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samedi 20 juin 2026

12ème dimanche ordinaire A - 21 juin 2026

 Fais-moi voir la revanche que tu leur infligeras.





(Marc CHAGALL, Le prophète Jérémie, 1968, Musée national Marc Chagall, Nice)



 

            Fais-moi voir la revanche que tu leur infligeras ! J’ai beaucoup d’affection pour le jeune Jérémie, mais là, je trouve qu’il y va un peu fort. Qu’il se confie à Dieu pour qu’il veille sur lui, c’est une chose somme toute normale pour un prophète. Qu’il demande à Dieu d’être l’acteur de sa revanche, ça fait un peu désordre. Essayons de comprendre et de voir comment Dieu a répondu à cette demande.

            Le jeune Jérémie n’a pas de chance, il faut le reconnaître. Il doit annoncer des catastrophes à ce peuple qui refuse de voir qu’il est engagé sur un chemin de perditions et qui refuse de se convertir. Ce n’est pas pour rien qu’il reçoit le sobriquet : l’Epouvante-de-tous-côtés. Que voulez-vous : quand tout semble aller bien, personne n’aime entendre qu’en fait tout va mal, que le pays traverse une crise profonde et que l’ennemi, tapi à la porte, va finalement vaincre. Nous pouvons comprendre la difficulté que le prophète a à se faire entendre et comprendre. Les efforts à faire, les précautions à prendre, le style de vie à changer, c’est pour les autres, jamais pour nous. C’était vrai au temps de Jérémie, c’est encore vrai de nos jours. Il suffit d’écouter les hommes et les femmes politiques, chez nous et ailleurs, ne serait-ce que sur la question du réchauffement climatique. Aucun consensus sur rien d’ailleurs : ni sur la réalité des faits, ni sur les solutions à apporter.  Et je pourrais prolonger la liste à l’infini ! Comme personne n’aime les temps de crise, tout le monde se cache derrière son petit doigt et continue comme avant, traitant les autres de prophètes de malheur, d’incapables ou d’incompétents. Entrent en jeu alors les lobbies pour tenter d’infléchir les uns et les autres et de les gagner à leur cause. Jérémie en était conscient : Tous mes amis guettent mes faux pas, ils disent : « Peut-être se laissera-t-il séduire… nous réussirons et nous prendrons sur lui notre revanche ».

Nous comprenons alors mieux que Jérémie reprenne leur vocabulaire dans sa prière pour que Dieu prenne pour lui sa revanche. Mais, ce n’est pas tellement pas Dieu d’être revanchard ! Peut-il seulement envisager pareille chose ? Environ 200 ans avant Jérémie, Zacharie, fils du prêtre Joad, aura cette parole terrible, mais tellement plus juste, à l’attention de ce même peuple : Puisque vous avez abandonné le Seigneur, le Seigneur vous abandonne (2 Ch 24, 20). Dieu ne se venge pas, il n’a pas de revanche à prendre ; il constate. Le peuple ne veut pas de Dieu ; il en a le droit. Dieu ne s’imposera pas à lui. Il laisse son peuple tranquille, faire sa vie, ses expériences. Que Dieu ne s’impose pas, ne signifie pas pour autant que Dieu n’aime plus son peuple. Au contraire, c’est parce qu’il l’aime, qu’il ne s’impose pas à lui ; c’est parce qu’il l’aime, qu’il le laisse libre de ses choix. Jérémie sait cela ; mais on peut comprendre qu’il implore la revanche de Dieu pour reprendre les mots mêmes de ses adversaires : faites attention qu’il ne vous arrive pas ce que vous souhaitez obtenir contre moi, puisque moi j’ai remis ma cause à Dieu, celui qui peut tout.

            Environ deux mille cinq cents ans après Jérémie, je peux pourtant affirmer que Dieu a eu sa revanche. Elle est en permanence sous nos yeux, quelquefois autour de nos cous ou accrochées dans nos maisons. La revanche de Dieu, ce n’est pas la punition ou la destruction de son peuple ; la revanche de Dieu, c’est la croix, le sacrifice de son Fils unique pour que les hommes cessent de se détourner et comprennent – enfin – à quel point ils sont aimés par lui. Puisque les prophètes ont échoué, la Parole même de Dieu est venue dans le monde en Jésus. C’est le don gratuit de Dieu, donné en Jésus Christ, comme le rappelle Paul dans sa lettre aux chrétiens de Rome. Dieu tient sa revanche dans le mystère de la croix, qui devient source du salut pour tous les hommes qui reconnaissent dans ce signe dressé l’immense amour de Dieu pour tous les hommes, et pas seulement pour son peuple. La croix est devenue pour tous le signe dressé de l’amour sans cesse offert par Dieu à l’humanité. Nous avions rejeté son Fils en le faisant mourir sur la croix ; Dieu lui a donné de vaincre la croix pour faire gagner la vie. Quand Dieu prend sa revanche sur nous, il ne nous punit pas ; il corrige notre manière de comprendre et de voir les choses. Quand Dieu prend sa revanche sur nous, sur le mal dont nous sommes capables, il nous oppose son amour qui est de toujours et pour toujours. Quand Dieu prend sa revanche sur nous, il nous dit qu’il n’existe pas de péché assez grand que nous puissions faire qui l’empêcherait de nous aimer. Quand Dieu prend sa revanche sur nous, il nous aime tout simplement ; il nous aime absolument.

            Alors oui, avec Jérémie, je forme le vœu que Dieu fasse voir et comprendre la revanche qu’il nous a infligée à tous. Je forme le vœu que l’amour de Dieu soit connu et reconnu par tous. Je forme le vœu que nous ayons le courage d’accueillir cet amour pour en vivre toujours mieux avec tous ceux que Dieu met sur notre route. Amen.

samedi 13 septembre 2025

La Croix glorieuse - 14 septembre 2025

 Une expression paradoxale ou une réalité ?





(Tableau d'Arcabas)



 

            La croix glorieuse : n’est-ce pas là une curieuse expression, voire un paradoxe ? Comment un instrument de torture et de mort peut-il être appelé « glorieux » ? Aurions-nous perdu le sens de la décence la plus élémentaire ? A vue seulement humaine, la question se pose effectivement ; mais pour celui qui croit au Christ, mort et ressuscité, cette expression a du sens, et la croix, source d’humiliation et de mort dans l’empire romain, devient source de vie éternelle.

             La liturgie de cette fête nous a fait prier ainsi au début de notre eucharistie : Seigneur Dieu, tu as voulu qu’en acceptant la croix, ton Fils unique sauve l’humanité ; nous t’en prions : fais qu’ayant connu dès ici-bas ce mystère, nous obtenions au ciel les fruits de la rédemption. En une seule phrase tout est dit, tout devient clair. Et d’abord que c’est un grand mystère ! Pouvons-nous comprendre que quelqu’un accepte de mourir en croix pour notre salut ? Quelqu’un qui ne nous a pas connu, comme nous pouvons nous connaître les uns les autres ! Ne faudrait-il pas, pour comprendre réellement ce mystère, nous acceptions nous-mêmes de mourir douloureusement pour des étrangers, pour des gens qui nous auraient reniés, trahis ? Aurions-nous fait ce que le Christ a accepté de faire pour nous ? Je n’en suis pas sûr. Mais ce que dont je suis sûr, c’est que le Christ l’a fait pour moi, pour vous, pour la multitude comme le disent les paroles de la consécration. Jésus, le Fils unique de Dieu, a accepté la croix pour nous sauver. Réaliser cela, c’est réaliser aussi combien il nous a aimés à ce moment-là, et combien il nous aime toujours. Parce que voyant cette humanité, pour le salut de laquelle il est mort, continuer à se battre, à vivre loin de lui, à lui rendre si mal l’amour qu’il nous a donné, il n’est jamais revenu sur son désir de nous sauver. Jamais il ne nous a dit : dis donc, j’ai accepté la croix pour que tu sois sauvé, et c’est en vivant ainsi que tu me remercies ? Son amour livré sur la croix nous reste acquis à jamais ! C’est pour moi un mystère encore plus grand, moi à qui il arrive de regretter le bien fait. Cet amour livré un jour pour toutes les générations passées, présentes et à venir, ouvre le ciel à ceux qui croient un tel amour possible, à ceux qui croient en l’œuvre de salut accomplie par Jésus.

