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Ce blog voudrait vous permettre de vivre un chemin spirituel au rythme de la liturgie de l'Eglise catholique.

Les méditations s'appuient soit sur les textes bibliques quotidiens, soit sur la prière de l'Eglise.

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samedi 13 juillet 2024

15ème dimanche ordinaire B - 14 juillet 2024

 Pas ici, mais là-bas ! Pas moi, mais eux !



(Jésus envoie ses disciples deux par deux, Source : www.cath.ch)





 

 

            Pas ici, mais là-bas ! C’est en résumé, ce que dit Amazias, prêtre de Béthel, à Amos, le prophète envoyé par Dieu. Pas ici, parce que tu nous casses les oreilles, mais là-bas, parce qu’il n’y a pas de raison que les oreilles des autres soient épargnées. C’est une question d’égalité ! En ce jour de fête nationale, comment ne pas y être sensible ? 

Pas ici, mais là-bas ! Amos a bien compris le message, mais il n’en fera rien. Il rappelle au prêtre Amazias qu’il n’a ni choisi, ni voulu ce poste. En fait, il n’a rien demandé, il a été appelé. Je n’étais pas prophète, ni fils de prophète ; j’étais bouvier, et je soignais les sycomores. Mais le Seigneur m’a saisi quand j’étais derrière le troupeau, et c’est lui qui m’a dit : ‘Va, tu seras prophète pour mon peuple Israël. Amos, à la différence d’Amazias, du roi et du peuple, écoute quand Dieu parle. Prophète, ce n’est pas son métier ; il n’a pas fait d’école pour cela ; il se contente d’écouter Dieu et de rapporter ce qu’il lui demande de dire. En lisant le prophète Amos, nous comprenons pourquoi ses auditeurs sont plutôt mécontents. Son message n’est pas tendre ; c’est une vraie diatribe contre l’injustice sociale, le vol en bande organisée, la traite d’êtres humains et les petits arrangements entre amis riches pour devenir encore plus riches en spoliant les pauvres. Qui a envie d’entendre cela, à Béthel ? Personne ! D’où le pas ici, mais là-bas. 

Dans l’évangile, les disciples auraient pu dire à Jésus : pas nous, mais eux, une autre version du pas ici, mais là-bas. Pas nous, mais eux, parce que lorsque l’on voit le cadre posé par Jésus quand il envoie ses disciples en mission pour la première fois, on se dit que c’est plutôt rude. Ils ont droits à un bâton, une paire de sandales et… c’est tout ! Pas de pique-nique pour la route, pas d’argent pour faire les courses, pas de sac, pas de linge de rechange. Si la mission ne dure qu’un jour, ça peut aller ; mais si elle doit s’étendre dans le temps, c’est un peu crado, dans un pays chaud ! Malgré tout cela, ils sont tous partis, par deux, accomplir la mission que Jésus leur a confiée. Ils ont compris, comme Amos des générations avant eux, que lorsque Dieu appelle et envoie en mission, on ne discute pas. Il veillera sur eux, il leur donnera ce dont ils auront besoin. Pour eux, seule doit compter la mission confiée. On ne s’encombre pas d’autre chose ; on ne sort pas un truc de son sac pour faire plaisir ou pour impressionner. Seule compte la parole qu’ils ont à dire, et le combat contre le mal qu’ils ont à mener : ils partirent, et proclamèrent qu’il fallait se convertir. Ils expulsaient beaucoup de démons, faisaient des onctions d’huile à de nombreux malades, et les guérissaient. Pour savoir si leur mission a réussi, il vous faudra revenir dimanche prochain. Je ne « spoilerai » pas la suite de l’Evangile. Aujourd’hui, il nous suffit de savoir que Dieu appelle et envoie en mission. Ce qui valait pour Amos, vaut pour les disciples, et vaut encore pour nous aujourd’hui. 

