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samedi 15 février 2025

6ème dimanche ordinaire C - 16 février 2025

 Dieu seul est Dieu, quoi qu'en dise l'homme !




(Vitrail du Christ dit de Wissembourg)





Maudit soit l’homme qui met sa foi dans un mortel ! Il y va fort, Jérémie, et pourtant, il nous faut reconnaître qu’il a raison et bien comprendre ce qu’il affirme. Car voyez-vous, une lecture trop rapide pourrait nous faire croire que nous avons tort de nous faire confiance. Ce n’est pas cela que dénonce Jérémie, mais bien l’idolâtrie de l’homme par l’homme ou, pour le dire autrement, que l’homme se prenne pour Dieu, en lieu et place du vrai Dieu.

C’est une tentation ancienne, et nos ancêtres grecs dénonçaient déjà ce péché suprême qui mène l’homme à sa perte. Dans la philosophie grecque, il s’agit de l’hybris, cette capacité qu’a l’homme de se laisser aller à la démesure, à l’arrogance et à l’orgueil. Bref, se laissant conduire par leur hybris, les hommes ne tardent pas à se prendre pour des dieux. Je vous invite à relire le mythe de Prométhée pour bien comprendre. Chargé par Zeus de créer l’homme et les animaux afin que les dieux de l’Olympe aient de quoi s’amuser, voilà que Prométhée donne aux humains le feu et les arts, attributs divins par excellence. Prométhée en est puni comme on sait, voyant son foie être dévoré quotidiennement par l’aigle de Zeus, et les hommes font la connaissance de Pandora et de sa fameuse boite qu’elle ne tardera pas à ouvrir, lâchant sur terre tous les maux possibles : la maladie, la guerre, l’angoisse, les peurs. 

La malédiction prononcée par Jérémie dénonce elle-aussi l’hybris de l’homme et son désir de prendre la place de Dieu. Il faut bien toujours entendre sa malédiction dans sa totalité : Maudit soit l’homme qui met sa foi dans un mortel, qui s’appuie sur un être de chair, tandis que son cœur se détourne du Seigneur. Si l’homme biblique est bien créé à l’image et à la ressemble de Dieu, il n’en est pas Dieu pour autant. S’il est cocréateur avec Dieu, il n’en est pas pour autant créateur au même titre que Dieu. Nous pouvons donc comprendre que ce que Jérémie souhaite, c’est un homme qui reste à sa place de créature et qui ne se prenne pas pour Dieu. Dieu seul est Dieu, quoi qu’en dise l’homme. Dieu seul est Dieu, quoi que l’homme puisse faire. C’est à Dieu que revient la gloire ; c’est à Dieu que revient l’adoration ; c’est à Dieu que revient notre foi. Ce n’est pas pour rien que Jérémie fait suivre sa malédiction d’une bénédiction : Béni soit l’homme qui met sa foi dans le Seigneur, dont le Seigneur est la confiance. Quand l’homme comprend sa place de créature et reconnaît la place de Dieu, il peut tout pour son bonheur et sa vie. Quand l’homme se prend pour Dieu, il fait tout pour son malheur et sa mort. L’homme n’est vraiment homme que face à Dieu. S’il met en vis-à-vis un autre homme, il est soit le dominant, soit le dominé, mais il n’est plus le partenaire de Dieu, celui que Dieu a fait à son image et à sa ressemblance. En voulant se libérer de Dieu qui l’a créé et qui l’aime, l’homme se soumet à l’homme qui le déteste et l’opprime. Seul Dieu, source de l’amour, aime vraiment. Seul Dieu, créateur de tout ce qui vit, veille sur l’homme. Seul Dieu, qui ne fait acception de personne, aime chacun à part égale. C’est en lui que l’homme doit placer son cœur. 

La malédiction et la bénédiction prononcées par Jérémie ne sont qu’une autre manière de reprendre la question fondamentale posée jadis par Moïse : Qui veux-tu servir : Dieu ou les idoles ? Choisis Dieu ou les idoles, la vie ou la mort, mais choisis ! De manière plus moderne, nous pourrions la formuler ainsi : veux-tu servir Dieu ou veux-tu te servir toi-même ? Fais-tu confiance à la toute-puissance de Dieu ou préfères-tu faire confiance à l’impuissance de l’homme à t’obtenir la vie et le bonheur ? Les béatitudes et les malédictions prononcées par Jésus dans l’évangile de Luc ne disent pas autre chose. Les bienheureux sont ceux qui vivent avec Dieu, malgré la pauvreté, la faim, les pleurs, la haine et le rejet. Les malheureux sont ceux qui ne comptent que sur eux, sur les biens qu’ils ont amassés ou sur les louanges reçues des hommes. Quoi qu’en disent certaines idéologies, notre terre et tout ce qui y vit ont plus à craindre des hommes que de Dieu. Ce qui se passe de l’autre côté de l’Atlantique devrait être un avertissement pour nous tous. L’hybris d’un seul peut mener le monde à sa perte. Plus il agitera sa bible comme un éventail, plus elle produira du vent. Mais pour qu’elle devienne bonne nouvelle pour tous, il lui faudra ouvrir le livre, le lire et se laisser façonner par elle. Avec un peu de chance, il se convertira et abandonnera ses idées folles qui divisent le monde. 

Maudit soit l’homme qui met sa foi dans un mortel, tandis que son cœur se détourne du Seigneur. Béni soit l’homme qui met sa foi dans le Seigneur. Les deux voies sont devant nous. A chacun de choisir, pour sa vie et celle du monde. Amen. 


dimanche 29 novembre 2020

1er dimanche de l'Avent B - 29 novembre 2020

 Notre Dieu est le Dieu de la rencontre.



             Avec ce premier dimanche de l’Avent, nous commençons une nouvelle année liturgique. Ne la considérons pas comme une année de plus à notre compteur de chrétien. Nous risquerions de passer à côté de l’essentiel ; nous risquerions de manquer la rencontre avec Celui qui vient ; nous risquerions de manquer la Bonne Nouvelle que l’évangéliste Marc vient nous partager. Il nous faut vivre cette nouvelle année avec un esprit libre, un regard neuf, une attention renouvelée à ce qui fait le contenu de notre foi. En ce premier dimanche de cette nouvelle année liturgique, il nous est rappelé que le Dieu que nous cherchons à connaître toujours mieux est le Dieu de la rencontre. 

            Avec le prophète Isaïe, nous avons beau savoir que Dieu, il est aux cieux, cela n’est pas suffisant pour l’appréhender. Au contraire, le prophète lui-même invoque Dieu, supplie Dieu de revenir visiter son peuple : Ah ! si tu déchirais les cieux, si tu descendais… Reviens à cause de tes serviteurs. Il est vrai qu’Isaïe exerce son ministère à un moment clé de l’histoire d’Israël. Le passage entendu date de l’époque du retour d’Exil. Israël avait été vaincu militairement et déporté à Babylone. Ce fut un temps difficile où l’exercice de la foi était interdit et dangereux. Mais les prophètes, qui ont accompagné l’Exil, ont invité à la patience et à la conversion. Dieu ne saurait détourner son regard indéfiniment. Viendra le moment du retour, le moment où Dieu enverra son Messie pour libérer son peuple, comme il l’avait fait jadis lorsque le peuple était esclave en Egypte. La supplication du prophète intervient dans ce contexte, à la fin de l’Exil. Et la certitude du prophète est grande : Voici que tu es descendu… Tu viens rencontrer celui qui pratique avec joie la justice. Si Dieu semble s’être éloigné de son peuple à cause de ses péchés, de ses nombreux péchés, il ne saurait rester éternellement loin de lui. Dieu ne se plaît que dans la rencontre avec l’homme ; il n’est pas comme les dieux étrangers. Son projet n’est pas de dominer les hommes, mais de faire Alliance avec eux. Si Dieu s’enfermait dans les cieux, s’il retirait sa proposition de rencontre et d’Alliance, il ne serait plus vraiment Dieu. Depuis les origines, Dieu a voulu avoir besoin de l’homme ; depuis le début de l’histoire sainte, Dieu a voulu faire de l’homme un partenaire de son œuvre. 

