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Ce blog voudrait vous permettre de vivre un chemin spirituel au rythme de la liturgie de l'Eglise catholique.

Les méditations s'appuient soit sur les textes bibliques quotidiens, soit sur la prière de l'Eglise.

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samedi 6 juillet 2024

14ème dimanche ordinaire B - 07 juillet 2024

 Ma puissance donne toute sa mesure dans la faiblesse.




 

 

Depuis lundi, le groupe qui assure l’adoration au Mont Sainte Odile, approfondit sa foi à partir de la saga Harry Potter. Un parcours original, sans doute, qui nous a permis d’aborder des questions aussi diverses que l’appel, la question du bien et du mal, comment vaincre le mal, la notion de don de soi et de sacrifice, ainsi que, ce matin même, la plus puissante des magies révélées dans l’œuvre de JK Rowling, une magie que, chrétiens, nous ne pouvons renier : il s’agit de l’amour ! Cette magie ne vient pas d’un sort jeté, ni d’une baguette puissante, mais des hommes et des femmes eux-mêmes. Ainsi, c’est bien l’amour de sa mère qui a sauvé Harry Potter dès sa naissance, et lui a permis de survivre au sortilège de mort prononcé contre lui par Vous-savez-qui. 

La deuxième lecture de ce dimanche n’aborde-t-elle pas à sa manière cette puissante magie de l’amour ? Il faut bien entendre Paul dans sa deuxième lettre aux Corinthiens. Il reconnaît qu’il porte en lui une écharde qui l’empêche de se surestimer. Nous ne savons pas de quoi il parle exactement, mais il est certain que c’est pour lui une limite, une blessure qui le marque et dont il a demandé à être débarrassé. La réponse de Dieu à sa demande peut sembler curieuse : Ma grâce te suffit, car ma puissance donne toute sa mesure dans la faiblesse. Ce n’est probablement pas la réponse que Paul attendait – pas de libération, pas de guérison – mais il saura se contenter de cette affirmation que la grâce de Dieu l’accompagne. N’est-ce pas la manifestation même de l’amour de Dieu que l’affirmation de la présence de Dieu à notre vie, surtout dans les moments d’épreuves ? Reprenant le vocabulaire de Harry Potter, la puissante magie dont nous bénéficions en tant que chrétiens, c’est bien cette présence aimante de Dieu qui veille sur nous, nous accompagne et nous assure de sa grâce. Cette grâce de Dieu doit nous suffire, même dans nos moments de faiblesse. Il n’y a rien de plus puissant que l’amour de Dieu. Il n’y a pas de péché assez grand et assez fort pour contrecarrer l’amour de Dieu. Il n’y a pas de péché trop grand que l’amour de Dieu ne saurait combattre et pardonner. Le même Paul écrira aux Romains que là où le péché a abondé, la grâce de Dieu a surabondé (Rm 5, 20). Ce n’est pas une permission de nous laisser aller au péché, mais une invitation à ne pas désespérer, ni de nous, ni de l’amour de Dieu quand le péché semble dominer notre vie. L’amour de Dieu sera toujours plus fort que notre péché ; il ne nous manquera jamais. 

Nous ne prendrons jamais assez la pleine mesure de la puissance de l’amour de Dieu pour nous ; nous ne pouvons que l’expérimenter, jour après jour. Cet amour nous saisit et nous transforme lentement. Ici, au mont Sainte Odile, devant le Saint Sacrement exposé, nous pouvons ressentir cet amour pour nous à travers la paix profonde qu’il nous procure. Pèlerins d’un jour ou adorateurs pour une semaine, nous touchons du doigt cet amour à l’œuvre dans notre vie, comme il fut à l’œuvre de notre bien-aimée patronne de l’Alsace que nous célébrons en ce dimanche. L’amour qui n’a jamais fait défaut à Odile, même quand son père a décidé de la faire éliminer, ne nous fera jamais défaut. Nous devons être habités de cette certitude que nous sommes profondément et éternellement aimés, avant même d’avoir seulement commencé à aimer Dieu en retour.  Accueillant la puissance de cet amour divin pour nous, nous ne pouvons que demander la grâce de savoir en témoigner à notre tour et de répandre cet amour autour de nous. Ce n’est pas quelque chose à faire quand nous aurons le temps ; ce n’est pas quelque chose à faire parce que nous n’aurons rien d’autre à faire à ce moment-là. C’est quelque chose qui s’impose à nous. Caritas Christi urget nos – la charité du Christ nous presse, écrit le même Paul dans cette même lettre aux Corinthiens ! Comment, en étant aimés absolument et inconditionnellement, ne pas aimer de même, absolument et inconditionnellement ? Serions-nous des enfants ingrats, revendiquant pour nous seuls ce que nous refusons aux autres ? Nous ne pouvons garder pour nous ce que Dieu nous partage aussi généreusement ! Comme l’écrit saint Jean dans sa première lettre : Nous devons aimer ! Il n’y a pas d’autre choix possible ! Quand j’ai lu, tout au long de la semaine écoulée, dans nos journaux, que des personnes d’origine étrangère se voit rappeler leurs origines, au point qu’elles ressentent qu’elles ne sont pas les bienvenues quand bien même elles seraient pleinement insérées depuis des années, je me dis que nous avons oublié d’aimer et que notre amour pour l’autre, différent, est en grand danger. Comment, en quelques jours, un vrai sentiment de haine a-t-il pu se développer et se répandre ainsi dans la patrie des Droits de l’Homme ? Comment une nation dont la fraternité fait partie de la devise, peut-elle ainsi manquer aussi gravement à ce qui la constitue et la définit ? La fraternité ne serait-elle plus la sœur de l’amour ? 

Ma grâce te suffit, car ma puissance donne toute sa mesure dan la faiblesse. Plus que jamais, demandons la grâce d’aimer à nouveau, profondément, absolument, inconditionnellement, toute personne qui frappe à la porte de notre cœur, à la porte de notre pays. Ne nous contentons pas de recenser et de déplorer les incidents signes d’un manque d’amour ; agissons clairement pour que l’amour dont Dieu nous aime rayonne à travers nous pour tous. Accueillons la puissance d’amour que Dieu déploie pour combler nos manques et nos difficultés à aimer. Amen.


samedi 5 février 2022

5ème dimanche ordinaire C - 06 février 2022

 Ce que je suis, je le suis par la grâce de Dieu.




        Ce que je suis, je le suis par la grâce de Dieu. J’ai bien conscience, en ces temps qui suivent la publication du rapport Sauvé, qu’il peut-être ecclésialement et politiquement incorrect de relever cette affirmation de Paul pour la proposer à votre méditation. Pour certains, elle ferait partie de ces phrases qui ont permis la mise en place du cléricalisme, source de tous les abus. Ce serait pourtant gravement trahir la pensée de Paul que d’utiliser ce verset pour justifier une position de domination. 

            Paul ne tire aucune gloire de sa mission d’apôtre. Il se défendra toujours d’avoir été à la charge de quiconque. Jamais il ne s’est fait entretenir ; jamais il n’a usé de sa place dans la communauté pour exiger privilège ou attention particulière. Bien au contraire ; il l’exprime très bien quand il écrit aux Corinthiens : Moi, je suis le plus petit des Apôtres, je ne suis pas digne d’être appelé Apôtre, puisque j’ai persécuté l’Eglise de Dieu. Il a conscience que son histoire avec Jésus avait plutôt mal commencé. L’attitude de domination, c’était avant, quand il ne connaissait pas encore le Christ, et qu’il avait exigé les pouvoirs nécessaires pour poursuivre et traquer les adeptes de cette nouvelle voie. Sa qualité d’Apôtre ne sera décidément jamais une occasion d’imposer un pouvoir, d’imposer une opinion. Saint Paul n’est pas un ‘self made man’, mais quelqu’un qui a été fait par Dieu à l’image d’un Isaïe dans la première lecture entendue, quelqu’un qui a été saisi par le Christ, à l’image de Pierre dont nous avons entendu l’appel dans l’Evangile. Ce que je suis, je le suis par la grâce de Dieu. Il a conscience aussi qu’il a été saisi par le Christ pour une seule et unique chose : l’annonce de la Bonne Nouvelle. Je vous rappelle la Bonne Nouvelle que je vous ai annoncée ; cet Evangile, vous l’avez reçu ; c’est en lui que vous tenez bon, c’est par lui que vous serez sauvés si vous le gardez tel que je vous l’ai annoncé ; autrement, c’est pour rien que vous êtes devenus croyants. Ce n’est pas là la parole d’un homme de pouvoir, mais la parole de quelqu’un qui s’est mis au service d’un Autre pour les autres. Cette Bonne Nouvelle, il y avait urgence à l’annoncer, puisque sa réception conditionne le salut de ceux qui l’entendent. Paul a travaillé pour la gloire de Dieu et le salut du monde. 

