Bienvenue sur ce blog !

Ce blog voudrait vous permettre de vivre un chemin spirituel au rythme de la liturgie de l'Eglise catholique.

Les méditations s'appuient soit sur les textes bibliques quotidiens, soit sur la prière de l'Eglise.

Puisque nous sommes tous responsables de la foi des autres, n'hésitez pas à laisser vos commentaires.

Nous pourrons ainsi nous enrichir de la réflexion des autres.







Affichage des articles dont le libellé est Vendredi Saint. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Vendredi Saint. Afficher tous les articles

vendredi 3 avril 2026

Vendredi Saint - 3 avril 2026

 Quand Dieu nous dit son amour, il accepte la mort de son Fils unique.







 

            Depuis le dimanche des Rameaux, nous accompagnons Jésus à Jérusalem. Nous avons vécu avec lui son dernier repas pendant lequel il nous a dit l’amour de Dieu pour nous à travers deux signes : celui du pain et du vin partagés et celui du lavement des pieds. Quand Dieu nous dit son amour, il s’offre et nous sert. Peut-être avons-nous même veillé une partie de la nuit avec lui. Nous voici, toujours avec lui, pour vivre l’impensable : l’arrestation, le procès et la mort de l’Innocent. Pourquoi ? Parce qu’il nous aime ! Oui, quand Dieu nous dit son amour, il accepte la mort de son Fils unique.

            Lorsque nous perdons un proche, nous prenons le temps de relire sa vie, nous nous remémorons les bons moments, nous oublions les moins bons. Quand la mort frappe à la porte, souvent tout est pardonné. En relisant la vie de Jésus, force est de constater qu’il n’y a rien à pardonner ; toute sa vie ne fut qu’amour, miséricorde, don, pardon. Rien ne laissait présager qu’il puisse un jour être arrêté, jugé et condamné à mort. La lecture de la Passion selon Jean démontre bien l’inconsistance des accusations. Lorsqu’un des serviteurs du grand-prêtre Hanne le gifle, Jésus interroge : Si j’ai mal parlé, montre ce que j’ai dit de mal. Mais si j’ai bien parlé, pourquoi me frappes-tu ? Sa question reste sans réponse et par dépit, on l’envoya, toujours ligoté, au grand prêtre Caïphe. Et de chez Caïphe au Prétoire, devant Pilate, le seul qui puisse prononcer la peine de mort. Jusque-là, aucun motif de condamnation n’a été trouvé. Quand Pilate les interroge, la seule raison invoquée pour la comparution de Jésus est : S’il n’était pas un malfaiteur, nous ne t’aurions pas livré cet homme. Mais aucune démonstration de culpabilité. Pilate lui-même en conviendra : Je ne trouve en lui aucun motif de condamnation. Alors pourquoi est-il condamné quand même ? Pourquoi le scandale de la croix ?

            La réponse nous a été donné par le prophète Isaïe. Nous pouvons relire son livre à la lumière du mystère de Pâques et comprendre que ce qu’il annonce, c’est Jésus qui le vit, qui l’incarne. C’est à cause de nos révoltes qu’il a été transpercé, à cause de nos fautes qu’il a été broyé… le Seigneur a fait retomber sur lui nos fautes à nous tous… il s’est dépouillé lui-même jusqu’à la mort, et il a été compté avec les pécheurs, alors qu’il portait le péché des multitudes et qu’il intercédait pour les pécheurs. En clair, c’est à cause nous, à cause de toi, à cause de moi que Jésus est mort en croix. Ce mystère de l’amour donné librement, gratuitement c’est à cause de nous ; c’est pour nous, pour notre salut. Parce que nous ne vivons pas toujours de l’Alliance que Dieu nous propose, parce que le péché, tapi dans notre vie, surgit et détruit, parce que notre amour est inconsistant, Dieu fait preuve de bonté, de grâce, de miséricorde et d’amour pour sauver notre vie et notre avenir. A nous qui avons si souvent rompu son Alliance, il montre la voie de la fidélité ; à nous qui nous laissons envahir par la haine, il montre le chemin de l’amour ; à nous qui succombons si souvent à la rancune, il montre le chemin du pardon. Dieu accepte le sacrifice de son Fils unique pour que toute sa création puisse être sauvée. Par le passé, au temps de Noé, Dieu avait refait sa création après avoir lavé la terre par les grandes eaux du déluge. Il s’était engagé à ne jamais recommencer. Pour sauver l’homme, il fallait à Dieu affronter la mort et la vaincre définitivement. C’est le sacrifice de Jésus sur la croix qui va réaliser cette grande œuvre de Dieu. Puisque l’humanité est incapable de se sauver, il a accepté que son Fils affronte la mort et le péché. Au pied de la croix, nous pouvons légitimement penser que c’est là un échec. Jésus, l’Innocent, est mort. Les hommes ont parlé, la foule a crié : Crucifie-le ! Crucifie-le ! Et Dieu s’est tu !

Le silence assourdissant de Dieu marque encore chaque année notre liturgie du Vendredi Saint. Il est le silence de la sidération, le silence de ceux et celles qui ne comprennent plus et à qui il manque les mots de la révolte. Il nous faut accepter ce silence de Dieu ; il nous faut partager ce silence si nous croyons avec Pilate qu’il fallait relâcher Jésus ; il nous faut accepter ce silence et attendre la parole que Dieu prononcera définitivement. Nous avons tué son Fils ; restera-t-il sans répondre ? Nous avons tué son Fils ; refusera-t-il la vengeance ? Ce silence est notre seul espoir. Peut-être que le choix des soldats de ne pas profaner davantage ce corps meurtri en lui brisant les jambes, nous vaudra un sursis. Peut-être que l’attitude de Joseph d’Arimathie et de Nicodème qui vont l’ensevelir dignement, selon la coutume juive, nous vaudra-t-il le début d’un pardon. Pour l’heure, nous n’en savons rien. Entrons dans ce silence de Dieu et comptons sur sa miséricorde. Qui sait ? Peut-être quelque chose de neuf adviendra-t-il de ce scandale. Amen.

vendredi 18 avril 2025

Vendredi Saint - 18 avril 2025

Au coeur de toute vie chrétienne, il y a le Christ qui meurt pour nous. 







        Que célébrons-nous aujourd’hui ? Un accident de l’Histoire ? Quelque chose qui aurait pu, voire aurait dû être évité ? Lorsque l’on relit la longue histoire des chrétiens, il est un fait difficile à ignorer : la mort de Jésus passe mal ! De nombreuses hérésies ont cherché à contourner la mort de Jésus, car Dieu ne peut pas mourir ; le Christ, l’Oint de Dieu, ne peut pas être mort ; un autre a pris sa place au dernier moment, mystérieusement. Or, au cœur de toute vie chrétienne, il y a pourtant bien le Christ qui meurt pour nous. 

        Nous ne pouvons pas juste évacuer ce vendredi parce que ce qui se joue là est injuste, incroyable, pas raisonnable. Nous ne pouvons pas faire comme si ce n’était qu’un mauvais moment à passer en attendant l’essentiel : la résurrection. Non, il nous faut pleinement accepter, réellement accepter qu’aujourd’hui, en Jésus, Dieu meurt pour nous, Dieu meurt par amour pour nous. C’est tout le drame d’un Judas Iscariote qui ne peut accepter que celui qu’il a reconnu comme étant le Messie et qu’il a suivi durant trois ans de sa vie, ne puisse pas prendre le pouvoir et se montrer puissant. L’annonce de la mort de Jésus, son refus d’être un Messie à hauteur d’homme, vont le mener à la trahison. C’est le drame d’un Pierre qui n’assume pas le chemin que Jésus a choisi de suivre, celui de l’obéissance et de l’amour parfait. Lorsqu’il est interrogé sur son appartenance au groupe des disciples, il renie ; rien à voir avec celui qui va être condamné. C’est le drame des chefs du peuple, de Hanne et Caïphe, qui, pour se débarrasser d’un gêneur vont le mener à la mort, en refusant l’évidence : celui-ci est Fils de Dieu. L’idée même que Dieu puisse s’abaisser et se livrer aux hommes, acceptant le chemin douloureux qui mène au Golgotha, parce qu’il les aime et veut leur salut, est absurde au point qu’il est plus facile pour beaucoup de dire tout simplement que Dieu n’existe pas. Comment vivre en pensant que Dieu a donné sa vie pour toi ? Comment vivre en pensant que tu es peut-être responsable de la mort de Dieu ? 

        Faire l’impasse sur le vendredi saint ou le minimiser, c’est refuser le projet de Dieu pour l’humanité. Faire l’impasse sur le vendredi saint, c’est refuser de croire que Dieu est tout-puissant et plus puissant que la mort même. Faire l’impasse sur le vendredi saint, c’est croire qu’il n’y a pas d’issue à nos misères, à nos trahisons, à notre péché. Si Dieu ne meurt pas, il n’y a pas de résurrection possible. Si Dieu ne descend pas aux enfers, il n’y a pas de libération de la mort et du péché possible pour l’homme. C’est parce qu’il affronte la mort qu’il peut la vaincre. C’est parce qu’il descend au séjour des morts, qu’il peut en ramener l’homme. C’est parce qu’il s’abaisse, qu’il peut se relever et s’élever. C’est parce qu’il s’humilie, qu’il peut rendre à l’homme sa dignité. 