            Ce désir de rencontre marque la volonté de salut que Dieu porte pour l’homme. Le psalmiste complète admirablement la supplication du prophète Isaïe : Dieu, fais-nous revenir ; que ton visage s’éclaire, et nous serons sauvés ! … Réveille ta vaillance et viens nous sauver… visite cette vigne, protège-la. Quand l’homme croyant traverse l’épreuve, il a toujours cette certitude de ne pas la vivre seul, mais d’être accompagné, protégé, par ce Dieu qui est venu le rencontrer. C’était vrai du temps des prophètes, c’est vrai encore aujourd’hui. Oserai-je dire que cela est encore plus vrai depuis que Dieu a envoyé son Fils, Jésus, dans le monde pour sauver tous les hommes ? Paul l’affirme sans détour aux chrétiens de Corinthe : Je ne cesse de rendre grâce à Dieu pour la grâce qu’il vous a donnée dans le Christ Jésus… C’est lui qui vous fera tenir fermement jusqu’au bout… car Dieu est fidèle, lui qui vous a appelés à vivre en communion avec son Fils, Jésus Christ, notre Seigneur. Nous sommes au-delà de la rencontre ; Paul parle de communion, c'est-à-dire d’une union qui nous fait être-avec lui. Nous ne le rencontrons plus seulement, nous sommes avec lui, en lui, pour lui, grâce à Jésus. Les moyens d’être-avec, d’être en communion sont nombreux. Ces semaines que vous avez vécu sans l’Eucharistie, l’ont encore démontré. Parmi les manières de rencontrer Dieu, d’être en communion avec lui, il y a le service du frère, l’attention aux petits, la lecture et la méditation de la Parole de Dieu. Car Dieu est totalement présent, totalement livré dans le frère qui souffre, totalement donné dans la Parole reçue et méditée. Mais cela, pour beaucoup qui le vivent déjà, n’est pas suffisant ; d’où les demandes renouvelées pour pouvoir célébrer à nouveau l’Eucharistie, et pas seulement à pouvoir y assister devant son écran de télévision ou d’ordinateur. Là, dans le pain rompu et partagé, la rencontre entre Dieu et les hommes est à son sommet. Là, il nous livre sa vie, tout entière, pour notre salut. Là se trouve la source et la force de nos œuvres de miséricorde envers tous nos frères. Là, la Parole méditée seul chez soi trouve tout son sens. Avec le pain partagé, nous recevons la nourriture qui refait nos forces. Cela ne remet pas en cause ni la puissance de la Parole de Dieu, ni la nécessité du service. Au contraire, dans l’Eucharistie, tout cela est accompli. 

            Dans chaque paroisse de France, au cours de chaque eucharistie célébrée, il n’y aura chaque fois que trente personnes au maximum à pouvoir participer à cette rencontre avec le Dieu vivant et vrai, à avoir la joie de communier au Christ Sauveur. Mesurons la chance qui est nôtre ! Et portons dans la prière et devant Dieu, celles et ceux qui n’ont pas pu nous rejoindre. Prenons-les avec nous dans cette rencontre. Prenons aussi avec nous celles et ceux qui, de confinement en déconfinement et re-confinement, ont perdu la joie de la rencontre, le goût de la communion avec Dieu. Puisse Dieu leur rendre l’espérance du Salut et le goût de la rencontre avec leurs frères et avec Dieu. Que nos gestes barrières ne se transforment pas en barrières qui empêchent la rencontre avec nos frères et avec Dieu. Amen.


vendredi 10 avril 2020

Vendredi Saint - 10 avril 2020

Dieu nous apprend sa faiblesse.







            Car, lorsque je suis faible, c’est alors que je suis fort. Ce verset, tiré de la deuxième lettre aux Corinthiens (12, 10), nous le comprenons souvent pour nous. Et Paul l’emploie bien dans ce sens. Il redit à ses amis que, quelle que soit la situation angoissante qu’il traverse, dans sa faiblesse, il est fort de l’amour que Dieu lui porte. En ce vendredi saint, je ne peux m’empêcher de penser que ce verset s’applique aussi au Christ. Voyez-vous, j’en suis convaincu, en livrant son Fils bien-aimé, Dieu nous apprend sa faiblesse. 

            Nous avons tellement l’habitude de parler de Dieu tout-puissant que nous en venons à oublier cette réalité : devant l’homme, Dieu est faible. Il a limité sa toute puissance en donnant à l’homme sa liberté. Car l’homme est libre d’accepter Dieu ou de le refuser. Et dans ce dernier cas, Dieu ne pourra rien. En ces fêtes pascales où nous disons que le Christ, par sa mort et sa résurrection, nous ouvre le ciel, il nous faut être plus que jamais conscient que n’iront au Paradis que ceux qui le désireront. Des deux larrons crucifiés en même temps que Jésus, il ne sera dit qu’à un seul : Aujourd’hui, tu seras avec moi en paradis. Dans ces mots, dans toute la Passion, c’est toute la faiblesse de Dieu qui s’exprime. 

            La première faiblesse de Dieu, c’est l’Homme, l’Homme qu’il a créé, désiré, avec lequel il veut faire alliance. Pour cet Homme, Dieu est prêt à tout. Il suffit de relire l’histoire biblique pour s’en rendre compte. D’alliance proposée par Dieu en rupture d’alliance provoquée par les hommes, Dieu ne peut consentir à se défaire de l’Homme. C’est sans doute le prophète Osée qui nous fait approcher du plus près cette faiblesse de Dieu pour l’Homme. Bien que les hommes se prostituent devant d’autres dieux, le Dieu de l’Alliance n’a de cesse de séduire et de conquérir à nouveau son peuple, les hommes qu’il a créés, choisis, sauvés… Que nous le voulions ou non, que nous le reconnaissions ou non, il y a un lien indéfectible entre Dieu et l’Homme. 

            Et c’est la seconde faiblesse de Dieu, son amour de toujours pour cette humanité. Le geste de la Passion est d’abord un acte d’amour pour tous les hommes que Dieu veut sauver une fois pour toutes. Et c’est en Jésus, obéissant jusqu’à la mort, que l’amour de Dieu trouve son expression la plus forte, la plus parfaite. Nous pouvons alors réentendre le verset de Paul donné en introduction : Car lorsque je suis faible, c’est alors que je suis fort. Y a-t-il plus grande faiblesse que d’être cloué injustement en croix ? Y a-t-il plus grande faiblesse que d’être livré par ceux-là mêmes que vous comptiez sauver ? Sur la croix, l’histoire semble s’arrêter, le match est joué et perdu par Dieu. Son fils meurt, rejeté, abandonné, humilié. Les hommes ont signifié qu’ils n’en voulaient pas. Et pourtant, sur la croix, les plus grandes faiblesses de Dieu (l’Homme et l’Amour) vont devenir la force de Dieu. Nous avons pour nous le recul de l’Histoire et le témoignage de la foi. Nous savons que la croix, si elle est le dernier mot des hommes, n’est pas le dernier mot de Dieu. Certes, nous pouvons dire que Dieu meurt en Jésus ; et notre humanité meurt avec lui. Mais nous savons aussi que sur la croix, la Mort elle-même meurt, parce qu’elle avait oublié qu’on ne peut faire mourir l’Amour. C’est encore Paul qui l’exprimera le mieux dans l’hymne à la charité : l’Amour ne passera jamais. 

            Les hommes ont oublié que la faiblesse que Dieu avait pour eux, c’était un Amour incommensurable, indestructible. Devant la croix, il semble mis en sourdine, comme jadis au temps de l’exil. Mais justement, l’exil nous apprend que l’Amour de Dieu pour les hommes s’est renforcé dans l’épreuve jusqu’à faire revivre l’amour des hommes pour Dieu. En ce vendredi saint, les hommes ont exilé le Fils de Dieu dans un sombre tombeau, bien gardé. Mais nous pouvons bien exiler Dieu hors de nos vies, Dieu ne peut s’exiler loin de nous. La lourde pierre du tombeau ne saurait résister longtemps à la puissance de son Amour. Devant le tombeau fermé, gardons le silence. Devant la croix, mesurons à quel point Dieu nous aime. Si Dieu est faible devant l’Homme qu’il aime, l’Homme devient fort par cet Amour quand il accepte Dieu dans sa vie. Mais ça, c’est déjà une autre histoire. Elle ne commencera qu’au matin de Pâques pour ceux qui auront su entrer dans la faiblesse de Dieu pour être forts avec Lui. Amen.




(Tableau d'Arcabas, Crucifixion, trouvé sur internet)

samedi 4 avril 2020

Dimanche des Rameaux et de la Passion - 05 avril 2020

Dieu nous apprend son chemin : la condition de serviteur.









            Le Christ Jésus, ayant la condition de Dieu, ne retint pas jalousement le rang qui l’égalait à Dieu. Mais il s’est anéanti, prenant la condition de serviteur, devenant semblable aux hommes. Cet extrait de la lettre aux Philippiens donne le ton de ce qui se joue en ce dimanche des Rameaux et de la Passion. Ce qui se joue, ce n’est pas tant le premier jour des événements de la Passion ; ce qui se joue, c’est l’apprentissage du chemin de Dieu. Le salut des hommes ne se fait pas par eux ; c’est le Christ qui sauve. Mais il ne se fait pas non plus sans eux : ils doivent (nous devons) apprendre le chemin de Dieu et entrer, comme Jésus, dans la condition de serviteur. Et si je lis bien l’hymne aux Philippiens, il revient aux hommes d’apprendre de Dieu à être véritablement hommes. 

