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samedi 23 septembre 2023

25ème dimanche ordinaire A - 24 septembre 2023

 Premiers ou derniers : dans le royaume, tous pareils !



 Source : Comprendre les paraboles - Région-ouest (epudf.org)

 

            C’est ainsi que les derniers seront premiers, et les premiers seront derniers. Ainsi s’énonce la conclusion de la parabole que Jésus nous raconte en ce dimanche. Une parabole aux accents indubitablement politique, puisqu’elle dessine un vivre ensemble peu commun. Et sa conclusion ne manque pas de nous étonner. Pour bien comprendre, il me semble qu’il ne faut pas oublier pourquoi Jésus raconte cette parabole. Il ne nous parle pas d’abord de notre monde, il nous parle du royaume des cieux qui est comparable au maître d’un domaine qui sortit dès le matin afin d’embaucher des ouvriers pour sa vigne. Et cela change tout, ou presque ! 

            C’est ainsi que les derniers seront premiers, et les premiers seront derniers. Souvent, nous pensons que Jésus renverse la table et les valeurs. Nous comprenons alors que les premiers seront les derniers, et que les derniers seront les premiers, ce qui donne, par exemple, quelque chose du genre : tu étais devant la file, tu vas te mettre tout derrière ; tu étais tout derrière dans la file, va te mettre tout devant. Reconnaissons que cela ne nous arrange que lorsque l’on est tout derrière (sauf peut-être à l’église, où l’on aime bien être tout derrière sans que nous sachions trop pourquoi) ! Mais est-ce bien là ce que Jésus nous dit aujourd’hui ? Y aurait-il, dans le royaume des cieux, une prime à la paresse, au dernier de la classe, à celui qui ne fait aucun effort ? Ce n’est pas ce que dit cette parabole. Ce qu’elle nous dit, c’est que le maître traite pareillement les premiers et les derniers embauchés. Il n’enlève rien aux premiers qui ont reçu le salaire promis : il se mit d’accord avec eux sur le salaire de la journée, une pièce d’argent. Il ne rajoute rien aux suivants à qui il a promis de donner ce qui est juste, c'est-à-dire un salaire pour leur travail. Et c’est bien ce qui arrive : chacun est payé selon ce qui a été convenu au départ, et que le maître traduit par une pièce d’argent pour tous. Le maître estime juste de donner à tous ce qu’il a promis aux premiers ; c’est son droit !  Dans le royaume des cieux, il n’y a pas de places de première classe ou de quinzième classe… Dans le royaume des cieux, il y a de la place pour tous ceux qui veulent bien travailler à la vigne du maître.  Les derniers seront traités comme les premiers, et les premiers comme les derniers. 

            Certains pensent alors que cela change tout, parce que cela ne correspond pas à notre manière de faire ou de penser. Mais cela n’est pas nouveau. Déjà Isaïe, parlant du rapport entre Dieu et les hommes, rappelait que mes pensées ne sont pas vos pensées, et vos chemins ne sont pas mes chemins. Il y a une approche radicalement différente. Là où l’homme fait des différences (parce qu’il faut tenir compte du degré de sympathie, du poids du jour, du temps passé à…), Dieu ne voit que des humains qu’il aime pareillement et qu’il entend accueillir pareillement dans le royaume des cieux. C’est nous qui avons imaginé que Dieu s’en tiendrait à nos représentations, et qu’il était bien mieux que là-bas, on reproduise l’ici-bas. D’autres avaient imaginé au contraire que là-bas serait l’exact contraire d’ici-bas, ce qui pouvait, pensaient-ils, faire accepter les différences jugées inévitables ; cela a donné des prédications du genre : souffrez maintenant, et en silence s’il vous plaît, et vous serez heureux après. On se console comme on peut ! Jésus dit non à ces deux représentations. Le royaume des cieux n’est ni un miroir de notre monde, ni sa copie inversée. Le royaume des cieux est quelque chose de neuf, une nouvelle manière de considérer les relations entre les hommes, une nouvelle manière de considérer les rapports avec Dieu. Dans le royaume des cieux, tu es invité à rejoindre la vigne du Seigneur. Dans le royaume des cieux, Dieu traite chacun avec justice, sans faire de différence entre les hommes. Dans le royaume des cieux, c’est la loi de Dieu qui s’applique, de Dieu qui est juste en toutes ses voies, fidèle en tout ce qu’il fait. Dans le royaume des cieux, la bonté du Seigneur est pour tous, sa tendresse, pour toutes ses œuvres. Bref, dans le royaume des cieux, Dieu est chez lui et il y fait comme bon lui semble. A l’oublier, nous risquons d’être déçus et ingrats. Entendons la réponse du maître de la vigne à celui qui se rebiffe : Mon ami, je ne suis pas injuste envers toi. N’as-tu pas été d’accord avec moi pour un denier ? Prends ce qui te revient, et va-t’en. Je veux donner au dernier venu autant qu’à toi : n’ai-je pas le droit de faire ce que je veux de mes biens ? Ou alors ton regard est-il mauvais parce que moi, je suis bon ? 

            Puisque nous sommes tous invités à œuvrer pour le royaume des cieux, oublions nos conventions trop humaines, entrons dans la manière d’être et de vivre du maître du domaine. Ne reproduisons pas là-bas ce que nous dénonçons ici-bas. Entrons dans l’unique manière de vivre qui permet à tout homme de se sentir frère, de se sentir aimé, de se sentir respecter : celle que Dieu nous indique dans sa parole. Que la fraternité universelle que l’Evangile de Jésus Christ nous propose ne soit pas un doux rêve mais notre réalité. Qui a dit que nous ne pouvions pas commencer ici-bas à vivre comme là-bas ? Le royaume des cieux peut commencer dès maintenant, puisque le Christ a annoncé qu’il était déjà au milieu de nous. Il tient à chacun de le vivre déjà. Amen.

samedi 3 juillet 2021

Jubilé Sainte Odile - 03 juillet 2021

 Fête de la translation des reliques de Sainte Odile.




