Bienvenue sur ce blog !

Ce blog voudrait vous permettre de vivre un chemin spirituel au rythme de la liturgie de l'Eglise catholique.

Les méditations s'appuient soit sur les textes bibliques quotidiens, soit sur la prière de l'Eglise.

Puisque nous sommes tous responsables de la foi des autres, n'hésitez pas à laisser vos commentaires.

Nous pourrons ainsi nous enrichir de la réflexion des autres.







dimanche 16 septembre 2018

24ème dimanche ordinaire B - 16 septembre 2018

N'allons pas trop vite en besogne !






Il faut avoir une vue d’ensemble sur l’Evangile de Marc pour comprendre à quel point le passage d’évangile que nous venons d’entendre est singulier et important. En fait, il est le moment clé de l’œuvre de Marc, celui vers qui tend toute la première partie et qui déclenche la seconde. Et nous sommes mis en demeure, tout comme les disciples aujourd’hui, de dire ce que nous avons compris de Jésus, à ce moment précis de l’histoire, et invités à entendre ce que Jésus dit de lui et de son avenir. 

Si, en rentrant chez vous, vous prenez votre bible et parcourez l’évangile de Marc en entier, vous verrez que tous les signes que Jésus a posés jusque là devaient permettre à Pierre de faire sa profession de foi : Tu es le Christ. Et si vous vous souvenez du début de l’Evangile de Marc, vous comprendrez que cette affirmation de Pierre reprend l’affirmation de l’évangéliste faite dans le titre même de son œuvre : Commencement de l’Evangile de Jésus, Christ, Fils de Dieu. En fait, comme dans l’excellente série Columbo, nous savons tout dès le début. Marc dit clairement qui est ce Jésus dont va parler son œuvre, comme un épisode de Columbo commence toujours par nous montrer le meurtrier. Le but des épisodes de la série policière est le même que le but de Marc dans son évangile : faire comprendre à celui qui regarde ou qui lit, comment on arrive à découvrir par l’expérience, par la déduction, ce qui est évident dès le départ. Dans la série policière, nous relevons avec l’inspecteur à l’imperméable tous les indices qui vont finir par pointer du doigt le coupable, comme dans l’Evangile, nous découvrons avec les Apôtres tous les indices qui vont mener Pierre à affirmer : Tu es le Christ dans un premier temps, avant de nous le faire comprendre totalement au pied de la croix et de pouvoir l’affirmer avec le centurion romain : Vraiment, celui-ci était Fils de Dieu !  

Les mots de Pierre ne lui viennent pas à la bouche par hasard. Ils s’imposent à lui, après tout ce qu’il a vu et entendu. Et c’est normal, parce que tout l’évangile de Marc tourne autour de cette question : Qui est Jésus ? En lisant cet évangile, le lecteur est provoqué par cette question à chaque page. Et chaque fois que quelqu’un (même les démons) éclaire la réponse à la question, Jésus ordonne le silence. Et nous comprenons aujourd’hui pourquoi ce silence est imposé : parce qu’il n’est pas encore temps de révéler qui est Jésus. La réponse véritable ne peut pas jaillir après un enseignement, ni même après un miracle de Jésus. La réponse véritable ne peut jaillir qu’à la fin de sa vie, au pied de la croix. Observez ce qui se passe dans l’épisode de ce dimanche : Pierre proclame que Jésus est le Christ ; et il a raison. Mais quand Jésus annonce pour la première fois sa Passion, Pierre se mit à lui faire de vifs reproches. Il n’est pas possible pour lui que le Christ, l’Envoyé de Dieu, souffrît la Passion ! C’est totalement hors de propos ! Sa réaction est naturelle. Il n’a pas compris l’ordre de se taire que Jésus a donné sitôt sa profession de foi posée. Ce que Pierre a affirmé, personne ne peut le comprendre de manière juste à ce moment précis de l’histoire. Et nous ne devons pas, dans un premier temps, lire cette page autrement que comme un premier lecteur qui ne connaît rien à Jésus, ni comprendre plus que ce qu’à compris Pierre à l’époque. Pour bien méditer cette page, il nous faut oublier, durant le temps de compréhension du texte, que nous connaissons la fin de l’histoire de Jésus. Marc nous invite à avancer avec les Douze dans la découverte de Jésus.  

Si nous allons trop vite, nous ne pourrons pas saisir vraiment ce que Jésus dit quand il commence à enseigner qu’il fallait que le Fils de l’homme souffre beaucoup, qu’il soit rejeté par les anciens, les grands prêtres et les scribes, qu’il soit tué, et que trois jours après, il ressuscite. Nous le savons parce que nous vivons après Pâques. Mais pour quelqu’un qui commence à découvrir qui est Jésus, pour quelqu’un pour qui Pâques ne représente encore rien, les affirmations de Jésus, à ce moment précis de l’histoire, sont d’une violence et d’une nouveauté inouïe ! Qui peut sincèrement imaginer à ce moment-là que celui qui a fait tant de bien, posé tant de miracles et parle aussi bien de Dieu, qui peut raisonnablement penser qu’il sera mis à mort à cause de cela par ses adversaires ? Qu’il ait des adversaires, c’est une chose : tout homme qui a quelques idées a forcément contre lui ceux qui ont les mêmes mais n’ont pas osé les exprimer, plus ceux qui ont les idées contraires et se sentent mis en danger, sans compter l’immense majorité de ceux qui sont sans opinion et se laissent retourner par celui qui crie le plus fort. Mais de là à se faire tuer, quand même ! Nous vivons dans un monde civilisé, c’est bien connu. En annonçant pour la première fois sa Passion, Jésus vient nous dire qu’il y a un horizon plus grand que les miracles qu’il pose et l’enseignement qu’il donne. Tout cela doit nous mener à accompagner Jésus jusqu’au bout, jusqu’à la croix, parce que c’est là, et seulement là, que tout prendra sens. Il nous faut accepter la violence des mots de Jésus et accepter humblement de le suivre pour ne pas faire de lui le gourou d’un groupe religieux de plus. Si nous voulons vraiment reconnaître en lui le Sauveur du monde, il nous faudra, comme Pierre et ses compagnons, entrer dans les pensées de Dieu, et non rester dans celles des hommes. 

