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samedi 24 février 2024

2ème dimanche de Carême B - 25 février 2024

 D'Abraham à Jésus : une Alliance pour révéler la gloire de Dieu.




(Le sacrifice d'Isaac, Tableau de Domenichino, Ecole italienne, 1627-1628, Musée du Prado, Madrid, Espagne)



 

 

 

            Nous poursuivons la relecture des grandes alliances proposées par Dieu à l’humanité. Après l’alliance avec Noé, voici Abraham. Le protocole d’alliance tient en deux propositions : Quitte ton pays vers la terre que je t’indiquerai ; je rendrai ta descendance aussi nombreuse que les étoiles dans le ciel. Nous connaissons les difficultés de Sara et d’Abraham. Quand Dieu les fait partir, ils sont déjà âgés tous les deux, et Sara est stérile. Mais comme rien n’est impossible à Dieu, naît le fils de la vieillesse, l’enfant du rire, Isaac. Tout semblait aller pour le mieux, quand soudain… 

            Quand soudain, Dieu demande le sacrifice du fils unique ! Que devient la promesse d’une descendance nombreuse ? Un, ce n’était déjà pas beaucoup ; alors un sacrifié, de pas beaucoup on tombe à plus rien ! Que se passe-t-il dans la tête d’Abraham ? Que se passe-t-il dans la tête de celui qui découvre ce passage biblique pour la première fois ? Quand le lecteur ne connaît pas la fin de l’histoire, à savoir l’intervention de Dieu juste avant le geste fatidique – Ne porte pas la main sur le garçon ! Ne lui fais aucun mal ! et le bélier retenu par les cornes dans un buisson qu’Abraham va prendre et offrir en holocauste à la place de son fils – il n’a pas vraiment de sympathie pour ce Dieu qui semble reprendre sans raison celui qu’il avait accordé et qui était le premier maillon de la descendance. Bien sûr, il ne faut pas arrêter la lecture à la demande de Dieu. Mais mettez-vous un instant à la place d’Isaac qui se voit lié par son père et mis sur l’autel, par-dessus le bois. A-t-il vraiment envie de servir un Dieu qui demande la vie d’un homme, qui demande sa vie ? Les belles images qui nous rapportent l’événement semblent oublier la très probable détresse de l’enfant et ce que cela a provoqué dans son esprit. Je ne sais pas si l’odeur de la viande de bélier grillée a chassé la détresse du cœur d’Isaac ; mais ce que je sais, ce que Abraham et Isaac savent, ce que toute l’humanité sait depuis ce jour, c’est que Dieu ne veut pas la mort de l’innocent ; Dieu ne veut pas de sacrifice humain pour lui plaire. Ce refus signe la gloire de Dieu. Ce que Dieu veut, c’est l’obéissance acceptée et assumée de l’humanité. Ce que Dieu veut, c’est que l’homme craigne Dieu, non pas au sens où il en aurait peur, mais au sens où il reconnaît la gloire de Dieu, qu’il s’engage à respecter cette gloire et à vivre selon cette gloire. Celui qui entre dans l’obéissance au projet que Dieu porte pour lui, obéissance non pas servile et craintive, mais assumée et joyeuse, celui-là est récompensé au-delà de tout. Parce que tu as fait cela, parce que tu ne m’as pas refusé ton fils, ton unique, je te comblerai de bénédictions, je rendrai ta descendance aussi nombreuse que les étoiles du ciel et que le sable au bord de la mer. 

            Des siècles plus tard, la gloire de Dieu sera révélée en Jésus, son Fils unique, qu’il ne refuse pas pour le salut de l’humanité. Comme le dit Paul dans sa lettre aux Romains : Si Dieu est pour nous, qui sera contre nous ? Il n’a pas épargné (l’ancienne traduction disait : refusé) son propre Fils, mais il l’a livré pour nous tous : comment pourrait-il, avec lui, ne pas nous donner tout ? Dieu reprend à son compte le geste d’Abraham et le mène à son achèvement, pour nous dire à quel point il nous aime et veut notre salut. Jésus devient l’Agneau véritable qui enlève le péché du monde en s’offrant sur le bois de la croix. Mais avant cela, il nous a révélé la gloire de Dieu qui habite en lui, lorsqu’il a été transfiguré devant Pierre, Jacques et Jean, en présence d’Elie et de Moïse, pour bien souligner qu’il accomplit parfaitement la Loi et les Prophètes. Nous comprenons alors l’urgence de répondre favorablement à l’invitation faite par Dieu lui-même : Celui-ci est mon Fils bien-aimé : écoutez-le ! Pierre, et sa proposition de dresser trois tentes, avait bien compris qu’une telle splendeur, une telle clarté n’existent qu’en Dieu ! Il est la lumière dans les ténèbres de nos vies ; il est la Parole qui sauve et qui fait vivre. Si cela a été révélé par avance à ces trois disciples, cela ne sera révélé pleinement à tous qu’au matin de Pâques, quand le tombeau sera découvert vide et que la lumière de ce jour naissant nous permettra un regard nouveau sur le mystère de la croix. 

            D’Abraham à Jésus, l’alliance que Dieu veut avec nous, nous dit sa gloire éternelle pour que nous puissions la contempler d’une part, et y entrer pleinement d’autre part. Comme l’affirmait saint Irénée : La gloire de Dieu, c’est l’homme vivant, et la vie de l’homme, c’est de contempler Dieu. Avec Abraham, entrons dans le projet de vie que Dieu nous propose ; en Jésus, contemplons le Dieu qui nous veut vivant avec lui pour l’éternité. Amen.

samedi 22 avril 2023

3ème dimanche de Pâques A - 23 avril 2023

 Jésus, celui qui nous donne du prix aux yeux de Dieu.





 

 

 

            Chaque année, le temps pascal nous donne de lire en continu une lettre d’Apôtre. Cette année, c’est la première lettre de Pierre, une lettre écrite pour des chrétiens dispersés, marginalisés. En cela, elle peut nous intéresser et nous permettre de découvrir toujours mieux qui est le Christ pour nous. Après nous avoir rappelé dimanche passé que Jésus, mort et ressuscité, est la source de notre joie, voici que l’auteur nous fait comprendre que Jésus est celui qui nous donne du prix aux yeux de Dieu. 