            On pourrait objecter, à la vue de l’œuvre de Paul et de son influence dans la jeune communauté, qu’il a quand même pesé lourd. Il est le premier qui a explicité la foi chrétienne, précisé ce que cela voulait dire, dans le quotidien, d’être chrétien. Il l’a fait de manière systématique, répondant avec assurance aux questions que les jeunes communautés qu’il avait fondées lui adressaient. Certes, mais il ne l’a pas fait pour faire valoir une primauté quelconque, mais bien parce que Dieu l’avait saisi et travaillait avec lui, à travers lui. Je me suis donné de la peine plus que tous les autres ; à vrai dire, ce n’est pas moi, c’est la grâce de Dieu avec moi. Ce n’est pas là une belle phrase, mais bien l’expression de sa conscience d’être au service de Dieu. Il a conscience d’agir, selon la belle expression du Concile Vatican II in persona Christi capitis (en la personne du Christ Tête). Le mot important dans cette phrase, c’est celui ajouté justement par le dernier Concile à une expression plus ancienne : le mot ‘Tête’. Ce mot rappelle qu’il n’est pas le Christ ; il est un instrument qui permet à la Tête du Corps qu’est l’Eglise d’agir dans son Eglise. Et cette tête, ce n’est jamais Pierre, Paul, François, ou qui sais-je encore ; cette tête, c’est toujours et exclusivement le Christ que les hommes comme Paul servent. 

Ceux qui servent ne peuvent jamais être celui qu’ils servent. L’œuvre de Paul, l’œuvre des Apôtres, l’œuvre des prêtres, c’est de permettre au Christ, et à lui seul, de guider, enseigner, nourrir, présider son peuple. Le prophète, l’apôtre, l’évêque, le prêtre, le diacre, mais aussi le catéchiste et toute personne investie dans l’Eglise, n’existent que par appel du Christ, appel adressé à eux par l’Eglise. Sans le Christ, sans l’Eglise, ils ne sont rien. Sans le Christ, ils n’ont personne à annoncer ; sans l’Eglise, ils n’ont personne à servir. Paul ne s’annonce pas lui-même, même quand il aura l’audace de dire : prenez-moi pour modèle ! Car aussitôt, il ajoute : mon modèle à moi, c’est le Christ ! In fine, le Christ doit être notre modèle à tous. Qu’il le soit à la manière d’un Paul ou d’un Pierre, importe peu. Il est et reste le modèle unique qu’un Paul ou un Pierre présentent avec ce qu’ils sont. Paul est plus que clair à ce sujet : Avant tout, je vous ai transmis ceci, que j’ai moi-même reçu : le Christ est mort pour nos péchés, conformément aux Ecritures, et il fut mis au tombeau ; il est ressuscité le troisième jour, conformément aux Ecritures, il est apparu à Pierre, puis aux Douze… et en tout dernier lieu, il est même apparu à l’avorton que je suis. Si même Paul a finalement été saisi par le Christ, combien plus chacun de nous peut être saisi par le Christ. Ce n’est pas Paul qui compte, c’est le Christ et son œuvre : Bref, qu’il s’agisse de moi ou des autres, voilà ce que nous proclamons, voilà ce que vous croyez. 

            Rien, dans ces grandes figures appelées par Dieu, ne justifie une prise de pouvoir ou un abus de quelque sorte que ce soit. Tout, dans leur vie, souligne la primauté du message sur le messager. Tout contribue à tourner notre cœur vers le Dieu unique et vrai, et pour les chrétiens que nous sommes, à mettre le Christ, et lui seul, au cœur de notre vie. Qu’il en soit donc ainsi ; il n’aurait jamais dû en être autrement. Amen.

samedi 20 mars 2021

04ème dimanche de Carême B - 14 mars 2021

 Retrouver une vie belle quand le péché domine ?




(Tableau d'Edouard Bendemann, Les Juifs endeuillés en exil, 1832, source internet, illustration du psaume 136)




          Toute l’histoire biblique, donc l’histoire des hommes, ressemble à une inlassable suite d’alliances scellées par Dieu avec les humains, bafouées par les hommes et leurs péchés, et restaurées par Dieu et sa grâce. Nous en avons fait l’expérience durant les trois premiers dimanches de ce carême avec l’histoire de Noé, d’Abraham et de Moïse. Le livre des chroniques, dont nous avons entendu un extrait en première lecture, nous en fait une nouvelle démonstration à l’époque de la royauté.

            Tout le temps de la royauté est une saga mouvementée. Sur les quarante deux rois dont le règne est rapporté dans la Bible, seuls sept ont droit à l’affirmation : Il fit ce qui plut au Seigneur. Le constat dressé par l’auteur du livre est réalité : tous les chefs des prêtres et du peuple multipliaient les infidélités, en imitant toutes les abominations des nations païennes. L’alliance scellée jadis avec Moïse n’est plus qu’un lointain souvenir, la Loi a été oubliée. Dieu n’est plus Dieu chez lui, nom de Dieu ! Malgré les prophètes qui n’eurent de cesse de dénoncer le péché et d’appeler à la conversion, rien ne change. C’est le temps de l’exil annoncé par le prophète Jérémie : La terre sera dévastée et elle se reposera durant soixante-dix ans. La vie belle qui était la perspective offerte par l’Alliance devient une vie de cauchemar : Nabuchodonosor déporta à Babylone ceux qui avaient échappé au massacre ; ils devinrent les esclaves du roi et de ses fils. Comment retrouver la vie d’avant le péché ? Comment revenir à cette vie belle promise par Dieu ? En retrouvant le chemin de la Loi de Dieu, en étant fidèle au souvenir de son Alliance. De lui-même, l’homme ne pourra pas restaurer ce qu’il a détruit. Le salut viendra de Dieu. 

            Pour nous, chrétiens, la source nouvelle de cette vie belle, c’est Jésus Christ, livré pour nos péchés. Dieu est riche en miséricorde, écrit Paul aux Ephésiens ; à cause du grand amour dont il nous a aimés, nous qui étions des morts par suite de nos fautes, il nous a donné la vie avec le Christ : c’est bien par grâce que vous êtes sauvés. Cette vie belle à laquelle l’homme aspire, c’est un don de Dieu, un cadeau gratuit de Dieu à notre humanité. Enfin cadeau gratuit pour nous, le Christ en ayant payé le prix par son offrande sur la croix. Il nous faut pleinement mesurer le prix de ce signe dressé dans nos églises. Il nous faut pleinement mesurer le prix de ces croix que nous portons au cou. Ce n’est pas le prix des métaux ou des bois précieux dans lesquels elles sont faites, c’est le prix du sang d’un innocent, qui a accepté de mourir pour nos péchés. C’est le prix de l’amour absolu et illimité de Dieu pour nous, qui n’a pas refusé son propre Fils, mais qui l’a livré pour nous. Le sacrifice du Christ sur la croix ne nous coûte rien, et pourtant il nous sauve. Le sacrifice du Christ sur la croix ne nous coûte rien, et pourtant il nous rachète à grand prix. C’est ce mystère qui fait le cœur de notre foi ; c’est ce mystère qui signe l’amour de Dieu pour nous, pécheurs. Là où le péché a abondé, la grâce de Dieu a surabondé (Rm 5, 20). L’amour de Dieu pour nous est tel qu’il ne peut se résoudre à laisser un seul d’entre nous aller vers la mort éternelle. C’est bien par la grâce que vous êtes sauvés, et par le moyen de la foi. Devant tant d’amour, comment ne pas être reconnaissant ? Devant tant d’amour, comment ne pas s’abandonner à la foi ? Devant la croix, pouvons-nous honnêtement douter de l’amour de Dieu pour nous ? Devant la croix, pouvons-nous honnêtement dire à Dieu : ton amour, je n’en veux pas ? Dieu a tellement aimé le monde qu’il a donné son Fils unique, afin que quiconque croit en lui ne se perde pas, mais obtienne la vie éternelle. C’est cela la vie belle qui nous est promise. Et elle commence dès maintenant, par la foi accordée au Christ, source du Salut. La foi rend notre vie belle dès ici-bas, non en nous évitant les épreuves et les obstacles, mais en nous permettant de les affronter et de les vaincre dans la force du Christ, mort et ressuscité pour nous. 