Nous aussi, nous sommes appelés. Nous avons d’abord été appelés à devenir fils adoptifs, par Jésus le Christ, comme le rappelle si bien Paul aux chrétiens d’Ephèse. Mais bien plus que cela, ou en conséquence de cela, il nous appelle à vivre saints, dans l’amour, dans la louange de la gloire Dieu, et à vivre dans l’Esprit Saint. C’est notre vocation première, et nous ne pouvons pas dire à Dieu : pas nous, mais eux, ni même pas ici, mais là-bas, sous-entendant que d’autres, ailleurs auraient plus besoin de conversion que nous. C’est l’appel premier, parce que à celui-ci peuvent se rattacher une multitude de petits appels ponctuels. Ils peuvent vous être adressés par un proche ou un voisin, un étranger ou un petit, voire par l’Eglise quand il s’agit d’une fonction permettant à la communauté de vivre mieux sa mission d’évangélisation. Tout le monde est concerné, et nous ne pouvons pas sans cesse nous dérober et dire : pas moi, mais eux ! 

        Quand Dieu appelle, c’est qu’il veut avoir besoin de nous. Si les hommes peuvent bien estimer qu’ils n’ont pas besoin de Dieu, Dieu cependant estime qu’il a besoin de chacun de nous pour poursuivre aujourd’hui la mission du Christ. Et si pendant un temps, nous avons collectivement estimé que cet appel était pour les prêtres, mes religieux et les religieuses, nous découvrons de plus en plus que chaque croyant a une place à tenir, une mission à remplir. Parce que ce qui nous « oblige » à la mission, ce n’est pas une ordination ou un engagement dans une communauté ; non, ce qui nous « oblige », c’est notre commun baptême, qui fait de nous tous des prêtres, des prophètes et des rois. Il est le sacrement fondamental qui nous place dans les pas du Christ. Tout le reste s’ajoute ou découle de celui-là. Quand Dieu nous appelle à le suivre par le baptême, il nous assure de la présence de son Esprit (la confirmation), il nous nourrit pour que notre foi ne défaille pas (l’eucharistie) et il construit son Eglise en veillant à une juste répartition des charismes (mariage, ordre). Enfin, il nous donne des moyens supplémentaires pour parvenir au salut : le sacrement de la pénitence et la réconciliation et le sacrement des malades. Tout cela ne peut se faire que parce que nous sommes d’abord baptisés. C’est ce premier appel qu’il nous faut prendre au sérieux pour vivre dans la fidélité au Christ et parvenir au salut. Amen.



samedi 23 janvier 2021

03ème dimanche ordinaire B - 24 Janvier 2021

 Une Parole qui nous entraîne à l'unité.



(Hortus deliciarum, Le prophète Jonas)



            Ce dimanche de l’année, coincé entre le 18 et le 25 janvier, est celui de la semaine de prière pour l’unité des chrétiens. Mais ce troisième dimanche du temps ordinaire est aussi, par la volonté du pape François, le dimanche de la Parole de Dieu. Parce qu’en matière de foi, nous avons le droit d’être gourmand, disons qu’aujourd’hui, c’est double dessert : nous prendrons le temps de mesurer l’importance de la Parole de Dieu sans nous priver pour autant de la prière pour l’unité de tous les chrétiens.

