Le petit truc qui cloche !
Maître, dans la Loi, quel est le grand commandement ? La question peut sembler simple, à priori ; elle n’a rien de compliqué, elle ne comporte pas d’expression difficile à comprendre, ni de mots à double sens. Elle veut bien dire ce qu’elle énonce, ce que nous comprenons tous : les pharisiens, particulièrement attachés à la Loi, veulent, à défaut d’un classement des plus de trois cents commandements, au moins savoir celui qui est le plus grand, le premier, bref celui dont on ne peut absolument pas se passer. La réponse de Jésus est tout aussi limpide, même si sa réponse comporte une double référence, là où n’en était demandé qu’une seule : Tu aimeras le Seigneur ton Dieu… tu aimeras ton prochain… Mais si tout, la question et la réponse, est aussi simple, pourquoi cette page d’évangile me laisse un goût de pas très clair, une impression qu’il y a un petit truc qui coche ?
Je ne reproche pas aux pharisiens d’avoir posé la question de façon aussi nette, ni à Jésus d’y avoir répondu de manière aussi limpide. Sans doute cette page d’évangile nous évite-t-elle de nous poser toujours cette même question, voire trop de questions ! Sans aucun doute, elle a rendu, et rend encore service à de nombreux croyants. Tout le monde veut savoir ce qu’il faut faire absolument, ce qu’il faut faire parce que c’est important, et ce qui peut être fait en plus, mais qui ne serait pas grave si cela n’était pas fait ou si cela était tout simplement oublié. Bref, nous voulons tous une religion de la simplicité, parfaitement claire, qui évite de nous poser trop de questions. Tu fais ceci, tu évites cela, et tu finiras au paradis, assurément, c’est garanti sur facture. Une religion simple, facile à vivre, qui ne soit pas un embêtement de plus, mais un truc bien huilé, qui glisse tout seul et surtout ne demande aucun effort. Et c’est là qu’il y a, selon moi, un petit truc qui cloche ! Ce petit truc, c’est la manière dont les pharisiens, et beaucoup de croyants encore, considèrent la religion. Pour poser la question franchement : la religion est-elle un truc à faire ? La religion relève-t-elle du permis / défendu ?
L’Apôtre Paul, pharisien de formation, a abordé dans la lettre aux Romains et dans la lettre aux Galates la question fondamentale de la Loi dans son rapport à la Foi. Et il dit ceci en Galates (Ga 3, 24) : Ainsi, la Loi, comme un guide, nous a menés jusqu’au Christ pour que nous obtenions de la foi la justification. Il explique que la Loi était temporaire, utile jusqu’à la venue du Christ, mais qu’à partir du moment où Jésus a accompli son œuvre de salut, la Loi est devenue seconde, puisque son but était de nous mener à ce jour, de nous mener au Christ. Le petit truc qui cloche dans l’évangile de ce jour et dans l’esprit de beaucoup de gens, c’est qu’ils font de la religion une morale, c'est-à-dire un ensemble de choses à faire ou à ne pas faire, selon que ces choses soient bien ou mal. Comme la Loi, la morale pour moi est seconde ; ce qui prime, c’est ce que je crois, c’est la foi. Pour le dire autrement, c’est de ce que je crois que va découler ce que je fais. Le seul fait que des gens puissent se dire croyants non pratiquants vient de ce petit truc qui cloche, de cette réduction de la religion à une morale. Pour respecter des règles morales, pas la peine de venir à ‘église le dimanche. Je fais ça dans mon coin. Mais si la religion est plus qu’une morale, si elle est bien une rencontre à vivre avant d’être des règles à respecter, alors la communauté devient primordiale pare qu’elle est le lieu de la rencontre avec le Christ. Là, dans l’eucharistie célébrée, je rencontre le Christ dans la Parole proclamée, dans le Pain et le Von consacré et dans le frère côtoyé. La messe est le lieu privilégié de l’approfondissement de la foi parce que j’y rencontre le Christ sous ces trois révélations : la Parole, le pain eucharistique et le frère à aimer. La messe, comme la foi, ce n’est pas un truc à faire, c’est une réalité à vivre.
C’est toujours dommageable de réduire la religion à une morale. D’abord parce que cette réduction ne nous permet pas de rencontrer en vérité Jésus, notre Sauveur. La religion réduite à une morale nous rappelle ce qui est permis et ce qui est défendu, ce qu’il faut faire et ce qu’il faut éviter de faire. Cela vous donne à minima des personnes scrupuleuses pour qui les choses à faire devront être faites et bien faites sous peine de finir en enfer ; à maxima, cela donne des terroristes qui vont chercher à éliminer, au nom d’un Dieu qu’ils n’ont pas pris le temps de rencontrer, ceux et celles qui ne vivent pas les mêmes règles qu’eux. C’est toujours catastrophique pour les scrupuleux, parce qu’ils ne vivent pas vraiment la foi tellement ils sont pris dans l’accomplissement de toutes les règles ; c’est toujours catastrophique pour les terroristes parce qu’ils sont enfermés dans ces règles et ne voient plus que Dieu est amour et miséricorde et que la mort lui déplaît. Jésus, en liant le commandement de l’amour de Dieu et de l’amour du frère, nous a libérés de l’emprise de la Loi pour nous renvoyer vers la Vie, pour nous renvoyer vers la rencontre. Rencontrer Dieu, rencontrer le frère pour aimer l’un et l’autre, ce n’est pas quelque chose à faire, c’est une expérience à vivre. Et lorsque nous vivons avec Dieu, et lorsque nous vivons avec les frères que Dieu place sur notre route, nous devenons vraiment libres, nous devenons vraiment vivants. Lorsque nous vivons avec Dieu, lorsque nous vivons avec les frères qu’il met sur notre route, nous n’avons plus à nous préoccuper de ce qu’il faut faire : il nous suffit de vivre vraiment, c'est-à-dire d’être pleinement présent à Dieu et aux frères. C’est notre présence réelle à Dieu et aux frères et sœurs en humanité qui fait jaillir et grandir l’amour qui se traduira dans un art de vivre.
Ecoutons
à nouveau Paul dans sa lettre aux Thessaloniciens que nous avons lu ce matin :
vous-mêmes, vous nous avez imités en accueillant la Parole avec la joie de l’Esprit
Saint. L’élan missionnaire dont notre Eglise a besoin ne consiste pas à
rappeler la Loi de Dieu, ni le droit canonique ; il consiste à permettre
toujours et encore la rencontre de Dieu et du frère, que le Christ a lié en signe
de l’amour véritable. Il n’y a pas d’amour des hommes qui ne repose sur l’amour
éternel de Dieu ; il n’y a pas d’amour de Dieu possible sans l’amour
constant de celles et ceux qui croisent notre route. Apprenons à toujours aimer
Dieu en rencontrant nos frères ; apprenons à toujours aimer nos frères en
rencontrant Dieu. Amen.

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