            Nous avons passé cette semaine, la moitié du chemin de carême. Nous comprenons de mieux en mieux, je l’espère, la beauté d’une vie gagnée par le Christ. Malgré notre péché, une vie belle est toujours possible dès lors que nous devenons disciples de Jésus, lui qui marche vers sa mort pour nous obtenir notre vie. Nous pouvons reprendre alors les mots de la prière qui ouvrait cette eucharistie et demander à Dieu d’augmenter encore la foi du peuple chrétien, notre foi, pour que nous nous hâtions avec amour au-devant des fêtes pascales qui approchent. Elles sont le but de notre route ; elles sont la source de cette vie belle que Dieu veut pour nous. Amen.

samedi 25 juillet 2020

17ème dimanche ordinaire A - 26 juillet 2020

Demande ce que je dois te donner.






            Demande ce que je dois te donner. Sans doute certains estiment-ils que Salomon a bien de la chance d’être ainsi interpelé par Dieu lui-même, et se disent peut-être en eux-mêmes : « ce n’est pas à moi que cela arriverait ». Au-delà de savoir si Salomon a de la chance ou non, je voudrais méditer avec vous cette demande de Dieu et comprendre ce qu’elle nous révèle de Lui et de notre rapport à Lui. Pour cela, je vous propose de voir chaque terme en lui-même. 

            Demande : c’est le premier terme de cette phrase. Et c’est un impératif. Autrement dit, une réponse est attendue. Dieu ne dit pas à Salomon : Quand tu auras le temps, tu réfléchiras à ce que tu voudrais me demander. Non, il dit : Demande. C’est-à-dire maintenant, tout de suite ! De cet impératif, je déduis que Dieu attend que jaillisse du cœur de Salomon ce qui lui est le plus utile. Il n’a pas le temps de réfléchir ; il ne lui est pas laissé de temps pour réfléchir. C’est un cri du cœur qui doit jaillir des lèvres de Salomon. Ainsi sera exprimé ce qui est vraiment essentiel pour lui. Ceci nous dit une première chose sur Dieu : il attend que nous formulions devant lui notre désir. 

            Demande : il y a là aussi comme un défi adressé par Dieu à Salomon. Une manière de dire : Ose ! Aie le courage de demander à Dieu. Et c’est peut-être cela qui nous manque le plus : le courage de nous adresser à Dieu, doublé du courage de croire que Dieu répondra. Combien de fois osons-nous vraiment crier vers Dieu ? Combien de fois osons-nous croire qu’il nous répondra vraiment ? Je pense que ce refus d’oser vient du fait que nous ne savons pas ce que nous voulons d’une part ; et d’autre part, que nous avons conscience que la demande que nous voudrions formuler est inappropriée. Quand on ne sait pas quoi demander, quand on ne sait pas si notre demande est digne d’intérêt, on s’abstient. Beaucoup pensent qu’il vaut mieux ne rien demander plutôt que d’avoir l’air ridicule devant Dieu avec notre demande. Pourtant, Dieu dit bien à Salomon : Demande, sans mettre aucune restriction au champ des possibles. Il attend que Salomon ose ; il attend que nous osions. C’est le deuxième enseignement de ce passage de l’Ecriture. 

            Ce que je dois : entendons-bien Dieu. Il ne dit pas : demande ce que je pourrais, ni demande ce que tu aimerais, mais bien Demande ce que je dois. Comme si Dieu était le débiteur de l’homme. Il devrait quelque chose à Salomon. Il nous devrait quelque chose. C’est ce qui me sidère le plus dans cette phrase. Dieu, l’infiniment grand, l’infiniment puissant, celui qui est à l’origine de ma propre vie, serait mon débiteur. Il me doit quelque chose. L’infiniment grand se met au service de l’homme ! L’infiniment puissant considère l’homme comme son égal et non comme un serviteur : un maître ne doit rien à son serviteur. Reconnaissons-nous Dieu comme un partenaire de notre vie ? Le connaissons-nous assez comme celui qui veut faire partie de notre vie ? Dieu ne peut quelque chose pour nous que si nous Le reconnaissons comme celui qui peut quelque chose pour nous, avec nous. Nous avons entendu Paul dans la seconde lecture : Quand les hommes aiment Dieu, lui-même fait tout contribuer à leur bien. Et si je croise alors mes connaissances bibliques, et que je me souviens qu’aimer, c’est aussi connaître, j’en déduis que si je ne connais pas Dieu vraiment, je ne l’aime pas vraiment ; et si je ne l’aime pas vraiment, j’annule la possibilité que Dieu a de faire quelque chose pour moi. Quand les hommes aiment Dieu (comprenons bien quand les hommes connaissent Dieu), lui-même fait tout contribuer à leur bien. En interrogeant Salomon comme il le fait (Demande ce que je dois), Dieu interroge l’amour que Salomon lui porte ; Dieu interroge la connaissance que Salomon a de ce Dieu dont il devient le représentant auprès de son peuple. Depuis que ce peuple a réclamé un roi pour être comme les autres nations, Dieu a donné un roi qui gouvernerait le peuple selon le cœur de Dieu ; en tout cas, c’est la théorie. La pratique, ce ne sera pas toujours cela ! Nous apprenons donc une troisième chose : nous devons sans cesse approfondir notre relation à Dieu et notre connaissance de Dieu ; ainsi nous l’entendrons nous dire, comme à Salomon : Demande ce que je dois

            Te donner : c’est le dernier terme de l’intervention de Dieu. Là encore, il ne dit pas : demande je que je dois faire, mais bien ce que je dois te donner. Donner, cela signifie que cela est gratuit et sans retour. Ce n’est pas un prêt ; ce n’est pas une négociation : je te donne si toi tu fais ou dis ou donnes en échange. Demande ce que je dois te donner. Point. Cela signifie que Dieu a quelque chose pour nous ; il fut un temps, nous aurions dit que Dieu a des grâces qu’il veut nous donner. Et il donne selon nos besoins propres. Il ne donne pas à Thomas ce dont Jacques a besoin. Demande ce que je dois TE donner. C’est un cadeau personnel, fait sur mesure. Il nous faut donc bien savoir ce dont nous avons le plus besoin. Et nous voici donc face à Dieu, sommés de dire celui qui, parmi tous nos désirs parfois contradictoires, est le plus important pour nous, au point que Dieu n’a pas d’autre choix de que nous le donner. 

            Demande ce que je dois te donner. Voilà que ce qui pouvait nous apparaître comme une chance, nous semble soudain comme un piège dressé devant nous. Que vais-je bien pouvoir demander, sachant que ma demande révèlera à Dieu pour qui je le prends. Est-il le magicien qui rend possible mes rêves les plus fous ? Est-il le banquier qui me donnera l’argent dont j’ai besoin, sans que j’aie à me fatiguer pour l’obtenir ? Est-il le prestataire des services que je suis en droit d’attendre de la part de quelqu’un dont on m’a dit qu’il pouvait tout ? Ou est-il celui qui m’aime et me connaît mieux que moi-même et qui révèle au secret de mon cœur ce qui m’est le plus important pour que je l’exprime et le demande simplement ? Le Dieu que je prie, est-il le Dieu que j’aime ou le Dieu dont j’ai peur ? Le Dieu que je prie, est-il le Dieu avec qui je fais alliance ou le Dieu que j’utilise selon mes besoins ? Dieu est au service de l’homme, je l’ai dit plus haut ; mais au service de l’homme qui le connaît, au service de l’homme qui l’aime, au service de l’homme qui se met lui-même au service de Dieu et de ses frères. La réponse de Salomon à la demande singulière de Dieu révélait le désir de Salomon de servir correctement Dieu et ce peuple dont il est devenu roi ; c’est pour cela qu’il a été exaucé et qu’il a reçu encore plus. Que son histoire nous serve d’exemple quand nous nous présentons devant Dieu pour répondre à sa question : Demande ce que je dois te donner. Amen.


(Icône Russe, Le Roi Salomon, 17ème siècle, Monastère de Kizhi - Russie) 

 

 








samedi 7 juillet 2018

14ème dimanche ordinaire B - 08 juillet 2018

Ma grâce te suffit !





