amour ; et les moyens qu’il nous donne (jeûne, prière et charité) lui permettront d’agir en nous et de nous réconcilier avec lui. 

Ne nous trompons pas de cible, donc. Vivons ce temps de carême avec Dieu pour qu’il puisse agir en nous. Mais vivons-le tendus vers Pâques et la joie de son salut. Nous pourrons alors en vivre pleinement, Dieu lui-même nous ayant libérés de nos péchés et de nos démons. C’est la seule chose qui doit compter ! C’est la seule chose qui doit nous préoccuper ! Bon temps de Carême, immergés dans la grâce de Dieu. Amen.

samedi 5 octobre 2019

27ème dimanche ordinaire C - 06 octobre 2019

Dimanche du judaïsme.







Ce dimanche, situé entre le nouvel an juif et la fête de Yom Kippour, est pour nous, chrétiens, le dimanche du judaïsme, qui doit « nous rappeler nos racines juives et nous faire prendre conscience de la mission spirituelle du peuple juif appelé à sanctifier le nom de Dieu ». Nous pouvons nous réjouir avec eux et les porter dans notre prière, en ces jours où ils revivent de manière particulièrement forte le pardon, la conversion du cœur et la joie d’être réconcilié en Dieu. La succession des fêtes (Roch Hachana, Yom Kippour et Souccoth) doit nous interpeler également dans notre rapport à Dieu, à son Alliance et à notre fidélité à celle-ci. 

Le prophète Habacuc, que nous avons entendu en première lecture, pose avec acuité la question du Mal, principal obstacle à la foi. Combien de temps, Seigneur, vais-je appeler, sans que tu entendes ? Crier vers toi : « Violence ! », sans que tu sauves ? Pourquoi me fais-tu voir le mal et regarder la misère ? Devant moi, pillage et violence ; dispute et discorde se déchainent. Cette expérience n’est propre ni au prophète, ni au peuple juif. Elle est nôtre à bien des moments de notre existence. Beaucoup de nos contemporains, ne sachant réduire cette énigme, font le choix d’abandonner. Si Dieu ne répond pas, c’est peut-être parce qu’il n’existe pas, disent-ils. Entendre cette lecture d’Habacuc, à ce moment particulier du calendrier de nos frères ainés dans la foi, nous permet de trouver dans ces fêtes un début de réponse. La fête de Roch Hachana (le nouvel an juif, qui a été célébré du soir du 29 septembre au soir du 01er octobre) nous fait nous souvenir que Dieu est bon, qu’il a donné la création dont on célèbre l’anniversaire ; mais elle nous rappelle aussi que l’homme a sans cesse à se purifier et à demander pardon, à Dieu et à son prochain, pour le mal commis. Cela montre bien que le mal vient du cœur de l’homme. En même temps qu’il célèbre les dons faits par Dieu dans sa création, il entre dans un temps de purification pour correspondre toujours plus à ce que Dieu attend de lui. Le pardon et la réconciliation avec Dieu et le prochain, célébrés lors de Yom Kippour (du 08 octobre au soir au 09 octobre au soir) ne sont pas alors un moment d’humiliation, mais un temps de grâce et de salut. En demandant pardon, l’homme permet à Dieu de rendre la création, y compris l’humanité, telle qu’il l’avait faite. D’où la joie de la fête de Souccoth qui suit (du 13 octobre au soir au 22 octobre au soir) : quand Dieu pardonne, l’homme est libéré, réconcilié, comme jadis au temps de l’Exode, après la sortie d’Egypte. L’homme sait qu’il pourra toujours compter sur Dieu. 

A ceux qui s’interrogent sur le Mal, une triple réponse est donc donnée : Souviens-toi que Dieu est bon ; purifie-toi et pardonne ; réjouis-toi de ce que Dieu a fait pour toi. Que ce soit Habacuc que nous avons entendu, ou n’importe lequel des prophètes de la Première Alliance, le message est le même. C’est de la fidélité à l’Alliance de Dieu que vient le salut. C’est Dieu qu’il faut servir ; c’est Dieu qu’il faut écouter ; c’est Dieu qu’il faut suivre. Chrétiens, nous ferons un pas de plus en incluant Jésus, dans le processus, comme nous le faisait chanter un cantique de mon enfance : Dieu fait de nous, en Jésus Christ, des hommes libres : tout vient de lui, tout est pour lui, qu’il nous délivre ! La foi de Jésus, qui est celle du peuple juif, devient pour nous foi en Jésus, ce qui nous est propre. Les promesses faites par les prophètes, nous croyons que Jésus les a accomplies. Il est, pour nous, la source du salut pour tous les hommes ; il est celui qui a réconcilié, par son sang, tous les hommes avec Dieu. Il n’y a plus, selon le mot de Paul, ni Juifs, ni païens, ni esclave ni homme libre, ni l’homme ni la femme, mais tous, vous ne faites plus qu’un en Jésus Christ. En Jésus, né juif par Marie, mort juif, ressuscité dans la puissance de l’Esprit Saint, la vocation d’Israël d’être lumière menant toutes les nations à la connaissance du Dieu unique et vrai, est devenue réalité. Nous devons remercier le peuple choisi par Dieu pour sa fidélité à l’Alliance première ; nous devons le remercier d’avoir engendré Jésus, qui par une fidélité parfaite nous vaut d’être incorporé au peuple saint, et sauvé par le don de sa vie sur la croix. 