La moitié du chemin est faite puisque nous sommes au point de bascule : nous avons les premiers éléments pour comprendre que Jésus est du côté de Dieu, entièrement, définitivement. Avec Pierre, nous pouvons affirmer au sujet de Jésus qu’il est le Christ. Il nous faut maintenant entrer dans la compréhension de notre affirmation, et nous ne pourrons pas le faire si nous refusons que Dieu ouvre nos oreilles ; nous ne pourrons pas le faire si nous gardons Jésus à hauteur d’homme. Il nous faut accepter toutes les conséquences de notre affirmation et suivre Jésus là où Dieu lui-même le conduit, même si nous ne comprenons pas tout. Ce n’est pas le moment de philosopher sur Jésus ; c’est le moment de le suivre encore, dans la confiance et l’humilité, sûrs que nous n’avons pas encore tout compris et que Dieu lui-même a encore beaucoup de choses à nous apprendre sur son dessein de salut. Amen.

(Dessin de M. Leiterer)

 

 

dimanche 9 septembre 2018

23ème dimanche ordinaire B - 09 septembre 2018

A l'école de la Bienheureuse Mère Alphonse-Marie







          L’Eglise d’Alsace connaît aujourd’hui un jour de grande joie. Cet après-midi, en la cathédrale de Strasbourg, Elisabeth Eppinger, en religion Mère Alphonse-Marie, sera déclarée bienheureuse. Elle est la fondatrice de l’ordre des Sœurs du Très Saint Sauveur, congrégation locale dont le rayonnement est aujourd’hui mondial. Toute sa vie et son œuvre réalisent parfaitement la parole de l’Apôtre Jacques que nous avons entendu ce matin : n’ayez aucune partialité envers les personnes, et rendent contemporaine l’attitude de Jésus envers le sourd de l’évangile. 

          Pour ceux qui ne la connaissent pas, rappelons qu’Elisabeth Eppinger est née au 19ème siècle, dans une famille simple. Elle est de santé fragile et a une authentique vie spirituelle dès son plus jeune âge. Sa fondation sera tournée vers les plus pauvres, les malades, les enfants abandonnés, les vieillards. Aujourd’hui encore, le médical, l’éducation et le social font partie du charisme de la communauté, en Inde par exemple. La spiritualité de la congrégation peut se résumer ainsi : une vie simple tournée vers les autres. Aucun effort, aucune peine, aucun sacrifice ne doit être de trop quand l’amour du prochain l’exige (Mère Alphonse-Marie). A la source de la pensée de Mère Alphonse-Marie, le Christ, et la méditation de sa Passion. 

          N’avoir aucune partialité envers les personnes. Cet appel de l’Apôtre Jacques, l’Eglise se doit de le vivre toujours et encore. Marqué personnellement par la figure de Mère Alphonse-Marie, à travers une grande tante et une tante engagées dans cette congrégation, j’ai essayé (et j’essaie toujours) de vivre cet appel. Il est dans l’ADN de l’Eglise, même si nous l’oublions parfois. Je peux témoigner qu’en vingt-sept ans de sacerdoce, ils furent nombreux ceux qui essayèrent de m’en détourner. C’est telle chorale liturgique qui ne chante qu’aux enterrements des membres de leurs familles ; c’est telle personne qui trouve incongrue qu’un baptême soit célébré pendant l’eucharistie si la famille est éloignée de l’Eglise, ce type de proposition devant être réservé aux meilleurs d’entre nous (celles et ceux que l’on peut montrer) ; c’est telle personne qui voulait me décourager de fréquenter une famille au prétexte que le père pourrait finir en prison… La liste est longue des chrétiens qui pensent aujourd’hui que l’Eglise doit se recentrer sur les meilleurs et laisser les autres de côté. 

          Or que nous montre la liturgie de ce jour ? Elle nous donne à voir un Dieu qui intervient en faveur de son peuple et qui donnera le salut à son peuple. Elle nous donne à méditer l’invitation à ne pas faire de différence entre les gens parce que tous ont besoin de la grâce de Dieu. Dieu ne détourne son regard d’aucune vie. Elle nous donne à contempler Jésus qui rend, au-delà de la parole et de l’ouïe, sa dignité à un homme frappé d’infirmité. Voilà la place de l’Eglise ; voilà ce que vivent aujourd’hui encore les sœurs du Très Saint Sauveur. Voilà ce que rappellera l’Eglise à travers la béatification de Mère Alphonse-Marie. Elle disait : J’aime les pécheurs comme les enfants de Dieu, comme mes frères. Je donnerai de bon cœur mon sang et ma vie pour leur salut. Elle ne fait que reprendre ce qu’elle a compris de la méditation de la Passion de son divin Maître. 