Qu’y a-t-il de commun entre Ezéchiel, Jésus et Paul de Tarse ? Ils vivent à des époques différentes, ne se sont jamais rencontrés, et pourtant, ils partagent la même réalité : à un moment ou à un autre de leur mission, bien qu’envoyés par Dieu, ils ont échoué. Les hommes ne les ont pas suivis ; les hommes ne les ont pas écoutés. Il serait alors facile d’accuser les autres, ceux qui n’ont pas voulu écouter. Pour Ezéchiel, accuser le peuple, sourd à toute parole venant de Dieu ; pour Jésus, accuser ceux de son village qui ne l’accueillent pas comme il se doit ; pour Paul, accuser les chrétiens de Corinthe qui contestent son autorité. Nous pourrions le faire, mais cela nous amènerait quoi, à nous qui écoutons ces textes des siècles plus tard ? Et pourquoi la liturgie nous fait-elle lire ces récits d’échecs ? 

La réponse se trouve dans la deuxième lecture. C’est le Christ qui parle à Paul : Ma grâce te suffit, car ma puissance donne toute sa mesure dans la faiblesse. Paul nous invite ainsi à nous tourner d’abord vers le Crucifié, signe suprême de la faiblesse humaine. Là sur la croix, il ne peut plus rien ! Et pourtant, c’est bien là, sur la croix, que Dieu va manifester sa puissance. Il se sert de cet échec apparent pour faire triompher la vérité. Celui qui est crucifié, exposé aux moqueries, celui-là est plus puissant que la mort même. Le Dieu auquel nous croyons n’est pas le Dieu des forts et des puissants, il est le Dieu des humbles, le Dieu chanté par Marie dans le Magnificat ; il est le Dieu qui prend en pitié l’humanité pécheresse pour lui faire découvrir son amour, son pardon et la puissance de sa bonté. 

Ma grâce te suffit ! Voilà qui vaut encore pour nous aujourd’hui. C’est une invitation à découvrir que le salut est un don qui nous est fait et non le résultat de nos vertus, de nos efforts, de nos prières. Si la grâce de Dieu suffit, si le salut est offert, alors il nous faut accueillir cette grâce, nous ouvrir au don du salut. Il n’y a pas d’orgueil à en tirer. Accueillir la grâce, s’ouvrir au salut, c’est reconnaître que j’ai besoin d’être sauvé ! Reconnaître que, sans l’aide de Dieu, je suis faible, démuni. C’est reconnaître, comme Paul, notre faiblesse. Accueillir le salut, accueillir la grâce de Dieu, c’est accepter de n’être pas parfait et d’avoir besoin de Dieu : une attitude à mille lieux de ce que prône notre société moderne. 

Ma grâce te suffit ! Dans sa grande bonté, Dieu a disposé dans son Eglise les sacrements qui la font vivre et progresser dans la connaissance de Dieu. Le sacrement qui dit le mieux la nécessité pour l’homme d’accueillir la grâce de Dieu, est certainement le sacrement de la réconciliation. N’est-ce pas dans la confession que je reconnais le mieux mes limites, mes travers, mes manques ? N’est-ce pas dans la confession que je reconnais ce que Dieu fait pour moi, jour après jour ? N’est-ce pas dans la confession que je m’ouvre le mieux à cette grâce qui vient me remplir de Dieu pour laver en moi ce qui était souillé par le péché et rétablir en moi l’image et la ressemblance de Dieu que le péché avait obscurci ? La grâce de Dieu, c’est bien de nous aimer encore alors que, sans cesse, nous nous éloignons de lui ! La grâce de Dieu, c’est bien de nous aimer à cause de notre péché. Parce que, sans lui, nous risquons de nous soumettre aux forces du Mal qui nous traversent, Dieu vient nous dire son amour au cœur même de notre détresse, au cœur même de nos faiblesses, pour que, même là, sa puissance puisse agir en nous. 

Ma grâce te suffit ! C’est aussi cette parole que nous devons garder à l’esprit lorsque les difficultés de la vie semblent s’acharner sur nous. Aucune épreuve ne peut nous écraser si nous la vivons avec Dieu ! Sa grâce, c’est justement de veiller sur nous en tout temps : si nous affrontons nos épreuves avec lui, nous trouverons en lui notre victoire puisque, en Jésus, mort et ressuscité, Dieu a vaincu tous les obstacles qui nous tenaient éloignés de lui. Même notre mort n’est plus un obstacle à la rencontre avec Dieu si nous la vivons dans la foi au Christ crucifié et ressuscité. Rien ne peut plus nous séparer de l’amour de Dieu qui est en Jésus. 

Ma grâce te suffit ! En ces temps difficiles où nous sommes, il nous est bon d’entendre Dieu nous dire qu’il est ainsi toujours avec nous. Nous n’avons pas à craindre nos échecs, ni les difficultés de la vie, mais à redécouvrir, à l’école de Paul, que notre force est en Dieu. Comme lui, nous pouvons reconnaître que c’est lorsque je suis faible, c’est alors que je suis fort ! Amen.

 

 

 

samedi 10 mars 2018

04ème dimanche de Carême B - 11 mars 2018

La croix, signe de la miséricorde de Dieu pour nous.






Nous voici déjà bien avancé dans le temps du Carême. Plus de la moitié du chemin est parcouru. Et plus nous progressons, plus nous sommes confrontés au noyau dur de notre foi : la croix du Christ. Elle est, et sera toujours, la pierre d’achoppement, scandale pour les uns, folie pour d’autres, signe de l’amour de Dieu pour nous. Notre salut vient de la croix du Christ, offert par amour, que cela plaise ou non. C’est ce que nous enseigne la deuxième lecture de ce dimanche. 

Lorsque nous entendons Paul dans sa lettre aux Ephésiens, nous constatons qu’il situe d’abord notre salut dans l’axe de la miséricorde de Dieu. Dieu est riche en miséricorde, affirme-t-il d’entrée de jeu. Sa richesse dans la miséricorde se doit de surpasser notre richesse dans le péché. Je sais bien qu’il n’est plus de bon ton aujourd’hui de souligner nos manques, nos péchés : mais comment être touché par la grâce de Dieu, comment accueillir Dieu et sa miséricorde, si nous ne regardons pas honnêtement notre vie ? Ouvrir notre cœur et notre vie à Dieu, c’est faire la vérité sur notre vie en exposant à son regard d’amour et de miséricorde notre condition pécheresse. Non pour nous humilier devant Dieu, mais pour mieux accueillir les dons qu’il nous fait, pour mieux accueillir son salut. Parce que Dieu nous aime tellement qu’il nous veut sauvés, c’est-à-dire libérés des entraves du Mal et de la Mort, pleinement vivants.  

En relisant l’histoire sainte du peuple d’Israël dans le Premier Testament, nous observons que la miséricorde de Dieu va jusqu’à se servir d’un païen – le roi Cyrus – pour venir en aide à son peuple et lui manifester sa grâce. Rien n’empêchera Dieu de faire grâce à ceux et celles qui se tournent vers lui avec un cœur humble et sincère ; rien n’empêchera Dieu de faire grâce à ceux et celles qui se tournent vers lui en reconnaissant leur péché. Nous connaissons l’immense amour de Dieu pour nous ; nous connaissons la route à suivre pour accueillir cette miséricorde ; nous connaissons le remède à notre Mal. Pourquoi dès lors avoir tant de mal à prendre la route et à nous convertir ? Pourquoi avoir tant de mal à employer le bon remède qu’est le sacrement de la réconciliation, dans cette forme précise qu’est la rencontre en cœur à cœur avec Dieu à travers l’un de ses prêtres ?  Dieu attend chacun de nous personnellement pour lui manifester les trésors de grâce qu’il tient en réserve.  

Paul insiste : c’est par la grâce que vous êtes sauvés. Cela ne vient pas de vous, c’est le don de Dieu. Cela ne vient pas des actes ; personne ne peut en tirer orgueil. Paul, dès le début de son ministère, lutte contre une religion de l’effort et de la sueur, une religion extérieure au cœur de l’homme. Rien de ce que nous pourrons faire, en dehors d’une vraie conversion et d’une vraie reconnaissance de notre besoin de Dieu, rien donc ne nous sauvera. Il y a à accueillir Dieu et sa grâce dans notre vie. Et nous manifestons cet accueil par notre art de vivre, car il y a bien un art de vivre chrétien, c’est-à-dire une manière chrétienne d’aborder la vie avec ses joies et ses peines. Il y a bien une manière chrétienne d’aborder la morale. Il y a bien une manière chrétienne d’aborder les relations humaines. Tout ce qu’il nous est donné de vivre, nous avons à le vivre avec le Christ, comme le Christ. En nous donnant son Esprit, Dieu lui-même nous donne de vivre comme le Christ, entièrement donné à Dieu et à nos frères. Il nous donne même son Esprit pour que nous puissions comprendre l’œuvre de salut réalisée en Jésus. Il nous donne son Esprit pour que là, au pied de la croix, nous découvrions l’amour de Dieu à l’œuvre. Tout est donné pour que le croyant puisse reconnaître ce que Dieu fait pour lui par Jésus Christ ; tout est donné pour qu’il puisse suivre le Christ sur ce même chemin. Nous n’avons donc pas à craindre la route ; le Christ l’a ouverte pour nous. Nous n’avons pas à craindre les épreuves ; le Christ les a vaincues pour nous. Nous n’avons même plus à craindre la mort ; sur la croix, le Christ la met à mort ; par delà la croix, le Christ nous ressuscite et nous partage désormais sa vie. Voilà ce que fait l’immense amour de Dieu pour nous. Voilà le mystère que nous avons à méditer et à accueillir.  