             La préface de la fête, au début de la prière eucharistique, « enfoncera le clou » si j’ose dire, en chantant l’œuvre que Dieu accomplit par son Fils. Il a permis que, de ce drame d’un fils livré et mort en croix, la vie surgisse à nouveau là où la mort a pris naissance. A ceux qui pourraient s’interroger sur ce que Dieu a fait au moment où son Fils acceptait la croix, la réponse jaillit dans la prière. Nous rendrons grâce à Dieu aujourd’hui car il a attaché au bois de la croix le salut du genre humain permettant ainsi par le Christ, que l’Ennemi, victorieux sur le bois [comprenons de la croix], fût à son tour vaincu sur le bois. Dieu a laissé faire son amour et a poussé cet amour jusqu’au bout. Puisque Jésus a accepté la croix, il transformera la croix en y faisant mourir l’Ennemi avec son Fils. Ainsi quand il rendra justice à l’amour du Fils pour son peuple en le ressuscitant, le monde sera délivré de l’Ennemi, définitivement vaincu sur le bois de la croix. Là où l’Ennemi semblait triompher, l’amour s’est montré plus rusé, plus puissant, définitivement vainqueur. Aucune manifestation d’amour ne sera jamais plus définitivement effacée par l’Ennemi. En Jésus, mort et ressuscité, l’Amour est vainqueur, l’Amour est plus fort. C’est peut-être la grande leçon pour nous de cette fête de la croix glorieuse. Ce signe de mort, devenu, par l’amour d’un seul pour tous, signe de vie, nous indique que la vraie vie est dans l’amour seulement. Celui qui veut vivre vraiment, qu’il commence par aimer simplement. Alors le Christ pourra le conduire à la gloire de la résurrection puisqu’il l’a racheté par le bois de la croix qui fait vivre. Nous vivons tous grâce à la croix du Christ ; nous aimerons tous à cause de la croix du Christ. Comme il nous a aimés, nous devons aimer ; c’est le commandement qu’il a laissé à ceux qui se disent ses disciples. Est-il seulement possible de ne pas répondre à un amour qui s’est livré tout entier, jusqu’à la mort, pour notre vie ? Est-il seulement possible de ne pas aimer à notre tour quand nous sommes aimés ainsi ?

             A ceux qui s’interrogeraient encore pour savoir qui est Dieu pour nous aimer ainsi, il n’est donné que le signe de la croix du Christ. Là réside la preuve que Dieu nous aime. Là réside la puissance de son amour. Là réside notre vie pour toute éternité. Elle est glorieuse, la croix qui nous sauve par l’obéissance du Fils et par l’amour de Dieu. Elle a vaincu la mort, elle nous ouvre les portes de la vie grâce à celui qui l’a acceptée pour nous dire son amour absolu. Levons les yeux vers elle et contemplons le prix versé pour notre salut. Amen.

samedi 5 juillet 2025

14ème dimanche ordinaire C - 6 juillet 2025

Que la croix de notre Seigneur Jésus Christ reste ma seule fierté.







            Que la croix de notre Seigneur Jésus Christ reste ma seule fierté. Il n’y a pas à dire, Paul a le sens de la formule. C’est une manière surprenante de faire comprendre aux Galates que rien d’autre n’a d’importance dans sa vie, rien ne lui est plus précieux que le mystère de la croix. Quand il écrit ces mots, la communauté qu’il a fondée dans cette ville traverse une crise profonde qui pourrait affecter toutes les autres communautés et remettre en cause l’Evangile du Christ. Si Paul n'arrive pas à les convaincre, la communauté chrétienne des Galates sera perdue et reviendra au temps d’avant.

 

             Que la croix de notre Seigneur Jésus Christ reste ma seule fierté. Cette affirmation de Paul laisse entendre que les Galates se sont détournés de l’Evangile proclamé par Paul. Cet Evangile, c’est que le Christ seul nous sauve et nous rend libre. C’est cela la fierté de Paul : être sauvé par grâce, être sauvé sans qu’il ait fait quelque chose pour, juste parce qu’il a accueilli le Ressuscité dans sa vie et que désormais il en vit chaque jour. Les Galates se sont détournés de cet Evangile en acceptant de passer à nouveau par la case circoncision, signe de l’Alliance mosaïque. Pour Paul, si la circoncision (c'est-à-dire un acte posé par l’homme) devient obligatoire pour être sauvé, alors la croix de Jésus ne sert à rien, l’Evangile proclamé devient inutile. Paul ne mettra pas sa fierté dans les actes qu’il peut poser, mais dans la croix de Jésus. Par elle, le monde est crucifié pour moi, et moi pour le monde, s’empresse-t-il de rajouter. Il affirme ainsi que les séductions du monde n’ont pas de prise sur lui ; il n’est attiré que par le Christ. Paul dénonce déjà la fameuse mondanité que le Pape François n’aura eu de cesse de fustiger durant son pontificat. Un chrétien ne peut pas se compromettre avec le monde pour être confortable ou accepté.

 

Que la croix de notre Seigneur Jésus Christ reste ma seule fierté. Il faut comprendre le monde à l’époque de Paul. Il est bien placé pour savoir que les chrétiens ne sont pas les bienvenus. Il a fait l’expérience, durant ses voyages, de la persécution par ceux qui considèrent que cette voie nouvelle est un danger : un danger pour les Juifs dont les premiers Apôtres et Paul sont issus. S’ils ont du succès, les synagogues vont se vider ; ce n’est pas bien, ça ! Ils sont un danger pour l’empire romain dont ils ne reconnaissent pas l’empereur comme un Dieu. Les motifs de les poursuivre sont nombreux et les chrétiens savent qu’ils peuvent risquer gros. Pour Paul d’ailleurs, si certains prônent le retour à la circoncision, ce n’est pas tant par amour de la Loi de Moïse que pour éviter justement la persécution. Un petit arrangement entre amis ; en cas de soupçon, je peux montrer dans ma chair que je ne suis pas chrétien.

 

Que la croix de notre Seigneur Jésus Christ reste ma seule fierté. Vous comprenez alors que cette dissimulation est insupportable à Paul. Sur la croix, Jésus nous a tout donné, et nous, par accommodement avec le monde, nous cacherions notre appartenance au Christ ? Sur la croix, Jésus nous a tout donné, et nous, par confort personnel, nous ferions comme si de rien n’était. Quand la situation devient difficile pour l’Eglise, nous oserions dire : le Christ ? non, désolé, je ne connais pas !  Sur la croix, Jésus nous a tout donné, et nous, par crainte d’être stigmatisés ou moqués, nous cacherions nos croix et notre appartenance au Christ ? Pour Paul, cela reviendrait à redevenir esclave du monde alors que le Christ nous en a libéré justement. Si tu veux vivre libre, il ne faut pas cacher le Christ, il faut affirmer qu’il est ta fierté.

 

Que la croix de notre Seigneur Jésus Christ reste ma seule fierté. Et nous nous rendons compte alors que cette vieille lettre aux Galates a un discours très moderne, et que ce discours nous concerne et concerne l’Eglise de notre temps. Il est évident que l’Eglise traverse un moment de tempête. La préconisation récente dans un rapport parlementaire de la suppression du secret de confession, l’affirmation d’un homme politique français accusant les chrétiens de jeter de l’huile sur le feu en faisant (au 21ème siècle encore) la promotion du Christ, comme s’il était désormais incongru voire interdit d’en parler pour préserver la paix sociale, les attaques répétées contre l’Enseignement catholique et son Secrétariat général, tout cela participe d’une déstabilisation de l’Eglise. Et de nombreux chrétiens se font dès lors discrets, quand ils ne se mettent pas à crier encore plus forts, pour qu’on les exonère de leur caractère chrétien et qu’on leur fiche la paix. La croix du Christ fait leur fierté dans l’intimité de leur chambre peut-être, mais dans la rue, dans le monde, il ne faut surtout pas le faire remarquer. Et tant pis si leur liberté d’expression en prend un coup ; et tant pis si leur liberté de s’associer en est diminuée ; et tant pis si on fait disparaître l’Eglise confessante. Je me débrouille avec Jésus comme je me débrouille avec le monde ; ni vu, ni connu, ni embêté. La paix, quoi ! Paul nous redit aujourd’hui, comme il l’a dit aux Galates : Que la croix de notre Seigneur Jésus Christ reste ma seule fierté. L’est-elle pour nous, aujourd’hui, ici rassemblés ?             