C’est en retournant nous aussi à la source du Sauveur (De fontibus Salvatoris, devise de la Congrégation) que nous puiserons l’eau d’une charité qui ne s’épuisera jamais. C’est en nous abreuvant à cette source que nous pourrons nous faire proche de tous et rendre à chacun sa dignité. C’est en revenant toujours à cette source que nous comprendrons mieux quelle est la volonté de Dieu pour nous ; nous pourrons puiser là, à la source du Sauveur, la force d’accomplir ce que Dieu nous demande, dans la joie et l’action de grâce. Amen.

 (Portrait de Mère Alphonse-Marie)

 

 

dimanche 2 septembre 2018

22ème dimanche ordinaire B - 02 septembre 2018

Une parole à vivre !







Nous avons assisté en ce dimanche, au cours de cette liturgie de la Parole, à quelque chose d’extraordinaire ! Et je ne suis pas sûr que cela se reproduise une autre fois. Il me semble donc important de le souligner. Cela c’est passé ici à N. comme dans toutes les églises francophones du monde. Il y avait un bout de phrase identique à la première et à la seconde lecture. Il arrive qu’on trouve des redites entre l’Ancien Testament et l’Evangile, mais entre deux lectures, je pense, jamais. Je n’ai pas vérifié tout le lectionnaire dominical, mais, de mémoire, je dirais que cela est unique. Cela ne peut donc pas juste être un hasard. Sans doute Dieu veut-il nous dire quelque chose à travers cette répétition. D’autant plus que cette répétition à quelque chose à voir avec la thématique de la Parole Dieu qui traverse toutes les lectures.

Même si vous avez écouté d’une oreille distraite, vous aurez compris que le sujet de toutes les lectures, c’est la Parole de Dieu, ou, ce qui revient au même, les commandements de Dieu, pour reprendre Moïse et Jésus. Après avoir médité pendant cinq dimanches le discours de Jésus sur le Pain de vie, il semblait normal, à la reprise de la lecture continue de l’Evangile de Marc, de nous intéresser à la Parole de Dieu. Pas seulement pour que le prédicateur vous dise que cette Parole est importante, pas seulement pour qu’il insiste sur l’attention qu’il faut accorder à ce temps pendant la messe. Non, l’Eglise nous parle aujourd’hui de la Parole de Dieu pour nous rappeler, et c’est là justement la répétition qui a lieu, pour nous rappeler donc que cette Parole est une parole à vivre. Moïse disait : Ecoute les décrets et les ordonnances que je vous enseigne pour que vous les mettiez en pratique. Et Jacques, dans l’extrait de sa lettre, nous disait : Mettez la Parole en pratique, ne vous contentez pas de l’écouter. L’avertissement est clair : écouter la Parole, c’est bien ; c’est un bon début. Mais cette Parole n’est pas donnée seulement pour être écoutée ; elle est donnée pour être vécue, pratiquée. Que voulez-vous, quand Dieu parle, c’est pour mettre l’homme en mouvement. Quand Dieu parle, c’est pour faire vivre l’homme. Nous le voyons dès le premier livre de la Bible : Dieu parle, et l’homme existe, et l’homme vit ! En théologie, on dit que la Parole de Dieu est performative : elle fait ce qu’elle dit. Pour que le croyant soit performatif, il doit faire ce qu’il entend de la part de Dieu. C’est particulièrement vrai des ministres ordonnés puisque le jour du diaconat, lorsqu’il remet au nouveau diacre le Livre des Evangiles, l’évêque accompagne le geste de cette parole : Recevez l’Evangile du Christ que vous avez mission d’annoncer. Soyez attentif à croire à la Parole que vous lirez, à enseigner ce que vous avez cru et à vivre ce que vous avez enseigné. Mais cela est vrai aussi de tout croyant. La Parole de Dieu ne nous est pas donnée pour faire jolie. C’est une parole à vivre, définitivement et totalement. Moïse avertit : Vous n’ajouterez rien à ce que je vous ordonne, et vous n’y enlèverez rien, mais vous garderez les commandements du Seigneur votre Dieu tels que je vous les prescris. Personne ne saurait être plus clair ! 

