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samedi 28 février 2026

2ème dimanche du Carême A - 1er mars 2026

Quitter.



                        Giovanni Benedetto Castiglione (1609-1664), détail du Voyage de la famille d'Abraham 
                 (vers 1655, huile sur bois, 19 x 28 cm), Musei di Strada Nuova, Gênes (Italie). Domaine public.





 

            Notre chemin de carême se poursuit et nous rencontrons aujourd’hui Abram, Timothée, et Pierre. Trois histoires particulières, à des moments particuliers, qui ont pourtant en commun une expérience identique : celle de devoir quitter quelque chose. 

            Honneur au plus ancien des trois, Abram. Il n’est pas encore Abraham, nous ne sommes là qu’au début de son histoire biblique, même s’il a déjà soixante-quinze ans ! C’est l’âge auquel prêtres et évêques remettent leur mission et peuvent espérer encore quelques jours heureux, loin des responsabilités. Abram commence sa mission et la poursuivra durant cent ans, avant de rejoindre celui qui aujourd’hui l’appelle. Quitte ton pays, ta parenté et la maison de ton père, et va vers le pays que je te montrerai. Ce qui me surprend toujours, c’est ce départ vers l’inconnu. Le pays que je te montrerai n’est pas précisé ; Abram ne reçoit aucun indice, ni latitude, ni longitude, ni direction précise : juste l’ordre de se mettre en route ! C’est très peu, reconnaissons-le. Mais ce qu’il reçoit, c’est beaucoup. Il reçoit l’assurance d’une promesse (je ferai de toi une grande nation), d’une bénédiction (je te bénirai), bénédiction qui dépassera le cadre de sa personne (en toi seront bénies toutes les familles de la terre), d’une grandeur à venir (Je rendrai grand ton nom), et pas seulement parce que deux lettres vont être ajoutées à Abram quand il recevra de Dieu le nom d’Abraham. La grandeur, c’est aussi le fait que son nom sera connu par toute la terre et pour les générations à venir. Il est reconnu aujourd’hui comme le Père des croyants. En lisant ou en écoutant le texte biblique, nous pouvons avoir l’impression que cela s’est fait facilement : Abram s’en alla, comme le Seigneur le lui avait dit. Mais nous savons, vous et moi, que ce n’est jamais facile de tout quitter, même à l’appel de Dieu. Il faut une grande confiance et un sens de l’aventure peu commun. Et quand nous y regardons de près, Abram, avec ses soixante-quinze ans et sa vieille Sarah stérile, n’est pas le candidat idéal pour être à l’origine d’une grande nation ! Et c’est bien cela, la force de la foi d’Abram : il connaît ses forces et ses faiblesses, et pourtant, il y va ! Pas la moindre objection ! S’il y en avait eu, nous les connaîtrions, parce que la Bible donne toutes les objections formulées par ses successeurs. S’il n’y en a pas de mentionnées ici, c’est qu’il n’y en a pas. Abram écoute la voix et se met en route. Il quitte tout pour une promesse, une bénédiction et un titre de gloire. 