Vous comprenez que nous nous pouvions faire, ni ne pourrons jamais faire l’impasse sur ce temps si précieux pour nos frères ainés dans la même foi. La méditation de leur fidélité à la foi de nos pères communs doit susciter notre propre fidélité à la foi de notre baptême. Rendons grâce à Dieu pour ce qu’il réalise pour nous, réaffirmons notre désir de lutter contre le Mal par une vie toujours plus donnée à Dieu, et réjouissons-nous d’être sauvés par pure grâce, simplement parce que Dieu est bon, parce que Dieu est grand, parce que Dieu est saint et qu’il nous aime, aujourd’hui et toujours. Amen.

(image internet, site https://www.myjewishlearning.com/article/shalom )






samedi 5 mars 2016

04ème dimanche de Carême C - 06 mars 2016

Acte 4 de la miséricorde : s'ouvrir à la miséricorde de Dieu.




Laissez-vous réconcilier avec Dieu ! Cette invitation résonne comme un cri du cœur dans la deuxième lettre aux Corinthiens. On sent, dans ces mots, toute la tendresse paternelle d’un Paul à l’encontre de ses fils qu’il a engendré à la foi chrétienne. C’est parce qu’il les aime qu’il pousse les Corinthiens à cette acceptation d’une miséricorde offerte par Dieu en Jésus. Et qu’importe si ce cri semble en contradiction avec ce qu’il leur écrit quelques lignes avant, lorsqu’il précise : Dieu nous a réconcilié avec lui par le Christ. En plaçant côte à côte cette affirmation de notre foi et son cri du cœur, Paul souligne toute la tension de la foi chrétienne entre ce qui est déjà donné et ce qui est à accueillir encore. Cette juxtaposition entre ce qui est et ce qui est encore à venir est le signe même de la liberté absolue que Dieu laisse à l’homme. 
 
Nous constatons ceci dans la parabole du fils prodigue que nous a livré l’évangéliste Luc. Voici encore une histoire bien connue de tous. Un père, deux fils, un héritage à partager. Le fils le plus jeune, impatient de vivre sa vie, librement, demande une avance sur héritage. Le père ne semble pas hésiter : le plus jeune dit à son père : ‘Père, donne-moi la part de fortune qui me revient’. Et le père leur partagea ses biens. A peine demandé, sitôt reçu. A peine reçu son bien, le plus jeune s’en va. Il s’en va vivre sa conception de la liberté et de la vie. Et c’est forcément loin de chez son père. C’est bien connu : un homme n’est vraiment libre que s’il se coupe de ceux qui l’aiment. En tout cas, c’est ce qui semble être vrai pour le plus jeune… et pour le plus âgé des fils aussi. Il suffit de relire ce qu’il dit à son père, quand le plus jeune est revenu et que la fête bat son plein. Il y a tant d’année que je suis à ton service sans avoir jamais transgressé tes ordres. Paroles terribles dans la bouche d’un fils. Elles soulignent combien il se sent esclave de ce père, donc pas libre, pas vraiment fils. Peut-être a-t-il tout auprès de son père, mais ce tout lui semble soudain bien lourd, aussi lourd qu’une chaine au cou. Il ne s’est jamais senti libre, ne serait-ce que libre de faire la fête avec ses amis ! Le fils ainé ne se reconnaît pas fils, mais serviteur d’un père qui lui semble soudain indigne. Ce père accueille en fanfare le rejeton qui a dilapidé une part de la fortune, mais lui, l’aîné, le fidèle, qu’a-t-il en retour ? 
 
Nous retrouvons la tension que Paul a déjà souligné aux chrétiens de Corinthe. Cette tension nécessaire entre le déjà là et le pas encore est fondatrice de notre liberté, fondatrice de notre foi. Dieu offre tout à l’homme, y compris une miséricorde infinie, signée par le baiser accueillant le fils prodigue et pécheur. Mais l’homme doit s’ouvrir aux dons que Dieu lui fait. Sinon, ces dons ne sont que des cadeaux même pas déballés, jamais utilisés. Or les dons de Dieu sont des dons pour la vie et le bonheur de l’homme. Le jeune fils doit s’ouvrir à cette miséricorde en laissant son beau discours de côté, en se laissant revêtir du vêtement de la fête, en se laissant redevenir fils par le don de l’anneau familial, en se laissant libérer par le don des sandales, marque de l’homme libre. L’aîné doit accueillir cette miséricorde faite à son jeune frère en se laissant entraîner dans cette fête que, pour l’instant, il refuse. S’il ne franchit pas la porte avec son père, il se fermera à la miséricorde, il se coupera de la famille, il restera esclave de ses mauvais sentiments. La miséricorde du père s’adresse bien à ses deux fils ; elle n’a d’autre but que de montrer à chaque fils combien il est aimé de son père, combien cet amour est plus grand que les frasques du plus jeune et plus grand que la mauvaise compréhension que l’ainé a de sa relation à son père ; il n’est pas un serviteur, mais un fils. Et la miséricorde accordée au plus jeune après une vie de patachon doit lui permettre de se sentir vraiment fils après une vie comprise comme celle d’un serviteur. 
 