Il nous faut alors nous interroger sur ce que signifie : vivre la Parole de Dieu. En écoutant la controverse entre Jésus et quelques scribes et des pharisiens dans l’Evangile de ce dimanche, nous constatons que ce qui importe, c’est que notre cœur batte au rythme du cœur de Dieu. Et nous le savons, le cœur de la Loi de Dieu, c’est l’amour. L’amour pour Dieu, l’amour pour soi et l’amour pour le prochain. Jacques le soulignait à sa manière en affirmant : Un comportement religieux pur et sans souillure, c’est de visiter les orphelins et les veuves dans leur détresse, et de se garder sans tache au milieu du monde. Et le psalmiste, entre les deux lectures, dressait un portrait sans ambiguïté du croyant véritable : Celui qui se conduit parfaitement, qui agit avec justice… qui ne fait pas de tort à son frère et n’outrage pas son prochain… qui ne reprend pas sa parole, qui prête son argent sans intérêt et qui n’accepte rien qui nuise à l’innocent. Quand Dieu nous parle, il veut développer en nous les sentiments qui sont les siens ; quand Dieu nous parle, il creuse en nous le désir de vivre la charité ; quand Dieu nous parle, il tourne notre regard vers le frère qu’il nous invite à aimer. Vivre la Parole, ce n’est donc pas d’abord respecter des règles de manière pointilleuse, mais bien laisser traverser par l’amour de Dieu lui-même pour que sa Parole de salut et de vie, passant à travers nous, parviennent à tous les hommes. Pour enseigner Dieu, il faut redire la Parole de Dieu en la traduisant en acte d’amour. Ainsi elle pourra toucher même les cœurs les plus fermés. L’amour est la clé pour une vie meilleure ; l’amour est la clé pour faire comprendre Dieu aux hommes de notre temps. L’amour ne saurait être une corvée ; l’amour doit devenir notre joie, comme nous y invite le Pape François dans Amoris laetitia. 

La Parole de Dieu est donc une parole à vivre, à traduire en acte d’amour. Elle nous est donnée pour que nous la transmettions par une vie amoureuse au service de nos frères. Ce n’est qu’à ce prix qu’elle est véritablement parole vivante, parole qui fait vivre, parole qui donne sens. Mardi, nous avons célébré saint Augustin, évêque et docteur de l’Eglise. Ayant écouté et médité la Parole de Dieu, il a posé cette affirmation que je vous laisse en conclusion ; personne n’a dit mieux que lui la liberté qui est la nôtre quand nous vivons la Parole de Dieu. Emportons cette parole pour la semaine qui vient ; elle nous évitera le rabâchage ; elle nous évitera les attitudes trop scrupuleuses. Saint Augustin nous invite à la juste attitude face à la Parole entendue, en nous disant simplement : Aime, et fais ce que tu veux. Amen.

(Dessin de M. Leiterer)

dimanche 26 août 2018

21ème dimanche ordinaire B - 26 août 2018

Plutôt mourir que d'abandonner le Seigneur ?





            Nous terminons aujourd’hui la méditation du chapitre six de l’Evangile selon saint Jean avec cette profession de foi de Pierre : Seigneur, à qui irions-nous ? Tu as les paroles de la vie éternelle. Quant à nous, nous croyons et nous savons que tu es le Saint de Dieu. Pourtant, cette finale ne doit pas nous cacher les difficultés rencontrées.

            Depuis quelques temps, nous avions souligné d’abord l’incompréhension grandissante, puis l’opposition naissante face au discours de Jésus. Cette incompréhension et cette opposition atteignent aujourd’hui leur paroxysme avec le départ de nombreux disciples. Entendons-nous bien : il ne s’agit pas de membres du groupe des Douze, choisis Jésus. Il s’agit bien de la désaffection de ceux qui, ayant vu Jésus poser des signes ou ayant entendu son enseignement, l’avaient un temps suivi. Mais là, pour eux, le dernier enseignement de Jésus, c’était trop ! Cette parole est rude ! Qui peut l’entendre ? La réaction ne tarde pas : à partir de ce moment, beaucoup de ses disciples s’en retournèrent et cessèrent de l’accompagner. Sans même chercher à comprendre, sans même laisser à Jésus une seconde chance, certains quittent le navire. C’est assez moderne comme comportement : observez aujourd’hui toutes les stars des réseaux sociaux. Tant qu’elles font le buzz, on les suit ; un mauvais tweet, une réaction pas à la hauteur des followers, et tout s’écroule. Le peuple brûle aujourd’hui ceux qu’ils adoraient hier. 

            Mais revenons à Jésus, à son enseignement, et à nous face à Jésus, parce que c’est bien cela qui est en cause. Voulez-vous partir, vous aussi ? La question de Jésus vaut pour nous, et notre réponse est attendue. Alors prenons le temps de la réflexion : n’avons-nous pas déjà abandonné ? Plus fondamentalement, se pose la question de notre rapport à Jésus et à son enseignement. Sommes-nous radicales comme ces disciples qui s’en vont : dès que cela ne plaît plus, nous tournons les talons et adieu la compagnie ? Sommes-nous pragmatiques, et choisissons-nous ce qui nous plaît, ignorant au passage ce qui pique, ce qui nous dérange, ce qui invite au changement ? Un peu de spiritualité ne peut pas faire de mal, mais point trop n’en faut ? Ou sommes-nous capables de cette fidélité des Douze qui, dans l’adversité, se recentrent et se resserrent autour de Jésus ?