Monseigneur Elchinger, qui avait aussi le sens de la formule, avait dit que l’Evangile n’est pas une tisane pieuse à boire le soir au coin du feu, mais c’est de la dynamite ! Il fait exploser les cadres étroits de notre existence pour mettre le Christ au cœur de notre agir, au cœur de notre pensée. En ces temps de crise, puissions-nous garder la croix de notre Seigneur Jésus Christ comme seule fierté. Si nous l’avions fait dans le passé, l’Eglise ne serait pas en crise aujourd’hui et serait resté pour tous le phare qui illumine le monde et lui rend sa liberté en toute chose. En remettant le Christ au cœur de notre vie publique, nous pourrons voir à nouveau Satan tomber du ciel comme l’éclair ; nous pourrons voir à nouveau nos noms inscrits dans les cieux. Amen. 

samedi 19 novembre 2022

Christ, Roi de l'univers - 20 novembre 2022

 Que Dieu nous révèle la royauté de son Christ !




(Fatima, Croix de la nouvelle basilique, photo prise lors d'une session du CIM)



            Observez bien la scène : au centre, Jésus crucifié, flanqué de deux autres condamnés. Au-dessus de sa tête, une inscription : Celui-ci est le roi des Juifs. Au pied de la croix, Marie et Jean ; un peu plus loin, le peuple qui restait là à observer. Ecoutez le silence de Marie et Jean entrecoupé très probablement de sanglots ; écoutez ceux qui tournent Jésus en dérision : « Il en a sauvé d’autres : qu’il se sauve lui-même, s’il est le Messie de Dieu, l’Elu ! » Ecoutez les soldats qui se moquaient aussi de Jésus : « Si tu es le roi des Juifs, sauve-toi toi-même ! » Ecoutez enfin les deux autres condamnés, l’un se joignant à ceux qui se moquent : « N’es-tu pas le Christ ? Sauve-toi toi-même, et nous aussi ! » ; l’autre confessant Jésus : « Jésus, souviens-toi de moi quand tu viendras dans ton Royaume ». Ayant pris le temps de bien planter le tableau, dites-moi comment il a fait pour dire cela ?

            Dans aucune version de l’Evangile, que ce soit celle de Matthieu, de Marc, de Jean ou de Luc que nous venons d’entendre, il n’est dit que Jésus avait croisé la route de ces deux hommes, hormis à ce moment précis de l’exécution des sentences. Que le premier se moque avec les autres, ce n’est que logique : à entendre ce qui est dit par ceux qui ont provoqué l’exécution de Jésus, il saisit l’occasion d’un bon mot et peut-être la chance de pouvoir s’en sortir si jamais ce qu’il entend était vrai, si jamais Jésus parvenait à se détacher de sa croix. Si tu t’évades, emmène-nous ! De mémoire de condamné, personne n’a jamais vu cela ! D’où la réaction de l’autre larron : Tu ne crains donc pas Dieu ! Tu es pourtant un condamné, toi aussi ! Et puis, pour nous, c’est juste : après ce que nous avons fait, nous avons ce que nous méritons. Mais lui, il n’a rien fait de mal. Au mal de l’injustice, il ne rajoutera pas le mal de la moquerie, il n’enfoncera pas celui qui souffre injustement à ces côtés. Il va même jusqu’à confesser, c'est-à-dire à reconnaître pour vrai, ce que les chefs disaient pour se moquer de Jésus : celui qui est avec eux en croix est le Messie de Dieu.  « Souviens-toi de moi quand tu viendras dans ton Royaume ». Dites-moi comment il a fait pour dire cela ? 

            Je n’ai pas d’autre explication que celle que l’Evangile donne à un autre moment de l’histoire de Jésus, quand Pierre confesse que Jésus est le Christ, le Messie de Dieu. C’est ce fameux moment où Jésus interroge ses disciples : Aux dires des gens, qui suis-je ? Et vous que dites-vous ? Pour vous qui suis-je ? Quand Pierre affirmera : Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant, Jésus lui répondra : Heureux es-tu, Simon, fils de Yonas, car ce n’est pas la chair et le sang qui t’ont révélé cela, mais mon Père qui est aux cieux (Mt 16,17). Nous voyons là que Dieu se révèle, et qu’il révèle son Fils Jésus, à qui il veut, quand il veut. Celui que nous ne connaissons que sous le vocable de bon larron nous fait découvrir qu’il n’est jamais trop tard pour s’ouvrir à la grâce de Dieu. Et si aucun des deux malfaiteurs ne portent de nom, c’est peut-être pour nous faire comprendre qu’ils sont les archétypes de l’humanité qui, quand vient le moment ultime de la vie, peut choisir de se moquer de Jésus ou au contraire confesser Jésus comme Sauveur. Le Christ gouverne le monde, c’est notre foi, et la croix n’est pas le signe de l’échec de cette royauté. La croix nous montre juste que la royauté du Christ ne s’exerce pas à la manière des hommes, par la force. La royauté du Christ de manifeste paradoxalement dans le retournement de ce cœur de malfaiteur qui reconnait son mal et le bien fait par autrui. La royauté du Christ se manifeste paradoxalement sur la croix, quand Jésus semble anéanti et que le bon larron dit croire à son retour. La royauté du Christ se manifeste paradoxalement au cœur de la violence des hommes dans cette affirmation du Christ : Aujourd’hui, avec moi, tu seras dans le Paradis. La royauté du Christ se manifeste paradoxalement par le signe de la croix, instrument de sa mort devenu sceptre de sa victoire. 

            Dans la tempête sans fin que traverse l’Eglise de France en général, et l’Eglise qui est en Alsace en particulier, il nous faut, comme le bon larron, reconnaître que le Christ gouverne le monde, malgré tout, sinon comment tenir ; sinon comment croire encore ? Pour qu’il gouverne le monde, laissons-le gouverner d’abord nos cœurs, pour que nous soit révélé le mal à combattre et la sainteté à accueillir toujours plus. En cette solennité du Christ, Roi de l’univers, je forme le vœu que Dieu lui-même nous révèle la royauté de son Fils pour que nous puissions en vivre et renouveler ainsi le visage de notre Eglise. Amen.


vendredi 15 avril 2022

Vendredi Saint - 15 avril 2022

 Faire route avec Jésus jusqu'à la croix.


(Sieger KÖDER, Aux pieds de la croix)



            Durant tout notre Carême, nous avons cherché à faire route avec Jésus, à le suivre là où il voulait nous mener. Et aujourd’hui, voilà que tout semble s’arrêter, de manière cruelle, au pied de la croix. Est-ce pour cela que nous avons suivi Jésus ? Pour le voir pendu à la croix comme un vulgaire criminel ? Si nous prenons le temps de regarder le chemin parcouru, nous y découvrons des indices qui auraient dû nous le faire comprendre. 

            Je veux juste prendre pour exemple l’évangile du deuxième dimanche de Carême qui nous laissait entrevoir, à travers la transfiguration de Jésus, sa gloire éternelle, mais qui nous annonçait aussi son départ qui allait s’accomplir à Jérusalem. A Jérusalem, nous y sommes depuis dimanche ; son départ a lieu aujourd’hui, là, sur le bois de la croix. Il y a un je-ne-sais-quoi de définitif dans cet acte de la crucifixion de Jésus, non parce qu’il signe la mort de Jésus, mais parce que nous sentons bien qu’il y aura désormais un avant et un après. Personne ne tue un innocent sans que cela ne bouleverse la face du monde ! Les adversaires de Jésus ont beau eu préméditer leur crime, cherchant comment pouvoir l’accuser pour s’en débarrasser, il n’en reste pas moins que nous n’étions pas préparé à cela. Et comment comprendre que parmi ceux-là mêmes qu’il avait choisis et appelés, la plupart se sont ou retournés contre lui, ou enfuis loin de lui ? Si les Douze n’ont pas su suivre Jésus jusqu’à la croix, pourquoi y réussirions-nous ? 

            Comme il est difficile de suivre Jésus lorsqu’il marche vers sa mort ! Peut-être est-ce là la raison de la trahison de Judas ? Peut-être qu’il avait compris mieux que les autres quel genre de Messie Jésus voulait être. N’acceptant pas qu’il ne fut que le serviteur souffrant décrit par le prophète, il a voulu le faire réagir, pensant peut-être que devant la perspective de la mort, celui-ci se révélerait ou que Dieu interviendrait. Trahir pour provoquer une réaction qu’il n’espère plus ; trahir pour éviter le pire. Mais Jésus s’est laissé faire ; Judas n’a pas eu la réaction attendue. Jésus a même fait rengainer l’épée tirée trop vite de son fourreau. Ni Judas hier, ni aucun de nous aujourd’hui, ne peut éviter que Jésus réalise sa mission à sa manière. Le projet de salut que Dieu porte pour l’homme se réalisera avec nous et nous y aurons notre part, ou sans nous et nous nous couperons définitivement de la source du salut. 