(Statue de Sainte Odile - Cathédrale de Strasbourg)


        C’est jour de fête dans tout le diocèse de Strasbourg puisque nous célébrons le Grand Jubilé marquant les 1300 ans de la naissance au ciel d’Odile, patronne de l’Alsace. De notre sainte, nous connaissons tous les grandes étapes de sa vie. Détestée par son père, duc d’Alsace, qui attendait un fils comme premier enfant, elle cumule le fait d’être une fille avec celui d’être aveugle à sa naissance. Il n’en fallait pas plus pour que son père veuille se débarrasser, par le glaive, de ce fruit non désiré dans son arbre généalogique. Il a fallu le courage de sa mère pour qu’Odile puisse vivre, loin des siens. Elevée par des religieuses à Balma, elle y recevra le baptême et retrouvera la vue. 

          Cette première tranche de vie nous permet de comprendre le choix de la seconde lecture, tirée du Livre de l’Apocalypse : Moi, Jean, j’ai vu un ciel nouveau et une terre nouvelle. Nous qui sommes voyant depuis notre naissance, nous ne pourrons jamais comprendre cette expérience unique de voir enfin un monde que l’on n’a jamais qu’entendu. Nous ne pouvons pas davantage comprendre la joie et l’émerveillement devant ce monde enfin visible. Pour nous, la lumière, les couleurs, les formes, les êtres vivants font partie de notre quotidien. Nous les avons découverts depuis le premier jour de notre venue au monde. Pour Odile, c’est un nouveau monde qui se présente à elle. Sans doute y a-t-il là, dans cet émerveillement soudain des choses enfin vues, la source de tout ce qui fait la richesse de la vie d’Odile. Nous pouvons dire que cette vue reçue alors qu’elle est déjà grande lui aura permis de voir le monde à la manière de Dieu lui-même. C’est lui qui lui a donné la vue au jour de son baptême. Il l’a appelée à la lumière divine ; c’est cette lumière divine qui lui fait voir le monde et agir en conséquence. Quand on voit le monde à la manière de Dieu, on ne peut pas rester insensible à ce que vivent les hommes qu’il a appelés à la vie.

          Il ne fait pas de doute pour moi, que c’est là, dans cette illumination baptismale, que se trouve la force qu’Odile mettra en œuvre pour les plus pauvres. Inlassablement, avec les sœurs qui la rejoignent sur le Mont qui porte aujourd’hui son nom, après qu’elle l’ait reçu de son père qui a fini par accepter cette fille. Que ce soit sur la sainte montagne d’Alsace ou au pied de cette montagne, elle déploiera des trésors d’énergie pour aider les pauvres, soulager leur misère, soigner les corps. Quand vous regardez les hommes avec le regard même de Dieu, vous ne voyez en eux que des frères à aider, que des frères à aimer. De son père de la terre, elle n’a appris que le rejet et la dureté ; de son Père du ciel, elle a appris le regard plein de tendresse et de compassion.

          Ce regard d’Odile, façonné par le regard de Dieu sur le monde, lui permettra aussi de voir en son père autre chose qu’un homme dur qui a tué son propre fils lorsque celui-ci a fait revenir Odile auprès des siens. Elle aurait eu toutes les bonnes raisons de détester ce père qui l’a rejetée ; et pourtant, elle l’aimera profondément, allant jusqu’à implorer Dieu pour le salut de son père lorsque celui-ci a quitté ce monde. La chapelle des Larmes et son sol creusé, selon la légende, par les larmes qu’Odile a versées pour son père défunt, en est le témoignage pour tous les âges. Le regard de Dieu nous permet d’aimer même ceux qui nous ont voulu du mal ; le regard de Dieu nous permet le pardon que Dieu nous a offert en son Fils Jésus, mort et ressuscité.

          En ce jour de Jubilé, nous sommes, par Odile, renvoyés à une plus juste compréhension de notre propre baptême. Comme elle, nous avons été appelés à la lumière divine. Comme elle, nous avons la capacité de voir le monde avec le regard même de Dieu. Les actes de charité qu’elle a posés ne sont rien d’autre que l’extension de ce regard de Dieu sur le monde. Comment pourrions-nous croire que Dieu, voyant notre détresse, ne ferait rien pour nous ? Il agit à travers des hommes et des femmes qui, comme Odile, ont compris que leur baptême, faisant d’eux des fils et des filles de Dieu, les obligeait à vivre et à partager la tendresse de Dieu pour les hommes. Sans hommes et femmes avançant dans la vie les yeux ouverts sur le monde à la manière de Dieu, Dieu devient impuissant. Sans hommes et sans femmes qui ont fait l’expérience de Dieu dans leur vie, à la manière d’Odile, il n’y a pas de terre nouvelle possible. Ce monde nouveau, c’est le monde de ceux qui voient comme Dieu et agissent en son nom. Cette terre nouvelle, c’est la terre du témoignage qu’un autre monde est possible si nous nous y mettons tous. Ce ciel nouveau, le Christ nous l’a ouvert par son sacrifice sur la croix. Cette terre nouvelle, il nous revient de la rendre réelle, de la construire, en diffusant la Parole de Dieu qui convertit les cœurs, en manifestant à tous les humains la miséricorde que Dieu nous fait ; cette terre nouvelle, nous la construisons en aimant à la manière de Dieu : absolument et simplement, parce que nous choisissons l’amour à la suite du Christ.

          En prenant notre baptême au sérieux à l’exemple d’Odile, laissons notre regard être illuminé par le regard de Dieu ; laissons notre cœur être dilaté par l’amour de Dieu ; laissons nos mains agir au nom de Dieu. et cette terre nouvelle sera notre réalité, aujourd’hui et toujours. Amen.

samedi 21 mars 2020

4ème dimanche de Carême A - 22 mars 2020

Dieu nous apprend le regard.