S’ouvrir à la miséricorde de Dieu est un défi pour tous : pour ceux qui se reconnaissent grand pécheur devant l’Eternel, et pour ceux qui se croient parfaits devant Dieu et devant les hommes. Il ne suffit pas que Dieu soit miséricordieux envers nous ; il faut encore que nous acceptions cette miséricorde, que nous l’accueillions dans notre vie, et que nous en témoignions auprès de tous. Il nous faut laisser, dans notre vie, un espace à la miséricorde de Dieu pour qu’elle puisse s’exercer et que nous puissions en vivre. Amen.
 
(Dessin de Coolus, Blog du lapin bleu)

mercredi 10 février 2016

Mercredi des Cendres - 10 février 2016

Le carême, un temps  pour ré-enchanter notre foi !







L’oraison de la messe de ce mercredi des cendres peut laisser croire que ce temps est un temps difficile et rude : elle nous parle de jeûne et de combat spirituel, toutes choses peu réjouissantes pour le commun des mortels. Nous reconnaissons-là la marque des efforts à faire tant enseignés par le passé, au point qu’un évêque de France a parlé un jour du christianisme comme d’une religion qui sent la sueur. Qui s’est déjà réjoui de la venue du temps du carême ? Pourtant, ce temps privilégié n’est pas à vivre dans la tristesse ou dans l’affliction. Au contraire, c’est un moment joyeux, un temps favorable si l’on en croit les Ecritures entendues en cette célébration. 
 
Ecoutez à nouveau le prophète Joël : revenez au Seigneur votre Dieu, car il est tendre et miséricordieux, lent à la colère et plein d’amour, renonçant au châtiment. Ce qu’il annonce, c’est un retour en grâce ; ce qu’il prêche, c’est la conversion, c’est-à-dire un retour sincère vers Dieu pour le redécouvrir tel qu’il est. On ne le répètera jamais assez : il est tendre et miséricordieux, lent à la colère et plein d’amour, renonçant au châtiment. Pas de quoi avoir peur donc, mais plein de raisons de se réjouir : Dieu s’est ému en faveur de son peuple, il a eu pitié de son peuple. En ce jubilé de la miséricorde, voilà une bonne nouvelle pour nous tous. Malgré notre péché, malgré nos manques de foi, Dieu est fidèle à sa Parole, Dieu est fidèle à son Alliance. Si nous avions oublié notre part dans cette Alliance que Dieu scelle avec nous au moment de notre baptême, lui se souvient : il s’est engagé envers nous ; sa faveur envers nous est pour toujours. Il nous suffit de lever nos yeux vers lui, et humblement de marcher à nouveau avec lui. 
 
Des siècles après Joël, l’Apôtre Paul nous adresse le même cri, la même supplication : nous le demandons au nom du Christ, laissez-vous réconcilier avec Dieu. En formulant ainsi sa demande, Paul nous redit bien que la réconciliation est d’abord l’œuvre de Dieu et de sa miséricorde. C’est lui qui en a l’initiative en son Fils Jésus qu’il a envoyé dans le monde pour notre salut. L’engagement de Dieu est total dans cette œuvre de salut ; il ne renonce à rien pour nous sauver. Il va jusqu’à identifier au péché celui qui n’a pas connu le péché, afin qu’en lui nous devenions juste de la justice même de Dieu. Voyez comme est grand l’amour dont Dieu nous aime ! A nous de savoir saisir l’instant, à nous de reconnaître Dieu à l’œuvre dans notre vie. C’est maintenant le moment favorable, c’est maintenant le jour du salut. Pas demain, pas la semaine prochaine. Aujourd’hui ! En ce moment-même ! C’est dire l’urgence de nous tourner vers Dieu pour bénéficier de sa miséricorde ! 
 
A la miséricorde de Dieu, doit répondre notre propre miséricorde, celle que nous accorderons à ceux qui nous entourent. Les œuvres de miséricorde que Jésus indique (prière, jeûne et charité) sont la réponse à l’appel de Dieu, la marque de notre désir de marcher avec Dieu. La miséricorde de Dieu envers nous ne s’est pas payée de mots ; il a livré son propre Fils pour notre vie. Notre réponse à Dieu ne peut se payer de mots ; elle doit se traduire en actes, en art de vivre qui témoigne de la miséricorde qui nous a été accordée et que nous devons propager. La miséricorde est un don à partager, largement, pour qu’il ne s’épuise pas. Comment pourrais-je n’être pas miséricordieux avec mon frère après que Dieu m’ait accordé sa miséricorde ? Mais notre miséricorde doit rester discrète, faite dans le secret. Il n’y a pas à en tirer gloire ; ce n’est pas quelque chose d’exceptionnel ; c’est la réponse ordinaire et simple à la miséricorde dont nous bénéficions. Point. C’est tout. 
 