            En effet, il semblerait que ce soit là la condition première des hommes. Relisez bien ce qui est dit de Jésus : Il s’est anéanti, prenant la condition de serviteur, devenant semblable aux hommes. La compréhension que j’ai de ce verset, c’est qu’en prenant la condition de serviteur, Jésus devient semblable aux hommes. Ou, pour le dire autrement, en devenant homme, il devient serviteur. Nous devons donc bien apprendre de Jésus à être pleinement homme, en entrant dans cette condition de serviteur. C’est là notre condition première. Et les événements de la Passion, pris dans leur totalité, nous le rediront. Jésus vit cette condition dans l’obéissance absolue à son Père, en se soumettant à la loi des hommes. Ce n’est pas Dieu qui condamnera son Fils à mort ; ce sont les hommes. Ce n’est pas Dieu qui veut faire mourir son Fils ; ce sont les hommes. Ce n’est pas Dieu qui a besoin d’une preuve de la relation qui l’unit à son Fils ; ce sont les hommes qui ne cessent de remettre en cause, dans les jours qui précèdent la Passion, la filiation divine de Jésus. Il suffit de relire les évangiles de la cinquième semaine de Carême pour s’en convaincre. 

            Être serviteur : voilà qui ne semble pas déranger Jésus. Il s’inscrit parfaitement, tout au long de sa Passion, dans les prophéties faites par Isaïe, présentant le Messie sous les traits d’un serviteur qui se laisse faire, qui n’oppose pas de résistance, qui accepte tout dans une grande confiance en Dieu : Le Seigneur Dieu vient à mon secours. Si notre Seigneur et Maître s’est fait serviteur en devenant homme, ou s’est fait homme en devenant serviteur, combien plus devons-nous entrer, nous qui sommes hommes, dans cette condition de serviteur. Là se trouve la condition de notre salut. Nous ne serons pas sauvés parce que Jésus a été à la mort ; nous serons sauvés, par Jésus, mort et ressuscité, parce que nous accepterons de nous situer en disciples de ce Maître, en serviteurs de Dieu et de nos frères. C’est en acceptant d’être pleinement serviteurs, que nous deviendrons fils, à la suite du Fils unique, qui livrera sa vie dans un unique sacrifice pour tous les hommes. C’est parce que nous serons pleinement homme, donc serviteurs, que nous aurons accès au salut que Jésus propose aux hommes. Si nous refusons de vivre notre humanité dans toutes ses dimensions, y compris celle du service, nous ne pourrons pas être sauvés. Refuser la condition de serviteur revient à refuser la condition humaine, condition nécessaire pour être sauvé par Jésus. Il s’est fait homme, pleinement, totalement, pour sauver les hommes. Si nous nous comportons comme des loups, nous ne pourrons pas être sauvés, parce que nous ne sommes ajustés ni à ce qu’est notre être profond (être humain), ni à Jésus qui a pris sur lui notre humanité. Il n’y a pas d’autre choix que d’accepter d’être serviteur. 

            Prenons le temps de relire ces textes que l’Eglise propose à notre méditation en ce dimanche. Apprenons de Jésus le chemin du serviteur pour avoir notre part à sa gloire quand il aura accompli son chemin jusqu’au bout. Aujourd’hui, prenons sur nous de le suivre sur ce chemin de la Passion, de le suivre jusque bout, en hommes libres, en serviteurs fidèles, en témoins véritables. Au bout, il y a la Pâques du Christ. Au bout, il y a notre Pâques, le passage de tous les serviteurs vers la gloire des fils de Dieu rassemblés. Suivons Jésus et vivons son enseignement. Amen.




(Tableau d'Arcabas, Christ outragé, source internet)


samedi 29 février 2020

1er dimanche de Carême A - 01er mars 2020

Dieu nous apprend l'homme.







Le temps du carême, que nous avons inauguré ce mercredi, veut nous permettre un retour à Dieu, une plus grande attention à sa Parole, une meilleure connaissance de lui et de nous. Pour chacun des dimanches à venir, je voudrais nous mettre à l’école de Dieu lui-même, car il est notre premier enseignant. C’est de lui que nous pouvons recevoir les réponses à nos grandes questions. En ce premier dimanche, Dieu nous apprend l’homme. Nous pourrions aussi bien dire : Dis-moi quel est ton Dieu, je te dirai qui tu es ! Cette affirmation est bien plus qu’une formule bien balancée ; elle est une partie de notre foi. Pour le chrétien, à cause de Jésus, l’homme et Dieu sont tellement liés, qu’il est impossible de parler de l’homme sans parler de Dieu. A tel point que l’on peut dire que Dieu nous apprend l’homme, et même qu’en Jésus, Dieu nous apprend à être vraiment homme. 

Cette pédagogie de Dieu a commencé dès le premier instant où l’homme a vu le jour. Nous croyons et affirmons que l’homme est créé à l’image et à la ressemblance de Dieu. L’homme possède donc en lui une parcelle de vie divine ; il possède au fond de lui l’image même de Dieu. Et pourtant, nous dit le livre de la Genèse, l’homme cherche à être comme Dieu. Première des créatures, placé au sommet de la création pour la conduire et la gouverner, voilà que l’homme veut plus. Le discours de l’Adversaire, tel que le présente le Livre de la Genèse dans l’extrait entendu aujourd’hui, laisse entendre que Dieu voudrait maintenir une distance entre lui et l’homme pour mieux le dominer, voire l’exploiter. Face à Dieu, l’homme ne serait pas vraiment libre. Trompé par le serpent, le voilà qui s’éloigne, qui sort du cadre de l’Alliance. Et il se découvre nu sans cette fidélité à Dieu, nu et vulnérable. Par un seul homme, le péché est entré dans le monde, et par le péché est venue la mort, affirme Paul aux chrétiens de Rome. 

Dis-moi quel est ton Dieu, je te dirai qui tu es ! Heureusement que Dieu n’est pas l’homme ! Il aurait pu se mettre en colère, il aurait pu détruire sa création : il n’en fit rien ; il n’en fera jamais rien ! Dieu est tendresse et pitié, lent à la colère, plein d’amour. Il attendra le jour où l’homme reconnaîtra sa soif de Dieu ; il attendra le jour favorable pour tisser entre lui et l’humanité un lien d’alliance unique. Il nous faudrait ici relire toute la première alliance pour y découvrir cette patience de Dieu. Nous y découvririons aussi l’inconstance de l’homme, sa persistance à vouloir se couper de Dieu. A la fois l’homme reconnaît le lien étroit qui l’unit à Dieu, et à la fois il voudrait s’en défaire, tout en sachant que cela ne lui apportera rien de bon. Au bout du compte, Dieu offre son fils, Jésus. Il devient véritablement l’un de nous. En Jésus, l’homme et Dieu sont sur un pied d’égalité. En Jésus, l’homme trouve sa vraie dimension : celle d’un être aimant, capable d’aimer et capable d’être aimé. En Jésus, Dieu trouve sa véritable expression : il est celui qui permet à l’homme de se réaliser vraiment. De même que par la désobéissance d’un seul être humain [Adam] la multitude a été rendue pécheresse, de même par l’obéissance d’un seul [Jésus] la multitude sera-t-elle rendue juste, dit encore Paul aux Romains. 

Dis-moi quel est ton Dieu, je te dirai qui tu es ! Jésus a admirablement exprimé ce Dieu qu’il reconnaît comme son Père, celui qui l’a envoyé sauver le monde, au début de sa vie publique. Alors qu’il connaît les tentations propres à chaque homme, il s’appuie sur Dieu et sa parole pour résister à l’Adversaire. Le Dieu qu’il annonce est proche de l’homme ; il se fait nourriture pour lui. Le Dieu qu’il annonce est Sauveur de tous les hommes ; il prend soin de lui en toute occasion. Le Dieu qu’il annonce est plus fort que la mort et le péché ; il est le seul Dieu. L’Adversaire ne peut rien contre lui. Celui qui marche à la suite de Jésus, celui-là sert le même Dieu. Il est donc un homme libre, un homme qui sait poser les choix fondamentaux et orienter toute sa vie grâce à la Parole de Dieu. Il est certes pécheur, mais il se sait sauvé. Il reçoit de Dieu son humanité, il reçoit du Fils l’Esprit de sainteté. Il est pleinement homme parce que pleinement du côté de Dieu. La grâce de Dieu s'est répandue en abondance sur la multitude, cette grâce qui est donnée en un seul homme, Jésus Christ, précise Paul dans sa lettre aux Romains.

Dis-moi quel est ton Dieu, je te dirai qui tu es ! En Dieu seul, l’homme trouve sa vraie dimension. Ce qu’il cherche au-dehors de lui, il le trouve paradoxalement lorsqu’il plonge au plus profond de lui. Il porte en lui la vie divine, enfouie au fond de son être. Elle resplendira véritablement le jour où il sera totalement uni à Dieu, en parfaite conformité avec sa Parole d’amour. Il sera Dieu lorsqu’il sera vraiment homme. Le Christ nous a ouvert le chemin : ce carême nous est donné pour choisir de le suivre à nouveau ; ce carême nous est donné pour retrouver en nous l’image de Dieu que le péché a obscurci. Avec Jésus, faisons le choix de Dieu ; avec Jésus, faisons le choix de faire grandir le Royaume ! AMEN.

