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Ce blog voudrait vous permettre de vivre un chemin spirituel au rythme de la liturgie de l'Eglise catholique.

Les méditations s'appuient soit sur les textes bibliques quotidiens, soit sur la prière de l'Eglise.

Puisque nous sommes tous responsables de la foi des autres, n'hésitez pas à laisser vos commentaires.

Nous pourrons ainsi nous enrichir de la réflexion des autres.







dimanche 16 juin 2019

Trinité C - 16 juin 2019

La Trinité, quand Dieu se fait relation.







Faut-il vraiment chercher à tout comprendre de la foi chrétienne ? Faut-il vraiment nous torturer l’esprit pour saisir comment ça fonctionne la Trinité, un Dieu Un (unique) en trois personnes ? Quand on sait les longues batailles théologiques qui ont divisé les chrétiens pour établir la foi catholique, je me dis qu’il y a des mystères auxquels il vaut mieux ne pas se frotter. Et la Trinité en fait partie. Si le temps pascal n’a pas suffi à approcher le mystère d’un Dieu qui se meurt d’amour pour l’homme, d’un Dieu plus fort que la mort et donc toujours vivant (Pâques), d’un Dieu qui ouvre le ciel à tous les hommes (Ascension), d’un Dieu qui laisse aux hommes son Esprit pour que reste vive en eux la présence de son Fils ressuscité (Pentecôte), que peut apporter de plus la solennité de ce jour ? 

Je crois d’abord qu’il faut renoncer à approcher ce mystère sous l’angle mathématique. N’essayons pas de réduire Dieu à une équation impossible à résoudre. 1 + 1 + 1, cela fera toujours trois, comme nous l’apprenons à l’école dès les petites classes. Dieu ne s’additionne pas ; au mieux, il se multiplie pour ne pas dire qu’il se coupe en quatre pour nous sauver. La réponse n’est décidément pas à chercher du côté des sciences mathématiques. Mais alors comment l’appréhender ?

Peut-être par notre expérience humaine. Puisque nous sommes à l’image de Dieu, qu’est-ce qui, en nous, nous permet d’approcher le mystère de Dieu ? Il y a forcément en nous quelque chose qui nous permet de le comprendre. Peut-être est-ce la nécessité pour l’homme de vivre en relation. Dès les premières pages de la Bible, nous voyons que Dieu crée l’Homme, mâle et femelle, semblables (voici l’os de mes os la chair de ma chair) et pourtant différents (homme et femme), non pas pour que l’un domine l’autre, ni pour que l’un frappe sur l’autre, mais pour qu’ils réalisent le projet de Dieu, chacun à sa place, chacun à sa manière, chacun avec ses spécificités, mais tous deux ensemble, dans cet élan d’amour de Dieu qui les a fait venir à l’existence. La Trinité nous rappelle peut-être surtout que Dieu est relation, en lui-même déjà, d’où ce besoin de relation avec cet homme qu’il a créé à son image et à sa ressemblance.  Le Dieu de la révélation biblique n’est pas un Dieu à poser au-dessus des nuages, mais à porter en nous, au fond de nos cœurs pour que nous puissions, hommes et Dieu, vivre ensemble. Ce que le Père vit avec son Fils par le lien de l’Esprit Saint, nous sommes appelés à le vivre avec le Père, puisque le baptême nous configure au Christ, nous fait fils de ce Dieu Père qui nous aime et nous sauve. Il n’y a pas de foi possible sans cette relation primordiale, constitutive de ce qu’est Dieu et de ce qu’est l’homme. 

Dire que la relation est fondamentale pour comprendre Dieu, c’est affirmer du même coup que Dieu ne saurait être juste une grande idée. Dire que je peux entrer en relation avec Dieu qui est relation en lui-même, c’est affirmer qu’il est quelqu’un et non quelque chose. Il est ce Père qui nous aime ; il est ce Fils qui nous sauve en étant pour les hommes l’expression parfaite de l’amour de Dieu pour chaque homme ; il est cet Esprit qui nous accompagne chaque jour, qui ancre en nous et la Parole du Fils et l’amour du Père. Si le Fils ne dit pas et ne fait pas autre chose que ce que son Père lui dit de faire et de dire, l’Esprit Saint ne fait pas comprendre autre chose que ce que le Fils a dit et fait dans l’obéissance au Père. S’ils sont chacun distincts (Père, Fils et Esprit Saint), ils sont en tout semblables au point de n’être qu’UN, une seule expression de l’amour unique de Dieu pour les hommes. Et si Dieu est en lui-même et avec nous relation, comme savent l’être un père et son fils dans la puissance d’un même esprit d’amour, peut-être que ce mystère de la Trinité, avant d’être un mystère à comprendre, est d’abord un mystère à vivre. A vivre d’abord avec Dieu, en entrant dans cette relation d’amour qu’il me propose de vivre ; à vivre ensuite avec mes frères vers qui son amour me renvoie nécessairement, l’amour de Dieu m’étant donné pour que je le partage. Le mystère de la Trinité devient alors ce qui m’empêche de me replier, de m’enfermer dans une relation où il n’y aurait que mon Dieu et moi. Dieu n’est pas mon papa chéri à moi tout seul ; Jésus n’est pas mon petit Jésus à moi tout seul ; l’Esprit Saint ne m’est pas donné pour que je le garde jalousement pour moi tout seul. Et l’Eglise devient alors le lieu où ce mystère se déploie, parce qu’elle est ce lieu rassemblé par l’Esprit Saint qui permet que chacun se reconnaisse fils du même Père et donc frère du Christ et frères de tous ceux qui reconnaissent le même Père. 