Seigneur, à qui irions-nous ? J’entends, dans cette question de Pierre, à la fois le désarroi de Pierre et en même temps sa pleine confiance. C’est comme si, parlant plus vite qu’il ne réfléchit – ce qui, en passant, est la marque de fabrique de Pierre – il s’interrogeait sur lui-même (si tu n’es pas celui que je crois que tu es, aurai-je perdu du temps à te suivre ? Puis-je simplement revenir à ma vie d’avant ?) tout en s’extasiant sur Jésus : Tu as les paroles de la vie éternelle, autrement dit : je n’ai pas perdu mon temps à t’écouter, quelque chose a bougé en moi et j’ai besoin de te suivre encore même si je ne comprends pas tout, même si je n’accepte pas tout. La réponse n’est pas dans l’abandon et la fuite, mais dans le fait de demeurer auprès de toi et de te suivre encore, toujours. Je sais, sans pouvoir me l’expliquer, que je ne me suis pas trompé en te suivant, et que tu ne m’as pas trompé en m’enseignant. Pierre se rend compte qu’il n’y a rien d’autre que Jésus qui vaille la peine. Et même si certains sont déçus, et même si certains sont choqués, lui restera fidèle, lui reconnaît que sa vie, et la vie de ses compagnons, n’a de sens qu’auprès de Jésus. Il sait ce qu’il a vu et entendu et il choisit de suivre encore, de faire confiance encore à Jésus d’abord. Tout ce qu’il a vu faire par Jésus, tout ce qu’il a entendu dire par Jésus a plus de poids que ces interrogations et peut-être ses doutes. C’est cela avoir foi en quelqu’un ! 

Nous pouvons réentendre alors et comprendre mieux la réponse du peuple à Josué, qui l’interrogeait : Plutôt mourir que d’abandonner le Seigneur pour servir d’autres dieux ! Rien ne vaut face à la tendresse de Dieu ! Rien ne vaut face à la miséricorde de Dieu ! Rien ne vaut face à la puissance de Dieu ! Rien ne vaut face à l’amour de Dieu ! C’est le Seigneur notre Dieu qui nous a fait monter, nous et nos pères, du pays d’Egypte, cette maison d’esclavage ; c’est lui qui, sous nos yeux, a accompli tous ces signes et nous a protégés tout le long du chemin que nous avons parcouru… Nous aussi, nous voulons servir le Seigneur, car c’est lui notre Dieu. Oubliées les épreuves traversées ; oubliées les révoltes maintes fois commencées ; oubliée l’odeur des marmites d’Egypte ; ne seule chose compte : la foi au Dieu d’Israël, l’attachement à celui qui vraiment nous rend libres même si quelquefois nous l’oublions, même si quelquefois nous préférons d’autres dieux. Un seul vaut qu’on le suive : celui qui a tout fait pour nous, celui qui sans cesse nous ouvre à la vie. 

A la fin de notre parcours avec saint Jean, prenons le temps de cette eucharistie pour mesurer les merveilles que Dieu fait pour nous en Jésus Christ. Et si nous avions quelques doutes encore, en rentrant, prenons notre missel et relisons simplement l’une ou l’autre préface : chacune chante, à sa manière, tout ce que Dieu fait pour nous par son Fils Jésus. Et après cela, reprenons la question de Jésus : veux-tu partir, toi aussi ? Qui, mieux que lui, peut remplir et combler notre vie ? Qui, mieux que lui, peut nous mener à la vie véritable ? Amen.

 

 

samedi 18 août 2018

20ème dimanche ordinaire B - 19 août 2018

Quand Jésus parle du don de sa vie…






            S’ils avaient su jusqu’où Jésus les emmèneraient dans la réflexion, je doute qu’ils eussent pris le risque de courir après lui pour lui redemander du pain, vous savez, juste après la multiplication des pains sur le bord du lac de Tibériade. Cela fait quelques semaines maintenant que nous assistons à l’enseignement de Jésus sur le pain de vie. Et plus le temps passe, plus l’incompréhension s’installe et plus l’opposition grandit. Nous avons entendu le reproche du jour : Comment celui-là peut-il nous donner sa chair à manger ? Dimanche dernier déjà, nous avions constaté une impossibilité pour les gens de comprendre Jésus : elle reposait sur le fait que ses adversaires pensaient connaître Jésus. Ce dimanche, nous découvrons une deuxième impossibilité fondamentale : elle repose sur le fait que ce discours de Jésus est tenu avant sa mort et sa résurrection. Or, il fait tout entier référence à l’événement de Pâques, c’est-à-dire à sa mort et à sa résurrection. Comment ceux qui s’affrontent avec Jésus pourraient-ils comprendre un argumentaire qui concerne quelque chose qui n’a pas encore eu lieu ? 

            Ecoutons à nouveau l’affirmation de Jésus au début de notre page d’évangile : le pain que je donnerai, c’est ma chair, donnée pour la vie du monde. Notez bien le futur : que je donnerai et non que je donne maintenant ! Comme le souligne le pape Benoît XVI dans son livre Jésus de Nazareth, je le cite : Au-delà de l’acte de l’incarnation, ce mot suggère son but profond et sa dernière réalisation : le fait que Jésus se donne jusque dans la mort et dans le mystère de la Croix. Cela se manifeste encore plus clairement dans le verset 53 où le Seigneur précise qu’il nous donne son sang à « boire ». Ce mot nous renvoie clairement à l’Eucharistie, mais ici apparaît surtout le sacrifice qui la fonde, le sacrifice de Jésus. Pour nous, Jésus verse son sang ; sortant pour ainsi dire de lui-même, il « s’écoule », il se donne à nous. C’est donc bien à la lumière de Pâques que nous devons et pouvons comprendre ce long discours qui nous occupe depuis plusieurs dimanches. Il s’agit d’accepter que la mort de Jésus sur la Croix ne soit pas un accident de l’Histoire, mais bien un acte voulu et assumé par Jésus pour que les hommes aient la vie ; pour que tous les hommes aient la vie, et pas seulement ceux qui ont vécu à l’époque de Jésus. Il s’agit d’accepter que ce sacrifice, réalisé une fois pour toute à Jérusalem, quand Ponce Pilate était gouverneur de Judée, est actualisé, rendu contemporain des hommes et des femmes qui célèbrent l’Eucharistie. Ce sacrifice de Jésus nous est rendu contemporain ce matin, et le pain consacré, auquel nous communierons dans un instant, est bien le Corps du Christ livré, vrai pain descendu du ciel et offert pour notre salut. 