C’est curieux comme les événements que nous vivons influencent notre manière de comprendre les Ecritures, et comment les Ecritures peuvent influencer notre manière de vivre les événements qui se présentent à nous. De quoi parlent nos lectures en ce quatrième dimanche de Carême ? De ténèbres et de lumière, de regard porté sur les hommes ou sur les événements. N’est-ce pas ce que nous vivons, ce que vivent les hommes dans le monde entier en ce moment-même ? 

Le monde s’est transformé en vaste prison, tout le monde étant reclus chez lui à cause d’une chose invisible, microscopique dont personne n’a voulu voir le danger au départ. Tant que c’était loin, en Chine, cela ne nous concernait pas. Les premiers avions ont pu atterrir et leurs passagers débarquer sans précaution particulière. Tous, nous n’avons voulu voir là qu’une grippe un peu plus virulente, encouragé en cela par des discours qu’on peut qualifier aujourd’hui de mensongers. L’homme et sa toute-puissance ne saurait être remis en cause par cette « chose ». Ceux à qui il appartient d’observer, de veiller, ont mal regardé, mal jugé et nous voici tous prisonniers, à cause de leur courte vue. J’ai bien conscience, en écrivant ces mots, que je porte là un regard particulier, très humain, sur les événements qui nous bouleversent tous. Que voulez-vous : marqué par les mensonges successifs de ceux qui nous ont gouvernés lors d’autres crises (je pense ici aux premiers attentats et cette assurance donnée par le chef d’Etat d’alors que rien ne changerait à notre manière de vivre alors que tout a changé – venez à Strasbourg en décembre et vous verrez), je ne peux qu’être en colère aujourd’hui. Comment n’avons-nous pas pu voir la catastrophe qui s’annonçait ? Comment tant d’experts rédigeant de prodigieux rapports chaque année ont-ils pu nous aveugler et faire prendre le risque de diminuer nos stocks de masques, sous prétexte que la bienheureuse mondialisation saurait nous fournir en temps utile ? Nous voyons tous aujourd’hui ce qu’il en est ! Comment encore ceux qui gouvernent les différents pays d’un même continent peuvent-ils continuer à prendre des décisions individuelles et nationales plutôt que de s’accorder sur une politique commune ? Est-ce trop demander de regarder ensemble un problème pour y apporter une solution profitable à tous ? Si gouverner c’est prévoir, alors tous ceux qui gouvernent dans le monde aujourd’hui ont failli. Oui, tel est mon regard à hauteur d’homme sur les événements que nous vivons. 

Mais je peux regarder les mêmes événements avec la hauteur qui eut été nécessaire à d’autres. Je peux apprendre de Dieu à regarder ces événements autrement. Non comme les disciples face à l’aveugle-né dont ils croisent la route : Rabbi, qui a péché, lui ou ses parents, pour qu’il soit né aveugle ? Ne spiritualisons pas trop vite. Ce serait sans nul doute une impasse. La réponse de Jésus est claire : Ni lui, ni ses parents n’ont péché. Mais c’était pour que les œuvres de Dieu se manifestent en lui. Vous regardez mal les choses, vous regardez mal cet homme, dit Jésus. Cet homme aveugle peut être une occasion de voir Dieu à l’œuvre. Parce que Dieu ne peut se contenter de voir le Mal surgir sans rien faire. Il en est de même pour nous aujourd’hui. Nous pouvons regarder toutes les contraintes qui s’imposent à nous, cette restriction de notre liberté pour une durée indéterminée, et nous en plaindre. Mais cela ne revient qu’à rajouter du mal au mal. Nous pouvons aussi apprendre de Dieu un regard nouveau et ouvrir les yeux sur notre monde, sur ces dysfonctionnements et décider de vivre autrement, collectivement, de sorte que chacun soit pris en compte. Nous pouvons, comme beaucoup le font heureusement déjà, réapprendre la solidarité avec les plus faibles que nous ne voyions plus avant. Nous pouvons réinventer notre monde, nos relations, pour qu’elles soient davantage conformes à cette fraternité que Dieu nous demande de vivre. Ne prenez aucune part aux activités des ténèbres, elles ne produisent rien de bon, avertit Paul dans sa lettre aux Ephésiens. Mais dit-il aussi, conduisez-vous comme des enfants de lumière. 

Puisque nous croyons en Dieu, puisque nous sommes enfants de Dieu par le baptême, prenons notre part dans cette lutte contre les ténèbres qui envahissent notre monde. Acceptons cette claustration nécessaire pour résister au mal invisible qui se répand, entrainant la mort pour quelques-uns de nos frères et sœurs en humanité. Et redoublons d’effort dans la prière ; redoublons d’effort dans la solidarité. Redoublons d’effort en humanité pour que jaillisse cette lumière qui nous vient déjà du Ressuscité. Amen.

(Arcabas, Détail d'un vitrail de l'église ND des Neiges, Alpes d'Huez, Jésus guérit l'aveugle de Bethsaïde)




samedi 18 janvier 2020

2ème dimanche ordinaire A - 19 janvier 2020

Voici l'Agneau de Dieu qui enlève le péché du monde.







Voici l’Agneau de Dieu qui enlève le péché du monde. Telle est l’affirmation de Jean le Baptiste lorsqu’il voit Jésus venir vers lui.  Les gens qui étaient là, autour de lui, ont-ils bien compris le sens de cette affirmation ? Et nous, qui reprenons cette parole dans notre liturgie eucharistique, comprenons-nous bien ce que nous affirmons lorsque nous prononçons ces mots ? 