Que cette fête de la Trinité nous mette en relation avec Dieu et avec nos frères pour que le projet d’amour de Dieu s’étende à tous les hommes. Que notre vie et notre témoignage creusent en ceux qui ne connaissent pas encore le Dieu UN et Trine, le désir de le suivre, de l’aimer et de construire avec nous le Royaume qui vient. Amen.






samedi 8 juin 2019

Pentecôte C - 09 juin 2019

L'Esprit nous donne de vivre notre dignité baptismale.

(Messe du jour)







Dieu te marque de l’huile du salut afin que tu demeures dans le Christ pour la vie éternelle. Telle est la fin de la formule de l’onction avec le Saint Chrême lors d’un baptême d’enfant. Cette onction manifeste le don de l’Esprit qui est fait à tout croyant au commencement de sa vie chrétienne. Nous comprenons ainsi très vite que celui qui est appelé par Dieu à la vie, reçoit de lui l’Esprit Saint pour que le nouveau croyant demeure dans le Christ, vive avec Jésus pour toujours. L’articulation des trois est ainsi clairement exprimée : Dieu appelle, le Christ sauve, l’Esprit Saint permet de demeurer dans le Christ, autrement dit de vivre selon son enseignement. 

La fête de la Pentecôte que nous célébrons aujourd’hui vient donc admirablement clore le temps pascal. Le Christ est retourné chez son Père, partager sa gloire ; il envoie son Esprit, comme il l’avait promis aux siens. C’est cet Esprit qui permettra désormais aux fidèles du Christ de reconnaître sa présence, de mener leur vie en conformité avec leur foi. C’est bien ce qu’enseigne Paul aux chrétiens de Rome. Vous êtes [sous l’emprise de] l’Esprit, puisque l’Esprit de Dieu habite en vous. Et plus loin : Si le Christ est en vous (…) l’Esprit vous fait vivre. L’Esprit Saint n’est donc pas juste un truc en plus pour finir le temps pascal en beauté. Sa présence nous est aussi indispensable que le pain et le vin de l’Eucharistie ; son souffle nous est aussi indispensable que l’air que nous respirons ; sa lumière nous est indispensable pour approfondir toujours plus l’enseignement du Christ ; sa force nous est indispensable pour résister aux assauts du péché. Sans l’Esprit, nous ne serions rien ; sans l’Esprit, nous ne tiendrions pas longtemps dans la fidélité au Christ ; sans l’Esprit, nous serions livrés à nos passions charnelles. Notre vie en Christ, c’est à l’Esprit que nous la devons. Il nous fait vivre notre dignité baptismale. 

Paul le reconnaît quand il affirme : Tous ceux qui se laissent conduire par l’Esprit de Dieu, ceux-là sont fils de Dieu. Sans l’Esprit Saint, pas de filiation divine. Certes, quand Jésus a appris à ses disciples à prier, il leur a donné le Notre Père. Autrement dit, il nous demande de nous reconnaître fils quand nous nous adressons à Dieu. Mais, dit Paul, nous avons reçu un Esprit qui fait de nous des fils ; et c’est en lui que nous crions « Abba ! », c’est-à-dire : Père ! Jésus nous a donné le texte, les mots de la prière ; l’Esprit Saint nous donne la capacité de les dire. Mieux encore, l’Esprit Saint nous fait comprendre que nous ne nous trompons pas quand nous appelons Dieu, notre Père, puisque c’est l’Esprit Saint lui-même qui atteste à notre esprit que nous sommes enfants de Dieu. Il est finalement le garant de notre christianité, de notre fidélité au Christ et à son Evangile. 

Il nous faut entendre alors encore ce que Paul rappelle aux chrétiens de Rome. Puisque nous sommes ses enfants, nous sommes aussi ses héritiers : héritiers de Dieu, héritiers avec le Christ, si du moins nous souffrons avec lui pour être avec lui dans la gloire. Certains diront qu’il y a le meilleur et le pire dans cette affirmation. Le meilleur, c’est que nous héritons de Dieu, avec le Christ. Ce qui d’une part signifie que nous sommes frères du Christ (nous héritons avec lui), et d’autre part confirme que nous sommes fils de Dieu. Ne le serions-nous pas, nous n’hériterions pas ! Le pire, ce sera le passage par la souffrance, car enfin, aucun de nous n’aime souffrir. Que veut dire Paul ? Simplement qu’il nous faut, comme le Christ, passer la mort pour partager sa gloire ; autrement dit, suivre son chemin, ce chemin que Jésus lui-même a indiqué à ses disciples en disant : Celui qui veut être mon disciple, qu’il prenne sa croix et qu’il me suive. Ce qui devrait plutôt nous rassurer. Non pas que la croix soit une partie de plaisir, mais nous devons nous souvenir que le Christ a vaincu la croix, une fois pour toutes. Nos croix, nos souffrances, nous les vivons dans les siennes, nous les lui confions pour qu’il nous attire à lui dans sa gloire. Dieu ne permettra que ceux qui sont à lui, ceux qui vivent de son Esprit, soient noyés dans la souffrance. Il les fera venir auprès de lui, ils partageront sa gloire, la gloire du Christ, celui dont ils auront témoigné en tout, y compris au cœur de l’épreuve. 