            L’argumentaire du passage entendu est simple et efficace. Vous le savez : ce n’est pas par des biens corruptibles, l’argent ou l’or, que vous avez été rachetés de la conduite superficielle héritée de vos pères ; mais c’est par un sang précieux, celui d’un agneau sans défaut et sans tache, le Christ. Il faut nous souvenir ici de ce discours théologique qui fait de l’humanité l’esclave de la mort et du péché. Ce discours trouve ses racines déjà dans le Premier Testament. Par sa désobéissance au projet que Dieu portait pour lui, Adam a fait entrer le péché dans le monde. Il lui est désormais soumis. Nombreux seront les actes de Dieu qui annonceront le salut, c'est-à-dire la libération définitive de l’humanité de ce péché. Ainsi, pour ne prendre que ce texte entendu au cours de la liturgie de la nuit de Pâques, la libération d’Egypte signifie tout autant la libération de l’esclavage réel du peuple hébreu en Egypte, que sa libération des forces du mal. Mais cette libération ne fait qu’annoncer le salut définitif. Le peuple, en marche vers la terre promise, ne manquera pas de se rebeller contre Dieu à la première occasion. Le salut définitif viendra du sang versé par le Christ sur la croix. Nous n’avons pas été rachetés par de l’argent ou de l’or, mais bien par le sacrifice du Christ. Ainsi, notre prix est bien plus élevé. Tout l’or du monde n’aurait pas suffi à racheter l’humanité aux yeux de Dieu. Mais le sacrifice consenti de son Fils, voilà qui donne à Dieu notre prix. L’obéissance d’un seul pour racheter la désobéissance d’Adam qui a entrainé notre désobéissance à tous. Nous ne mesurons pas, ou nous mesurons à tout le moins mal, le prix que nous avons aux yeux de Dieu à cause de Jésus ! 

            Ce prix de rachat, donc le sang versé par Jésus pour nous sauver, entraîne notre foi, dit la lettre de Pierre : C’est par lui [Jésus] que vous croyez en Dieu, qui l’a ressuscité d’entre les morts et qui lui a donné la gloire. Notre foi repose sur cette certitude que Jésus n’a pas racheté les esclaves que nous étions pour que nous soyons esclaves de Dieu, mais pour que nous devenions des hommes et des femmes libres, désormais. Libres de vivre à la hauteur de Dieu ; libres de vivre de l’amour de Dieu ; libres de vivre enfin pour Dieu et en Dieu. Et c’est ainsi qu’il nous faut comprendre l’affirmation initiale du passage entendu aujourd’hui : Vivez dans la crainte de Dieu. Pour celles et ceux qui m’ont entendu ici même hier dire que ni Dieu, ni Jésus ne voulaient nous faire peur, il me faut préciser cette crainte pour que vous n’ayez pas l’impression que j’affirme le contraire aujourd’hui. La crainte de Dieu dont il s’agit, c’est cette reconnaissance de la bonté de Dieu envers nous, de son amour immense pour nous et notre engagement à vivre de cet amour. La crainte de Dieu est ce mouvement qui me fait me reconnaître aimé et qui m’entraîne à aimer en retour de ce même amour. Notre crainte de Dieu se vérifie donc dans notre charité. Non pas que nous aimions parce que nous avons peur de ne plus être aimés de Dieu, mais nous aimons parce que nous nous savons infiniment aimés de Dieu. La mesure de l’amour de Dieu pour nous, c’est la croix du Fils levée pour notre salut. Je redis ce que j’affirmais hier : nous n’avons pas à avoir peur de Jésus ; nous n’avons pas à avoir peur de Dieu. Nous avons à reconnaître que Dieu nous aime, et qu’il a versé un grand prix pour nous sauver : non pas de l’argent ni de l’or, mais son propre Fils, Jésus. Que vaux-tu aux yeux de Dieu ? Depuis Pâques, tu vaux le même amour qu’il porte à son Fils depuis toute éternité. Par Jésus, mort et ressuscité, il te fait fils, il te fait fille de Dieu, au même titre que Jésus. Rappelez-vous, dimanche dernier, il nous appelait les héritiers de Dieu par notre baptême. 

            Je ne peux m’empêcher de croire, en liant cet extrait de la lettre de Pierre à l’évangile des disciples d’Emmaüs, que c’est cela, entre autres choses, que Jésus leur a expliqué, chemin faisant, et qui a réchauffé leur cœur. Car seule l’affirmation de l’amour de Dieu pour nous, peut réchauffer nos cœurs refroidis par le péché et le mal. Seule l’affirmation de l’amour de Dieu pour nous peut nous faire reconnaître la valeur du sacrifice de Jésus et la puissance de vie qui est en lui depuis Pâques. C’est parce qu’il nous aime infiniment que Jésus a vaincu pour nous la mort ; c’est parce qu’il nous aime infiniment qu’il nous ouvre les portes de la vie avec Dieu pour toujours. Comme nous y invite Pierre, mettons notre foi et notre espérance en Dieu qui nous aime ainsi. E avec les disciples d’Emmaüs, avec Pierre au jour de la Pentecôte, annonçons que l’amour de Dieu pour nous n’est pas mort, mais bien vivant en Jésus, le premier-né d’entre les morts. Annonçons-le par nos mots, annonçons-le par toute notre vie. Amen. 


dimanche 24 juillet 2022

17ème dimanche ordinaire C - 24 juillet 2022

 D'Abraham, le courageux à Jésus, l'audacieux.



(Marc CHAGALL, Abraham et les trois anges, 


                Si jamais nous ne l’avions pas encore compris, les lectures de ce jour devraient achever de nous en convaincre : la Bible ne parle que d’une chose : de l’immense amour de Dieu pour nous. Le but de l’humanité, si elle avait besoin d’un but clair dans sa vie, est de découvrir la puissance et la grandeur de cet amour que Dieu lui porte. Ceci fait, elle devra choisir entre courage et audace, entre une attitude d’ami de Dieu et une attitude de Fils de Dieu. 