            Abordons alors Timothée. Nous ne le voyons pas à l’œuvre, mais c’est à lui que Paul écrit une recommandation pour sa vie et un point à croire et à enseigner. La recommandation : prends ta part des souffrances liées à l’annonce de l’Evangile. Autrement dit, la vie que tu t’apprêtes à vivre comporte ses exigences propres. Il n’est pas facile d’être chrétien, ni à l’époque de Timothée, ni à la nôtre. Celui qui veut être chrétien doit accepter de quitter sa zone de confort. A l’époque de Timothée, le risque, c’est la persécution et la mort à maxima, et une certaine déconsidération sociale et religieuse à minima. Paul est bien placé pour le savoir, lui qui a voulu se débarrasser de ce mouvement qui grandissait au sein du judaïsme. Aujourd’hui encore, des difficultés persistent ; après plus de deux mille ans d’histoire, il est demandé sans cesse aux chrétiens de rendre compte des péchés de leurs pères : conversions forcées, papauté dévoyée, divisions, inquisition, croisade, abus de toutes sortes, révélés plus récemment… Oser encore s’affirmer chrétien est pour certains une anomalie, une crispation sur un passé dont on pensait que le siècle des Lumières avait eu raison. Vous et moi serions vieux jeu dans une France qui n’a plus aucun repère et qui pense aujourd’hui qu’il est bon de permettre la suppression des plus faibles alors qu’elle avait eu la sagesse, au siècle dernier, de supprimer la peine de mort pour les méchants. Comme Timothée, nous sommes toujours encore appelés à quitter nos zones de confort au nom de l’Evangile. Et comme Timothée, nous recevons avec cette recommandation un point de foi que Paul énonce ainsi : Dieu nous a sauvés, il nous a appelés à une vocation sainte, non pas à cause de nos propres actes, mais à cause de son projet à lui et de sa grâce. Cela redonne un peu de baume au cœur puisque Paul nous redit que nous sommes sauvés parce que Dieu le veut, et pas parce que nous aurions fait de grandes choses. Il est important de nous le rappeler les jours où il nous semble plus difficile de quitter notre zone de confort à cause de l’Evangile, et tous les jours où il nous semble difficile d’être chrétiens. Dans notre monde sans repère, en voici un qui est solide pour chaque croyant : Dieu nous a sauvés et non pas Dieu nous sauvera ! C’est fait et c’est à cause de ce salut déjà obtenu qu’il nous est possible de quitter notre confort et de suivre encore le Christ. 

            Enfin, il y a Pierre qui, devant la vision extraordinaire de la transfiguration de Jésus, c'est-à-dire de Jésus dans la gloire qui sera la sienne après sa mort et sa résurrection, ne trouve rien de mieux à dire que : Si tu le veux, je vais dresser ici trois tentes… C’est tellement beau, tellement puissant ce qu’il voit, qu’il veut s’installer là, et y rester. Oh, je le comprends bien : quand il est donné à quelqu’un de contempler l’avenir bienheureux qui est promis, comment ne pas vouloir s’y installer tout de suite ? Mais Jésus invite Pierre et les deux autres qui n’ont rien dit mais n’en pensaient peut-être pas moins, à redescendre, à quitter ce lieu, et à se taire, à quitter l’envie de dire la chance qu’ils ont eu de voir ce qu’ils ont pu contempler, en tous les cas d’attendre que le Fils de l’homme soit ressuscité d’entre les morts pour en parler. Suivre le Christ, c’est aussi quitter quelques vieilles habitudes, quelques réflexes très humains (bavardages, commérages) pour entrer totalement dans le monde de Dieu et sa manière d’être. Suivre le Christ, c’est quitter l’idée que tous doivent vivre les mêmes expériences spirituelles au même moment ; nous n’avons pas tous la force de porter les mêmes choses. Il faut laisser à chacun le temps de mûrir sa vie spirituelle, de la laisser grandir et s’affermir. Ce qui est bon pour l’un, ne le sera pas forcément pour un autre. Suivre le Christ demande du discernement. Si tel n’était pas le cas, il faudrait m’expliquer pourquoi Jésus n’a emmené que trois de ses disciples vivre cette expérience.

            Quitter n’est donc pas une expérience négative. Spirituellement, cela peut même traduire notre capacité à progresser. Je quitte des relations qui peuvent être toxiques ; je quitte des habitudes qui peuvent être contraire à ma foi ; je quitte des représentations de Dieu ou de la foi qui ne sont pas ajustées. L’appel fait à Abram de quitter son pays est un appel pour chaque croyant à ne jamais s’installer parce que Dieu nous attend toujours plus loin ; il veut nous emmener jusqu’en son Royaume, le lieu de notre repos et de notre récompense. D’étape en étape, nous y parviendrons. Amen.


mercredi 8 septembre 2010

23ème dimanche ordinaire C - 05 septembre 2010

Suis-je capable de suivre le Christ ?


Suivre le Christ, est-ce que j’en suis capable ?
Voilà une question que l’on ne pose jamais ainsi ! Régulièrement, depuis notre baptême, nous sommes invités à nous souvenir que nous marchons à la suite de ce Dieu sauveur, révélé en Jésus Christ. Mais nous sommes-nous déjà demandés si nous en étions capables ? Et si oui, qu’est-ce qui nous rendrait capable de suivre ce Christ sur le chemin qu’il nous ouvre ?