        La croix dressée est le signe d’un échec. Non pas de l’échec de Dieu, mais de l’échec de l’homme à se sauver lui-même. Seule la mort de l’Envoyé de Dieu peut apporter aux hommes le salut. Ce que Jésus a fait pour nous, personne ne l’a fait avant lui et personne ne le refera après lui. En se donnant entièrement, il a tout donné, il a donné l’amour le plus grand et le plus puissant possible. C’est cet amour qui nous vaut la vie. C’est cet amour qui nous vaut le salut. C’est cet amour qui peut remettre de la vie là où il n’y a que la mort. C’est cet amour qui peut remettre de l’espérance là où il n’y a qu’angoisse et désespérance. C’est cet amour qui peut remettre de l’amour là où il n’y a que de la haine. Nous ne comprendrons peut-être pas vraiment l’utilité de ce jour, mais nous pouvons en rendre grâce à Dieu, parce que ce jour marque le début de quelque chose de nouveau. Au pied de la croix, nous ne voyons peut-être qu’échec, souffrance et désolation. Jésus y voit un avenir possible. C’est pourquoi il confie au disciple bien-aimé sa mère. J’aime à croire que c’est dans cet échange rare et profond – Femme, voici ton fils ; voici ta mère – que Jean a appris à prendre de la hauteur et à regarder le monde et les événements avec le regard de Jésus dressé sur la croix. Au pied de la croix, il n’y a que peine et misère ; sur la croix, au-dessus des hommes, il y a le regard d’amour de Dieu sur ce monde qui le rejette et qui a, plus que jamais, besoin d’être aimé, malgré le mal et la souffrance qu’il provoque. 

        La grande prière universelle qui va suivre sera l’occasion d’ouvrir notre prière à toutes et à tous, quelle que soit leur foi, quelles que soient leur misère ou leurs difficultés. C’est parce que nous croyons que sur la croix Jésus offre le salut à tous les hommes, que nous portons toute l’humanité dans la prière, sachant que Dieu ne peut rester sourd à nos appels et qu’il peut toujours quelque chose pour chacun. Puis nous marcherons vers la croix de notre Sauveur, pour la reconnaître comme la source de notre salut et nous adorerons celui qui nous l’offre. Enfin nous partagerons son Corps livré pour qu’il vienne dilater notre cœur et notre vie à la mesure de son amour. Sur la croix, nous pouvons faire mourir nos manques de fraternité, nos manques de charité. Que ce vendredi devienne la certitude de l’amour de Dieu pour nous, lui qui n’a pas refusé son propre Fils pour effacer notre indignité et nous recevoir comme ses enfants. Amen. 


vendredi 29 mars 2024

Passion du Seigneur - 29 mars 2024

 De Jésus à nous : une Alliance nouvelle et éternelle scellée dans le sang du Juste.





(Dali, Le Christ dit de Saint Jean de la Croix, Détail)



 

 

            Il est toujours impressionnant, le silence qui marque l’entrée en liturgie le Vendredi Saint, d’autant plus que nous vivons dans un monde de bruit qui a le silence en horreur, de rumeurs d’autant plus fortes qu’elles nient l’évidence de la vérité, et du bruit des canons dans tant de lieux de notre monde. Faire silence, se taire et contempler… voilà qui convient bien au moment où meurt en croix le Juste pour le salut des pécheurs. 

            Et pourtant, il n’avait pas commis de violence, on ne trouvait pas de tromperie dans sa bouche. Quand le bruit est plus fort que la vérité, quand le mal triomphe du Juste, cette abomination dénoncée par le prophète Isaïe devient possible. Et l’homme qui cherche, l’homme qui essaie de comprendre, ne le peut plus. Pourquoi Dieu a-t-il permis cela ? Même le Juste condamné garde le silence. N'y a-t-il rien d’autre à faire que de subir la force des forts, le mal des méchants ? A vue humaine, tout cela montre l’injustice triomphante contre laquelle nous nous sentons impuissants ; à vue humaine, tout cela montre que Dieu lui-même semble contre le petit et le Juste. Nous pourrions lister ici la longue litanie des injustices faites en notre monde, en ce vingt-et-unième siècle ; mais cela ne nous donnerait que le dégoût de notre humanité. 

            Puisque, à vue humaine, nous semblons être dans une impasse, peut-être faut-il alors changer notre regard ; peut-être nous faut-il consentir à entrer dans les vues de Dieu. A priori, cela ne change pas grand-chose : un innocent est tué à la place des coupables. Ce qui change, quand nous entrons dans les vues de Dieu, c’est l’intention derrière le geste. Aussi terrible que cela puisse paraître à énoncer, Dieu a permis cela pour que les hommes puissent vivre. Aussi terrible que cela puisse paraître à énoncer, Dieu a permis qu’un seul meurt pour tout le peuple. A vue humaine, nous assistons au triomphe du mal ; à vue divine, nous assistons à la destruction du mal lui-même ; à vue divine, nous assistons à la fin d’un monde et à la naissance de quelque chose de radicalement nouveau : une vie libérée du mal ; une vie qui n’a pas de fin ; une vie où la vérité triomphe. Pour l’heure, nous n’avons que la vision de la croix dressée ; mais cette vision est parcellaire. L’œuvre de Dieu pour le salut du monde, si elle passe par la mort en croix du Juste, ne s’arrête pas là. Dans le monde voulu par Dieu, le Juste triomphe. Dans le monde voulu par Dieu, le mal n’a plus de place. Dans le monde voulu par Dieu, la vie est éternelle. 

            Devant Jésus en croix, gardons le silence qui fut d’abord le sien lors de son procès. Rien ne sert de vouloir expliquer le mystère du salut ; il nous faut entrer dedans, à la manière de Jésus, dans l’obéissance à la volonté de Dieu qui est volonté de salut et de vie pour tous les hommes. Devant la croix, contemplons l’Alliance nouvelle et éternelle, scellée dans le sang du seul Juste, celui que Dieu lui-même a envoyé dans le monde, pour sauver ce monde livré au bruit, à l’injustice, à la fureur. Devant la croix, gardons le silence, mais souvenons-nous de ce que Jésus lui-même disait à ses disciples : il fallait que le Fils de l’homme souffre beaucoup, qu’il soit rejeté par les anciens, les grands prêtres et les scribes, qu’il soit tué, et que, trois jours après, il ressuscite (Mc 8, 31). Une parole alors incomprise par ses amis. Nous, devant la croix dressée, nous comprenons que la première partie vient de s’achever ; rendez-vous dans trois jours, et nous comprendrons tout. Enfin ! Amen.

vendredi 7 avril 2023

Vendredi Saint - 07 avril 2023

 Jésus, le Messie crucifié.




(Tableau de Sieger KÖDER)



 

 

            Mon serviteur réussira, dit le Seigneur. Cette prophétie d’Isaïe, reconnaissons que nous avons du mal, après le récit de la Passion, à y croire. Là, au pied de la croix, l’histoire Jésus semble belle et bien achevée, dramatiquement finie pour toujours. Et ne venons pas dire que, si nous avions assisté jadis à l’événement, que nous aurions misé une seule pièce sur la victoire de Jésus. La seule flagellation donnée par les romains (soit cinquante coups avec un fouet à deux lanières lestées de plomb ou d’os de mouton) a affaibli considérablement le corps de Jésus. Personne n’aurait misé sur sa réussite, et la condamnation à la croix aurait achevé les derniers espoirs. 

            Lorsque le prophète Isaïe prononce cet oracle, le peuple juif est en déportation à Babylone. Son histoire est finie, son alliance avec Dieu rompue ; ce peuple n’existe plus. Il connaît l’enfer de la désolation. Et c’est là que naît l’espérance d’un Messie qui va rétablir le peuple de Dieu dans ses droits. Mon serviteur réussira, dit le Seigneur. Voilà de quoi redonner espoir ; voilà de quoi réchauffer les cœurs. Le problème, c’est la suite de cet oracle : il était si défiguré qu’il ne ressemblait plus à un homme… méprisé, abandonné des hommes, homme de douleurs, familier de la souffrance, … il a été broyé… il a été transpercé. Nous comprenons bien que la multitude avait été consternée en le voyant. Ils attendaient un super héros, un homme fort ; ils n’ont devant les yeux qu’un agneau conduit à l’abattoir. Et aujourd’hui, nous n’avons pas mieux. Jésus, que nous reconnaissons comme Messie, est un Messie crucifié. Nous attendions de lui monts et merveilles ; nous n’avons à contempler qu’un corps torturé, suspendu au bois de la croix, humilié comme jamais. 