La séquence de la Pentecôte que nous n’entendons plus guère, mais que je vous invite à relire dans vos missels en rentrant chez vous, nous rappelle alors le rôle protecteur et apaisant de l’Esprit Saint. Dans le labeur [sois] le repos ; dans la fièvre, la fraîcheur, dans les pleurs, le réconfort… Lave ce qui est souillé, baigne ce qui est aride, guéris ce qui est blessé. Assouplis ce qui est raide, réchauffe ce qui est froid, rends droits ce qui est faussé… donne le salut final, donne la joie éternelle. Que ceci devienne notre prière quotidienne pour une vie dans le Christ, sous la conduite de l’Esprit Saint, à la rencontre du Dieu qui nous appelle. Amen.

(Dessin de M. LEITERER)




Pentecôte C - 09 juin 2019

Un chrétien ne peut se passer de l'Esprit Saint.

(Messe de la veille au soir : première lecture extraite du prophète Ezéchiel)






Il faut faire un peu d’histoire biblique pour comprendre la première lecture entendue, sinon elle ne sera qu’une histoire un peu gore qui, au mieux ne nous dira pas grand-chose, au pire nous donnera des cauchemars. Bien comprendre ce passage nous permettra aussi de mieux comprendre pourquoi un chrétien ne saurait se passer de l’Esprit Saint que nous célébrons en cette fête de la Pentecôte.

Il nous faut remonter loin dans l’histoire de nos ancêtres. Nous sommes en 1030 avant Jésus Christ. Le peuple juif est établi en Terre promise depuis 190 ans et il va trouver le prophète Samuel pour lui demander un roi. Pourquoi soudainement veut-il un roi ? Parce que tous les autres peuples qui l’entourent en ont un. Ils veulent être comme les autres peuples. Samuel leur rappelle alors qu’ils ont déjà un roi, Dieu lui-même. Mais ils insistent. Alors, pour essayer de les décourager, il leur donne les inconvénients de la royauté. Ecoutez plutôt : Voici le droit du roi qui va régner sur vous. Il prendra vos fils et les affectera à ses chars et à ses chevaux et ils courront devant son char… il leur fera labourer ses terres, moissonner ses champs, fabriquer ses armes de guerre et les harnais de ses chars, il prendra vos filles comme parfumeuses, cuisinières et boulangères. Il prendra vos champs, vos vignes et vos oliveraies les meilleures pour les donner à ses officiers. Il prélèvera la dîme sur vos cultures et vos vignes… vos meilleurs serviteurs, vos meilleures servantes, vos meilleurs bœufs et vos meilleurs ânes, il les prendra pour lui et vous-mêmes vous deviendrez ses esclaves. Qu’auriez-vous fait devant un tel portrait ? Renoncer à votre idée d’avoir un roi pour être comme les autres ? Ce n’est pas ce qu’a fait le peuple jadis. Le peuple refusa d’écouter Samuel. 

Je vais accélérer la suite de l’histoire. Vous l’aurez deviné : ils auront leur roi. D’abord Saül, puis David, puis Salomon. Avec ces deux, le royaume sera grand, respecté. Mais dès la mort de Salomon, ses fils se déchirent et le royaume est coupé en deux. De décisions politiques imbéciles en décisions politiques désastreuses, les deux royaumes périclitent et finissent par tomber, chacun leur tour, sous le coup des ennemis. C’en est fini du Royaume d’Israël. Jérusalem est détruite, le Temple rasé ; Dieu lui-même semble défait. Le peuple est déporté à Babylone où il n’aura plus le droit de pratiquer sa religion. Il sera prisonnier, esclave. C’est dans ce contexte qu’apparaît le prophète Ezéchiel dont nous avons entendu une des visions. Parce que même si le peuple avait abandonné le Seigneur, Dieu, lui, n’a jamais abandonné son peuple. La vision des ossements desséchés vient rappeler que l’espérance est toujours possible, et que le Dieu qui avait jadis sorti son peuple de l’esclavage d’Egypte, fera retourner son peuple sur la terre d’Israël : Ainsi parle le Seigneur Dieu : Je vais ouvrir vos tombeaux et je vous en ferai remonter, ô mon peuple, et je vous ramènerai sur la terre d’Israël. Et comment Dieu fera-t-il cela ? Il le fera par son Esprit Saint : Prophétise, fils d’homme. Dis à l’esprit : Ainsi parle le Seigneur Dieu : Viens des quatre vents, esprit ! Souffle sur ces morts, et qu’ils vivent ! (…) Et un peu plus loin : Je mettrai en vous mon esprit, et vous vivrez (…) alors vous saurez que je suis le Seigneur Dieu.

Voilà à quoi sert l’Esprit Saint dont nous célébrons le don en cette fête de Pentecôte. Il est ce vent de liberté qui nous fait vivre vraiment. Il est la présence de Dieu en notre vie pour que celle-ci soit grande, qu’elle ait du souffle, qu’elle nous sorte de tous nos tombeaux dans lesquels nous nous enfermons quelquefois : tombeaux de nos haines, tombeaux de nos addictions, tombeaux de notre péché, tombeaux de nos séparations. L’Esprit Saint vient faire toute chose nouvelle dans notre vie. Il vient renouveler la terre comme le chantait le psaume. Alors peut-être que certains se disent : mais je suis vivant moi ! Qu’ai-je besoin de l’Esprit Saint ? Tu es vivant ? Tu respires certes, tu te déplaces aussi ; mais cela signifie-t-il que tu es vivant en vérité ? Être vivant en vérité, c’est vivre selon le cœur de Dieu ; c’est vivre en laissant battre notre cœur au rythme du cœur de Dieu. Et le rythme du cœur de Dieu, c’est l’amour. Tu es vraiment vivant quand tu aimes, et que tu aimes comme Dieu aime : d’un amour infini, d’un amour patient, d’un amour qui supporte tout, d’un amour sans préférence, d’un amour pour tous et chacun de ceux qu’il met sur ta route. Tu es vraiment vivant quand tu aimes d’un amour qui se donne totalement. Aimes-tu ainsi ? Alors tu auras encore besoin de l’Esprit pour qu’il te maintienne dans un tel amour, chaque jour que Dieu te donnera de vivre. 

