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Ce blog voudrait vous permettre de vivre un chemin spirituel au rythme de la liturgie de l'Eglise catholique.

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samedi 19 avril 2025

Veillée pascale - 19 avril 2025

 Au coeur de toute vie chrétienne, il y a le Christ, Vainqueur de la mort.




(Descente aux enfers, trouvé sur internet)





Nous avions quitté l’église vendredi, accablés de tristesse, sidérés par l’événement de la croix et la cruauté des hommes. Notre espérance se retrouvait mise au tombeau, avec le corps mort de Jésus. Nous nous retrouvons en cette nuit, rassemblés par une affirmation de joyeuse espérance faite devant ce même tombeau : Pourquoi cherchez-vous le Vivant parmi les morts ? Il n’est pas ici, il est ressuscité. Les anges nous rappellent ainsi qu’au cœur de toute vie chrétienne, il y a le Christ, vainqueur de la mort. 

Comment cela s’est fait ? Nous n’en savons rien. Nous avons juste le témoignage des anges, la longue relecture de l’histoire du salut telle qu’elle est rapportée dans notre Premier Testament, et la certitude d’un Paul par exemple, pour nous faire comprendre que les événements de la Passion et de la Résurrection de Jésus sont conformes aux promesses faites par Dieu. Nous avons le témoignage des disciples après Pâques que nous relirons dans les Actes des Apôtres tout au long de ce temps pascal. Nous avons cette certitude qui va se faire jour peu à peu : Jésus, celui qui est mort, est ressuscité. La mort n’a pu garder sa proie. La mort est morte. Celui qui nous avait dit qu’il était la résurrection et la vie est sorti victorieux du tombeau. Dieu n’a pas cautionné le procès fait à son Fils ; il restaure dans sa gloire celui que nous avions humilié ; il rend à la vie celui que nous avions fait mourir. 

Cet événement de Pâques concerne désormais toute l’humanité. Plutôt que d’être condamnée par Dieu pour la mort de son Fils unique, lui est offerte la possibilité d’un salut, d’une réconciliation avec Dieu, à cause de Jésus, dont nous comprenons maintenant qu’il s’est livré lui-même à la mort pour accomplir les promesses divines. En prenant le chemin de l’humilité, en s’abaissant, le voici relevé, glorifié par Dieu. Et nous pouvons à notre tour participer à ce relèvement en recevant le baptême. Oui, par le baptême, nous avons été unis au Christ Jésus, à sa mort et à sa résurrection, proclame Paul aux chrétiens de Rome. Par le baptême, nous devenons celui que nous avions rejeté, nous devenons des autres Christ. Nous sommes vivants pour Dieu en Jésus Christ. Ne cherchons pas tout de suite à comprendre tout ce que cela veut dire. Goûtons plutôt la joie d’être libérés du péché et de la mort ; goûtons la joie d’être vivants, pleinement. Nous aurons tout le temps pascal pour comprendre ce que cela signifie, ce que cela implique. Ce soir, c’est la joie d’être vivants en Christ qui doit être première ; ce soir, c’est la vie retrouvée que nous devons célébrer ; ce soir, c’est notre attachement au Christ qu’il faut réaffirmer. Car sans cet attachement au Christ mort et ressuscité, notre baptême serait vain, notre foi serait vaine.

Oui, le Christ est ressuscité ; et dans notre monde marqué par la guerre et la souffrance de tant d’hommes, de femmes et d’enfants, cette résurrection nous engage à lutter pour plus de vie, à lutter pour une attention renouvelée à la sacralité de toute vie. Toute vie humaine a du prix aux yeux de Dieu et il ne revient pas aux humains de dire quelle vie est acceptable et quelle vie est supprimable. La résurrection du Christ est un manifeste à faire de la vie, de toute vie, et en particulier des vies plus fragiles, notre priorité pour qu’elles soient protégées, respectées et accompagnées de leur origine jusqu’à leur terme, dont Dieu seul est le maître. Si la mort du Christ, le seul Juste, nous a révoltés, alors toute mort injuste doit désormais nous révolter. La vie en plénitude que le Christ nous obtient par sa mort et sa résurrection est désormais la nôtre puisque l’œuvre de salut qu’il a accompli, il ne l’a pas fait pour lui, mais bien pour chacun de nous, donnant à la vie des hommes un prix infini. 

La joie de la résurrection que nous célébrons ce soir est appelée à se répandre dans nos vies. Heureux pour le Christ vainqueur de la mort, nous pouvons être heureux pour nous qui bénéficions de cette victoire. Rien, ni personne ne pourra jamais nous enlever cette victoire. Ressuscité, le Christ ne meurt plus. Ressuscité, il nous appelle à une vie plus grande et plus belle. Entrons joyeusement dans cette vie, pleins de reconnaissance pour Jésus, qui nous a ouvert la voie et nous rend participant de sa propre vie. C’est notre foi ; embrassons-la ; c’est notre foi, proclamons-la ; c’est notre foi, vivons-la. Amen. 


vendredi 17 janvier 2025

2ème dimanche du temps ordinaire C - 19 janvier 2025

 Il y eut un mariage à Cana en Galilée.




(Giotto, Les noces de Cana, Source : Suivre notre actualité - Frères Franciscains du Canada)




Après le temps des fêtes, voici le temps ordinaire qui nous fait chercher Dieu dans ce qu’il y a de plus simple, de plus ordinaire : notre vie quotidienne. Quelle que soit cette vie, Dieu y est présent. Cette année, l’Eglise nous fait commencer ce temps ordinaire avec la proclamation d’un texte tiré de l’évangile de Jean : les noces de Cana. Un moment de fête, certes, mais qui fait partie de l’ordinaire d’une société qui a encore des repères stables. 

En ce temps-là, il y eut un mariage à Cana de Galilée. Notez la sobriété de Jean quand il annonce l’événement. Ce n’est rien d’extraordinaire. Juste un événement de la vie célébré dans un village de Galilée. Il ne sera pas le seul mariage célébré cette année-là. C’est sans doute un événement pour le jeune couple et leurs familles, mais pas pour les invités. Il y a bien des chances qu’ils soient invités à d’autres mariages. Pour un village comme Cana, à cette époque, c’est une occasion pour tous de se rassembler. Cela fait partie de la vie simple et ordinaire de célébrer avec d’autres une étape de leur vie. C’est dans ce cadre ordinaire que Jean place deux personnes peut-être moins ordinaires pour ses lecteurs. 

        En ce temps-là, il y eut un mariage à Cana de Galilée. La mère de Jésus était là. Jésus aussi avait été invité au mariage avec ses disciples. Remarquez l’ordre : d’abord Marie, puis Jésus avec ses disciples. J’en déduis que Marie est veuve. Elle est invitée et elle vient avec ce fils qui, selon la loi, veille sur sa mère. Cela nous indique aussi que Jésus n’est pas encore connu pour son métier de prédicateur ; Cana sera un commencement pour lui, un tournant dans sa vie, un tournant dans la vie des hommes. Grâce à ce mariage (ou à cause de ce mariage), Jésus va se faire connaître ; désormais on va parler de lui. Pourquoi ? A cause d’un incident malheureux, une chose qui n’arrive que rarement sans doute.

        En ce temps-là, il y eut un mariage à Cana de Galilée. La mère de Jésus était là. Jésus aussi avait été invité au mariage avec ses disciples. Or, on manqua de vin. Si nous sommes au début du mariage, c’est un drame ! Si c’est à la fin de la noce, cela signifie surtout que les invités auront bien bu. Quoi qu’il en soi, l’affaire semble sérieuse. Cela risque de gâcher la fête et la réputation des familles qui auront été chiches dans leurs prévisions et leur commande. Le cœur de Marie, cœur d’une mère qui aura sans doute renoncé à marier son propre fils, la pousse à intervenir : La mère de Jésus lui dit : « Ils n’ont pas de vin. » La première réaction de tout observateur de la scène serait de dire : de quoi se mêle-t-elle ? Et qu’est-ce que son fils peut bien y faire ? A moins qu’il ne soit négociant en vin et que sa boutique ne soit pas trop éloignée, on ne voit pas trop l’intérêt de la remarque. Ce n’est pas elle qui a organisé le mariage ; elle est une invitée comme les autres. Personne ne s’attend à ce qu’elle porte à l’attention de tous ce qui est embarrassant pour ses hôtes. Certes, c’est une noce ; il y a de la musique, des danses. Mais elle pourrait quand même être entendu par d’autres, et la mauvaise nouvelle pourrait faire taire musiciens et chanteurs pour faire parler les mauvaises langues et se répandre les rumeurs sur les familles invitantes. Ce n’est pas là l’objectif de Marie ! Nous connaissons sa discrétion ! Mais là où les hôtes n’attendent plus rien qu’une fin précipitée de la joie des noces, Marie attend quelque chose de son fils. D’où son intervention. 

