Bienvenue sur ce blog !

Ce blog voudrait vous permettre de vivre un chemin spirituel au rythme de la liturgie de l'Eglise catholique.

Les méditations s'appuient soit sur les textes bibliques quotidiens, soit sur la prière de l'Eglise.

Puisque nous sommes tous responsables de la foi des autres, n'hésitez pas à laisser vos commentaires.

Nous pourrons ainsi nous enrichir de la réflexion des autres.







Affichage des articles dont le libellé est Prière. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Prière. Afficher tous les articles

samedi 18 octobre 2025

29ème dimanche ordinaire C - 19 octobre 2025

Persévérer, oui mais quand ce n'est plus possible ?




(Tableau d'Arcabas)





            C’est assez rare pour être souligné ; il y a, aujourd’hui, une belle unanimité entre les trois lectures entendues. Toutes, d’une manière ou d’une autre, nous invite à la persévérance en matière de foi. Nous pouvons le vérifier immédiatement. Dans le Livre de l’Exode, cela est suggéré ainsi : Quand Moïse tenait la main levée, Israël était le plus fort. Quand il la laissait retomber, Amalec était le plus fort. Dans la deuxième lettre à Timothée, c’est l’interpellation de Paul qui ouvre le passage entendu : Bien-aimé, demeure ferme dans ce que tu as appris… et encore Interviens à temps et à contretemps. Et dans l’Evangile, c’est l’introduction qui précise : Jésus disait à ses disciples une parabole sur la nécessité pour eux de toujours prier sans se décourager. Ces paroles sont suffisamment claires pour qu’elles puissent se passer de commentaire. Demeure alors une question : Persévérer dans la foi ou la prière, d’accord, mais quand cela ne semble plus possible, on fait quoi ?

            Nous avons tous connu de ces moments compliqués où laisser la foi ou la prière de côté semblait plus simple. De nombreux contemporains l’ont fait. Peut-être l’avons-nous fait durant une période de notre vie et qu’à la faveur d’un événement particulier, heureux ou malheureux, nous sommes revenus à la foi et à la prière. Ou bien, sans laisser tomber complètement, nous avons juste oublié. Quel confesseur n’a jamais entendu : je ne prie pas assez ! Je ne crois plus assez ! C’est plutôt normal, quand on prend sa vie spirituelle au sérieux, de constater des moments de sècheresse, de vide voire d’abandon temporaire. Si nous connaissons quelqu’un qui vit cela en ce moment, est-ce vraiment le meilleur conseil à lui donner que de lui dire : Persévère ? Peut-être, mais ce n’est pas suffisant, je m’en rends bien compte. Alors que faire ?

            Le livre de l’Exode nous indique une voie à suivre ; elle se nomme Aaron et Hour dans l’histoire entendue. Elle se nomme amis et communauté croyante dans le concret de notre vie. Je m’explique. Israël est une fois de plus en guerre contre un peuple voisin, dérangé par cette longue colonne d’étrangers qui traverse son territoire. Pendant la bataille, Moïse, Aaron et Hour se tiennent au sommet d’une colline. Moïse avait prévenu Josué : Choisis des hommes, et va combattre les Amalécites. Moi, demain, je me tiendrai sur le sommet de la colline, le bâton de Dieu à la main ». Et ceci fut fait. Quand Moïse tenait la main levée, Israël était le plus fort. Quand il la laissait retomber, Amalec était le plus fort. Mais les mains de Moïse s’alourdissaient. Voyez-vous, même les grands, même les très grands comme Moïse, qui parlait avec Dieu face-à-face, sont pris de faiblesse, même si elle n’est que physique comme pour Moïse. Essayez donc de garder les mains levées toute une journée, et vous comprendrez. La fatigue de Moïse allait-elle condamner Israël à la défaite ? Aaron et Hour veillent : ils ont d’abord fait assoir Moïse, puis ils lui soutenaient les mains, l’un d’un côté, l’autre de l’autre. Ainsi les mains de Moïse restèrent fermes jusqu’au coucher du soleil. Et Josué triompha des Amalécites au fil de l’épée.

            La solution, nous venons de l’entendre, c’est de ne pas affronter l’épreuve, la fatigue spirituelle, tout seul. Appuyons-nous sur les autres et permettons à d’autres de s’appuyer sur nous. C’est cela aussi faire communauté, faire Eglise. Nous sentir responsables de la foi des autres ; nous sentir responsables de la prière des autres. Non pas en leur rappelant qu’ils doivent prier ; mais en les portant dans notre prière quand nous remarquons qu’ils ne vont pas bien, que le doute les envahit, que les soucis prennent le dessus dans leur vie. Et n’hésitons pas, quand cela nous arrive, à demander l’aide de la communauté pour nous tenir la main, comme Aaron et Hour l’ont fait pour Moïse. Nul ne peut vaincre tout seul. Certes, Dieu est avec nous ; mais il n’empêche que Dieu se manifeste à nous, aujourd’hui encore, par ceux et celles qu’il met sur notre route. Celui qui a donné Aaron et Hour à Moïse, nous a donné des amis et une communauté croyante. Si notre amitié est vraie, si nos communautés sont bien vivantes, elles auront la force de porter et supporter les plus faibles ; elles auront le réflexe de tenir la main de ceux qui fatiguent. C’est pour cela que personne ne peut vivre sa foi et sa prière tout seul, dans son coin. C’est pour cela que la foi et la prière ne peuvent pas être reléguées à la seule vie personnelle ; elles ont toutes deux une dimension éminemment communautaire.

             Ne restons jamais seul ! Un chrétien seul est un chrétien en danger ! Que nos communautés soient ferventes, non pas par l’addition de la ferveur de chacun, mais par souci de celles et ceux qui la composent et qui ont besoin de cette ferveur collective pour ne pas perdre leur ferveur personnelle. Que notre manière de faire communauté donne envie d’y participer et de la faire vivre encore mieux. Prions sans relâche les uns pour les autres. Que chacun se sente le droit de s’assoir comme Moïse et de se laisser soutenir. Que chacun ait aussi assez d’attention pour soutenir celui qui en a besoin. Ainsi triompherons-nous ensemble dans les moments difficiles, avec la grâce de Dieu. Amen. 

dimanche 27 juillet 2025

17ème dimanche ordinaire C - 27 juillet 2025

 La prière à l'école d'Abraham.




Giambattista Tiepolo (1696-1770), Abraham et les trois Anges 
(vers 1770, huile sur toile, 196 x 151 cm), 
Musée du Prado, Madrid (Espagne). Domaine public.




 

            La semaine dernière, trois visiteurs arrivaient chez Abraham, avec une promesse : ta femme, Sara, aura un fils. Aujourd’hui, nous les retrouvons, reprenant la route pour aller à Sodome et Gomorrhe, les villes abhorrées, à la réputation plus que sulfureuse. Ils ont un projet : voir si ce qu’on entend à leur sujet est vrai : Je veux descendre pour voir si leur conduite correspond à la clameur venue jusqu’à moi. Il n’en faut pas plus à Abraham pour réagir auprès du Seigneur et nous offrir, par la même occasion, un petit enseignement sur la prière, que je trouve assez déroutant.

             Après lecture de ce passage, ce que nous retenons le plus souvent, c’est le marchandage audacieux d’Abraham qui, pour obtenir le salut de ces villes, va partir de très bas (peut-être y a-t-il cinquante justes dans la ville ?) pour arriver à très haut (peut-être s’en trouvera-t-il seulement dix ?). Car paradoxalement, plus il abaisse le nombre de justes présents, plus il pourra sauver de monde. Je ne sais pas si Abraham savait ou pas que Loth et sa famille se trouvait là ; peut-être aurait-il osé descendre encore un peu. Il s’arrêtera donc à dix avec l’assurance de Dieu que pour dix, je ne détruirai pas. Quelques justes dans une ville immense pour que cette ville soit sauvée ! Nous mesurons l’amour de Dieu pour l’humanité à son acceptation de ce marchandage. Il aurait pu dire à Abraham de s’arrêter, que c’était indigne de lui de marchander ainsi comme on le ferait pour le prix d’un tapis. Mais non, Dieu joue le jeu ; il abaisse ses prétentions à mesure qu’Abraham s’enhardit et intercède. Et nous avons là un premier enseignement de la prière d’Abraham : ce n’est pas une prière pour lui, c’est une prière pour les autres, pour l’humanité qui se perd et qui a besoin du salut que Dieu donne. Et peu lui importe qu’une immense majorité de cette humanité ne corresponde pas aux attentes de Dieu. Abraham insiste, baisse le nombre et obtient un engagement ferme de Dieu.