            L’extrait du Livre de la Genèse nous raconte la suite de la rencontre entre Abraham et ses visiteurs aux chênes de Mambré. L’annonce de la naissance d’un fils n’était donc pas le seul motif de cette visite. Une autre mission attend ces hommes : voir si la conduite [de Sodome et Gomorrhe] correspond à la clameur venue jusqu’au Seigneur. Quelque chose dysfonctionne là-bas, et il s’agit de comprendre quoi. Il n’est pas dit, à ce moment-là de l’histoire, que Dieu menace de détruire ces villes. Il envoie ces hommes vérifier une rumeur, une clameur. Abraham comprend cependant qu’il se joue quelque chose de plus grand qu’une simple inspection. Remarquez comme sa proximité avec Dieu le rend capable de comprendre la gravité de la situation. Il est le premier à s’approcher de Dieu pour évoquer le pire : Vas-tu vraiment faire périr le juste avec le coupable ? Peut-être y a-t-il cinquante justes dans la ville. Vas-tu vraiment les faire périr ? Ne pardonneras-tu pas à toute la ville à cause des cinquante justes qui s’y trouvent ? Remarquez aussi qu’Abraham n’envisage pas simplement de permettre aux cinquante justes éventuels de quitter la ville ; quelle que soit le motif de la clameur au sujet de Sodome et Gomorrhe, c’est la ville qu’Abraham veut sauver, pas juste les cinquante : Ne pardonneras-tu pas à toute la ville ? 

Remarquez aussi le motif utilisé par Abraham pour faire fléchir Dieu : Loin de toi de faire une chose pareille ! Faire mourir le juste avec le coupable, traiter le juste de la même manière que le coupable, loin de toi d’agir ainsi. Celui qui juge toute la terre n’agirait-il pas selon le droit ? Il renvoie Dieu à sa sainteté, il renvoie Dieu à sa miséricorde, il renvoie Dieu à son sens de la justice. Puisqu’il est le Très-Haut, le Très Saint, le Très Miséricordieux, le Très Juste, il ne saurait s’humilier à faire quelque chose qui lui porterait atteinte ! Qui voudrait d’un Dieu qui ne soit pas saint ? Qui voudrait d’un Dieu qui ne soit pas miséricordieux ? Qui voudrait d’un Dieu qui ne soit pas Juste ? Dieu se range aux arguments d’Abraham : Si je trouve cinquante juste dans Sodome, à cause d’eux je pardonnerai à toute la ville. Abraham ne semble pas satisfait de la réponse ; il ose un marchandage courageux avec Dieu : Peut-être, sur les cinquante justes, en manquera-t-il cinq : pour ces cinq-là, vas-tu détruire toute la ville ? Il abaisse la limite qu’il avait initialement indiquée, modestement d’abord (peut-être en manquera-t-il cinq !), puis, le courage aidant toujours un peu plus, deux fois par tranche de cinq, et trois fois par tranche de dix, jusqu’à cette ultime réponse de Dieu : Pour dix, je ne détruirai pas. Abraham n’ira pas plus bas ; il estime qu’il a effectué son travail ; il a plaidé, il sait qu’il doit s’arrêter là. Aller plus loin serait manquer de respect à Dieu ; aller plus loin serait manquer de considération pour la Sainteté de Dieu ; aller plus loin serait considérer sans prix la Miséricorde de Dieu, aller plus loin serait déprécier la Justice de Dieu. Abraham ne portera pas atteinte à son amitié avec Dieu. Il savait quand commencer les négociations ; il sait aussi quand les finir. 

            Il faudra à l’humanité des siècles pour qu’un autre reprenne les négociations et aille là où Abraham n’avait pas osé : Et s’il n’y en avait qu’un, de Juste ? Ce négociateur-là, Dieu lui-même l’a envoyé. C’est Jésus, son Fils, le seul Juste, qui s’est livré pour les pécheurs que nous sommes. Abraham avait achevé à dix ; Jésus se présentera seul devant Dieu, sur la croix, pour le salut de l’humanité entière. Ce que l’ami ne pouvait faire, seul le Fils pouvait l’accomplir. Seul le Fils de Dieu pouvait dire à Dieu : si tu veux sauver l’humanité, prends-moi ! Si tu veux sauver l’humanité, ne sacrifie ni ta Sainteté, ni ta Miséricorde, ni ta Justice, mais sacrifie-moi ! Ecoutez bien ce que dit Paul aux Colossiens : Dieu vous a donné la vie avec le Christ : il nous a pardonné toutes nos fautes. Il a effacé le billet de la dette qui nous accablait en raison des prescriptions légales pesant sur nous : il l’a annulé en le clouant à la croix. Un, livré et cloué à la croix pour tous, pour que tous puissent vivre par un. C’est tout le sens du baptême que nous recevons : Dans le baptême, vous avez été mis au tombeau avec le Christ et vous êtes ressuscités avec lui par la foi en la force de Dieu qui l’a ressuscité d’entre les morts. Le courage de l’ami Abraham lui avait permis de sauver Lot et sa famille ; l’audace du Fils Jésus lui a permis de sauver l’humanité entière, pas seulement celle de son époque, mais tous les hommes, à travers le temps et l’histoire, jusqu’à ce que l’Histoire soit pleinement accomplie et que Dieu soit tout en tous. 

            Devant Dieu, avons-nous pour nos frères et sœurs en humanité le courage d’Abraham ou oserons-nous avoir l’audace de Jésus, l’audace des Fils de Dieu que nous sommes par notre baptême ? Ce serait déjà bien d’avoir le courage d’Abraham et d’oser demander à Dieu ce que nous estimons juste et pour nos frères et sœurs en humanité et pour la sainteté de Dieu. Mais avoir l’audace d’un Fils, c’est croire qu’il n’y a pas de péché assez grand que Dieu ne saurait pardonner, qu’il n’y a rien d’assez fou que Dieu ne saurait réaliser par amour pour les hommes. Avoir l’audace d’un Fils, c’est croire que Dieu peut tout, que sa Miséricorde est inépuisable et que son Amour est infini. Avoir l’audace d’un Fils, c’est croire que nous pouvons tout demander à Dieu et qu’il nous l’accordera. Osons demander à Dieu ; il accordera. Osons chercher auprès de Dieu ; nous trouverons en lui. Osons frapper à sa porte ; il nous ouvrira. Parce que depuis le sacrifice de Jésus sur la croix, quand Dieu regarde les hommes, il voit son Fils, il voit Jésus et son amour pour nous. 