Voici l’Agneau de Dieu. Déjà rien que cette appellation singulière, pour la comprendre, il nous faut nous souvenir des rites de la Pâque juive, lors de laquelle un agneau sans défaut est sacrifié et partagé au cours d’un repas. Son sang versé est, au moment de la sortie d’Egypte, le signe de l’alliance entre Dieu et les hommes, le signe de la promesse de Dieu de ne pas exterminer son peuple en même temps que les premiers-nés des Egyptiens. Ce sang est source de salut, source de vie pour tous ceux qui sont dans une maison marquée du sang de l’agneau.  En identifiant Jésus à l’Agneau de Dieu, Jean le Baptiste identifie clairement Jésus comme celui qui vient sauver les hommes et comme celui qui est la vie des hommes. Ceux qui sont là, sur les rives du Jourdain, n’en ont sans doute pas conscience, mais ils pourront le découvrir en marchant à la suite de Jésus, en faisant confiance au témoignage de Jean le Baptiste. Ce témoignage n’est pas vain, puisqu’appuyé sur la parole de celui qui l’a envoyé baptiser : Moi, je ne le connaissais pas, mais celui qui m’a envoyé baptiser dans l’eau m’a dit : ‘Celui sur qui tu verras l’Esprit descendre et demeurer, celui-là baptise dans l’Esprit Saint.’ Moi, j’ai vu, et je rends témoignage : c’est lui le Fils de Dieu. Tout est dit ; tout est certifié ; mais tout est-il entendu ? Tout est-il cru ? 

Voici l’Agneau de Dieu qui enlève le péché du monde. Ainsi est formulée l’affirmation complète de Jean le Baptiste. Il faut nous y intéresser car elle nous dit comment Jésus nous sauve. Il ‘enlève le péché du monde’ recouvre une double réalité, un double mouvement. Le premier mouvement consiste à prendre sur lui notre péché : il nous en débarrasse. Le Mal auquel nous nous habituons si bien, la violence dont nous sommes friands, l’orgueil qui nous fait nous prendre pour Dieu, il les ôte de notre vie. Il nous en libère, rendant à notre humanité son véritable visage. Il fait œuvre de salubrité publique en nettoyant ainsi nos vies. Il nous redit que nous pouvons vivre sans tout cela ; le péché n’est pas nécessaire à nos vies d’hommes ; le péché est même une entrave à notre rencontre avec Dieu. Jésus nous rend à nouveau beau devant Dieu en prenant sur lui ce qui assombrit notre vie, ce qui enlaidit notre existence. Libérés du péché par le Christ, nous sommes à nouveau aimables. 

C’est le second mouvement de cette expression : il enlève le péché du monde. En effet, enlevant le péché de notre vie, il l’enlève aussi de devant le regard de Dieu. Quand Dieu, après le sacrifice du Christ, regarde notre vie, il ne voit plus notre péché que le Christ a fait disparaître. Il nous voit à travers son Fils, ce Fils plein de grâce et de vérité, ce Fils qu’il a donné par amour du monde, ce Fils qu’il a offert pour que le monde soit sauvé. Dieu nous voit à nouveau tel qu’il nous a créés ; il voit en nous son Fils unique qui n’est qu’obéissance au Père, Amour donné, Amour livré, Amour plus fort que la mort même. Ayant été aimés du Christ au point qu’il prenne sur lui notre péché et le fasse disparaître, nous pouvons être pleinement aimé du Père qui reconnaît en nous la trace du passage de son Fils bien-aimé, celui en qui il trouve toute sa joie. Ainsi nous savons que nous sommes réellement libérés du péché puisque vivants à nouveau de la grâce de Dieu, vivants à nouveau sous le regard aimant du Père. 

L’expression « Voici l’Agneau de Dieu qui enlève le péché du monde » n’est donc pas une parole poétique sur Jésus. Elle nous dit tout de la vie et de l’œuvre de celui qui s’approche de Jean le Baptiste ; elle nous dit tout de la vie et de l’œuvre de celui qui s’approche de notre vie pour que nous l’accueillions et le suivions, jour après jour. Il nous veut sauvés et libres. Il nous veut acquis à Dieu, son Père. C’est celui-là que nous reconnaîtrons tout à l’heure dans le Pain consacré et partagé : Jésus, le Christ, qui vient à nous, se fait notre nourriture, pour nous sauver en nous donnant sa vie, en prenant sur lui notre péché. Il est celui qui rend possible notre conversion ; il est celui qui rend possible notre vie. Avec Jean, confessons et témoignons qu’il est l’Agneau de Dieu qui enlève le péché du monde. Avec Jean et tous les témoins de l’Evangile qui ont proclamé le Christ à travers les siècles, témoignons de lui par notre vie renouvelée et libérée, afin que le monde croie et se convertisse à une vie qui plaise à Dieu. Amen.


(Matthias Grünewald, Détail du panneau de la crucifixion, Retable d'Issenheim, 1512-1516, Musée Unterlinden, Colmar)

mercredi 1 novembre 2017

Toussaint - 01er novembre 2017

La sainteté ou l'art de voir Dieu.






Heureux ceux qui ! Ainsi s’entend le refrain des béatitudes que la Toussaint nous donne à méditer tous les ans. Heureux ! C’est donc bien à une fête que nous convoqués. Heureux ! C’est donc bien le bonheur que Dieu veut pour l’homme, pour nous, pour chacun de nous ! Essayons de mieux comprendre ce bonheur. 
 
A y regarder de près, le bonheur proposé demande un minimum d’engagement de notre part. Il n’a jamais été écrit ou dit que le bonheur serait chose facile. Ce qui caractérise le chemin de bonheur proposé par le Christ, c’est qu’il passe sans cesse par les autres. Heureux les doux (ceux qui se montrent doux avec les autres), heureux ceux qui pleurent (ceux qui savent pleurer avec les autres, compatir à leur malheur), heureux ceux qui ont faim et soif de justice (pour eux et pour les autres), heureux les miséricordieux (ceux qui savent pardonner aux autres), heureux les cœurs purs (ceux qui regardent le monde et les autres avec un cœur d’enfant), heureux les artisans de paix (forcément avec les autres, pour les autres) : sans cesse, nous sommes donc renvoyés à notre attitude envers ceux et celles qui croisent notre route. Sans cesse, nous sommes invités à remettre l’Autre, les autres, au cœur de notre chemin vers le bonheur. Je ne saurais être heureux tout seul. Je ne saurais gagner mon paradis tout seul, sans les autres. 
 