Dieu nous aime : c’est la vérité que la croix proclame ! Dieu nous veut vivant avec lui : c’est la vérité que le passage par la croix nous révèle ! Rien ne peut détourner Dieu de son amour pour nous et de sa volonté de nous sauver, si ce n’est nous-mêmes, et notre refus de le laisser entrer dans notre vie. Le Christ crucifié est notre route ; le Christ ressuscité est notre lumière. Venons à la lumière pour qu’il soit manifeste que [nos]œuvres ont été accomplies en union avec Dieu. Venons à la lumière et vivons dans la vérité. Amen.
(Dessin de M. Leiterer)

samedi 19 août 2017

20ème dimanche ordinaire A - 20 août 2017

Une miette de grâce suffit pour être sauvé.






Mais quelle mouche a bien pu le piquer, Jésus, pour qu’il agisse et réponde ainsi à cette femme ? Est-ce parce qu’elle est femme ? Ce n’est pourtant pas la première femme qu’il rencontre, ni la première femme qui s’adresse à lui pour obtenir une guérison ! Est-ce parce qu’elle est étrangère ? Ce n’est pas davantage la première étrangère qui s’adresse à lui pour obtenir une faveur ! Pourquoi faire la sourde oreille ? 
 
Les disciples de Jésus ne font guère mieux. Face à cette femme qui implore Jésus en reconnaissant sa seigneurie et sa filiation davidique (donc sa qualité de Messie, d’envoyé de Dieu), ils ne demandent pas à Jésus d’intervenir pour des motifs humanitaires, ni pour montrer sa grandeur et sa force, mais bien parce qu’elle les poursuit de ses cris ! Trop, c’est trop : fais quelque chose, mais qu’on ne l’entende plus ; qu’elle se taise ! 
 
Reconnaissons-le : nous avons du mal à comprendre cette histoire, et le fait qu’elle se finira bien n’y change rien. Fallait-il que Jésus rappelle à ce moment-là que le salut était d’abord pour Israël, et que c’est pour son peuple seulement qu’il est venu ? Je n’ai été envoyé qu’aux brebis perdues de la maison d’Israël. Jésus ne s’intéresse-t-il donc plus qu’aux gens bien nés, issus des douze tribus d’Israël ? Devant l’insistance de la femme prosternée devant lui (Seigneur, viens à mon secours), la réponse de Jésus n’est-elle qu’un jeu pour éprouver ses Apôtres (que vont-ils faire, que vont-ils dire si j’agis ainsi ?) ? Il n’est pas bien de prendre le pain des enfants et de le jeter aux petits chiens. Tout cela n’est-il qu’une manière d’éprouver cette femme (Jusqu’où ira-t-elle ?) ? Pour les disciples, nous ne savons pas grand-chose, à part qu’ils sont sensibles des oreilles et qu’ils veulent que cela s’arrête. La femme, par contre, ne se laisse pas démonter. Elle reconnaît la primauté d’Israël : Oui, Seigneur ! c’est-à-dire : c’est vrai, Seigneur, mais justement, les petits chiens mangent les miettes qui tombent de la table de leurs maîtres. Autrement dit, il y en aura bien assez pour tout le monde, sans rien prendre aux premiers. C’est comme si elle rappelait une évidence : le salut de Dieu déborde toujours ; la grâce de Dieu est sans frontière, sans limite. Il y en aura forcément un peu pour les autres, pour ceux qui ne sont pas assis à la bonne table. Une miette de grâce suffirait pour que ma fille soit guérie ! Sinon pourquoi Jésus se promènerait-il en pleine zone étrangère, dans la région de Tyr et de Sidon, bien loin finalement de chez lui ? S’il vient en terre païenne, n’est-ce pas qu’il a un message pour eux aussi ? 
 
La foi de cette femme étant éprouvée, la guérison demandée a lieu : Femme, grande est ta foi ; que tout se passe pour toi comme tu le veux ! Nous retrouvons là le Jésus que nous aimons bien, celui qui manifeste le salut de Dieu à tout homme, qu’importe ses origines, qu’importe sa foi première. Si quelqu’un vient vers Jésus, sachant qu’il peut quelque chose pour lui, il recevra de lui ce qu’il lui faut. Jésus rappelle aux siens qu’il ne remet pas en cause la primauté d’Israël dans l’œuvre de salut de Dieu. Paul le redira à sa manière dans la lettre aux Romains : les dons gratuits de Dieu et son appel sont sans repentance : Dieu ne regrette pas d’avoir choisi Israël, il ne revient pas sur les promesses de salut faites à son peuple. Mais ce salut a été étendu. L’appel d’Israël était bien d’être lumière pour les nations. Voici que ces nations sont prises à leur tour dans ce mouvement de miséricorde que Dieu accorde à son peuple. Au bout du compte, ce que Dieu veut, c’est faire miséricorde à tous ceux qui crient vers lui. Une miette de grâce suffit pour que tous les hommes soient sauvés. 
 
Ces miettes de grâce nous en usons liturgiquement dans la prière des fidèles, la prière universelle. En effet, si nous commençons toujours par prier pour l’Eglise et si nous terminons toujours par prier pour notre communauté, nous ouvrons toujours cette prière à tous les hommes. Nous y faisons une place pour ceux qui croient et ceux qui ne croient pas, pour ceux qui sont comme nous et ceux qui nous diffèrent. Et il est bon qu’il en soit ainsi. Nous ne pouvons pas nous replier sur nous-mêmes ; nous ne pouvons pas faire comme si le salut n’était que pour nous qui sommes nés au bon endroit, partageons « la bonne foi » et que sais-je encore. Nous les portons devant Dieu parce que nous savons que les miettes de sa grâce et de sa miséricorde peuvent sauver le monde ; nous les portons devant Dieu comme nous-mêmes avons été portés devant Dieu pour qu’une miette de sa grâce change notre vie. 
 
Avec cette Cananéenne, crions vers Dieu notre détresse. Avec cette Cananéenne, réjouissons-nous que des miettes de grâce soient tombés de la table du peuple choisi. Pour toutes les Cananéennes d’aujourd’hui, laissons généreusement tomber de notre table des miettes de la grâce de Dieu : ne soyons ni des gardiens jaloux de cette grâce, ni des obstacles à cette grâce de salut que Dieu veut accorder à tous ses enfants. Une miette de la grâce de Dieu : c’est si peu, c’est beaucoup, c’est tout. Amen.

(Détail d'un dessin de Jean-François KIEFFER, in Mille images d'évangile, éd. Les Presses d'Ile de France)

dimanche 25 juin 2017

12ème dimanche ordinaire A - 25 juin 2017

Rendre grâce à Dieu.
(Homélie donnée à l'occasion de mon jubilé d'argent dans ma paroisse d'origine)






C’est bien que vous soyez devenus prêtre, l’Eglise en a besoin ; mais mon fils fera quelque chose de plus intelligent de sa vie. Ces paroles ont été prononcées il y a vingt-cinq ans, dans cette église, à la fin de ma première messe. Peut-être portent-elles la responsabilité de ma tendresse particulière pour le prophète Jérémie, ce prophète à qui Dieu demande toujours d’être en contradiction avec l’esprit du monde, l’esprit de son temps. En cette messe d’action de grâce à l’occasion de mon jubilé d’argent, ma première action de grâce va à cette personne, car elle m’a donné, avec ces mots, le courage d’être ce que je suis, et de l’être pleinement. Prêtre, je le suis devenu en réponse à un appel ; prêtre, je le suis resté, conscient de réussir pleinement ma vie, puisque c’est là que le Christ me voulait. Ce que la liturgie de ce dimanche ne cesse de proclamer à travers chaque lecture, je l’ai expérimenté dans ma propre vie. Dieu a été à mes côtés tel un guerrier redoutable. J’ai cette conscience d’avoir été protégé, porté, désiré et d’être toujours et encore, malgré mes faiblesses et mes échecs, profondément aimé. Il n’y a pas de plus beau motif de rendre grâce aujourd’hui, pour moi et pour chacun de nous : nous sommes tous profondément aimés de Dieu. 
 