             Est-ce que ma prière est à l’exemple de celle d’Abraham, tournée vers les autres qui ont besoin du salut ? Ou me ramène-t-elle sans cesse à moi, à mes envies, à mes propres désirs ? Certains vous diront qu’en matière de prière, comme en tant d’autres, on n’est jamais aussi bien servi que par soi-même. Autrement dit, demande ce qu’il te faut et que chacun fasse pareil. Celui qui ne demande rien, n’aura donc rien ! Abraham nous apprend à demander pour les autres, à porter devant Dieu notre souci des autres, et de leur salut. Vous rendez vous compte de la puissance de cette prière d’intercession ? Si je demande seul pour moi, aussi noble que soit ma demande, Dieu l’entendra, il n’y a pas à en douter. Mais si je me confie à la prière des autres, il entendra ma demande venant d’autres qui l’auront jugée légitime au point de la porter devant Dieu dans leur prière. Ce n’est pas une fois qu’il l’entendra, mais autant de fois que de personnes à qui je me suis confié. Et il entendra aussi des prières pour ceux qui ne prient jamais ou qui ne prient plus, simplement parce que j’aurai eu à cœur de les porter devant lui. La prière d’Abraham est une prière d’attention pour ceux qui ne font plus attention à Dieu ! Et ça, c’est puissant !

             Ce marchandage d’Abraham avec Dieu nous apprend une deuxième chose sur la prière du patriarche. Cette chose réside dans le motif même de ce marchandage : protéger la sainteté de Dieu. Vas-tu vraiment faire périr le juste avec le coupable ? … Loin de toi de faire une chose pareille ! Faire mourir le juste avec le coupable, traiter le juste de la même manière que le coupable, loin de toi d’agir ainsi ! Celui qui juge toute la terre n’agirait-il pas selon le droit ? Pour Abraham, ce serait l’abomination de la désolation si Dieu cessait de veiller sur le juste ! Ce serait l’abomination de la désolation si Dieu ne pardonnait pas. Pour Abraham, c’est humainement impensable que Dieu agisse comme agissent les hommes ! Dieu ne peut pas renoncer à sa sainteté pour agir comme les hommes. Dans sa justice, il doit se souvenir qu’il est Dieu. Il doit se souvenir des alliances passées avec les hommes. Il doit se souvenir qu’il est Dieu pour la vie. Certains, dans le passé, ont oublié cette leçon d’Abraham, et ont fait de Dieu un épouvantail dont les hommes devaient avoir peur, pensant que plus ils auraient peur de Dieu, plus ils s’attacheraient à lui et à vivre selon ses préceptes. Eh bien, cela n’a pas fonctionné comme prévu. Un Dieu qui fait peur ne mérite ni notre louange, ni notre respect. C’est un tyran dont il faut se détourner. La confiance en Dieu ne se construit pas sur la peur de Dieu. La confiance en Dieu ne peut se construire que sur l’amour qu’il nous porte, sur la miséricorde qu’il nous manifeste. Nous ne respectons pas la sainteté de Dieu en en faisant un épouvantail. Dieu vaut mieux que cela et les hommes méritent mieux qu’un Dieu qui fait peur. La manière dont je parle à Dieu doit refléter la manière dont je parle de Dieu aux hommes et vice-versa. Je ne peux pas parler à Dieu comme à un ami et le présenter aux autres comme celui qui sait tout d’eux, retient tout de ce qu’ils font mal pour le leur rappeler le jour où ils le verront face-à-face.

             A l’image d’Abraham, ai-je le souci de préserver la sainteté de Dieu dans ma prière et dans la manière dont je parle de lui ? Est-ce que Dieu est mon ami à moi tout seul, et le surveillant général de tous les autres ? Protéger la sainteté de Dieu dans la prière, c’est aussi accepter de ne pas l’abreuver de parole, savoir quand s’arrêter pour enfin l’écouter me parler. Protéger la sainteté de Dieu, c’est affiner ma connaissance de lui, le découvrir tel qu’il se révèle à moi et non tel que je me l’imagine. Laissons Dieu être Dieu à la manière de Dieu. Sur la croix, Jésus nous a dit cette manière de Dieu ; il va jusqu’à la mort pour le salut des hommes. La croix est le signe de Dieu tel qu’il se révèle et non tel que les hommes l’ont imaginé. Personne n’aurait imaginer que Dieu puisse s’abaisser jusqu’à la mort.

             Ne jetons pas trop vite Abraham dans les oubliettes de l’histoire sainte. Il a de belles choses à nous apprendre. En entrant dans sa prière, nous rejoindrons le chœur des anges qui chantent en permanence la gloire de Dieu et nous aurons le souci d’une prière ouverte sur les autres, ceux que nous aimons, et ceux que nous n’aimons pas assez. L’essentiel est que Dieu les aime, et qu’il aime qu’on lui parle d’eux, et qu’il aime qu’on leur parle de lui. C’est ainsi que l’Esprit peut faire son chemin dans le cœur des hommes, qu’ils peuvent se convertir et parvenir au salut. Amen.

 

samedi 15 mars 2025

2ème dimanche de Carême C - 16 mars 2025

 Au coeur de toute vie chrétienne, le Christ qui se révèle à nous.



(Luca GIORDANO, La Transfiguration, 1685, Gallerie degli Uffizi, Florence, Italie)




Un autre grand classique du Carême, quelle que soit l’année liturgique : l’évangile de la Transfiguration de Jésus. Celui qui avec nous et pour nous combat le mal, se révèle à nous dans toute sa gloire. La version que donne Luc de cet épisode comporte quatre différences par rapport à la relation de l’événement par Matthieu et Marc. 

La première originalité de Luc, c’est le contexte : Jésus prit avec lui Pierre, Jean et Jacques, et il gravit la montagne pour prier. Cette précision de la prière ne se trouve qu’en Luc. Là où l’on pourrait penser en Matthieu et Marc que Jésus emmène trois de ces disciples pour en faire les témoins de cette transfiguration, Luc nous dit que le but premier, c’était d’aller prier sur la montagne. Pendant qu’il priait, l’aspect de son visage devint autre… La révélation de Jésus, tel qu’il est dans toute sa gloire, se fait dans la prière. C’est donc possible pour nous aussi, de contempler la gloire du Christ lorsque nous prions. Mieux, c’est quand nous prions que nous approchons du Christ dans toute sa gloire. Ce lieu de contact qu’est la prière, nous permet de mieux comprendre qui est Jésus en réalité. 

La deuxième particularité de Luc, c’est de nous dire de quoi Jésus parlait avec Moïse et Elie. Ils parlaient de son départ qui allait s’accomplir à Jérusalem. Est-ce là, dans cette rencontre sur la montagne de la Transfiguration, que Jésus puisera les explications qu’il donnera aux disciples d’Emmaüs, au soir de Pâques quand, sur la route, partant de Moïse et de tous les Prophètes, il leur interpréta, dans toute l’Écriture, ce qui le concernait ? Rien ne le dit, rien ne le contredit ! Et j’aime à croire que là, dans cette révélation de sa gloire, auprès de Moïse et d’Elie, Jésus puise aussi le courage qui lui sera nécessaire pour affronter cette dernière étape de sa vie terrestre : les événements de Jérusalem qui conduiront à sa mise en croix et à sa mort. Cela me rend Jésus moins romantique et plus humain : tout Fils de Dieu qu’il est, il a besoin d’être fortifié, renforcé par ces figures de la foi que sont Moïse et Elie, pour affronter l’ultime combat, celui pour lequel il est venu dans le monde. Cet échange singulier entre Jésus, Moïse et Elie, nous fait comprendre aussi que nous ne pouvons pas rejeter ce que nous appelons l’Ancien Testament au prétexte que Jésus est venu et qu’un Nouveau Testament a été écrit. Jésus se révèle aussi à nous dans la lecture et la méditation de ces textes plus anciens qui portent en germe sa présence au milieu des hommes.

La troisième particularité de Luc, c’est que ce sont les disciples qui font le choix de garder le silence sur ce qu’ils ont vu et entendu et en ces jours-là, ils ne rapportèrent à personne rien de ce qu’ils avaient vu. Ils nous montrent ainsi qu’ils ont saisi par eux-mêmes qu’il faudra attendre le bon moment pour parler de cette expérience unique aux autres ; aujourd’hui n’est pas ce moment. Ils ont aussi mesuré la confiance que Jésus leur a fait quand il les a emmenés pour ce temps si particulier. Ils nous apprennent à nous tous qu’il n’est pas toujours bon d’exposer à la vue et au su de tous, les expériences spirituelles que nous pouvons faire. Jésus se révèle quelquefois à nous dans des moments particuliers de notre histoire, et ces moments n’appartiennent qu’à nous. Si Jésus n’a emmené que Pierre, Jean et Jacques, c’est peut-être qu’il a estimé que ceux-là étaient en mesure de comprendre et de garder pour eux ce qu’ils ont vécu avec lui. 