            Lorsque nous parlons de l’Eucharistie, lorsque nous vivons une Eucharistie, il nous faut alors admettre que ce sacrement est à la fois le mémorial du dernier repas de Jésus et le mémorial du sacrifice de Jésus sur la Croix. L’autel est à la fois la table autour de laquelle Dieu rassemble son peuple et l’autel du sacrifice sur lequel son Fils s’offre en victime pour notre salut. Le pain et le vin consacrés sont l’aliment donné par Dieu en nourriture, et le Corps livré et le Sang versé de son Fils sur la Croix. Lorsque nous venons célébrer l’Eucharistie, nous ne nous rassemblons pas pour le repas hebdomadaire du club des amis de Jésus : nous venons communier à la vie de Jésus pour qu’elle fasse grandir la nôtre et la mène à son achèvement. Nous ne venons pas ici parce que nous avons vu de la lumière ; nous ne venons pas ici parce que nous n’avions rien de mieux à faire ce matin. Nous venons ici, semaine après semaine, à la rencontre du Christ qui se livre à nous à la table de la Parole et à la table de l’Eucharistie. Il se donne tout entier à nous pour que nous soyons tout entier à lui. La préface que nous entendrons tout à l’heure, celle du Jeudi Saint, résume admirablement les choses : C’est lui [Jésus] le prêtre éternel et véritable, qui apprit à ses disciples comment perpétuer son sacrifice ; il s’est offert à toi en victime pour notre salut ; il nous a prescrit d’accomplir après lui cette offrande pour célébrer son mémorial. Quand nous mangeons sa chair immolée pour nous, nous sommes fortifiés ; quand nous buvons son sang versé pour nous, nous sommes purifiés. A la question posée par la foule : Comment celui-là peut-il nous donner sa chair à manger ?, il nous faut désormais répondre : en se livrant totalement à nous sur la Croix et en nous offrant le sacrement de l’Eucharistie en mémorial de son sacrifice. Ici, chaque dimanche, tout est dit ; ici, chaque dimanche, tout est donné ; ici, chaque dimanche, nous puisons la force et la vie nécessaire pour la semaine à venir, car Jésus est notre force et notre vie, et il s’offre toujours encore à nous. Nous ne manquerons jamais de cet aliment du Salut parce que nous ne manquerons jamais de la présence du Christ, mort et ressuscité pour notre vie. 

            Ayant entendu tout cela, ayons ainsi une plus grande conscience de ce qui se joue chaque dimanche. Ayons de plus en plus conscience de l’importance de notre présence au rassemblement hebdomadaire des chrétiens. Certes, nous pouvons penser à Jésus et prier Jésus ailleurs que dans l’eucharistie. Mais ce n’est qu’au cours de l’Eucharistie que je peux réellement communier à sa vie, comprendre sa Parole et recevoir de lui le Pain vivant descendu du ciel. Il n’y a que là, au cœur du sacrement de l’Eucharistie, que la totalité du Christ nous est donnée ; il n’y a que là que sa vie peut jaillir en nous en source vivifiante. Accueillons ce don avec reconnaissance en y participant autant que faire se peut. Amen.

 (Dessin de M. Leiterer)

 

samedi 11 août 2018

19ème dimanche ordinaire B - 12 août 2018

Jésus, le pain vivant : un don de Dieu à accueillir.







            Tout avait pourtant bien commencé ! Souvenez-vous : c’était au bord du lac de Tibériade, la foule qui suivait Jésus était affamée et pourtant, parce que quelqu’un avait pensé à apporter un peu de pain et des poissons, parce qu’il avait accepté de ne pas les garder pour lui, et parce que Jésus était là, chacun a pu manger à sa faim, et il en restait encore de quoi remplir douze paniers. Tout le monde avait mangé ; tout le monde était content au point d’en vouloir encore de ce pain. Alors, quand Jésus se lance dans ce grand discours sur le pain de vie, les choses commencent à déraper. Personne ne le comprend plus !

            Il faut dire qu’il y a une impossibilité de comprendre au départ. En effet, la foule pense connaître Jésus. Celui-là n’est-il pas Jésus, fils de Joseph ? Nous connaissons bien son père et sa mère. Alors comment peut-il nous dire maintenant : « Je suis descendu du ciel » ? Forcément, si c’est le voisin de votre quartier qui demain matin va vous dire : Je suis descendu du ciel, reconnaissez que vous aurez aussi un peu de mal à le croire ! Et peut-être même ferez-vous venir un médecin pour une hospitalisation forcée s’il se faisait insistant ! Ne leur en voulons donc pas, à ces braves gens de Galilée et des environs, de ne rien comprendre aux paroles de Jésus. Je ne suis pas sûr que nous comprenions mieux d’ailleurs ! Y a-t-il seulement moyen de comprendre ce qu’il nous dit ?