        Ce qui surprend souvent, pour ne pas dire toujours, c’est la réponse de Jésus à sa mère : « Femme, que me veux-tu ? Mon heure n’est pas encore venue. » Je n’ai pas beaucoup d’explication sur cette apparente sècheresse de la réponse. Mais il y a cette indication à retenir pour l’avenir : il y aura bien un jour une heure de Jésus. Il y aura un temps où il interviendra et où les choses changeront définitivement pour tous. Mais ce n’est pas ici et maintenant, à Cana en Galilée. Cette réponse ne démonte pas Marie. C’est une mère, elle connaît son fils.  Sa mère dit à ceux qui servaient : « Tout ce qu’il vous dira, faites-le. » Elle nous ouvre à l’espérance en nous invitant à l’obéissance. Et le signe que l’on connaît désormais sous le nom de signe de Cana peut avoir lieu. L’eau puisée est changée en vin ; la fête est sauvée ; la joie des hommes peut continuer. Ce premier signe de Jésus nous dit une chose fondamentale sur Dieu : il veut notre joie ! Il veut notre bonheur ! Et nous trouvons ce bonheur dans l’obéissance à sa parole. La parole de Marie (Tout ce qu’il vous dira, faites-le !), n’est pas une parole dite au hasard ; ce n’est pas une parole en l’air. C’est d’abord une parole qu’elle a vécue depuis toujours ; c’est la parole qu’elle a vécue quand l’ange lui a annoncé qu’elle serait la mère du Sauveur. C’est la parole qu’a vécue Joseph quand il a pris chez lui Marie, son épouse, toujours sur la parole de l’ange. Tous deux ont trouvé leur joie profonde dans cette obéissance à la parole de Dieu qui leur avait été adressée. En nous donnant cette parole, elle nous donne la voie à suivre pour trouver notre bonheur. 

        A quelqu’un qui m’interrogeait récemment sur l’utilité de la religion, ma réponse fut celle-ci : la religion permet à l’humanité de s’accomplir ; puisque Dieu lui-même a pris le chemin de notre humanité, c’est par notre humanité que nous parviendrons à Dieu. Et notre humanité n’est pas faite pour le malheur ; elle est faite pour la joie. Cet évangile qui nous relate les noces de Cana, commencement des signes que Jésus accomplit, nous le rappelle avec brio. Jésus n’est pas un embêtement de plus dans notre vie ; il est celui qui nous aide à sortir de nos embêtements et à retrouver la joie profonde qui devrait être notre quotidien, notre ordinaire. Dieu nous envoie vers les hommes, non pas pour les juger et les condamner, mais pour leur faire retrouver la joie profonde, la joie initiale que l’homme connaissait avant que le péché n’envahisse son cœur. 

        En ce temps-là, il y eut un mariage à Cana de Galilée. La mère de Jésus était là. Jésus aussi avait été invité au mariage avec ses disciples. Rassurez-vous, je ne vais pas reprendre l’histoire ; je viens de la parcourir avec vous. Mais si, au terme de mon homélie, je reprends le début de l’histoire, c’est pour nous rappeler à tous qu’il peut être le début de notre histoire avec Jésus. Il nous revient d’inviter Marie, Jésus et ses disciples dans notre vie, comme une présence discrète, mais agissante. En faisant tout ce qu’il nous dira, notre vie parviendra à son accomplissement : la joie véritable ; elle chantera la gloire de Jésus, et celles et ceux que nous côtoyons pourront croire en lui. Que se poursuivent donc les noces de Cana à travers nous ! Amen. 


samedi 21 décembre 2024

4ème dimanche de l'Avent C - 22 décembre 2024

 Empressement et joie.




(Arcabas, Visitation)




        Voilà, encore trois dodos et nous fêterons Noël, la venue en notre chair du Rédempteur que Dieu a promis. Les bredele sont prêts, les cadeaux emballés, le sapin dressé et décoré. Avons-nous tout prévu ? A ceux qui s’interrogent, l’évangile indique encore deux ingrédients pour une fête de la Nativité réussie : l’empressement et la joie. 

        L’empressement, comme celui de Marie qui se met en route pour visiter sa cousine Elisabeth, la femme âgée tombée enceinte après une vie à espérer un enfant. La plus jeune, Marie, va se mettre au service de la plus âgée. Sans doute n’y a-t-il là rien d’extraordinaire, mais il se trouve que Marie est enceinte elle-aussi. L’ange Gabriel est venu lui annoncer qu’elle serait la mère du Sauveur. Cet empressement de Marie doit devenir nôtre. Il traduit notre volonté de faire connaître la nouvelle : la naissance de Jésus n’est pas juste pour nous. Il traduit notre désir de mieux servir les autres en les soulageant, en les aidant. Pas demain ; pas quand j’aurai le temps ; pas quand je n’aurai plus rien d’autre à faire. Non, l’esprit de service est nécessairement empressé ; le service n’attend pas ! En lisant ou en entendant cette page d’évangile, nous sentons bien que l’empressement de Marie n’est pas contraint et forcé ; elle fait le choix d’aller sans délai se mettre au service de sa cousine dont elle a appris qu’elle en était à son sixième mois. Sommes-nous empressés à porter le Sauveur au monde ? Sommes-nous empressés à servir ? 

        La joie. C’est l’esprit même de Noël, une fête joyeuse autour de l’Enfant nouveau-né. Pas une joie superficielle qui s’évanouira quand les sapins seront démontés et rangés. Non, une vraie joie profonde, ancrée en nous, qui nous donne de l’espérance dans un monde difficile et sombre. Une joie qui n’est pas forcée, mais réelle, parce que nous saurons, au soir de Noël, que la joie de la naissance de cet Enfant Dieu changera le monde à jamais. Une joie qui nous ouvre à l’avenir et nous entraîne à changer le monde, notre petit monde, pour que le grand monde puisse devenir meilleur. C’est la joie de Marie qu’elle exprimera dans le Magnificat ; c’est la joie d’Elisabeth et de son enfant à naître, Jean le Baptiste, qui a tressailli d’allégresse dans le sein de sa mère. Le vieux monde, qui a tant attendu le Messie, se réjouit de voir son espérance récompensée. Celui qui était attendu, est venu en Jésus. Il n’est pas encore né que déjà le monde se réjouit. Suis-je heureux de cette naissance, ou mon Noël ne sera-t-il qu’une tradition transmise en famille ? Suis-je heureux de cette naissance, où mon Noël ne sera-t-il qu’une évocation d’un passé dépassé, sans réelle prise sur ma vie ? La joie de Noël, ce n’est pas un « youpi, tout va bien, je vais bien ! », mais une joie qui me permet de tenir dans les moments difficiles, une joie qui transcende les épreuves de ma vie et me permet de tenir ferme dans la foi. Quoi qu’il m’arrive, je sais que désormais Dieu est avec moi en Jésus son Fils. C’est cette joie qu’exprime le prophète Michée quand il annonce que de Bethléem Ephrata, le plus petit des clans de Juda, sortira celui qui doit gouverner Israël. C’est la joie, comme dit Michée, de se savoir en sécurité, car désormais il sera grand jusqu’aux lointains de la terre, et lui-même, il sera la paix ! 

       Encore un peu de temps, et nous accueillerons celui que Michée annonce. Encore un peu de temps, et nous verrons de nos yeux celui qui fait, par avance, tressaillir Jean le Baptiste dans le sein de sa mère. Encore un peu de temps, et nos ciels lourds s’éclaireront d’une lumière nouvelle. Avec empressement, préparons-nous à cette naissance ; avec empressement, préparons-nous à cette joie que nul ne pourra nous ravir. Le Seigneur vient ; il l’a promis. Tout est en place, les temps sont favorables ; il ne manque que notre empressement et notre joie à l’accueillir pour que notre monde puisse commencer à devenir meilleur. Puissent ces quelques jours nous permettre d’entrer vraiment dans la joie et la paix de Noël. Amen. 


samedi 14 octobre 2023

28ème dimanche ordinaire A - 15 octobre 2023

 Heureux les invités au repas des noces de l'Agneau !


(Frères Van Eyck, L'Agneau mystique, Cathédrale Saint-Bavon, Gand)


 

  

           Si la Bonne Nouvelle du Royaume est quelquefois surprenante, il faut bien reconnaître qu'aujourd'hui, elle est particulièrement sanglante. Entre les invités qui ne veulent pas venir et qui tuent les messagers, envoyés pour leur rappeler que les noces, c'est maintenant, et le roi qui envoie ses troupes massacrer les meurtriers et incendier leur ville, nous ne pouvons pas vraiment dire que ces noces sont joyeuses : elles sont même plus proches d’un épisode de Games of Thrones que de l’Evangile. Et c’est sans compter le pauvre type ramassé à la va vite qui se retrouve expulsé, pieds et poings liés, parce qu’il n’a pas le bon vêtement ! Faut-il donc craindre d’être invité aux noces du Royaume ? 

          Non, bien sûr. Il nous faut entendre l’invitation qui nous est faite à chaque eucharistie. Elle s’énonce ainsi : Heureux les invités au repas des noces de l’Agneau ! Il n’est pas question de massacre, ni de rejet. La joie du Royaume est réelle et notre participation à cette joie est attendue. Cette invitation est large et nous rappelle qu’ici-bas, nous pouvons tous déjà avoir un avant-goût de ce repas des noces éternelles. Mais cette invitation large ne doit pas nous faire oublier que nous avons à nous tenir prêts en vue de ce jour. Nous ne pourrons pas en repousser le délai, ni nous excuser d’avoir autre chose à faire. Cette parabole sanglante est un avertissement pour nous. La patience de Dieu est grande, mais elle ne supportera pas la violence des hommes qui ne veulent pas répondre. Cet envoi des troupes qui firent périr les meurtriers est aussi le rappel que le mal sera détruit, radicalement et que les noces de l’Agneau inaugureront un temps nouveau, un monde nouveau où le mal n’aura plus droit de cité. Ceux qui font le mal ne sont pas dignes de participer à ces noces. Nul ne peut se réjouir du mal qui est fait ; nul ne peut se réjouir avec les malfaisants. 