Un chrétien ne peut pas se passer de l’Esprit Saint. Toujours il nous faut demander à Dieu de renouveler en nous ce don que nous recevons dès notre baptême et dont la plénitude nous est donnée par la confirmation. Toujours nous devons prier l’Esprit d’agir en nous, pour que tous nos choix, toutes nos décisions, toutes nos paroles, soient marqués de sa présence, marqués par l’amour-même de Dieu. Tu veux vivre vraiment ? Alors demande l’Esprit Saint. Tu veux vivre ta vie en grand ? Alors invoque l’Esprit Saint. Tu veux vivre selon la Parole de Dieu ? Alors prie l’Esprit Saint ? Tu veux rester fidèle à ton baptême ? Alors laisse l’Esprit Saint agir en toi. Il est ce fleuve d’eau vive qui emporte tout pour ne laisser que l’amour. Amen.




samedi 1 juin 2019

7ème dimanche de Pâques C - 02 juin 2019

La Bonne Nouvelle de l'Apocalypse.





Avec ce septième dimanche de Pâques, nous terminons la méditation du livre de l’Apocalypse. Nous en avons entendu les derniers versets nous annoncer le retour du Christ, commencement et fin de toutes choses. Il vient récapituler l’Histoire des hommes, la mener à son achèvement. 


Si vous avez pris le temps, durant ce temps de Pâques, de lire la totalité de ce livre, vous aurez compris que cet achèvement est en fait un commencement. Le commencement de la communion retrouvée entre l’homme et Dieu, le commencement de ce que l’histoire des hommes n’aurait jamais dû cesser d’être s’il n’y avait pas eu la chute d’Adam et d’Eve, nos premiers parents ; le commencement de ce que notre propre histoire personnelle avec Dieu aurait dû être depuis notre baptême, quand Dieu nous a rachetés à grand prix, nous faisant participer à la mort et à la résurrection du Christ. Le commencement d’une vie dans laquelle l’homme et Dieu partagent une même vision, le commencement d’une vie où projet de Dieu et projet de l’homme ne font qu’un. Ce livre nous rappelle alors que notre vie a un sens, qu’elle est orientée vers ce jour où, comme jadis au jardin de la Genèse, nous verrons Dieu face à face. Notre vie est destinée à être libre de toute entrave du Mal, libre de toute entrave de la Mort. Notre vie n’est vraiment la Vie, qu’ancrée en Dieu. 


Si vous avez été attentifs à cette lecture de l’Apocalypse, vous aurez remarqué que ce retour du Christ s’accompagne d’une béatitude : Heureux ceux qui lavent leurs vêtements [dans le sang de l’Agneau, comme le rapportait la vision entendue au quatrième dimanche de Pâques] : ils auront droit d’accès à l’arbre de la vie. Nous pourrions dire que la boucle est bouclée, pour peu que nous nous souvenions de la parole prononcée par Dieu au moment de la chute de nos premiers parents : Voilà que l’homme est devenu l’un de nous par la connaissance du bien et du mal ! Maintenant, ne permettons pas qu’il avance la main, qu’il ne cueille aussi le fruit de l’arbre de vie, qu’il en mange et vive éternellement. Ce qui était interdit à l’homme lui devient possible, pour peu qu’il ait passé la grande épreuve avec le Christ, pour peu qu’il ait passé avec lui la mort. L’homme, sauvé par le Christ, est fait pour la vie, pour la vie en plénitude. Voilà l’heureuse nouvelle dont les chrétiens sont dépositaires ; voilà l’heureuse nouvelle que nous devons découvrir par l’écoute de la Parole et transmettre au monde. Dans un monde secoué, en crise, il n’est rien de plus urgent à faire découvrir pour rendre aux hommes une espérance. Dans un monde en proie à la violence, il n’est rien de plus urgent à proclamer : l’homme n’est pas fait pour la mort, il est fait pour la vie avec Dieu. Il n’y a pas d’autre issue possible si nous ne voulons pas nous abimer dans des guerres sans fin. Il s’agit bien de retrouver le goût de la grandeur de l’homme ; il s’agit bien de retrouver le goût de la fraternité que Caïn avait supprimé en tuant son frère Abel ; il s’agit de retrouver le goût de l’éternité. 


Nous pouvons comprendre alors que le livre de l’Apocalypse n’était définitivement pas donné pour nous faire peur, mais pour réveiller notre conscience de ce que nous sommes réellement : nous sommes des hommes et des femmes désirés par Dieu, pour vivre avec lui. Oui, Dieu a voulu avoir besoin de nous ; Dieu nous a voulu, en sa bonté, comme partenaires d’une alliance éternelle, pour une vie de bonheur et de sainteté. Devant la connaissance d’un tel projet, nous pouvons entendre l’Esprit et l’Epouse (autrement dit l’Eglise) dire au Christ : Viens ! Et nous pouvons entendre la nécessité pour nous de dire pareillement au Christ : Viens ! Comment, devant la promesse d’un tel bonheur, ne pas vouloir qu’il s’accomplisse ? Comment, devant la promesse d’un tel bonheur, ne pas vouloir hâter cette venue en appelant du fond du cœur : Viens !? Pour que ce désir devienne réalité en nous, il nous faut nous ouvrir à l’Esprit Saint : c’est lui qui poussera avec nous ce cri de notre désir : Viens ! 