            Comme il est difficile de suivre Jésus lorsqu’il marche vers sa mort ! Peut-être est-ce là la raison du reniement de Pierre ? Que Jésus veuille mourir, passe encore. Mais qu’il ne m’entraîne pas avec lui. Qu’il me laisse tranquille ; que tous me fichent la paix : Je ne suis pas un de ses disciples. Nous connaissons tous des moments où l’affirmation de notre foi, l’affirmation de notre appartenance à Jésus peut poser difficulté. Nous voudrions alors oublier un instant que nous sommes disciples de Jésus, oublier les exigences à cette dignité. Devant des choix de société, devant des questions éthiques difficiles, dans un monde en perte de repères, nous avons vite fait, pour ne pas passer pour rétrograde, de mettre notre foi en poche, un mouchoir dessus et de rentrer chez nous : non, décidément, je ne suis pas de ses disciples. C’est quand il ne nous reste, après coup, que nos yeux pour pleurer, que nous mesurons pleinement notre lâcheté, notre incapacité à faire confiance à Jésus là où il veut nous emmener avec lui. 

            Comme il est difficile de suivre Jésus lorsqu’il marche vers sa mort ! Pourtant, il y en a qui vont jusqu’au bout. Près de la croix de Jésus, se tenaient sa mère et la sœur de sa mère, Marie, femme de Cléophas, et Marie Madeleine, ainsi que le disciple que Jésus aimait. Ils ne sont peut-être pas nombreux, mais quel soutien pour celui qui est à l’agonie. Savoir que certains l’ont suivi jusqu’au bout, savoir qu’il n’a pas fait tout ce chemin jusqu’à la croix pour rien, cela peut nous sembler dérisoire, mais quiconque a eu à vivre un moment crucifiant, sait combien la présence d’une ou deux personnes à ses côtés, dans l’adversité la plus intense, est importante et rassurante. Certes, ni Marie, ni Jean ne peuvent grand-chose pour Jésus. Et pourtant, leur présence, là près de la croix, permet à Jésus un dernier geste. S’adressant à sa mère, il dit : Femme, voici ton fils. Puis il dit au disciple : Voici ta mère. Celui qui a été abandonné par beaucoup, veille encore sur ceux qui sont restés jusqu’au bout ; il veille à ce qu’ils ne connaissent pas l’abandon à leur tour. Ils les confie les uns aux autres. L’amour envers les hommes dont il avait fait sa marque de fabrique, voilà qu’il l’étend à sa mère et à ce disciple, désespérés, pour qu’ils se réconfortent. S’il convient de reconnaître la naissance de l’Eglise au jour de la Pentecôte par le don de l’Esprit qui envoie les disciples en mission, il convient de reconnaître aussi que la cellule Eglise est conçue là, dans ce don réciproque. L’Eglise sera ce lieu, vivifiée par l’Esprit Saint, où nous nous recevons en frères et sœurs, où nous veillons les uns sur les autres, dans l’amour de ce Fils unique qui nous a aimés jusqu’à la croix. 

            Oui, il est difficile de suivre Jésus jusqu’à la croix ! Mais il n’y a pas d’autre chemin possible. Dans les moments où nous sommes comme Judas, ne nous enfermons pas comme lui dans la trahison : un horizon nous est ouvert par la croix. Dans les moments où nous sommes comme Pierre, entendons le chant du coq qui invite à un nouveau matin. Comme Marie et Jean, recevons de celui qui est en croix l’amour nécessaire pour repartir dans la vie en frères et sœurs de ce Fils unique qui nous aime jusqu’au bout, jusqu’au don total. Amen.

dimanche 16 janvier 2022

2ème dimanche ordinaire C - 16 janvier 2022

 Le signe de Cana, signe des noces éternelles.


(Arcabas, Les noces de Cana, source internet)




        Quel curieux mariage que celui-ci ! Tout se passe comme si les époux n’étaient pas à la fête. On ne sait rien d’eux, ils ne nous ont pas été présentés, et à la fin de l’histoire, ce ne sont même pas eux les héros de l’histoire ! Tout tourne autour d’un invité qui semble là par hasard et de sa mère. Ils accaparent à eux deux toute l’histoire, comme si ce mariage était le leur ! Choquant ? 

            Pas vraiment quand on relit le prophète Isaïe qui avait déjà utilisé l’image des noces pour parler de l’Alliance entre Dieu et son peuple :  Car le Seigneur t’a préférée, et cette terre deviendra « l’Epousée ». Comme un jeune homme épouse une vierge, ton Bâtisseur (littéralement celui qui t’a fait) t’épousera. Comme la jeune mariée fait la joie de son mari, tu seras la joie de ton Dieu. N’est-ce pas justement ce que vit Marie depuis le jour de l’Annonciation où elle a dit Oui au projet de Dieu pour elle et pour l’humanité ? 

Pas vraiment choquant non plus quand on sait qui est cet invité (Jésus) et qui est sa mère (Marie donc), celui que Dieu a envoyé dans le monde et celle par qui cette entrée dans le monde a été possible. Une fois de plus, Marie semble enfanter ce Fils de Dieu venu sur terre sauver tous les hommes. C’est grâce à Marie qu’il semble là, à la noce : La mère de Jésus était là. Jésus aussi avait été invité au mariage avec ses disciples. Curieusement, nulle trace de Joseph : comme à l’Annonciation, il est le grand absent. 

Pas vraiment choquant non plus quand on se souvient que cet épisode n’est rapporté que par Jean, l’évangéliste qui nous invite à une hauteur de vue différente. Derrière ce mariage, qui semble n’être qu’une mise en scène, il y a l’entrée dans le monde de Jésus, la révélation de sa gloire : Tel fut le commencement des signes que Jésus accomplit. C’était à Cana de Galilée. Il manifesta sa gloire, et ses disciples crurent en lui. Par cette simple conclusion, Jean nous redit ce qui est essentiel : non pas que ces époux à Cana s’aiment, mais que Jésus soit révélé, que ses disciples croient en lui, que nous croyions en lui. C’est cela qui compte : la foi en Jésus de ceux qui ont vu ce premier signe. Il nous faudra garder en mémoire ce premier signe pour ne pas nous tromper ni nous décourager lorsque nous serons au pied de la croix, quand l’Heure de Jésus sera finalement venue et qu’il livrera son dernier signe terrestre : le vin de son sang répandu largement pour le salut du monde. Ne nous trompant pas sur ce dernier signe, nous pourrons interpréter de manière juste le premier signe des temps nouveaux : le signe du tombeau ouvert au matin de Pâques, signe de la joie de Dieu qui a sauvé les hommes, signe de la vie qui ne finit jamais, signe que les noces éternelles de l’Agneau de Dieu ont commencé. S’il est vrai qu’il ne faut pas rater son entrer dans le monde, reconnaissons qu’avec ce signe de l’eau changée en vin, signe annonciateur des noces éternelles entre Dieu et son peuple, Jésus réussit pleinement à capter l’attention : ses disciples crurent en lui. 

            Ce signe de Cana nous invite à voir plus loin et à comprendre que nous sommes l’Epouse du Christ, celle qu’il a choisie, celle qu’il aime depuis toujours et pour toujours. Nous le comprenons à la manière dont Jésus répond à sa mère quand elle lui indique qu’ils n’ont plus de vin : Femme, que me veux-tu ? Mon heure n’est pas encore venue. Elle est bien l’Epouse du Christ, celle qui sera invitée, à l’heure de Jésus, au pied de la croix, à accueillir de nouveaux fils, à savoir tous les disciples de Jésus. Parmi les dernières paroles de Jésus en croix, n’entendons-nous pas ceci : Femme, voici ton fils ? Si chacun de nous est fait fils de Marie, nous sommes collectivement, en Eglise, l’Epouse bien-aimée pour laquelle Jésus a livré sa vie. Pour nous, jamais ne manquera le vin de l’amour de Dieu. Pour nous, jamais ne manquera la joie que procure la célébration de ces noces éternelles. En entrant dans le monde, en livrant sa vie, en manifestant sa gloire, Jésus fait le choix de nous aimer, immensément ; il fait le choix de veiller sur nous, toujours. 

            Ses disciples crurent en lui. C’est la parole qui conclut cette révélation de Jésus. C’est ce à quoi sont invités celles et ceux qui entendent cette histoire, qui méditent ce premier signe que Jésus accomplit. Au long de cette année, goûtons ensemble le bon vin de la Bonne Nouvelle : et nous croirons au Fils de Dieu, nous vivrons de la joie qu’il vient porter au monde. Amen.  


samedi 30 janvier 2021

04ème dimanche ordinaire B - 31 janvier 2021

 Je sais qui tu es : tu es le Saint de Dieu ! 