            En ce Vendredi Saint, nous n’aurons que cela à adorer : un corps, mort, défiguré, abandonné. En ce Vendredi Saint, nous n’avons que nos yeux pour pleurer. En ce Vendredi Saint, notre foi en lui est mise au tombeau avec lui. Cette expérience de la désolation est nécessaire ; cette expérience de l’abandon de Dieu est cruciale ; cette expérience que tout est fini et perdu est fondamentale. Ne courrons pas trop vite vers le matin de Pâques ! Ne nous consolons pas trop vite en disant : ce n’est que passager ; dans trois jours, il ressuscitera. Ce serait comme joindre notre voix à ceux qui l’ont insulté sur la croix ; ce serait nier la nécessité de ce moment fondateur : Dieu, en Jésus, meurt sur la croix pour affronter, en notre nom, la mort éternelle. Le combat entre la mort éternelle et la vie éternelle n’a fait que commencer. Nous sommes au temps du silence et du deuil, ce temps si particulier, comme suspendu, dans l’attente de quelque chose dont on ignore tout. C’est le temps nécessaire pour que nous puissions nous interroger : avons-nous eu tort ou raison de croire en ce que Jésus a dit quand il était au milieu de nous ? Avons-nous eu tort ou raison de croire aux signes qu’il a posé et qui nous montrait la puissance de vie qui résidait en lui ? L’oracle d’Isaïe laisse entrevoir une porte de sortie quand il dit : S’il remet sa vie en sacrifice de réparation, il verra une descendance, il prolongera ses jours : par lui, ce qui plaît au Seigneur réussira. Par suite de ses tourments, il verra la lumière. 

            Comme au temps d’Isaïe, comme au temps de Jésus, il nous faut attendre dans la foi. Comme au temps d’Isaïe, comme au temps de Jésus, il nous faut apprendre à croire que tout est possible à Dieu, même l’impossible, même l’incroyable. Sans doute avons-nous vu des hommes défaits, démoralisés, reprendre force et courage. Sans doute avons-nous vu des malades retrouver la santé. Sans doute avons-nous vu des hommes lourdement blessés retrouver goût à la vie. Mais un mort revenir de chez les morts : qui l’a vu ? Un corps que la vie avait abandonné, avec certitude, retrouver la vie, qui l’a vu ? La mort n’est pas un mauvais moment à passer dont on se remet. La mort n’est pas un jeu : ni la nôtre, ni celle de Jésus. Elle est une part de notre réalité. 

            Aujourd’hui, face au corps mort de Jésus, nous ne pouvons que faire silence et nous interroger : comment avons-nous pu en venir là ? C’est la question qui revient sans cesse après chaque drame que connaît notre existence. En relisant les textes de la Première Alliance, nous pourrons trouver un chemin d’espérance, en attendant que Dieu lui-même nous redise avec force : Mon serviteur réussira ! Pour l’heure, mesurons ce que signifie la croix dans notre vie. Mesurons la grandeur de ce sacrifice. Mesurons le prix que tout humain a aux yeux de Jésus, aux yeux de Dieu. Et si nous croyons que Jésus est allé à la croix pour nous et pour tous, alors commençons comme lui à nous aimer et à aimer tous ceux qu’il met sur notre route. Ce sera notre manière de faire échouer la mort, parce que nous montrerons ainsi qu’elle n’aura pas réussi à nous entraîner dans le tombeau de la désespérance. Puisque Jésus est devenu le Messie Crucifié par amour pour nous, nous pouvons déjà vivre de lui en aimant comme lui. Toujours, et tout le monde. Amen.

vendredi 15 avril 2022

Vendredi Saint - 15 avril 2022

 Faire route avec Jésus jusqu'à la croix.


(Sieger KÖDER, Aux pieds de la croix)



            Durant tout notre Carême, nous avons cherché à faire route avec Jésus, à le suivre là où il voulait nous mener. Et aujourd’hui, voilà que tout semble s’arrêter, de manière cruelle, au pied de la croix. Est-ce pour cela que nous avons suivi Jésus ? Pour le voir pendu à la croix comme un vulgaire criminel ? Si nous prenons le temps de regarder le chemin parcouru, nous y découvrons des indices qui auraient dû nous le faire comprendre. 

            Je veux juste prendre pour exemple l’évangile du deuxième dimanche de Carême qui nous laissait entrevoir, à travers la transfiguration de Jésus, sa gloire éternelle, mais qui nous annonçait aussi son départ qui allait s’accomplir à Jérusalem. A Jérusalem, nous y sommes depuis dimanche ; son départ a lieu aujourd’hui, là, sur le bois de la croix. Il y a un je-ne-sais-quoi de définitif dans cet acte de la crucifixion de Jésus, non parce qu’il signe la mort de Jésus, mais parce que nous sentons bien qu’il y aura désormais un avant et un après. Personne ne tue un innocent sans que cela ne bouleverse la face du monde ! Les adversaires de Jésus ont beau eu préméditer leur crime, cherchant comment pouvoir l’accuser pour s’en débarrasser, il n’en reste pas moins que nous n’étions pas préparé à cela. Et comment comprendre que parmi ceux-là mêmes qu’il avait choisis et appelés, la plupart se sont ou retournés contre lui, ou enfuis loin de lui ? Si les Douze n’ont pas su suivre Jésus jusqu’à la croix, pourquoi y réussirions-nous ? 

            Comme il est difficile de suivre Jésus lorsqu’il marche vers sa mort ! Peut-être est-ce là la raison de la trahison de Judas ? Peut-être qu’il avait compris mieux que les autres quel genre de Messie Jésus voulait être. N’acceptant pas qu’il ne fut que le serviteur souffrant décrit par le prophète, il a voulu le faire réagir, pensant peut-être que devant la perspective de la mort, celui-ci se révélerait ou que Dieu interviendrait. Trahir pour provoquer une réaction qu’il n’espère plus ; trahir pour éviter le pire. Mais Jésus s’est laissé faire ; Judas n’a pas eu la réaction attendue. Jésus a même fait rengainer l’épée tirée trop vite de son fourreau. Ni Judas hier, ni aucun de nous aujourd’hui, ne peut éviter que Jésus réalise sa mission à sa manière. Le projet de salut que Dieu porte pour l’homme se réalisera avec nous et nous y aurons notre part, ou sans nous et nous nous couperons définitivement de la source du salut. 

            Comme il est difficile de suivre Jésus lorsqu’il marche vers sa mort ! Peut-être est-ce là la raison du reniement de Pierre ? Que Jésus veuille mourir, passe encore. Mais qu’il ne m’entraîne pas avec lui. Qu’il me laisse tranquille ; que tous me fichent la paix : Je ne suis pas un de ses disciples. Nous connaissons tous des moments où l’affirmation de notre foi, l’affirmation de notre appartenance à Jésus peut poser difficulté. Nous voudrions alors oublier un instant que nous sommes disciples de Jésus, oublier les exigences à cette dignité. Devant des choix de société, devant des questions éthiques difficiles, dans un monde en perte de repères, nous avons vite fait, pour ne pas passer pour rétrograde, de mettre notre foi en poche, un mouchoir dessus et de rentrer chez nous : non, décidément, je ne suis pas de ses disciples. C’est quand il ne nous reste, après coup, que nos yeux pour pleurer, que nous mesurons pleinement notre lâcheté, notre incapacité à faire confiance à Jésus là où il veut nous emmener avec lui. 

            Comme il est difficile de suivre Jésus lorsqu’il marche vers sa mort ! Pourtant, il y en a qui vont jusqu’au bout. Près de la croix de Jésus, se tenaient sa mère et la sœur de sa mère, Marie, femme de Cléophas, et Marie Madeleine, ainsi que le disciple que Jésus aimait. Ils ne sont peut-être pas nombreux, mais quel soutien pour celui qui est à l’agonie. Savoir que certains l’ont suivi jusqu’au bout, savoir qu’il n’a pas fait tout ce chemin jusqu’à la croix pour rien, cela peut nous sembler dérisoire, mais quiconque a eu à vivre un moment crucifiant, sait combien la présence d’une ou deux personnes à ses côtés, dans l’adversité la plus intense, est importante et rassurante. Certes, ni Marie, ni Jean ne peuvent grand-chose pour Jésus. Et pourtant, leur présence, là près de la croix, permet à Jésus un dernier geste. S’adressant à sa mère, il dit : Femme, voici ton fils. Puis il dit au disciple : Voici ta mère. Celui qui a été abandonné par beaucoup, veille encore sur ceux qui sont restés jusqu’au bout ; il veille à ce qu’ils ne connaissent pas l’abandon à leur tour. Ils les confie les uns aux autres. L’amour envers les hommes dont il avait fait sa marque de fabrique, voilà qu’il l’étend à sa mère et à ce disciple, désespérés, pour qu’ils se réconfortent. S’il convient de reconnaître la naissance de l’Eglise au jour de la Pentecôte par le don de l’Esprit qui envoie les disciples en mission, il convient de reconnaître aussi que la cellule Eglise est conçue là, dans ce don réciproque. L’Eglise sera ce lieu, vivifiée par l’Esprit Saint, où nous nous recevons en frères et sœurs, où nous veillons les uns sur les autres, dans l’amour de ce Fils unique qui nous a aimés jusqu’à la croix. 