            Que ce soit dans l’histoire de Jonas, le prophète contrariant et contrarié, ou dans l’évangile de l’appel des premiers disciples, nous voyons la Parole de Dieu à l’œuvre. Et ce qui caractérise le mieux cette Parole, c’est qu’elle est parole qui appelle. Elle appelle Jonas à proclamer le message que Dieu donne ; elle appelle les Ninivites à la conversion ; elle appelle Simon et André ainsi que Jacques et Jean à suivre Jésus. Ce n’est jamais une parole en l’air. En ce sens, c’est une parole qui donne sens et qui fait sens. Elle donne du sens (c'est-à-dire du contenu) à nos vies et à nos actions et elle fait sens en indiquant le but de notre vie. La Parole de Dieu ne vient pas nous embêter ; elle vient nous rassurer, nous stimuler, nous rappeler que nous sommes faits pour Dieu et que Dieu est pour nous. Nous le voyons bien avec les Ninivites : grâce à la Parole de Dieu, notre existence peut changer. En entendant le prophète, ils ne se disent pas : quel prophète de malheur ! Non, ils se convertissent, sans délais, du plus grand au plus petit. Grâce à la Parole de Dieu, notre existence s’ouvre à une vie plus grande : voyant leur conversion, Dieu renonça au châtiment (à la destruction et à la mort). A ceux qui écoutent sa Parole, Dieu offre la vie véritable.

            Cette Parole qui donne sens et fait sens, invite aussi à ne jamais oublier l’autre, le frère, même s’il est différent. Jonas aurait bien voulu échapper à sa mission (lisez le livre entier et vous comprendrez) ; il aimait sans doute réellement son Dieu, mais les Ninivites l’insupportaient. Comment aurait-il pu aimer des gens qui en étaient venus à agacer Dieu lui-même au point que celui-ci avait décidé de les détruire ? Ils n’étaient pas comme Jonas, ces Ninivites ; pourquoi aurait-il eu le souci d’eux ? Simplement parce que Dieu lui-même a eu souci d’eux. Ne choisit-il pas d’avertir les Ninivites de ce qui pourrait arriver ? Ne choisit-il pas, en envoyant son prophète, de laisser une dernière chance, de parler plus fort pour être sûr d’être entendu ? Et c’est ce qui arrive ; la Parole retentit à peine, qu’aussitôt, les gens crurent en Dieu. De cette attitude fondamentale de Dieu qui ne veut perdre aucun de ceux qu’il a créés, naît notre responsabilité face à l’unité des chrétiens. Les « autres » chrétiens sont peut-être des gens bizarres pour nous, et nous sommes sans doute aussi bizarres pour eux, ils n’en sont pas moins nos frères et sœurs dans la foi. Nous ne pouvons pas manger à la même table, mais nous devons avoir à cœur une unité plus grande. Et quel meilleur lieu, quel meilleur moyen de nous unir que de relire ensemble cette Parole de Dieu, qui est la même pour tous ? Quel meilleur moyen de nous unir que cette Parole qui fait sens et donne sens à chacune de nos communautés ecclésiales ? La Parole de Dieu est notre trésor commun parce que nous croyons au même Dieu, au même Christ qui nous sauve par sa mort et sa résurrection. Nous suivons le même Christ qui appelle pareillement Simon et André et Jacques et Jean. Ils sont de la même corporation (pécheurs), mais pas de la même famille. Et pourtant, ils sont pareillement appelés. De même, catholiques, protestants, orthodoxes, évangéliques, nous sommes de la même corporation : les chrétiens ; mais pas de la même famille. Mais nous sommes tous appelés à suivre Jésus, le Christ, et à témoigner de lui. Cette mission commune est plus grande et plus importante que nos divisions. Notre Eglise, pour ne parler que de nous, ne doit pas se faire connaître elle ; elle doit faire connaître le Christ. C’est lui qui appelle, c’est lui qui donne la vie, c’est lui qui sauve ! 

            Nos différentes communautés, et nous-mêmes, nous pouvons faire comme Jonas, dans sa première réaction et fuir notre responsabilité : nous finirons comme lui dans le ventre d’un gros poisson. Nous pouvons aussi choisir d’écouter Dieu qui nous invite à la conversion et à construire patiemment l’unité. En travaillant ensemble la Parole de Dieu qui appelle toutes les nations, nous découvrirons personnellement et collectivement le projet d’amour et de salut de Dieu pour tous les hommes. Ainsi seulement serons-nous vivants et sauvés, pleinement unis au Christ ! Amen.

dimanche 26 janvier 2020

3ème dimanche ordinaire A - 26 janvier 2020

Etranges étrangers.