Peut-être que c’est en cela que réside alors la dernière différence de Luc. Lorsque vous lisez la version de Matthieu et de Marc, vous comprenez que lorsqu’il ne reste plus que Jésus seul, avec eux, ils redescendent immédiatement rejoindre les autres. C’est dans cette descente que Jésus leur Jésus leur impose le silence. Chez Luc, il vous faudra ouvrir votre bible (parce que ce n’est pas dit dans le texte entendu aujourd’hui) pour découvrir qu’ils ne redescendent de la montagne que le lendemain. Ils ont eu non seulement une expérience spirituelle unique, mais ils ont eu toute la nuit pour en parler avec Jésus. Vous imaginez cela ? Toute une nuit pour discuter de ce qu’ils viennent de vivre ? Peut-être Pierre avait-il finalement dressé des tentes comme il le suggérait au moment où Moïse et Elie s’éloignaient de Jésus. Je vois là un rappel qu’il nous faut profiter de ces moments où Jésus se révèle à nous, et ne pas trop vite passer à autre chose. Ceux qui ont déjà vécu une semaine de retraite ou d’adoration au Mont Sainte Odile, savent de quoi je veux parler. Il y a, dans les dernières heures de ces moments, une douce euphorie, un grand contentement de ce qui a été vécu et le désir que cela se poursuive. Il nous faut toujours redescendre dans la vie ordinaire, mais doucement, sans précipitation. 

Au cœur de toute vie chrétienne, il y a le Christ qui se révèle à nous et qui nous appelle à prendre du temps avec lui, à l’écart, sur la montagne, dans la prière. Ce temps de carême est un temps privilégié pour faire une retraite au cœur même de notre vie quotidienne pour approfondir notre relation avec lui, pour fréquenter davantage les Ecritures et comme le dit la voix qui se fait entendre, pour l’écouter. Puissions-nous nous préparer à la rencontre avec le Ressuscité en relisant nos Ecritures Saintes et en comprenant mieux celui qu’elles nous révèlent : le Fils que [Dieu s’est] choisi. Amen.


mardi 13 février 2024

Mercredi des Cendres - 14 février 2024

 Profite de toi-même.



(https://www.paroissesbondypavillons.fr)



                Je ne sais pas pour vous, mais pour ma part, quand revient le temps du Carême, me revient aussi cette question : comment vais-je le vivre ? Et ressurgissent en ma mémoire les incessantes invitations à « faire » des efforts, toujours plus, jamais assez. Bref, le Carême risque de devenir ce temps décevant lors duquel je mesure que je ne suis pas à la hauteur de ce que Dieu attend de moi ; et surtout, il risque de devenir ce temps fatigant où la seule pensée d’un effort à faire me rend procrastinateur, remettant sans cesse au lendemain des choses que je ne ferai somme toute jamais. Attention, je ne dis pas que « faire » des efforts, ce n’est pas bien ; je dis juste que c’est mieux quand ce sont les autres qui les font. Envisager le Carême par ce bout d’efforts à faire, quand bien même il n’y en aurait qu’un, ce n’est pas pour moi ; et je ne pense pas être le seul à penser ainsi. Les efforts de Carême, c’est comme les résolutions du Nouvel An ; il suffit des les exprimer pour qu’aussitôt elles soient oubliées. Alors que faire ? Comment vivre ce carême ? 

            La recette est simple ; Jésus nous la rappelle dans l’Evangile : faire l’aumône, prier et jeûner. Oh, je vous vois venir : c’est bien d’efforts qu’il s’agit, non ? Ben tout dépend de comment vous envisagez ces trois choses. Si vous les envisagez du point de vue du bénéficiaire : l’autre qui est le pauvre avec qui l’on partage, le Tout-Autre que l’on prie, Dieu, et encore une fois les autres qui voient à votre air abattu que vous jeûnez, ce n’est pas réjouissant. Pour partager avec l’autre, nous devons nous débarrasser de ce que le jeûne nous aura fait économiser ; pour prier, nous devons trouver du temps dans une journée bien remplie. Souvent, rien que d’y penser, faire des choses pour les autres ou pour le Tout-Autre, nous voilà déjà bien fatigués. Aussi, je vous propose de vivre ce Carême pour vous, tout seul, personnellement. N’est-ce pas d’ailleurs ce que Jésus nous recommande lorsqu’il nous demande de faire tout cela (aumône, prière et jeûne) dans le secret ? La manière dont nous vivons notre Carême ne regarde pas les autres, mais nous, et nous seul. 

            Ainsi en est-il de l’aumône : certes notre don va profiter à quelqu’un, mais avant cela, il nous profite à nous, au regard que nous portons sur nous et non au regard que les autres portent sur nous. Nous n’avons pas à craindre que notre effort de charité ne soit pas à la hauteur des efforts d’un autre ou à la hauteur de ce que les autres attendent de nous en la matière. Agissons selon ce que notre cœur nous conseille ; si nous nous laissons guider par notre cœur et par l’amour de Dieu qui y réside, nous ne nous tromperons pas. Au contraire, nous retrouverons notre humanité et notre sens de la solidarité. Ainsi en est-il aussi de la prière. Comme le dit une Préface de l’Eglise (4ème préface commune) : Tu n’as pas besoin de notre louange… nos chants n’ajoutent rien à ce que tu es. Que nous priions Dieu ou pas, Dieu est Dieu, Dieu reste Dieu. Mais poursuit cette même préface, nos chants nous font progresser vers le salut ; l’ancienne traduction du missel disait : ils nous rapprochent de toi ! Et n’est-ce pas là notre secret désir : être proche de Dieu, comme nous sommes proches de nos amis ? Prions Dieu pour découvrir en nous sa présence agissante, son amour sauveur, sa miséricorde. Ainsi en est-il du jeûne : privons-nous pour retrouver un équilibre, pour comprendre à nouveau que le bonheur d’être est plus important que le bonheur d’avoir. Vivons ce carême en communauté certes, mais pour nous d’abord, pour nous rendre compte que nous valons mieux et plus que ce que nous pouvons croire quelquefois ; pour nous d’abord, pour remettre un peu de cohérence dans notre vie entre ce que nous croyons profondément et ce que nous vivons parfois. Ne faisons pas d’efforts, mais redécouvrons-nous, tel que Dieu nous a voulus, tel que Dieu nous a faits, tel que Dieu nous invite à être. Retrouvons l’amour de nous pour grandir dans l’amour de Dieu et le service de nos frères. 

            A ceux qui pensent que cela est égoïste et tellement éloigné de ce qu’un carême doit être, je renvoie à ce conseil donné par Saint Bernard au pape Eugène III. Il lui écrit ceci : Tes occupations, je ne te demande pas de les rompre, mais simplement de les interrompre… Puisque tous les autres profitent de toi, profite donc toi aussi de toi-même. Pourquoi serais-tu le seul à être privé de cette faveur ? Rappelle-toi donc, je ne dis pas toujours, je ne dis même pas souvent, mais au moins de temps en temps, que tu te dois aussi à toi-même. Est-ce vraiment trop demander ? Avec moi, je vous invite à vivre ce carême comme un temps pour vous, pour redécouvrir ce que vous êtes aux yeux de Dieu : un homme ou une femme qu’il est venu sauver, personnellement. Cette découverte ne se fait pas sur la place publique, mais dans le secret, dans le secret de nos cœurs, là où Dieu nous parle, là où l’amour de Dieu nous transforme, là où la miséricorde de Dieu nous réconcilie avec Lui et avec nous. Entendons chacun le conseil de Saint Bernard pour nous : Vis ce carême, profite de toi-même ; est-ce vraiment trop demander ? Amen.

mercredi 2 mars 2022

Mercredi des Cendres - 02 mars 2022

 Faire route avec Jésus : Aumône, prière et jeûne, les réserves pour la route.



(Arcabas, Les disciples d'Emmaüs)




            Nous voici donc en Carême, une fois de plus. Comme les hirondelles qui font le printemps, il revient chaque année nous remettre face à nous-même, face aux autres, face à Dieu. Il est le temps qui précède la célébration du cœur de notre foi : la mort et la résurrection de Jésus, source de notre salut. Nous sommes invités, durant 40 jours, à faire route avec Jésus pour recevoir de lui le pardon des péchés et la vie éternelle. Quarante jours à marcher avec Jésus, nous comprenons tous que cela est long. Comme pour une randonnée, il s’agit de bien nous préparer, de bien préparer notre sac. Et c’est Jésus lui-même qui nous dit ce qu’il faut pour cette route avec lui : l’aumône, la prière, le jeûne. 

            L’aumône peut sembler un ancien mot, une vieille babiole que l’on garde sur une étagère de bibliothèque, parce que même si cela ne sert pas beaucoup, ça fait joli. Des mots plus récents, plus facilement compréhensible seraient : partage, solidarité, bref ce qui nous fait mettre l’autre en face de nous. Que fais-tu pour les autres, en bien ? Es-tu solidaire ? Sais-tu partager ? Pour marcher avec Jésus, il faut être solidaire. Ce n’est pas une option, c’est un art de vivre. A celui qui devrait en être convaincu, il suffit de relire l’évangile de Matthieu, au chapitre 25. Les questions posées, à la fin des temps, au jour du jugement sont : j’avais faim, j’avais soif, j’étais un étranger, j’étais nu, j’étais malade, j’étais en prison : qu’as-tu fait (ou pas fait) pour moi ? Tu ne peux pas te dire disciple de Jésus, vouloir marcher avec lui, et oublier le partage et la solidarité. 