Pour vous permettre de vivre positivement ce temps de carême, je vous laisse pour finir un verbe qui est devenu le mot d’ordre dans l’Enseignement catholique. Il a été lancé par notre secrétaire général. Ce verbe, c’est ré-enchanter. Non pas pour faire des trucs en plus, mais pour reprendre ce que nous faisons déjà et peut-être pour le faire avec une conscience renouvelée. Ceci nous évitera au moins de croire que le jeûne, la charité et la prière sont des choses réservées au Carême, nos bons vieux efforts à ressortir une fois l’an et à bien ranger, lorsque nous serons rendus au temps de Pâques. Ré-enchanter notre vie de foi et ne pas faire des choses parce qu’il faut les faire, ne pas se servir des outils de la foi comme de prétextes, mais vivre en vérité les rites et les temps que propose notre foi ; voilà sans doute le chemin à faire pour que notre vie de foi questionne et ouvre un chemin de possible pour qui est non-croyant ou mal croyant ou croyant autrement. Avant de vouloir convertir, cherchons à vivre : c’est à l’amour que vous aurez les uns pour les autres que le monde saura que vous êtes mes disciples, avertit le Christ. En ce temps de Carême qui commence aujourd’hui, accueillons-donc la miséricorde de Dieu et vivons ! Vivons et aimons largement ! Nous ferons ainsi grandir la vie pour la joie et le salut de tous. Amen.
 
(Dessin de Jean-Yves DECOTTIGNIES, in Mille dimanches et fêtes, Année C, éd. Les Presses d'Ile de France)

dimanche 22 novembre 2015

Christ, Roi de l'univers (34ème dimanche ordinaire) - 22 novembre 2015

Qu'est-ce que la vérité ?
(Avec mes excuses pour la publication tardives ; je rentre d'une semaine de formation et de conférence)


La liturgie de ce dimanche interrompt le dialogue entre Pilate et Jésus au sujet de la vérité un verset trop tôt. A l’affirmation de Jésus : Je suis venu rendre témoignage à la vérité. Quiconque appartient à la vérité écoute ma voix, Pilate répond par cette question essentielle : Qu’est-ce que la vérité ? En ces temps troublés qui sont les nôtres, cette question est, me semble-t-il, tout à fait essentiel.

Qu’est-ce que la vérité ? Il faudrait à Pilate un peu plus de temps que celui d’un procès bâclé pour trouver réponse à sa question. Il faudrait qu’il se renseigne effectivement sur Jésus, sur sa mission, sa prédication. Il faudrait qu’il se défasse des opinions toutes faites fournies par des adversaires en colère. Il faudrait qu’il ait le courage de sortir des manipulations politiques auxquelles il est confronté pour comprendre que la vérité est en Jésus. Toute sa vie, toute sa mission, toute sa prédication consistaient justement à nous révéler la vérité sur Dieu, sur les hommes, sur les rapports entre eux. Ecouter la voix du Christ est le signe même que nous appartenons à la vérité. Mais, en relisant toute la passion de Jésus, nous ne pouvons que constater que Pilate n’a pas le temps de s’ouvrir à cette vérité sur laquelle il s’interroge.

Qu’est-ce que la vérité ? Les grands philosophes ont voulu faire croire qu’il n’y avait pas une vérité unique, mais que cette notion pouvait changer selon les hommes et selon les temps. Aujourd’hui encore, certains essaient de faire croire que la vérité se trouve dans ces actes terroristes. Ils seraient dans le vrai, au nom de leur Dieu, en commettant des actes criminels. Heureusement qu’il s’est trouvé des musulmans, dans le monde entier, pour redire que là n’était pas la vérité de l’Islam, que ces actes étaient des crimes contre l’humanité toute entière. Ils ont redit la vérité sur Dieu en rappelant que la solidarité, la fraternité, l’amour et le respect sont seuls du côté de Dieu et manifestation d’une vraie foi, d’un véritable attachement à la parole de Dieu.

Qu’est-ce que la vérité ? Voilà une question que nous ne pouvons éluder ? Si notre foi était instrumentalisée, saurions-nous, chrétiens, rétablir la vérité ? Saurions-nous défendre notre propre foi et la présenter de manière véritable ? Il est intéressant de constater que cette question de Jésus se situe justement durant son procès et devant celui seul qui a le pouvoir d’ordonner sa condamnation à mort. Et la réponse à cette question de Pilate résonnera fort, et sur la croix d’abord, dans le silence qui se fait à la mort de Jésus, et plus encore au matin de Pâque, lorsque les hommes entendront ce cri de joyeuse espérance : Christ es ressuscité ! Les hommes pourront enfin comprendre que la vérité est bien à chercher du côté de Jésus puisque Dieu lui-même vient contredire le jugement des puissants en redonnant la vie à celui qui s’était livré sur la croix. La vérité est du côté de la vie ; la vérité est du côté de la solidarité entre les hommes ; la vérité est du côté de la justice ; la vérité est du côté de la paix ; la vérité est du côté du pardon ; la vérité est du côté de la réconciliation.