(Tableau de Cranach l'Ancien, Adam et Eve, vers 1526, The Courtauld Gallery, Londres)

mardi 25 décembre 2018

Noël : Messe de Minuit - 24 décembre 2018

Ne craignez pas !






            Une enseignante de nos écoles catholiques, qui voulait parler de Noël à ses élèves de CM2, s’était entendu répondre par un enfant : Mais Madame, votre histoire on la connaît depuis l’école maternelle. Que devrions-nous dire, nous qui sommes plus proches des cheveux blancs que des bancs d’école, et qui venons chaque année, au cœur de la nuit, célébrer le Dieu qui vient ? Que nous connaissons l’histoire, nous aussi ? Pourtant, est-elle bien la même d’année en année ? Je n’en suis pas sûr, tant ce que nous vivons, modifie ce que nous percevons. Alors, plutôt que de vous parler de Marie, Joseph et Jésus, je voudrais reprendre avec vous le message de cette fête, tel qu’il nous est donné par les anges. 

            Ce message commence ainsi : Ne craignez pas ! Ce messager de Dieu, qui ne se dérange pas pour rien en général, ne vient pas nous faire peur. Dieu ne vient pas faire peur aux hommes. Comme cela est rassurant à une époque où certains utilisent Dieu pour semer la terreur et la mort. Comme cela est rassurant après des années de discours moralisant de la part de l’Eglise et de ses représentants. Les hommes avaient toujours une bonne raison de se méfier de Dieu : ils n’étaient jamais assez ceci ou alors trop cela pour convenir à Dieu et à ses représentants. Ont-ils entendu ce message de l’ange qui se veut rassurant ? Ne craignez pas, Dieu ne vient pas vous faire misère. Ne craignez pas, Dieu ne vient pas vous demander des comptes. Ne craignez pas, Dieu ne vient pas pour vous faire mourir. 

Ne craignez pas, car voici que je vous annonce une bonne nouvelle, qui sera une grande joie pour tout le peuple. De mieux en mieux. Non seulement, il n’y a pas à craindre Dieu, mais en plus voici qu’il livre une bonne nouvelle. Dieu a choisi le camp des hommes, Dieu a choisi de se faire homme : Aujourd’hui, dans la ville de David, vous est né un Sauveur qui est le Christ, le Seigneur. A-t-on jamais entendu pareille chose ? Ce Dieu que certains craignaient, ce que Dieu que d’autres utilisaient à leur sombre profit, voici qu’il prend forme humaine et rejoint notre monde. Comme le dira saint Irénée : Dieu s’est fait homme pour que l’homme puisse devenir Dieu. Tout notre Avent nous tendait vers la réalisation de cette promesse ; tout notre Avent aboutit ici, à la crèche, avec cette certitude que nous n’avons pas à craindre Dieu. La rencontre entre l’homme et Dieu, que certains avaient confisqué pour plus tard, quand l’homme ne sera plus qu’un corps mort, voici qu’elle a lieu, au cœur de notre nuit, au cœur de cette nuit. Et c’est une bonne nouvelle ! 

C’est une bonne nouvelle parce qu’elle ouvre pour les humains que nous sommes des perspectives nouvelles. C’est une bonne nouvelle parce que cet enfant nouveau-né vient nous dire que la paix est possible ; cet enfant nouveau-né vient nous dire que la joie est possible, même au cœur de la nuit la plus profonde ; cet enfant nouveau-né vient nous dire qu’un avenir est possible pour les hommes. Il porte en lui la réalisation de toutes les promesses que Dieu a formulées au long de l’alliance. Il porte avec lui la possibilité d’un salut pour les hommes, la possibilité d’une vie qui ne finira jamais. Quand des hommes sont capables de s’extasier devant une nouvelle vie qui commence, alors ils sont capables du meilleur, alors ils sont capables de se reprendre et de construire un monde nouveau dans lequel leurs enfants seront heureux, libres et en paix. 

Cette bonne nouvelle, dans l’évangile, parvient aux bergers, aux parias de la société d’alors. Les bien-pensants, les bien-vivants n’ont rien perçu de ce grand mystère, n’ont rien perçu de cette grande nouvelle. Trop occupés, ils n’ont pas su accueillir celui qui frappait à leur porte : pas de place pour lui dans la salle commune, pas de place pour lui dans la vie de ces hommes. Ce drame n’a pas eu lieu qu’à l’époque, quand Jésus est né de Marie ; ce drame est encore le drame de tant d’hommes et de femmes, qui ne savent pas, ou qui ne veulent pas, accueillir Dieu dans leur vie. Nous en avons des échos chaque année, à l’approche de Noël, quand se pose la question de la présence de crèches dans l’espace public : pas de place pour ça ! Nous en avons des échos quand des hommes se servent de Dieu pour détruire l’homme : pas de place pour un Dieu qui aime les pauvres et les opprimés dans ce monde où ne compte que le profit de quelques-uns. A-t-il une place dans ta vie ? 

Regardez-le bien, ce petit Dieu fait homme : il a déjà les bras ouverts pour nous accueillir tous dans son amour. Il se donne à nous et veut nous attirer à lui. Allons à lui, sans crainte, et demandons-lui de nous rendre capables de lui puisqu’il s’est rendu capable de nous. Puisqu’il a su s’abaisser, il saura nous élever. Amen.

 (Enluminure de Frère Jacques)

 

 

samedi 17 février 2018

01er dimanche de Carême B - 18 février 2018

Dieu aime l'homme.








           Le temps du carême qui s’est ouvert mercredi est une occasion de reprendre les fondamentaux de notre foi. Autant donc commencer par la base : Dieu aime l’homme. C’est une affirmation qui est devenue tellement banale que je me demande si nous sommes encore capables d’en saisir toute la force. C’est une affirmation qui reste pour moi une provocation comme rarement nous en rencontrons. Seulement, nous nous sommes habitués. 

            Au commencement, l’amour de Dieu pour l’homme se manifeste dans l’acte même de la création : l’homme est le seul à être créé à l’image et à la ressemblance de Dieu, annonçant déjà un lien particulier entre le créateur et le créé. Hélas, cela ne durera pas longtemps, tant il est vrai que le créé cherche à s’affranchir d’un créateur qu’il trouve trop présent, peut-être trop puissant.  Mais de son côté, Dieu non plus ne supportera pas longtemps les incessantes valses-hésitations d’une créature qui ne sait plus ce qu’elle veut et qui contamine toute la création avec son esprit pervers et destructeur. C’est le drame du déluge. Dieu ne reconnaît plus le spectacle de sa création, et d’un geste rageur, il détruit tout, ou presque. Ayant trouvé un juste, il va préserver un « échantillon » de sa première création pour recommencer. Car c’est bien de cela qu’il s’agit : d’une re – création ! Il suffit pour s’en convaincre de lire les premiers versets du chapitre 9 de la Genèse, verset que la liturgie n’a malheureusement pas retenu. Ils nous disent en substance ceci : « Dieu dit à Noé : ‘Soyez féconds, multipliez, emplissez la terre. Soyez la crainte et l’effroi de tous les animaux de la terre et de tous les oiseaux du ciel, comme de tout ce dont la terre fourmille et de tous les poissons de la mer : ils sont livrés entre vos mains. Tout ce qui se meut et possède la vie vous servira de nourriture, je vous donne tout cela au même titre que la verdure des plantes. Seulement, vous ne mangerez pas la chair de son âme, c’est-à-dire le sang’. » La même mission que celle confiée jadis à Adam, ainsi qu’un interdit. Si Dieu avait oublié, le temps du déluge, son alliance première, il revient vite de sa fureur pour établir une nouvelle alliance, alliance définitive, au moins pour Dieu, qui s’engage à ne plus commettre l’irréparable, quoi que l’homme fasse ! N’est-ce pas là la plus grande preuve de l’amour de Dieu pour l’homme ? Un engagement à le faire vivre, à le laisser vivre, même si le projet de l’homme ne correspond pas au projet de Dieu ? Plus de destruction ! Plus de vengeance divine !  

            En Jésus, l’amour de Dieu pour l’homme va aller à l’extrême. Dans sa mort / résurrection, Jésus va au bout de l’amour de Dieu pour nous. Il va jusqu’à affronter les forces de morts pour que les hommes aient la vie ! Saint Pierre le dit dans sa première lettre : Le Christ, lui-aussi, a souffert pour les péchés, une seule fois, lui, le juste, pour les injustes, afin de vous introduire devant Dieu ; il a été mis à mort dans la chair, mais vivifié dans l’Esprit. C’est en lui qu’il est parti proclamer son message aux esprits qui étaient en captivité. Vous rendez-vous compte : Jésus a donné sa vie, non seulement pour ses contemporains et pour tous ceux qui croiraient en lui, par la suite ; mais il aussi offert sa vie pour ceux qui ne l’ont pas connu, parce que déjà retenus dans les filets de la mort. Nos frères orthodoxes l’ont bien compris, eux qui représentent la résurrection du Christ par l’icône de sa descente aux enfers. Il va jusqu’à affronter la Mort dans ses derniers retranchements pour que pas un homme ne puisse dire : il m’a oublié ! 