          Si le message de la parabole des invités à la noces est plutôt facile à comprendre, celui de la seconde parabole de vient plus obscur parce que cette parabole est justement tissée dans la première. Je vous rappelle la fin de la première parabole : les serviteurs allèrent sur les chemins, rassemblèrent tous ceux qu’ils trouvèrent, les mauvais comme les bons, et la salle de noce fut remplie de convives. Autrement dit, la fête a lieu, comme prévu. Fin de la première parabole. La seconde parabole commence ainsi : le roi entra pour examiner les convives, et là il vit un homme qui ne portait pas le vêtement de noce. Rien ne permet de dire qu’une tenue a été distribuée, comme ce sera bientôt le cas pour nos écoles, afin que tout le monde soit compatible avec le lieu. Mais puisque cette histoire est intimement liée à la première, est-il vraiment surprenant que, laissant entrer les mauvais comme les bons, il s’en trouve un qui ne soit pas bien habillé ?  Ce qui est me surprend, c’est plutôt qu’à inviter large au dernier moment, il n’y en ait pas plus dans son cas ! Puisque les mauvais comme les bons ont été accueillis, le vêtement de noce ne peut être que dans l’attitude de celui qui est invité. Et peut-être retrouvons-nous là la joie que la liturgie souligne quand elle nous invite à participer au repas des noces de l’Agneau. Si les mauvais sont accueillis, c’est que le mal qu’ils ont pu commettre a été pardonné, et ils sont capables de partager la joie des noces. De cet homme qui ne porte pas le vêtement de noce, il n’est pas dit qu’il est méchant ou bon ; il est juste dit qu’il n’a pas le bon vêtement. Dans cette assemblée qui se réjouit, il doit être le seul à ne pas être en joie, comme s’il était venu malgré lui ; il est là sans vraiment y être ; son cœur n’y est pas ! Il se fait donc expulser, manu militari. Ceci nous rappelle qu’on ne vient pas à la noce par hasard, parce qu’on a vu de la lumière. Participer aux noces de l’Agneau demande à avoir le cœur prêt à y participer, que l’on soit bon ou mauvais. On ne fait pas une tête de six pieds de long quand on est invité à la noce du fils du roi. 

          Si je reprends alors ces deux paraboles, j’en retiens quoi ? D’abord une espérance : nous sommes invités au repas des noces de l’Agneau. Autrement dit, Dieu nous attend en son Royaume, et il attend les mauvais comme les bons ; c’est la parabole qui le dit ! Mais cette espérance doit nourrir ma foi. Si je crois cela, si je crois que Dieu m’attend, alors je dois me réjouir avec lui, me réjouir d’être accueilli par lui. Dieu ne forcera personne à entrer dans la salle de noce. Le « On ira tous au paradis » n’a rien d’obligatoire ; celui qui ne veut pas, ne vient pas. Chacun est libre. Tu préfères aller à ton champ ou à ton commerce, c’est ton droit. Celui qui t’invite n’en sera pas ravi, mais il respectera ton choix. Mais si tu viens, que ta foi illumine ton regard. Si tu viens, remercie celui qui t’a invité : porte ton vêtement de noce, apporte ta joie. Amen.


samedi 15 avril 2023

2ème dimanche de Pâques A - 16 avril 2023

 Jésus, mort et ressuscité, source de notre joie.





  

 

            Durant tout le temps pascal, nous entendrons, en deuxième lecture, la première lettre de Pierre, qui s’adresse à des chrétiens disséminés, persécutés ou à tout le moins marginalisés, et qui n’ont déjà plus connu Jésus de son vivant. En cela, son contenu peut nous intéresser et redonner sens à notre foi, dont il faut bien dire qu’elle est en perte de vitesse en Occident. Les chrétiens, que la France laïque essaie depuis la Révolution de marginaliser, renvoyant leur foi à la sphère strictement privée, trouveront dans cette épître de quoi redonner sens et force à leur foi, en ce temps pascal. 

            Le passage que nous avons entendu commence par une longue bénédiction qui nous redit que Dieu nous fait renaître pour une vivante espérance grâce à la résurrection de Jésus Christ d’entre les morts. Elle donne d’emblée une tonalité pascale à cette lettre. Et il nous faut bien entendre le vocabulaire utilisé. Il est question d’abord de renaissance : le mystère pascal que nous célébrons et qui fonde notre foi, nous fait naître à l’homme nouveau grâce à la résurrection de Jésus. Cet acte radicalement nouveau a un impact direct sur notre vie. Elle en est bouleversée, renouvelée ; et c’est notre baptême qui nous rend participant de cette nouveauté. Cette renaissance nous donne accès à l’héritage (autre mot à retenir) qui nous est réservé dans les cieux. En passant la mort, en nous ouvrant à la vie nouvelle, Jésus, le Fils unique de Dieu, son héritier, fait de nous des co-héritiers. C’est dire la dignité qui est la nôtre depuis notre baptême. Et, nous dit Pierre, en vue de cet héritage, Dieu veille sur nous, il nous garde par la foi. Entendez bien et convertissez votre regard. Nous croyons souvent que c’est nous qui gardons Dieu dans notre vie par la foi qui est nôtre ; et bien non, nous dit Pierre, c’est tout le contraire : Dieu nous garde par la foi. Elle est le don par lequel nous sommes dans la main de Dieu. Parce que nous prenons conscience de ce mystère du salut opéré en Jésus, par Dieu qui nous garde, nous exultons de joie. La source de notre joie est la source de notre foi : Jésus, mort et ressuscité pour notre salut. Et cette joie est si grande qu’elle nous fait tenir dans les tribulations et les souffrances que nous pouvons connaître. 

            L’auteur ne développe pas une vision doloriste de la vie chrétienne. Il ne dit pas qu’il nous faut souffrir pour être sauvés. Il dit : lorsque vous souffrez, souvenez-vous de Jésus, mort et ressuscité pour votre vie ; en lui est le salut, en lui est votre joie, même et surtout au milieu des épreuves. Ce n’est pas un appel à être heureux parce qu’on souffre, mais un appel à vivre nos souffrances en n’oubliant pas à quoi nous sommes appelés : un héritage qui ne connaîtra ni corruption, ni souillure, ni flétrissure. La mort et la résurrection du Christ, en nous rappelant à quel héritage nous sommes promis, nous donne la force de traverser les épreuves de la vie, en conservant au fond de notre cœur la joie du salut. Il nous faut nous attacher au Christ vivant, lui que nous aimons sans l’avoir vu. Le salut n’est pas hors d’atteinte ; le salut est au bout de notre chemin de foi. Il nous est offert ; il est offert à quiconque croit que Jésus, celui qui était mort, est ressuscité et qu’il est notre vie et notre joie. J’insiste sur ce point parce que j’ai été marqué hier par la rencontre avec un homme qui est venu se confesser. Après la confession, nous avons discuté un peu ; il était anxieux au sujet de ses parents décédés, pour qui il avait fait dire de nombreuses messes. Il désirait pour eux le paradis. Seulement voilà, une « voyante » lui a dit que malgré ses nombreuses messes, ses privations offertes en sacrifice de réparation pour ses parents, ceux-ci se trouvaient toujours au purgatoire. Certes, ils avaient progressé un peu. Mais quand même, disait-il, est-ce que les messes que je fais dire servent réellement à quelque chose ? Sa foi vacillait parce que des pseudos voyants lui disaient qu’il n’en a pas fait assez pour ses parents. Il en a perdu la joie de la foi ! La lettre de Pierre nous invite au contraire à la joie et à la foi, avec la promesse du salut. Dieu nous a faits pour la vie, ici-bas certes ; mais il nous a surtout faits pour la vie avec lui dans le Royaume. C’est notre héritage ! C’est le don de notre foi aboutie ! Comment pouvons-nous douter de Dieu, de sa bonté, de son projet amoureux pour nous ? 

            Il est urgent de retrouver cette joie toute pascale. Jésus, mort et ressuscité, serait allé à la croix pour rien si cet événement unique ne transformait pas notre vie. Jésus aurait souffert pour rien si notre salut n’était pas au bout du chemin pour nous, par la foi dans laquelle Dieu lui-même nous garde. Notre baptême nous a identifiés au Christ mort et ressuscité, faisant de nous les héritiers de ce qui est à Dieu : la vie éternelle. L’eucharistie nous fait proclamer la mort et la résurrection de Jésus et notre attente de son retour dans la gloire. Elle est le sacrement qui nous donne un avant-goût de la joie qui sera nôtre au Paradis. Célébrons le Christ mort et ressuscité, et que vive notre joie, aujourd’hui et toujours, parce qu’elle est la joie de nous savoir sauvés, même quand notre vie est difficile. Amen. 


samedi 10 septembre 2022

24ème dimanche ordinaire C - 11 septembre 2022

 Comprendre Dieu pour devenir plus humain.





            Il m’a été fait miséricorde. Cette affirmation de Paul, chaque croyant au Christ peut la reprendre à son compte. Nous ne sommes pas meilleurs que Paul, n’ayant pas besoin de miséricorde ; nous ne sommes pas moins dignes que Paul de bénéficier de la miséricorde de Dieu. Au contraire, la miséricorde de Dieu est la même pour tous ; celui qui nous vaut cette miséricorde est le même pour tous : c’est le Christ Jésus venu dans le monde pour sauver les pécheurs. Je rajouterai : tous les pécheurs. Aucun de nous n’est indigne de la miséricorde de Dieu. Sachant cela, pourquoi est-ce que je ressens comme un malaise à l’écoute des lectures de ce dimanche ? 