Paul développe la grandeur de l’amour de Dieu pour nous dans l’extrait de la lettre aux Romains que nous avons entendu. Il est dommage que trop souvent, nous n’entendions ou ne réagissions qu’à la première partie de l’extrait. Il a donné naissance à toute la réflexion de l’Eglise sur le péché des origines. Mais ce texte contient plus que cela, plus grand que cela. Il contient la trace de la grâce originelle, cette grâce venue du Christ, de son sacrifice consenti pour notre vie. Nous avons cette certitude que le péché, originel ou actuel, n’aura jamais le dernier mot. Le dernier mot de l’Histoire sera la grâce que Dieu offre à tous et à chacun. Le dernier mot de l’Histoire, ce sera un geste d’amour offert, n’attendant en retour que notre oui, notre accueil libre et consentant à cet amour. Rien n’a plus d’importance que cela. Rien ne doit davantage être proclamé que cela. L’amour dont Dieu nous aime, sans que nous ayons fait quoi que ce soit pour le mériter. Il nous aime simplement parce qu’il est Dieu, parce que c’est lui, parce que c’est nous. Le jour où cela cessera d’être vrai, il nous faudra changer de Dieu, ou chercher Dieu à frais nouveaux. Parce que si Dieu n’est pas Amour, il n’est pas Dieu, il n’est rien, et nous ne serions être obligés en rien vis-à-vis de lui. 
 
Jésus ne nous assure-t-il pas lui-même de cet amour de Dieu pour nous lorsqu’il nous affirme que les cheveux de notre tête sont tous comptés et que nous valons bien plus qu’une multitude de moineaux ? Oui, nous avons du prix aux yeux de Dieu ; nous comptons pour lui ! En cette célébration qui marque aussi la fin de votre année pastorale, voilà une parole forte, une parole qui donne du prix à ce que vous êtes, à ce que vous vivez que ce soit en paroisse, en famille, au travail, à l’école. Ce que vous faites, ce que vous vivez, cela compte pour Dieu. Et cela compte d’autant plus si c’est marqué du sceau de son amour. Tout ce que nous vivons, tout ce que nous faisons, si nous le faisons dans la puissance de l’Esprit et la certitude de l’amour de Dieu pour nous, prend encore plus d’importance parce que cela permet à d’autres, à ceux qui nous entourent, de sentir quelque chose de cet amour de Dieu tous. Lorsque nous rendons grâce à Dieu pour une fin d’année pastorale, ou pour vingt-cinq années de sacerdoce, ayons à cœur  de rendre grâce d’abord pour tout ce que ce temps nous aura permis de vivre en amour ; rendons grâce pour tout l’amour que Dieu aura déversé sur nous ; rendons grâce pour tout l’amour de Dieu que nous aurons transmis à d’autres ; rendons grâce pour tout l’amour de Dieu que d’autres nous aurons permis de vivre. 
 
N’est-ce pas d’ailleurs le sens de chacune de nos célébrations ? Le mot  « eucharistie » signifie bien rendre grâce, qui est bien plus fort que dire merci. Lorsque le prêtre dit la prière eucharistique, il la commence par une préface, qui dit le motif pour lequel nous rendons grâce à Dieu. Et ce motif est toujours lié à ce que Dieu fait pour nous en Jésus, mort et ressuscité. C’est ainsi pour chaque préface, quel que soit le temps de l’année, quelle que soit la fête, quel que soit le motif qui nous rassemble. Nous ne rendons pas grâce pour nous, mais bien pour l’œuvre d’amour, œuvre de salut, que Dieu fait pour nous en Jésus. Voilà qui doit nous inciter à la modestie et à l’humilité. Dieu fait infiniment plus pour nous que ce que toutes nos actions pastorales pourraient bien faire pour lui. D’ailleurs, en vingt-cinq ans de sacerdoce, j’ai acquis la certitude que je ne peux rien faire pour Dieu. Je ne peux que me tenir près de lui et accueillir les grâces qu’il veut me confier jour après jour, comme jadis il a donné la manne, jour après jour, à chaque jour sa mesure. 
 
Une messe d’action de grâce, que ce soit pour un jubilé ou pour une fin d’année pastorale, n’est jamais la fin de quelque chose. C’est une étape, un moment pour nous asseoir et mesurer le chemin parcouru, pour ensuite mieux repartir, mieux recommencer à Le suivre, lui qui veille sur nous sans se lasser, lui qui nous aime sans se décourager. Rendons grâce à Dieu avec ce désir chevillé au cœur de marcher encore mieux avec lui, de vivre toujours plus par lui, avec lui, et en lui. Alors il recevra tout honneur et toute gloire pour les siècles des siècles. Amen.

(Photo prise pendant la messe de Jubilé)

dimanche 12 mars 2017

02ème dimanche de Carême A - 12 mars 2017

A cause de son projet à lui et de sa grâce !




Reconnaissons-le : il y a, dans la présentation que certains peuvent faire du Carême, une notion qui peut nous décourager si elle est mal comprise, la notion d’effort à faire. Aussi loin que je me souvienne, chaque année, les catéchistes nous parlaient des efforts à faire, des choses dont il fallait se priver, d’un truc à trouver pour montrer vraiment que nous voulions être amis de Jésus. Le plus décourageant, c’est que, quel que soit l’effort choisi, il semblait ne jamais suffire, puisqu’il fallait sans cesse recommencer, en trouver un autre l’année suivante. Cela semblait un cercle infernal, sans fin. Est-ce mon effort qui n’est pas bon ou bien Dieu qui est difficile à satisfaire ? Comment sortir de cette impasse ? 
 
Cela m’aura pris du temps pour trouver une issue et laisser là les improbables efforts de Carême. Il aura simplement fallu que je comprenne que Jésus n’attendait pas tant de moi que je renonce à des choses, mais plutôt que je fasse le bon choix. Et le bon choix, c’est lui. Tant que vous regarderez ce que vous devez quitter pour plaire à Jésus, vous serez dans une impasse. Mais dès lors que vous regardez Jésus que vous gagnez, tout le reste ne vous semble que des balayures, des riens que vous laissez volontiers pour ce trésor qu’est l’amour du Christ pour vous. Autrement dit, et pour être vraiment clair, Dieu n’attend pas d’abord des preuves de notre amour pour lui, mais plutôt une preuve que nous nous laissons aimer de lui, que nous accueillons son amour dans nos vies. N’est-ce pas là ce qu’explique Paul à Timothée lorsqu’il écrit que Dieu nous a sauvés, il nous a appelés à une vocation sainte, non pas à cause de nos propres actes, mais à cause de son projet à lui et de sa grâce ? Ce qui est premier, ce ne sont pas nos efforts, mais l’amour de Dieu pour nous, le projet d’amour que Dieu porte pour chacun. Quiconque a découvert ce projet pour lui ne peut résister ; il se laisse embarquer par Dieu, il se laisse saisir par son amour ; et ce qui semblait effort irréalisable auparavant, devient réponse amoureuse à un projet qui nous dépasse et qui nous conduit à la joie véritable. 
 
Regardez Abram lorsqu’il est choisi et appelé par Dieu. Nous ne savons rien de lui lorsque Dieu l’appelle, ni son âge, ni sa vie antérieure. Nous ne savons pas s’il a été bon, ni ce qu’il fait pour gagner sa vie. Nous ne savons même pas s’il connaissait Dieu, s’il avait l’habitude de converser avec lui. Nous savons juste que Dieu est à l’initiative d’une rencontre, à l’initiative d’un projet, et qu’Abram se lance, sans poser de question. Il ne sait pas où il doit aller, ni pourquoi la bénédiction de Dieu ne peut se réaliser que là-bas, ailleurs, au loin. Après tout, il aurait pu objecter que l’endroit où il vivait n’était pas mal non plus, et que si Dieu voulait le bénir, il pourrait bien le faire ici, où il a toute sa famille, toute sa parenté, toute sa vie. Mais voilà, quand Dieu saisit Abram, toute la vie de celui-ci est désormais en Dieu, et son bonheur ne pourra être que dans la réalisation du projet que Dieu porte pour lui. Et si pour cela il faut partir, eh bien Abram part. il renonce à tout son passé pour un avenir fait de promesses. 
 