            L’évangile de ce dimanche est déjà une annonce de cette mission de salut de Jésus. Il est déjà une illustration de cette volonté de Jésus de ne pas fuir le mal, mais de l’affronter pour mieux le terrasser et le vaincre. Son séjour au désert, dont saint Marc nous donne un écho furtif, nous le montre tenté par l’Adversaire, vivant parmi les bêtes sauvages, servi par des anges. C’est l’image du paradis retrouvé : l’Adversaire n’est pas vainqueur, puisque, autour de Jésus, tout n’est que paix et harmonie. N’est-ce pas une Bonne Nouvelle qu’il faut annoncer à tous les hommes ? Il est venu, le temps qui réalise la promesse de Dieu. Il est venu, le temps où tous les hommes peuvent vivre en frère. Il est venu, le temps où Dieu établit sa demeure au milieu de nous. Il est venu, le temps où l’alliance entre Dieu et les hommes est devenue réalité. Désormais les hommes vont pouvoir s’engager envers Dieu comme jamais ils n’ont pu le faire, l’Adversaire étant déjà vaincu en Christ. Désormais les hommes ont part à cette victoire, obtenue par la mort et la résurrection de Jésus.  
 
            Oui, Dieu aime l’homme ! C’est peut-être banal de le dire, mais ce n’est pas banal de le croire. Tant d’hommes et de femmes vivent aujourd’hui encore comme s’ils n’étaient pas touchés par cet amour. Tant d’hommes et de femmes ne savent pas encore lire les signes de cet amour. Chrétiens, nous avons à témoigner de cet amour. Chrétiens, nous avons à en vivre, ou à commencer d’en vivre. Si l’Eglise demande pardon pour les erreurs du passé, ce n’est pas pour se donner bonne conscience, mais pour reconnaître que ses enfants ont quelquefois été des obstacles à l’amour de Dieu, et pour nous inviter à être transparents à cet amour qui nous est offert comme un don gratuit, comme un don à transmettre. Regardons courageusement notre passé pour affronter sereinement notre avenir : c’est lui qui est à vivre, c’est lui qui pourra bouleverser la vie de nos contemporains s’ils peuvent dire : voyez comme ils s’aiment ; voyez comme ils sont aimés ; moi aussi, je veux vivre de cet amour. AMEN.

(Dessin de M. LEITERER)

samedi 25 novembre 2017

Fête du Christ, Roi de l'univers A - 26 novembre 2017

Un dernier dimanche pour nous stimuler !






La parabole des vierges sages et des vierges insensées, la parabole du maître qui part en voyage et qui confie ses biens à ses serviteurs le temps de son absence : nous sentions bien, ces deux derniers dimanches, que notre foi avait un sens et que notre espérance n’était pas vaine : le Christ, qui s’en était retourné chez son Père au moment de l’Ascension ; le Christ, qui avait promis à ses disciples son retour ; le Christ donc reviendrait un jour. Et nous contemplerons sa gloire pour toute éternité… du moins si nous sommes appelés dans son Royaume. Car les deux paraboles citées nous faisaient bien comprendre qu’il y aurait un tri et que tous n’entreront pas dans la salle du banquet, que certains se retrouveraient dehors, dans les ténèbres, là où il y aura des pleurs et des grincements de dents. L’évangile de la fête du Christ, Roi de l’univers, nous avertit une ultime fois : nous n’irons pas tous au Paradis… 
 
Sans doute aurions-nous aimé un évangile plus conciliant en cette fin d’année liturgique, un évangile plus joyeux, plus dynamique, davantage capable de mobiliser nos énergies. Eh bien, c’est exactement ce que nous avons avec cette parabole que nous devons lire en entier. Il n’est pas laissé la possibilité d’une lecture brève, qui s’arrêterait après la parole du Christ adressée à celles et ceux qui connaîtront le bonheur sans fin. Nous devons entendre, en ce dernier dimanche de l’année liturgique, ce qui adviendra quand le Christ reviendra. Ce qui adviendra, c’est un jugement auquel tous les hommes sont soumis, et pas seulement ceux qui auront cru au Christ. Toutes les nations seront rassemblées devant lui, dit Jésus à ses disciples. Le jugement concerne tous les hommes ; et parce qu’il concerne tous les hommes, il ne peut pas seulement reposer sur la connaissance du petit catéchisme ; parce que le jugement concerne tous les hommes, il ne peut pas reposer seulement sur le nombre de fonds de culotte que nous aurons usé sur les bancs d’une église durant notre vie ici-bas. Le critère du jugement sera le même pour tous ; il mettra à égalité les croyants au Christ et les non-croyants au Christ. Ce critère sera l’amour que nous aurons su vivre et partager avec tous, ou du moins avec tous ceux qui auront croisé notre vie. J’avais faim, j’avais soif, j’étais un étranger, j’étais nu, j’étais malade, j’étais en prison… Voilà les situations que le Christ glorieux mettra en avant. Elles concernent les grandes souffrances des hommes et les besoins les plus vitaux des hommes : la nourriture et la boisson pour vivre, l’accueil de l’autre différent, la protection de celui qui n’a rien, ainsi que l’attention et l’amitié envers ceux qui sont isolés du fait de la maladie ou des circonstances de la vie. Elles nous rappellent ce à quoi chaque homme a droit pour vivre dans la dignité, même s’il est temporairement écarté de la communauté des hommes. Nul ne devrait mourir de faim ou de soif, nul ne devrait mourir de froid ou brûlé par le soleil par manque de vêtement pour se protéger, nul ne devrait mourir dans la rue parce qu’étranger dans le pays où il réside, nul ne devrait mourir seul parce que malade ou en prison. L’homme a une dignité que rien ne saurait lui enlever : la dignité des fils et des filles de Dieu. Comment protégeons-nous cette dignité ? Comment la valorisons-nous pour chacun ? 
 
Dans le droit fil des évangiles des deux derniers dimanches, cette parabole nous redit que le salut, ce n’est pas automatique. Dans le droit fil de la parabole des vierges sages et des vierges insensées, cette parabole du jugement dernier nous rappelle qu’il nous faut nous préparer à ce jour. Dans le droit fil de la parabole du maître qui part en voyage après avoir distribué ses biens, cette parabole entendue aujourd’hui nous redit que l’absence de mal ne fait pas un bien, et que s’abstenir de faire le bien équivaut à faire mal. Il n’était pas méchant, le serviteur qui n’avait rien fait du bien confié et qui l’a rendu en l’état au retour du maître. Ils n’étaient pas forcément méchants ceux qui se sont retrouvés à la gauche du Christ dans la parabole du jugement dernier ; ils n’ont juste pas su voir en chaque homme un frère à aimer, un frère à aider. Ils n’ont juste pas su agir en humains responsables. Le grand péché contre l’Esprit Saint, seul péché non remis, c’est peut-être la cécité spirituelle qui nous empêche de reconnaître le Christ en chaque homme lorsque nous sommes croyants, la cécité du cœur qui nous empêche de reconnaître en chaque homme quelqu’un qui a besoin de nous si nous sommes justes humanistes. Ne t’étonne pas d’être laissé de côté au jour du jugement si toi-même tu laisses de côté ceux qui attendent un geste, un sourire, une attention. Comme nous le disait déjà les paraboles des derniers dimanches, nous sommes responsables de notre jugement, nous sommes les commanditaires de la sentence qui sera prononcée sur nous. Le Christ ne pourra pas rendre lumineuse la charité que nous n’aurons pas fait exister de notre vivant. Brebis ou bouc, c’est nous qui décidons, dès maintenant, dès ici-bas. 
 
Ce dernier dimanche de l’année ne veut pas nous abattre mais nous stimuler spirituellement ; il vient nous mettre en route, en action pour qu’à travers nous, les hommes connaissent une vie meilleure dès cette terre. Un peu d’amitié, un peu de respect, un peu de partage : il n’en faut pas plus pour que les hommes vivent ; il n’en faut pas plus pour que le salut promis nous ouvre les portes du Royaume. Nous ne pouvions finir mieux notre année qu’en nous redisant ce qui nous fera vivre éternellement : l’esprit du Christ largement partagé et vécu avec tous ! Amen.    


(Dessin de M. Leiterer)

mardi 25 juillet 2017

16ème dimanche ordinaire A - 23 juillet 2017

Le juste doit être humain, comme Dieu !






Nous poursuivons l’enseignement de Jésus en parabole. Cette manière de faire permet à Jésus d’aborder les choses de Dieu avec originalité. Souvent, il est dit que cela permet une meilleure compréhension des choses. Rien n’est moins sûr, Jésus étant obligé d’expliquer clairement à ses disciples le sens des paraboles. C’était vrai dimanche dernier, cela l’est encore aujourd’hui. Mais puisque pour nous, qui avons entendu comme les Apôtres et la parabole et son explication, les choses sont claires maintenant, je voudrais m’intéresser ce matin à une autre parole entendue, celle du livre de la Sagesse. Je ne sais pas si vous y avez prêté attention, mais il y a une affirmation qui mérite que nous nous y attardions un peu. L’auteur du livre de la Sagesse affirme : Par ton exemple tu as enseigné à ton peuple que le juste doit être humain ! Ne trouvez-vous pas cela étrange ? 
 