            L’eucharistie qui nous rassemble nous fait faire mémoire de ce sacrifice unique de Jésus sur la croix. La communion au Corps et au Sang du Christ nous unit à Jésus et le rend présent à notre vie. Laissons-le venir à nous ; laissons-le transformer notre vie. Et nous serons, comme lui, des Fils audacieux, portant au cœur le salut de tous les hommes, qu’ils soient puissants ou misérables, croyants ou non. L’amour que Dieu nous porte, acceptons-le et portons-le à tous. Amen.

samedi 20 mars 2021

04ème dimanche de Carême B - 14 mars 2021

 Retrouver une vie belle quand le péché domine ?




(Tableau d'Edouard Bendemann, Les Juifs endeuillés en exil, 1832, source internet, illustration du psaume 136)




          Toute l’histoire biblique, donc l’histoire des hommes, ressemble à une inlassable suite d’alliances scellées par Dieu avec les humains, bafouées par les hommes et leurs péchés, et restaurées par Dieu et sa grâce. Nous en avons fait l’expérience durant les trois premiers dimanches de ce carême avec l’histoire de Noé, d’Abraham et de Moïse. Le livre des chroniques, dont nous avons entendu un extrait en première lecture, nous en fait une nouvelle démonstration à l’époque de la royauté.

            Tout le temps de la royauté est une saga mouvementée. Sur les quarante deux rois dont le règne est rapporté dans la Bible, seuls sept ont droit à l’affirmation : Il fit ce qui plut au Seigneur. Le constat dressé par l’auteur du livre est réalité : tous les chefs des prêtres et du peuple multipliaient les infidélités, en imitant toutes les abominations des nations païennes. L’alliance scellée jadis avec Moïse n’est plus qu’un lointain souvenir, la Loi a été oubliée. Dieu n’est plus Dieu chez lui, nom de Dieu ! Malgré les prophètes qui n’eurent de cesse de dénoncer le péché et d’appeler à la conversion, rien ne change. C’est le temps de l’exil annoncé par le prophète Jérémie : La terre sera dévastée et elle se reposera durant soixante-dix ans. La vie belle qui était la perspective offerte par l’Alliance devient une vie de cauchemar : Nabuchodonosor déporta à Babylone ceux qui avaient échappé au massacre ; ils devinrent les esclaves du roi et de ses fils. Comment retrouver la vie d’avant le péché ? Comment revenir à cette vie belle promise par Dieu ? En retrouvant le chemin de la Loi de Dieu, en étant fidèle au souvenir de son Alliance. De lui-même, l’homme ne pourra pas restaurer ce qu’il a détruit. Le salut viendra de Dieu. 

            Pour nous, chrétiens, la source nouvelle de cette vie belle, c’est Jésus Christ, livré pour nos péchés. Dieu est riche en miséricorde, écrit Paul aux Ephésiens ; à cause du grand amour dont il nous a aimés, nous qui étions des morts par suite de nos fautes, il nous a donné la vie avec le Christ : c’est bien par grâce que vous êtes sauvés. Cette vie belle à laquelle l’homme aspire, c’est un don de Dieu, un cadeau gratuit de Dieu à notre humanité. Enfin cadeau gratuit pour nous, le Christ en ayant payé le prix par son offrande sur la croix. Il nous faut pleinement mesurer le prix de ce signe dressé dans nos églises. Il nous faut pleinement mesurer le prix de ces croix que nous portons au cou. Ce n’est pas le prix des métaux ou des bois précieux dans lesquels elles sont faites, c’est le prix du sang d’un innocent, qui a accepté de mourir pour nos péchés. C’est le prix de l’amour absolu et illimité de Dieu pour nous, qui n’a pas refusé son propre Fils, mais qui l’a livré pour nous. Le sacrifice du Christ sur la croix ne nous coûte rien, et pourtant il nous sauve. Le sacrifice du Christ sur la croix ne nous coûte rien, et pourtant il nous rachète à grand prix. C’est ce mystère qui fait le cœur de notre foi ; c’est ce mystère qui signe l’amour de Dieu pour nous, pécheurs. Là où le péché a abondé, la grâce de Dieu a surabondé (Rm 5, 20). L’amour de Dieu pour nous est tel qu’il ne peut se résoudre à laisser un seul d’entre nous aller vers la mort éternelle. C’est bien par la grâce que vous êtes sauvés, et par le moyen de la foi. Devant tant d’amour, comment ne pas être reconnaissant ? Devant tant d’amour, comment ne pas s’abandonner à la foi ? Devant la croix, pouvons-nous honnêtement douter de l’amour de Dieu pour nous ? Devant la croix, pouvons-nous honnêtement dire à Dieu : ton amour, je n’en veux pas ? Dieu a tellement aimé le monde qu’il a donné son Fils unique, afin que quiconque croit en lui ne se perde pas, mais obtienne la vie éternelle. C’est cela la vie belle qui nous est promise. Et elle commence dès maintenant, par la foi accordée au Christ, source du Salut. La foi rend notre vie belle dès ici-bas, non en nous évitant les épreuves et les obstacles, mais en nous permettant de les affronter et de les vaincre dans la force du Christ, mort et ressuscité pour nous. 

            Nous avons passé cette semaine, la moitié du chemin de carême. Nous comprenons de mieux en mieux, je l’espère, la beauté d’une vie gagnée par le Christ. Malgré notre péché, une vie belle est toujours possible dès lors que nous devenons disciples de Jésus, lui qui marche vers sa mort pour nous obtenir notre vie. Nous pouvons reprendre alors les mots de la prière qui ouvrait cette eucharistie et demander à Dieu d’augmenter encore la foi du peuple chrétien, notre foi, pour que nous nous hâtions avec amour au-devant des fêtes pascales qui approchent. Elles sont le but de notre route ; elles sont la source de cette vie belle que Dieu veut pour nous. Amen.

samedi 27 février 2021

2ème dimanche de Carême B - 28 février 2021

 Dieu lui-même rend la vie des hommes plus belle.