            La prière, c'est-à-dire la relation avec Dieu, cela peut sembler une évidence quand on veut marcher avec Jésus. Après tout, n’est-il pas venu de la part de Dieu, son Père, pour ramener notre cœur vers Lui ? Ce que nous dit Jésus, c’est qu’à côté de l’acte public de la prière, il ne faut pas oublier le tête-à-tête avec Dieu. Avez-vous remarqué que ce passage commence par un pluriel : Quand vous priez…, pour finir sur un singulier : Mais toi, quand tu pries… Les deux temps de la prière sont importants, mais quand tu pries, ne te montre pas aux hommes, retire-toi dans ta pièce la plus retirée, ferme la porte et prie ton Père qui est présent dans le secret. Quelle est cette pièce, la plus retirée ? Je pense qu’il parle de notre cœur, ce lieu qui est notre lieu le plus intime, le lieu où Dieu est présent si j’en crois ce que dit le prophète Jérémie quand il parle de la Nouvelle Alliance : Je l’inscrirai sur leur cœur. Cela suppose d’avoir conscience que Dieu est là, en nous, en toi… il est là, au cœur de ta vie, il t’attend, il te parle. Ecoute-le ! Comment pourrais-tu marcher avec Jésus sans prendre le temps de l’écouter ? Tu ne peux pas te dire disciple de Jésus, vouloir marcher avec lui, et oublier de l’écouter et de lui parler. 

            La troisième chose à mettre dans notre sac, c’est le jeûne. De manière moderne, on pourrait entendre une certaine dépossession. Jeûner, à strictement parler, c’est ne pas manger. Non pas pour faire un régime, mais pour ressentir le manque, ressentir que je me reçois d’un autre. Jeûner, se priver, pour mieux partager ce que j’ai ainsi économisé. Et cela ne doit pas être un acte triste et contraint, mais joyeusement accepté : quand tu jeûne, parfume-toi la tête. Au-delà de la nourriture, il y a tant de choses que nous pourrions jeûner et qui souvent nous coûteraient plus que de ne pas manger : jeûner les insultes, jeûner la violence, jeûner ce qui n’est pas absolument nécessaire, jeûner mes addictions si j’en ai. Il s’agit de retrouver pour soi-même, une vie plus saine, une vie plus simple. Si le partage nous tourne vers les autres, si la prière nous tourne vers Dieu, le jeûne nous tourne vers nous-mêmes. C’est un bon moyen de réfléchir à ce qui me rend vraiment heureux et m’y consacrer vraiment. N’est-ce pas le bonheur que nous recherchons tous ? Pourquoi l’enfermer dans des choses secondaires, qui me referment sur moi-même, alors que le bonheur véritable est en Dieu et tournés vers les frères, vers le bien du plus grand nombre ? Tu ne peux pas te dire disciple de Jésus, vouloir marcher avec lui, et être happé par pleins de choses secondaires, voire inutiles. 

            Nous savons maintenant comment préparer notre sac pour la route. Il nous faut maintenant nous mettre en route, prendre le bâton pour la route et avancer. Les cendres que nous recevrons seront le signe de tout ce que nous devons brûler en nous pour que nous puissions à nouveau être tout feu, tout flamme pour Jésus. Prenons cette route, avançons durant ces quarante jours ; au bout, il y a Pâques ; au bout, il y a notre vie, une vie renouvelée pour nous, avec Dieu, pour les autres. Dans notre monde en crise, il nous sera bon de revenir à l’essentiel : une vie plus libre pour moi, une vie plus proche de Dieu, une vie plus fraternelle avec celles et ceux qui croisent ma route. Avançons, chacun à notre rythme ; ce n’est pas une course, c’est un compagnonnage que Jésus nous propose. Devenons disciples, devenons compagnons. Amen.

samedi 26 février 2022

8ème dimanche ordinaire C - 27 février 2022

 Plus que jamais, il nous faut des cœurs bons en abondance.





            Est-ce de l’humour ? Est-ce du cynisme ? Je ne sais pas, je ne crois pas. Ce dont je suis sûr, en revanche, c’est que la prière d’ouverture de la liturgie de ce huitième dimanche du temps ordinaire ne manque pas de piquant. Je vous la relis, au cas où vous l’auriez oubliée. Nous t’en prions, Seigneur, accorde-nous de vivre dans un monde où les événements se déroulent selon ton dessein de paix, et où ton Eglise connaisse la joie de te servir dans la sérénité. Dans le contexte mondial actuel, avec le bruit des chars et des bombes en Ukraine, dans le contexte ecclésial français toujours alourdi par le rapport Sauvé, je reconnais qu’il faut oser une telle prière. Jamais le dessein de paix n’a été autant battu en brèche en Europe depuis la fin des conflits qui ont ravagé notre vieux continent ; jamais la sérénité n’a autant fait défaut à l’Eglise. Peut-être est-elle vraiment de circonstance alors, cette prière, mais que notre cœur n’y est pas vraiment ! 

            A quoi cela sert-il de prier pour la paix quand des hommes se battent pour assouvir je ne sais quel besoin de celui qui a lancé la guerre, alors qu’il jurait encore il y a quelques jours, grand Dieu, que ce n’était pas là son intention ? Des paroles de miel contredites par des actes menaçants la paix mondiale. Que nous dit l’évangile de ce dimanche ? Un bon arbre ne donne pas de fruit pourri ; jamais non plus un arbre qui pourrit ne donne de bon fruit. Chaque arbre se reconnaît à son fruit. Je ne porte pas de jugement, mais il ne me semble pas que la guerre soit un bon fruit. Oh je sais bien que, même en France, certains pensent qu’il faudrait à nouveau une bonne guerre pour régler quelques problèmes. Peut-on honnêtement être dépourvu d’intelligence à ce point pour penser qu’une guerre peut être bonne ? Peut-on à ce point manquer de discernement pour croire qu’en opposant des peuples, on règle leurs problèmes ? Depuis quand la destruction, et la pauvreté qu’elle entraîne toujours dans son sillage, sont-elles considérées comme des choses bonnes et désirables pour que cela aille mieux ? L’homme bon tire le bien du trésor de son cœur qui est bon ; et l’homme mauvais tire le mal de son cœur qui est mauvais : car ce que dit la bouche, c’est ce qui déborde du cœur. Il n’y a pas besoin d’être philosophe ou théologien pour comprendre ce que nous dit Jésus. Si tu formules des paroles qui conduisent au mal, tu es un homme mauvais, le mal a envahi ton cœur. Pour être totalement clair, un cœur bon ne peut pas concevoir le mal ; un cœur bon ne peut pas laisser sa bouche dire du mal. 

            Au moment où nous commençons à réfléchir à celui ou celle qui nous gouvernera demain, voilà un bon critère de choix : est-ce une personne bonne ou une personne mauvaise ? Et la position que celles et ceux qui se présentent pour nous gouverner prennent par rapport à ce conflit en Ukraine, nous indique de quel côté penche leur cœur. Seul un cœur bon dénoncera le mal fait et les mensonges servis sans scrupule depuis quelques jours. Il nous faudra à tous un cœur bon pour ne pas mettre une personne mauvaise à la tête de notre pays. Il nous faudra un cœur bon pour résister aux appels à la haine qui se multiplient dans la plus grande indifférence. Il nous faudra un cœur bon pour reconnaître que chaque être humain a de la valeur, qu’il vienne de chez nous ou pas. Il nous faudra un cœur bon pour construire dès aujourd’hui un monde meilleur pour demain, où chacun a sa place, où chacun peut être libre, où chacun peut avoir une chance de réussir sa vie pour le bien de tous. Le temps du Carême qui s’ouvre cette semaine nous permettra de purifier notre cœur, de le rendre bon s’il ne l’était plus, meilleur encore s’il l’est déjà pour que nous puissions préparer un avenir bon pour nous et pour tous ceux qui viennent vivre chez nous. 