Je m’explique : l’auteur parle d’abord de Dieu, rappelant qu’il est l’unique à prendre soin de toute chose. Ce qu’il dit de Dieu, nous pourrions pareillement le dire d’un homme puissant, d’un roi : ta force est à l’origine de ta justice, ta domination sur toute chose te permet d’épargner toute chose. Tu montres ta force si l’on ne croit pas à la plénitude de ta puissance, et ceux qui la bravent sciemment, tu les réprimes. Nous pourrions avoir là un portrait de n’importe quel dictateur qui ne supporte pas la contradiction. Il suffit de regarder ce qui se passe dans quelques pays du Maghreb ou en Corée du Nord. Reporters sans frontière a bien quelques exemples d’agissement de la sorte. Pour parler de Dieu, l’auteur du livre de la Sagesse fait ce que nous faisons souvent : nous parlons de lui à partir de nos catégories humaines. C’est commun à toutes les religions. L’auteur du livre de la Sagesse préserve la grandeur de Dieu et sa justice grâce au petit Mais qui apparaît juste après l’extrait cité. S’il parle de Dieu comme d’un gouvernant humain, il reconnaît toutefois sa sainteté et sa miséricorde : Mais toi qui disposes de la force, tu juges avec indulgence, tu nous gouvernes avec beaucoup de ménagement. Cela ne doit pas être le cas des gouvernants de l’époque. Et c’est pour cela que la phrase : par ton exemple, tu as enseigné à ton peuple que le juste doit être humain, m’étonne. J’aurais attendu que le juste soit invité à être comme Dieu, et donc moins humain. 
 
Parler de Dieu comme on le ferait d’un homme conduit à une impasse. La nuance introduite par le Mais le montre bien. La comparaison a ses limites, et vient toujours le moment où nous devons maintenir la grandeur et la miséricorde de Dieu. Il est comme…, mais en mieux. Et pourtant le juste doit être humain, selon l’enseignement de Dieu lui-même. Est-ce à dire que le seul vrai humain ce serait Dieu ? L’homme ne serait qu’un animal pensant qui devrait gagner son humanité ? Plutôt que de parler de Dieu comme d’un homme en mieux, ne devrions pas parler des hommes comme de Dieu ? La Bible, en son livre de la Genèse affirme elle-même que l’homme est créé à l’image et à la ressemblance de Dieu, et que l’homme ne connaît sa différence qu’après avoir constaté qu’il n’y a personne comme lui, une fois qu’il a nommé tous les animaux. Quand il rencontre Eve, Adam a ce cri : Voici l’os de mes os, la chair de ma chair. Il n’est pas qu’un animal pensant, il a un vis-à-vis, comme lui, différent des animaux de la terre. Tant qu’il est fidèle à Dieu, il est habité par une pleine humanité ; lorsqu’il laisse le péché entrer dans sa vie, voici qu’il ne peut plus se tenir en présence de Dieu ; voici qu’il aurait perdu une part de son humanité ? Et serait donc juste devant Dieu, celui qui la retrouve (son humanité), celui qui se montre humain ?
 
Devenir saint reviendrait donc à grandir dans notre humanité pour retrouver en nous l’image et la ressemblance avec Dieu. Dieu est le seul qui soit vraiment humain, et l’homme gagne en humanité, donc en sainteté, chaque fois qu’il est capable de ne pas écraser les autres par sa puissance, chaque fois qu’il est miséricordieux, chaque fois qu’il est indulgent… Pour progresser sur le chemin de notre sainteté, ne parlons plus de Dieu comme d’un homme en mieux, au risque de nous décourager, mais apprenons à parler de l’homme comme de Dieu, et nous retrouverons peut-être avec plus de facilité l’image de Dieu enfouie en nous. Pour devenir saint, retrouvons notre humanité première, telle que Dieu nous l’avait donné jadis, au moment de la Création. Plus nous accueillerons la grâce de la sainteté que Dieu nous offre en Jésus, plus nous grandirons dans notre humanité. Plus nous serons humains, plus nous serons proches de Dieu, proche du Royaume qu’il a inauguré en Jésus. Amen.

samedi 11 février 2017

06ème dimanche ordinaire A - 12 février 2017

Dieu propose, l'homme dispose !






Vous connaissez sans doute cette phrase de Clémenceau concernant les conflits armés : la guerre est une chose trop grave pour être confiée aux seuls militaires ! Nous pouvons la parodier aujourd’hui en affirmant que la religion est chose trop grave pour être confiée aux seuls religieux. A l’écoute des textes de ce dimanche, il semble bien que Dieu lui-même ait pris ce parti. 
 
Relisez le livre de Ben Sirac. Si tu le veux, tu peux observer les commandements, il dépend de ton choix de rester fidèle. N’est-elle pas étrange, cette affirmation ? Il fut un temps où elle aurait pu conduire un homme au bûcher. Ne remet-elle pas en cause la suprématie de Dieu sur l’homme ? Comment peut-on affirmer que l’homme est libre de croire ? Et pourtant, n’est-ce pas l’attitude juste que Ben Sirac exprime ainsi ? Nul ne saurait être obligé de croire ; nul ne saurait être obligé de suivre la loi de Dieu. Ce ne peut être qu’un choix, résultant d’une rencontre, d’une proposition amoureuse de Dieu faite à l’homme. C’est parce que Dieu aime l’homme qu’il lui donne une loi qui le mènera à la liberté parfaite, parce que c’est une loi de liberté, une loi de vie. Dieu te propose de vivre ; à toi de choisir. La vie et la mort sont proposées aux hommes, l’une ou l’autre leur est donnée selon leur choix. On peut donc affirmer que Dieu propose, mais que c’est l’homme qui dispose. Nul homme religieux ne peut transformer cette invitation fondamentale de Dieu en une obligation fondamentale. Dieu s’est toujours proposé à l’homme comme recours à tous ces maux ; mais la réponse a toujours été, et sera toujours, entre les mains de l’homme. C’est sa liberté fondamentale qu’il exerce quand il choisit de suivre Dieu. 
 
Face à cette réaffirmation de la liberté de l’homme, le discours de Jésus dans l’évangile de ce dimanche peut sembler contradictoire. La répétition du « Vous avez appris qu’il a été dit… eh bien ! moi je vous dis… » dans sa relecture de la Loi indique plutôt une restriction de liberté : plus de colère, plus d’insulte, plus de regard de convoitise, plus de serment garanti par le nom de Dieu. Pourtant, ce n’est pas le but de Jésus. Il ne vient pas changer la religion, ni la Loi (Je ne suis pas venu abolir mais accomplir) ; il vient proposer une nouvelle manière de la vivre à ceux qui veulent le suivre. Et cette nouvelle manière de vivre est marquée par le respect : le respect de l’autre dans ce qu’il est (d’où pas d’insulte, pas de colère contre le frère), le respect de l’autre dans ce qu’il vit (tu ne regarderas pas avec convoitise), le respect de la parole donnée (que ton oui soit oui, que ton non soit non). En faisant cela, il propose de nouvelles libertés qui découlent de la liberté de choisir Dieu : la liberté de refuser le mal, la liberté de ne pas propager le mal, la liberté de ne pas provoquer le mal. En poussant la loi dans ses retranchements, Jésus réaffirme la liberté de l’homme à choisir Dieu, et ce faisant à gagner d’autres libertés, parce que Dieu seul rend vraiment libre puisque lui seul, en Jésus mort et ressuscité, nous libère du Mal et de la Mort. Nous pouvons même dire qu’en réinterprétant la Loi de Dieu comme il le fait, Jésus éclaire le choix de l’homme. Il ne l’oblige pas à choisir Dieu ; il lui précise ce qu’il gagne à choisir Dieu. Il aide l’homme à poser un juste discernement. Il aide l’homme à vivre mieux. Le saut dans la foi sera toujours de la seule décision de l’homme.
 
Nous avions finalement bien raison de reprendre Clémenceau en appliquant sa maxime à la religion. Même Jésus ne s’est jamais imposé ; même Jésus n’a jamais imposé Dieu. Toujours il propose, toujours il invite, toujours il éclaire l’homme sur le désir de Dieu pour lui. A l’homme de répondre, à l’homme de choisir, une fois pour toutes : Que votre parole soit « oui », si c’est « oui », « non », si c’est « non ». Ce qui est en plus vient du Mauvais. AMEN.

samedi 19 novembre 2016

Fête du Christ, Roi de l'univers C - 20 novembre 2016

Make human great again !





