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vendredi 29 mars 2024

Passion du Seigneur - 29 mars 2024

 De Jésus à nous : une Alliance nouvelle et éternelle scellée dans le sang du Juste.





(Dali, Le Christ dit de Saint Jean de la Croix, Détail)



 

 

            Il est toujours impressionnant, le silence qui marque l’entrée en liturgie le Vendredi Saint, d’autant plus que nous vivons dans un monde de bruit qui a le silence en horreur, de rumeurs d’autant plus fortes qu’elles nient l’évidence de la vérité, et du bruit des canons dans tant de lieux de notre monde. Faire silence, se taire et contempler… voilà qui convient bien au moment où meurt en croix le Juste pour le salut des pécheurs. 

            Et pourtant, il n’avait pas commis de violence, on ne trouvait pas de tromperie dans sa bouche. Quand le bruit est plus fort que la vérité, quand le mal triomphe du Juste, cette abomination dénoncée par le prophète Isaïe devient possible. Et l’homme qui cherche, l’homme qui essaie de comprendre, ne le peut plus. Pourquoi Dieu a-t-il permis cela ? Même le Juste condamné garde le silence. N'y a-t-il rien d’autre à faire que de subir la force des forts, le mal des méchants ? A vue humaine, tout cela montre l’injustice triomphante contre laquelle nous nous sentons impuissants ; à vue humaine, tout cela montre que Dieu lui-même semble contre le petit et le Juste. Nous pourrions lister ici la longue litanie des injustices faites en notre monde, en ce vingt-et-unième siècle ; mais cela ne nous donnerait que le dégoût de notre humanité. 

            Puisque, à vue humaine, nous semblons être dans une impasse, peut-être faut-il alors changer notre regard ; peut-être nous faut-il consentir à entrer dans les vues de Dieu. A priori, cela ne change pas grand-chose : un innocent est tué à la place des coupables. Ce qui change, quand nous entrons dans les vues de Dieu, c’est l’intention derrière le geste. Aussi terrible que cela puisse paraître à énoncer, Dieu a permis cela pour que les hommes puissent vivre. Aussi terrible que cela puisse paraître à énoncer, Dieu a permis qu’un seul meurt pour tout le peuple. A vue humaine, nous assistons au triomphe du mal ; à vue divine, nous assistons à la destruction du mal lui-même ; à vue divine, nous assistons à la fin d’un monde et à la naissance de quelque chose de radicalement nouveau : une vie libérée du mal ; une vie qui n’a pas de fin ; une vie où la vérité triomphe. Pour l’heure, nous n’avons que la vision de la croix dressée ; mais cette vision est parcellaire. L’œuvre de Dieu pour le salut du monde, si elle passe par la mort en croix du Juste, ne s’arrête pas là. Dans le monde voulu par Dieu, le Juste triomphe. Dans le monde voulu par Dieu, le mal n’a plus de place. Dans le monde voulu par Dieu, la vie est éternelle. 

            Devant Jésus en croix, gardons le silence qui fut d’abord le sien lors de son procès. Rien ne sert de vouloir expliquer le mystère du salut ; il nous faut entrer dedans, à la manière de Jésus, dans l’obéissance à la volonté de Dieu qui est volonté de salut et de vie pour tous les hommes. Devant la croix, contemplons l’Alliance nouvelle et éternelle, scellée dans le sang du seul Juste, celui que Dieu lui-même a envoyé dans le monde, pour sauver ce monde livré au bruit, à l’injustice, à la fureur. Devant la croix, gardons le silence, mais souvenons-nous de ce que Jésus lui-même disait à ses disciples : il fallait que le Fils de l’homme souffre beaucoup, qu’il soit rejeté par les anciens, les grands prêtres et les scribes, qu’il soit tué, et que, trois jours après, il ressuscite (Mc 8, 31). Une parole alors incomprise par ses amis. Nous, devant la croix dressée, nous comprenons que la première partie vient de s’achever ; rendez-vous dans trois jours, et nous comprendrons tout. Enfin ! Amen.

samedi 18 septembre 2021

25ème dimanche ordinaire B - 19 septembre 2021

 Les disciples ne comprenaient pas ces paroles.