            J’aime bien la première lecture, et je reconnais que je suis même assez d’accord avec Dieu au départ. Le peuple qu’il a sorti d’Egypte s’est détourné de lui. Entendez sa colère légitime quand il envoie Moïse vers ce peuple à la nuque raide. Va, descends, car ton peuple s’est corrompu… ils se sont fait un veau en métal fondu et se sont prosternés devant lui. Ils lui ont offert des sacrifices en proclamant : ‘Israël, voici tes dieux, qui t’ont fait monter du pays d’Egypte. Passe encore, à la limite, que le peuple ne reconnaisse pas l’œuvre de Dieu. Mais qu’il le représente par un veau, un ruminant ; je serai moi-aussi très en colère ! Remarquez bien comment Dieu parle de ce peuple. Il dit à Moïse non pas ‘mon peuple que j’ai fait monter du pays d’Egypte’, mais ton peuple que tu as fait monter du pays d’Egypte. Puisque le peuple s’est détourné de Dieu, Dieu se détourne du peuple ; ce peuple n’est plus le sien. Il faut toute la diplomatie de Moïse pour que le Seigneur renonce au mal qu’il avait voulu faire à son peuple. L’intercession de Moïse a porté son fruit et, paradoxe, c’est Dieu qui se convertit, c’est Dieu qui fait le choix du bien contre le mal. 

            Si je comprends assez bien la colère de Dieu, si je comprends aussi son revirement après la plaidoirie de Moïse, j’ai plus de mal avec l’enseignement de Jésus qui porte pourtant sur la même question : celle de la miséricorde que Dieu fait à tout homme. La parabole de la pièce perdue ne me pose pas de souci. Sans doute ferais-je pareil si je venais à perdre l’équivalent d’une pièce d’argent : grand ménage et bonheur de la retrouver. En revanche, je n’irais peut-être pas jusqu’à faire la fête avec les voisins. Ça peut vite coûter cher, une fête ! A quoi bon faire le grand ménage pour retrouver une pièce, si c’est pour la dépenser lors d’une fête après l’avoir retrouvée ? Mais bon admettons ! La joie de retrouver quelque chose de valeur peut pousser à vouloir faire la fête. La conclusion de la parabole confirme cette joie, qui est celle de Dieu quand un seul homme se tourne vers Dieu : Il y a de la joie devant les anges de Dieu pour un seul pécheur qui se convertir. 

            La parabole de la brebis perdue me pose plus de problème ; je la trouve même choquante à vue humaine. Enfin, soyons sérieux deux minutes, voulez-vous ! Qui d’entre vous, ayant cent brebis et en perdant une, laisse les quatre-vingt-dix-neuf autres dans le désert, pour aller chercher celle qui est perdue ? Une contre quatre-vingt-dix-neuf : fait-elle vraiment le poids ? La balance bénéfices / risques est clairement en faveur de l’abandon de celle qui est perdue et qui peut-être n’est même plus en vie ! Je vous rappelle que le troupeau est dans un désert, et qu’un désert, c’est hostile ! Il y a des bêtes sauvages dans un désert. Ce n’est pas le meilleur endroit pour laisser un troupeau sans protection. Non, le mieux, c’est de renforcer la surveillance autour des quatre-vingt-dix-neuf qui restent et de faire le deuil de la centième. Tant pis pour elle ! Eh bien, nous dit Jésus, Dieu ne réfléchit pas comme cela. Pour Dieu, la centième est tout aussi importante, si ce n’est plus, que toutes les autres. Il part à sa recherche, et quand il l’a retrouvée, il la prend sur ses épaules, tout joyeux. Il la traite mieux que toutes les autres. Quand on raconte cette parabole à quelqu’un qui s’est éloigné de Dieu, la personne comprend instantanément que tel est toujours l’amour de Dieu pour elle. Et nous aimons bien nous dire, quand nous nous reconnaissons pécheurs, que Dieu vient à notre recherche, à notre secours et qu’il est tout heureux de nous retrouver. D’ailleurs vous aurez noté l’optimisme de Jésus qui ne dit pas : « s’il la retrouve », mais bien quand il l’a retrouvée : il est sûr de la retrouver et en plus quand il croise une brebis égarée, il la reconnaît, il sait que c’est la sienne et non celle d’un autre troupeau.  

            Il y a une question qui me revient sans cesse quand j’entends ce texte. Je vous la livre : pourquoi cette brebis s’est-elle perdue ? N’avait-elle plus envie de faire partie du troupeau ? Ou est-ce le troupeau qui l’a perdue, qui ne voulait plus d’elle ? Quand on parle de miséricorde, il est bon de se poser ces questions. Qu’est-ce qui fait que l’un de nous veuille se perdre ? Qu’est-ce qui fait que nous ayons si peu de miséricorde et que nous acceptions de perdre l’un de nous ? Avons-nous déjà contribué à perdre quelqu’un qui ne nous convenait pas ? Dieu qui fait miséricorde, c’est Dieu qui nous redit que chacun est important à ses yeux, et qu’il ne nous revient pas d’exclure. En cherchant la brebis égarée, qu’elle se soit égarée volontairement parce que le troupeau lui devenait insupportable, ou que nous l’ayons égarée parce qu’elle nous devenait insupportable, en la cherchant donc, Dieu rétablit la justice et nous redit à chacun : tu as du prix à mes yeux, et il m’est insupportable que tu ne sois plus avec le troupeau. Agissant ainsi, il nous invite à faire de même pour que nous devenions toujours plus humains. Nous ne le deviendrons qu’en cherchant toujours à mieux comprendre Dieu et sa manière d’agir envers nous. Nous devenons plus humains lorsque nous acceptons les différences ; nous devenons plus humains lorsque nous acceptons celui qui nous insupporte ; nous devenons plus humain lorsque nous faisons le choix de rester avec les autres plutôt que de les quitter parce qu’ils nous sont insupportables. Nous devenons plus humains en comprenant comment Dieu agit pour nous et en faisant de même pour tous nos frères et toutes nos sœurs en humanité. 

Nous sommes tous le troupeau d’une brebis perdue ; nous sommes tous la brebis perdue d’un troupeau. Acceptons que Dieu soit miséricordieux avec nous et avec les autres. Nous ne sommes ni meilleurs, ni pires qu’eux. Nous serions tous privés de la gloire de Dieu si nous ne consentions à accueillir son pardon ; nous serions tous privés de la gloire de Dieu s’il n’avait envoyé son propre Fils pour notre salut. Réjouissons-nous avec Lui pour chaque conversion à sa grâce, que ce soit la nôtre ou celle de celui qui nous insupporte le plus. Nous grandirons en humanité ; nous grandirons en sainteté. C’est la seule chose qui compte. Amen.

samedi 26 mars 2022

4ème dimanche de Carême C - 27 mars 2022

 Faire route avec Jésus pour apprendre la joie.




(Gustave Doré, Le fils prodigue dans les bras de son père)



            La mi-carême est passée, plus de la moitié du chemin est faite à la suite de Jésus. Nous avons appris avec lui à affronter le mal ; nous avons mieux découvert qui est Jésus et nous avons accepté de l’écouter ; dimanche dernier, il nous invitait à porter du fruit. Aujourd’hui, nous pouvons apprendre ce qu’est la vraie joie. Pour nous faire comprendre la joie, Jésus nous présente une parabole : celle d’un père qui a deux fils. Nous pouvons approcher ce mystère de la joie à partir de chaque personnage. 

            Commençons par le plus jeune des fils puisque c’est de lui que parle d’abord la parabole. Un homme avait deux fils. Le plus jeune dit à son père : « Père, donne-moi la part de fortune qui me revient. » Nous ne découvrons pas grand-chose de ce fils, si ce n’est que son père devait être riche, que lui-même ne manquait sans doute de rien. Nous découvrons surtout qu’il est aimé de son père au point que celui-ci répond à sa demande : Et le père leur partagea ses biens. Je suis toujours surpris par le sans gêne de ce fils qui demande à son père de se défaire de la moitié de sa fortune pour lui verser, par avance, sa part d’héritage. Ce fils met sa joie dans la possession et la jouissance, par avance, de ce qui ne devait être à lui qu’à la mort de son père. Peu de jours après, le plus jeune rassembla tout ce qu’il avait, et partit dans un pays lointain où il dilapida sa fortune en menant une vie de désordre. Ce jeune fils profite de la vie : voyage au bout du monde, vie de fête en fête. C’est la représentation la plus communément admise par les auditeurs de la parabole. Il a de l’argent, il en profite, sans se soucier du lendemain, sans se soucier surtout de son père. L’illusion de la joie ; l’illusion du bonheur : faire ce que l’on aime faire. Il a sans nul doute beaucoup d’amis, du moins tant que l’argent coule à flot. Mais vient un événement inattendu, qui va bouleverser sa vie, comme lui-même avait dû bouleverser la vie de son père quand il a demandé sa part d’héritage. Il avait tout dépensé, quand une grande famine survint dans ce pays, et il commença à se trouver dans le besoin. Vous remarquerez que le sort s’acharne toujours au mauvais moment : quand il n’a plus rien. Les amis qu’il avait acquis avec l’argent se sont évaporés ; il n’y a plus que lui, seul, et son ventre qui crie famine et qui va le pousser à réfléchir. Sa joie qui consistait à faire ce qu’il voulait faire n’est plus ; revient alors le souvenir d’une joie ancienne, à laquelle il avait renoncé : la joie de la maison de son père, la joie d’une vie de fils, la joie de ne manquer de rien. Combien d’ouvriers de mon père ont du pain en abondance, et moi, ici, je meurs de faim ! Je me lèverai, j’irai vers mon père, et je lui dirai : Père, j’ai péché contre le ciel et envers toi. Je ne suis plus digne d’être appelé ton fils. Traite-moi comme l’un de tes ouvriers. Ecoutez bien ce fils perdu : son ventre lui remet un peu de plomb dans la cervelle à défaut de pouvoir se remplir de nourriture. Sa joie sera de pouvoir être ouvrier chez son père et de manger à sa faim, plutôt que de rester un fils crève-la-faim à l’autre bout du monde. Sitôt réfléchi, sitôt exécuté : il se leva et s’en alla vers son père. 