Ne trouvez-vous pas qu’il y a quelque chose d’étrange dans ce passage d’Evangile ? Jésus, encore un parfait étranger à ce moment-là de l’évangile de Matthieu, apprenant l’arrestation de Jean le Baptiste, commence sa mission. Jusque-là tout va bien : des prédicateurs, des maîtres de la Loi, cela ne manque pas en Judée, Samarie ou Galilée. Rien de choquant ! D’autant plus que Jean le Baptiste avait fortement marqué les esprits et pris les devants. Non, ce qui est surprenant, c’est la suite (l’appel des premiers disciples), ou plutôt la manière dont cette suite se passe. Parce qu’un maître qui a des disciples, ça ne manque pas non plus en Judée, Samarie ou Galilée. 

En règle générale, ce sont les disciples qui se choisissent un maître ! Je décide l’enseignement que je désire suivre.  Les gens qui venaient au Baptiste, ce n’est pas lui qui les a appelés ; ce sont eux qui sont venus vers lui. Et vous trouverez cela dans toute l’Antiquité. Voyez en Grèce, les grands philosophes ; leurs disciples sont venus à eux ! Jésus, lui, appelle : Simon et André, Jacques et Jean, ne l’ont pas entendu prêcher ; ils étaient chacun occupés, qui à jeter les filets dans la mer (donc un peu loin du rivage quand même !), qui à réparer leurs filets au retour de la pêche. Dans les deux cas, il est dit : Jésus vit deux frères. Il ne les connaît pas, pas plus qu’eux ne le connaissent. Pourtant, il les appelle et plus curieux encore, ceux-ci obéissent : Aussitôt, ils le suivirent. Nous ne savons rien de ce qui a poussé Jésus choisir ces quatre-là. Nous n’en savons pas plus sur les motivations de ces quatre pour ainsi tout laisser et partir à la suite de cet étranger qui appelle. Mais il y a un fait : quand Jésus appelle, les hommes se bougent. Nous pourrons interroger les textes longtemps ; nous n’en saurons pas plus. Nous ne saurons pas pourquoi Jésus n’en a pas appelé d’autres à ce moment précis de son histoire ; nous ne saurons pas ce qui a déclenché l’envie de suivre Jésus chez ceux qu’il a ainsi appelé. Nous devons nous contenter des faits et en tirer un enseignement pour nous. 

Le premier enseignement à tirer pour nous, c’est que Jésus appelle, nous appelle. Il nous faut donc être attentifs comme Pierre et André, comme Jacques et Jean. Jésus ne semble pas avoir de critère particulier. Il voit, il appelle à suivre. Mais le fait qu’il appelle, par deux fois, deux frères, est peut-être un signe de ce qu’ont à vivre ceux qu’il appelle. Ils ont à vivre quelque chose de cette fraternité qui désormais va au-delà des liens du sang. Peut-être ces deux fratries sont-elles pour nous un appel à vivre entre nous, qui suivons le Christ aujourd’hui, cette fraternité qui unissait Simon et André, ainsi que Jacques et Jean. Il nous faudra un jour nous interroger sur les contours de cette fraternité, qui n’a rien à voir avec le pays des bisounours. Mais c’est posé comme un jalon clair : ceux qui suivront Jésus seront frères, différents, mais frères. 