                Est-ce que la remarque cinglante faite à Pierre par Jésus dimanche dernier est restée dans les esprits des Apôtres ? Nous n’en savons rien. Toujours est-il que, lorsque nous croisons à nouveau Jésus et son groupe de disciples, et que celui-ci continue à les enseigner au sujet de sa Passion, Marc écrit sobrement : Les disciples ne comprenaient pas ces paroles et ils avaient peur de l’interroger. Comprenez : personne n’a envie de se prendre un nouveau Passe derrière moi Satan dans les oreilles, même en privé. Alors on fait quoi ? 

            D’abord, nous éviterons de juger les Apôtres. Il n’est pas sûr que nous aurions compris davantage les paroles de Jésus si nous avions fait partie du groupe. Nous ne pouvons pas, à partir de nos connaissances, dire que les Apôtres sont nuls, qu’ils auraient dû faire le lien avec le chant du Serviteur souffrant, ou qu’ils devraient faire plus confiance à Jésus, parce qu’il sait ce qu’il dit, et que nous savons, avec deux milles ans de recul, que c’est vrai : Jésus ne sauvera les hommes que par sa mort et sa résurrection ! Eux ne le savent pas ; ils n’ont pas encore vécu Pâques et l’annonce de la résurrection de Jésus. Eux ont juste accompagné Jésus ; ils le suivent quotidiennement ; ils le voient faire des miracles ; ils l’entendent enseigner ; ils constatent comment la foule l’accueille et le suit. Ils sont à mille lieux de pouvoir simplement concevoir que cette histoire puisse mal se finir. Et ce, quand bien même Jésus le leur dirait plus d’une fois. Il nous faut reconnaître que ce n’est pas évident d’entendre quelqu’un que l’on aime nous dire qu’il va devoir mourir, assassiné qui plus est, pour que nous puissions vivre. Comment croire l’incroyable lorsque celui-ci n’a encore jamais eu lieu ? 

            Ensuite nous pourrions leur suggérer de l’interroger quand même. Ils n’ont pas à avoir peur de Jésus. S’ils ne comprennent pas, qu’ils fassent comme les enfants à l’école : qu’ils interrogent leur Maître. Pierre ne s’est pas pris une volée de bois vert pour avoir interrogé Jésus ; il s’est fait remettre à sa place parce qu’il a contredit Jésus sur ce que Jésus venait de présenter comme le dénouement de sa mission. Il a refusé que l’enseignement de Jésus, pour surprenant et dérangeant qu’il puisse être, soit le destin de Jésus. Il a pensé qu’une autre porte de sortie était possible. Il a refusé d’entrer dans le projet de Dieu. Demander à Jésus de mieux s’expliquer, c’est une chose ; demander à Jésus d’envisager autrement sa mission et sa fidélité à Dieu, son Père, en est une autre. Nul ne peut refuser Jésus tel que Jésus se présente. Vous avez le droit d’imaginer votre Jésus, un Jésus à votre mesure, un Jésus qui corresponde bien à vos envies, à vos désirs ; mais vous ne pouvez pas demander à Jésus, le Christ, d’être à l’image de ce que vous avez rêvé. Jésus, on le suit comme il est ou on le laisse ! 

            Enfin, vous pourrez dire aux Apôtres que pour mieux comprendre, il faut peut-être tout simplement mieux écouter, et ne parler d’autre chose pour éviter de trop bien comprendre ce que dit Jésus. Sans doute est-ce plus passionnant de savoir qui était le plus grand ; mais cela n’apporte pas grand-chose. Surtout, cela détourne de l’enseignement de Jésus, de sa portée globale. Jésus n’a pas appelé de futurs petits chefs autour de lui ; il a appelé des disciples. Il ne donne pas un cours de management ou de bonne conduite des hommes ; il invite à le suivre, en prenant sa croix, en perdant sa vie à cause de Lui et de l’Evangile. Ce n’est pas une histoire de hiérarchie ; c’est une histoire de service, et de service du plus petit, du plus fragile. D’où ce geste avec un enfant. Quoi de plus fragile qu’un enfant qui n’a pas voix au chapitre ? Quoi de plus petit qu’un enfant qui n’a d’autre droit que de se taire et d’obéir. Pour être le premier, il faut suivre Jésus ; et suivre Jésus, c’est prendre l’avant dernière place, la dernière étant pour toujours à Jésus, sur la croix. Il n’y a pas plus bas, il n’y a pas plus humilié que Lui. Nous pouvons donc nous faire serviteur de tous. Ce n’est pas une humiliation ; c’est un honneur puisque c’est là que Jésus nous veut, Lui qui s’est fait l’esclave de tous. 