(Marc CHAGALL, Le sacrifice d'Isaac, 1960-66, Musée National Marc Chagall, Nice)


        L’invitation que je nous adresse depuis le début du Carême à rendre notre vie plus belle est renforcée aujourd’hui par l’attitude de Dieu lui-même qui, le premier, intervient pour sublimer la vie des hommes.

 

            Voyez Abraham. Avec sa femme Sarah, il avait atteint un grand âge sans avoir d’enfant. En l’appelant à marcher vers la terre qu’il lui donnerait, Dieu lui avait fait la promesse d’une descendance nombreuse. Elle a commencé avec l’enfant de la promesse, Isaac. Tout semblait donc bien parti. Mais voilà que Dieu réclame à nouveau cet enfant : Prends ton fils, ton unique, celui que tu aimes, Isaac, va au pays de Moriah, et là tu l’offriras en holocauste sur la montagne que je t’indiquerai. Drôle de manière d’embellir la vie d’Abraham et de Sarah, me direz-vous ! Pas trop vite, l’histoire ne fait que commencer. Mais c’est le moment de nous interroger tous : qu’aurions-nous fait à la place d’Abraham ? Aurions-nous renvoyé Dieu, son appel et sa promesse, en disant : là tu vas trop loin ? Ou nous serions-nous engagés comme Abraham, sur la voie de l’obéissance, quoi qu’il en coûte ? Pour nous éviter un texte trop long, la liturgie a retranché du texte les versets 3 à 8. Et c’est bien dommage, parce que nous aurions entendu, entre autres, ceci :  Isaac dit à son père Abraham : « Mon père ! – Eh bien, mon fils ? » Isaac reprit : « Voilà le feu et le bois, mais où est l’agneau pour l’holocauste ? »  Abraham répondit : « Dieu saura bien trouver l’agneau pour l’holocauste, mon fils. » Et ils s’en allaient tous les deux, ensemble. Est-ce juste pour rassurer Isaac qu’il répond ainsi ou parce qu’il sait déjà, au fond de lui, que Dieu est fidèle à sa promesse et que cette demande est davantage un test qu’une réelle demande de la part de Dieu ? La suite lui donnera raison : L’ange lui dit : « Ne porte pas la main sur le garçon ! Ne lui fais aucun mal ! Je sais maintenant que tu crains Dieu : tu ne m’as pas refusé ton fils, ton unique. » Abraham leva les yeux et vit un bélier retenu par les cornes dans un buisson. Il alla prendre le bélier et l’offrit en holocauste à la place de son fils. Abraham donna à ce lieu le nom de « Le-Seigneur-voit ». On l’appelle aujourd’hui : « Sur-le-mont-le-Seigneur-est-vu. » Du ciel, l’ange du Seigneur appela une seconde fois Abraham. Il déclara : « Je le jure par moi-même, oracle du Seigneur : parce que tu as fait cela, parce que tu ne m’as pas refusé ton fils, ton unique, je te comblerai de bénédictions, je rendrai ta descendance aussi nombreuse que les étoiles du ciel et que le sable au bord de la mer, et ta descendance occupera les places fortes de ses ennemis. Abraham a donné sa confiance à Dieu, il écoute la voix de son Dieu, il obéit à sa Parole, et il s’en trouve récompensé. La vie de tous les hommes s’en trouve embellit, puisqu’il est communément admis qu’en cet épisode réside le refus, par Dieu, de tout sacrifice humain, pratique pourtant courante à l’époque, dans de nombreux peuples.

 

            L’intervention de Dieu en faveur de la vie des hommes, en faveur d’une vie plus belle pour tous les hommes, ne s’arrête pas là. Il nous faut entendre Paul qui affirme : Si Dieu est pour nous, qui sera contre nous ? il n’a pas épargné son propre Fils, mais il l’a livré pour nous tous : comment pourrait-il, avec lui, ne pas nous donner tout ? Pour que la vie de l’homme soit une vie libre, une vie belle, il ne réclame rien aux hommes, il donne ! Il donne son Fils unique, qui ira à la mort pour nous ouvrir à la vie de Dieu. En Jésus, il ne donne pas un peu, il ne donne pas qu’à quelques-uns : en Jésus, il donne tout à tous. Tous ceux qui l’accueillent, tous ceux qui écoutent son Evangile et en vivent, se voient offrir une vie à la dimension de la vie de Dieu ; une vie libre de tout mal, une vie libérée du Péché et de la Mort. Cette vie, Jésus l’avait révélée, avant sa mort, à Pierre, Jacques et Jean, lorsqu’il les a emmenés, eux seuls, à l’écart sur une haute montagne il fut transfiguré devant eux. L’apparition de Elie et Moïse avec qui Jésus s’entretenait renvoie à deux réalités, me semble-t-il. D’une part, il y a un renvoi à la fidélité de Dieu à son Alliance, Jésus s’inscrivant dans une continuité de la Loi (représentée par Moïse) et des Prophètes (représentés par Elie) ; d’autre part, il y a un renvoi à la nécessité de l’obéissance à cette Parole de Dieu livrée aux hommes jusqu’à maintenant dans la Loi et les Prophètes, et désormais aussi livrée en Jésus lui-même, Verbe fait chair. La voix dans la nuée confirme le rôle irremplaçable de Jésus : Celui-ci est mon Fils bien-aimé : écoutez-le ! A qui veut une vie plus belle sont indiquées la voie (v.o.i.e) et la voix (v.o.i.x) à suivre et à écouter. Ceux qui suivent et écoutent, partageront cette vie transfigurée que Jésus révèle à Pierre, Jacques et Jean, parce que c’est bien à une vie de ressuscité (une vie debout, une vie relevée) que nous sommes appelés. La gloire de Dieu, c’est l’homme vivant ; la vie de l’homme, c’est de contempler Dieu, disait Saint Irénée de Lyon.

 

            Cette contemplation de la gloire de Dieu, c’est notre plus belle récompense ; c’est ce qui comble tous les manques de notre vie. C’est cette contemplation de Dieu qui nous permet, dès maintenant, d’écouter le Christ et de le suivre sur ce chemin d’une vie plus belle que Dieu nous offre, en attendant de pouvoir le regarder face-à-face, quand cette gloire promise sera notre réalité. Rendons grâce à Dieu qui nous appelle à une vie toujours plus belle en Jésus, mort et ressuscité. Il est la meilleure assurance que cette vie est possible. Amen.

samedi 22 juin 2019

Fête du Crops et du Sang du Christ C - 23 juin 2019

L'Eucharistie, source et sommet de notre foi et de notre vie.