C’est cela le temps du Carême : une mise en route par Dieu vers l’accomplissement d’une promesse. Et cette promesse n’est rien moins que notre vie, notre bonheur, notre avenir. En suivant Dieu, en nous laissant aimer de lui, nous ne quittons rien, nous ne perdons rien ; nous gagnons tout ! Et c’est cela qu’il nous faut comprendre. Dieu nous offre tout dès lors que nous répondons oui à son appel. Dieu nous offre sa vie dès lors que nous lui faisons une place dans la nôtre. En vivant avec Dieu, nous comprendrons vite  qu’il y a des choses d’avant qui ne sont pas à leur place, et nous les abandonnerons, volontiers et sans effort, parce que ce que nous gagnons est bien plus fort que ces choses, bien plus beau, bien plus apte à remplir notre vie et lui donner sens. 
 
N’est-ce pas l’expérience que font Pierre, Jacques et Jean au jour de la transfiguration ? Juste avant cet épisode, Jésus avait annoncé à ses disciples qu’il allait être livré et condamné à mourir. Il avait aussi annoncé à ses amis qu’il leur faudrait prendre à leur tour leur croix et le suivre (les fameux efforts à faire !). Peut-être les a-t-il senti désorientés, un peu perdu devant tant de choses à digérer. Alors, l’espace d’un instant, à trois d’entre eux, il se révèle tel qu’il est depuis toujours et tel qu’il sera pour toujours : dans la gloire de Dieu lui-même. A ceux à qui il vient de demander de prendre leur croix, il révèle le but, ce qu’ils ont à gagner à le suivre sur ce chemin certes exigeant : rien moins que la vie dans la gloire avec le Christ, leur maître. Je ne dis pas que cela rend la croix plus supportable, mais cela éclaire d’un jour nouveau le chemin à parcourir ; cela donne de la force et de l’espérance dans les difficultés. Cela redit le projet de Dieu pour tous et pour chacun et nous rappelle qu’il nous donne la grâce nécessaire pour le réaliser. 
 
Ne faisons donc pas des efforts de carême pour faire des efforts de carême ; mais faisons une place plus grande au Christ qui vient nous sauver. Accueillons sa grâce, accueillons sa vie en nous et nous n’aurons plus qu’une envie : lui laisser toute la place nécessaire pour que ce ne soit plus nous, ni le Mal, ni nos passions, mais lui qui vive en nous, aujourd’hui et toujours. Parce que tel est son projet à lui, tel est son amour pour nous. Amen.

samedi 20 août 2016

21ème dimanche ordinaire C - 21 août 2016

N'y a-t-il que peu de gens qui soient sauvés ?





Seigneur, n’y a-t-il que peu de gens qui soient sauvés ? J’ai beau tourner et retourner cette question dans tous les sens, j’avoue que je n’en comprends pas l’intérêt. Que veut cet homme à Jésus ? Qu’attend-t-il comme réponse ? Et nous, quand nous entendons cette page d’évangile, qu’attendons-nous ? 
 
Seigneur, n’y a-t-il que peu de gens qui soient sauvés ? Ma première manière d’aborder cette question, c’est celle du nombre. Cet homme s’intéresse-t-il au nombre de personnes qui seront accueillis en Paradis ? Est-ce une manière détournée de demander combien il y a de chambres disponibles ? On connaît des sectes qui ont défini un nombre de sauvés, s’appuyant sur le livre de l’Apocalypse de Jean, dans lequel on parle de 144 000 sauvés ! Le problème est que, depuis le temps qu’elles existent, elles n’ont pas encore atteint ce chiffre. Trois possibilités : soit elles sont mauvaises en conversion, soit elles sont mauvaises en calcul, soit les critères d’admission sont trop élevés ! Je ne sais pas combien l’Eglise compte de saints en tous genres, mais en 21 siècles, on devrait les avoir atteints. Jean-Paul II a ainsi canonisé 482 saints, béatifiés plus de 1400 bienheureux en quelques 25 années. Quant au pape François, il bat déjà tous les records puisqu’il dépasse les 830 saints à lui tout seul ! Si comme cet homme qui rencontre Jésus, vous vous intéressez au chiffre, attention, les places semblent devenir chères et rares ! 
 
Seigneur, n’y a-t-il que peu de gens qui soient sauvés ? Si ce n’est pas le nombre qui intéresse cet homme, je me demande alors, si pour lui, cette question n’est pas un moyen détourné pour savoir si lui sera sauvé. La réponse qu’il attend de Jésus est-ce quelque chose du genre : ne t’en fais pas mon ami, pour toi, j’ai tout prévu. Tu penses bien que tu seras sauvé !  Reconnaissons-le : nous sommes un certain nombre à penser ainsi. Ben quoi, je fais des efforts, je vais à la messe, je ne suis surtout pas comme mon voisin : pourquoi ne serais-je pas sauvé ? Je vous le demande ! Non, non, il faudra bien qu’il nous ouvre : nous avons mangé et bu en sa présence. Le salut ne peut échapper à ceux qui ont partagé sa table, n’est-ce pas ? Envisager la question ainsi ne donne peut-être pas de bons chrétiens, mais ça donne de bons scrupuleux et de bons politiques ! Je fais ce qu’il faut et je dois être élu ; c’est justice !  Sauf si Dieu choisit ses élus comme les français choisissent les leurs : là, c’est vraiment mal barré ! 
 
Seigneur, n’y a-t-il que peu de gens qui soient sauvés ? Je maintiens que cette question est sans intérêt ; elle est même dangereuse, parce qu’elle empêche de vivre, elle paralyse. Je ne suis pas sûr que Jésus attende de nous que nous nous transformions en scrupuleux, en zombie spirituel qui n’osent plus, ne risquent plus, ne vivent plus. La foi est aventure, la foi est risque, la foi est vie. Si je me laisse paralyser par l’obsession du chiffre, je vais à ma perte. Si je cherche à me pousser du col, je vais à ma perte. Le salut est grâce, le salut est don. Ce n’est pas une récompense à mériter, c’est un cadeau à accueillir, à accepter. Si je refuse de vivre par peur de me perdre, si je refuse d’oser par peur de me perdre, si je me refuse à risquer par peur de me perdre, je suis déjà perdu. Ce ne sont pas nos échecs qui nous perdrons, mais nos manques d’audace. Nos échecs ont cette vertu de réveiller la miséricorde de Dieu. Là où le péché a abondé, la grâce a surabondé. Cette affirmation n’est pas un pousse-au-crime, mais une certitude qui doit nous empêcher de sombrer lorsque nous tombons en chemin ; elle doit nous permettre de nous relever, et de recommencer. Il vaut mieux entrer au Paradis en passant humblement par la porte étroite que de vouloir forcer le passage par la grande porte et être refoulé par excès d’orgueil !
 
Seigneur, n’y a-t-il que peu de gens qui soient sauvés ? Plutôt que d’adresser à Jésus cette demande, adressons-lui notre prière confiante : je ne sais pas si je mérite d’être sauvé, Seigneur, mais je compte sur toi, je compte sur ton amour pour les pécheurs pour me faire grâce malgré tout. Je ne compte ni sur moi, ni sur mes forces, mais sur toi et sur ta grâce. Nous pouvons aussi reprendre les mots que nous donne la liturgie avant la communion : Seigneur, je ne suis pas digne de te recevoir, mais dis seulement une parole et je serai guéri. Comprenons bien : et je serai sauvé. Sauvé sur une parole du Christ, ni plus, ni moins. Amen.
 
(Dessin de Jean-Yves DECOTTIGNIES, in Mille dimanches et fêtes, Année C, éd. Les Presses d'Ile de France)

samedi 9 janvier 2016

Baptême du Seigneur - 10 janvier 2016

Dieu manifeste sa miséricorde en envoyant Jésus.




Le temps a passé ; l’enfant de la crèche a grandi. Qui s’en souvient ? Lorsque nous retrouvons Jésus, ce n’est pas une dizaine d’année qui nous sépare de sa naissance, mais sans doute trois ! La liturgie ne nous laisse guère le temps de nous attarder à la crèche. Ce Jésus, n’est pas venu pour rester couché dans une mangeoire ; il est venu sauver les hommes. 
 