Ceci dit, parmi tous ces chemins de bonheur qui mènent à Dieu, Jésus en présente un qui y mène de manière directe. Il nous dit : Heureux les cœurs purs, ils verront Dieu ! Saint Augustin déjà faisait remarquer que c’est la seule béatitude qui conduit ainsi directement à voir Dieu face à face, la seule qui nous mette de manière immédiate en présence de Dieu. Elle est celle qui assure le bonheur absolu du croyant, puisqu’elle lui permet de vivre en présence de son Seigneur ! Les saints que nous célébrons aujourd’hui ont tous eu, à leur manière, un cœur pur, c’est à dire un cœur capable de porter sur le monde le regard même de Dieu, un cœur totalement ouvert à sa volonté, à son projet d’amour pour nous. Le cœur pur peut voir Dieu face à face parce que son cœur ne fait qu’un avec le cœur de Dieu ; son cœur bat au rythme du cœur de Dieu ; son cœur est totalement ouvert, totalement transparent à la grâce de Dieu. La vraie sainteté, celle que nous célébrons aujourd’hui, se résume bien dans cette attitude d’ouverture totale et constante à la volonté de Dieu. Le saint n’est pas celui qui fait des choses de plus en plus difficiles, mais celui qui fait les choses – et quelquefois les mêmes choses – avec de plus en plus d’amour, parce que son cœur est réglé sur le cœur de Dieu, parce que son cœur bat de l’amour même de Dieu. le vrai saint est celui qui voit Dieu en toute chose et en chacun. 
 
En célébrant nos amis les saints, nous sommes remis face à notre condition, face à notre destin : nous sommes appelés à être saints à notre tour. Pas plus tard, quand nous serons morts, mais dès maintenant. Notre baptême nous a placés sur cette route exigeante mais belle que le Christ nous a ouverte par sa mort et sa résurrection. Notre baptême exige que nous vivions chaque jour plus unis au Christ, plus aimant de l’amour même de Dieu. Notre baptême fait de nous des saints en devenir. Nous sommes saints (enfants de Dieu), dit Saint Paul, et nous le devenons toujours plus en calquant notre vie sur celle du Christ. Nous sommes saints par le baptême, et nous confirmons notre volonté d’être saints, à l’image et à la ressemblance de Dieu, lorsque nous vivons au quotidien le chemin des béatitudes. La sainteté ne se gagne pas ; elle se reçoit dans l’acceptation de la volonté de Dieu pour nous. La sainteté ne se gagne pas ; elle s’exerce sur le chemin des béatitudes. La sainteté ne se gagne pas, mais elle peut se perdre lorsque je m’éloigne de Dieu. La sainteté ne se gagne pas, mais elle grandit à travers ma participation au sacrement du pardon et de l’eucharistie, où déjà je rencontre Dieu dans un face à face salutaire. La sainteté ne se gagne pas ; elle est un don fait par Dieu à celles et à ceux qui marchent loyalement sur le chemin du Ressuscité. Que la célébration de notre eucharistie nous redonne courage et espérance sur notre chemin ! Qu’elle purifie nos cœurs pour que nous puissions, nous aussi, voir Dieu, aujourd’hui en chacun, demain en face à face, dans un bonheur sans fin ! Amen.


(Dessin de Coolus, Blog du lapin bleu)


samedi 25 mars 2017

04ème dimanche de Carême A - 26 mars 2017

Dieu ne regarde pas comme les hommes.






Dieu ne regarde pas comme les hommes : les hommes regardent l’apparence, mais le Seigneur regarde le cœur. Cette parole du Seigneur au prophète Samuel nous invite à entrer dans une posture spirituelle essentielle, celle qui consiste justement à regarder le monde et les hommes avec le regard même de Dieu. Il s’agit bien de nous défaire de nos préjugés, de nos croyances, de nos discours tout fait, pour entrer dans une écoute vraie de ce que Dieu veut. 
 
Dieu ne regarde pas comme les hommes : les hommes regardent l’apparence, mais le Seigneur regarde le cœur. Et David devient roi, alors que tout s’y opposait. Il est le plus jeune, il est roux, il semble même oublié par son propre père Jessé lorsque celui-ci présente ses fils à Samuel. C’est tout dire ! Il faut l’insistance de Samuel – N’as-tu pas d’autres garçons ? – pour que Jessé aille quérir le jeune David, occupé à garder le troupeau. Remarquez que Samuel lui-même s’est laissé prendre au jeu de l’apparence. A peine a-t-il vu Eliab qu’il s’exclame : Sûrement, c’est lui le messie, lui qui recevra l’onction du Seigneur ! Il avait peut-être le physique d’un chef ; mais en avait-il le cœur ? Pour le Seigneur, la taille et l’apparence ne comptent pas. Il cherche un homme selon son cœur, et cet homme ce sera David. Ainsi Dieu en a-t-il jugé ! Il faudra que les hommes s’habituent à cette manière de voir de Dieu. Elle n’est pas nouvelle. Autrefois n’avait-il pas déjà choisi le plus jeune des fils de Jacob pour sauver tout son clan au moment de la grande famine ? 
 
Dieu ne regarde pas comme les hommes : les hommes regardent l’apparence, mais le Seigneur regarde le cœur. Et l’aveugle voit ! Il voit parce Jésus ne l’enferme pas dans un passé supposé – Est-ce lui qui a péché ou bien ses parents pour qu’il soit né aveugle – , mais lui ouvre un avenir. Il voit parce  que Dieu ne regarde pas la lettre de la Loi – c’est jour de sabbat – mais l’esprit de celle-ci : voici un homme qui a besoin d’aide pour vivre mieux, et quel meilleur jour que celui du sabbat, le jour où l’on rend gloire à Dieu ! Il voit enfin parce que Dieu veut manifester sa puissance et  que l’aveugle se laisse faire quand un inconnu lui met de la boue sur les yeux ; et non seulement il laisse faire, mais il obéit et va se laver à la piscine de Siloé sur l’ordre de Jésus. Nous ne savons pas ce que Dieu a vu en cet homme pour que son salut lui soit manifesté ;  nous savons juste que le jour de Dieu était venu pour cet homme et que cet homme était bien disposé ! 
 