Tout un dimanche pour fêter le sacrement de l’Eucharistie : voilà ce que nous offre cette fête du Corps et du Sang du Christ. Un dimanche pour approfondir notre foi, pour adorer le Christ présent réellement dans le Pain eucharistique, d’où les adorations et les processions qui renaissent un peu partout dans nos paroisses. Si nous en avions perdu le goût, peut-être nous faudra-t-il y réfléchir pour l’avenir et pas seulement nous contenter de courir les « fêtes – Dieu » allemandes et revenir en disant : ah que c’était beau ! Parce que la vocation première de ces manifestations festives autour de l’eucharistie n’est pas qu’elles soient belles et folkloriques. Leur raison d’être est peut-être d’abord de nous rappeler que l’eucharistie, selon la formule du Concile Vatican II, est la source et le sommet de la vie chrétienne, donc source et sommet de notre foi. 

Elle est la source de notre foi et de notre vie parce qu’elle nous renvoie au sacrifice de Jésus. Là naît notre attachement au Christ Sauveur et notre vie avec lui. Là naît pour les croyants au Christ la nécessité de s’unir à ce sacrifice par sa célébration rituelle. L’ordre donné par Jésus lui-même au soir du Jeudi Saint ne manque pas de clarté à ce sujet : Faites cela en mémoire de moi. Et nous avons entendu Paul redire aux chrétiens de Corinthe toute l’importance de ce sacrement : chaque fois que vous mangez ce pain et que vous buvez cette coupe, vous proclamez la mort du Seigneur, jusqu’à ce qu’il vienne. Chaque eucharistie célébrée est donc une commémoration de cet unique sacrifice du Christ, quand il s’offre sur la croix pour notre salut. Et l’Eglise ne saurait se priver de cette célébration, parce qu’elle se priverait de ce lien unique à Jésus qui se livre par amour pour nous. Célébrer l’eucharistie revient à sans cesse plonger au cœur de notre foi, pour puiser à cette source la nourriture nécessaire pour progresser et tenir bon en Christ, et en recevoir la force nécessaire pour vivre notre foi au quotidien. Parce que l’eucharistie est bien notre nourriture, donnée par Dieu, pour que nous ne manquions de rien. Nous ne saurions, sans risque majeur, nous en priver de manière continue. 

Si elle est la source de notre foi et de notre vie chrétienne, elle en est aussi le sommet parce qu’il n’y a rien de plus grand et de plus beau que de communier au Christ et l’accueillir ainsi au cœur même de notre vie. Ce morceau de pain partagé, c’est le corps du Christ, mort et ressuscité pour nous. L’eucharistie célébrée, c’est la rencontre avec Dieu Père, qui nous parle dans son Fils, qui se livre à nous dans la puissance de l’Esprit Saint. Elle est le sommet de notre foi et de notre vie parce qu’elle anticipe cette rencontre face à face que nous espérons dans le Royaume à venir. Elle est un avant-goût de la grande fête que Dieu lui-même nous prépare dans son Royaume, quand le Christ reviendra dans sa gloire. Elle est proclamation du pardon des péchés, écoute de la Parole de Dieu, union intime avec le Christ Sauveur. Elle est don gratuit et sans cesse renouvelé de la grâce de Dieu. Dieu ne saurait nous faire cadeau plus grand que celui-ci, qui nous unit intimement au Christ et à nos frères en Christ. En accueillant le pain rompu, j’accueille l’amour de Dieu pour moi, j’accueille la vie de Dieu en moi pour qu’ils me tournent vers mes frères en humanité. Il n’est plus question ici de savoir si j’aime ou pas les autres ; il est question d’accueillir la vie de Dieu pour la transmettre aux autres par mon témoignage de vie. Communier n’est pas un acte individuel ou égoïste ; c’est un acte hautement communautaire puisqu’il renforce l’unité entre les croyants qui communient au même Corps.

Oui, l’eucharistie est source et sommet de notre foi et de notre vie chrétienne parce qu’elle initie tout et qu’elle récapitule tout. D’où l’insistance de l’Eglise au sujet de l’obligation dominicale. Elle n’est pas à comprendre comme une obligation contrainte au sens où tu n’as pas d’autre choix, mais comme une obligation vitale au sens où sans l’eucharistie, la vie chrétienne s’affaiblit et finit par mourir. Elle devrait être pour nous cette obligation amoureuse qui nous fait surmonter tous les obstacles qui se dressent entre elle et nous, pour aller à la rencontre de l’être aimé. Nous devrions être convaincus que nous ne pourrons jamais connaître de joie plus grande que celle que procure la célébration de l’eucharistie. Ici tout est dit ; ici tout est offert ; ici tout est amour ; ici se trouve la plus grande proximité possible sur notre terre avec le Christ et avec chacun de ceux qu’il met sur notre route. Ici le ciel rejoint la terre ; ici les hommes chantent avec les anges. Ici le Dieu fait homme donne à l’homme de devenir Dieu ; ici l’homme et Dieu sont unis. Il n’y a rien de plus beau ; il n’y a rien de plus grand.

Quand nous comprenons que l’eucharistie est la source et le sommet de notre foi et de notre vie chrétienne, nous comprenons aussi la vacuité de l’expression « croyant non pratiquant ». Elle comporte en elle-même une erreur fondamentale puisque je ne puis être croyant pour moi. Je ne suis croyant que relié à l’Eglise, la communauté croyante rassemblée par Dieu. Si Jésus lui-même dans l’Evangile n’a pu renvoyer la foule, c’est parce qu’elle était un signe du Royaume : l’humanité rassemblée autour du Christ qui enseigne, guérit, nourrit et sauve. Se dire croyant non pratiquant, n’est-ce pas renvoyer la foule de notre vie et s’illusionner d’un lien solitaire avec le Christ venu pour tous les hommes ? 

Puisse cette fête du Corps et du Sang du Christ nous unir toujours plus aux autres, en Eglise, en nous unissant davantage au Christ, lui qui est le début et le terme de notre foi, l’Alpha et l’Omega de notre vie. Ainsi nous deviendrons ce que nous recevons dans notre communion : le Corps du Christ à jamais vivant. Amen.