            Parlons-en de ce père. Rien n’est vraiment dit de lui, de ce qu’il a pu vivre durant ce temps d’absence, mais tout nous permet de l’imaginer. Comme il était encore loin, son père l’aperçut et fut saisi de compassion ; il courut se jeter à son cou et le couvrit de baiser. C’est bien du père que nous parle Jésus. Il nous laisse entendre que ce père, abandonné, a scruté chaque jour le retour de son benjamin. Il faut vraiment aimer quelqu’un pour le laisser partir et scruter son retour quotidiennement. Il faut vraiment aimer quelqu’un pour, l’apercevant de loin, aller sans attendre à sa rencontre, et sans attendre un mot d’explication ou d’excuse, se jeter à son cou et l’embrasser. Pouvons-nous seulement imaginer la joie de ce père qui retrouve ce fils pour lequel il a sacrifié la moitié de sa fortune ? Avait-il imaginé ce retour ? Peut-être. Avait-il échafaudé un discours pour le jour où il se retrouverait face à ce fils ? Qu’importe. Car quoi qu’il ait pu préparer, il ne s’attendait sans doute pas à ce qu’il voyait devant lui, un fils sans doute amaigri, pauvre, à peine reconnaissable. Mais le cœur d’un père ne se trompe pas ; un cœur de père aime, toujours, malgré tout. Le fils n’a pas le temps de dérouler tout ce qu’il avait imaginé. Pas le temps de laisser entendre qu’il trouverait sa joie s’il était embauché comme ouvrier. Le père dit à ses serviteurs : « Vite, apportez le plus beau vêtement pour l’habiller, mettez-lui une bague au doigt et des sandales aux pieds, allez chercher le veau gras, tuez-le, mangeons et festoyons, car mon fils que voilà était mort, et il est revenu à la vie ; il était perdu, et il est retrouvé. La voilà, la vraie joie. Elle jaillit spontanément devant l’inattendu, devant l’inespéré. Ce père pensait devoir faire le deuil de ce fils ; il laisse éclater sa joie avant même que le fils n’ait pu achever d’exprimer tout son remord. Il en refait un homme libre, un fils à part entière (bague au doigt et sandales aux pieds), et il organise une grande fête. Sa joie est contagieuse ; sa joie se doit d’être partagée. Par tous. Par tous ? Pas si sûr… 

            Souvenez-vous ; ce père avait deux fils. Et c’est de lui que va dépendre désormais la joie de ce père, la joie de cette parabole. Le fils ainé était aux champs. Quand il revint et fut près de la maison, il entendit la musique et les danses. La joie du père se fait entendre hors de la maison. Apprenant l’origine de ce débordement de joie, l’ainé ne semble pas touché, en tous les cas pas comme son père l’aurait espéré. Le fils aîné se mit en colère et il refusait d’entrer. Il refuse la joie de son père. Qu’il soit fâché contre son jeune frère, nous pouvons le comprendre ; qu’il refuse de partager la joie de son père, c’est autre chose. Et nous nous rendons compte que ni le jeune fils, ni le fils aîné, n’ont jamais pleinement mesuré la joie qu’ils avaient d’avoir un tel père. Le benjamin, en partant pour un pays lointain, a voulu s’émanciper de ce père, cherchant sa joie ailleurs que dans sa maison. L’aîné ne s’est jamais considéré comme fils de ce père qui les aime tous deux. La réponse qu’il oppose à l’insistance de son père pour qu’il entre dans sa joie, montre bien qu’il se voit plutôt comme un ouvrier de son père : il y a tant d’années que je suis à ton service sans avoir jamais transgressé tes ordres, et jamais tu ne m’as donné un chevreau pour festoyer avec mes amis. Entendez son vocabulaire : service, ordre, attente d’une récompense. Est-ce là le vocabulaire de quelqu’un qui se sait fils ? Il a vécu ce que le jeune fils s’apprêtait à demander : être un ouvrier de son père. Aucun des fils de ce père ne se considère comme fils. S’il avait demandé un chevreau plutôt que de l’attendre comme une récompense, il l’aurait eu ; il aurait pu faire la fête avec ses amis plus d’une fois. L’exemple du benjamin qui avait reçu sa part de fortune aurait dû l’en convaincre depuis un moment. La joie des deux frères sera de se reconnaître fils du même père ; ce sera la condition à leur réconciliation. 

            C’est le père qui va remettre la joie à sa vraie place : Toi, mon enfant, tu es toujours avec moi, et tout ce qui est à moi est à toi. Il fallait festoyer et se réjouir ; car ton frère que voilà était mort, et il est revenu à la vie ; il était perdu, et il est retrouvé. Il replace l’aîné dans son rôle de fils qu’il n’a jamais exercé. Il ne dit pas que le jeune fils avait raison de faire ce qu’il a fait ; il ne dit même pas qu’il ne demandera pas d’explication. Il dit que là, maintenant, tout de suite, il fallait faire la fête parce que son jeune fils est revenu à la vie. A ce moment précis, rien d’autre ne compte. Pourquoi priver le père de sa joie ? Cette joie du père, c’est la joie de Dieu quand l’un de nous revient vers lui. C’est la joie de Dieu chaque fois que nous célébrons la réconciliation. C’est la joie de Dieu parce qu’il nous aime. Je vous laisse imaginer la joie de Dieu quand il nous voit vivre ce temps de carême comme un temps où nous faisons effort pour nous rapprocher de lui, pour nous rapprocher des autres, sans jugement, juste parce que nous nous savons aimés, inconditionnellement, de notre Père qui est aux cieux. Si nous considérions n’être que des ouvriers au service de Dieu, redécouvrons la joie qu’il y a à être des fils pour lui. Là est notre vraie joie, parce que là, auprès de lui, est notre vraie vie. Rien d’autre ne compte. Amen.

dimanche 9 janvier 2022

Baptême du Seigneur - 09 janvier 2022

C’est dans un cœur à cœur que le Père se révèle à son Fils.





        Il faut le rappeler ici et maintenant : le premier Noël, celui de la venue effective de Jésus au monde, au temps du recensement de toute la terre, ordonné par l’empereur Auguste, ce premier Noël est bien loin, oublié sans doute de tous au moment où nous croisons la route de Jean le Baptiste et de Jésus. Il est loin le chant des anges, ils sont loin les bergers et les mages. Certains des témoins de cette nuit sont peut-être même déjà morts. A part Dieu et Marie et Joseph, qui se souvient encore que Dieu est entré dans le monde et qu’il a un nom et un visage, celui de Jésus ? Sans doute personne !  

            Nous pouvons donc comprendre que le peuple, venu auprès de Jean le Baptiste, était toujours en attente. La promesse de Dieu faite par les prophètes d’envoyer son Messie, son Christ, cette promesse était vive au cœur du peuple opprimé par l’envahisseur romain. Cet homme, Jean le Baptiste, homme à la parole libre, au tempérament de feu, ne serait-il pas le Christ ? On comprend aussi que le baptême de conversion qu’il propose, rencontre un franc succès. Une parole forte, un geste fort pour marquer notre appartenance renouvelée au peuple de l’Alliance : il n’en faut pas plus pour additionner le tout et dire : c’est lui, c’est le Christ ! Et pourtant, Jean renvoie inlassablement vers un autre : Moi, je vous baptise avec de l’eau ; mais il vient, celui qui est plus fort que moi. Il n’en profite pas, Jean, pour jouer à la vedette ; il n’en profite pas pour jouer au Messie. Il reste à sa juste place. Il baptise ceux qui viennent à lui et, quand ils l’interrogent, il les renvoie vers cet autre qu’il ne semble pas connaître plus que ceux qui le questionnent. 