            Oui, il est difficile de suivre Jésus jusqu’à la croix ! Mais il n’y a pas d’autre chemin possible. Dans les moments où nous sommes comme Judas, ne nous enfermons pas comme lui dans la trahison : un horizon nous est ouvert par la croix. Dans les moments où nous sommes comme Pierre, entendons le chant du coq qui invite à un nouveau matin. Comme Marie et Jean, recevons de celui qui est en croix l’amour nécessaire pour repartir dans la vie en frères et sœurs de ce Fils unique qui nous aime jusqu’au bout, jusqu’au don total. Amen.

vendredi 2 avril 2021

Vendredi Saint - 02 avril 2021

 Pour rendre notre vie plus belle, le Christ s'offre en sacrifice.



(Chemin de croix de Francis Schneider, 12ème station, église de Fort-Louis (67), 
photo de Bernard Wittmann et Jean-Michel Duband)



        C’est un paradoxe que nous célébrons aujourd’hui. Ce Jésus, qui voulait rendre la vie des hommes plus belle, s’offre en sacrifice sur la croix. Comment des hommes peuvent-ils se réjouir de la mort d’un innocent ? Comment des hommes peuvent-ils obtenir une vie plus belle en se livrant à l’abject ? Et pourtant… 

            Pourtant, le prophète Isaïe l’avait annoncé : Par suite de ses tourments, il verra la lumière, la connaissance le comblera. Le juste, mon serviteur, justifiera les multitudes, il se chargera de leurs fautes. Caïphe avait donc raison lorsqu’il prophétisait avant la Passion : Vous n’y comprenez rien, vous ne voyez pas quel est votre intérêt :il vaut mieux qu’un seul homme meure pour le peuple, et que l’ensemble de la nation ne périsse pas ? Pourquoi faut-il toujours que quelqu’un meurt pour que les hommes comprennent ? Pourquoi faut-il toujours que quelqu’un meurt, pour que les hommes changent ? Pourquoi faut-il toujours que quelqu’un meurt ? 

            L’auteur de la Lettre aux Hébreux tente une réponse : Le Christ, pendant les jours de sa vie dans la chair, offrit, avec un grand cri et des larmes, des prières et des supplications à Dieu qui pouvait le sauver de la mort, et il fut exaucé en raison de son grand respect. Bien qu’il soit le Fils, il apprit par ses souffrances l’obéissance et, conduit à sa perfection, il est devenu pour tous ceux qui lui obéissent la cause du salut éternel. Mais cette réponse est-elle satisfaisante pour Marie et Jean qui se tiennent au pied de la croix ? Est-elle satisfaisante pour celles et ceux qui ont cru en lui ? Il faudra du temps pour qu’une telle réponse jaillisse et soit audible. Ce n’est pas le jour même de la mort que vous pouvez proclamer cela aux proches de l’innocent mis à mort. Non, en ce jour difficile, où l’homme ne comprend plus rien à l’homme, la seule attitude qui vaille est de se tenir là, devant la croix, aux côtés de Marie et de Jean. En ce jour difficile, où l’homme ne comprend plus rien à Dieu, la seule attitude qui vaille, c’est le silence, pour espérer entendre encore, entendre à nouveau la voix de Dieu qui parle dans le silence de notre cœur. 

            Il nous faut accepter, humblement, que Jésus se livre en sacrifice pour que notre vie devienne plus belle, sans chercher à comprendre tout de suite comment cela est possible. Il faut méditer ces événements, comme Marie l’a toujours fait pour tous ces événements qui concernaient son fils Jésus. Il nous faut accepter, comme Jésus lui-même avait accepté au moment de son arrestation : La coupe que m’a donnée le Père, vais-je refuser de la boire ? Nous pouvons faire comme Pilate qui, bien que dépassé par les événements et manipulé par la foule, proclame malgré tout, la vérité qu’il aura saisi de ce procès, en faisant placer cet écriteau au sommet de la croix : Jésus le Nazaréen, roi des Juifs. Cela ne change peut-être rien aux faits qui viennent de se dérouler, mais la vérité est toujours bonne à prendre ; elle permettra de réfléchir, quand les cœurs seront apaisés, et que d’autres événements, tout aussi incompréhensibles, auront lieu. 

            Il nous faut accepter, humblement, et croire que Jésus se livre en sacrifice pour que notre vie devienne plus belle. Il nous faut accepter humblement, et vivre de telle sorte que ce sacrifice ne fut pas vain. Ce que Jésus nous offre dans sa mort, il faut une vie pour le comprendre. Ce que Jésus nous offre dans sa mort, il faut une vie pour l’accepter toujours mieux. Levons les yeux vers celui que nous avons livré à la mort ; gardons le silence ; et demandons à Dieu de mieux saisir encore son projet de salut pour nous. Il veut notre vie plus belle ; la croix dressée nous en montre désormais le chemin. Amen.

vendredi 10 avril 2020

Vendredi Saint - 10 avril 2020

Dieu nous apprend sa faiblesse.







            Car, lorsque je suis faible, c’est alors que je suis fort. Ce verset, tiré de la deuxième lettre aux Corinthiens (12, 10), nous le comprenons souvent pour nous. Et Paul l’emploie bien dans ce sens. Il redit à ses amis que, quelle que soit la situation angoissante qu’il traverse, dans sa faiblesse, il est fort de l’amour que Dieu lui porte. En ce vendredi saint, je ne peux m’empêcher de penser que ce verset s’applique aussi au Christ. Voyez-vous, j’en suis convaincu, en livrant son Fils bien-aimé, Dieu nous apprend sa faiblesse. 

            Nous avons tellement l’habitude de parler de Dieu tout-puissant que nous en venons à oublier cette réalité : devant l’homme, Dieu est faible. Il a limité sa toute puissance en donnant à l’homme sa liberté. Car l’homme est libre d’accepter Dieu ou de le refuser. Et dans ce dernier cas, Dieu ne pourra rien. En ces fêtes pascales où nous disons que le Christ, par sa mort et sa résurrection, nous ouvre le ciel, il nous faut être plus que jamais conscient que n’iront au Paradis que ceux qui le désireront. Des deux larrons crucifiés en même temps que Jésus, il ne sera dit qu’à un seul : Aujourd’hui, tu seras avec moi en paradis. Dans ces mots, dans toute la Passion, c’est toute la faiblesse de Dieu qui s’exprime. 

            La première faiblesse de Dieu, c’est l’Homme, l’Homme qu’il a créé, désiré, avec lequel il veut faire alliance. Pour cet Homme, Dieu est prêt à tout. Il suffit de relire l’histoire biblique pour s’en rendre compte. D’alliance proposée par Dieu en rupture d’alliance provoquée par les hommes, Dieu ne peut consentir à se défaire de l’Homme. C’est sans doute le prophète Osée qui nous fait approcher du plus près cette faiblesse de Dieu pour l’Homme. Bien que les hommes se prostituent devant d’autres dieux, le Dieu de l’Alliance n’a de cesse de séduire et de conquérir à nouveau son peuple, les hommes qu’il a créés, choisis, sauvés… Que nous le voulions ou non, que nous le reconnaissions ou non, il y a un lien indéfectible entre Dieu et l’Homme. 

            Et c’est la seconde faiblesse de Dieu, son amour de toujours pour cette humanité. Le geste de la Passion est d’abord un acte d’amour pour tous les hommes que Dieu veut sauver une fois pour toutes. Et c’est en Jésus, obéissant jusqu’à la mort, que l’amour de Dieu trouve son expression la plus forte, la plus parfaite. Nous pouvons alors réentendre le verset de Paul donné en introduction : Car lorsque je suis faible, c’est alors que je suis fort. Y a-t-il plus grande faiblesse que d’être cloué injustement en croix ? Y a-t-il plus grande faiblesse que d’être livré par ceux-là mêmes que vous comptiez sauver ? Sur la croix, l’histoire semble s’arrêter, le match est joué et perdu par Dieu. Son fils meurt, rejeté, abandonné, humilié. Les hommes ont signifié qu’ils n’en voulaient pas. Et pourtant, sur la croix, les plus grandes faiblesses de Dieu (l’Homme et l’Amour) vont devenir la force de Dieu. Nous avons pour nous le recul de l’Histoire et le témoignage de la foi. Nous savons que la croix, si elle est le dernier mot des hommes, n’est pas le dernier mot de Dieu. Certes, nous pouvons dire que Dieu meurt en Jésus ; et notre humanité meurt avec lui. Mais nous savons aussi que sur la croix, la Mort elle-même meurt, parce qu’elle avait oublié qu’on ne peut faire mourir l’Amour. C’est encore Paul qui l’exprimera le mieux dans l’hymne à la charité : l’Amour ne passera jamais. 