Le deuxième enseignement, c’est que nous ne pouvons pas remettre à demain la réponse. Aussitôt, ils le suivirent. Il y a une réelle urgence à se décider sur le champ pour celui qui appelle. Quand l’appel est lancé, la réponse est attendue. Elle ne peut être que oui ou non ; jamais peut-être. Et elle doit être sans regret : laissant leurs filets, laissant la barque et leur père, ils le suivirent. Il y a une sorte de radicalité dans cet appel, en tous les cas une urgence qui ne souffre ni délai, ni atermoiement. C’est tout de suite qu’il nous faut répondre. Et je dirai mieux : c’est chaque jour qu’il faut répondre à nouveau. Chaque matin, il nous faut refaire le choix de Jésus ; chaque matin, il nous faut refaire le choix de la fraternité. Elle peut être blessée, la fraternité ; personne n’est parfait. Mais elle est à choisir à nouveau, sans délai. Elle est le signe de l’attachement à Jésus. 

Le troisième enseignement, c’est la mission qu’il confie d’emblée à ceux qu’il a appelés : être pêcheur d’hommes. Autrement dit, en entraîner d’autres à la suite de Jésus. Ceux qu’il a appelés seront ses témoins, ses ouvriers, ses chargés de mission. Ils sont appelés à travailler avec leur maître. Pas pour eux, pas pour lui, mais avec lui pour les autres. C’est la mission de chaque baptisé aujourd’hui. C’est notre mission à nous tous ici présents. Quand les cloches sonnent le rassemblement, c’est Jésus qui renouvelle son appel à le suivre. Quand la communauté cherche des hommes et des femmes pour une tâche particulière, c’est Jésus qui appelle à le suivre. Quand la fraternité est blessée et qu’il faut reconstruire, c’est Jésus qui appelle à le suivre. 

Vous pouvez penser que c’est un étrange étranger, ce Jésus qui appelle ; vous pouvez penser que ce sont d’étranges étrangers, ces hommes qui répondent sans réfléchir. Mais ils sont le début de ce qui est aujourd’hui notre Eglise. Serons-nous d’étranges étrangers qui choisissent, à la suite du Christ, de vivre la fraternité ? Ou resterons-nous d’étranges étrangers, prompts à juger, à condamner, à dénoncer ? Le choix est nôtre : Jésus a appelé ; il nous faut répondre. Amen.




dimanche 8 septembre 2019

23ème dimanche ordinaire C - 08 septembre 2019

Être disciple du Christ : tout ou rien ?






            Je n’aime pas, non, décidément je n’aime pas ces textes radicaux qui nous font croire qu’être disciple du Christ, c’est du tout ou rien. Je n’aime pas davantage ces prédicateurs qui nous font croire que nous n’en ferons jamais assez pour Dieu, que nous n’abandonnons jamais assez de choses pour être un authentique disciple du Christ. Je n’aime pas le christianisme quand il sent la sueur et la transpiration comme un vestiaire de salle de sport. Et je ne peux pas croire que Jésus se comporte avec nous comme un coach sportif, éternellement insatisfait de notre incapacité à bien le suivre. 

L’évangile de ce dimanche pourrait nous entraîner sur cette pente dangereuse d’un toujours plus. Il suffit d’écouter d’une oreille distraite la première affirmation de Jésus pour déjà se décourager : Si quelqu’un vient à moi sans me préférer à son père, sa mère, sa femme, ses enfants, ses frères et sœurs, et même à sa propre vie, il ne peut pas être mon disciple. Qui, ici présent, pense qu’il préfère Jésus à lui-même ? à sa femme ? à ses enfants ? Qui pense ici qu’il correspond à la définition du disciple donné par Jésus dans ce passage de l’évangile de Luc ? Alors on fait quoi ? On rentre chez nous en nous disant que cela ne sert à rien ? On se lamente communautairement ? On invente autre chose ? On se dit, comme tant d’autres, que si c’est comme ça, on n’a pas besoin de Dieu ? Ce sont toutes des tentations bien réelles. Souvenons-nous que c’est une présentation erronée de la Parole de Dieu qui a valu à nos premiers parents d’être expulsés du Jardin d’Eden où Dieu les avait placés ! Ne nous arrêtons donc pas à cette seule affirmation et écoutons plutôt la suite. La suite ce sont ces deux paraboles, l’une sur celui qui veut bâtir une tour et l’autre sur le roi qui veut partir en guerre contre un autre roi. Elles ne sont sans doute pas là par hasard. 