Nous mesurons bien alors la profondeur et la réalité du désir de Dieu que nous vivions avec lui, puisque non seulement il nous a envoyé son Fils et l’a livré pour notre salut ; mais maintenant que son Fils s’en est retourné partager la gloire de son Père, il nous donne l’Esprit Saint, celui qui nous fait tout comprendre, celui qui nous permet de dire à Dieu : Abba ! Père, celui qui, avec l’Eglise, dit au Christ : Viens ! Comment exprimer mieux que notre vie vient de Dieu, qu’elle est pour Dieu, qu’elle est en Dieu ? Saint Paul l’a rappelé jadis aux chrétiens de Rome : Quand les hommes aiment Dieu, lui-même fait tout contribuer à leur bien, puisqu’ils sont appelés selon le dessein de son amour. Quand les hommes aiment Dieu : aimes-tu suffisamment Dieu pour désir son retour ? Que cette semaine qui nous sépare de la Pentecôte soit pour nous l’occasion de demander une présence renouvelée de l’Esprit au cœur même de notre vie, pour que nous puissions dire en vérité : Viens, Seigneur Jésus ! Viens ! Amen.

(Icône de Armia El Katcha, St Jean à Patmos)


jeudi 30 mai 2019

Ascension C - 30 mai 2019

Approfondir le sens de la fête à partir de la prière de l'Eglise.






             Luc, l’auteur de l’Evangile et des Actes des Apôtres entendus aujourd’hui, rapportant largement l’événement de l’Ascension sans que ses textes posent de difficultés majeures de compréhension, permettez que je vous introduise au sens de cette solennité à partir de la prière de l’Eglise.

Commençons par la prière d’ouverture de cette célébration. Elle nous faisait prier ainsi : Dieu qui élève le Christ au-dessus de tout, ouvre-nous à la joie et à l’action de grâce, car l’Ascension de ton Fils est déjà notre victoire. Nous sommes les membres de son corps, il nous a précédés dans la gloire auprès de toi, et c’est là que nous vivons en espérance. Elle exprime dans un raccourci saisissant, le mystère que nous célébrons et qui nous concerne. En effet, l’Ascension célèbre la montée auprès du Père du Christ Jésus (Luc s’en est fait l’écho) ; mais, à travers elle, nous est donnée l’espérance de vivre à notre tour ce passage. Toute fête chrétienne nous fait ainsi entrer dans le mystère du Christ en nous rappelant qu’un jour, nous aurons notre part à ce mystère.

La fête de l’Ascension est donc la fête du retour vers le Père. Tout enfant apprend cela au cours du catéchisme. Mais disons-nous assez aux enfants que nous aussi nous sommes appelés à partager la gloire de Dieu ? Le Christ monte chez son Père parce qu’il a achevé sa mission : il était venu sauver les hommes de la mort et du péché ; c’est chose faite en sa mort et sa résurrection. Nous n’avons plus à craindre l’ennemi de toujours ; le Christ l’a vaincu pour nous. En lui, nous avons déjà notre victoire, victoire qu’il nous faut actualiser dans notre quotidien en refusant tout ce qui conduit au mal. C’est bien ce qui est demandé à chaque baptisé au moment où il est reconnu comme fils de Dieu. C’est bien ce que nous redisons chaque année au cours de la nuit de Pâques : Renoncez-vous au mal et à tout ce qui y conduit ? En répondant par l’affirmative, nous redisons notre volonté de suivre le Christ et de refuser tout ce qui conduit à la mort. 

Ce refus clair a un but : partager la vie du Christ lui-même. Ici-bas, certes, par une vie humaine conforme à l’Evangile qui nous est transmis, mais aussi par-delà notre mort, quand nous serons appelés à vivre définitivement avec Dieu. La vie chrétienne ne se limite pas, en effet, à un comportement moral irréprochable sur cette terre. La vie chrétienne est avant tout espérance de connaître un jour Dieu face à face. Ce n’est pas une utopie ! Ce n’est pas une manière de nous consoler de la petitesse de nos vies. C’est la réalité ! Et la fête de l’Ascension, en nous faisant célébrer le retour du Christ vers son Père, nous rappelle que nous sommes appelés au même bonheur. Avec le Christ, nous entrons aujourd’hui en espérance dans ce royaume promis. C’est bien le sens de l’oraison de la fête. 

Mais elle n’est pas la seule prière prononcée aujourd’hui. La préface, qui sera chantée en ouverture de la grande action de grâce, reprend la même idée : en entrant le premier dans le Royaume, le Christ ne s’évade pas de notre condition humaine, mais il donne aux membres de son corps l’espérance de le rejoindre un jour. Mais elle souligne aussi que ce départ n’est pas un abandon de l’humanité. Il ne s’évade pas de la condition humaine vient rappeler avec force que le Christ est et reste fondamentalement lié à notre humanité. Cela signifie qu’il nous accompagne encore, mystérieusement présent au cœur de nos vies. L’Eglise n’a cessé de préciser les modes de présence du Christ dans les temps qui sont les nôtres. Le Christ continue ainsi d’agir et d’être présent au monde par l’assemblée de ses fidèles, par sa Parole proclamée et méditée, par les ministres ordonnés qu’il a appelés, et bien sûr par le pain et le vin eucharistiques partagés. Quatre signes tangibles de sa présence et de son action au cœur de notre monde.