            Les hommes ont oublié que la faiblesse que Dieu avait pour eux, c’était un Amour incommensurable, indestructible. Devant la croix, il semble mis en sourdine, comme jadis au temps de l’exil. Mais justement, l’exil nous apprend que l’Amour de Dieu pour les hommes s’est renforcé dans l’épreuve jusqu’à faire revivre l’amour des hommes pour Dieu. En ce vendredi saint, les hommes ont exilé le Fils de Dieu dans un sombre tombeau, bien gardé. Mais nous pouvons bien exiler Dieu hors de nos vies, Dieu ne peut s’exiler loin de nous. La lourde pierre du tombeau ne saurait résister longtemps à la puissance de son Amour. Devant le tombeau fermé, gardons le silence. Devant la croix, mesurons à quel point Dieu nous aime. Si Dieu est faible devant l’Homme qu’il aime, l’Homme devient fort par cet Amour quand il accepte Dieu dans sa vie. Mais ça, c’est déjà une autre histoire. Elle ne commencera qu’au matin de Pâques pour ceux qui auront su entrer dans la faiblesse de Dieu pour être forts avec Lui. Amen.




(Tableau d'Arcabas, Crucifixion, trouvé sur internet)

vendredi 19 avril 2019

Vendredi Saint - 19 avril 2019

Qui cherchez-vous ?




           Qui cherchez-vous ? Cette question de Jésus aux soldats venus l’arrêter dit bien la particularité de la Passion de Jean. Nous y découvrons un Jésus qui ne subit pas les événements, mais les dirige, souverainement. Ce ne sont pas les soldats qui arrêtent Jésus ; c’est Jésus qui se livre à eux, en se révélant lui-même, en révélant sa nature profonde. Regardez comme les soldats tombent à la renverse lorsque Jésus leur affirme : C’est moi, je le suis. Il redit, et par deux fois, qu’il est de Dieu, puisqu’il utilise pour lui le nom que Dieu avait révélé jadis à Moïse au buisson ardent. Quand Jésus se livre, c’est Dieu lui-même qui se livre aux hommes. Quand Jésus marche vers sa mort, c’est Dieu lui-même qui, dans un acte fou, organise le salut des hommes. 


Qui cherchez-vous ? C’est peut-être pour n’avoir pas à répondre à la question que le Sanhédrin n’est pas réuni dans l’évangile de Jean. Il n’y a pas vraiment besoin de procès, la décision de faire mourir Jésus ayant été prise il y a longtemps. Jésus est interrogé par Hanne, le beau-père de Caïphe, le grand-prêtre de cette année-là. Il se montre curieux de l’enseignement de Jésus et de son groupe de disciples. Mais l’interrogatoire semble tourner court. Et Jésus est emmené au Prétoire, c’est-à-dire livré au pouvoir de l’occupant romain, le seul à être habilité à prononcer la peine capitale.


Qui cherchez-vous ? Cette question initiale de Jésus pourrait être adressé à Pilate qui semble ne pas trop savoir pourquoi on l’embarque dans cette galère et qui cherche à se débarrasser du problème : Jugez-le suivant votre Loi. Il sous-estime l’opiniâtreté des ennemis de Jésus pour qui il doit disparaître. Et Pilate cherche alors à savoir mieux qui est Jésus : Es-tu le roi des Juifs ? Alors, tu es roi ? On ne sait pas ce que cherche Pilate, mais il cherche : il n’a que des questions à renvoyer à Jésus. Et plus Jésus répond, plus Pilate questionne. Alors Jésus se tait. Et Pilate est trop faible pour résister à la déferlante qui vient du dehors du Prétoire. Ils ne veulent peut-être pas juger Jésus eux-mêmes, mais ils veulent en finir une fois pour toutes avec lui. A mort ! Crucifie-le ! Pilate, par faiblesse, laisse faire. Pouvait-il faire autrement puisque Jésus s’était lui-même déjà livré? Dans un sursaut d’intelligence, Pilate fait écrire sur la croix : Jésus le Nazaréen, roi des juifs. Désormais, tous ceux qui lèveront les yeux vers la croix sauront qui ils trouvent ici. Plus besoin de s’interroger sur celui que tout le monde a tant cherché tout au long de l’évangile de Jean. Il est là, crucifié, élevé, exposé. 


Qui cherchez-vous ? Joseph d’Arimathie et Nicodème sont les derniers à qui nous pouvons poser cette question. Qui cherchent-ils quand ils demandent à prendre le corps de Jésus ? Un ami ? Un Maître en religion ? Le Fils de Dieu fait homme qui s’est livré à la mort ? Ils ont chacun une histoire secrète avec Jésus, ils ont cherché à savoir par le passé. Nicodème était venu trouver Jésus pendant la nuit. Il ne voyait pas très clair, mais il sentait bien que Jésus était différent. Quand il porte le corps de Jésus au tombeau, a-t-il eu toutes les réponses à ses questions ? A-t-il quitté sa nuit pour venir à la lumière qu’est Jésus ? 


Qui cherchez-vous ? Cette question, il nous faudra nous la poser, chacun. Qui cherchons-nous quand nous venons célébrer la Passion de Jésus ? Sommes-nous un membre de cette foule, manipulable et manipulée, venu par hasard parce qu’il n’y avait pas mieux à faire aujourd’hui ? Sommes-nous aux côtés de Marie et de Jean, au pied de la croix, pleurant le Fils ou l’ami perdu ? Qui verrons-nous quand nous lèverons les yeux vers la croix qui s’avancera au milieu de nous tout à l’heure ? Vers qui viendrons-nous quand nous nous approcherons de la croix pour vénérer ce corps livré et meurtri ? Serons-nous comme les gardes, venus avec des torches et des armes, pris de stupeur et tombant à terre ? Serons-nous comme Joseph d’Arimathie et Nicodème, venant avec les aromates de notre foi, pour honorer celui qui s’est livré pour notre salut ? 


Qui cherchez-vous ? Vous comprendrez bien que la réponse est à vous. Je peux juste témoigner que vous trouverez ici Celui que Dieu, qui a tant aimé le monde, nous a donné, livré, pour qu’il soit notre salut. Vous trouverez ici votre vie, votre paix, votre salut : Jésus, le Nazaréen, le Crucifié. Ne cherchez pas plus loin ; ne cherchez pas plus haut. Il est Dieu qui s’est mis à hauteur d’homme, Dieu élevé de terre pour que les hommes puissent grandir à la hauteur de Dieu. Amen.


(Tableau d'Antonio CISERI, Ecce homo, 1880-1891, Galerie d'Art Moderne, Palais PITTI, Florence).


vendredi 30 mars 2018

Vendredi Saint - 30 mars 2018

Quand Dieu meurt...







Des questions me taraudent lorsque je lis les événements de la Passion : toute cette mise en scène a-t-elle portée les fruits attendus par ceux qui ont déclenché ce drame ? Le grand-prêtre et son Conseil ont-ils dormi du sommeil du juste cette nuit-là ?  Et nous, dormirons-nous mieux de savoir que Dieu est mort sur la croix ? Aurons-nous un sentiment de plus grande liberté maintenant que l’empêcheur de croire en rond n’est plus là pour nous rappeler que l’Alliance de Dieu nous engage et nous oblige ? Quand l’homme se débarrasse de Dieu, sa vie est-elle meilleure ?  

            Certains l’ont cru à travers l’histoire ; certains croient même que Dieu serait l’empêcheur de vivre, l’empêcheur de s’épanouir, l’empêcheur d’être libre. Il faut que l’homme chasse Dieu de sa vie, qu’il le relègue aux oubliettes de son histoire, qu’il le range au rayon « exotisme dépassé et inutile » de ses musées. Ils pensent même que l’homme ne sera pleinement adulte qu’une fois libéré de cette figure tutélaire encombrante. Ne pouvant pas prouver Dieu rationnellement, ils rejettent l’idée même de Dieu et de tout ce qui va avec. L’homme pourrait se sauver lui-même si toutefois il avait besoin d’être sauvé.  

            Les événements de la Passion que nous venons d’écouter nous montrent un homme, Jésus, rejeté, abandonné, livré. Pour ses accusateurs, il n’est qu’un homme qui s’est pris pour Dieu. Au nom de Dieu, il faut l’éliminer ! Il faut protéger Dieu de toute atteinte extérieure. Comme si Dieu avait besoin des hommes pour cela ! Ils sont convaincus de leur bon droit ; ils sont convaincus d’agir en faveur de Dieu, pour préserver leur religion, pour préserver leur peuple. Ils mêlent Dieu à une sombre histoire de jalousie en pensant le servir ainsi. En fait, ils se servent de Dieu ; à tel point qu’ils ne comprennent pas qu’en mettant cet homme à mort, c’est Dieu lui-même qu’ils font mourir. Et pas uniquement parce que Jésus est Fils de Dieu. Non, ils font mourir Dieu parce qu’ils se servent de lui et détournent le droit et la justice. Si le procès avait été juste, cet homme, Jésus, aurait été libéré. Pilate lui-même ne reconnaît-il pas qu’il n’y a aucun motif de condamnation à mort ? Même s’ils ne reconnaissent pas en Jésus celui que Dieu a envoyé dans le monde pour le sauver, ils font mourir Dieu parce qu’ils se servent de lui au lieu de le servir. C’est la grande tentation de l’homme. Il ne veut pas d’un Dieu qui le hisserait à sa hauteur ; il accepte juste un Dieu qu’il peut rapetisser à hauteur d’homme pour que surtout Dieu ne le dérange pas.