C’est tellement vrai que, dans l’évangile de Luc, nous venons de l’entendre, nous n’assistons même pas au baptême de Jésus. La scène bien connue et souvent représentée par des œuvres d’art de Jésus devant Jean le Baptiste, recevant de lui l’eau du baptême, n’existe pas chez Luc. Nous savons juste que l’événement a eu lieu. Ce à quoi nous assistons, c’est à un de ces moments privilégiés que connaît Jésus : un moment de prière, un moment d’intimité avec celui qu’il nous présentera comme son Père. Luc écrit : Comme tout le peuple se faisait baptiser et qu’après avoir été baptisé lui aussi, Jésus priait, le ciel s’ouvrit. C’est dans le cadre d’un moment de prière que Dieu, le Père, se révèle à son Fils, Jésus. La révélation est adressée à Jésus, seul : l’Esprit Saint, sous une apparence corporelle, comme une colombe, descendit sur Jésus, et il y eut une voix venant du ciel : « Toi, tu es mon Fils bien-aimé ; en toi, je trouve ma joie. » C’est dans l’intimité d’un cœur à cœur que Dieu se révèle à celui qu’il envoie en mission. C’est dans l’intimité d’un cœur à cœur que Dieu nous parle. Dans l’évangile de Luc, ce moment marque la fin de la vie cachée de Jésus. Désormais, il va affronter l’Adversaire, le Diable, et parcourir les routes de Judée, Samarie et de Galilée pour annoncer la Bonne Nouvelle du Royaume. 

Il a beau s’appeler Jésus et venir de Nazareth ; cela ne suffit pas pour en faire le Fils de Dieu. Il faut cet appel conscient, reçu dans ce cœur à cœur pour confirmer Jésus dans sa mission. Nous ne savons pas ce que Marie lui a dit durant son enfance au sujet de sa naissance ; nous ne savons pas la conscience qu’il avait d’être Fils de Dieu. Mais nous savons que Dieu révèle ainsi Jésus à lui-même. Il le lui dit, clairement. Si Jésus pouvait en douter en grandissant, désormais il ne le peut plus. Il est le Fils dont Dieu est heureux : en toi, je trouve ma joie. En cela, bien que membre de ce peuple particulier que Dieu s’est choisi, Jésus est différent. Il n’est pas comme ces fils désobéissants, peuple à la nuque raide, qui ne court vers Dieu que quand tout va mal. Il est ce Fils, envoyé par Dieu, ce Fils qui entre en conversation avec Dieu, et qui reçoit de lui sa mission. 

Quand bien même le baptême de Jean n’est pas le baptême que nous avons reçu ; quand bien même, au jour de notre baptême, le ciel ne s’est pas ouvert, nous sommes pourtant, devant Dieu, en Jésus, ces mêmes fils et filles en qui Dieu trouve sa joie. Notre baptême, reçu au nom du Père et du Fils et du Saint Esprit, nous configure à Jésus, mort et ressuscité ; il nous identifie à lui ; il fait de nous des autres Christ. Nous sommes donc appelés, comme Jésus, à faire la joie de notre Dieu ; nous sommes appelés, comme Jésus, à travailler à l’œuvre de salut du Père. La fête du baptême de Jésus nous renvoie nécessairement à la conscience de notre propre baptême. Et si tel n’était pas le cas, peut-être ne serions-nous déjà plus concernés par Jésus. Peut-être que déjà, pour nous, Jésus ne serait qu’un étranger, un homme à la parole forte, mais juste un homme, mais pas le Messie de Dieu, pas son Christ. 

Il nous faut revenir sans cesse à la conscience de notre baptême, à ce que ce baptême signifie pour nous, signifie pour Dieu, signifie pour l’Eglise. A chacun de nous Dieu a dit : Tu es mon enfant bien-aimé, en toi je trouve ma joie. Comprenons bien que le seul fait que nous existions, procure de la joie à Dieu. En ces temps moroses et difficiles, voilà une certitude à laquelle nous raccrocher ; voilà une certitude qui donne de la puissance et de la grandeur à toute vie humaine. Souvenons-nous en et rendons gloire à Dieu qui nous aime ainsi. Amen.

samedi 27 novembre 2021

01er dimanche de l'Avent C - 28 novembre 2021

 Faites donc de nouveaux progrès ! 




(Couronne d'Avent, image internet)




Avec l’hiver qui se fait sentir à notre porte, revient aussi le temps de l’Avent, ce temps qui nous prépare aux fêtes de Noël, à la venue du Messie Rédempteur, le Christ notre Seigneur. C’est le temps de l’attente qui nous rappelle que nous vivons dans l’espérance du retour dans la gloire du Christ Sauveur. 

            L’attente, nous mesurons tous depuis presque deux ans ce qu’elle peut avoir d’énervant. Depuis le début de la pandémie, on nous promet un monde d’après, sans cesse repoussé. Nous sommes pris, en ce moment-même, dans une cinquième vague épidémique, incapables de nous défaire de ce virus qui plombe nos vies et nos relations, qui entraine angoisse et violence à force d’attendre quelque chose qui ne semble pas vouloir venir. Ce n'est pas une attente de la sorte qui doit nous animer. L’attente du retour du Christ dans la gloire devrait être une attente joyeuse. Certes, pas plus que pour la fin de la pandémie, nous ne savons quand ce retour aura lieu. Mais ce retour marquera l’avènement d’un monde nouveau, d’où le Mal aura disparu. Et nous pouvons nous préparer à ce retour en commençant dès maintenant à lutter contre le Mal, d’abord dans notre vie, puis autour de nous. Il nous faut entendre le prophète Jérémie parler de ce jour comme de celui de l’accomplissement de la parole de bonheur que [le Seigneur a] adressée à la maison d’Israël. Il nous faut entendre Jésus nous dire comment nous préparer à ce jour : en restant éveillés et en priant en tout temps. A celui qui est un intime du Christ par la prière constante, rien ne peut faire peur. De celui qui est un intime du Christ, la joie sera à son comble quand ce jour viendra. 

De mon enfance, je retiens alors un double sentiment face à ce temps de l’Avent. D’abord un réel sentiment de joie, non pas enseigné par l’Eglise, mais davantage par la famille. Ce temps de l’Avent était marqué par les soirées à faire ensemble les Bredele que nous partagerions durant le temps de Noël. Cette joie est toujours mienne quand je sens l’odeur des épices de Noël dans ma cuisine en pensant déjà à ceux et celles à qui je partagerai dans quelques semaines ma production. Au-delà de la tradition locale et familiale, je ne peux concevoir vivre ce temps de l’Avent sans la joie d’avoir mis la main dans la pâte pour préparer quelques délices. Et je vis déjà dans l’anticipation de la joie du partage, de la joie que procure le visage heureux d’un ami qui goûte avec plaisir ces petits gâteaux.

 Mais je retiens aussi de ce temps de l’Avent une crainte certaine enseignée par l’Eglise, crainte qui se traduisait par la peur de n’avoir pas fait assez d’efforts pour mériter de partager la joie du retour du Christ. L’Avent, comme le Carême, devenait un temps ingrat d’efforts toujours insuffisants à faire. De quoi gâcher par avance la joie de Noël ! A tous les traumatisés de ces discours sur les efforts à faire, je voudrais relire ce que Paul a dit aux chrétiens de Thessalonique dans sa première lettre. Il ne parle pas d’effort à faire, mais de progrès à réaliser. Et cela change tout ! Ecoutons-le une nouvelle fois : après avoir formulé le vœu que le Christ lui-même affermisse [leurs] cœurs, les rendant irréprochables en sainteté, il rappelle à ses lecteurs qu’ils savent déjà comment [ils doivent] se conduire pour plaire à Dieu ; et puisque c’est ainsi [qu’ils se] conduisent déjà, il les invite à [faire] de nouveaux progrès. Il leur dit qu’ils font bien déjà, mais ils peuvent progresser encore. Il ne faut pas se relâcher. Une fois qu’on a compris que le Mal existe et qu’il faut le combattre ; une fois qu’on a commencé, par notre baptême, à prendre notre part dans cette lutte, il nous faut rester forts, vigilants. La lutte contre le Mal ne sera terminée que lorsque le Christ reviendra dans sa gloire. Poursuivre la lutte n’est pas un effort à faire qui conditionnerait le retour du Christ, ce que semblait être les efforts demandés dans mon enfance ; poursuivre la lutte contre le Mal est un art dans lequel il nous faut progresser, parce que les grands maîtres spirituels nous l’ont appris : plus nous luttons contre le Mal, plus le Mal se fait insidieux, cherchant toujours plus comment détruire notre œuvre. Ce n’est pas une question d’effort, donc de sueur ; c’est une question de persévérance et de confiance. De confiance en nous, de confiance en Christ qui se bat avec nous pour nous aider à vaincre le Mal dans notre vie.           

            Alors qu’avec les efforts demandés dans mon enfance, il me semblait qu’il fallait chaque nouvelle année liturgique tout recommencer à zéro, voici que la parole de Paul sur les progrès à faire encore, nous permet de mesurer le chemin parcouru, de constater combien le Christ, année après année, nous a aidé à vaincre nos démons et à grandir dans l’amour de Dieu. Ces progrès alimentent notre joie de préparer encore le retour du Christ et de célébrer dans la joie la mémoire de sa venue première pour notre salut. Que ce temps de l’Avent nous ouvre à cette joie ; que nous progressions dans la foi et dans l’amour, avec l’aide du Christ dont nous attendons le retour dernier. Amen.

samedi 12 décembre 2020

3ème dimanche de l'Avent B - 13 décembre 2020

Notre Dieu est le Dieu qui nous invite à la joie véritable.


(Tableau de Sieger Köder)


Soyez toujours dans la joie ! Cette invitation de Paul aux chrétiens de Thessalonique prend une coloration toute particulière, me semble-t-il, en cette année où nos vies sont bouleversées par la pandémie qui met nos vies entre parenthèses depuis neuf mois déjà et sans doute encore pour quelques temps. Les recommandations faites pour les fêtes de Noël, fêtes heureuses par essence, contrarient cet appel à la joie, du moins la restreignent aux quelques heureux que nous aurons le droit d’inviter. La déprime et l’angoisse grandissante qui gagnent une part non négligeable de la population ne favorisent guère ce sentiment de joie profonde. Bien au contraire ! 