Nous pouvons ainsi mieux comprendre pourquoi les disciples du Ressuscité sont joyeux malgré ce départ. Ils ont la certitude que toujours ils seront dans la main de Dieu, accompagnés par ce Christ qu’ils ont suivi et aimé. Nous aussi, nous devons entrer dans cette joie et, à la suite des premiers croyants, rechercher sa présence à travers les événements du monde. C’est ce à quoi nous serons invités au moment de la bénédiction : vous savez qu’il est assis à la droite du Père ; mais cherchez-le, trouvez-le aussi près de vous, jusqu’à la fin, comme il l’a promis. Cette présence peut nous sembler lointaine, mais elle est réelle. Elle sera comme réactivée dans quelques jours lorsque nous célébrerons dans la même joie le don de l’Esprit Saint, autre signe de la présence du Christ à nos côtés. Alors nous serons en mesure de comprendre en totalité le mystère unique que nous ne cessons de célébrer depuis quarante jours et que nous célébrons chaque dimanche : celui de notre salut, obtenu en la mort et la résurrection du Christ. 

Salut pour aujourd’hui, car dès à présent le disciple véritable du Christ peut faire le choix de renoncer au mal ; salut pour demain, car en sa mort/résurrection et en son ascension, le Christ nous ouvre le chemin de la vie en plénitude aux côtés de notre Dieu. Oui, réjouissons-nous, soyons dans l’allégresse : le Christ monte vers son Père et nous emmène déjà, en espérance, goûter la joie du Royaume. AMEN.

(Dessin de M. LEITERER)


samedi 25 mai 2019

6ème dimanche de Pâques C - 26 mai 2019

Quand la Parole de Dieu éclaire nos choix…









Il arrive, par le plus grand des hasards ou alors parce que Dieu a beaucoup d’humour, que les textes que nous entendons le dimanche à la messe, rejoignent parfaitement ce que nous vivons à un moment donné de notre histoire. Je crois que c’est le cas en ce dimanche précis de l’année 2019 où nous sommes appelés aux urnes pour désigner, au-delà de nos représentants au Parlement Européen, quel genre d’Europe nous voulons. Et c’est l’extrait du livre des Actes des Apôtres qui vient justement nous provoquer sur cette question.


Je m’explique. La question qui se pose à la jeune communauté croyante, dont nous suivons l’évolution depuis Pâques, est celle de son ouverture… ou non. Nous sommes après le premier voyage missionnaire de Paul. Malgré les difficultés rencontrées, nous pouvons dire que cette expérience fut une réussite. Des peuples étrangers sont venus à la foi au Christ, mort et ressuscité. Et ces peuples n’étaient pas forcément juifs au départ. Si Paul a bien pris soin de s’adresser toujours en premier à ceux issus de sa religion, il n’a pas hésité, devant les réticences de certains responsables juifs, à se tourner vers les païens. L’Evangile du Salut rencontrait là un écho favorable. Les membres de la jeune communauté auraient dû se réjouir de ce que le Christ soit de plus en plus connu. Mais non, il s’est trouvé des esprits chagrins pour aller dire à ces peuples qu’ils ne pouvaient pas devenir chrétiens sans avoir d’abord été circoncis, donc sans avoir d’abord été juifs. Pas d’étrangers chez nous ; ou ils deviennent comme nous ou ils ne seront pas des nôtres. L’assemblée de Jérusalem allait trancher cette question. Que décidera-t-elle ? Que l’Eglise naissante doit se recroqueviller sur elle-même, n’acceptant personne qui ne fut d’abord juif ? Ou allait-elle donner quitus à l’Esprit Saint qui se manifestait quand, où et comme il l’entendait ? 


Il faut bien se rendre compte que ce n’est pas là une petite histoire sans importance. Ici, à Jérusalem, dans cette assemblée, allait se jouer l’avenir de la communauté de ceux qui reconnaissent en Jésus leur Sauveur. Pourquoi ? Parce que si elle faisait le choix du repliement sur ses origines, elle serait à terme condamnée à disparaître ! Et Paul, dans ses lettres, ne cache pas le danger réel pour les croyants. Si la mort et la résurrection du Christ ne suffisent pas pour être sauvé, alors le Christ est mort pour rien. Si l’obéissance à la Loi devait rester première, alors connaître le Christ ne servirait à rien. Au mieux, cette bande de chrétiens serait un courant de pensée parmi d’autres dans le judaïsme de l’époque. Mais si la mort et la résurrection du Christ change quelque chose dans les rapports entre l’homme et Dieu, alors la Loi devient seconde, et le salut est bien accordé par la foi que le fidèle accorde à Jésus qu’il reconnaît comme Messie, Christ et Sauveur. Le chemin vers le salut, pour le chrétien, c’est le Christ. Et l’Eglise peut donc, sans danger aucun pour elle, s’ouvrir à toutes les nations vers lesquelles le Ressuscité envoie ses disciples. Le groupe des croyants n’existe pas pour lui-même : il existe pour et par les hommes qui le composent ; il existe pour et par les hommes qui le rejoignent. L’ouverture aux autres n’est pas une option ; c’est une nécessité vitale pour être fidèles à l’ordre donné par le Christ ressuscité lui-même : Allez, de toutes les nations faites des disciples, les baptisant au nom du Père et du Fils et du Saint Esprit. 