            Jésus lui-même répond : Personne ne peut venir à moi, si le Père qui m’a envoyé ne l’attire. Il faut donc aller au-delà de la rencontre purement humaine pour connaître et comprendre Jésus. Il faut l’accueillir comme un don fait par Dieu aux hommes. Sinon, nous dirons comme les contemporains de Jésus : celui-là on le connaît ; d’où lui vient qu’il nous fait la leçon ? Nous ne connaitrons pas Jésus réellement si nous n’acceptons pas qu’il est le cadeau de Dieu aux hommes, qu’il est Dieu, né de Dieu, comme l’affirme un de nos symboles de foi. Tout ce discours sur le pain de vie n’est que du vent sans la foi en Dieu qui nous donne Jésus pour nous sauver. La première chose à faire pour aborder ces paroles de Jésus, c’est donc de croire ! Croire en Dieu et croire en celui qu’il a envoyé. D’ailleurs, sans la foi, comment accepter que quelqu’un donne sa vie pour tous les autres ? Sans la foi, comment accepter que le salut ne soit pas de mon fait, de mes forces, mais que le salut vienne de Dieu seul ? Je sais bien que l’homme moderne préfère concevoir sa vie sans Dieu, se sentant assez fort pour se sauver lui-même. Mais où cela nous mène-t-il ? Malgré toute la technologie qu’il développe, l’homme n’est pas capable de sauver l’homme. Il n’est même pas capable d’éradiquer la misère malgré toutes les richesses qu’il produit. 

            Réentendons alors Jésus nous dire : Moi je suis le pain vivant qui est descendu du ciel ; si quelqu’un mange de ce pain, il vivra éternellement. Jésus nous redit qu’il est le seul à pouvoir nous sauver ; Jésus nous redit qu’il est le seul à nous ouvrir la vie véritable. Sans Jésus, rien d’éternel n’est possible pour l’homme. Sans Jésus, la vie de l’homme n’a pas pris toute sa dimension. Sans Jésus, les faims qui assaillent l’homme ne sont pas, et ne seront jamais, vraiment rassasiées. Il est le pain de Dieu offert aux hommes, le seul pain véritable qui comble toutes nos faims. Il ne vient pas combler nos faims matérielles ; il ne vient pas nous apporter un bien-être passager. Il vient nous sauver en faisant de la volonté de Dieu notre nourriture. Benoît XVI, dans son livre Jésus de Nazareth, précise : Dans la rencontre avec Jésus, nous nous nourrissons pour ainsi dire du Dieu vivant lui-même, nous mangeons vraiment le pain venu du ciel. En conséquence, Jésus avait d’emblée clarifié que la seule œuvre que Dieu demande consiste à croire en lui (Evangile de dimanche dernier). C’est pour cela que Benoît insiste : Nous devons accepter le don, et nous devons entrer dans la dynamique de ce qui nous est donné. Cela se fait dans la foi en Jésus, qui est dialogue, relation vivante avec le Père, et qui veut redevenir en nous parole et amour. 

            Nous comprenons alors pour quoi Paul invite les chrétiens à vivre dans l’amour, comme le Christ nous a aimés et s’est livré pour nous. Puisque par notre communion eucharistique nous accueillons en nous l’amour du Christ qui s’est livré, nous devons répandre cet amour par notre manière de vivre. Nous ne pouvons pas faire comme si notre communion ne changeait rien. Nous ne pouvons pas faire comme si ce pain rompu et partagé n’était qu’un morceau de pain. Il est le pain véritable, Jésus Christ, venu dans le monde pour le salut de tous les hommes. Si nous l’accueillons en notre vie par la communion, nous devons le rendre au monde par notre art de vivre. Générosité, tendresse, pardon mutuel : voici les signes donnés au monde de notre appartenance au Christ ; voici les signes du salut à l’œuvre ; voici les signes de la présence réelle du Christ au monde de notre temps ; voici les signes que ce pain, rompu et partagé, est vraiment le pain de Dieu qui comble toutes nos faims ; voici les signes qu’un monde nouveau est possible parce que marqué du sceau de l’Esprit Saint et rassasié du pain vivant qui est descendu du ciel. 

            Le discours sur le pain de vie se poursuit encore sur deux dimanches. Nous aurons encore le temps d’approfondir ce que nous dit Jésus. Pour aujourd’hui, retenons que c’est notre foi qu’il nous faut examiner et approfondir pour reconnaître dans le pain partagé la vie donnée du Christ qui nous sauve. Acceptons ce don pour n’en manquer jamais. Amen.

 

samedi 4 août 2018

18ème dimanche ordinaire B - 05 août 2018

Mann hou ? Qu'est-ce que c'est ?






