Combien de fois faut-il pardonner ?
(Dessin de Jean-Yves DECOTTIGNIES, in Mille dimanches et fêtes A, éd. Les presses d'Ile de France)
Dimanche dernier, les textes
bibliques parlaient déjà tous du péché et du pardon. Jésus avait enseigné à ses
disciples l’obligation du pardon. Il leur donnait la marche à suivre si du mal
nous a été fait. Souvenez-vous : Si ton frère a commis un péché contre
toi, va lui faire des reproches seul à seul… S’il ne t’écoute pas, prends avec
toi une ou deux personnes… Sil refuse de les écouter, dis-le à l’assemblée de l’Eglise.
L’évangile de ce dimanche est la suite immédiate de cet enseignement de Jésus et
on le doit à une question posée par Pierre.
La question de Pierre est simple, et
je suis sûr qu’elle nous a tous traversé l’esprit un jour ou l’autre. Lorsque
mon frère commettra des fautes contre moi, combien de fois dois-je lui
pardonner ? Il nous montre qu’il a bien intégré la nécessité de
pardonner enseignée par Jésus quelques temps auparavant ; mais il veut une
précision supplémentaire que je traduirai volontiers ainsi : à
partir de quel moment je me fais avoir par celui qui me fait du mal à
répétition, quand bien même je lui ai pardonné. Ou pour dire les choses
autrement : le pardon que je dois donner inconditionnellement, n’est-il
pas un pousse-au-crime, un encouragement à recommencer si cela dépasse un
certain nombre de fois ? Et Pierre de poser une limite : Jusqu’à
sept fois ? Limite qui n’est pas un hasard ; le chiffre sept dans
la Bible souligne la perfection, la plénitude et l’accomplissement de l’œuvre divine,
comme on peut le voir dans le récit de la création : Le septième jour,
Dieu avait achevé l’œuvre qu’il avait faite. Il se reposa, le septième jour, de
toute l’œuvre qu’il avait faite (Gn 2,2). Comme si Pierre demandait à Jésus
s’il fallait atteindre cette perfection qui n’est qu’en Dieu, ou s’il pouvait
arrêter avant. Aucun être humain n’a envie de se faire avoir ; aucun être
humain n’aime se voir tourné en ridicule par celui qui ne
partage pas ses standards. Pardonner, pour Pierre, et pour beaucoup d’entre
nous, ça a (ou ça devrait avoir) des limites ! Parce qu’en fait, le mal
fait devrait avoir des limites. Pour beaucoup de nos contemporains, pardonner
est un signe de faiblesse, un refus de poser des limites claires qu’un bon coup
de poing aurait l’avantage de poser bien plus clairement !
La réponse de Jésus alors ne cesse
de me surprendre : Je ne te dis pas jusqu’à sept fois, mais jusqu’à
soixante-dix fois sept fois. Puisque les chiffres et les nombres ont un
sens dans la bible, il nous faut comprendre alors d’où Jésus sort ce soixante-dix
et ce qu’il peut bien signifier. Il ne peut s’agir d’une simple multiplication
mathématique, encore que cela ferait déjà beaucoup puisqu’on arriverait à 490
fois, nombre qui témoignerait déjà d’une grande patience ou qui risque de
démontrer justement ce que je disais il y a un instant : une bonne
réplique ou un bon coup dans la figure, c’est plus efficace pour faire
comprendre qu’il y a des limites à tout. Nous comprenons bien qu’avec Jésus, ce
n’est pas aussi simple ! Il faut relire le Psaume 89 (90) pour trouver une
explication. Il nous fait prier ainsi : Le nombre de nos années ?