Dieu ne regarde pas comme les hommes : les hommes regardent l’apparence, mais le Seigneur regarde le cœur. Et les voyants deviennent aveugles ! Ils sont aveuglés parce qu’incapables de dépasser leur conception du monde ; peut-être que cet homme qui voit n’est pas vraiment l’aveugle qui se tenait à la porte du Temple ; ce n’est sans doute que quelqu’un qui lui ressemble. Ils sont aveuglés parce qu’ils sont incapables de s’ouvrir à la nouveauté d’un Dieu qui se dérange pour l’homme, la nouveauté d’un Dieu qui intervient en faveur des hommes. Il n’est pas le Dieu qui punit quelqu’un pour le péché d’un autre ; il n’est pas un Dieu qui reste au repos, même le jour du sabbat, alors qu’un pauvre a besoin d’une aide, d’un geste, d’un peu d’amour. Ils sont aveuglés parce qu’ils refusent d’entrer dans ce regard de Dieu ; aveuglés parce qu’ils refusent que Dieu puisse faire miséricorde ; aveuglés parce qu’ils cherchent des explications convaincantes plutôt que d’entrer dans une démarche de foi et d’action de grâce. Avec le regard de Dieu, l’aveugle voyant devient disciples et les voyants aveuglés s’enferment dans le Temple de leur certitude. 
 
Dieu ne regarde pas comme les hommes : les hommes regardent l’apparence, mais le Seigneur regarde le cœur. N’est-ce pas cette même démarche que nous propose le pape François depuis son élection lorsqu’il nous invite à davantage sortir de nous, de nos certitudes, de nos églises, pour aller vers les périphéries, sans crainte et sans jugement ? N’est-ce pas à ce regard qu’il nous invite lorsqu’il nous demande de vivre l’Eglise comme un hôpital de campagne pour ceux qui ont besoin de Dieu, besoin d’une parole, besoin d’une reconnaissance de ce qu’ils vivent, même si cela est hors les clous du droit canonique ? Puisque Dieu voit ce que nous ne voyons pas, puisque Dieu voit ce que nous ne voyons plus et puisque Dieu voit surtout ce que nous ne voulons pas voir, laissons-nous éclairer par son Christ, lumière du monde. Avec lui, nous porterons un regard nouveau sur les hommes, nos frères ; avec lui, nous porterons un regard nouveau sur notre propre vie. Voyants aveuglés, nous retrouverons la vue avec lui en apprenant de lui à regarder comme Dieu. Alors, dans un chant sans fin, nous pourrons rendre grâce à Dieu pour les grandes choses qu’il nous donnera de voir. Amen.

samedi 27 février 2016

03ème dimanche de Carême C - 28 février 2016

Acte 3 de la miséricorde : porter sur le monde le regard même de Dieu.




Suffit-il d’avoir un grand cœur pour être capable de miséricorde ?  Rien n’est moins sûr ! L’étymologie de ce mot « miséricorde » ne doit pas nous induire en erreur. Le cœur a quelque chose à voir avec notre capacité à être miséricordieux, mais avant il nous faut une autre qualité, celle de savoir regarder avec justesse. 
 
Reprenons l’extrait du livre de l’Exode que nous avons eu en première lecture. C’est un épisode bien connu de tous, celui du buisson ardent, signe par lequel Dieu se révèle à Moïse et lui confie une mission. Comme souvent avec les textes trop bien connus, nous risquons de ne l’écouter que d’une oreille, tellement nous sommes sûrs de tout connaître. Il serait dommage de passer à côté de ce dialogue entre Moïse et Dieu. Il ne se limite pas à l’appel de Moïse, à l’identification de Dieu, à l’envoi en mission et à la révélation du nom divin. Il y a, au cœur de cet échange, cette certitude proclamée par Dieu lui-même qu’il prend soin de son peuple, que ce qui arrive à ce peuple ne lui est pas étranger. Pour moi, ce qui est le plus important dans ce texte ce n’est pas que Dieu appelle Moïse : il en a appelé d’autre avant et en appellera d’autre après. Ce n’est pas davantage que Dieu confie une mission à Moïse : il en a confié à d’autres avant et en confiera encore après Moïse. Pour moi, il y a deux éléments clé dans ce dialogue. Ils nous disent tous deux cette proximité de Dieu avec son peuple et le souci qu’il a et qu’il aura toujours pour lui. La première phrase clé est la suivante : J’ai vu, oui, j’ai vu la misère de mon peuple qui est en Egypte ; et la seconde : Je suis qui je suis. Dieu ne va pas intervenir parce qu’il a bon cœur simplement ; il ne va pas intervenir parce qu’il n’a rien d’autre à faire ; il va intervenir parce qu’il a vu une situation intolérable et qu’il est temps que quelqu’un y mette fin. Chez les Egyptiens, il y avait certainement des gens de grand cœur. Pourtant, aucun d’eux n’a levé le petit doigt pour intervenir en faveur de ce peuple réduit en esclavage. Ils ont vu ce qui arrivait à ce peuple, mais ils n’ont vu qu’avec le regard des hommes. Ce ramassis de gens, ce n’étaient que des étrangers qui allaient nous pourrir la vie, qui risquaient de prendre plus de place et plus d’importance que les Egyptiens de souche. Il fallait les contenir ; il fallait limiter leur extension. C’est comme si la présence de trop d’étrangers anéantissaient toute miséricorde, toute charité. En faire des travailleurs utiles pour qu’on puisse jouir de la vie ; voilà une bonne solution : l’esclavage un mal nécessaire. Mais Dieu ne voit pas les choses ainsi. Il voit la misère de ce peuple réfugié en Egypte au temps de la grande famine. Il entend les cris des opprimés. C’est parce qu’il voit, c’est parce qu’il entend, qu’il prend souci de ce peuple, qu’il va intervenir en faveur de ce peuple par son serviteur Moïse. Il porte un autre regard sur ce que vivent les hommes. C’est ce qui déclenche l’œuvre de libération et la miséricorde dont bénéficiera ce peuple de la part de ce Dieu vers lequel il a crié sa misère. Si Dieu avait porté sur ce peuple le regard des Egyptiens, rien ne se serait produit ; pas de libération, pas de Moïse pour mener les opérations sur le terrain. Si les Egyptiens avaient portés sur ce peuple le regard de Dieu, il n’y aurait pas eu d’esclavage, il n’y aurait pas eu de misère ; il n’y aurait eu que des peuples différents qui vivent en bonne intelligence et en paix, côte à côte. Oui, beaucoup de chose, pour ne pas dire toute chose, dépendent du regard que l’on porte sur elles.  
 