(Jésus guérit un possédé, Source internet)


        Je sais qui tu es : tu es le Saint de Dieu ! Ce qui surprend dans ce cri, ce n’est pas tant l’affirmation qu’il pose : Jésus est le Saint de Dieu ! Non, ce qui surprend, c’est que ce cri vient d’un esprit impur, autrement dit de l’adversaire de Jésus. Alors que les hommes découvrent à peine ce Rabbi qui parcourt le pays, voici que les démons révèlent déjà qui il est. Vous vous doutez bien qu’en procédant ainsi, ils ne posent pas un acte de foi. 

            Je sais qui tu es : tu es le Saint de Dieu ! Dans ce passage d’Evangile, cette belle affirmation au sujet de Jésus résonne plutôt comme une dénonciation, une tentative de faire échouer le projet de Dieu. Jésus vient à peine de commencer sa mission en appelant ses premiers disciples ; il n’a encore rien fait à ce moment de l’évangile de Marc, si ce n’est enseigner de manière remarquable à la synagogue de Capharnaüm. C’est là qu’il est interpelé par un homme tourmenté par un esprit impur. Et c’est sous la poussée de l’esprit impur que cet homme se met à crier : Que nous veux-tu, Jésus de Nazareth ? La question en elle-même est pertinente. Voilà un homme qui enseigne en homme qui a autorité. Que veut-il dire par son enseignement ? Qu’attend-t-il de la part de ceux qui l’écoutent ? Cette première question est aussitôt suivie par cette autre question : Es-tu venu pour nous perdre ? Là, déjà, nous pouvons nous interroger : un homme qui parle avec autorité des choses de Dieu (il fait un prêche dans une synagogue ; il ne parle pas de n’importe quoi, ni de n’importe qui), un tel homme peut-il vouloir du mal à quelqu’un ? Dieu peut-il vouloir perdre les hommes ? Celui qui réfléchit bien, comprend vite que ce n’est pas l’homme qui interroge ainsi, mais bien l’esprit impur qui l’habite. Nous pourrions dire qu’il divague, et donc nous ne l’écouterions plus. Et c’est là qu’il lance ce qui, dans la bouche de n’importe quel homme censé et croyant, eut été une profession de foi magnifique : Je sais qui tu es : tu es le Saint de Dieu. C’est bien une parole de démon, prononcée pour dérouter, pour troubler ceux qui l’entendent. Jésus ne s’y trompe pas, lui qui impose aussitôt le silence : Tais-toi ! Sors de cet homme. Ce que fait cet esprit impur ; l’homme possédé est libéré. Ceux autour n’ont rien compris, ils s’interrogent encore : Qu’est-ce que cela veut dire ? La tentative de l’esprit impur, de révéler qui est Jésus alors que les hommes ne sont pas prêts, a échoué. 

            Dans l’évangile de Marc, il est important que les hommes fréquentent Jésus avant de poser une affirmation sur lui. Il faut ce compagnonnage avec lui pour pouvoir poser une affirmation de foi. Ce n’est qu’après avoir entendu son enseignement, ce n’est qu’après avoir vu les signes qu’il pose, ce n’est qu’au pied de la croix que les hommes pourront dire : Celui-ci est fils de Dieu ! Ce n’est pas une affirmation d’intellectuel, c’est le résultat d’une longue route avec celui qui est venu sauver les hommes. Jésus, il nous faut le suivre, il nous faut l’écouter, il nous faut le regarder pour comprendre ce que nous disons de lui dans la foi. En imposant le silence, Jésus ne refuse pas le témoignage qui lui est rendu ; il refuse qu’il soit donné comme une parole en l’air, une parole coupée de toute expérience. La rencontre avec le Christ, c’est d’abord quelque chose qui se vit ; la réflexion est seconde. Avec Jésus, je fais l’expérience de Dieu et parce que j’ai fait l’expérience de Dieu, je peux dire Dieu. Dieu n’est pas un concept, c’est quelqu’un qui m’invite à vivre. Et c’est parce que je vis, que je peux dire : Dieu est là ; c’est lui qui me fait vivre ! 

            Tout l’évangile de Marc est construit sur ce secret à découvrir. Le lecteur doit accompagner Jésus comme les premiers disciples, écouter son enseignement, lire les signes pour pouvoir dire en vérité : c’est lui, le Fils de Dieu. Et pour Marc, cette révélation ne peut se faire qu’au dernier moment, au pied de la croix. Car là, devant le sacrifice de Jésus, il devient évident que seul Dieu nous aime jusque-là ; là, devant le sacrifice de Jésus, il devient éblouissant que seul Dieu nous donne la vie en livrant la sienne. A nous qui croyons sans avoir vu Jésus, il nous revient de sans cesse nous interroger : notre foi est-elle le résultat d’une réflexion seulement ou d’une véritable expérience de vie ? Quand nous sommes appelés à témoigner, il ne s’agit pas seulement de dire ce que nous savons de Jésus parce que nous l’avons appris, il s’agit de dire Jésus avec qui nous vivons, il s’agit de dire comment Jésus change notre vie pour que nos auditeurs puissent désirer voir leur vie changer en mieux aussi. Car Jésus n’est pas venu pour nous perdre, il est venu nous sauver. Avec lui, la vie change en mieux, avec lui la vie grandit. Tous ceux qui l’ont suivi jusqu’à la croix en témoignent. 

            Nous commençons à peine la lecture de ce bel évangile de Marc. Prenons le temps de le lire, sans trop nous presser. Prenons le temps de suivre Jésus. Et si nous pensons l’avoir déjà fait depuis longtemps, refaisons le chemin avec lui, comme si c’était la première fois. Il y a toujours quelque chose à découvrir de cet homme. Il y a toujours un enseignement à approfondir. Il y a toujours à l’accueillir dans l’aujourd’hui de notre vie. Il se révèle à nous dans notre histoire, il se révèle à nous dans tous les événements heureux ou malheureux que nous vivons. Prenons la route avec lui, tendons l’oreille, ouvrons nos yeux, et laissons-nous encore guider par lui. Amen.


dimanche 30 août 2020

22ème dimanche ordinaire A - 30 août 2020

 Il nous faut mourir pour vivre.




(Sieger Köder, Marie tenant le corps mort de Jésus)


          Il nous faut nous souvenir aujourd’hui de la belle profession de foi de Pierre entendue dimanche dernier et du geste inouï de Jésus lui confiant les clés du Royaume des Cieux, parce que la suite de l’histoire est moins belle, moins encourageante. Que s’est-il passé ? Il y a juste cette première annonce par Jésus, de sa Passion prochaine, c'est-à-dire la révélation du contenu de mission de salut. Il faudra, pour que l’homme soit sauvé, pour que le royaume des cieux lui soit ouvert, que Jésus meurt. Comment auriez-vous réagi en entendant votre ami vous dire qu’il va se rendre à Jérusalem pour y être mis à mort ? 

          Pierre, sans doute fort de sa profession de foi (Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant !) n’ose croire ce que ses oreilles viennent d’entendre : Dieu t’en garde, cela ne t’arrivera pas. Comment pourrait-il imaginer un seul instant que Dieu ait donné son Fils au monde pour le laisser mettre à mort ? C’est proprement inconcevable. Selon les Ecritures, le Christ, le Messie, est envoyé par Dieu pour sauver, pour libérer, pas pour mourir. Les morts ne sauvent personne, c’est bien connu ; il suffit de parcourir un cimetière pour s’en rendre compte ! Si nos cimetières sont remplis de gens indispensables, ils n’en sont pas pour autant très utiles, ces gens, à part pour cultiver nos souvenirs. Comment Jésus pourrait-il être utile s’il se retrouve coincé dans une tombe ? Sans doute, les onze autres réagissent-ils, dans leur for interne, de la même manière. Ce n’est juste pas possible, ce que Jésus vient de dire. C’est du grand n’importe quoi ! 