Suivre le Christ est bien une question de condition. Il ne s’agit pas là de condition physique : nul besoin d’être un dieu du stade pour marcher à la suite de Jésus ! Mais il y a des conditions à respecter pour bien marcher derrière lui. L’évangile nous en rappelle deux. Il faut savoir quitter, préférer le Christ à tout le reste, y compris sa famille. Il faut prendre le temps de la réflexion.

Savoir tout quitter. Voilà bien un engagement radical, nécessaire pour n’écouter que le Christ. Il ne s’agit pas d’ignorer les autres, de se couper du monde. Tout quitter pour le Christ, c’est ne rien lui préférer. Le mettre en priorité, en premier. Dans chacune de nos activités, dans chacune de nos paroles, dans chacune de nos rencontres, découvrir et faire découvrir aux autres ce Christ auquel nous consacrons notre vie. Et cela ne concerne pas seulement les prêtres ou les religieux et religieuses. Chaque croyant, par son baptême, doit témoigner de ce que le Christ est et fait pour lui. Chaque croyant doit mettre au cœur de sa vie le Christ. Même dans un couple, c’est l’amour du Christ qui rend capable d’aimer une vie entière le même conjoint, malgré le temps qui passe, malgré les défauts qui se font jour. Le Christ est le but de notre vie ; le Christ est le sommet de notre vie ; le Christ est le moteur de notre vie. Quelle que soit cette vie !

C’est pour cela que la deuxième condition à respecter pour bien suivre le Christ est la nécessité de réfléchir, de s’asseoir. Jésus raconte deux paraboles qui nous permettent de bien comprendre l’enjeu de cette réflexion. Il s’agit d’éviter de commencer quelque chose sans avoir les moyens de la finir. Quiconque a bâti un jour sa maison, aura pris le temps de la réflexion : ce projet n’est-il pas trop ambitieux ? Pourrai-je le mener à son terme ? Cela vaut-il le coup de le réaliser ? La même chose est nécessaire lorsque l’on se met à la suite du Christ. Il faut bien cerner l’enjeu, mesurer les risques. Le Christ lui-même en rappelle un : pour marcher à sa suite, il faut accepter de prendre sa croix et de le suivre.

Ainsi présenté, le discours n’est pas très réjouissant. Nous n’abandonnons jamais tout. Il y a toujours des choses que l’on préfère à Jésus. Alors cela vaut-il la peine de commencer à marcher derrière lui ? Serons-nous à la hauteur ? A vue d’homme, il faut bien reconnaître que nous ne serons jamais à la hauteur. Nous sommes très attachés à ce que nous avons ; le Christ n’est pas tous les jours le centre de notre vie. Mais cela ne signifie pas qu’il ne faut pas commencer. Celui qui décide véritablement de se placer à la suite du Christ, parce qu’il l’a rencontré, celui-là sait que le Christ marche avec lui, celui-là sait que le Christ porte sa croix avec lui. Celui-là sait surtout que le Père lui donnera l’Esprit Saint qui lui permettra petit à petit, à son rythme, d’avancer toujours mieux à la rencontre du Père, à la suite du Christ. Les exigences rappelées dans l’Evangile de ce jour ne doivent pas nous décourager. Elles doivent provoquer en nous un sursaut de foi pour que nous avancions mieux avec le Christ. Elles nous rappellent que la perfection ne sera atteinte que lorsque nous rencontrerons Dieu face à face et que personne ne peut se prévaloir de sa propre sainteté pour dire à un autre : tu as encore de gros efforts à faire pour parvenir où je suis rendu. La vie de foi est personnelle certes, mais elle comporte une dimension communautaire qui nous rend tous responsables de la foi des autres, de leur avancée.

A vue humaine, personne n’est capable de suivre le Christ sur le chemin qu’il a emprunté. Mais, avec l’aide de l’Esprit Saint, chacun devient capable de prendre sa croix, sachant que le Christ le premier l’a portée et vaincue. En lui, nous avons notre victoire ; à son appel, nous pourrons le suivre sur le chemin qu’il nous propose. Sachons, au cours de cette eucharistie, demander à Dieu son Esprit Saint, pour marcher mieux vers la joie du Royaume. AMEN.


(Dessin : Editions CRER, 2005- B.Debelle)