La révélation du nom de Dieu (Je suis qui je suis) n’est alors qu’une invitation faite au peuple à porter un juste regard sur Dieu lui-même. Il n’y a pas d’autre discours à avoir sur Dieu que celui qui consiste à dire que Dieu est Dieu. Il est celui dont l’homme a besoin, fondamentalement. Il est celui en qui l’homme peut espérer. Il est celui qui accompagne l’homme toujours et qui porte le souci de lui. Je suis qui je suis peut tout aussi bien se traduire par Je suis qui je serai. Autrement dit : je suis celui que tu as besoin que je sois à toutes les étapes de ta vie. Je suis le même et unique Dieu qui se révèle aux hommes selon leurs besoins. L’homme n’a pas à craindre d’être abandonné de Dieu ; il a à craindre de ne pas porter sur lui le bon regard, et finalement à craindre d’oublier Dieu parce que incapable de le reconnaître. 
 
Cette histoire de juste regard, nous la retrouvons dans l’évangile. Jésus invite ses auditeurs à ne pas se tromper sur Dieu lorsqu’il les invite à porter sur les événements tragiques de leur histoire un juste regard. Ce qui est arrivé aux Galiléens massacrés par Pilate, ou ce qui est arrivé aux victimes de la chute de la tour de Siloé n’est pas le résultat d’un grand péché. Il n’y a pas à mêler Dieu aux affaires des hommes. Mais il y faut porter sur la vie des hommes, et donc sur notre propre vie, un juste regard. Ce regard qui nous permettra de nous convertir ; ce regard qui nous fera prendre patience et voir tous les possibles. La parabole du figuier ne dit pas autre chose. Le maître de la vigne et le vigneron voient la même chose : un figuier qui ne donne pas de fruits. Mais là où le maître ne voit plus qu’un arbre stérile, le vigneron voit encore un arbre capable de donner quelque chose de bon avec un peu de travail et un peu de patience. C’est là le regard de Dieu sur chacun de nous. Lorsque Dieu nous regarde, il ne voit pas d’abord nos péchés, il voit nos possibles, il voit les progrès que nous pouvons encore faire. D’où la manifestation de son amour pour nous sans cesse renouvelée. Dieu nous fait miséricorde pour que nous puissions encore progresser dans son amour, grandir en sainteté et porter les fruits qu’il attend de nous. A son image, nous devons porter sur nos frères le regard même de Dieu et ne pas désespérer des autres, mais croire qu’avec un peu de patience et un peu d’amour de notre part, ils pourront encore progresser. Nous ne ferons véritablement miséricorde aux autres que si nous portons sur eux le regard même de Dieu, le regard le plus juste qui soit. 
 
Il n’est pas faux de dire qu’en matière de miséricorde tout est une histoire d’amour. Mais il est plus juste de dire d’abord qu’en matière de miséricorde, tout est une histoire de regard. Si je n’apprends pas à regarder comme Dieu regarde, je ferme bien des avenirs sur ceux et celles qu’il met sur ma route. Si je ne me regarde pas avec le regard même de Dieu, je me ferme mon propre avenir. Ouvrons les yeux sur le monde, sur les hommes et sur nous-mêmes. Si Dieu est celui qu’il est, les hommes eux-aussi sont ce qu’ils sont : toujours meilleur que ce que je crois, souvent moins pire que ce que j’imagine. Puisse ce temps du carême vécu sous le signe de la miséricorde nous aider à porter sur tous le juste regard, le regard même de Dieu qui entraine le cœur à la miséricorde. Amen.
 
(Dessin extrait de la revue  L'image de notre paroisse, n° 207, mars 2004, éditions Marguerite)

samedi 13 février 2016

01er dimanche de Carême C - 14 février 2016

L'acte premier de la miséricorde : entrer en combat.