La question de l’ouverture nous est posée aujourd’hui : voulons-nous une Europe dont les peuples se replient tous sur eux-mêmes, avec des frontières bien hautes pour éviter à d’autres de nous envahir, ou voulons-nous une Europe de la rencontre et donc une Europe de la Paix ? Faut-il rappeler que, pour la première fois de son histoire, ce continent connaît 70 ans de paix, alors que quand nous vivions tous dans notre pré carré, nous ne cession de désirer et d’envahir celui des autres ? Est-ce cela que nous voulons pour nos vieux jours ? Est-ce cela que nous voulons pour nos enfants ? Notre région si particulière n’a-t-elle pas assez souffert de ces déchirements, de ces jalousies, de ces conflits ? 


Mais revenons à la jeune communauté croyante. Comment a-t-elle décidé ? La réponse est simple et limpide : ils se sont tous réunis, ceux qui étaient pour et ceux qui étaient contre, ils en ont discuté, ils se sont écoutés, ils ont prié et la décision s’est imposée : L’Esprit Saint et nous avons décidé… Ils n’ont pas mis la question sous le tapis ; ils ne se sont pas repliés chacun dans leur camp ; ils ont discerné, réfléchi à ce qu’était le projet de Dieu pour les hommes. Il faudrait relire tout le chapitre 15 du livre des Actes des Apôtres pour bien comprendre. Ils ne sont pas restés bloqués juste à leur sentiment : je like ou je ne like pas ! J’aime ou pas ! J’aime sa tête ou je ne l’aime pas. Ils ont écouté comment Pierre, sur l’ordre du Christ, était allé à la rencontre d’un centurion romain, et l’avait baptisé avec toute sa famille ; ils ont écouté Jacques qui a redis le projet de Dieu, rappelant les paroles des prophètes de la première Alliance. Et ils sont tombés d’accord. Un long processus, sous le signe de la Parole de Dieu. 


N’avons-nous pas à faire de même aujourd’hui ? Chrétiens, nous ne pourrons pas rester chez nous, en disant cela ne sert à rien. Et de toute manière, untel ou unetelle va gagner. Que j’y aille ou pas ne changera rien. Nous avons notre part à prendre dans cette grande question de l’Europe. Mais nous ne pouvons pas le faire sur notre sentiment, ni contre untel qui est jugé incapable chez nous. Nous avons à dire si nous faisons le choix de la paix par l’ouverture aux autres, ou si nous prenons le risque du repli et des conséquences que ce repli a toujours entraîné : l’instabilité au mieux, la guerre au pire. Parce que quand les peuples se replient, ils finissent toujours par se comparer d’abord, à envier ce qu’à l’autre ensuite, pour finalement aller le prendre par la force. Parce qu’il vaut mieux que cela aille le mieux possible chez nous, même si l’autre doit s’enfoncer dans la misère. Alors que nous pourrions décider de partager ! Le Christ lui-même ne nous invite-t-il pas à l’amour inconditionnel pour tous ? Il nous dit aujourd’hui : Si quelqu’un m’aime, il gardera ma parole (…). Celui qui ne m’aime pas ne garde pas mes paroles. La parole du Christ nous fait tous frères ; la parole du Christ nous fait l’obligation d’aimer ; la parole du Christ nous fait l’obligation d’aider le petit et le faible. Ce que vous avez fait à l’un de ces petits qui sont mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait. 


Nous ne sommes pas moins chrétiens quand nous votons que lorsque nous allons à la messe : les mêmes vertus sont à mettre en œuvre dans les deux cas. Mais nous serons moins chrétiens, donc moins humains, si, par peur, nous choisissons le repli, la fermeture à l’autre, l’exclusion de celui qui est différent. Demandons à l’Esprit Saint de nous éclairer encore, de nous faire comprendre toute la profondeur de la Parole de Dieu ; qu’il nous éclaire dans nos décisions, petites ou grandes. Qu’il nous montre où est le bien commun du plus grand nombre. Que notre conscience, éclairée par l’Esprit Saint qui nous enseigne tout, et nous fait souvenir de tout ce que [le Christ nous a] dit, nous permette de faire entendre notre voix, et nous pousse à construire un monde de paix, de liberté, d’égalité et de fraternité, pour nous et pour tous les peuples de la terre, aujourd’hui et toujours. Amen.



(Tableau de Sieger KÖDER, La fenêtre ouverte)

samedi 18 mai 2019

05ème dimanche de Pâques C - 19 mai 2019

Finissons de rêver, commençons par aimer !



         Est-il possible que nos rêves deviennent un jour réalité ? Lorsque nous annonçons un monde plus beau, plus juste, plus fraternel, est-ce seulement de l’utopie ? Sont-ce là des paroles bienfaisantes pour mieux supporter un monde qui semble de plus en plus difficile et dur ? Un monde selon le cœur de Dieu, est-ce vraiment possible ? En écoutant les visions que Saint Jean nous livre tout au long de ce temps de Pâques à travers le livre de l’Apocalypse, ce sont ces questions qui me viennent à l’esprit et que je voudrais méditer avec vous aujourd’hui.