Quelle que soit notre foi, ne laissons jamais des hommes nous détourner de la vérité révélée par Jésus sur la croix. Quelle que soit notre foi, ne laissons jamais des hommes nous faire croire qu’il y a une autre vérité, et qu’au nom de celle-ci, ils ont le droit de massacrer, de détruire, de condamner. Le Dieu qui a fait les hommes et voulu vivre en communion avec eux est et reste un Dieu de pardon, de miséricorde et de paix. Utiliser son nom pour faire le Mal, c’est bien se moquer de Dieu et travestir la vérité de son alliance avec les hommes, avec tous les hommes. La force de Dieu ne se trouve pas dans nos armes mais dans notre désir de vivre en paix avec tous, dans le respect de chacun. Quand cela sera vérité, Christ sera véritablement reconnu par tous pour ce qu’il est : le Roi de l’Univers. Amen.

samedi 14 février 2015

06ème dimanche ordinaire B - 15 février 2015

Avec Jésus, pas d'exclusion !





Quand un homme aura sur la peau une marque de lèpre, il sera impur, il habitera à l’écart du camp. C’est en ces termes que le Livre des lévites nous indique la conduite à tenir devant cette maladie, pour laquelle il n'y avait, à l’époque, aucun remède et de laquelle il fallait préserver les autres membres de la tribu. Ce qui peut nous sembler choquant comme attitude, relevait d’abord du bon sens face à un fléau que personne ne savait combattre. 
 
Lorsque Jésus rencontre un lépreux, son attitude déroge à la règle dictée par la Loi. Il va à la rencontre du lépreux, il le touche et prononce la parole de purification : Je le veux, sois purifié. Il le fait, parce qu’il a ce pouvoir de rendre la vie à ce qui était mort, parce que son union intime à Dieu lui permet de restaurer en l’homme ce qui le coupait de ses frères. Son geste est une invitation à voir en tout homme, quelle que soit sa situation, sa maladie, un homme profondément aimé et aimable, un membre de la communauté humaine, membre souffrant certes, mais pas un exclu, pas un paria. En rendant la santé à ce lépreux, il fait bien plus que le guérir : il le réintègre dans la communauté humaine, dans la communauté des croyants. C’est aussi une question de bon sens que de reconnaître en chacun un frère. Personne n’est à identifier définitivement avec ses actes ou son état de santé. Personne ne peut être exclu de la famille humaine parce qu’il ne répond pas ou plus aux critères qu’elle s’est fixée. En rendant la santé à ce lépreux, Jésus nous révèle surtout le sens ultime de sa venue : délivrer l’homme de tout ce qui l’empêche de vivre, supprimer définitivement toute trace de haine, de mal, éradiquer le péché profondément. 
 
Et le péché, dans cette histoire, n’est pas à chercher du côté du lépreux. C’est le péché de tous les hommes qui dressent des murs entre eux, le péché de ceux qui décident de qui est fréquentable et qui ne l’est pas, le péché de ceux qui voient en l’autre un grand pécheur et qui se prétendent eux, seuls justes. 
 
En ce sens, nous pouvons réfléchir sur les conséquences des lèpres modernes qui provoquent toujours exclusion, méfiance, racisme. Nous avons à nous placer sous le regard miséricordieux de notre Dieu. L’Eglise a reçu du Christ un signe pour dire l’amour de Dieu à tous les hommes, pour nous rappeler que personne n’est exclu de la miséricorde pour peu qu’il se laisse toucher par le Christ : c’est le sacrement de la réconciliation. Cela passe, et c’est une évidence, comme pour le lépreux, par une rencontre personnelle avec celui qui donne la vie. Cette rencontre s’effectue en Eglise, à travers la personne du prêtre, ministre des sacrements, signe au milieu des hommes de la tendresse et de la miséricorde de Dieu pour chacun. Parce qu’il est lui-même pécheur réconcilié, appelé par le Christ à son service et au service de ses frères, le prêtre devient le témoin privilégié de cet amour et de ce pardon que Dieu ne cesse d’offrir.  Quand il exerce ce ministère particulier de la réconciliation, il se doit, comme Paul, d’imiter le Christ
 
Le pardon offert, le pardon reçu réintègre donc à l’unique Corps du Christ qu’est l’Eglise ; il restaure en l’homme l’image de Fils de Dieu. Le pardon libère effectivement de la lèpre du péché. Il n’y a dès lors plus de crainte à avoir, plus de raison de vivre à l’écart des autres. Il n’y a plus davantage de raison d’exclure quelqu’un. Tous, pécheurs réconciliés en Christ, nous pouvons proclamer les merveilles que Dieu accomplit pour nous, par amour, gratuitement. Tous, nous pouvons être de ceux qui donnent envie de rencontrer et de suivre le Christ sur ce chemin d’amour et de pardon. Heureux sommes-nous, nous qui obtenons notre pardon dans la mort et la résurrection du Christ ! Nous sommes, à l’image du lépreux, appelés à une vie nouvelle, libérés de tout ce qui nous coupe du monde et de Dieu. Si cela n’est pas une bonne nouvelle, à quelques jours de l’entrée en Carême, que vous faut-il ? Amen.
 
(Dessin de Jean-Yves DECOTTIGNIES, in Mille dimanches et fêtes, Année B, éd. Les Presses d'Ile de France)

samedi 6 septembre 2014

23ème dimanche ordinaire A - 07 septembre 2014

Par amour.