Plus que jamais, il nous faut un cœur bon pour oser une prière pour la paix, pour oser demander à Dieu de remettre de la paix dans le cœur des hommes. Il nous faut des cœurs bons en abondance pour lutter contre les cœurs mauvais qui poussent au Mal. Il nous faut des cœurs bons, assoiffés de justice, de paix et de vérité, pour garantir justice et paix à tous les peuples. Nous recevrons dans un instant le Corps du Christ, Corps livré pour le salut du monde. Accueillons-le au plus profond de notre cœur ; qu’il s’y établisse, et avec lui qu’il y établisse le désir de paix, le désir de justice, le désir de vérité, le désir de la fraternité entre tous les peuples. Demandons cela pour nous, demandons cela pour tous les hommes. Lorsque tous les cœurs déborderont de Dieu, et de Dieu seul, le Mal aura définitivement perdu, la paix aura définitivement gagné. Prions pour cela sans jamais nous lasser : notre monde en a besoin, notre avenir en dépend. Amen.

samedi 27 novembre 2021

01er dimanche de l'Avent C - 28 novembre 2021

 Faites donc de nouveaux progrès ! 




(Couronne d'Avent, image internet)




Avec l’hiver qui se fait sentir à notre porte, revient aussi le temps de l’Avent, ce temps qui nous prépare aux fêtes de Noël, à la venue du Messie Rédempteur, le Christ notre Seigneur. C’est le temps de l’attente qui nous rappelle que nous vivons dans l’espérance du retour dans la gloire du Christ Sauveur. 

            L’attente, nous mesurons tous depuis presque deux ans ce qu’elle peut avoir d’énervant. Depuis le début de la pandémie, on nous promet un monde d’après, sans cesse repoussé. Nous sommes pris, en ce moment-même, dans une cinquième vague épidémique, incapables de nous défaire de ce virus qui plombe nos vies et nos relations, qui entraine angoisse et violence à force d’attendre quelque chose qui ne semble pas vouloir venir. Ce n'est pas une attente de la sorte qui doit nous animer. L’attente du retour du Christ dans la gloire devrait être une attente joyeuse. Certes, pas plus que pour la fin de la pandémie, nous ne savons quand ce retour aura lieu. Mais ce retour marquera l’avènement d’un monde nouveau, d’où le Mal aura disparu. Et nous pouvons nous préparer à ce retour en commençant dès maintenant à lutter contre le Mal, d’abord dans notre vie, puis autour de nous. Il nous faut entendre le prophète Jérémie parler de ce jour comme de celui de l’accomplissement de la parole de bonheur que [le Seigneur a] adressée à la maison d’Israël. Il nous faut entendre Jésus nous dire comment nous préparer à ce jour : en restant éveillés et en priant en tout temps. A celui qui est un intime du Christ par la prière constante, rien ne peut faire peur. De celui qui est un intime du Christ, la joie sera à son comble quand ce jour viendra. 

De mon enfance, je retiens alors un double sentiment face à ce temps de l’Avent. D’abord un réel sentiment de joie, non pas enseigné par l’Eglise, mais davantage par la famille. Ce temps de l’Avent était marqué par les soirées à faire ensemble les Bredele que nous partagerions durant le temps de Noël. Cette joie est toujours mienne quand je sens l’odeur des épices de Noël dans ma cuisine en pensant déjà à ceux et celles à qui je partagerai dans quelques semaines ma production. Au-delà de la tradition locale et familiale, je ne peux concevoir vivre ce temps de l’Avent sans la joie d’avoir mis la main dans la pâte pour préparer quelques délices. Et je vis déjà dans l’anticipation de la joie du partage, de la joie que procure le visage heureux d’un ami qui goûte avec plaisir ces petits gâteaux.

 Mais je retiens aussi de ce temps de l’Avent une crainte certaine enseignée par l’Eglise, crainte qui se traduisait par la peur de n’avoir pas fait assez d’efforts pour mériter de partager la joie du retour du Christ. L’Avent, comme le Carême, devenait un temps ingrat d’efforts toujours insuffisants à faire. De quoi gâcher par avance la joie de Noël ! A tous les traumatisés de ces discours sur les efforts à faire, je voudrais relire ce que Paul a dit aux chrétiens de Thessalonique dans sa première lettre. Il ne parle pas d’effort à faire, mais de progrès à réaliser. Et cela change tout ! Ecoutons-le une nouvelle fois : après avoir formulé le vœu que le Christ lui-même affermisse [leurs] cœurs, les rendant irréprochables en sainteté, il rappelle à ses lecteurs qu’ils savent déjà comment [ils doivent] se conduire pour plaire à Dieu ; et puisque c’est ainsi [qu’ils se] conduisent déjà, il les invite à [faire] de nouveaux progrès. Il leur dit qu’ils font bien déjà, mais ils peuvent progresser encore. Il ne faut pas se relâcher. Une fois qu’on a compris que le Mal existe et qu’il faut le combattre ; une fois qu’on a commencé, par notre baptême, à prendre notre part dans cette lutte, il nous faut rester forts, vigilants. La lutte contre le Mal ne sera terminée que lorsque le Christ reviendra dans sa gloire. Poursuivre la lutte n’est pas un effort à faire qui conditionnerait le retour du Christ, ce que semblait être les efforts demandés dans mon enfance ; poursuivre la lutte contre le Mal est un art dans lequel il nous faut progresser, parce que les grands maîtres spirituels nous l’ont appris : plus nous luttons contre le Mal, plus le Mal se fait insidieux, cherchant toujours plus comment détruire notre œuvre. Ce n’est pas une question d’effort, donc de sueur ; c’est une question de persévérance et de confiance. De confiance en nous, de confiance en Christ qui se bat avec nous pour nous aider à vaincre le Mal dans notre vie.           

            Alors qu’avec les efforts demandés dans mon enfance, il me semblait qu’il fallait chaque nouvelle année liturgique tout recommencer à zéro, voici que la parole de Paul sur les progrès à faire encore, nous permet de mesurer le chemin parcouru, de constater combien le Christ, année après année, nous a aidé à vaincre nos démons et à grandir dans l’amour de Dieu. Ces progrès alimentent notre joie de préparer encore le retour du Christ et de célébrer dans la joie la mémoire de sa venue première pour notre salut. Que ce temps de l’Avent nous ouvre à cette joie ; que nous progressions dans la foi et dans l’amour, avec l’aide du Christ dont nous attendons le retour dernier. Amen.

mardi 16 février 2021

Mercredi des Cendres - 17 février 2021

 Non pas renoncer mais sublimer ! 



(Julian FALAT, Le Mercredi des Cendres, Peinture polonaise, 1881, Source internet)



            S’il y a bien un mot que je ne peux plus entendre, parmi tous ceux qui sont régulièrement mis en avant pendant le carême, c’est le mot renoncer et tous ceux de sa famille. Il y a tellement de choses auxquelles nous avons dû renoncer depuis un an qu’il me semble que nous vivons un carême perpétuel, vidé de son sens parce que l’horizon pascal n’en semble plus la promesse. Nous avons renoncé à notre liberté, sacrifiée sur l’autel de la répression sous couvert de protéger notre santé à tous ; nous avons renoncé à l’égalité, sacrifiée sur l’autel du « Faites ce que je vous dis et laissez-moi faire comme je veux » ; nous avons renoncé à la fraternité, sacrifiée sur l’autel du profit de quelques-uns au détriment du plus grand nombre. Nous avons renoncé à notre humanité sacrifiée sur l’autel d’un hygiénisme exacerbé, nous privant ainsi de gestes élémentaires de tendresse, de relations vraies et de vie sociale pourtant indispensable à un bon équilibre de vie. Et il faudrait en ajouter encore, des renoncements, sous prétexte que le vrai carême, celui des chrétiens, commence aujourd’hui ? Et quoi encore ?

            Pour vous inviter à vivre notre carême, sans en rajouter dans le renoncement, je vous proposer de sublimer plutôt que de renoncer. Et de sublimer particulièrement notre humanité, la rendre magnifique, puisque c’est elle qu’on nous refuse et que les politiques sanitaires nous rognent pour ne pas dire qu’elles nous la nient. Car j’ai la conviction que plus nous serons humains, plus nous serons saints. Voyez-vous, le Christ que nous allons écouter et accompagner au long de ces quarante jours, est celui qui nous invite justement à cette opération. Fils de Dieu venu dans le monde, il a pris notre chair, il est devenu l’un de nous, pour nous faire comprendre la beauté de notre humanité quand elle accueille en elle la présence de Dieu. Grâce à lui, nous retrouvons notre ressemblance avec Dieu, que le péché nous a fait perdre. Il n’y a pas d’autre chemin pour nous vers la sainteté que celle de vivre intensément et complètement la richesse de notre humanité, telle que Jésus nous l’a révélée. L’humain véritable porte le souci du petit et du faible, l’humain véritable chasse le Mal de sa vie d’abord, l’humain véritable vit de Dieu et avec Dieu. d’où les trois embellisseurs d’humanité que le Christ nous propose dans son Evangile. 