Pourtant, nous devons plus que jamais faire entendre cet appel. Il est fondamental, parce qu’il est l’appel de Dieu adressé à toute l’humanité. La Bonne Nouvelle qui est au cœur de notre foi est une Nouvelle heureuse, une Nouvelle qui rend la joie au peuple qui marchait dans les ténèbres.  Quand Dieu vient à la rencontre de l’homme, ce n’est pas pour être un embêtement de plus. Quand Dieu vient à la rencontre de l’homme, c’est pour le conduire à cette joie que nul ne pourra lui enlever. La joie de Dieu n’est ni une mièvrerie, ni un peu d’eau sucrée pour faire passer la potion amère de nos vies atrophiées. Non, la joie de Dieu pour nous est la joie véritable, celle qui fait exulter le psalmiste. L’origine de cette joie, c’est la reconnaissance de tout ce que Dieu a fait et ne cesse de faire pour l’homme. Le Magnificat, dont nous avons chanté un extrait après la première lecture, est un bel exemple de cette joie qui prend aux tripes et qui jaillit comme un cri de bonheur à la face du monde. Dans son cantique, Marie n’a rien inventé ; elle se situe simplement mais réellement, dans l’expérience millénaire de son peuple, avec une conscience aigüe que c’est Dieu qui mène la barque, Dieu qui veille sur chacun, en particulier les plus petits, les plus pauvres. La Bonne Nouvelle du Salut, c’est la Justice restaurée, c’est l’homme, tout homme, rendu à sa dignité. 

En ces jours difficiles que nous vivons, c’est toujours de cette même joie que nous devons témoigner. Pour la partager, il faut d’abord peut-être en être habité. La Bonne Nouvelle de Jésus Christ venu dans le monde pour notre salut, est-elle une vraie Bonne Nouvelle pour nous ? Nous ouvre-t-elle à cette joie, même en ce temps particulier de restrictions sociales ? La prudence dont nous devons faire preuve pour lutter contre le virus et éviter sa propagation n’a rien à voir avec la peur panique qui a envahi certains de nos contemporains ; la prudence n’a rien à voir non plus avec le fait de s’isoler, de se couper du monde. Prendre de la distance, ce n’est pas couper les ponts. Chrétiens, héritiers de cette joie libératrice qu’annonçait déjà le prophète Isaïe, nous ne pouvons nous laisser aller à la désespérance devant l’incertitude de notre époque. Plus que jamais, nous devons demander à Dieu la grâce de tenir fermes dans la foi, la grâce de savoir reconnaître encore les signes de sa venue et de sa présence au milieu de nous, la grâce d’en témoigner résolument et joyeusement. Plus que jamais, nous devons être les relais de cette présence auprès des plus fragiles pour qui ce Noël risque d’être encore plus triste et plus difficile que les précédents. 

Nous pouvons prendre exemple sur le prophète Isaïe. En l’écoutant parler de la mission qui lui est confiée en un temps difficile pour son peuple, nous pouvons ressentir chez lui une joie contagieuse. Ce qu’il doit annoncer le rend lui-même profondément heureux d’abord : je tressaille de joie dans le Seigneur, mon âme exulte en mon Dieu. La joie de Dieu, ce n’est pas quelques bons mots ; la joie de Dieu à transmettre, c’est une vie transformée : les cœurs brisés seront guéris, les captifs délivrés, les prisonniers libérés, une année de bienfait accordée. N’est-ce pas ce dont nous avons le plus besoin aujourd’hui ? Nous entendre dire que notre vie sera transformée pour quelque chose de mieux ? La joie que Dieu nous invite à vivre, a quelque chose à voir avec la confiance que nous plaçons en lui. Si nous ne croyons plus qu’il puisse toujours quelque chose pour nous, alors le Salut annoncé n’est plus une Bonne Nouvelle, et la joie à venir loin d’être une réalité. Comme Isaïe, nous avons été saisis par l’Esprit de Dieu. Cet Esprit fait de nous des prêtres, des prophètes et des rois. En célébrant notre foi, en proclamant la Bonne Nouvelle du Salut, en la vivant au quotidien, nous accueillerons toujours plus cette joie de Dieu et nous en serons les témoins auprès de tous. 

En cette période particulière de notre vie, soyons pour nos proches, en famille, au travail, dans notre quartier, de ceux qui rayonnent de cette joie de Dieu. Soyons les témoins et les relais de la Bonne Nouvelle du Salut que Dieu réalise en son Fils Jésus Christ. Il a fait des merveilles pour nous ; il en fera encore. Isaïe, Marie et Jean le Baptiste en ont été les témoins pour leur époque ; soyons-en les témoins authentiques pour aujourd’hui. Amen. 

samedi 10 octobre 2020

28ème dimanche ordinaire A - 11 octobre 2020

 C'est quoi être missionnaire ?




(Pieter Brueghel l'Ancien, Le repas de noces, 1568, Kunsthistorisches Museum, Vienne, Autriche)


       Nous venons d’entendre non pas une, mais deux paraboles de Jésus, que Matthieu a astucieusement tricotées ensemble : celle des invités au festin des noces et celle du vêtement de la fête. Et puisque l’Eglise nous propose aujourd’hui d’entrer dans la Semaine Missionnaire Mondiale, je voudrais les relire avec vous sous cet angle particulier. Elles nous apprennent à être missionnaires, à nous ouvrir aux autres et à Dieu, et nous ouvrent ainsi le chemin vers le festin éternel que le Père prépare pour nous. Pour ce faire, observons les personnages. 

            Le royaume des Cieux est comparable à un roi qui célébra les noces de son fils. Il envoya ses serviteurs appeler à la noce les invités. Voilà posé le décor général. Nous comprenons, avec les auditeurs de Jésus en son époque, que le roi, c’est Dieu lui-même. Il a préparé un repas de noces pour l’humanité. C’est une image ancienne déjà, souvent utilisée par les prophètes, pour dire l’essentiel du projet d’amour de Dieu pour tous les hommes : l’humanité est faite pour vivre avec Dieu, en Dieu ; et cette vie avec Dieu n’est ni triste, ni monotone : c’est une vie de joie, une vie d’amour. Pour le chrétien que je suis, Dieu s’unit à l’humanité en Jésus, vrai Dieu et vrai homme. Comme membre de l’humanité, je fais partie des invités à la noce, parce que personne n’est exclu de la fête. Comme chrétien, je suis de ces serviteurs que Dieu envoie porter à tous les hommes la Bonne Nouvelle du Salut. J'ai bien dit : comme chrétien et non comme prêtre. Car oui, frères et sœurs en Christ, nous sommes à la fois les invités, parce que c’est toute l’humanité que Dieu veut sauver, et les serviteurs, parce que, déjà membres de l’Eglise, nous avons à témoigner de l’amour de Dieu, à répandre cet amour afin que le monde puisse croire. Et nous sommes serviteurs, non parce qu’un matin, au réveil, nous nous serions dit : tiens, ce serait bien que je parle de Jésus autour de moi ; non, nous sommes serviteurs parce qu’envoyés par Dieu. Nous sommes constitués serviteurs par appel de Dieu ; et cet appel a retenti dans la vie de chacun au jour même de notre baptême. Nous ne naissons pas à la foi pour nous blottir auprès de Dieu ; nous naissons à la foi pour partager les dons que Dieu nous fait. Un chrétien qui ne voudrait pas être serviteur, n’aurait pas vraiment intégré le sens même de son baptême. Les missionnaires ne sont pas uniquement des prêtres, des religieux et des religieuses avec une vocation particulière consistant à porter le Christ au loin ; est missionnaire chaque personne qui s’unit à Jésus par le baptême. Et notre mission commune n’est pas de convaincre les gens, mais de leur transmettre une invitation à la fête avec Dieu. 

            Revenons à nos paraboles. Dans la première, il est dit : Il envoya ses serviteurs appeler à la noce les invités, mais ceux-ci ne voulaient pas venir. Il envoya encore d’autres serviteurs dire aux invités : « Voilà, j’ai préparé mon banquet, mes bœufs et mes bêtes grasses sont égorgés ; tout est prêt : venez à la noce. » Mais ils n’en tinrent aucun compte et s’en allèrent, l’un à son champ, l’autre à son commerce ; les autres empoignèrent les serviteurs, les maltraitèrent et les tuèrent. Nous constatons là la persévérance de ce roi, la persévérance de Dieu à appeler l’humanité au salut. Nous constatons aussi qu’il n’est pas avare : il a préparé un festin somptueux, à l’image de celui annoncé par le prophète Isaïe dans la première lecture de ce dimanche. Dieu n’est pas avare en amour ; il ne donne pas un petit peu, il ne donne pas un bout ; il donne tout son amour. Le roi n’a pas fait tuer quelques bœufs et quelques bêtes grasses ; il dit bien : mes bœufs et mes bêtes grasses. Tout a été livré ! Chrétiens, nous sommes encore plus conscients que Dieu a tout livré, puisque nous proclamons, en Jésus, un Messie livré, crucifié par amour des hommes. Oui, Dieu a tout livré pour nous sauver, pour nous inviter à la fête. Et nous refuserions ? Nous refuserions de nous laisser ainsi aimer, totalement, parce que nous aurions mieux à faire ? Peut-on répondre à Dieu qui nous invite : désolé, je ne peux pas, j’ai piscine ? Cette parabole des invités à la noce est aussi une parabole qui nous invite à nous laisser aimer par Dieu, vraiment, et à entrer dans ce mouvement d’amour. Dieu ne se lasse pas d’inviter. La preuve : quand les premiers invités ont refusé, le roi dit à ses serviteurs : « Le repas de noce est prêt, mais les invités n’en étaient pas dignes. Allez donc aux croisées des chemins : tous ceux que vous trouverez, invitez-les à la noce. » Les serviteurs allèrent sur les chemins, rassemblèrent tous ceux qu’ils trouvèrent, les mauvais comme les bons, et la salle de noce fut remplie de convives. Vous aurez noté au passage, la petite incise : les mauvais comme les bons. L’amour de Dieu est sans limite ; tout le monde est vraiment invité à se laisser aimer de Dieu, à se laisser transformer par son amour, à se laisser bonifier par son amour. 