            Comme les disciples, il nous arrive de ne pas toujours comprendre ce que Jésus attend de nous. Comme les disciples, il nous arrive de vouloir entendre autre chose de la part de Jésus que ce qu’il a véritablement à nous dire. Patiemment et avec confiance, osons l’interroger. N’ayons pas peur de Lui. Il est celui qui veut notre vie et notre bonheur. A son école, nous apprenons que le service est la voie royale vers le Royaume. A sa suite, nous découvrons que la croix est passage vers la Vie véritable. Il ne tient qu’à nous de le croire. Il ne tient qu’à nous de le suivre. Personne ne peut nous y obliger, pas même Jésus. Le salut est offert par Jésus. Le chemin qui y mène est enseigné par Jésus. Il dépend de nous de le suivre ; il dépend de nous de l’accueillir. Amen.

samedi 20 octobre 2018

29ème dimanche ordinaire B - 21 octobre 2018

Quand Jésus parle de pouvoir !







De quoi parle l’Evangile ? Si je faisais passer des petits bouts de papier pour demander à chacun d’écrire en un mot de quoi parle Jésus aujourd’hui, qu’écririez-vous ? Nous parle-t-il du service ? Nous parle-t-il d’ambition ? Nous parle-t-il de pouvoir ? Nous parle-t-il d’autre chose ? Aussi surprenant que cela puisse nous paraître, ce dont il est question dans l’évangile du jour, c’est de pouvoir et de maîtrise. 

Tout commence avec l’ambition de Jacques et de Jean de siéger l’un à droite et l’autre à gauche de Jésus, dans sa gloire. Ils sont cash avec Jésus, même s’ils semblent s’exprimer un peu à part des autres. Ils savent ce qu’ils veulent et n’ont pas de honte à le dire. Un peu d’ambition ne peut pas faire de mal, n’est-ce pas ! Leur demande n’a rien d’exceptionnel dans le monde, comme n’a rien d’exceptionnel la réaction des dix autres : comment osent-ils demander cela à Jésus ? Ce n’est pas tant la demande qui leur déplaît que le fait d’avoir oser la formuler… avant les autres ! Soyons alors réaliste un instant et reconnaissons-le : la question de Jacques et de Jean nous a tous traversé l’esprit à un moment ou à un autre de notre vie. Nous avons tous cherché la reconnaissance, la gloire et la puissance. Nous avons tous une certaine part d’ambition ; nous avons tous la certitude que ce que l’autre peut faire, je peux le faire aussi. Et nous avons tous été, comme les autres, surpris de l’avancement de celui-là ou d’un autre ; nous avons tous estimé qu’on aurait fait aussi bien, voire mieux, et que si quelqu’un méritait cette place, c’était nous ! Pour le dire encore autrement, nous avons tous estimé, à un moment ou à un autre de notre vie, que les autres ne reconnaissaient pas assez nos mérites, qu’on ne nous remerciait jamais suffisamment. Ou encore : vous savez, je l’ai fait de bon cœur, mais un merci, ça aurait été bien ! Cela existe dans le monde des hommes. Cela existe dans l’Eglise aussi. Cela a existé, cela existe encore, cela existera toujours ! A moins que nous ne nous mettions vraiment à l’école de Jésus. 