Relisons ensemble l’extrait du livre de l’Apocalypse qui constituait notre deuxième lecture. J’ai vu un ciel nouveau et une terre nouvelle, car le premier ciel et la première terre s’en étaient allés, et, de mer, il n’y en avait plus. C’est le rêve que je fais souvent en lisant le journal ou en entendant à la radio la liste trop longue des massacres, des morts, des catastrophes en tous genres. Un nouveau monde enfin débarrassé du Mal, des hommes nouveaux définitivement débarrassés de la capacité à faire le mal, parce que la source du mal aurait disparu. A travers le temps et l’histoire, les hommes ont sans cesse cherché ce nouveau monde. N’est-ce d’ailleurs pas le nom qui a été donné jadis à l’Amérique par ceux qui fuyaient l’Europe et les persécutions religieuses après la Réforme ? Lorsque Jean voit le monde à venir, c’est bien ainsi qu’il le voit d’abord : refait à neuf, comme au premier jour de la Création, tel que Dieu l’a voulu, sans aucune trace de mal. De mer, il n’y en a plus, nous dit Jean, annonçant par-là l’éradication du mal. La mer, rappelons-le, était pour les anciens, le lieu où résidaient les forces indomptables, non maîtrisables du mal. 


Jean a bien conscience qu’un tel monde ne peut pas être l’œuvre des seuls hommes. Ce monde est offert, il vient d’auprès de Dieu. Voilà bien une conviction forte que je partage avec lui : le renouvellement de notre monde ne se fera pas sans Dieu ; il ne se fera pas non plus sans des hommes selon le cœur de Dieu. Jean l’affirme très clairement : il demeurera avec eux, et ils seront ses peuples, et lui-même, Dieu avec eux, sera leur Dieu. Il reprend ce qu’annonçait jadis le prophète Jérémie. Lorsque Dieu reviendra, il redonnera sa loi aux hommes, mais il ne l’écrira plus sur des tables de pierre ; elle sera gravée au fond du cœur de chaque homme. Pour Jérémie, c’est ainsi que le mal disparaîtra parce que les hommes connaîtront Dieu et son projet d’amour, intimement. Pour Jean, Dieu consolera l’humanité : Il essuiera toute larme de leurs yeux, et la mort ne sera plus, et il n’y aura plus ni deuil, ni cri, ni douleur. Ce n’est qu’en acceptant Dieu dans leur vie, que les hommes se débarrasseront définitivement du Mal. N’oublions pas que pour l’Apôtre, Dieu est amour. Là où est Dieu, il ne peut donc plus y avoir de mal. Ce renouvellement, nous le voyons à l’œuvre dans les premières communautés chrétiennes à travers le récit que nous en proposent les Actes des Apôtres. L’annonce de la Bonne Nouvelle, l’amour de Dieu prêché à toutes les nations, entraînent la conversion du cœur de ceux qui reçoivent la parole des Apôtres. Des Eglises naissent ; l’Evangile se répand dans le monde païen. Le rêve devient peu à peu réalité : un monde plus fraternel prend vie ! 


Le secret de ce renouvellement, c’est d’abord la mort et la résurrection du Christ. Sans l’événement de la Pâque, sans la victoire du Christ sur la mort, le mal et le péché, rien n’aurait été possible. Mais ce n’est pas la seule force de conversion. En fait, l’évangile nous livre le grand secret, celui qui a permis à Jésus lui-même de vaincre tout ce qui s’oppose à Dieu. Ce secret, c’est l’amour ! L’amour de Dieu pour chaque homme qui a permis ce geste de salut ! L’amour des hommes pour Dieu aussi. Mais le secret profond, c’est l’amour des hommes pour leur semblable. Ce secret, c’est le Christ lui-même qui l’a confié à ses amis au soir de sa mort. Donné à ce moment précis, le commandement de l’amour prend toute sa force car il est la parole ultime d’un homme qui sait qu’il va mourir, et qui ne laisse à ses proches que ce qui est vraiment important. L’amour qu’il nous demande de vivre n’est pas un simple amour humain. Il nous demande d’aimer comme lui aime, comme lui va aimer lorsqu’il sera en croix ! Comme je vous ai aimés, vous aussi, aimez-vous les uns les autres. Et voilà qu’au commandement de l’amour est joint le mode d’emploi : tu aimes vraiment lorsque ton amour s’appuie sur l’amour de Dieu. Tu aimes vraiment, lorsque ton amour imite l’amour de Dieu. L’amour de Dieu est patience, bonté, pardon, ouverture aux autres, acceptation de l’autre tel qu’il est. L’amour de Dieu est don total.


Il faut sans doute toute une vie humaine pour bien comprendre ce que le Christ nous demande dans ce commandement de l’amour. Il faut sans doute toute une vie humaine pour aimer comme le Christ aime. Mais cela ne signifie pas que c’est chose impossible. Dieu ne nous demande jamais rien qui ne soit possible. La preuve, des saints ont vécu un tel amour ; et ils sont nombreux. Ils ont réussi parce qu’ils ont véritablement accueilli dans leur vie la puissance de vie et d’amour du Ressuscité. Que cette Eucharistie ouvre nos cœurs au Ressuscité et nous donne de vivre son Amour pour tous les hommes. Ainsi le monde saura que nous sommes véritablement ses disciples. Ainsi nous pourrons commencer la construction de ce monde plus juste que nous attendons et espérons. Finissons de rêver, commençons (enfin) par aimer comme le Christ nous a aimés ! Amen.


(Tableau de Sieger KÖDER, La nouvelle Jérusalem)