            D’abord, et c’est important, me semble-t-il, que cela soit placé en premier, l’aumône, ou le partage. L’aumône embellit l’humanité et de celui qui donne et de celui qui reçoit. De celui qui donne, parce qu’il réalise qu’il y a un lien entre lui et les pauvres qu’il aide, qu’il les connaisse ou pas. L’aumône est un débordement de charité : non seulement celui qui donne, partage ce qu’il a, mais il le fait par amour, parce qu’il reconnaît dans l’autre à qui il donne un frère que Dieu met sur sa route. Le partage sans amour, ce n’est pas de l’aumône, c’est du rangement de printemps, faire un peu de place pour les nouveautés de la saison à venir. L’aumône embellit l’humanité de celui qui reçoit parce qu’il se sent aimé, soutenu dans son épreuve et peut trouver là, dans ce geste, la force de se relever.

            Ensuite, la prière. Elle embellit notre humanité parce qu’elle nous met en relation intime avec Dieu. elle nous fait réaliser à quel point nous sommes aimés, à quel point Dieu a besoin de nous pour dire au monde les merveilles qu’il accomplit pour tous les hommes. La prière embellit notre vie parce qu’elle nous permet, dans cette intimité avec Dieu, de toujours mieux connaître sa volonté pour nous et de puiser là, dans ce face-à-face avec Dieu, la force d’accomplir cette volonté. Elle est une réponse à l’amour que Dieu nous manifeste ; elle est signe de notre amour pour Dieu, et pour nos frères quand elle nous fait rejoindre la communauté croyante pour la célébration des sacrements.

            Enfin, le jeûne. Il embellit notre humanité en ce qu’il nous rappelle ce qui est essentiel en nous libérant de ce que nous jeûnons justement. Il nous rappelle à une vie plus simple, plus saine aussi, et peut nous aider à nous libérer de certaines addictions. Le jeûne fait partie de cette notion très contemporaine du « prendre soin de soi ». C’est une manière de redécouvrir notre humanité, une manière de comprendre aussi que moins n’est pas ennemi de mieux. Le pape François nous rappelle souvent que nous pourrions tous vivre mieux, si certains acceptaient de vivre de moins. 

            Le partage, la prière et le jeûne : trois ‘sublimateurs’ d’humanité qui nous permettront de traverser ce carême et de parvenir à la lumière du matin de Pâques, resplendissant de la ressemblance de Dieu. C’est bien ainsi qu’il nous faut considérer ces outils que le Christ nous recommande. Ils ne sont pas faits pour nous priver, mais pour nous augmenter, pour nous aider à nous réaliser, et à réaliser en nos vies et en celles de nos frères la volonté de Dieu. Nous pouvons alors vivre ce carême comme une transfiguration de notre vie qui la fera ressembler davantage à ce que Dieu veut pour nous.  Bon carême, bonne recherche de ce mieux auquel Dieu nous appelle, parce qu’il nous aime. Amen. 

samedi 21 septembre 2019

25ème dimanche ordinaire C - 22 septembre 2019

Au sujet de la prière universelle.







Il n’aura échappé à personne que l’extrait de la première lettre de Paul à Timothée que nous avons entendu, justifie l’acte que nous posons chaque dimanche après avoir proclamé notre foi : la prière universelle. Un de ses anciens noms est  « la prière des fidèles » qui n’était dite que lorsque les catéchumènes et les pénitents, ceux qui ne pouvaient pas encore ou qui ne pouvaient plus communier, s’étaient retirés de l’assemblée pour approfondir leur foi. C’est dire l’importance de cette prière pour l’Eglise. Elle est la prière des fidèles du Christ qui portent devant Lui leurs frères et sœurs en humanité. 

La première indication que donne Paul, c’est le style de cette prière : demande, intercessions et action de grâce. Le signe d’une vraie prière chrétienne. Demander, nous n’hésitons jamais ; après tout, c’est pour nous ! Nous demandons souvent à tort et à travers, avec le risque de nous décourager si la réponse ne vient pas comme attendue. Jésus, dans ses nombreux enseignements sur la prière, nous a dit ce qui ne nous sera jamais refusé quand bien même nous le demanderions chaque jour. Ce bien, c’est l’Esprit Saint, que nous ne demandons presque jamais, hélas ! Intercéder, c’est déjà faire un pas de plus. C’est la prière qui nous décentre parce qu’elle exprime le souci que nous avons des autres que nous portons devant Dieu. Quand nous ne pouvons plus rien pour eux, nous les confions à Dieu qui peut toujours quelque chose pour les hommes. Enfin, l’action de grâce, le merci que nous devons à Dieu pour tous ces bienfaits réalisés en notre faveur. Nous avons beau insister auprès des enfants pour qu’ils disent merci à ceux qui leur offrent quelque chose, nous n’en sommes pour autant pas plus reconnaissant à Dieu pour tous ses dons, à commencer par le don de notre propre existence. Devant Dieu, nous sommes comme des enfants, devant sans cesse apprendre les mots essentiels de la prière. 

La deuxième indication que donne Paul, c’est la raison de cette prière. Pourquoi faut-il faire des demandes, des prières, des intercessions et des actions de grâce pour tous les hommes ? La réponse est donnée plus loin dans le texte : car il veut que tous les hommes soient sauvés. Cette prière universelle est donc la mise en œuvre du caractère sacerdotal de notre baptême. C’est, pour moi, une manière subtile de nous rappeler que nous ne pouvons pas faire notre salut tout seul, ni prier pour notre seul salut à nous. Nous devons avoir à cœur le salut de tous les hommes, que nous les connaissions ou pas. Le chrétien ne peut pas vivre replié sur lui-même, ni enfermé dans son Eglise, sans se préoccuper du sort de ses frères et sœurs en humanité, croyants ou non. Rappelons-nous la parole du Seigneur Dieu à Caïn : Qu’as-tu fait de ton frère ? Notre charité, si elle est inventive, n’oubliera pas la prière pour le frère, pour tout frère humain. 

La troisième indication que donne Paul, c’est par qui adresser cette prière à Dieu : il n’y a qu’un seul médiateur entre Dieu et les hommes : un homme, le Christ Jésus, qui s’est donné lui-même en rançon pour tous. C’est à Jésus, mort et ressuscité, que nous devons confier notre prière, nos demandes, nos intercessions et nos actions de grâce pour qu’il les porte devant son Père. Il est le trait d’union entre notre monde et le monde de Dieu, étant le seul à être vrai homme et vrai Dieu, comme le proclame notre foi. Nous comprenons là le rôle central de Jésus dans la foi chrétienne. Tout se fait par lui, avec lui et en lui, comme le dit si bien la doxologie de la prière eucharistique. Dieu ne refuse rien à ce Fils unique qui s’est livré pour le salut de tous ; Dieu ne refuse rien à celui qui a réalisé dans sa chair le salut de tous les hommes. 

Enfin, la dernière indication de Paul ne doit pas nous échapper : je voudrais donc qu’en tout lieu les hommes prient en élevant les mains, saintement, sans colère ni dispute, l’ancienne traduction du lectionnaire disant ni mauvaises intentions. La prière ne peut donc jamais servir à faire ou à souhaiter le mal. Saintement nous rappelle que nos pensées doivent rejoindre les pensées de Dieu, même si elles en sont éloignées ; sans colère ni dispute vient nous redire que nous ne pouvons formuler nos demandes pour les autres qu’en étant apaisé intérieurement, ou qu’à tout le moins, nous oubliions à ce moment-là nos motifs de colère et de dispute. Nous retrouvons là l’avertissement de Jésus lui-même quand il enseignait ceci : lorsque tu vas présenter ton offrande, si tu souviens que ton frère a quelque chose contre toi, laisse là ton offrande et va d’abord te réconcilier avec lui. Notre prière ne saurait être un mauvais sort jeté à un frère ou une sœur en humanité. Si tel était le cas, notre prière serait dévoyée, inutile et dangereuse pour nous-mêmes d’abord. 

Puisse cet enseignement de Paul renouveler notre prière, notre manière d’adresser à Dieu nos demandes pour tous les hommes. Que nous ayons vraiment à cœur, comme Dieu lui-même, le salut de tous les hommes. AMEN.



samedi 27 juillet 2019

17ème dimanche ordinaire C - 28 juillet 2019

Seigneur, apprends-nous à prier.






            Il y a des phrases d’évangile qui reviennent régulièrement et le risque est grand que nous n’y prêtions plus attention. Dans l’évangile de Luc, ces phrases qui reviennent souvent sont celles qui nous signalent que Jésus est ou était en prière. Nous en avons un bel exemple avec l’évangile de ce dimanche. Il commence par cette constatation : Il arriva que Jésus, en un certain lieu, était en prière.

