Répétition générale ?
(Icône russe, La résurrection de Lazare)
Vous avez le droit d’être
légitimement choqué par l’attitude de Jésus qui, à l’annonce de la maladie de
Lazare, non seulement ne se précipite pas à son chevet, mais semble faire
exprès de prolonger son séjour de deux jours et d’attendre l’annonce de la mort
de son ami ; et qui plus est, se réjouit de n’avoir pas été là. Mais
passé le choc, il vous faut entendre la raison invoquée par Jésus lui-même :
à cause de vous, pour que vous croyiez. C’est donc à cause de nous qu’il
a tardé, à cause de notre manque de foi, ou pour le dire plus positivement,
pour renforcer notre foi. Se pose alors la question suivante : pourquoi,
en vue de quoi, Jésus doit-il renforcer la foi de ses disciples, et donc notre
foi ?
La principale raison vient de l’incompréhension
par les disciples du discours que leur tient Jésus. Jean s’en fait l’écho quand
il rapporte les paroles de Jésus : « Lazare, notre ami, s’est endormi ;
mais je vais le tirer de ce sommeil. » Les disciples lui dirent alors :
« Seigneur, s’il s’est endormi, il sera sauvé. » Jésus avait parlé de
la mort ; eux pensaient qu’il parlait du repos du sommeil. Les
disciples ne comprennent pas plus les métaphores de Jésus que ses paraboles.
Plusieurs fois, Jésus a dû les expliquer. Pour cette métaphore du sommeil, il
devra être plus clair. Mais même quand il l’est, ils ne comprennent pas bien. Jésus
leur dit ouvertement : « Lazare est mort, et je me réjouis de n’avoir
pas été là, à cause de vous, pour que vous croyiez. Mais allons auprès de lui ! »
Thomas, appelé Didyme (c'est-à-dire Jumeau) dit aux autres disciples : « Allons-y,
nous aussi, pour mourir avec lui ! » Il est sympa, Thomas, mais
il oublie un détail : la mort n’est pas romantique, ce n’est pas un acte
joyeux par nature. Cette incompréhension du discours de Jésus peut vite se transformer
en incompréhension de sa mission et de sa vie. Les événements que nous
célèbrerons durant la Semaine Sainte qui approche, en témoignent largement. Ne comprenant
pas Jésus, ne comprenant pas ses discours ou le sens de sa vie et de sa
mission, les disciples peuvent avoir une foi trop fragile, trop superficielle,
et se montrer incapables d’affronter les événements à venir, Jésus marchant
désormais résolument vers Jérusalem, vers sa propre mort. Alors oui, peut-être
fallait-il que Lazare meure juste avant ses événements pour que leur foi en soit
plus profonde. Et la nôtre par la même occasion.
Vue sous cet angle particulier, la mort de Lazare, tout en restant un moment douloureux pour ses sœurs et ses amis, dont Jésus lui-même, peut sembler comme une grande répétition, ou à tout le moins comme un message clair au sujet de ce qui va arriver à Jésus quand il sera cloué en croix et mis au tombeau. En rendant Lazare à la vie et à ses sœurs, Jésus ne vient pas rendre la mort romantique, ou facile à vivre. Il vient affirmer qui il est, d’où il vient. C’est le prophète Ezéchiel qui avait pourtant averti son peuple, jadis, quand il rapportait la parole du Seigneur. Ainsi parle le Seigneur Dieu : Je vais ouvrir vos tombeaux et je vous en ferai remonter, ô mon peuple, et je vous ramènerai sur la terre d’Israël. Vous saurez que Je suis le Seigneur, quand j’ouvrirai vos tombeaux et vous en ferai remonter. Je mettrai en vous mon esprit et vous vivrez. Les morts qui ressuscitent, c’est le signe par excellence de la venue du Seigneur au milieu de son peuple. Avec la résurrection de Lazare, les disciples ne sont pas invités à croire que la mort, ce n’est rien, qu’elle ne doit pas nous affecter ; Jésus lui-même se mit à pleurer en se rendant au tombeau de son ami. Jésus ne demande pas aux siens, à nous, d’être inhumains devant la mort ; il nous invite à voir au-delà de la mort, à comprendre que la mort n’est plus le dernier mot de la vie des hommes. Et voir plus loin que la mort demande un acte de foi. Si tu crois, tu verras la gloire de Dieu. Saint Irénée de Lyon, au IIIème siècle dira : La gloire de Dieu, c’est l’homme vivant, et la vie de l’homme, c’est la vision de Dieu. C’est cette compréhension qui manque encore aux disciples de Jésus et que la mort de Lazare doit leur enseigner. Dieu ne se réjouit pas de la mort des hommes ; il envoie son Fils Jésus pour les libérer de la mort, et Jésus réalise cela par le don de sa propre vie sur la croix, c'est-à-dire par l’acceptation de sa propre mort. La mort et la réanimation de Lazare doivent apprendre aux disciples à « gérer » la mort de Jésus, à voir plus loin que la croix, à voir plus loin que le scandale de la mort de l’Innocent. Jésus est venu délier l’homme des bandelettes qui le retiennent dans la mort. Il est venu vaincre la mort, une fois pour toutes. Beaucoup de Juifs ne s’y sont pas trompés : ils crurent en lui.
A la question de savoir si les disciples ont compris l’enseignement de Jésus, ne répondons pas trop vite pour nous. La théologie de salon est facile. Mais c’est devant le cercueil tout juste fermé d’un être aimé qu’il nous faut être capable de croire encore. C’est devant la tombe fraichement refermée sur un cher disparu qu’il faut être capable de dire comme Marthe : Oui, Seigneur, je le crois : tu es le Christ, le Fils de Dieu, tu es celui qui vient dans le monde. C’est quand la mort nous touche de très près que notre foi doit se montrer forte pour nous aider à surmonter l’épreuve du deuil. La foi ne rend pas le deuil facile ; elle permet de l’appréhender et de voir plus loin. Remercions Lazare et Jésus de cette répétition grandeur nature, et prions Dieu de faire grandir encore notre foi en Jésus, vainqueur de la mort. Nous en aurons besoin au pied de la croix. Nous en aurons besoin quand la mort frappera à notre porte. Amen.
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