L’accomplissement parfait de la Loi, c’est l’amour ! Cette affirmation de Paul confirme l’enseignement de Jésus lui-même, qui avait rappelé aux foules venues à sa rencontre qu’aimer Dieu et aimer son prochain, c’était accomplir la Loi et les Prophètes. Ils ne forment qu’un seul et même commandement, comme les deux faces d’une même pièce, irrémédiablement soudées. En ayant en tête l’enseignement de Jésus et celui de Paul, nous pouvons alors écouter, avec intérêt, l’enseignement de Jésus transmis dans l’Evangile que je viens de proclamer. 
 
Ces paroles, qui peuvent sembler sévères, révèlent toute la pédagogie chrétienne en matière de relations conflictuelles au sein d’une communauté. Elles visent à permettre à chacun un chemin de conversion, nécessaire  pour signifier son appartenance à l’Eglise de Jésus Christ. 
 
Si ton frère a commis un péché : voilà donc le cadre de cet enseignement. Jésus connaît bien l’homme ; il sait que confesser son nom n’empêche pas l’homme de céder au Mal. Il suffit de relire les évangiles des deux dimanches précédents pour s’en convaincre. Jésus avait demandé à ses disciples de se prononcer sur sa personne. Pierre avait confessé Jésus comme le Messie, le Fils du Dieu vivant. Cela ne l’a pas empêché de ne pas suivre Jésus lorsque celui-ci commença à annoncer sa passion prochaine. Souvenez-vous de l’invective de Jésus : Passe derrière moi, Satan ! Cela n’a pas empêché davantage Pierre de le renier au moment de la Passion, ni Judas de le trahir. Etre disciple du Christ ne nous fait pas échapper à notre humaine condition : nous ne sommes pas des surhommes, nous ne sommes pas meilleurs que les autres ; mais nous sommes appelés à suivre un chemin de sainteté inauguré par le Christ. Sur ce chemin, la fatigue peut se faire sentir ; sur ce chemin, les obstacles sont réels et les occasions de chute nombreuses. D’où l’enseignement de Jésus de ce dimanche. 
 
Si ton frère a commis un péché, va lui parler seul à seul et montre-lui sa faute. Remarquez la douceur de Jésus : il ne s’agit pas de crier au scandale, il ne s’agit pas de faire honte à celui qui a fauté ; il s’agit de lui parler, en frère. Celui qui a péché reste un frère et est toujours à regarder en frère. Car seulement ainsi pourra-t-il éventuellement reconnaître sa faute et s’amender. Si tu prends de haut celui qui est tombé sur le chemin, comment pourra-t-il se relever ? Si tu humilies ton frère qui est tombé, comment pourra-t-il trouver le courage de se regarder et de reconnaître ses torts ? Mais si tu lui parles en frère et qu’il t’écoute, tu auras gagné ton frère. 
 
Et s’il n’écoute pas ? Pourras-tu enfin laisser libre cours à ta colère ? Auras-tu le droit de l’exposer en place publique pour l’humilier ? Que nenni ! S’il ne t’écoute pas, prends encore avec toi deux ou trois personnes afin que toute l’affaire soit réglée sur la parole de deux ou trois témoins. Attention, il ne s’agit de venir à plusieurs régler son compte à ce bon à rien qui n’entend rien à rien et qui refuse de se repentir. Les chrétiens ne règlent pas leur compte à coup de poing. Prends avec toi d'autres, car peut-être n’as-tu pas su trouver les mots qui pouvaient toucher le cœur de ton frère. Il faut de la douceur et de la patience pour faire remarquer au frère son péché. Tout le monde n’en est peut-être pas capable. 
 
S’il refuse de les écouter, dis-le à la communauté de l’Eglise. Toujours dans un souci d’apaisement, toujours avec le désir de ne pas perdre le frère qui a péché. La communauté de l’Eglise, c’est bien ce groupe où Jésus est présent : Quand deux ou trois sont réunis en mon nom, je suis là, au milieu d’eux. Si l’Evangile se conclut par un enseignement sur la prière, n’est-ce pas peut-être pour que la communauté, avertie, commence à prier pour ce frère et obtienne ainsi sa conversion ? Si nous lisons avec attention le rituel du pardon et de la réconciliation, nous constatons que cette prière, en frère, est bien présente : dès le début de la célébration de ce sacrement, le prêtre et le pénitent sont invités à prier ensemble ! C’est sous le regard de Dieu que nous pouvons le mieux reconnaître nos torts, lui qui nous regarde toujours comme un enfant à accueillir. Si le frère qui a péché est de bonne foi, si la communauté a respecté l’enseignement de Jésus, le frère devrait être en mesure de reconnaître ses torts. L’affaire s’arrête là ; on n’en parle plus. Tout est bien qui finit bien. 
 