Lorsque nous le retrouvons, Jésus a déjà été baptisé par Jean. Il s’est retiré pour prier Dieu. Et tout ce qui importe pour nous se joue là, dans ce moment d’intimité avec Dieu. En fait, tout n’est qu’intimité entre Jésus, l’Esprit Saint et la voix venant du ciel. Chez Luc, il n’y a pas de grand étonnement de Jean lorsque Jésus vient pour être baptisé ; la voix ne se manifeste pas devant tous, quand Jésus sort de l’eau. Non, tout cela se fait dans l’intimité de ce temps de prière : Jésus priait, le ciel s’ouvrit. L’Esprit Saint, sous une apparence corporelle, comme une colombe, descendit sur Jésus, et il y eut une voix venant du ciel : ‘Toi, tu es mon Fils bien-aimé ; en toi, je trouve ma joie’. Aucune invitation faite à tous pour l’écouter. Non, ce temps, cette révélation de Jésus à lui-même est un acte personnel, intime. Dieu, Père et Esprit Saint se manifeste au Fils, le manifestant ainsi à lui-même : toi, tu es mon Fils bien aimé.  Si Jésus avait pu avoir quelque doute quant à sa mission, parce qu’en grandissant le souvenir de sa naissance merveilleuse se serait estompé, voilà que le doute n’est plus permis. Non seulement Dieu l’appelle, mais Dieu encore le reconnaît comme son Fils, celui qu’il envoie dans le monde. 
 
C’est là, dans cette intimité, que se cache la miséricorde de Dieu. Dans le secret d’une vie, Dieu se manifeste, se révèle et révèle l’homme à lui-même. Désormais liés, Dieu et l’homme ne font plus qu’un, par une grâce venant de Dieu lui-même. Ce qui est vrai de Jésus, l’est de nous. Nous sommes, par notre baptême, révélés à nous-mêmes comme fils du Père, frère de Jésus, appelés à vivre sous l’impulsion de l’Esprit Saint, non pas à cause de la justice de nos propres actes, mais par sa miséricorde. Notre filiation divine est à l’initiative de Dieu ! Notre salut est à l’initiative de Dieu ! Dieu n’a pas attendu que nous soyons bons pour nous adopter ; Dieu n’a pas attendu que nous soyons saints pour nous sauver. S’il avait attendu, je crains fort que c’est nous qui attendrions encore notre adoption et notre salut ! En envoyant son Fils dans le monde au temps fixé par lui seul, indépendamment de la fidélité de l’homme à son Alliance, Dieu manifeste sa miséricorde et sa consolation au peuple de pécheurs que nous sommes, pour nous faire entrer, par sa seule volonté, dans sa vie marquée du sceau de l’éternité. Nous n’avons qu’à accueillir cette miséricorde et à en vivre désormais, en la partageant autour de nous. La miséricorde de Dieu en notre faveur n’est pas un don à garder pour nous, même si ce don est fait dans l’intime de notre vie ; au contraire, entraînés par la miséricorde que Dieu nous fait, nous avons à devenir des instruments de sa miséricorde afin qu’elle soit connue de tous, en tous lieux, en tous temps. Ce que nous avons obtenu par grâce, nous devons nous en montrer digne par notre vie. En ce jubilé de la miséricorde, il me semble bon de le rappeler. 
 
Puisque le salut nous est offert gratuitement par Dieu, puisque c’est la miséricorde de Dieu qui fait de nous ses fils, la liturgie a bien raison de nous faire prier ainsi au terme de notre célébration en ce jour de fête : Nourris de ton eucharistie et sûrs de ta bonté, nous te prions, Seigneur : accorde à ceux qui sauront écouter ton Fils unique de mériter le nom de Fils de Dieu, et de l’être vraiment. Ainsi notre désir de vivre avec Dieu rejoindra le désir de Dieu de nous sauver, et nous ne ferons plus qu’un avec lui, pour toute éternité. Amen. ^
 
(Dessin de Jean-Yves DECOTTIGNIES, in Mille dimanches et fêtes, Année C, éd. Les Presses d'Ile de France)

samedi 4 juillet 2015

14ème dimanche ordinaire B - 05 juillet 2015

Un échec, c'est grave docteur ?





Parce que Jésus est le Messie, le Sauveur, le Fils de Dieu, on a souvent tendance à penser que tout est facile pour lui ; même le chemin de croix n’aurait été pour lui qu’une promenade de santé. Après tout, il ne craignait pas grand-chose puisqu’il avait lui-même annoncé sa mort et sa résurrection. La croix ne serait donc qu’un mauvais moment à passer, si peu en comparaison de la gloire qui était sienne. Vraiment, pour certains, tout réussit à Jésus ; l’échec, il ne connaît pas. Et pourtant ! 
 
Pourtant, c’est bien à un échec de Jésus que nous assistons dans l’évangile de ce dimanche. Un échec d’autant plus retentissant qu’il a lieu chez lui, là où tout aurait dû bien se passer. Jésus se rendit dans son lieu d’origine… et là il ne pouvait accomplir aucun miracle. Et pour cause, ils en sont tous à s’interroger et sans doute à le jalouser un peu : D’où cela lui vient-il ? Quelle est cette sagesse qui lui a été donnée, et ces miracles qui se réalisent par ses mains ? N’est-il pas le charpentier, le fils de Marie, et le frère de Jacques, de José, de Jude et de Simon ? Ses sœurs ne sont-elles pas ici chez nous ? Ceux qui parlent ainsi sont incapables de se réjouir du fait qu’avec Jésus, Dieu commence quelque chose de neuf pour tout un peuple ! Ils ne voient en lui que l’enfant du village qui ferait mieux de rester à sa place. Avec raison, Jésus s’étonne de leur manque de foi qui paralyse toute son action : là, il ne pouvait accomplir aucun miracle.
 
N’est-ce pas là une expérience que nous faisons tous un jour ou l’autre dans notre vie quand nous donnons du temps au service de l’Eglise ? Nous réussissons bien, nous travaillons pour le bien-être des autres, et ceux-là même qui devraient se réjouir avec nous sont ceux qui nous enfoncent ou se dressent contre nous. Il est bien vrai le proverbe : Seigneur, préservez-moi de mes amis ; mes ennemis, je m’en charge ! On n’est jamais trahi que par les siens ! Est-ce grave, docteur ? Faut-il se révolter ? Faut-il réagir violemment, leur donner une bonne leçon ? A regarder Jésus, il suffit de tourner les talons et d’aller ailleurs, là où l’on est attendu, là où nos talents seront accueillis. Jésus s’étonne tout juste, mais ne se révolte pas et ne se décourage pas pour autant : sa mission, il la poursuit dans les villages d’alentour. Je pense même qu’il est plutôt triste pour les gens de chez lui. 
 
Cette page d’évangile est bienvenue parce que nous sommes tous confrontés, un jour ou l’autre, à l’échec, en famille, au travail, dans nos relations sociales… La jalousie des autres peut être un frein à nos actions les meilleures. Nous n’y pouvons rien, c’est ainsi. Saint Paul lui-même constate qu’il y a quelque chose dans sa vie qui n’est pas totalement ajusté. Il parle de cette écharde dans sa chair qui est là pour empêcher qu’il se surestime. Ce n’est pas avec les autres qu’il ne réussit pas totalement ; c’est dans sa propre vie que quelque chose n’est pas comme cela devrait être. Il a même prié le Seigneur de l’en débarrasser, mais en vain. Ma grâce te suffit, car ma puissance donne toute sa mesure dans la faiblesse, s’entend-t-il répondre ! L’échec dans l’accomplissement de l’œuvre de Dieu n’est donc pas de l’ordre du péché, mais de l’épreuve qui nous purifie, qui nous rend humbles face à Dieu, face aux autres. Jésus, Paul et chacun de nous, nous ne sommes que des instruments au service du projet de Dieu. Nous servons ce projet du mieux que nous pouvons, mais la réussite du projet ne dépend pas de nous. Nous ne sommes pas tout-puissants. Nous sommes invités, en toutes choses, à nous en remettre à Dieu et à sa puissance. Nous sommes invités à mettre nos pas dans les pas du Christ : l’évangile nous montre qu’il ne réussit pas toujours ; cet échec ne sera pas son seul échec. Je pense, entre autre, à sa rencontre avec le jeune homme riche. 
 
Avec Jésus, avec Paul, acceptons d’être faillibles pour que la puissance de Dieu puisse être manifestée dans notre vie. Avec Jésus, avec Paul, poursuivons là où nous sommes attendus et prions pour ceux qui ne sont pas prêts à s’ouvrir à la grâce ; Dieu seul pourra ouvrir leur cœur, aujourd’hui peut-être, et sinon demain…
 
(Dessin de Jean-François KIEFFER, in Mille images d'évangile, éd. Les presses d'Ile de France)