            Quand l’homme ne laisse plus Dieu être Dieu, quand l’homme se fait un Dieu à sa taille, quand l’homme ne sert plus Dieu, alors arrive ce que nous avons contemplé lors de la Passion : les criminels sont préférés aux justes, le mensonge est préféré à la vérité, la liberté de faire ce que je veux est préférée à la vraie liberté : celle que Dieu me donne quand il m’offre d’entrer en alliance avec lui. Quand l’homme ne laisse plus Dieu être Dieu, alors Dieu meurt… et l’homme est livré à lui-même, c’est-à-dire au pire qu’il y a en lui. N’y a-t-il donc plus d’espoir ?  

            Quand Jésus meurt en croix, c’est certes Dieu qui meurt, mais Dieu qui s’est livré lui-même à la mort en acceptant cette parodie de justice, en allant jusqu’au bout du chemin des hommes, en allant jusque-là, sur le bois de la croix. Il aurait certes pu sauver l’homme autrement, mais il a voulu affronter le Mal et la Mort, obstacles ultimes au règne de l’Amour et de la Vie véritable. Si l’homme apprend à regarder, il verra dans ces événements de la Passion plus que la mise à mort d’un gêneur. Si l’homme apprend à regarder, il verra dans la croix l’arbre de vie plus fort que l’instrument du supplice. Si l’homme apprend à regarder, il verra que, s’il a voulu se servir de Dieu, c’est Dieu en fait qui servait l’homme et son salut tout au long de ce procès, de cette agonie et dans cette mort. Les gestes du Jeudi Saint prennent leur force dans cette croix dressée, dans ce corps souffrant : voici le corps, voici le sang réellement versé pour le salut du monde. Si l’homme sait regarder et patienter, il verra la puissance de vie qui est en Dieu. Pour l’heure, il y a ceux qui se réjouissent : l’histoire Jésus est terminée ; et il y a ceux qui pleurent un fils, un maître, un ami.  

            Dieu est donc mort sur la croix ! Mais pour ceux qui ont provoqué cette mort, qu’est-ce qui a changé ? L’occupant romain est toujours là ; ils ne sont pas plus libres qu’avant. Ils ne seront pas davantage plus tranquilles : ils ont fait libérer un séditieux. Et pour nous, qu’est-ce que cela va changer ? En quittant cette église, que ferons-nous de ce Jésus qui a donné sa vie pour nous ? Cette célébration aura-t-elle été une parenthèse dans notre journée ou marquera-t-elle le début de quelque chose de neuf dans notre vie ? Laisserons-nous Dieu là, bien fixé sur la croix, ou le prendrons-nous avec nous dans notre quotidien ? Allons-nous nous servir de lui ou commencer à le servir pour qu’enfin le monde change ? Plus que jamais résonnent ces paroles laissées par Dieu à son peuple au désert : Je mets devant toi la vie et la mort, le bonheur et le malheur : choisis ! Amen.

(Enluminure de Frère Jacques)

jeudi 13 avril 2017

Vendredi Saint - 14 avril 2017

Mon serviteur réussira !






Depuis dimanche, les petits détails retiennent mon attention : ce furent d’abord l’ânesse et son ânon qui nous ont évangélisé dimanche ; hier au soir, c’est le repas même auquel Jésus nous a invité qui a retenu notre attention. En ce vendredi saint, le petit détail qui change tout, c’est le premier verset entendu du prophète Isaïe. Souvenez-vous… 
 
Mon Serviteur réussira, dit le Seigneur. Il montera, il s’élèvera, il sera exalté ! Cette affirmation de Dieu au prophète Isaïe, l’Eglise l’a toujours appliquée au Christ, au Christ mourant en croix. Elle est une première annonce de la résurrection au moment même où nous rappelons la mort de Jésus. La liturgie de ce jour si particulier semble nous dire, avant même que nous ne lisions la Passion, que l’histoire que nous venons de revivre ne saurait s’arrêter là, au seuil de la tombe. L’annonce prophétique est une promesse que Dieu va réaliser, c’est sûr ! 
 
Mais n’allons pas trop vite à la joie de Pâques. Pour l’heure, Jésus est mort et c’est bien à cause de nous qu’il est mort. Ô bien sûr, ni vous, ni moi n’étions là, le jour où Jésus fut crucifié. Nous n’avons pas crié avec la foule, nous n’avons pas fui avec les disciples, nous n’étions ni Judas qui trahit, ni Pierre qui renie, ni Pilate qui condamne. Pourtant, c’est bien à cause de nous, à cause des hommes, ceux de son époque, ceux des temps passés et ceux des temps à venir, que Jésus est mort. Mort à cause du péché des hommes. Mort à cause de notre capacité à faire le mal. Mort à cause de nos refus de Dieu. Mort à cause de l’amour que Dieu nous porte même lorsque nous vivons loin de lui. Mort parce que Dieu ne saurait se résoudre à voir mourir l’homme. Mort parce que, pour Dieu, l’homme est fait pour vivre. Et si l’homme préfère la mort, alors Dieu va affronter cette mort pour que l’homme puisse vivre ! 
 
C’est surprenant cette capacité qu’a Dieu de s’appuyer même sur nos erreurs et nos péchés, c’est à dire sur nos refus de Dieu, pour quand même réaliser son projet d’amour. C’est comme s’il nous disait : vous ne voulez pas m’écouter ? Qu’à cela ne tienne ! Je vous enverrai des prophètes, choisis au milieu de vous, pour vous dire ma parole. Vous ne voulez pas écouter les prophètes ? Qu’à cela ne tienne ! Je viendrai personnellement, en mon Fils, pour vous parler comme un Père parle à ses enfants, comme un Frère parle aux siens. Vous le rejetez ? Qu’à cela ne tienne ! S’il doit mourir pour que vous ouvriez les yeux, je l’accompagnerai. Je mourrai avec lui sur la croix. J’irai jusqu’au bout. Mais je prendrai avec moi votre péché, je me chargerai de votre mal, celui qui vous ronge de l’intérieur et vous empêche d’être vraiment libre. Je combattrai ce mal, et je vaincrai, parce que je suis Dieu ! Je vaincrai et vous croirez ! 
 
Oui, Jésus meurt parce qu’il est le seul Juste, le seul à être totalement et parfaitement Dieu tout en étant totalement et parfaitement homme. Jésus meurt, parce que Juste, il pouvait prendre sur lui le péché des hommes, péché qu’il n’a pas commis, qu’il n’a jamais commis, sûr que Dieu, son Père, ne laisserait pas commettre une nouvelle injustice. Et si aujourd’hui, les hommes semblent avoir gagné, si aujourd’hui le mal semble avoir triomphé, il ne faut pas que les ténèbres crient victoire trop vite. En Dieu, le Vivant, la mort n’est pas la fin. En Dieu, source infinie de vie, la mort n’est pas un obstacle, ni un frein à la vie. Tant que Dieu sera Vie, tant que Dieu sera amour, la mort ne saurait triompher définitivement. 
 
Aujourd’hui, c’est le jour de victoire de la mort. Aujourd’hui, le Mal semble avoir le dessus. Qu’il savoure ce moment ! Que ceux qui croient que Dieu est définitivement hors jeu parce que son Fils est au tombeau se hâtent de faire la fête. Car demain est un autre jour. Demain sera le jour de Dieu, et nous verrons bien comment se poursuivra cette histoire.  Et nous verrons bien si la vie est perdue. Acceptons aujourd’hui de garder le silence. Acceptons aujourd’hui de descendre à la tombe.  Acceptons aujourd’hui que Dieu soit mort. Mais gardons la foi, tenons ferme dans l’espérance. Celui qui est mort est celui qui a promis d’être avec nous, tous les jours, jusqu’à la fin, jusqu’à son retour. Attendons dans le silence le Maître de la Vie. Il va venir et nous vivrons. Et nous exulterons à notre tour. Oui le serviteur de Dieu réussira, il sera exalté, parce qu’en lui est la vie du monde ; en lui est notre avenir ! AMEN.


(Dessin de Mr Leiterer)

jeudi 2 avril 2015

La Passion de notre Seigneur - Vendredi Saint 03 avril 2015

Une Alliance à peine inaugurée et déjà terminée ?




Est-ce que cela valait la peine d’inaugurer une nouvelle Alliance si c’est pour qu’elle finisse aussi vite et de manière aussi tragique ? Une croix dressée, un homme crucifié : est-ce donc tout ce qui nous est donné à voir, après les signes de l’Eucharistie et du lavement des pieds ? 
 