La première, l’homme qui veut bâtir une tour, peut sembler sévère, elle-aussi. Elle commence par une évidence : si tu veux réaliser un projet, assieds-toi d’abord pour voir si tu peux réaliser ce projet. Car si tu le commences mais ne le mènes pas à terme, faute de moyen, les autres se moqueront de toi. Est-ce à dire qu’il faut réfléchir avant de vouloir devenir disciple du Christ et vérifier que nous en avons la capacité ? Mais qui d’entre nous, baptisés dans sa petite enfance, a vraiment eu le temps de réfléchir ? Qui d’entre nous peut vraiment dire qu’il est prêt à devenir disciple du Christ ? Cette première parabole semble renforcer le caractère difficile, voire impossible, de la suivance du Christ. Elle invite à la prudence, à la réflexion – ce qui est une bonne chose – mais en même temps, elle nous dit : si tu ne penses pas aller au bout, laisse tomber, ne commence même pas ! Les deux petites filles que je dois baptiser à la fin de cette messe, faudrait-il que je dissuade leurs parents de ce baptême au motif que nous ne savons pas si elles seront fidèles, si elles iront jusqu’au bout de ce que suppose ce sacrement ? Vous comprenez bien que nous serions là dans une impasse : personne ne peut vraiment savoir de quoi demain sera fait. 

La seconde parabole peut sembler du même acabit. Un roi, partant en guerre contre un autre roi, commence par s’asseoir pour voir s’il peut, avec dix mille hommes, affronter l’autre qui marche contre lui avec vingt mille. Nous comprenons la nécessité pour le premier de bien réfléchir : a-t-il les moyens de ses ambitions politiques ? L’histoire semble commencer de la même manière que la précédente : un projet, un temps de réflexion nécessaire pour éviter une défaite qui pourrait être cinglante. L’histoire change pourtant quant à sa fin : S’il ne le peut pas, il envoie, pendant que l’autre est encore loin, une délégation pour demander les conditions de la paix. Comprenez-vous bien la différence avec l’autre histoire ? La première parabole invitait à renoncer ; celle-ci nous fait faire un pas de plus. Plutôt que de renoncer, vois si autre chose est possible. Et j’avoue que j’aime cette ouverture. Elle est pleine de sens d’un point de vue spirituel. Elle me redit en effet qu’il n’y a pas qu’un chemin possible ; ce n’est pas tout ou rien comme dans la première parabole. Il y a un autre terme. 

C’est cet autre terme qu’il nous faut toujours rechercher, car cet autre terme, c’est souvent notre chemin propre. Voyez-vous, en matière spirituelle, il y a toujours et nécessairement plusieurs chemins, parce que nous ne sommes pas des copies conformes, nous ne sommes pas des clones. Le chemin pour être disciple qui est le mien n’est pas le vôtres. Chacun doit découvrir, pour lui, à quoi il est appelé par le Seigneur.  D’où l’importance de s’asseoir, de bien discerner. Une fois le chemin personnel découvert, il faut y aller, nous pouvons y aller, parce que les moyens nous sont donnés d’accomplir le projet d’amour que Dieu porte pour nous. Il faut discuter avec Dieu quelles sont les conditions valables pour vous, et seulement pour vous, pour être en paix avec lui, pour être son disciple. 