(Dessin de M. Leiterer)

samedi 6 octobre 2018

27ème dimanche ordinaire C - 07 octobre 2018

Au commencement !






Quand les choses changent, quand rien ne va plus, quand une crise frappe notre existence ou nos institutions, il est bon et sage d’en revenir au commencement, à ce qui était fondateur, à ce qui donnait le sens des choses. C’est ce à quoi nous invite Jésus dans l’évangile de ce dimanche : Au commencement de la création, voilà ce que Dieu voulait, voilà ce que Dieu a fait… 

Au commencement ! C’est bien à cela que renvoie Jésus lorsque les pharisiens cherchent, une fois de plus, à le piéger. Leur question semble simple : un homme peut-il renvoyer sa femme ? Un simple oui, ou un tout aussi simple non, aurait suffi. J’avoue même qu’il nous aurait considérablement simplifié la tâche à une époque où la question ne se pose plus en termes de permis / défendu. Mais voilà ! Jésus ne se laisse pas enfermer dans une discussion morale ; il ne dit pas si l’homme peut ou pas ! Il renvoie au commencement, à l’œuvre créatrice de Dieu, au projet initial de Dieu pour l’humanité. Car là seul se trouve la réponse. Autrement dit, ce que les pharisiens demandent, est-ce que cela correspond au projet d’amour de Dieu pour l’humanité ? 

Ce commencement, nous l’avons clairement entendu dans la première lecture. L’auteur du livre de la Genèse rappelle l’intention première de Dieu : créer le monde, l’humain, à son image et à sa ressemblance. Une humanité plurielle, homme et femme ; une humanité égale, née de la même chair, pour bien manifester qu’il n’y a pas de différences de dignité entre les uns et les autres. Une humanité appelée à entrer en alliance d’amour, à s’unir pour perpétuer l’œuvre créatrice initiale de Dieu. C’est bien à ce commencement-là que renvoie Jésus dans l’Evangile. Ce faisant, il nous replace au cœur de l’alliance primordiale. Car tout ce que nous faisons, tout ce que nous vivons doit être mesuré à l’aune de cette alliance que Dieu a voulu nouer avec l’humanité, dès le commencement. L’histoire biblique, qui est aussi l’histoire de l’humanité, nous prouve combien cette alliance semble difficile à respecter.  La dureté du cœur de l’homme est maintes fois soulignée. A cette dureté répond sans cesse la générosité du cœur de Dieu. Un Dieu qui patiente et qui prend pitié ; un Dieu qui reformule son alliance à l’infini. Un Dieu qui va jusqu’au don de son propre Fils, pour une fois encore inviter l’homme à vivre de son l’alliance, pour une fois encore faire battre le cœur de l’homme au rythme du cœur de Dieu.

Au commencement ! Dans la lettre aux Hébreux, l’auteur n’affirme-t-il pas que le sacrifice de Jésus sur la croix est aussi un de ces commencements dont Dieu a le secret ? C’est un de ces moments auquel il nous faut revenir pour vivre de la vie-même de Dieu. La mort-résurrection de Jésus est un nouveau commencement pour que l’homme se souvienne, pour que l’homme comprenne qu’il est bien de la famille de Dieu, de la même origine, pour reprendre l’expression de l’épître aux Hébreux. Dieu et l’homme sont unis à jamais, dans une même alliance, dans un lien nouveau, si fort que rien ne pourra le défaire, comme le dira tout à l’heure la prière eucharistique. Ah, si nous comprenions vraiment la portée de ce nouveau commencement que le Christ a inauguré pour nous tous ! Ce commencement porte à son achèvement le commencement originel, parce qu’il va au bout de l’amour que Dieu nous manifeste. Que pourrait-il faire de plus après cela, c’est-à-dire après la mort de Jésus en croix, pour qu’enfin nous tenions notre part dans cette alliance proposée depuis le commencement ? Rien ! Sur la croix, tout est dit, tout est donné, tout est accompli. 

Au commencement ! Nous sommes, depuis dimanche dernier, à un commencement. L’arrivée d’une nouvelle équipe de prêtres, le regroupement programmé de deux communautés de paroisses, nous oblige à considérer autrement ce qui pouvait sembler acquis. Quelque chose de neuf surgit et se construit. Je ne veux pas faire ici la liste de tous les possibles, mais plutôt nous renvoyer chacun à la seule chose qui compte, à savoir que nous comprenions bien ce que Dieu attend de nous depuis le commencement. Il est urgent de revenir à ce commencement, urgent de réaliser la famille qu’il nous demande de construire ! Je crois sincèrement que là réside le secret d’une communauté réussie : dans l’adéquation entre ce que nous vivons et ce que Dieu attend de nous. Et cela ne repose pas d’abord sur ce que l’autre fait ou ne fait pas pour moi, mais dans ce que je vis avec Dieu. Si nous sommes un peu perdus, si nous sommes quelquefois découragés, si l’envie nous prend de rester chez nous, souvenons-nous de ce commencement qu’il y a eu entre Dieu et nous. Souvenons-nous de cette histoire d’amour unique commencée au jour de notre baptême, sans cesse recommencée dans les pardons reçus, sans cesse renforcée dans le don de l’Eucharistie. Souvenons-nous que si les hommes nous déçoivent, si l’Eglise semble imparfaite, si le prêtre n’est pas assez ceci ou trop cela, il y a, au commencement de mon histoire avec Dieu, un amour sans faille et sans limite. Un amour qui m’est offert, par pure grâce, qui ne me coûte rien, et auquel je suis invité à répondre. Et si je me perds, et si je m’éloigne, je sais que je pourrai toujours vivre un nouveau commencement avec le Dieu de Jésus Christ. 

Au début de ce nouveau commencement, tournons-nous donc vers Dieu pour faire mémoire du commencement originel ; qu’il soit pour tous la chance d’une fidélité renouvelée à l’Evangile, d’une fidélité renouvelée à la communauté à laquelle nous appartenons. N’ayons pas peur des conversions à effectuer ; confions à Dieu nos craintes et nos difficultés pour qu’il nous aide à les surmonter avec sa grâce. Osons affirmer qu’avec Dieu, nous pouvons tout, parce qu’il nous donne la force de son Esprit. Qu’aujourd’hui soit vraiment pour nous un commencement ! Commencement porteur de promesse. Commencement porteur de fidélité. Commencement porteur de fécondité. Un commencement avec Dieu, pour nos frères ! Amen.
 