« Si tu es le roi des Juifs, sauve-toi toi-même ! » Cette invective adressée au Christ crucifié annonce déjà ces nombreuses expressions du doute moderne, formulé ainsi : « Si Dieu existait vraiment, il n’y aurait pas tant de choses horribles dans notre monde ! » Pourtant, cette parole adressée au Crucifié dit à la fois toute la complexité du mystère de Dieu révélé en Jésus Christ et la difficulté de l’homme à adhérer à ce mystère. Ce que l’homme ne comprend pas est, hélas, souvent taxé d’irréel, d’inexistant !
 
A l’époque de Jésus, le peuple juif attendait un messie, un roi qui enfin rendrait à Israël son indépendance perdue il y a longtemps. A l’époque de Jésus, nombreux étaient ceux et celles qui croyaient que Jésus serait cet homme qui rendrait sa fierté et son orgueil à ceux qui furent jadis - au temps de David et de Salomon - un grand peuple (Make Israel great again !). A l’époque de Jésus, nombreux étaient également ceux et celles qui furent déçus par le refus de l’engagement politique de Jésus et qui le sanctionnèrent en réclamant sa mort en croix. S’il ne veut pas nous libérer comme nous le voulons, au moins ne nous dérangera-t-il plus ! Ont-ils seulement compris que c’est en agissant ainsi qu’ils donneraient au Christ la possibilité d’exprimer sa toute-puissance ? 
 
Aujourd’hui, nombreux sont ceux et celles qui attendent quelqu’un qui donne du sens à leur vie. Aujourd’hui, nombreux sont ceux et celles qui se soumettent à un gourou, pensant ainsi échapper à l’emprise du monde sur leur vie. Aujourd’hui encore, des hommes et des femmes attendent quelqu’un qui leur rendre leur fierté, voire leur orgueil. N’avons-nous pas vu aux Etats-Unis un président élu sous le seul slogan : Make America great again ? N’est-ce pas ce qu’attendant, pour la France, nombre de nos concitoyens à l’approche des élections présidentielles ? 
 
En ce jour où nous célébrons le Christ Roi de l’univers, nous sommes invités à redire notre foi en Celui qui a tout donné par amour pour l’homme et à redécouvrir que le Christ est venu dans le monde pour porter toutes les croix du genre humain et libérer, de manière définitive, l’humanité de tout ce qui l’empêche de vivre, de croire et d’espérer un monde meilleur. Si la liturgie nous fait méditer l’évangile de la crucifixion, c’est bien pour nous rappeler que c’est dans cet acte insensé que Jésus révèle sa véritable royauté, son véritable pouvoir sur le monde. C’est dans l’absolu dénuement, dans l’absolue injustice, dans l’absolu abaissement que Dieu peut montrer son absolue puissance, son absolue maîtrise des événements, son absolue volonté que l’homme vive, vive libéré de toute peur, vive libéré de toute souffrance, vive libéré de tout péché. Il fallait, oui, il fallait que Dieu accepte d’aller jusqu’au bout de l’aventure humaine, jusqu’au bout extrême de la souffrance humaine pour dire que désormais, cela n’arrivera plus, désormais Dieu sera avec chaque homme qui lutte, qui souffre, qui doute, qui hurle sa misère et qui attend un signe, qui attend un Sauveur. Seul un Dieu crucifié pouvait libérer un homme crucifié par tant de souffrances, tant d’injustices, tant de regards moqueurs, tant d’exclusions. Avec Jésus crucifié, Dieu prend définitivement le parti de l’homme affaibli, de l’homme rejeté, de l’homme calomnié. Sur la croix, Jésus a le choix entre se sauver lui-même, comme le lui conseille les moqueurs, ou sauver tout homme, tout l’homme, en prenant cette dernière place que personne ne veut, cette place où il est exposé, humilié au vu et au su de tous. 
 
Oui, c’est cet homme bafoué, suspendu au gibet qui devient le salut et l’espoir de la multitude. Incroyable sagesse de Dieu, folie aux yeux de l’homme, qui nous vaut aujourd’hui de reconnaître la toute-puissante royauté du Crucifié. L’instrument de honte qu’était la croix devient le signe de notre salut, de notre fierté. Ce n’est que l’aboutissement logique de toute une vie entièrement donnée aux petits et aux exclus. De la crèche à la croix, jamais cet homme n’aura cessé de proclamer sa solidarité avec tous les hommes. De la crèche à la croix, jamais quelqu’un ne l’aura détourné de sa mission première : rendre à tout homme sa dignité d’enfant de Dieu, de fils du Père éternel. Là réside sa royauté, là se trouve notre salut à tous. Parce qu’à la différence des politiques, il ne cherche pas à favoriser un pays, un clan, une tribu, mais tous les hommes ; avec le Christ, un seul slogan : make human great again ! 
 
Parce que le Christ aura été au bout de la misère humaine, tout homme – quelle que soit sa souffrance – peut se tourner vers lui et le voir partager cette souffrance pour mieux la crucifier et ainsi mieux le libérer. Désormais, chacun peut dire du plus profond de sa nuit : Jésus, souviens-toi de moi quand tu viendras comme roi ! et s’entendre répondre : Vraiment, je te le déclare : aujourd’hui, avec moi, tu seras dans le paradis. AMEN.

(Le Calvaire, Huile sur bois d'Andrea Mantegna, 1457-1459, Musée du Louvre, Paris)

samedi 6 décembre 2014

02ème duimanche de l'Avent B - 07 décembre 2014

Avec Marc, vivons un vrai commencement.




Il y a des signes qui ne trompent pas ! Lorsque nous voyons l’agitation dans nos villes et villages pour l’installation progressive des lumières de Noël, des cabanes du Marché de Noël là où la tradition existe, nous savons que le temps est proche où nous allons entrer en Avent. Dans nos paroisses aussi, les équipes pastorales nous permettent de vivre ce temps de l’attente de manière à nous mener progressivement vers la joie de l’annonce d’une naissance, celle de notre Sauveur. Mais n’allons pas trop vite : le temps de la préparation n’est pas le temps de la réalisation. 
 
L’évangile que nous venons d’entendre laisse clairement entrevoir que quelque chose de neuf se prépare. Les premiers mots de Marc que nous venons de lire le rappellent avec force : Commencement de la Bonne Nouvelle de Jésus Christ, Fils de Dieu. 
 
Commencement : il s’agit bien de découvrir, dans nos vies souvent répétitives, que quelque chose de neuf peut advenir, qu’un commencement est toujours possible. Nos jours ne sont pas simplement une suite continue et sans fin de gestes, de moments, de phrases… à redire ou à revivre à l’infini. Nous sommes invités à vivre ce temps comme le commencement d’un moment ou d’une rencontre qui peut bouleverser notre vie. Ce commencement, dans l’évangile, est marqué par le rappelle d’une promesse ancienne, formulée jadis par le prophète Isaïe : Voici que j’envoie mon messager en avant de toi, pour ouvrir ton chemin. Voix de celui qui crie dans le désert : Préparez le chemin du Seigneur, rendez droits ses sentiers. Ce rappel ne nous ramène pas des siècles en arrière ; il est là pour nous dire que cette promesse trouve enfin sa réalisation, ici et maintenant. Je vous souhaite de pouvoir vivre ce commencement en chassant l’idée que ce n’est qu’un recommencement. Les années liturgiques se suivent et ne se ressemblent pas. Il n’y a pas de routine en pastorale. Il n’y a qu’un chemin que nous sommes invités à suivre, à frais toujours nouveau, à la rencontre du Christ. A frais toujours nouveau parce que nous changeons, nous évoluons, nous grandissons, nous mûrissons ! 
 
Commencement de la Bonne Nouvelle : ce commencement est une invitation à accueillir une Bonne Nouvelle. En ces temps de crise, voilà qui devrait nous réjouir. Le monde n’est pas foutu ; l’homme n’est pas perdu. Il y a du neuf sous le soleil ! Alors que notre monde semble gris, courant à sa perte, voilà qu’une Bonne Nouvelle nous sera annoncée. Et cette Bonne Nouvelle changera nos vies si nous savons l’accueillir. Ce temps de l’Avent est justement donné pour entendre l’annonce de cette Bonne Nouvelle que Dieu réalisera pour nous, et nous permettre d’en reconnaître les signes quand viendra le temps de la réalisation. Nous ne pouvons donc pas laisser passer ce temps de l’Avent sans rien faire, en pensant qu’aujourd’hui est comme hier, et que demain finalement ne changera rien. Au contraire, tout peut changer si nous entendons l’appel à la conversion que ce temps porte en lui. Tout peut changer si nous nous mettons à l’écoute de cette voix qui crie dans le désert. La prophétie d’Isaïe citée par Marc nous renvoie à cette autre prophétie d’Isaïe que nous avons entendue en première lecture : Voici votre Dieu ! Voici le Seigneur Dieu ! Il vient avec puissance. Comme un berger, il fait paître son troupeau : son bras rassemble les agneaux, il les porte sur son cœur, il mène les brebis qui allaitent. Cette Bonne Nouvelle, c’est donc que Dieu ne se désintéresse pas de l’homme, qu’une alliance nouvelle est toujours possible. A nous de savoir lui préparer le chemin. 
 