Ces deux paraboles nous invitent alors à nous dépouiller d’abord de nos représentations toutes faites sur Dieu, à nous dépouiller de ce que nous croyons être le moyen de devenir disciple du Christ. Elles nous invitent à une relation vraiment personnelle avec le Christ pour sortir du désir de réussir par la seule force de nos poignets. La vie spirituelle n’est pas d’abord une affaire d’égo ; elle est une affaire de réponse confiante à un appel. Comment pourrions-nous croire en un Dieu qui nous appelle et qui ensuite rendrait le chemin impossible pour nous ? Si Dieu vous appelle à être ses disciples – et il le fait – , il vous donne aussi les moyens de réussir à l’être. Il vous donnera de vous débarrasser de ce qui vous empêche de marcher à sa suite ; il vous donnera de lutter contre vos péchés, votre découragement. La vie spirituelle n’est pas question de volonté propre, mais un désir d’amour partagé entre le Christ et moi. 

Quand ce désir d’amour partagé entre le Christ et nous est réalité, alors il est possible de porter sa croix pour marcher à la suite de Jésus, parce que nous porterons la croix que le Christ lui-même a porté pour nous, croix qu’il a vaincu et dont il nous rendra vainqueur. Mais si nous pensons la vaincre par nos seules forces, ce sera l’échec, nous ne serons pas dignes d’être disciples du Christ. Nous ne serons que notre propre maître, notre propre disciple, notre propre échec. Seul celui qui marche humblement à la suite de Jésus, portant comme lui la croix, peut être disciple, et disciple sauvé. En Christ seul est la victoire ; en Christ seul est la gloire. Amen.


(L'image de notre paroisse, n° 213, août - septembre 2004)

samedi 6 février 2016

05ème dimanche ordinaire C - 07 février 2016

Quand Dieu appelle...





Dans un entretien accordé à l’hebdomadaire l’Obs du 04 février 2016 (page 36), la ministre de l’Education nationale réaffirme son engagement contre la ‘prégnance du sentiment religieux parmi les élèves’ et ‘les crispations identitaires’. Si je condamne fortement toute crispation identitaire, car dangereuse et pour la société et pour la foi, je ne suis pas bien sûr que le fait que les élèves soient imprégnés du sentiment religieux soit à combattre. Bien au contraire, je pense qu’il vaut mieux éduquer ce sentiment pour qu’il ne se transforme pas en réflexe identitaire, signe toujours néfaste d’un repli sur soi et du rejet de l’autre. Les lectures que la liturgie nous propose en ce dimanche nous montrent justement ce qui se passe quand Dieu appelle l’homme, c’est-à-dire quand le sentiment religieux imprègne l’homme et qu’il choisit de marcher avec son Dieu. 
 
Quand Dieu appelle, nous voyons d’abord qu’il laisse l’homme libre. Après avoir manifesté sa grandeur à Isaïe, ainsi que sa miséricorde (il lui pardonne son péché), il ne dit pas à Isaïe : Va, je t’envoie, mais il interroge : Qui enverrai-je ? L’appel de Dieu suscite certes la réponse d’Isaïe, mais un espace de liberté est laissé à celui-ci. La réponse de l’homme doit jaillir d’elle-même, libre et volontaire : Me voici : envoie-moi ! Nul ne marche avec Dieu en y étant forcé ; nul ne devient prophète sur ordre ; nul ne devient apôtre s’il n’y consent. Le sentiment religieux est le signe d’une liberté absolue. Cette liberté, inscrite sur les frontons de nos édifices publics, nous vient de Dieu, nous est garantie par Dieu. J’ose l’affirmer : seul celui qui marche avec Dieu est véritablement libre. Une République qui affiche la liberté comme une de ses valeurs ne peut pas combattre en même temps cette liberté fondamentale que possède l’homme de marcher avec son Dieu. Ou alors sa liberté est une liberté étriquée, réduite et réductrice. 
 