Je crains, qu’en la matière, nous ne méritions le reproche que Jésus fait à ses disciples : ils ne comprennent rien ! Nous le constatons d’ailleurs dans le dialogue qui s’instaure entre Jésus et les deux frères. Vous ne savez pas ce que vous demandez. Pouvez-vous boire la coupe que je vais boire, être baptisés du baptême dans lequel je vais être plongé ? Le Nous le pouvons qui suit est un peu trop rapide pour exprimer leur compréhension claire de ce que Jésus vient de demander. La coupe dont il parle, c’est bien ce calice qu’il va boire jusqu’à la lie au moment de sa Passion. Il ne s’agit pas de boire avec Jésus au banquet éternel, mais de trinquer soi-même, quand c’est difficile à avaler. L’homme est bien seul dans ces moments-là, comme Jésus sera seul au moment de son procès. Le baptême dont parle Jésus, ce ne sont pas ces trois gouttes que l’on verse sur le front d’un enfant, mais bien ce plongeon dans les eaux de la mort, dans lesquelles l’homme peut se perdre et se noyer si Jésus ne vient l’en retirer pour le faire revivre avec lui. Ce n’est pas de plaisir que parle Jésus en réponse à la question des deux frères ; c’est de risque. Il les invite à risquer avec lui, pour lui. Et cela sera accordé d’avance à Jacques et Jean, sans pour autant qu’ils aient l’assurance de siéger à la droite et à la gauche de Jésus. La coupe que je vais boire, vous la boirez ; et vous serez baptisés du baptême dans lequel je vais être plongé. Quant à siéger à ma droite ou à ma gauche, ce n’est pas à moi de l’accorder ; il y a ceux pour qui cela est préparé. Voilà une occasion de se taire qui est perdue, définitivement ! 

Face à cette attitude tout humaine de jouer des coudes, Jésus indique alors une autre voie, le chemin du service. Attention, il ne s’agit pas là simplement de savoir rendre service, de temps en temps, pour faire plaisir, ou pour être reconnu dans ses compétences. Non, non, il s’agit de bien plus. Il s’agit d’un art de vivre, d’une tournure particulière de l’esprit. Cela s’apparente au devoir d’état. Je fais ce que je dois faire parce que je peux le faire et que je sais le faire. Sans aucune arrière-pensée ; sans rechercher aucune récompense, aucune reconnaissance ! Exercer le métier de disciple du Christ, c’est être serviteur à temps plein. Et celui qui veut être le premier sera l’esclave de tous. Mais cette place-là, rassurez-vous, comme personne n’en veut spontanément, elle a été prise par Jésus, une fois pour toutes. C’est ce qui fait de lui la seule tête de l’Eglise, le seul chef possible. Ce que Jésus propose, ce n’est pas de jouer au serviteur ou à la servante ; ce qu’il propose, ce n’est pas d’être plus gentil que les autres en rendant plus service que les autres ; ce que Jésus propose, c’est un état de vie, une tournure d’esprit qui fait de nous les serviteurs des autres. C’est un art de vivre qui place l’autre toujours avant moi. C’est un art de vivre qui n’attend pas de médaille, ni de merci, mais qui ouvre à la gloire… du Royaume ! Jésus ne nous prive pas d’ambition ; il nous dit la voie meilleure pour accomplir notre ambition : Celui qui veut devenir grand parmi vous (ça c’est l’ambition légitime), sera votre serviteur (ça c’est la voie à suivre). Il n’y en a pas d’autre, parce que Jésus lui-même emprunte cette même voie : Le Fils de l’homme n’est pas venu pour être servi, mais pour servir, et donner sa vie en rançon pour la multitude. Nous ne serons jamais plus grand que Jésus ; nous ne pourrons donc emprunter d’autre voie que celle qu’il a lui-même emprunté. Avez-vous jamais entendu, au moment de la lecture de la Passion, quelqu’un dire Merci à Jésus pour son sacrifice ? Vous pouvez relire les quatre évangiles : vous n’en trouverez pas ! Vous y trouverez par contre moqueries, insultes et crachats. Rien de plus ! Rien de joyeux ! Rien d’encourageant ! 

La voie du service, voilà l’enseignement de Jésus quand il nous parle de pouvoir. Il ne s’agit pas de spiritualiser les choses, en disant que l’autorité, dans l’Eglise, c’est un service ! Il s’agit d’être conscient qu’il nous faut sans cesse nous convertir à Jésus, nous placer à sa suite, pour vivre en serviteur de Dieu et des frères. Ce n’est pas temporaire : le temps de mon mandat à l’EAP, le temps de mon passage à la chorale, le temps que je peux rendre service comme sacristain… ou que sais-je encore ! Non, c’est définitivement un style de vie, une attitude profonde de chaque instant, en tout ce que je fais, en tout ce que je vis, vis-à-vis de quiconque traverse ma vie. La récompense ne nous viendra pas des hommes, mais de Dieu seul. Quand nous le verrons face-à-face. Amen.

 
(Dessin de Jean-François KIEFFER, in Mille images d'Evangile, éd. Les Presses d'Ile de France)