Commencement de la Bonne Nouvelle de Jésus Christ, le Fils de Dieu. Dans un monde sécularisé, les interventions du religieux sont souvent mal perçues. Nous en avons eu des exemples encore récemment avec la visite du pape aux institutions européennes ou les attaques en justice quasi systématiques de la part de groupuscules minoritaires qui veulent même supprimer du paysage public toute manifestation particulière comme la mise en place d’une crèche dans une mairie ou un conseil général, au nom d’une laïcité érigée en religion, si ce n’est en dictature. Pourtant, la foi chrétienne porte en elle une originalité, celle d’un Dieu qui vient à la rencontre de l’homme. Cette particularité nous fait non seulement aimer l’humanité dans sa totalité, mais nous oblige à un engagement permanent pour que tout l’humain soit non seulement respecté, mais aussi stimulé. Si nous devons nous garder, avec raison, de tout prosélytisme, nous n’avons pas pour autant à mettre nos convictions dans la poche, avec un mouchoir dessus. Au cœur de nos pratiques, au cœur de notre engagement en faveur de l’Homme, il y a le Christ, celui qui vient sans cesse à notre rencontre, celui qui vient dans notre monde pour le sauver. Les temps de l’Avent et de Noël, que nous allons vivre successivement, nous rappellent l’éminente dignité de l’Homme que nous voulons servir à travers nos divers engagements. Chaque croyant, qu’il soit religieux ou laïc, est engagé dans ce même service qui met l’Homme au centre de nos préoccupations. La Bonne Nouvelle de Jésus Christ est annoncé partout où l’homme est respecté dans sa dignité, partout où l’homme est servi, partout où l’homme est appelé à grandir. Prions le Christ, Dieu fait homme, de mettre au cœur de toutes nos communautés ce désir de servir l’homme, ce désir de servir tout homme. La Bonne Nouvelle de Jésus Christ n’est bonne que parce qu’elle est partagée, largement, de sorte que personne ne reste enfermé dans sa misère, son désespoir, ses difficultés. 
 
Vivre ce commencement de l’Evangile ne se limite donc pas à vivre un nouveau temps. Vivre ce commencement, c’est accueillir le désir de Dieu lui-même de transmettre au monde une Bonne Nouvelle qui ne se paie pas de mots mais se vit en actes. Au moment où Dieu lui-même s’apprête à entrer dans le monde, ne désertons pas ce monde, mais rejoignons-le et proposons-lui de suivre avec nous le chemin qui mène au Christ, source du bonheur véritable. Nous ne vivrons plus seulement alors le commencement d’une Bonne Nouvelle ; nous aurons commencé le temps de sa réalisation très concrète dans la vie et le cœur des hommes. Amen.

mardi 25 décembre 2012

Nativité de notre Seigneur - 25 décembre 2012

Noël, ou quand Dieu s'intéresse à nous.



Après la nuit et ses mystères, voici le plein jour et le temps de la réflexion. Que s’est-il passé au juste en cette nuit ? Etait-ce un doux rêve ? Dieu est-il vraiment entré dans notre monde ? Dieu s’intéresse-t-il vraiment à l’homme et à ce qu’il vit au point d’en devenir un ?

La réponse, pour nous croyants, vous vous en doutez, est affirmative. Dieu aime l’homme au point qu’il lui est insupportable qu’un seul d’entre nous se perde. Dieu aime l’homme au point qu’il lui est insupportable qu’un seul d’entre nous souffre. Dieu aime l’homme au point qu’il lui est insupportable qu’un seul d’entre nous ne soit aimé de personne. Alors quand Dieu regarde notre monde et ses failles, quand Dieu voit les hommes qui s’opposent jusqu’à se supprimer les uns les autres, quand Dieu voit les petits être opprimés, eh bien Dieu se bouge.

Si l’on en croit l’auteur de la lettre aux Hébreux, ce n’est pas la première fois que Dieu intervient : dans le passé, Dieu a parlé à nos pères. Parler, c’est bien ; encore faut-il qu’il y ait quelqu’un pour écouter. Et quand ce n’est qu’un messager qui vient délivrer la parole d’un autre, on imagine que certains écoutent encore moins. Il fallait autre chose, il fallait quelqu’un d’autre. La célébration de cette nuit nous révélait que Dieu envoyait désormais son propre Fils, une part de lui-même. Aujourd’hui vous est né un Sauveur dans la ville de David, il est le Messie, le Seigneur. Cette parole était au cœur du message des anges aux bergers ; c’est ce même message qui nous était délivré, ce même message qui nous est toujours encore adressé. Quand Dieu vient dans le monde, ce n’est pas pour faire du tourisme mais pour intervenir en faveur des hommes, en particulier ceux qui sont privés de liberté, ceux qui sont mis de côté, ignorés des autres. Il vient remettre chacun en pleine lumière, pour qu’il soit capable de voir comme Dieu voit, et qu’il pense éventuellement à agir comme Dieu agit. Il éclaire tous les hommes, dit saint Jean. Celui que Dieu envoie dans le monde révèle qui est Dieu et permet aux hommes de le connaître en vérité.

Dieu s’intéresse donc aux hommes au point d’envoyer son Fils pour les libérer de tout ce qui les empêche d’être pleinement heureux, pleinement vivants. Il leur a donné de pouvoir devenir enfants de Dieu. Quel merveilleux destin que celui-ci. A l’homme qui sans cesse se plaint de n’être pas assez ceci ou cela, à l’homme qui estime toujours qu’il n’est pas reconnu à sa juste valeur, Dieu vient dire : Tu es mon enfant. Mesurons-nous la portée de cette parole ? Parce que Dieu devient l’un de nous, nous pouvons devenir comme lui ! De nouvelles perspectives s’ouvrent pour la vie de l’homme ! De nouveaux horizons s’ouvrent devant lui. Mais, parce qu’il y a toujours un mais, il faut que l’homme accepte cette divinité qui lui est offerte. Ce n’est pas automatique. Comprenez-moi bien : elle est bien toujours proposée, mais elle n’est réalité que si je prends ma part. Ce que Dieu propose, c’est une alliance nouvelle, en Jésus. Nous ne pouvons pas devenir les partenaires de Dieu si nous ne tenons pas notre place : il est venu chez les siens, et les siens ne l’ont pas reçu ! Terrible déception, sans doute. Dieu s’intéresse à l’homme, mais l’homme ne s’intéresse pas à Dieu. Voilà une histoire qui commence mal. Dieu vient dans le monde et le monde ne l’accueille pas ; le monde lui claque la porte au nez. L’évangile de cette nuit nous rappelait que c’est aux traine-misères, à ceux qui n’ont que le ciel comme toile de tente, qu’est annoncée la Bonne Nouvelle. Les autres, ceux qui avaient un chez-eux, y sont restés : pas de place, allez voir ailleurs ! Combien d’hommes et de femmes, aujourd’hui encore, ne s’intéressent pas à Dieu, ne veulent pas l’accueillir dans leur vie pour qu’il la change, la rende plus grande, plus belle ? Combien d’hommes et de femmes, aujourd’hui encore, pensent que tout ça, ce sont de belles histoires, mais ça ne changent pas une vie.

Nous mesurons alors l’immensité de la tâche qu’il nous reste à accomplir. Et nous comprenons alors pourquoi il y a eu, cet automne, un synode sur l’évangélisation ; nous comprenons pourquoi nous sommes invités à oser dire Dieu aux autres. Nous comprenons pourquoi, dans notre diocèse, notre archevêque nous invite à évangéliser nos communautés. Si Noël nous laisse indifférents, nous qui croyons en Dieu, comment ceux et celles qui ne le connaissent pas pourraient-ils avoir envie de s’en approcher, de l’écouter et de le suivre ? Comme jadis les anges ont été envoyés par Dieu pour dire la Bonne Nouvelle de la naissance de Jésus, ainsi sommes-nous envoyés, tous, prêtres et laïcs, pour dire aux hommes les merveilles que Dieu fait pour tous. Comme Jean le baptiste, nous avons à rendre témoignage à la lumière afin que tous croient.

La grandeur du mystère de Noël, du mystère d’un Dieu qui s’intéresse à notre histoire au point de la partager, c’est justement de nous remettre face à nous, face à Dieu, face aux autres. Nous pouvons être l’interface entre Dieu et les hommes. Nous pouvons participer, à notre mesure, au changement nécessaire dans ce monde pour que tous les hommes se reconnaissent frères et vivent comme tel. Ne serait-ce pas Noël tous les jours s’il en était ainsi ? Et si nous prenions Dieu au sérieux comme lui nous prend au sérieux ? Et si nous nous décidions à lui dire : Chiche, on y va ! Notre Eglise et notre monde n’en seraient que plus beaux. Je prie pour qu’il en soit ainsi, aujourd’hui et toujours. Amen.

(Photo : une des nombreuses crèches à l'endroit où François d'Assise avait créé la première crèche)