Vous souvenez-vous de la prière d’ouverture de la messe du mercredi des Cendres ? Pas nécessairement mot à mot, mais dans ses grandes lignes ? Elle nous parlait d’entrainement au combat spirituel. Elle laissait clairement entendre que le croyant ne pouvait pas se soustraire à ce combat fondamental. Et aujourd’hui, pour commencer notre première semaine de Carême, la liturgie nous montre Jésus livrant ce combat. Il doit donc y avoir quelque chose de vrai dans l’affirmation de la prière de l’Eglise : nous avons bien un combat spirituel à mener. En ce jubilé de la miséricorde, nous pouvons même dire que ce combat spirituel est l’acte premier, l’acte fondateur de toute miséricorde. 
Regardez notre monde ; les journaux nous étalent page après page le résultat d’une humanité qui semble avoir renoncé à ce combat. Que ce soit en politique, en économie, ou tout simplement dans notre vie ordinaire, c’est bien le Mal qui semble triompher. D’état d’urgence en lois particulières visant à déchoir de leur nationalité ceux que nous n’avons pas su intégrer ou gérer, sans même parler de la difficulté à faire une place en Europe à ces peuples que nous avons condamné à la guerre par souci de profits ou par lâcheté, ce qui triomphe, c’est la peur, le rejet de l’autre, la violence, la méfiance, la stigmatisation… Nos sociétés égoïstes semblent surprises par la violence de la réponse apportée par certains. Au terrorisme intellectuel de certains gouvernants qui nous bercent d’illusions intégrationnistes répond le terrorisme par les armes qui n’a fait que trop de victimes. De jeunes français, en manque de repère et d’espoir, prennent les armes et se retournent contre cette société qui semble les avoir abandonnés et qui, telle les statues représentant la justice, se voile la face devant ses propres errements et ses propres ratés. Plutôt que de vouloir comprendre pour lutter efficacement contre les causes de ces violences soudaines, nous faisons des lois qui vont renforcer ces sentiments de rejet. Quand la violence de lois mal ficelées répond à la violence des armes, c’est plutôt mal parti. 
Le Mal, nous en faisons tous l’expérience dans notre vie. Il y a le Mal que nous faisons et le Mal que l’on nous fait. C’est le même, n’en doutez pas. Nous ne sommes pas plus légitimes que d’autres à faire le Mal. Le Mal est un raté de notre vie, une réponse toujours mauvaise aux pires situations que nous pouvons affronter. Ce Mal, nous devons l’affronter et le vaincre, plutôt que de le répandre en y cédant à notre tour. L’Evangile de ce premier dimanche de Carême nous montre que ce combat est non seulement possible, mais qu’en plus nous pouvons le remporter, sans être des surhommes, sans déployer plus de Mal encore. Mais nous ne pourrons le vaincre qu’en le prenant à sa racine, qui est souvent en nous. 
Regardons bien Jésus. Celui qu’il affronte, c’est l’auteur du Mal, le diviseur, le démon, le diable : qu’importe le nom que vous lui donnez. Ce Mal qu’il affronte, ce sont nos grandes tentations : le pouvoir, la toute-puissance, l’idolâtrie, la mise à l’épreuve de Dieu lui-même. C’est finalement le désir secret qui nous habite tous à un moment ou à un autre de notre vie d’être plus que les autres, de dominer les autres. Jésus ne vainc pas le Mal parce qu’il est le Fils de Dieu ; dans le désert, il ne pose aucun acte de puissance divine. Il fait ce que chacun d’entre nous peut faire : répondre au Mal et le refuser grâce à la vérité que nous procure la Parole de Dieu. Saint Léon le Grand écrit dans un de ses sermons (sermon 39) : Nous voyons le Seigneur vaincre l’ennemi, non pas en usant de sa puissance, mais en s’appuyant sur les enseignements de la Loi. Il honore ainsi l’homme davantage et châtie plus durement son adversaire : ce n’est pas dans sa divinité, mais dans son humanité même, qu’il inflige une défaite à l’ennemi du genre humain. Il a affronté ce combat pour que nous combattions à notre tour ; il a vaincu pour que nous remportions la victoire (…). Pas de foi sans épreuves, pas de lutte sans un adversaire, et sans affrontement, pas de victoire ! Notre vie ici-bas se passe au milieu des embûches et des batailles. Pour ne pas être surpris, il faut veiller et pour vaincre, il faut combattre. 
Si nous voulons vivre ce jubilé de la miséricorde de manière profitable, il nous faudra nécessairement livrer ce combat. Parce que la miséricorde elle-même est un combat à livrer. Et ce combat, nous devons d’abord le livrer contre nous-mêmes, contre ce qui nous tire vers le côté obscur de l’homme, vers sa capacité, vers notre capacité, à faire le Mal. C’est peut-être d’abord à nous-mêmes que nous devons faire miséricorde en luttant contre notre ignorance (c’est là une des œuvres de miséricorde !), en luttant contre nos peurs, en luttant contre cette facilité et cette fascination que nous avons pour le Mal. Le bad boy a un côté plus attirant que le chevalier servant ; c’est regrettable, mais c’est ainsi ! L’interdit est plus séduisant que la loi ; c’est regrettable, mais c’est ainsi ! Même nos péchés semblent être « plus mignons » que la sainteté ; c’est regrettable, mais c’est ainsi ! Oui, le combat spirituel est bien l’acte premier de quiconque veut apprendre la miséricorde, parce que le plus grand Mal n’est jamais celui que l’on subit, mais celui que l’on fait. C’est donc bien en lui-même que tout homme doit lutter d’abord contre le Mal. Et il peut le faire, comme Jésus, avec sa part d’humanité qui le raccroche encore à Dieu et à sa Loi d’amour. Jésus ne fait que citer la Loi divine pour vaincre temporairement son adversaire. Un jour viendra où il le vaincra définitivement. Ce sera paradoxalement au moment même où le Mal sera convaincu d’avoir définitivement gagné, le Fils de Dieu ayant été cloué sur une croix. 
Se faire miséricorde à soi-même, c’est peut-être porter sur soi le regard même de Dieu, qui toujours nous redit son amour pour nous et la valeur que nous avons pour lui. Nous sommes, chacun, unique aux yeux de Dieu ! Regarder humblement sa vie, repérer les zones d’ombre qui la traverse, et oser appeler Dieu à l’aide, voilà pour moi le début de la miséricorde. Si je n’ai pas expérimenté la miséricorde de Dieu à mon égard, comment puis-je apprendre à faire miséricorde à ceux que Dieu place sur ma route ? Au début du Carême, demandons à Dieu cette grâce de savoir nous faire miséricorde. Sachant porter sur nous le regard même de Dieu, nous serons davantage capables de porter sur nos frères et sœurs en humanité ce même regard de Dieu. Nous découvrirons alors en l’autre non un ennemi à abattre, mais un frère à aimer, un frère à aider, un frère à qui manifester la miséricorde de Dieu. Amen.

(Dessin de Jean-Yves DECOTTIGNIES, in Mille dimanches et fêtes, Année C, éd. Les Presses d'Ile de France)