            Tout va bien donc ? Eh bien pas tout à fait. C’est là qu’intervient la deuxième parabole. Elle commence ainsi : Le roi entra pour examiner les convives, et là il vit un homme qui ne portait pas le vêtement de noce. La logique humaine voudrait qu’il n’y ait là rien de surprenant. Vous invitez du monde à la dernière minute, les ramassant dans le quartier de manière pressante puisque tout est prêt et que personne n'aime que son rôti soit trop cuit. Vous ne pouvez pas vraiment vous étonner qu’un quidam entre sans vêtement de noce. Ce qui est surprenant, à vue humaine, c’est plutôt qu’il n’y en ait qu’un qui soit vêtu à l’ordinaire. Et pourtant, si tous les autres, invités dans les mêmes conditions, ont eu le temps de se préparer, étonnons-nous, avec le roi, qu’il y en ait un qui n’ait pas pris ce temps. On n’entre pas dans le mouvement de l’amour de Dieu parce qu’on a vu de la lumière ; on entre dans le mouvement de l’amour de Dieu parce qu’on a été saisi par lui et qu’on se laisse transformer par lui. C’est cela, le vêtement de la fête : l’amour de Dieu qui nous prend et nous transforme, nous rendant identiques au Christ. Paul le dira dans une de ses lettres : Vous avez revêtu le Christ. Voilà notre vêtement de fête ! Ce qui doit nous surprendre dans ces deux paraboles, ce n’est pas que le roi fasse tuer les meurtriers, ni qu’il fasse jeter dehors, pieds et poings liés, celui qui ne porte pas le vêtement de noce. Non, ce qui doit nous surprendre, c’est que l’homme puisse refuser le mouvement d’amour initié par Dieu ; ce qui doit nous surprendre, c’est que des gens pensent encore que nous irons tous au paradis. Sans le vêtement de l’amour, vous aurez beau voir de la lumière ; c’est à peu près tout ce que vous verrez du paradis. Ce qui doit nous surprendre le plus, c’est que Dieu ait choisi, par amour, de nous laisser aller, de nous laisser la possibilité de refuser son amour. Là nous voyons vraiment à quel point il nous aime. Il nous aime au point de se laisser entendre dire : je ne veux pas de ton amour. Chrétiens, nous devons comprendre aussi qu’il ne suffit pas d’avoir revêtu le Christ pour être automatiquement admis dans la salle des noces. Entrer dans le mouvement de l’amour de Dieu n’est pas un moment unique à l’image de notre baptême ; c’est un mouvement quotidien, un mouvement dans lequel il nous entrer chaque jour. C’est pour cela que nous sommes à la fois serviteurs et invités. Nous ne devons jamais l’oublier. 

            Transmettre l’invitation : voilà notre mission de serviteur ; nous laisser aimer, entrer dans le mouvement de l’amour Dieu, porter chaque jour le vêtement de noces : voilà notre mission d’invité. Il nous faut tenir les deux, ensemble, sans cesse. Si nous ne nous sentons pas aimés de Dieu, nous ne pourrons pas transmettre l’invitation ; si nous ne transmettons pas l’invitation, nous ne sommes plus dans le mouvement de l’amour de Dieu. Le salut, c’est ensemble, ou il n’est pas ; de même que l’amour, c’est pour tous, ou il n’est pas. Je ne peux garder ni l’invitation, ni l’amour de Dieu pour moi tout seul. Amen. 


samedi 23 mai 2020

7ème dimanche de Pâques A - 24 mai 2020

Avec le Ressuscité, passer des difficultés à l'allégresse.








            Que personne d’entre vous n’ait à souffrir comme meurtrier, voleur, malfaiteur ou comme agitateur. Mais si c’est comme chrétien, qu’il n’ait pas de honte, et qu’il rende gloire à Dieu pour ce nom-là. Cela ne s’invente pas, cela ne se prévoit pas : c’est juste la finale de la seconde lecture de ce septième dimanche de Pâques, le premier où nous pouvons enfin à nouveau nous réunir pour célébrer l’eucharistie publiquement, même si c’est en nombre restreint. 

            Cette parole de la première lettre de Pierre invite le croyant chrétien au bien d’abord : il dit clairement qu’un disciple de Jésus Christ ne peut être ni meurtrier, ni voleur, ni malfaiteur, ni agitateur. Et c’est une chose dont nous devons être convaincus. Notre attachement au Christ, mort et ressuscité, nous destine au bien, pour nous-mêmes (nous sommes faits pour la vie éternelle) et pour les autres. En effet, au moment de notre baptême, ce sacrement qui fait de nous des frères du Christ et des enfants du Père éternel, nous avons renoncé au Mal sous toutes ses formes. Nous avons renoncé à en être à l’origine, nous avons renoncé à y participer et à le répandre. Quand se Mal se loge dans un organisme microscopique, il nous faut donc accepter les conditions qui sont celles de notre célébration aujourd’hui, et qui seront celles de nos célébrations pour les temps à venir. C’est cela aussi, ne pas participer au Mal et au fait que le Mal se répande. 

            Mais cette parole de Pierre est aussi une parole qui nous invite au courage. Notre appartenance au Christ peut déranger ; notre appartenance au Christ peut être cause de persécution (le Mal dans sa manifestation la plus forte) ou à minima cause de vexation. Nous avons pu vivre l’interdiction prolongée du culte public alors que la vie économique, sociale, scolaire, reprenait peu à peu comme une vexation, un manque de confiance à tout le moins, pour ne pas dire qu’on nous prenait pour des irresponsables, voire des idiots incapables de gérer la difficulté. Pierre nous dit que la honte ne doit pas être de notre côté dans ces cas-là. La honte doit toujours être du côté des persécuteurs, des vexateurs, des gens qui se font de nous des idées fausses et qui projettent sur nous leurs propres peurs. Ce courage nous invite à une grande responsabilité ; nous devrons être exigeants avec nous-mêmes que ce soit en venant à l’église pour l’eucharistie, ou pendant l’eucharistie, ou à la fin de celle-ci. Nous devrons être irréprochables pour que le caractère vexatoire des mesures que l’on voulait nous imposer apparaisse publiquement. Vivre sa foi, dans le respect de Dieu et dans le respect des autres, ne transmet pas de maladie. Et si la maladie a pu progresser rapidement dans notre région à l’occasion d’un rassemblement évangélique, c’était d’abord parce que ceux qui nous gouvernent n’avaient pris ni la mesure du phénomène COVID au sérieux, ni les mesures élémentaires de protection que nous devons respecter aujourd’hui. Il faudrait voir à ne pas mettre dans les chaussons de nos frères évangéliques ce qui relevait d’abord de mesures sanitaires longtemps décriés comme inutiles et maintenant imposées par la force. Cela aurait pu arriver chez nous si c’est un catholique qui avait été malade ; mais cela aurait pu arriver aussi lors d’une séance de cinéma ou lors d’une rencontre sportive, si un cinéphile, ou un sportif avait été malade. Cela aurait pu arriver partout parce qu’on nous avait expliqué sur tous les tons que notre vie ne devait pas s’arrêter à cause d’une « grippette » ! 

            Cet épisode de notre vie nous rappelle ce que le temps pascal proclame : avec le Ressuscité, nous avons sans cesse à passer de la mort à la vie ; et ce passage prend plusieurs visages. Aujourd’hui, il nous est rappelé que passer des difficultés à l’allégresse fait partie de ces passages de la mort à la vie. Nous avons souffert de ne pouvoir nous rencontrer au moment même où nous célébrions le cœur de notre foi ; cette difficulté, moyennant quelques précautions élémentaires, est aujourd’hui surmontée. Sachons en rendre grâce à Dieu !  Que soit aussi surmontée la peur que certains ont su instillée. Sachons puiser dans notre foi le courage de vivre. Et sachons retrouver surtout la fierté de notre nom de chrétiens en veillant à construire des communautés plus fortes encore. Nous risquons de connaître d’autres épreuves comme celle-ci dans l’avenir. Souvenons-nous toujours que le Ressuscité nous a ouvert le passage vers la Vie en plénitude. Avec lui, soyons toujours prêts à passer des difficultés à l’allégresse : il veille sur nous, il veut notre vie, il veut notre joie. Ce ne sont pas nos assemblées restreintes qui nous les enlèveront, bien au contraire. Réjouissons-nous, afin d’être dans la joie et l’allégresse quand sa gloire se révélera. Amen.



(Arcabas, Le messager de la joie, source internet).