          La question que je me pose est alors celle-ci, bien conscient que je la pose parce que je connais toute l’histoire de Jésus, que Pierre ignore à ce moment-là, mais dont il aurait pu avoir quelques indices s’il avait bien écouté jusqu’à la fin. Je suis persuadé que, submergé par l’émotion en entendant Jésus dire qu’il lui fallait souffrir beaucoup et être tué, il n’est sans doute pas entendu la fin, c'est-à-dire le troisième jour ressusciter. Et quand bien même l’aurait-il entendu, je doute qu’il ait compris le sens de ce dernier mot, personne n’étant encore ressuscité à ce moment-là ! Nous avons plus de deux milles ans d’histoire, de signes qui attestent de cette résurrection : Pierre et les autres n’ont rien ; juste la parole mystérieuse de Jésus, et son assurance. Mais qu’est-ce que cela à côté de l’annonce de sa mort ? Que pèse un mot dont on ignore le sens à côté de deux mots dont on ne connaît que trop bien le sens : souffrir et mourir ? La longue explication de Jésus, précisant qu’il faudra à tout disciple (donc à nous aussi) accepter de mourir pour vivre, n’a pas plus de sens au moment où cette phrase est prononcée. Encore une fois, elle en a pour nous aujourd’hui, vingt-et-un siècle après, parce que nous nous appuyons sur le témoignage rendu par Pierre et les autres Apôtres, après Pâques, après les événements annoncés aujourd’hui dans l’évangile à ces mêmes Apôtres. 

          Je m’interroge alors, non pas sur la foi de Pierre magnifiquement exprimée dimanche dernier, mais sur la foi de tant de chrétiens pour qui la mort du Christ semble totalement inconcevable, à tel point qu’ils préfèrent croire en une réincarnation, toujours signe d’échec dans le bouddhisme, plutôt qu’en la réalité de ce que Jésus annonce aujourd’hui : il doit subir la mort, l’affronter sur son propre terrain, pour la vaincre définitivement et nous ouvrir ainsi la porte du Royaume des Cieux auquel nous sommes appelés. Ce que Jésus nous annonce in fine, c’est que nous sommes faits pour vivre avec lui, toujours, mais que le chemin vers cette vie pour nous, ne saurait être différent du chemin qu’il a lui-même emprunté : il nous faudra, à sa suite, passer la mort pour pouvoir vivre avec lui. Il n’y a pas d’autre chemin, le disciple n’étant pas au-dessus de son Maître, ni plus fort que lui. Quand viendra l’heure de notre mort, il faudra nous rappeler ces paroles de Jésus ; il nous faudra consentir à emprunter ce dernier chemin pour entrer dans la vie véritable, et non pas nous raccrocher à des ersatz laissant croire que nous pourrions revenir et recommencer à vivre ici-bas. Notre vie éternelle n’est pas ici-bas ; elle est en Dieu, auprès de Dieu, auprès de celles et ceux qui nous ont précédés et qui, dans le Christ, ont vaincu le mort. 

          La leçon fut sans doute difficile à entendre pour Pierre (Passe derrière moi, Satan) en ce jour où, pour la première fois, Jésus leur révélait le but de sa vie ; mais elle a pris tout son sens pour lui après Pâques, quand le Ressuscité s’est manifesté à ses Apôtres pour les envoyer en son nom vers les hommes que Dieu aime et sauve en Jésus, mort et ressuscité. La leçon est quelquefois difficile à entendre et à assimiler aujourd’hui encore, mais c’est la même leçon, le même chemin qui sont enseignés. Il n’y en a pas d’autre possible. Comme Pierre, il nous faut apprendre que la mort n’est pas le dernier mot de notre histoire. Nous aussi, nous sommes appelés à ressusciter à la suite du Christ. Que notre vie et nos actes expriment notre foi : seul celui qui renonce à lui-même et qui prend sa croix peut suivre Jésus. Nous ne vaincrons pas la mort en espérant revivre ici-bas (réincarnation) ; nous ne vaincrons la mort qu’en l’affrontant dans la puissance du Christ Sauveur. Amen.

 

 

samedi 8 août 2020

19ème dimanche ordinaire A - 09 août 2020

 Quand Jésus marche sur l'eau...




            

          Il est bon quelquefois de se souvenir pour qui un auteur écrit ; cela permet d’entrer encore mieux dans son œuvre et de la comprendre davantage. Matthieu, quand il rédige son évangile, s’adresse à des chrétiens venant du monde juif, d’où son attention aux pratiques de la religion juive. Il veut montrer, à travers son œuvre, que Jésus est le nouveau Moïse, en mieux, en ce sens qu’il va plus loin, qu’il accomplit parfaitement la Loi. Nous en avions un bel exemple au chapitre cinq de l’évangile, celui qui commence par les Béatitudes et se poursuit par un long discours rythmé par ce refrain : On vous a dit… et bien, moi je vous dis… L’évangile de dimanche dernier n’échappait pas à cette comparaison, puisqu’il nous montrait Jésus nourrissant la foule à partir de cinq pains et deux poissons, établissant un parallèle avec le passage de la manne dans l’Ancien Testament, où l’on voit le peuple conduit par Moïse être nourri quotidiennement par ce don mystérieux. L’évangile d’aujourd’hui va lui-aussi dans ce même sens. 

            Il faut nous souvenir ici du geste libérateur posé par Moïse : il est celui qui a libéré son peuple de l’esclavage qu’il connaissait en Egypte, et par-delà ce geste, dans une compréhension spirituelle, celui qui a libéré son peuple du Mal symbolisé par ce pays oppresseur. Souvenons-nous un instant comment cela s’est fait. Il y a eu les dix plaies d’Egypte pour amener le Pharaon à comprendre son intérêt à laisser partir ce peuple. Il y a surtout eu le passage de la Mer Rouge, Moïse ayant écarté les eaux pour que le peuple puisse passer à pied sec, avant que les eaux ne se referment pour engloutir l’armée d’Egypte. C’est un geste fondateur, libérateur, qui affirme la puissance de ce Dieu au nom duquel Moïse agit. Il y a, dans cet acte dont nous faisons mémoire chaque année au cours de la nuit pascale, l’affirmation que le Dieu qui libère est le Dieu qui donne la vie, le Dieu qui s’oppose au Mal, le Dieu plus fort que le Mal. L’Egypte incarnait ce Mal par sa domination sévère sur le peuple issu de Joseph, autrefois admiré pour avoir sauvé l’Egypte et son peuple de la famine. 

            Dans l’évangile de Matthieu, nous assistons à un nouveau signe sur l’eau, posé par Jésus. Jésus n’écarte pas l’eau de la mer sur laquelle la barque des Apôtres est secouée, mais il marche sur l’eau et calme la tempête. Jésus fait mieux que Moïse, une fois de plus. Il est temps de rappeler maintenant que, dans la Bible, la mer représente le lieu où résident les forces du Mal pour bien comprendre les gestes de Moïse et de Jésus. En écartant les eaux pour que le peuple passe à pieds secs, Moïse écartait momentanément le Mal, le danger, et le peuple s’est retrouvé sur l’autre rive en sécurité, pendant que l’armée de Pharaon s’y noyait, entraînée par le mal qu’elle voulait faire au peuple que Dieu a libéré. Dans l’évangile, Jésus marche sur l’eau ; il écrase le Mal de son talon ; il s’en montre le plus fort, annonçant déjà sa victoire finale sur le Mal et la Mort quand il sera dressé sur la croix. Et quand il est enfin dans la barque, le vent cesse, la mer se calme. Le lieu où résident les forces du Mal n’est plus un obstacle à la mission des Apôtres dès lors que Jésus est avec eux. Autrement dit, le Mal ne peut rien contre les disciples qui vivent avec Jésus. Ils bénéficient de la victoire du Christ sur le Mal, ils sont forts, avec Jésus ; ils sont vainqueurs avec Jésus. 

            Nous en avons une preuve lumineuse avec Pierre. Voyant que c’était Jésus, il prit la parole : Seigneur, si c’est bien toi, ordonne-moi de venir vers toi sur les eaux. Jésus lui dit : Viens ! Pierre descendit de la barque et marcha sur les eaux pour aller vers Jésus. Mais, voyant la force du vent, il eut peur et, comme il commençait à enfoncer, il cria : Seigneur, sauve-moi ! Que se passe-t-il ? Tant que Pierre garde Jésus en ligne de mire pour avancer vers lui, il marche sur l’eau, il domine le Mal, il domine ses peurs. Mais dès qu’il est plus attentif au vent, dès que Jésus n’est plus le premier dans sa pensée, il prend peur et il coule. La force nécessaire pour lutter contre le Mal, pour marcher sur la Mer, nous l’avons tous en Jésus, s’il est bien au cœur de notre vie. Tant qu’il est au centre de notre vie, le Mal ne peut rien contre nous, puisqu’il a définitivement vaincu le Mal sur la croix. Dès lors que d’autres choses deviennent centrales, dès lors que nos peurs reprennent le dessus, nous prenons le risque d’être engloutis par le Mal, nous coulons, comme Pierre, comme une pierre. Il nous faut alors crier vers Jésus pour qu’il nous en tire à bras fort. Nous retrouvons cela sur toutes les icônes de la fête de Pâques ; elles nous montrent Jésus, franchissant les eaux de la Mort pour tirer Adam du séjour des morts, et après lui toute l’humanité. Il ne donne pas sa main à Adam, mais il le tire vers lui, le saisissant au poignant, dans un geste souverain, presque autoritaire, parce que oui, Jésus a autorité sur le Mal et la Mort ; Jésus est plus fort qu’eux, il sauve son peuple, le peuple de Dieu, non pas en écartant le Mal temporairement comme l’avait fait jadis Moïse, mais en écrasant le Mal, en le piétinant, définitivement. 