            Nous avions laissé      Jésus, ses disciples et la foule sur une des rives du lac de Tibériade, rassasiés du pain que Jésus venait de partager entre tous. Jésus s’était retiré dans la montagne, sachant qu’ils allaient l’enlever pour faire de lui leur roi. Nous les retrouvons tous sur l’autre rive, Jésus et la foule poursuivant leur jeu de : vous me cherchez là, je n’y suis déjà plus. Il a bien raison de se méfier de cette foule qui court après lui pour de mauvaises raisons. Ce n’est pas le fils de Dieu qu’elle cherche, mais celui qui lui a donné du pain. En ce sens, elle est bien de son époque, cette foule, qui d’ordinaire vit sous domination romaine, cette société même qui promettait du pain et des jeux en échange de sa tranquillité. Elle est bien de ce monde, tout en étant très proche de ces ancêtres, prompts à se révolter pour un morceau de pain. 

            C’est ce que nous raconte la première lecture entendue. Le peuple que Moïse vient de sortir d’Egypte, le libérant de la main puissante de Pharaon, vient récriminer contre lui et contre son frère Aaron. Cela fait un mois et demi qu’ils ont franchi la mer Rouge et déjà, ils regrettent l’Egypte. Ecoutez-les se plaindre :  Il aurait mieux valu mourir de la main du Seigneur, au pays d’Egypte, quand nous étions assis près des marmites de viande, quand nous mangions du pain à satiété ! L’odeur des marmites est plus longue à oublier que les coups des gardes chiourmes et les travaux forcés. Apparemment ce peuple préfère avoir le ventre plein en étant esclave, qu’être libre et connaître la faim. Le pire dans l’histoire, c’est qu’ils en viennent à accuser le libérateur de les avoir menés au désert pour les y faire périr ! Le Dieu qui a suscité Moïse, le Dieu qui s’est engagé personnellement pour leur libération, n’aurait d’autre dessein que de les faire disparaître ! Peut-on être à ce point de mauvaise foi ? Peut-on à ce point si vite oublier l’engagement de Dieu en faveur de la vie de ce peuple ? Une difficulté passagère, et revient en mémoire le temps où l’on mangeait à sa faim, asservi par un peuple étranger. Il a la mémoire sélective, ce peuple : il a déjà oublié sa récrimination précédente, trois jours après le franchissement de la mer Rouge quand il manquait d’eau ; il a déjà oublié que Dieu était intervenu alors, rendant potable l’eau de Mara avant de le conduire à Elim où coulait douze sources d’eau. Si Dieu avait voulu faire mourir son peuple, il en avait déjà eu l’occasion. La patience de Moïse et la patience de Dieu sont mises à rudes épreuves. Mais ni l’un, ni l’autre ne se découragent. Quand le peuple récrimine, Moïse se tourne vers Dieu et Dieu répond. A manger, il y aura des cailles et le pain venu du ciel. Ce pain sera quotidien, donné chaque matin, double ration le sixième jour en prévision du septième jour, sabbat en l’honneur du Seigneur. A ceux qui doutent, il est rappelé que Dieu veille sur le peuple qu’il se donne ; il est Dieu de la vie. 

            La foule rassasiée par Jésus ne tarde pas à faire le lien entre le pain multiplié qu’elle a reçue et la manne, pain venu du ciel, donné par Dieu au désert. Mais Jésus élargit le regard de la foule. Au-delà du pain reçu, il les invite à découvrir une autre nourriture, la nourriture qui demeure jusque dans la vie éternelle. A nouveau, comme jadis au désert, la foule peut interroger : Mann hou ? Qu’est-ce que c’est cette nourriture ? La réponse de Jésus jaillit, lumineuse : le pain de Dieu, c’est celui qui descend du ciel et qui donne la vie au monde. Et à la foule qui insiste, cette dernière réponse : Moi, je suis le pain de la vie. Celui qui vient à moi n’aura jamais faim ; celui qui croit en moi n’aura jamais soif. Pas sûr qu’ils aient bien compris. Pas sûr que nous comprenions toujours bien ce que Jésus nous dit ici. Toujours est-il qu’il se présente bien comme la source de la vie véritable, celui vers qui il nous faut aller. Comme les pères au désert, nous devons apprendre la foi, la confiance absolue en Dieu qui nous aime et qui veille sur nous. Comme la foule autour de Jésus, nous devons élargir notre regard et découvrir que la vraie faim dont nous devons être rassasiés, c’est la faim de Dieu, et que Jésus est celui qui nous rassasie. La faim, la soif, les petits soucis que nous pouvons rencontrer durant notre vie doivent nous apprendre à voir au-delà de ces réalités terrestres les réalités éternelles. Elles seules doivent occuper notre esprit. C’est ce à quoi nous invite Paul quand il nous dit : Laissez-vous renouveler par la transformation spirituelle de votre pensée. Revêtez-vous de l’homme nouveau. Le nécessaire, c’est peut-être de manger ; mais l’urgent, c’est d’être au Christ qui nous donne tout, et de vivre selon son enseignement ! 

            Mann hou ? Qu’est-ce que c’est ? interrogeait jadis le peuple, découvrant la manne recouvrant le campement. Mann hou ? Qu’est-ce que c’est ? Nous pouvons pareillement nous interroger sur cette qualité de disciple que nous devons approfondir pour ne pas être accablés par la faim spirituelle qui dévaste notre époque. Que la célébration de cette eucharistie nous fasse entrer toujours plus dans la compréhension de notre foi et la découverte de ce que Dieu attend de nous ; que le pain partagé nous donne la force de l’accomplir et nous ouvre au salut éternel. Amen.

 
(Dessin de M. Leiterer, La manne ramassée)