Quand Dieu appelle, il transforme la vie de l’homme, il la rend meilleure. Paul le reconnaît, lui l’avorton devenu Apôtre des nations. C’est bien par la présence de Dieu en lui qu’il devient celui que nous connaissons aujourd’hui. C’est bien parce qu’il était imprégné de Dieu et de sa Parole qu’il a su l’expliquer aux hommes et en livrer toute la force. Il a rappelé combien cette Parole était une parole de liberté, une parole de vie, une parole qui rapprochait les hommes jusqu’à les rendre égaux. C’est bien Paul qui a écrit, plus d’une fois, qu’en Christ, il n’y a plus juif ou païen, homme ou femme, esclave ou homme libre, mais une humanité réconciliée, unifiée, d’égale dignité. Il est, 18 siècles avant la République, le chantre de l’égalité, inscrite sur les frontons de nos édifices publics. Comment peut-on affirmer que la prégnance du sentiment religieux en nous est une chose mauvaise contre laquelle une ministre de la République doit s’engager, alors même que notre sentiment religieux nous offre une égalité telle que, par notre baptême, nous devenons l’égal du Christ, et par le Christ l’égal de Dieu même ? Je ne veux pas d’une égalité qui fasse des hommes moins que ce qu’ils sont appelés à être en vérité : des hommes à la taille de Dieu. 
 
Quand Dieu appelle, il envoie vers les autres pour que tous les hommes puissent découvrir et vivre cette liberté et cette égalité que Dieu offre gratuitement. Pierre l’apprend du Christ lui-même : Sois sans crainte, désormais ce sont des hommes que tu prendras. Cette parole signe le miracle qui vient de s’opérer. Après une nuit de pêche infructueuse, sur l’ordre de Jésus, Pierre jette à nouveau les filets qui se remplissent jusqu’à éclater, à tel point qu’il faut une deuxième barque pour tout ramener à bon port. On peut dire que ces poissons tirés des eaux en grand nombre préfigurent les hommes que Pierre et ses compagnons, et à leur suite l’Eglise, sont invités à libérer des forces du Mal pour les conduire à la source de toute vie, de toute liberté, de toute égalité : le Christ Sauveur. Il ne faut jamais oublier, quand vous lisez un texte biblique qui se passe sur l’eau, que l’eau est le lieu où siège le Mal. Quand Jésus affirme que la mission de Pierre sera d’être un pêcheur d’homme, il dit bien qu’il aura à les sortir de ce Mal pour les mener au Christ. Ainsi les hommes peuvent devenir véritablement frères entre eux et frères du Christ qui, par sa mort et sa résurrection, nous obtient le salut et la vie en plénitude. La fraternité que le Christ nous propose de vivre n’est donc pas fondée sur de bons sentiments, mais sur une vie offerte par amour, une vie livrée jusqu’à la mort. Le corps et le sang du Christ livrés pour tous deviennent les garants de la fraternité que nous avons à vivre avec tous, qu’ils reconnaissent le Christ ou non. Une République qui proclame la fraternité comme une vertu à vivre ne peut pas me reprocher mon sentiment religieux qui fonde ma manière de vivre et de comprendre une fraternité absolue. Je ne veux pas d’une fraternité qui ne reposerait que sur des bons sentiments, et qui ne serait garantie que par ceux qui ne voient dans la religion qu’un problème à évacuer plutôt qu’une richesse à vivre. 
 
Aux grandes idées qui changent à mesure que changent ceux qui les défendent, je préfère la stabilité d’un vrai compagnonnage, celui du Christ, qui m’appelle à le suivre et m’offre une vraie liberté, une vraie égalité, à vivre dans une vraie fraternité. A ce Dieu qui appelle encore et toujours à marcher à sa suite, je veux redire, comme Isaïe : me voici, envoie-moi ! Avec sa grâce, je trouverai la force d’annoncer la Bonne Nouvelle d’un salut pour tous. Avec sa grâce, nous pourrons construire ensemble un monde dans lequel liberté, égalité et fraternité ne seraient ni de beaux mots incantatoires, ni des mots de combat, mais des réalités vécues, pour la joie et le salut de tous. Amen.

 (Dessin extrait de la revue L'image de notre paroisse, n° 206, Février 2004, éd. Marguerite)