         Nous aurions tort d’interpréter le « Il arriva » comme quelque chose d’exceptionnel. Luc souligne plus que les autres évangélistes la prière de Jésus. Elle est un des marqueurs de l’œuvre de Luc au point que, si quelqu’un voulait approfondir la question de la prière, cet évangile serait un incontournable. La prière de Jésus semble constante et à tout propos. Souvenez-vous au début de l’été, nous avions entendu Jésus qui envoyait soixante-douze disciples en mission, et qui se répandait en action de grâce pour les œuvres réalisées à leur retour ; souvenez-vous du récit de la passion durant lequel nous entendons Jésus prier pour Pierre afin que sa foi ne sombre pas ; mais nous l’entendons aussi prier pour lui-même, au Jardin des Oliviers, pour qu’il reste fidèle à la mission du Père ; sans oublier sa prière sur la croix, à la fois cri d’angoisse et d’abandon et prière de pardon pour les bourreaux. Vous pouvez relire ainsi tout l’évangile de Luc et avec lui entrer dans ce mystère du dialogue entre Dieu et les hommes.  

Les Douze ne s’y sont pas trompés ; ils ont bien senti, à regarder Jésus prier, que là se jouait quelque chose d’important. D’où la question posée dans l’évangile de ce dimanche : Seigneur, apprends-nous à prier, comme Jean le Baptiste, lui aussi, l’a appris à ses disciples. Nous ne saurons pas si c’est l’expression d’un vrai désir ou juste une pointe de jalousie : eux savent quelque chose que nous ignorons : apprends-nous ! Mais après tout, me direz-vous, ce qui compte, c’est la réponse de Jésus. Ne sont-ce pas le don du Notre Père, l’invitation à la persévérance et la promesse de l’Esprit Saint à ceux qui osent le demander, qui sont au cœur de l’évangile ? N’est-ce pas ce don du Notre Père qui nous permet aujourd’hui de nous considérer comme frères ? N’est-ce pas l’Esprit Saint qui est la chose la plus urgente à demander pour convertir les cœurs et sauver le monde ? Sans doute. Mais, je prétends, moi, que l’essentiel, pour quiconque veut entrer en prière, n’est pas dans l’enseignement de Jésus.


L’essentiel est dans la question des disciples : Apprends-nous à prier. Si l’essentiel était dans la réponse de Jésus, quiconque aurait entendu cette page d’évangile et la prendrait au sérieux (ce que nous faisons tous, n’est-ce pas !), quiconque aurait entendu donc, deviendrait un grand priant. Nous n’aurions plus de problème avec la prière. Nous serions tous convaincus qu’il nous faut prier tous les jours et nous n’oublierions jamais une seule prière. Or, je sais bien, à regarder ma propre vie d’abord, que ce n’est pas le cas. Non pas que je n’ai pas entendu l’enseignement de Jésus ; non pas que je ne l’ai pas compris ; non pas que je n’ai pas le temps de prier, surtout en cette période de vacances. Tout cela, je l’ai bien intégré. Mais je me demande si j’ai assez eu le courage des Douze pour oser poser cette question directement à Jésus : Seigneur, apprends-moi à prier. Parce que c’est cette question qui me met en condition ; elle ouvre mon désir, creuse ma soif d’apprendre. Si cette question ne m’habite pas, ne m’habite plus, est-ce que je n’ai pas l’impression d’être déjà arrivé avant même d’avoir vraiment commencé ? Cette question n’est pas une question de débutant ; elle est la question essentielle qui doit occuper ma vie spirituelle. Apprends-moi à prier pour dire que les mots de la prière qui sera agréable à Dieu me viendront de lui ; apprends-moi à prier, parce que je ne prie pas Dieu de la même manière les jours de soleil ou les jours de pluie ; apprends-moi à prier parce que face à Jésus, je serai éternellement un débutant qui aura besoin d’un Maître pour que sa prière soit une prière qui entre et me fasse entrer toujours plus dans le projet de Dieu pour moi. 

Seigneur, apprends-nous à prier… Je suis de plus en plus persuadé que nous n’aurons jamais fini d’apprendre à prier. Notre vie ne faisant que changer, nos connaissances ne faisant que progresser, notre intimité avec Dieu ne faisant que varier, il nous faut sans cesse oser cette demande courageuse pour que notre prière soit toujours plus ajustée. C’est une demande courageuse parce qu’elle m’expose et m’engage. Elle m’expose à Dieu dans toute ma réalité, avec mes forces et mes faiblesses ; elle m’engage parce que Dieu répondra et que je ne pourrai pas rester sourd à une réponse que j’ai désirée. Je ne pourrai pas dire : pas cette réponse, tu n’en as pas une autre ? 


Il faut une grande confiance et une dose d’insouciance pour oser cette question à Jésus : apprends-nous à prier. Mais osons-la pour que notre prière soit toujours plus conforme au projet que Dieu porte pour nous ; osons cette question pour que notre prière devienne plus féconde. Osons cette question comme une vraie prière que le Christ exaucera en nous enseignant à être plus proche de son cœur chaque jour. Osons chaque matin supplier : Seigneur, apprends-nous à prier. Amen.



(Dessin de Jean-François KIEFFER, Mille images d'Eglise, éd. Les Presses d'Ile de France)


samedi 9 mars 2019

01er dimanche de carême C - 10 mars 2019

Un Carême pour quoi ?





Si de ta bouche, tu affirmes que Jésus est Seigneur, si, dans ton cœur, tu crois que Dieu l’a ressuscité d’entre les morts, alors tu seras sauvé. Nous en sommes à peine au premier dimanche du temps de carême que déjà la liturgie nous met en face de ce qui se prépare. Le chemin commence à peine qu’elle nous donne le terme de la route, le but de cette marche au désert : la mort et la résurrection du Christ, et par-delà notre propre salut ! Alors pourquoi devrions-nous nous fatiguer ? D’ailleurs, n’est-ce pas chaque année la même chose ? Le carême de cette année n’est-il pas le même que celui de l’an passé : quarante jours finalement à attendre Pâques ? Quarante jours, c’est tout !

Nous pouvons voir les choses ainsi : quelques semaines d’efforts à faire, qui, si nous ne les faisons pas, ne changeront pas grand-chose. Nous pouvons vivre effectivement ce temps de carême comme n’importe quel temps liturgique : nous allons à la messe le dimanche, nous prions sans doute un peu en semaine. Peut-être mangerons-nous moins de viande ! Après tout, c’est la tradition de faire maigre pendant le carême à cette période de l’année ! Vivrons-nous mieux ? Croirons-nous mieux ? J’en doute. 

Nous pouvons aussi choisir de vivre ce temps avec le Christ. Nous pouvons décider de partir au désert pour le rejoindre. Il nous y attend. Bien sûr, nous n’allons pas aller au bout du monde, ni nous retirer sous les palmiers, dans un océan de sable. Mais nous pouvons faire un voyage intérieur. Nos cœurs ne sont-ils pas quelquefois des déserts arides où rien ne pousse ? Nous pouvons choisir de nous retirer au plus profond de nous, pour mieux nous retrouver, pour mieux rencontrer Dieu, pour mieux y redécouvrir nos frères. Mais ça va changer quoi ?

D’abord, le fait de regarder longuement notre vie, et la relire à la lumière de la Parole de Dieu, permettra de nous retrouver. N’y a-t-il pas des jours où nous pouvons avoir l’impression que l’image que nous renvoie notre miroir n’est pas la nôtre ? Plonger au cœur de notre vie permet de vérifier tout ce dont il faut nous séparer, tout ce qu’il nous faut retrouver. C’est nous donner la chance de renaître, débarrassé de ce qui effraie, enrichi de ce qui fait vraiment vivre. L’homme ne vit pas seulement de pain, nous dit Jésus aujourd’hui. Il y a, en nous, depuis notre baptême, une force de vie que nous n’exploitons pas assez, que nous ignorons souvent. Nous retirer dans notre désert intérieur et nous laisser tenailler par la faim et la soif d’absolu, nous permettra de faire jaillir en nous la source de vie de notre baptême. Mercredi, la liturgie appelait cela : savoir jeûner, autrement dit savoir se détacher de ce qui est superflu pour retrouver le goût de l’essentiel.

Ensuite, le fait de regarder longuement notre vie, d’y découvrir une soif de vivre que nous croyions perdue, nous rapprochera des autres. Car eux-aussi ont soif de vivre ! Eux aussi ont faim d’absolu ! Et nous nous rendons compte que notre désert n’est pas si vide que cela. Il y a du monde qui n’attend que nous. Il y a du monde qui a besoin de nous. Nous avons, chacun, le pouvoir de les aider. Mais comment ? C’est devant le Seigneur ton Dieu que tu te prosterneras, à lui seul tu rendras un culte, nous dit Jésus aujourd’hui. Et voilà que notre pouvoir d’aider se transforme en devoir : le devoir de la charité, culte authentique adressé à Dieu par le service du prochain comme en témoignent tant de prophètes. Les autres ne sont pas là pour que nous nous servions d’eux, ou qu’eux se servent de nous, mais pour qu’ensemble nous avancions sur la route que le Christ nous a ouverte. Cette route s’appelle service, attention aux autres, respect. Il y a du bonheur à se mettre volontairement au service des autres. Mercredi, la liturgie appelait cela : faire l’aumône, être charitable. Savoir s’ouvrir aux autres, s’intéresser positivement à eux pour vivre et grandir avec eux.