Devant la croix dressée, se révèle notre foi. Devant la croix dressée, tout prend sens ou tout s’écroule, selon que nous soyons capables d’interpréter les signes à la lumière des innombrables alliances que Dieu a conclues avec nous par le passé. Ce n’est pas pour rien que nous relisons le prophète Isaïe et l’annonce d’un serviteur de Dieu, serviteur souffrant, serviteur rejeté par tous, mais serviteur portant sur lui les nombreux péchés, les nombreuses souffrances de l’humanité. Déjà la théorie du bouc émissaire reprise par les autorités du Temple à la veille du procès de Jésus : il vaut mieux qu’un seul meurt pour tout le peuple, surtout si celui-là qui meurt, ce n’est pas nous. Insondable mystère d’un Dieu qui s’offre, qui offre sa vie pour racheter la nôtre. Non seulement les hommes rejettent le serviteur de Dieu, non seulement ils le condamnent, mais ils obtiennent en plus, par lui, la possibilité d’une vie marquée du sceau de l’éternité, s’ils savent lire et reconnaître le signe de la croix dressée. 
 
Comprendrons-nous jamais vraiment ce mystère de notre rédemption qui s’accomplit par la plus grande forfaiture que l’homme puisse commettre, la mort d’un innocent ? Comprendrons-nous jamais l’immense amour de Dieu pour nous qui va jusqu’à l’abaissement total, jusqu’à l’anéantissement pour que nous puissions vivre ? Il faut une vue profonde, un regard perçant, pour voir encore là, devant la croix, notre vie qui naît, notre vie qui reprend force, notre vie qui se voit offrir un nouvel avenir, une nouvelle liberté. 
 
Devant la croix, l’homme n’a, paradoxalement, plus à craindre la mort. Devant la croix, l’homme peut espérer une vie nouvelle, plus forte que la mort. Devant la croix, l’homme peut reconnaître que l’avenir s’ouvre à lui, non sans Dieu, mais avec Dieu justement, avec celui qu’il vient d’y faire mourir. Alors même que tout semble perdu, tout entre en germination. Ce corps déposé au tombeau est comme le grain semé ; il fallait qu’il meure pour que nous puissions découvrir la puissance de vie contenue en lui. 
 
Devant la croix, dressée entre terre et ciel, comme un trait d’union entre le monde des hommes et le monde de Dieu, il nous faut faire silence et accompagner tous ceux qui avaient mis leur espoir en celui qu’ils ont transpercé. Devant la croix, dressée entre terre et ciel, comme un cri lancé vers Dieu, il faut que le croyant espère en Dieu qui toujours entend le cri de notre prière. Si l’Alliance nouvelle annoncée dans le repas de l’Eucharistie est bien une Alliance éternelle, l’histoire ne peut s’achever là ; quelque chose doit arriver encore ; Dieu doit se manifester à nouveau. Jusqu’à présent, il est resté silencieux, trop silencieux. Que dira-t-il de l’homme ? Que dira-t-il de sa volonté de se débarrasser de ce fils unique devenu trop gênant ? Que dira Dieu ? Que fera Dieu ? 
 
Peut-être que tout est allé trop vite pour qu’il puisse agir ? Peut-être laisse-t-il aux hommes, à chacun de nous, le temps de réfléchir à ce que nous avons fait ? Car c’est bien nous qui l'avons conduit jusque-là ; c’est bien nous qui le re-crucifions chaque fois que nous sommes incapables de nous entendre, chaque fois que nous laissons le péché dominer notre vie, chaque fois que nous écrasons le petit et le faible, chaque fois que nous décidons que notre vie, c’est bien mieux sans Dieu. 
 
Hier au soir, nous ont été donnés deux signes : le pain et le vin  à partager en mémoire du Christ et le lavement des pieds comme un appel à servir sans cesse. Aujourd’hui, c’est une croix dressée et un tombeau dans lequel repose le corps du Seigneur qui sont mis devant nos yeux. Les rangerons-nous au rayon de nos désillusions ou les ferons-nous vivre ? Profitons du silence de ce vendredi pour y réfléchir, et peut-être qu’un miracle sera possible ! Qui sait si Dieu ne se manifestera pas encore ? Qui sait s’il n’a pas entendu ce cri lancé vers lui par la croix dressée ? Qui sait ? Peut-être que cette Alliance inaugurée la nuit passée et qui semble réduite à néant aujourd’hui, peut-être qu’elle est vraiment faite pour durer. Quelque chose aurait pu nous échapper. Si nous croyons que Dieu s’est engagé par ces signes, pourquoi ne pas faire nôtre la prière du psalmiste : soyons forts, prenons  courage, nous tous qui espérons le Seigneur. Celui qui n’a rien dit durant le procès a peut-être encore son mot à dire. Amen.

(Station du Chemin de Croix de l'église de Krautergersheim - Alsace)

jeudi 17 avril 2014

Vendredi Saint - 18 avril 2014

Un jour pour accompagner Dieu qui meurt.


Nous retrouvons aujourd’hui Jésus, là où nous l’avions laissé hier soir, au jardin du Mont des Oliviers. Peut-être l’avons-nous accompagné un temps dans la prière. L’heure est venue où il va être arrêté, jugé, maltraité, exécuté sur le bois de la croix comme un vulgaire criminel. La prophétie d’Isaïe, entendue en première lecture se réalise : Maltraité, il s’humilie, il n’ouvre pas la bouche : comme un agneau conduit à l’abattoir, comme une brebis muette devant les tondeurs, il n’ouvre pas la bouche. En ce vendredi, nous est donné un jour pour accompagner Dieu qui meurt. 
 
Voilà bien le scandale de ce jour. En nous débarrassant de Jésus, nous ne nous débarrassons pas seulement d’un homme, d’un gêneur, d’un empêcheur de tourner en rond ; non, en nous débarrassant de Jésus, nous nous débarrassons de Dieu lui-même, nous nous affranchissons de l’ultime gardien de nos vies. Nous consacrons l’illusion que pour être vraiment libre, il ne faut avoir ni Dieu, ni maître. Sur la croix, c’est la source même de notre vie qui meurt ; sur la croix, c’est la source même de notre liberté qui meurt. Désormais l’homme est livré à l’homme ; il n’y a plus de mesure à sa démesure. Plus rien ne retient l’homme, plus rien ne contient sa folie, plus rien ne l’empêche de sombrer dans l’injustice la plus crasse. Comme le dit si bien le prophète Isaïe : nous sommes tous errants comme des brebis, chacun suivant son propre chemin… Qui donc s’est soucié de son destin ? Quand l’homme est livré à lui-même, quand l’homme évacue Dieu de sa vie, il n’y a plus personne pour s’occuper de l’autre ; il n’y a plus personne pour dénoncer l’injustice ; il n’y a plus personne pour soutenir l’innocent. Nous pensions qu’il était châtié, frappé par Dieu, humilié. C’est surprenant, cette capacité qu’à l’homme d’évacuer Dieu de sa vie et de s’en servir pourtant encore pour justifier le Mal qui est fait aux autres. 
 
Devant ce scandale d’un Dieu mis à mort, évacué définitivement de la vie des hommes, il ne reste qu’une question, cruciale : celle de notre attitude. Comment accompagnons-nous cet événement ? Sommes-nous de ceux qui hurlent avec les loups ? C’est tellement facile et confortable, n’est-ce pas, de simplement se rallier au plus fort. Au moins, pendant qu’il s’occupe de celui qu’on assassine, il me laisse tranquille ! La lâcheté comme une assurance sur notre propre survie ! Pour un temps au moins. Sommes-nous plutôt de ceux qui, perdus dans la foule, suivent les événements de loin : pas vraiment concernés. Après tout, ce n’est qu’un innocent de plus qui est sacrifié sur l’autel des passions humaines. Pourquoi s’en émouvoir ? Cela changera quoi de donner de la voix pour le soutenir ? Il n’est déjà plus un homme : La multitude avait été consternée en le voyant, car il était si défiguré qu’il ne ressemblait plus à un homme… Qui aurait cru ce que nous avons entendu ? Oui, qui pourrait croire que l’homme se sépare de Dieu ? Qui pourrait croire que la créature se révolte ainsi contre son créateur, celui qui ne voulait que son bien, celui qui ne voulait que sa vie ? Dans cette foule, en partie hostile, en partie indifférente, il se trouve pourtant aussi des gens qui souffrent devant tant d’injustice, des gens qui osent aller jusqu’au bout, à côté de l’innocent. 
 
Voyez Jean et Marie, la mère de Jésus, ainsi que Marie Madeleine et la femme de Cléophas. Ils accompagnent simplement Jésus. Ils ne peuvent rien faire d’autre que d’être là, en silence, en révolte peut-être devant tant d’injustice, mais impuissants. Que peuvent-ils à quatre contre tout Jérusalem ? Rien. Alors ils restent simplement fidèles, ils vivent la passion du Fils de Dieu dans leur chair, dans leur âme. Leur vie est ravagée, mais ils soutiennent ce fils, cet ami, par leur présence silencieuse et aimante. Un peu de douceur dans un monde de brutes. Debout, près de la croix, ils nous rappellent que celui qui est là, suspendu au gibet, est un homme, un ami, un fils. Il n’est pas un vulgaire objet dont on se débarrasse. Il a une humanité puisqu’il a au moins  un homme et une femme qui se soucient de lui, jusqu’au bout. Il y a aussi Nicodème et Joseph d’Arimathie qui, une fois le drame terminé, viendront chercher le corps du condamné et lui rendre son humanité, sa dignité. Ils sont cette fleur espérance, fragile et pourtant si nécessaire pour aider l’humanité à se relever. 
 