            Telle est l’œuvre de Jésus, l’œuvre qu’il réalise pour nous, l’œuvre à laquelle il nous associe puisque, identifiés à lui par le baptême (passage par l’eau, faut-il le rappeler), nous avons à combattre le Mal d’abord dans notre vie, puis autour de nous. Il n’y a pas de chrétien qui puisse se dispenser de ce combat primordial ; il n’y a pas de chrétien qui puisse dire : ce combat n’est pas le mien. Laissons-nous rejoindre par Jésus, gardons les yeux fixés sur Lui, et nous tiendrons notre part dans ce combat contre le Mal et la Mort. C’est notre fierté de disciples du Christ. C’est la mission de tous ceux qui veulent vivre de l’Esprit du Ressuscité. Amen.

 

            

    

(Tableau de Philipp Otto Runge, Saint Pierre marchant sur les eaux, 1806, Kunsthalle, Hambourg)

 

samedi 23 novembre 2019

Christ Roi de l'univers - 24 novembre 2019

Roi sur la croix, Roi pour la Vie.






En ce dernier dimanche de l’année liturgique, l’Eglise récapitule toute l’histoire de Jésus dans cette belle solennité du Christ Roi de l’univers. Elle nous permet de reprendre tout ce que nous avons vécu durant cette année de compagnonnage avec Jésus. Des quatre textes entendus, deux sont particulièrement significatifs de cette récapitulation de l’histoire : la deuxième lecture et l’Evangile. En cette année, nous clôturons ainsi les dimanches avec la relecture d’un extrait de la Passion selon Luc (Jésus en croix entouré des deux larrons) et ce bel hymne de l’épître aux Colossiens. 

Il peut sembler surprenant de finir l’année liturgique par un épisode de la Passion. Certains peuvent penser que, célébrant le Christ Roi, la puissance de la résurrection eut mieux convenu. Un roi ne se doit-il pas d’être puissant, majestueux, imposant respect et crainte à ses sujets ? Jésus en croix n’est ni majestueux, ni puissant (il va mourir), ni sujet d’un grand respect de la part de ceux qui sont au Calvaire, à regarder l’événement. Cloué en croix, Jésus ne fait plus peur à personne ; il suffit d’observer les réactions de tous ceux qui ont contribué à ce moment de l’histoire de Jésus : Les chefs tournaient Jésus en dérision… les soldats aussi se moquaient de lui… un des malfaiteurs suspendus en croix l’injuriait. Le moins qu’on puisse dire, c’est que le respect dû à un roi en prend un coup ! Et j’ose à peine mentionner le fait que Jésus est suspendu en croix, nu comme un ver ! Le déshonneur est total, l’abaissement à son comble ! En matière d’irrespect, l’homme ne peut tomber plus bas. Pourtant, nous dit la liturgie, c’est là sur la croix, que Jésus se révèle le mieux le roi de l’univers. Si pour ces adversaires, sur la croix, Jésus meurt, pour nous qui avons une vue plus globale de l’histoire, sur la croix, Jésus combat le Mal ; sur la croix, Jésus se bat pour les hommes ; sur la croix, se dessine déjà le royaume à venir. Le second larron semble l’avoir saisi mystérieusement, lui qui reprend son complice dans le crime : Tu ne crains donc pas Dieu ! Tu es pourtant un condamné toi aussi ! Et puis, pour nous, c’est juste ; après ce que nous avons fait, nous avons ce que nous méritons. Mais lui, il n’a rien fait de mal. Et s’adressant à Jésus, il ajoute : Jésus, souviens-toi de moi quand tu viendras dans ton Royaume. Ça ne s’invente pas ! Soit vous avez la révélation de Dieu du mystère qui se joue, et avec celui que la tradition appelle désormais le bon larron, vous reconnaissez sur la croix déjà la gloire à venir de Jésus ; soit vous n’avez pas de révélation, et avec les chefs, les soldats et l’autre larron, vous vous moquez de Jésus. Il n’y a pas d’autre voie possible. 

Si vous appartenez à ceux qui reconnaissent déjà la gloire du Christ lorsqu’il est en croix, alors vous rejoignez tous ceux qui, depuis Paul, chantent l’hymne de l’épître aux Colossiens. Elle récapitule la foi chrétienne qui est louange au Père et au Fils sous la conduite de l’Esprit Saint qui a fait comprendre à Paul le mystère de la rédemption. Paul reconnaît l’œuvre du Père, qui par son Fils, offre le salut à tous les hommes. Notre rédemption renvoie à la coutume du rachat qui, dans la tradition juive, oblige un homme, au nom des liens du sang, à se porter garant de la liberté d’un membre de sa famille, qui se trouve dans une situation d’endettement ou d’esclavage. C’est bien la situation des hommes lorsqu’ils vivent sans Dieu. Ils sont endettés par le péché, réduit par lui en un esclavage dont ils ne peuvent se sortir eux-mêmes. Jésus, par sa croix, nous rachète à grand prix. Il se porte garant de nous, affirmant ainsi que nous sommes de son sang, de sa famille. Il se fait notre frère en humanité, lui qui est l’image du Dieu invisible. L’hymne s’achève par le rappel de la grandeur de Jésus, sa royauté, puisque toute la création trouve en lui son origine : en lui, tout fut créé, dans le ciel et sur la terre… en lui tout est réconcilié… en lui, par le sang de sa croix, la paix est faite, sur la terre et dans le ciel. N’est-ce pas là ce que devrait être l’œuvre d’un roi : assurer la vie et la paix de ses sujets ? Tout cela Jésus le fait par l’offrande de sa vie. La préface de ce jour le chante admirablement : Tu as consacré Prêtre éternel et Roi de l’univers ton Fils unique, Jésus Christ, notre Seigneur, afin qu’il s’offre lui-même sur l’autel de la croix en victime pure et pacifique pour accomplir les mystères de notre rédemption. Il n’y a pas, pour Jésus, d’autre manière d’être roi que de se faire le serviteur du salut de tous par la croix. Celui qui, avant sa mort, invitait ses disciples au service par le signe du lavement des pieds, leur donne, sur la croix, l’exemple du service parfait, le service qui sauve le monde, l’amour donné jusqu’au bout. Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu’on aime. Là est la vraie royauté, la vraie dignité d’un homme. 

Toute notre année liturgique nous aura conduit là, à la découverte que Jésus veut régner sur nos vies, non à la manière d’un tyran, mais à la manière d’un serviteur qui veut le meilleur pour nous : il devient ainsi notre vie, notre sainteté, notre paix, et nous pouvons vivre dans sa grâce, dans sa vérité, dans sa justice et dans son amour largement répandu. Après tant d’amour manifesté pour nous, nous aurions mauvaise grâce à ne pas le célébrer aujourd’hui comme Roi de l’univers. Réjouissons-nous d’être de la famille d’un tel roi et proclamons au monde les merveilles qu’il a faites pour le salut de tous les hommes. Amen.




lundi 26 novembre 2018

Christ, Roide l'univers B - 25 novembre 2018

C'est toi-même qui dis que je suis roi.





Notre année liturgique se termine comme chaque année par la solennité du Christ, Roi de l’univers. Et nous venons d’entendre, dans l’évangile, cet échange entre Jésus et Pilate au sujet même de la royauté de Jésus après que Pilate aie justement questionné Jésus ainsi : Es-tu le roi des Juifs ? 