Mais si le frère refuse d’écouter l’Eglise, considère-le comme un païen et un publicain. Cela vous paraît sévère ? Cela respecte surtout la liberté du frère ! S’il ne veut pas écouter l’Eglise, il se met de lui-même hors de l’Eglise. Il ne peut plus prétendre à faire partie de la communauté. L’Eglise, ce n’est pas : je prends ce qui m’arrange et je rejette ce qui me déplaît ! Il y a un moment dans la vie du croyant, où il doit prendre sa foi au sérieux. Nul ne peut avoir un pied dans l’Eglise (au cas où), et un pied hors de l’Eglise (parce que c’est plus confortable). Il n’y a pas d’obligation de résultat mais une obligation d’action. Tu dois aller parler à ton frère ; tu dois prendre avec toi des frères ; tu dois en parler à l’Eglise s’il faut en arriver jusque-là. Le reste ne dépend pas de toi. 
 
C’est déjà l’enseignement du prophète Ezéchiel que nous avons entendu en première lecture. Le prophète doit avertir le méchant de sa conduite et de la décision de Dieu à son égard : mais si le méchant refuse d’écouter le prophète, celui-ci ne sera en aucun cas responsable de ce qui arrivera au méchant qui ne se convertit pas. De même avons-nous à nous encourager les uns les autres, à nous reprendre quelquefois dans la charité pour construire et vivre une vraie communauté fraternelle. Nous devons porter le souci les uns des autres de sorte que tous puissent parvenir au Royaume de Dieu. Mais celui qui refuse obstinément un jour d’avancer, nous ne pouvons le contraindre. Chacun est libre et responsable de ses choix ! C’est cela aussi, aimer quelqu’un ! Même si c’est douloureux ! 
 
L’accomplissement parfait de la Loi, c’est l’amour. Paul ne nous trompe pas lorsqu’il nous le rappelle, comme Jésus ne nous trompait pas quand il nous invitait à un amour supérieur. Dans notre vie quotidienne, les obstacles à l’amour peuvent être nombreux quelquefois, mais nous devons toujours pouvoir compter sur les frères, sur la communauté, pour nous redire cet amour, pour nous inviter à cet amour. C’est la marque véritable et visible du croyant. C’est à l’amour que vous aurez les uns pour les autres que le monde saura que vous êtes mes disciples. Ne terminons jamais un temps de prière sans oser demander la capacité d’aimer, envers et contre tout. Dieu nous l’accordera, Jésus nous l’a promis, par amour de tous. Amen.
 
(Image de Jean-Yves DECOTTIGNIES, in Mille dimanches et fêtes, Année A, éd. Les Presses d'Ile de France)

vendredi 18 avril 2014

Vigiles de Pâques - 19 avril 2014

Une nuit pour sentir le jour qui vient.




Nous venons de vivre un jour étrange, celui du samedi saint, jour pendant lequel il ne se passe rien. L’Eglise est prise par le silence après la mort de Jésus en croix. C’est le temps de l’abasourdissement, le temps du deuil. Et voilà qu’au soir de ce jour, nous nous réunissons pour cette célébration des vigiles. Une nuit nous est donnée pour sentir le jour qui vient en relisant la longue histoire de Dieu avec son peuple. Avec l’auteur du livre de la Genèse, nous pouvons dire : il y eut un soir, il y eut un matin. 
 
Il y eut un soir, il y eut un matin : ce fut le temps de la création. Notre parcours biblique commence nécessairement au temps des origines, lorsque Dieu fit jaillir notre monde de la nuit. Sur une parole de Dieu, le monde surgit des ténèbres. Peu à peu, jour après nuit, Dieu fait jaillir la vie. La puissance de Dieu se manifeste, son amour pour l’homme est dit dès l’origine puisqu’il fait l’homme à son image, à sa ressemblance. Quand l’homme vient au jour, c’est pour être comme Dieu, à l’identique. Nous sommes faits pour être partenaires de Dieu, vivants de et dans sa lumière. 
 
Il y eut un soir, il y eut un matin : ce fut le temps de la libération. Cet homme qu’il a créé, Dieu en prend soin, il se révèle  lui. Il en fait son peuple. Abraham, Isaac, Jacob : petit à petit s’écrit l’histoire d’amour de l’homme avec Dieu, avec ses hauts et ses bas. D’alliance en alliance, Dieu façonne son peuple, le guide à travers l’histoire, lui ouvre un avenir. Et voici ce peuple arrivé en Egypte, sous la conduite de Dieu, qui le préserve ainsi de la famine. Mais, le temps aidant, ce peuple favorisé par Dieu est ressenti comme une menace : il est soumis aux corvées de plus en plus dures. Et le peuple de Dieu souffre, il crie vers Dieu. Dieu entend et envoie son serviteur Moïse pour sortir le peuple d’Egypte. Par la force, Dieu sortira son peuple de la nuit de l’esclavage pour le mener au matin de la liberté. Quand l’homme est plongé dans les ténèbres de l’épreuve, Dieu le tire à la lumière de la libération. 
 