En venant dans cette basilique aujourd’hui, avons-nous bien conscience que c’est Dieu que nous venons accompagner ? Ne vivons pas ce jour comme un moment de folklore, en simple spectateur. Vivons ce jour avec la conscience que c’est bien Dieu qui meurt en croix. Et qu’il meurt pour nous, pour moi, pour toi. Sa vie ne lui appartient plus ; elle devient nôtre si nous croyons qu’il s’est offert librement pour notre vie. Sur la croix s’accomplit le mystère annoncé hier soir dans le don de l’Eucharistie. Jésus s’est offert à cause de moi, pour moi. Sa vie qui l’abandonne, il me la donne pour que je puisse goûter à la vie de Dieu, aujourd’hui même. Ce n’est pas un événement du passé ; c’est aujourd’hui que Dieu meurt pour moi. C’est aujourd’hui que je dois me révéler, me positionner : soit avec la foule vociférant ou indifférente ; soit avec Marie, Jean et les quelques autres qui ont soutenu de leur présence celui en qui ils ont foi. Nous ne pouvons pas rester là, en spectateur d’un événement que nous rangeons dans le passé de notre histoire commune. Quand Dieu meurt, l’homme doit s’engager. 
 
La question posée dans la prophétie d’Isaïe : Qui donc s’est soucié de son destin ?, ne peut rester sans réponse de notre part. Si nous ne répondons pas, alors Dieu serait définitivement mort, et l’homme définitivement perdu. Si nous choisissons de rester, fidèles, au pied de la croix, conscients de notre impuissance mais riches de notre espérance, alors quelque chose pourrait bien changer dans le monde des hommes, alors le Mal pourrait ne pas avoir complètement gagné. Mais cela est une autre histoire, pour un autre jour. Pour l’instant, contemplons celui qui est élevé de terre et, dans le silence de notre cœur, rejoignons ceux dont nous nous sentons proches : la foule qui a chassé Dieu ou Marie et Jean qui ont choisi Dieu. Choisis ton avenir, choisis ta vie. Amen.  
 
(Chemin de croix de Francis SCHNEIDER, Eglise de Fort-Louis, Alsace, Jésus tombe pour la deuxième fois)

vendredi 29 mars 2013

Vendredi Saint - 29 mars 2013

Croire quand Dieu se fait silence.

La liturgie du Vendredi Saint a ceci de particulier qu’elle commence et s’achève sur un silence. En fait, toute la liturgie de ce jour, pour riche qu’elle soit en symboles, textes et prières, est rythmée par ce silence qui, en ce jour précis, devient le silence de Dieu. Aujourd’hui, le Dieu qui s’est fait chair et parole en Jésus, choisit de se taire. Il ne dit plus un mot ! Il n’y a que le silence. 
 
Que Dieu se taise, voilà qui devrait réjouir les hommes. Enfin libres, penseront certains. Si Dieu ne parle plus, c’est comme s’il n’existait plus ! Nous en sommes enfin débarrassés ! Les tenants d’une laïcité de combat qui s’apparente plus à un laïcisme étroit peuvent exulter ! Il se tait ; il n’a plus rien à dire ! C’est le triomphe de l’homme, l’homme seul maître à bord ; l’homme, seul Dieu après l’homme. Enfin l’homme est maître de son destin ; enfin l’homme se retrouve au centre de son univers. Quelle limite pourrait encore l’entraver ? Quel obstacle pourrait encore l’empêcher de se prendre pour le maître du monde ? 
 
Pour l’homme de foi, le silence de Dieu est moins réjouissant. Il aimait bien, le croyant, que Dieu s’adressât à lui, que Dieu conversât avec lui. Dieu était sa boussole, son confident, sa source d’inspiration pour toute sa vie. Si Dieu se tait, l’homme croyant a-t-il encore des raisons de croire ? Si Dieu se tait, cela ne signifie-t-il pas que le croyant s’est trompé ? Devant le silence de Dieu, le croyant s’interroge. En méditant la passion du Christ selon le témoignage de Jean, il s’apercevra alors que Dieu se tait d’abord parce qu’il n’est plus entendu. Il ne sert à rien que Dieu parle, puisque les hommes ne comprennent plus ce qu’il dit. Pilate en est l’exemple marquant. Ses repères ne sont pas ceux de Jésus : comment pourrait-il comprendre quelque chose à la royauté de Jésus ? Comment pourrait-il comprendre ce qu’est la vérité dont parle Jésus, lui qui n’entend que des mensonges au long de ce procès truqué ? En Jésus, en ce jour, Dieu se tait. Il ne parle plus avec des mots ; mais son silence n’est-il pas un cri dans la nuit des hommes ? Le silence de Dieu ne parle-t-il pas plus fort que tous les mots qu’il a pu dire ? C’est quand même curieux que l’homme se rende plus compte de l’apparente absence de Dieu à cause de son silence que de sa présence réelle lorsqu’il lui parle ! 
 
Dieu se tait, et l’homme semble abandonné à lui-même. Qui lui montrera désormais la route à suivre ? Ses sentiments ? Sa raison ? Ses humeurs ? On voit ce que cela donne lors de ce procès. Dieu se tait, et les hommes demandent la grâce d’un terroriste et la mort d’un innocent ! Ils sont beaux, les sentiments de l’homme ! Dieu se tait, et c’est le triomphe du Mal, de celui qui n’a eu de cesse de s’opposer à Dieu. Mais peut-être avait-il le droit d’avoir son jour, le Mal, ne serait-ce que pour lui donner l’illusion de la victoire en attendant qu’il soit abattu, une fois pour toute. Si Dieu se tait, c’est peut-être pour ne pas révéler sa stratégie, et remporter une victoire totale ! Car Dieu, en se faisant silence, n’abandonne pas l’homme : il accompagne l’homme dans sa souffrance ; il traverse avec lui l’épreuve, pour mieux l’en sauver. Le silence de Dieu n’est ni abandon, ni acceptation de la victoire Mal. Le silence de Dieu nous invite en fait à une foi renouvelée. 
 
Dieu se tait donc, et l’homme de foi est encore invité à croire. A croire malgré tout. Car Dieu ne peut pas se taire indéfiniment. N’est-ce pas ce que semble dire l’auteur de la lettre aux Hébreux ? Certes, Jésus, par obéissance, est allé jusqu’à la mort sur la croix. Mais cette obéissance silencieuse, en fait, était encore une parole de Dieu adressée aux hommes. A cause de cette obéissance, Jésus est devenu, pour tous ceux qui lui obéissent (ceux qui croient en lui), la cause du salut éternel. Ceux qui se réjouissaient du silence de Dieu, se sont réjouis trop vite. Ce silence, cette mort, ne sont pas le signe de la fin de l’histoire. Dieu se tait pour marquer une pause, une pause salutaire. Ce silence de Dieu doit aussi permettre à tout homme de parler, de se prononcer devant le signe de l’Innocent condamné et mis à mort. Qui est-il, pour toi, celui qui est élevé sur la croix ? Le Mal est-il l’horizon que tu te choisis ? Le silence de Dieu appelle une parole de l’homme, une parole de foi, une parole de vérité, une parole de vie. Pour que l’homme puisse dire sa foi, il faut bien que Dieu se taise un instant et entende la réponse de l’homme à toutes ces paroles prononcées, à tous ces actes posés par celui qu’il a envoyé. Dieu se tait, et l’homme peut soit rejoindre ceux qui nient jusqu’à l’évidence  - il ne fallait pas écrire : Roi des Juifs ; il fallait écrire : cet homme a dit : Je suis le roi des Juifs - ; soit accueillir en Marie, le dépôt de la foi, puisque Marie gardait tout, depuis le début, dans son cœur.
 
Dieu se tait ; mais il nous laisse sa mère en héritage. Avec elle, nous pouvons faire mémoire de tout ce que Jésus a dit et fait. Avec elle, nous pourrons refaire le chemin de Dieu vers l’homme et de l’homme vers Dieu. C’est le chemin d’une humanité libérée du Mal, le chemin d’une humanité solidaire, attentive aux besoins de tous. Dieu se tait, et avec Marie sa Mère, nous pouvons méditer tout cela dans le silence de notre cœur et le mettre en pratique dans notre quotidien. Dieu parlera à notre cœur et notre cœur connaîtra la paix et la joie. Amen.
 
(Tableau de Francis SCHNEIDER, Chemin de croix, Station 1ère, Jésus devant Pilate, Eglise de Fort-Louis, Bas-Rhin)