Nous ne savons pas ce qui a poussé Pilate à interroger Jésus en ce sens. Jésus essaie bien de comprendre, mais Pilate ne répond vraiment à sa question : Dis-tu cela de toi-même ou parce que d’autres te l’ont dit ? Pourtant, n’est-ce pas la vraie question à nous poser aujourd’hui ? N’est-ce pas notre réponse à cette question qui devrait nous préoccuper ? Pour cela, il nous faut d’abord définir quelle est cette royauté de Jésus. Car, reconnaissons-le, au moment où nous assistons à cet échange, la royauté de Jésus n’est pas vraiment ce qui frappe l’auditeur ou le spectateur de la scène. La rencontre à laquelle nous assistons n’est pas une rencontre diplomatique entre deux grands de ce monde ; ce que nous voyons, c’est la rencontre entre un prisonnier et son geôlier, entre un accusé et son juge qui a pouvoir de vie et de mort. Difficile donc de confondre Jésus, Christ, Roi de l’univers, avec les rois dont l’histoire de France nous relate l’existence. Ne cherchez pas de couronne d’or et de joyaux ; il n’y aura qu’une couronne d’épines. Ne cherchez pas de pourpre ni d’hermine ; il n’y a que le manteau rouge dont les soldats ont affublé Jésus. Ne cherchez pas d’escorte militaire, ni de garde prétorienne pour protéger Jésus ; il n’y a que les soldats romains venus l’arrêter et le ligoter. Aucun des signes donc dont nos rois aimaient s’entourer ; juste une caricature de roi, un théâtre de marionnettes dont Jésus sera la victime, mais la victime consentante. Car ce moment-là, dont la rencontre avec Pilate n’est qu’un détail, est le moment de Jésus. Et il va culminer dans la croix dressée, portant le corps souffrant du Christ, révélant dans cette extrême faiblesse, la vraie royauté Jésus : celle de l’amour offert jusqu’au don de la vie afin que les hommes puissent vivre. Rien d’autre n’importe à Jésus que d’accomplir la volonté de salut de Dieu pour les hommes. 

Nous pourrons alors interroger longtemps comme Pilate : Es-tu le roi des Juifs ? Nous n’aurons, pour seule réponse, que la croix dressée et cette affirmation de Jésus : Ma royauté n’est pas de ce monde. Ne cherchons donc pas à comprendre avec nos réalités terrestres, mais entrons plus avant dans la connaissance de la volonté de Dieu pour les hommes, et de ce que l’accomplissement de cette volonté suppose. Nous comprendrons vite que nous n’échapperons pas au passage de Jésus par la croix. Sa gloire vient de son obéissance au Père. Sa vie de ressuscité, il la doit à son obéissance au Père. Notre vie, il la doit (et nous la devons) à son obéissance au Père. Non pas que le Père se délectât de voir son Fils mourir en croix ; mais il fallait que le Fils s’offrît, il fallait qu’il vive la vie humaine jusque dans la mort pour que nous en soyons libérés. N’est-ce pas le premier rôle d’un roi que celui de protéger et de faire vivre son peuple ? Avec Pilate, nous pouvons interroger : Alors tu es roi ? Parce que cette découverte ne vient pas tant de l’enseignement que de l’expérience. Il faut avoir fait l’expérience de ce salut offert, par grâce, pour désirer que le Christ règne dans nos cœurs et gouverne notre vie. Il faut avoir fait l’expérience de cet amour sans limite pour confesser le Christ comme le roi de l’univers, roi non à la manière des hommes, mais à la manière de Dieu.

C’est toi-même qui dis que je suis roi. Le mot de la fin reviendra à Jésus ; il reconnaîtra le chemin que nous avons parcouru. Il acceptera de devenir notre roi pour que vive son amour à travers nous. Car cet événement de Pâques est pour tous les hommes, à travers tous les temps. Il nous revient d’en témoigner pour que tous les hommes, habitant le même univers, puissent reconnaître en Jésus ce roi qui nous offre sa vie, ce roi qui nous libère du péché et de la mort, ce roi qui nous gouverne pour nous mener à la vie en plénitude, avec lui, auprès du Père. Amen.

samedi 7 juillet 2018

14ème dimanche ordinaire B - 08 juillet 2018

Ma grâce te suffit !





Qu’y a-t-il de commun entre Ezéchiel, Jésus et Paul de Tarse ? Ils vivent à des époques différentes, ne se sont jamais rencontrés, et pourtant, ils partagent la même réalité : à un moment ou à un autre de leur mission, bien qu’envoyés par Dieu, ils ont échoué. Les hommes ne les ont pas suivis ; les hommes ne les ont pas écoutés. Il serait alors facile d’accuser les autres, ceux qui n’ont pas voulu écouter. Pour Ezéchiel, accuser le peuple, sourd à toute parole venant de Dieu ; pour Jésus, accuser ceux de son village qui ne l’accueillent pas comme il se doit ; pour Paul, accuser les chrétiens de Corinthe qui contestent son autorité. Nous pourrions le faire, mais cela nous amènerait quoi, à nous qui écoutons ces textes des siècles plus tard ? Et pourquoi la liturgie nous fait-elle lire ces récits d’échecs ? 

La réponse se trouve dans la deuxième lecture. C’est le Christ qui parle à Paul : Ma grâce te suffit, car ma puissance donne toute sa mesure dans la faiblesse. Paul nous invite ainsi à nous tourner d’abord vers le Crucifié, signe suprême de la faiblesse humaine. Là sur la croix, il ne peut plus rien ! Et pourtant, c’est bien là, sur la croix, que Dieu va manifester sa puissance. Il se sert de cet échec apparent pour faire triompher la vérité. Celui qui est crucifié, exposé aux moqueries, celui-là est plus puissant que la mort même. Le Dieu auquel nous croyons n’est pas le Dieu des forts et des puissants, il est le Dieu des humbles, le Dieu chanté par Marie dans le Magnificat ; il est le Dieu qui prend en pitié l’humanité pécheresse pour lui faire découvrir son amour, son pardon et la puissance de sa bonté. 

Ma grâce te suffit ! Voilà qui vaut encore pour nous aujourd’hui. C’est une invitation à découvrir que le salut est un don qui nous est fait et non le résultat de nos vertus, de nos efforts, de nos prières. Si la grâce de Dieu suffit, si le salut est offert, alors il nous faut accueillir cette grâce, nous ouvrir au don du salut. Il n’y a pas d’orgueil à en tirer. Accueillir la grâce, s’ouvrir au salut, c’est reconnaître que j’ai besoin d’être sauvé ! Reconnaître que, sans l’aide de Dieu, je suis faible, démuni. C’est reconnaître, comme Paul, notre faiblesse. Accueillir le salut, accueillir la grâce de Dieu, c’est accepter de n’être pas parfait et d’avoir besoin de Dieu : une attitude à mille lieux de ce que prône notre société moderne. 

Ma grâce te suffit ! Dans sa grande bonté, Dieu a disposé dans son Eglise les sacrements qui la font vivre et progresser dans la connaissance de Dieu. Le sacrement qui dit le mieux la nécessité pour l’homme d’accueillir la grâce de Dieu, est certainement le sacrement de la réconciliation. N’est-ce pas dans la confession que je reconnais le mieux mes limites, mes travers, mes manques ? N’est-ce pas dans la confession que je reconnais ce que Dieu fait pour moi, jour après jour ? N’est-ce pas dans la confession que je m’ouvre le mieux à cette grâce qui vient me remplir de Dieu pour laver en moi ce qui était souillé par le péché et rétablir en moi l’image et la ressemblance de Dieu que le péché avait obscurci ? La grâce de Dieu, c’est bien de nous aimer encore alors que, sans cesse, nous nous éloignons de lui ! La grâce de Dieu, c’est bien de nous aimer à cause de notre péché. Parce que, sans lui, nous risquons de nous soumettre aux forces du Mal qui nous traversent, Dieu vient nous dire son amour au cœur même de notre détresse, au cœur même de nos faiblesses, pour que, même là, sa puissance puisse agir en nous. 

Ma grâce te suffit ! C’est aussi cette parole que nous devons garder à l’esprit lorsque les difficultés de la vie semblent s’acharner sur nous. Aucune épreuve ne peut nous écraser si nous la vivons avec Dieu ! Sa grâce, c’est justement de veiller sur nous en tout temps : si nous affrontons nos épreuves avec lui, nous trouverons en lui notre victoire puisque, en Jésus, mort et ressuscité, Dieu a vaincu tous les obstacles qui nous tenaient éloignés de lui. Même notre mort n’est plus un obstacle à la rencontre avec Dieu si nous la vivons dans la foi au Christ crucifié et ressuscité. Rien ne peut plus nous séparer de l’amour de Dieu qui est en Jésus. 

Ma grâce te suffit ! En ces temps difficiles où nous sommes, il nous est bon d’entendre Dieu nous dire qu’il est ainsi toujours avec nous. Nous n’avons pas à craindre nos échecs, ni les difficultés de la vie, mais à redécouvrir, à l’école de Paul, que notre force est en Dieu. Comme lui, nous pouvons reconnaître que c’est lorsque je suis faible, c’est alors que je suis fort ! Amen.