Enfin, le fait de regarder longuement notre vie, d’y découvrir tous ceux qui la peuplent, nous permettra de rencontrer le Tout Autre, celui qui nous a justement invités à entrer en nous. Il est là, depuis le début, depuis toujours, et il nous attend. Il est à la fois la source qui fait vivre et une part de tous ceux que nous rencontrons. Il est notre familier, notre intime. Il est celui que nous cherchons, sans toujours le savoir. Il est celui qui nous offre sa vie, celui qui nous libère de tout ce qui nous enchaîne, de tout ce qui nous oppresse. Il est celui qui veille sur nous : nous n’avons qu’un mot à dire. Je le défends, car il connaît mon nom, nous dit le psaume de ce jour. Mais il faut que nous en ayons vraiment besoin, que nous reconnaissions notre désir et notre besoin d’être sauvé. Tu ne mettras pas à l’épreuve le Seigneur ton Dieu, nous dit Jésus aujourd’hui. Cela ne signifie pas qu’il ne faut pas crier vers lui, lorsque nous sommes dans le besoin, au contraire ! Il nous dit simplement de ne pas tenter d’arracher à Dieu une aide qu’il ne peut nous donner. Son désir, c’est de nous sauver ; pas de jouer au magicien. La vraie prière, ce n’est pas celle qui soumet Dieu à nos caprices ; c’est celle qui change notre cœur, qui nous transforme de l’intérieur, qui nous met en présence de Dieu. Mercredi, la liturgie appelait cela : prier le Père qui est présent dans le secret. Savoir entrer en relation intime et vraie avec celui qui nous donne la vie, sans cesse. 

Ce n’est peut-être pas un hasard si, à quatre jours d’intervalle, la liturgie nous propose de manières différentes, ces trois chemins de perfection : le jeûne, la charité et la prière. Nous sommes provoqués à emprunter ces chemins durant ce temps que nous avons ouvert mercredi. Ils nous sont proposés comme un moyen d’unifier notre vie pour avancer mieux et plus librement vers le matin de la Pâque. Comment pourrions-nous passer la croix si nous restions pleins de nous, coupés des autres, coupés de Dieu ? Comment pourrions-nous croire du fond du cœur en ce Ressuscité qui nous sauve, si nous refusons aujourd’hui de le rejoindre au cœur de nos déserts où déjà il nous attend pour libérer nos vies ? Amen.



mardi 5 mars 2019

Mercredi des Cendres - 06 mars 2019

Et toi, quand tu pries…







Mais toi, quand tu pries, retire-toi dans la pièce la plus retirée.
Cet ordre du Christ nous est redonné chaque année au moment de l’entrée en Carême. La prière, avec la charité et le jeûne, fait partie des trois piliers du Carême, des trois voies à suivre pour nous rapprocher du Christ, pour manifester notre désir de le suivre de manière renouvelée. C’est sur l’axe de la prière plus précisément que je voudrais vous engager à vivre ce temps, sans rien négliger des deux autres bien sûr.

Mais toi, quand tu pries, retire-toi dans la pièce la plus retirée.
Nous comprenons bien qu’il s’agit là d’une invitation à une proximité avec Dieu, à une intimité avec lui qui ne peut se faire dehors, sur la grande place. La prière est affaire de relation personnelle. Prier Dieu nécessite un lieu propice, un temps propice, et un nécessaire silence. N’oublions pas que dans la prière, Dieu nous parle. Il nous faut donc nous donner les moyens de l’écouter. « Je l’avise et il m’avise » selon le mot rapporté par le curé d’Ars. L’on comprend bien Jésus et on le suit sur la route de la prière lorsque, refermant sur nous la porte de notre chambre, nous le prions dans le secret, sans que personne n’en soit témoin, sans que personne ne nous entende. Le Carême peut véritablement être pour chacun l’occasion de renouer le fil de ce dialogue intime avec Dieu, si d’aventure nous en avions perdu le chemin ou si nos rendez-vous se sont espacés pour cause de multiples occupations.

Mais toi, quand tu pries, retire-toi dans la pièce la plus retirée.
L’invitation du Christ à nous retirer dans le secret disqualifie-t-elle alors tout rassemblement ? Supprime-t-elle la nécessité ou l’obligation du rassemblement dominical ? Jésus ayant dit « retire-toi dans ta pièce la plus retirée» et non pas « va à l’église », faut-il en déduire que je peux prier chez moi, tout seul et que cela suffit ? Je ne crois pas que nous puissions tirer pareille conclusion. D’abord à cause de la pratique de Jésus lui-même. Lorsque les évangélistes nous parlent de sa prière, ils nous le montrent certes entrain de prier, la nuit le plus souvent, seul, à l’écart. Mais ils nous le montrent aussi allant à la synagogue, ou montant au Temple de Jérusalem pour les fêtes de la Pâque.

La pratique des premiers chrétiens, ceux qui ont connus Jésus, nous interdit aussi pareille conclusion, car trop hâtive. Lorsque nous lisons les Actes des Apôtres, nous voyons les croyants en Christ fréquenter les synagogues et le Temple jusqu’à ce qu’ils en soient exclus par ceux qui les considèrent dangereux pour leur foi. Et dès lors, les chrétiens continuent de se réunir dans des maisons particulières pour l’Eucharistie au jour du Seigneur (le dimanche) par fidélité à l’ordre du Christ lui-même, pour célébrer ensemble sa mort et sa résurrection. Il y a des prières qui nécessitent la présence de la communauté ; il y a nécessairement le temps du rassemblement qui nous tourne, avec nos frères, vers Dieu. 

Mais toi, quand tu pries, retire-toi dans la pièce la plus retirée.
L’ordre du Christ n’annule pas le besoin de se retrouver pour célébrer ensemble. La nécessaire prière personnelle, relation intime avec Dieu, ne s’oppose pas et n’annule pas la nécessaire prière communautaire. Lorsque les chrétiens se rassemblent, ils se retirent bien dans leur chambre commune qu’est le bâtiment église pour ne faire qu’un corps, une voix s’élevant vers le Père de toute éternité. Ce que Jésus semble condamner, c’est la publicité faite à la prière, y compris personnelle, et non la nécessité de se rassembler pour célébrer ensemble, avec les frères, notre foi. L’on peut dire que l’église est notre chambre commune, dans laquelle nous nous retirons pour prier Dieu, pour lui rendre grâce de ce qu’il nous donne de vivre. Malgré le nombre de participants, nous pouvons dire que nous nous retrouvons tous dans l’intimité du Père pour l’écouter nous parler, nous qui formons l’unique Corps du Christ, pour recevoir de lui ce qu’il veut nous donner encore et repartir vers le monde, vers les autres, vers la sphère publique, forts de ce que nous avons vécu ensemble, dans l’unité. Lorsque nous sommes rassemblés comme ce soir, nous ne sommes pas d’abord quelques individus venus chacun pour lui-même ; nous nous rassemblons d’abord pour manifester cette Eglise du Christ qui se tourne vers son Dieu pour proclamer sa gloire et sa louange. Si nous venons d’horizons divers, si nos histoires sont particulières, notre prière se fait unanime. Elle est la prière de l’Eglise une qui s’adresse à son unique Dieu. Bien que plusieurs, nous nous retrouvons dans l’intimité de cette chambre haute où Dieu nous parle au secret de nos cœurs. Même si nous étions dix milles à célébrer, il y aurait toujours un secret du cœur où Dieu viendrait nous parler, il y aurait toujours cet endroit au plus profond de nous où Dieu lui-même nous rejoint.  

Mais toi, quand tu pries, retire-toi dans la pièce la plus retirée.
Prière personnelle et prière en Eglise ne s’opposent pas. Elles sont les deux temps d’un même mouvement qui nous introduit dans l’intimité du Père. Ce temps du Carême qui s’ouvre, peut être l’occasion pour chacun de les redécouvrir et de les revivre. Ces deux prières sont comme les deux pieds sur lesquelles nous marchons pour parvenir au Dieu vivant et vrai. Sur le chemin vers Pâques, nous aurons besoin de temps en tête à tête avec Dieu dans le secret de notre chambre personnelle. Sur le chemin vers Pâques, nous aurons aussi besoin de temps commun pour nous rendre compte que nous ne sommes pas seuls à suivre le Christ, que l’Eglise se construit toujours encore et que nous en faisons bien partie. Ce que nous aurons découvert de Dieu dans l’intimité de notre relation personnelle, nous le confronterons à notre foi lorsque nous nous retrouverons dans l’intimité d’une église, faisant corps avec les autres croyants en Christ. Le carême peut être un temps pendant lequel, solitairement et communautairement, nous venons près de la source entendre Dieu nous parler et nous confier à lui les uns les autres. Ce serait assurément une belle manière de monter vers Pâques. Nous pouvons en prendre la route dès ce soir. Amen.