Il y eut un soir, il y eut un matin : ce fut le temps de la réconciliation. Ce peuple que Dieu a libéré, ce peuple auquel Dieu a donné une terre, une Loi, ce peuple s’est rebellé contre Dieu. Il a d’abord voulu être comme les autres peuples, alors qu’il était le peuple choisi par Dieu pour être son peuple particulier. Puis il s’est tourné vers d’autres dieux, plus exotiques, moins embarrassants, puisque ce sont des dieux qui ont une bouche mais qui ne parlent pas, des yeux mais qui ne voient pas, des oreilles mais qui n’entendent pas. En bref, des dieux bien pratiques qui ne nous dérangent pas ! Puisqu’ils ne voient rien, n’entendent rien, ne disent rien, ils nous laissent tranquilles. Ils ne nous font rien, on ne leur doit rien ! Et l’inévitable arrive. S’étant détourné de Dieu, le peuple de Dieu se trouve abandonné à lui-même ; Dieu ne protège plus ses fils ingrats ! Peut-on le lui reprocher ? C’est le temps de l’exil, le temps où ce grand peuple n’est plus rien, si ce n’est étranger dans une terre étrangère, prisonnier une fois de plus de ses propres ténèbres. Mais Dieu est patient et miséricordieux : il interviendra en faveur de ceux, peu nombreux, qui lui sont restés fidèles. C’est le temps des prophètes qui annoncent le retour en grâce, le temps de la réconciliation : J’irai vous prendre dans toutes les nations, je vous rassemblerai de tous les pays, et je vous ramènerai sur votre terre… Je verserai sur vous une eau pure, et vous serez purifiés… Je vous donnerai un cœur nouveau, je mettrai en vous un esprit nouveau… Vous serez mon peuple, et moi, je serai votre Dieu. 
 
Il y eut un soir, il y eut un matin : ce fut le temps de l’Alliance nouvelle. Dieu a finalement envoyé son propre fils : il a révélé aux hommes que Dieu était comme un père qui sans cesse relève, guérit, pardonne. Il a rappelé la loi de Dieu qui consiste à l’aimer et à aimer chacun. Mais les hommes n’ont pas voulu de lui. Ils l’ont crucifié, mis à mort parce que trop dérangeant. Les hommes ont replongé dans les ténèbres du péché alors même que Jésus voulait les mener à la lumière de Dieu. Et maintenant ? Dieu va-t-il laisser les hommes dans les ténèbres qu’ils ont choisis en assassinant son Fils bien-aimé ? Sommes-nous condamner à une nuit sans fin ? Y aura-t-il un nouveau matin ? Le message de l’ange aux femmes venues au tombeau ouvre une espérance folle : Soyez sans crainte, je sais que vous cherchez Jésus le Crucifié. Il n’est pas ici, il est ressuscité, comme il l’avait dit. A nouveau, le jour succède à la nuit ; à nouveau, une espérance est possible ; à nouveau Dieu recrée ce que l’homme avait détruit ; à nouveau, Dieu pardonne à son peuple. 
 
Il y eut un soir, il y eut un matin : ce fut le temps de la résurrection. Saint Paul le dit avec force aux chrétiens de Rome : l’homme ancien qui est en nous (celui qui aime les ténèbres), a été fixé à la croix avec lui (Jésus) pour que cet être de péché soit réduit à l’impuissance, et qu’ainsi nous ne soyons plus esclaves du péché… Nous le savons : ressuscité des morts, le Christ ne meurt plus ; sur lui, la mort n’a plus aucun pouvoir. Car il est mort, et c’est au péché qu’il est mort une fois pour toutes ; il est vivant, et c’est pour Dieu qu’il est vivant. En ressuscitant son Fils, Dieu inaugure un jour nouveau sur lequel les ténèbres n’auront plus aucune prise. Jésus ressuscité est désormais notre lumière : le cierge pascal en est le signe. Par notre plongée dans les eaux du baptême, nous sommes descendus dans les eaux de la nuit  du péché et de la mort pour en ressortir, vivants, libérés, éclairés par le Christ lui-même. Marchons donc à sa lumière. 
 
Il y eut un soir, il y eut un matin : c’est le temps de la vie éternelle. Car il y aura toujours un matin pour celles et ceux qui croient en Jésus, mort et ressuscité. Il y aura toujours un matin pour celles et ceux qui trébuchent sur le chemin, tombent dans la nuit du péché mais se souviennent de Jésus, l’Agneau de Dieu immolé pour notre salut. Il y aura toujours un matin nouveau ; il n’y a pas à en douter parce que le Christ ne saurait admettre qu’un seul d’entre nous se perde. Il a offert sa vie pour nous. Il est le bon berger qui donne sa vie pour ses brebis. Il est le bon berger qui va chercher la brebis égarée, même par-delà la mort. Il y eut un soir : le soir de notre péché, de notre refus de Dieu. Il y a un matin nouveau qui pointe à l’horizon : le matin de notre pardon, le matin de notre vie avec Dieu pour toujours. Accueillons-le et vivons de la joie nouvelle qu’il nous procure.  En Jésus, mort et ressuscité, Dieu nous propose une alliance nouvelle. En Jésus, mort et ressuscité, Dieu fait de nous ses fils et ses filles. En Jésus, mort et ressuscité, Dieu nous donne part à sa victoire. Pour ce matin qui se lève, rendons grâce à Dieu, Alléluia !

(Dessin de Jean-Yves DECOTTIGNIES, in Mille dimanches et fêtes, Année A, éd. Les Presses d'Ile de France).