 
(Dessin de M. Leiterer)

dimanche 24 juin 2018

12ème dimanche ordinaire B - 24 juin 2018

L'amour du Christ nous saisit…

(Un petit détail a échapper à mon attention : le 24 juin, nous célébrons la nativité de saint Jean le précurseur ; d'où cette homélie pour le 12ème dimanche et non pour la solennité du jour).




            Il n’y a pas de doute à avoir : Paul sait mieux que personne nous parler du Christ, de son œuvre de salut pour les hommes. Il est le premier croyant au Christ à systématiser ce qui deviendra la foi chrétienne, à mettre des mots sur ce qui fait vivre le fidèle du Christ, à préciser le rapport entre le Christ et les hommes. Le passage de la deuxième lettre aux Corinthiens entendu ce dimanche commence par une vraie déclaration d’amour : l’amour du Christ nous saisit… 

            Ce qui remplit Paul d’amour pour le Christ, c’est son sacrifice sur la croix : l’amour du Christ nous saisit quand nous pensons qu’un seul est mort pour tous et qu’ainsi tous ont passé par la mort. Il y a comme un vertige des profondeurs devant cette réalisation. Non seulement le Christ a donné sa vie pour nous, mais il nous fait bénéficier de cette mort. Oui, la mort du Christ nous bénéficie ; elle nous décentre en nous orientant vers le Christ. Sa mort sur la croix, en nous procurant la vie, nous tourne résolument vers lui, à moins d’être ingrats, sans reconnaissance pour cette œuvre d’amour. Paul a parfaitement intégré cette donnée. A partir du moment où le Christ l’a appelé sur le chemin de Damas, il n’a plus eu de cesse que de proclamer la Bonne Nouvelle du Salut. Il n’aura pris aucun repos, allant jusqu’à affirmer que si le Christ n’était pas ressuscité, vaine serait notre foi. Pour Paul, tout est contenu dans ce don du Christ sur la croix. Par cet acte, quelque chose de neuf a commencé : le monde ancien s’en est allé ; un monde nouveau est déjà né. Comment dire mieux la nouveauté introduite par le Christ dans la vie des hommes ? 

            La nouveauté introduite par le Christ, c’est bien cette foi qui transforme la vie des hommes. J’ai déjà dit que la mort du Christ nous bénéficiait ; mais elle fait plus que cela : elle nous identifie au Christ, nous fait participer à sa propre mort et à sa résurrection. Désormais nous ne regardons plus personne d’une manière simplement humaine. Nous sommes transformés par la mort du Christ, comme transfigurés ; nous sommes des créatures nouvelles. Nous sommes des autres Christ. Mesurons-nous cette nouveauté ? Mesurons-nous cet honneur ? Lorsque nous lions notre vie à celle du Christ par le baptême, nous sommes transformés en profondeur parce que le Christ, celui qui a livré sa vie sur la croix, vit désormais en nous. Nous ne portons pas seulement le Christ au monde par des mots, mais par toute notre vie, par tous nos actes. Nous devons avoir conscience que notre manière de vivre porte le Christ au monde ; et avoir conscience aussi que notre manière de vivre peut aussi être un obstacle à la présence du Christ au monde. Lorsque les croyants au Christ ont peur d’ouvrir leur monde à ceux qui frappent à leur porte, ils empêchent les migrants d’approcher l’amour du Christ. Lorsque les croyants au Christ se satisfont des rapports économiques qui enrichissent toujours plus les plus riches et appauvrissent sans fin les plus pauvres, ils empêchent les pauvres d’approcher l’amour du Christ. Lorsque les croyants au Christ ferment leurs cœurs, ils ferment le cœur du Christ et son amour ne peut plus être diffusé dans le monde. Et l’amour du Christ ne saisit plus personne, même plus nous… 

            Cette affirmation de Paul, qui a déclenché toute ma réflexion, nous oblige alors aussi à préciser ce qui nous attire vers le Christ. Est-ce vraiment la conscience de ce don qu’il a fait de lui-même sur la croix ? Pour dire les choses autrement, le don du Christ sur la croix est-il pour chacun de nous le fondement de notre attachement réel au Christ ou n’est-il qu’une leçon de catéchisme parmi d’autres ? Sommes-nous capables d’identifier dans notre vie ce que l’amour du Christ réalise pour nous ? Sommes-nous saisis comme Paul d’un amour ardent pour le Christ à la seule pensée de son sacrifice ? Ou bien nous sommes-nous dilués jusqu’à n’être plus que des chrétiens sociologiques ? Que nous soyons chrétien ou non ne changerait finalement pas grand-chose, pour ne pas dire rien, à notre manière de vivre ! 

Trop souvent aujourd’hui, dans le but avoué de ne présenter qu’un Christ positif, certains cachent le sacrifice du Christ ; parlons de Pâques sans parler du Vendredi Saint ! C’est tellement commode ! C’est oublier un peu vite que ce qui donne sa valeur à la résurrection, c’est bien sa vie offerte sur la croix ! Si tel n’était plus le cas, l’eucharistie que nous célébrons ce matin ne serait plus le mémorial de sa passion, mais juste le repas du club des amis de Jésus qui se retrouvent pour un moment fraternel. Sommes-nous les disciples d’un grand homme qui a dit et fait des choses extraordinaires ? Ou sommes-nous les disciples de celui qui a donné sa vie par amour pour nous ? Les deux ne sont pas incompatibles, mais la seconde affirmation est primordiale et impérative. 

L’amour du Christ nous saisit quand… Il revient à chacun de finir la phrase pour lui-même et d’affirmer ce qui est primordial pour lui. Que notre eucharistie nous permette de discerner à frais nouveaux jusqu’où va l’amour du Christ pour nous ! Qu’elle nous donne la force d’y répondre par un art de vivre conforme à notre foi : alors l’amour du Christ pourra saisir encore le cœur des hommes et renouveler le monde. Amen.