soixante-dix, quatre-vingts pour les plus vigoureux ! Autrement dit, soixante-dix
est la durée de vie biblique proverbiale. Le nombre d’années qu’on nous accorde
normalement pour accomplir notre mission sur terre (Israël et le secret
du nombre 70 - Aish.fr Monde Juif, Découvrir Israël, Page D'accueil, Israel,
Yom Haatsmaout). Autant dire qu’il nous faudra pardonner toute notre vie ;
c’est juste pour rappeler à ceux qui ont dépassé cet âge vénérable qu’ils n’en
sont pas pour autant dispensés de pardonner encore et toujours. Et Jésus de
poursuivre avec une parabole, celle du débiteur impitoyable, à qui une énorme
dette avait été remise, mais qui s’est trouvé incapable de faire de même pour l’un
de ses débiteurs qui ne lui devait qu’une somme ridicule au regard de la dette
qu’il venait de se voir effacer. Cent pièces d’argent contre soixante
millions de pièces d’argent : son débiteur ne lui devait que de l’argent de poche alors que lui, sa
vie n’aurait pas suffi à tout rembourser. Si je pars sur la base d’une vie
accomplie bibliquement, soit 70 ans, et que je divise les soixante millions de
pièces d’argent par ce nombre, il devrait trouver 857 142,85 pièces d’argent
par année de vie. On s’accordera sur le fait qu’il n’était pas un nouveau-né quand
il a contracté cette dette et qu’il avait donc moins de temps pour rembourser,
et donc mécaniquement plus de pièces à trouver ! Mettons qu’il ait eu
trente ans, il lui restait bibliquement 40 ans à vivre, soit 1,5 millions de
pièces d’argent à trouver chaque année. Quand je vous dis que les cent pièces d’argents,
c’est de l’argent de poche à côté, vous pouvez me croire ! A l’audition de
la parabole, nous sommes tous légitimement révoltés par l’attitude de ce
débiteur impitoyable qui envoie en prison quelqu’un qui ne lui devait que de la
petite monnaie alors que lui s’était vu remettre une dette énorme, irremboursable
comme les chiffres le montrent.
Vous l’aurez noté au passage :
la parabole de Jésus ne parle pas du nombre de fois qu’il nous faut pardonner ;
elle nous parle du pardon inlassable du roi – comprenons bien de Dieu – qui ne
refuse jamais son pardon à qui le lui demande. Demander pardon, c’est bien ce
qu’avait fait l’ingrat quand le roi ordonna de le vendre, avec sa femme, ses
enfants et tous ses biens parce qu’il n’avait pas de quoi rembourser.
Prends patience envers moi, disait-il, et je te rembourserai tout. Le roi s’était laissé prendre, le laissa
partir et lui remit sa dette. En clair, pas de rééchelonnement de la dette,
mais bien plus rien à rembourser. Mais quand son compagnon a utilisé les mêmes
mots envers lui (Prends patience envers moi, et je te rembourserai), il
refusa et le fit jeter en prison. La miséricorde dont le roi avait fait
preuve envers lui, il n’a pas su, ou n'a pas voulu, en faire bénéficier son
compagnon. L’enseignement de Jésus est limpide : refuser de pardonner à
ceux qui commettent des fautes contre nous, alors que Dieu nous pardonne
inlassablement les fautes que nous commettons contre lui, voilà qui est indigne
du pardon reçu et qui ne peut que mettre en colère Dieu lui-même. La réaction
du roi de la parabole ne se fait pas attendre quand il a vent de ce scandale :
le débiteur impitoyable, il le livra aux bourreaux jusqu’à ce qu’il eût
remboursé tout ce qu’il devait. Et Jésus de conclure : C’est ainsi
que mon Père du ciel vous traitera, si chacun de vous ne pardonne pas à son
frère du fond de son cœur, comprenons : sans qu’il ne subsiste de rancœur.
Combien
de fois faut-il pardonner ? Telle était la question de Pierre. La réponse
de Jésus est aussi simple à énoncer que le fût la question de son Apôtre :
face à la source inépuisable de miséricorde que Dieu déverse sur nous quand
nous le lui demandons, il nous faut transmettre des gouttes de la
miséricorde reçue à ceux qui nous le demandent. Toujours ! C’est le prix
de notre salut ! Faire modestement pour les autres ce que Dieu fait
généreusement pour nous. Il n’y a pas d’autre voie. Amen.
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